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mercredi 7 novembre 2012

Journalisme et bidonnage


On me pardonnera de répondre ici à Cimabue, la seule à avoir répondu à ma question, à propos de mon petit pamphlet sur le CNRS. Chère Cimabue (et qu'on ne vienne pas me chicaner sur le genre!), je reviendrai à l'occasion sur cette affaire sans avoir pour autant trouvé la solution.

L'élection américaine a engendré dans notre presse audio-visuelle des comportements différents qui méritent un bref examen car on y trouve une admirable illustration des bidonnages dont elle est coutumière.

Europe1, une de nos radios-bignoles du matin, n'a pas hésité à expédier à New York, pour la fin de la présidentielle américaine, trois figures emblématiques de l'info matinale (enfin si l'on veut, car je doute fort que ceux et celles que l'on entend vers huit heures soient réellement présents dans le studio, comme on essaye de nous le faire croire) : Jean-Pierre Elkabbach, le doyen d'âge, à qui on devrait éviter la fatigue d'un voyage si clairement inutile, Bruce Toussaint, le passeur de plats ensommeillé et Natacha Polony qui s'est récupérée là à la fin de son duo antillais chez Ruquier). Europe1 s'est donc fendu de trois voyages à New York (à l'étiage du prix en ce moment, il faut bien le dire . France2 a-t-il eu un tarif réduit pour sa vedette David Pujadas ? Je ne sais quelle radio parisienne, plus "écolonome" (voir mon post sur ce joli mot-valise) s'est bornée à déplacer son équipe d'information à l'ambassade américaine, ce qui, après tout, n'était pas si sot. En effet, tous ces braves gens qu'on a envoyés à New York pour prendre le pouls de l'électorat américain ne parlent pas, bien entendu, l'anglais et les seules personnes qu'ils ont donc interrogées là-bas étaient évidemment des francophones. Des grands professionnels je vous dis!

Le contenu des propos est donc sans intérêt ; ce qui était amusant en revanche, pour moi du moins, étaient les ruses de Sioux (en fait plutôt des feintes de garçons de bains!) pour faire croire que tout se passait depuis New York. Radio-bignole jouait un peu sur le velours, la plupart de ses chers z'auditeurs ignorant qu'il y a six heures de décalage entre New York et Paris. À qui fera-t-on croire que Monsieur Bruce Toussaint s'est levé à deux heures du matin à New-York pour causer dans le poste à huit heures à l'heure parisienne? Tout cela était manifestement en boîte et cela sentait d'autant plus le renfermé que, de temps en temps, des intervenants, oubliant la consigne, mangeaient, si je puis dire, la commission.

Pour l'essentiel de la production matinale de cette station qui est constitué par de la publicité, pas de problème ; de toute façon, le boulot est fait par la technique; les messages sont toujours en boîte et il suffit d'un signe pour qu'on les balance sur l'antenne ; en revanche, le plus drôle a été, non pas l'intervention de Bruce Toussaint qui, comme toujours, se borne à passer les plats et à dire bonjour aux uns et aux autres pour faire croire à leur présence effective, avant qu'on passe leur intervention également enregistrée, mais celle de la pauvre Natacha Polony qui, a 8h30 à l'heure française, est chargée de la revue de presse.

Si l'on admet qu'il lui faut, comme à tout le monde, le temps de la lecture des journaux (soit, à la louche, deux heures), cela revenait, en la circonstance et à New-York, à ce qu'elle ait commencé la lecture de la presse new-yorkaise du lendemain (le 7) aux alentours de minuit, le mardi soir (le 6), pour que son intervention puisse passer à 8h30 à Paris le mercredi 7. Pas simple car le mardi 6 à minuit, les résultats de l'élection n'étaient pas encore donnés !!!!!!

Par conséquent, cette revue de presse était totalement bidon ; elle n'a évidemment évoqué aucun titre précis pour la bonne et simple raison qu'ils n'existaient pas encore! A Europe 1 ce n'est pas grave de prendre les gens pour des cons puisque, en majorité, ce sont effectivement des cons.

Les titres du journal « depuis New York » (avec la mention en anglais et quelques mesure de l'hymne américain) présentés par Bruce Toussaint étaient particulièrement gratinés sur ce point. Exception faite de la mention de l'élection d'Obama qui ouvrait le prétendu journal, les deux autres titres majeurs, étaient la mise en examen de Madame Martine Aubry et les résultats des deux matchs de foot joué la veille par le Paris-Saint-Germain et Montpellier. On comprend aussitôt l'absolue nécessité d'envoyer cette équipe à New York pour ça !

Au fait, on ne nous a pas parlé économies d'énergie et CO2, l'occasion de le faire était pourtant belle !

mardi 6 novembre 2012

CNRS et TVA : le rapport Gallois


Mon post d'hier, par ailleurs relativement peu fréquenté, n'a recueilli aucun écho. Je n'ai eu aucun des commentaires que je sollicitais sur l'avenir que je pouvais réserver au sujet abordé, en l'occurrence, le CNRS.
 
Le  problème est pourtant d'actualité et il aurait même dû attirer l'attention de Monsieur Louis Gallois. On voit en effet, dans le développement de la recherche, une solution aux problèmes de notre activité industrielle, alors que nous avons en France HUIT EPST qui ont la charge de ce domaine, dont un CNRS qui emploie 35.000 personnes!
 
Même si vous n'en voulez clairement pas, je vais quand même vous fourguer quelques lignes de mon livre qui ne sont pas les moins intéressantes et les moins importantes :

" Je note sur ces points, non sans stupeur, qu'un établissement comme le CNRS qui regroupe plus de 34.000 chercheurs, techniciens et administratifs et qui, à l'en croire, "exerce son activité dans tous les champs de la connaissance" ne fait état, pour les revenus des "licences et brevets"  que de 16,48 millions d'euros soit 0,5% de ses "ressources propres", ce qui est déjà proprement ridicule.

Toutefois, cette somme est encore beaucoup plus dérisoire lorsque, comme on doit le faire en bonne logique si l'on veut savoir ce que rapporte à la France cet organisme en terme de "licences et de brevets", on met en relation ces 16,48 millions d'euros de profits, non pas avec les seules "ressources propres" mais avec le budget hors ressources propres (même si une bonne partie de ces prétendues ressources propres viennent aussi de l'Etat français).

On constate alors que ces revenus liés aux "licences et brevets" représentent moins de 0,0007 pour cent de la subvention de l'Etat, ce qui n'est même pas dérisoire mais simplement nul!

Le résultat n'est guère meilleur pour les "contrats de recherche". Si l'on ne prend en compte que les contrats avec le privé, on constate qu'avec 43 millions d'euros, ils ne constituent que 10% des ressources du CNRS sur contrats de recherches. Ce pourcentage est lui-même trompeur (non sans calcul) car dans ces contrats, la quasi-totalité vient de contrats avec l'Etat, les collectivités publique ou l'Europe ! Selon le même mode de calcul que ci-dessus, le seul logique, les vrais contrats, avec des partenaires privés ou, en tout cas, non institutionnels ne correspondent donc, en réalité, qu'à moins de 0,002 pour cent de la subvention annuelle que reçoit le CNRS.

Cela met donc hors de prix pour l'Etat le moindre brevet ou le moindre contrat de recherche avec le privé! En d'autres termes sur ce plan, le CNRS, qui coûte si cher à la France, ne lui rapporte rigoureusement RIEN."

Il serait sans doute bon de signaler à Monsieur Louis Gallois ces détails qui, faut-il le préciser, sont extraits des documents budgétaires de CNRS les plus officiels.

Il est vrai que la concurrence de l'actualité est redoutable entre les élections américaines et chinoises, le rapport Gallois et le mariage homosexuel. Je remettrai donc, mon texte sur le CNRS dans le tiroir qu'il n'aurait jamais dû quitter et je reviendrai à mes posts habituels « à sauts et gambades » comme disait le bon Montaigne.

Comme j'attendais les résultats de mon sondage avant d'entreprendre quelque rédaction ce soit, je n'ai pas du tout réfléchi à ce qui pourrait être le sujet de mon post du jour. L'actualité ne manque pas de m'en fournir et j'en vois au moins deux ou trois pour ma livraison d'aujourd'hui.Je n'en garderai qu'un..

Le sujet du jour est évidemment le rapport Gallois, dont on nous bassine depuis des semaines et qui rejoindra, à n'en pas douter, l'armée de l'ombre, innombrable et secrète, des rapports définitivement ensevelis dans nos barathres administratifs. Je dois dire que la mine de Monsieur Gallois n'incite guère à lire sa prose. Qu'est-il venu faire dans cette galère ? Un homme de 68 ans, retraité à la fois des directions de la SNCF et d'EADS, ne doit pas être dans le besoin ; il n'appartient sans doute pas à cette catégorie de "rapporteurs", commissionnés pour des tâches qui ne sont destinées, en réalité, qu'à leur assurer une rémunération occasionnelle supplémentaire, une secrétaire et un véhicule de fonction, sans qu'on se sente obligé, de ce fait même, à une quelconque prise en compte de leur production.

Je ne dirai rien de ce rapport que je n'ai pas lu et que je n'ai aucune intention de lire, à la fois en raison de son contenu et de l'avenir qui lui semble promis. Toutefois les débats qu'il a entraînés m'ont amené à reprendre en considération les doutes que j'ai concernant la compétence et le bon sens de nos économistes.

S'est produit, lundi 5 novembre, dans l'émission de Calvi "C'est plus clair" (ou "dans l'air" ; je ne sais jamais) qui était naturellement consacrée à ce rapport, un incident assez amusant que je vous rapporte brièvement.

Il a opposé Élie Cohen à Mathilde Lemoine, l'un et l'autre étant des économistes distingué(e)s (Je dois faire observer que cette formulation "l'un et l'autre" pose l'un de ces amusants problèmes grammaticaux et orthographiques que les revendications des féministes ont suscités et qui se posent en particulier au Québec, où ces règles sont très strictement appliquées. En effet, la discussion elle-même, qui a démarré avec un propos d'Elie Cohen et l'ordre alphabétique m'amènent à évoquer, dans cet ordre, Élie Cohen et Mathilde Lemoine; la courtoisie conduit toutefois à écrire, dans la suite, non pas "l'un et l'autre" mais " l'une et l'autre", ce qui risque de jeter une ombre sur les mœurs de Monsieur Élie Cohen, dont l'apparence parfaitement virile ne laisse pourtant pas le moindre doute à ce propos). Bref, laissons ce détail et revenons à notre propos.

Parmi les solutions à nos problèmes financiers a été évoquée au cours du débat une augmentation massive des produits de luxe, notre spécialité industrielle, pour lesquels les acheteurs, en général, ne porte pas une attention excessive aux prix. Un amateur de Ferraris ne va pas renoncer à sa marque favorite au seuk prétexte qu'on aura augmenté le prix du modèle qu'il convoite de 5000 € !

Élie Cohen a fait alors observer sur ce point que les directives européennes ne permettent pas d'augmenter la TVA à sa guise et de la porter, par exemple, pour les produits de luxe à 30 %.

Avec beaucoup de délicatesse, Mathilde Lemoine lui a fait observer alors que, sans toucher à la TVA, il est possible, avec le même effet, d'appliquer une taxe spécifique comme l'ont fait les Grecs pour un certain nombre de produits. On a glissé alors pour ne pas faire perdre la face à Elie Cohen! Il est un peu fâcheux, toutefois, que, pour des débats de cette nature réunissant des spécialistes de cette qualité, on constate publiquement pareilles ignorances de la législation en cause.

Espérons que Monsieur Gallois aura regardé cette émission, ou mieux encore, lu ce post!

lundi 5 novembre 2012

Du CNRS, de la recherche et de l'université

J'ai sous le coude un petit livre dont le point de départ réside dans mes divers posts sur le CNRS qui, il faut bien le dire, est une matière très riche, même si cette institution nous coûte fort cher. Si certains lecteurs ont un avis sur ce que je puis faire de ce texte (le faire paraître en fragments séparés, ici et là, dans ce blog, l'y mettre tout entier d'un coup, en faire un texte à part en version électronique, essayer de le publier, etc.), merci de me le dire d'un mot en commentaire.

Pour ne pas vous vendre chat en poche, en voici le sommaire provisoire et le début.
 
 

Le CNRS raconté aux petits enfants


Sommaire

Premier épisode. Un peu d'histoire (ancienne et récente) du CNRS

Deuxième épisode : l'histoire du CNRS : zone interdite

Troisième épisode : le CNRS et l'université : "Je t'aime moi non plus".

Quatrième épisode. Comment devient-on chercheur au CNRS ?

Cinquième épisode : Le problème de l’évaluation de la recherche : l’exception française.

Sixième épisode : La "politique" du CNRS

Septième épisode  : Le  CNRS pépinière de Prix Nobel ?!

Huitième épisode : CNRS, Prix Nobel et Médailles Fields (suite)

Neuvième épisode : Le CNRS pépinière de Prix Nobel ? (suite et épilogue)

Dixième épisode : CNRS : recherche et bureaucratie

Onzième épisode . Les constantes de la politique du CNRS : velléité et incohérence. Le CNRS est-il réformable ?

Douzième épisode  . Le CNRS et la "restructuration"

Treizième épisode . Le contournement du CNRS et les "agences" : l’ANR de la guerre
Quatorzième épisode. Le CNRS. Combien ça coûte et à quoi ça sert ?

 La liste n'est pas close


Avant Propos
Le CNRS tel qu'en lui même ...et surtout tel qu'il se présente lui-même... modestement :

"Le CNRS en bref
Le Centre national de la recherche scientifique est un organisme public de recherche  (Etablissement public à caractère scientifique et technologique, placé sous la tutelle du Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche). Il produit du savoir et met ce savoir au service de la société.
[...]
Avec plus de 34 000 personnes (dont 25 505 statutaires - 11 415 chercheurs et 14 090 ingénieurs, techniciens et administratifs), un budget primitif pour 2012 de 3,3 milliards d'euros dont 766 millions d'euros de ressources propres, une implantation sur l'ensemble du territoire national, le CNRS exerce son activité dans tous les champs de la connaissance, en s'appuyant sur plus de 1100 unités de recherche et de service.

Des chercheurs éminents ont travaillé, à un moment ou à un autre de leur carrière, dans des laboratoires du CNRS. Avec 17 lauréats du prix Nobel et 11 de la Médaille Fields, le CNRS a une longue tradition d’excellence."

Cette présentation du CNRS, qui figure telle quelle dans son site (vous pouvez vérifier) témoigne d'une certaine habileté et surtout d'une bonne dose de mauvaise foi dans sa rédaction, comme on pourra le voir, à de multiples reprises, dans la suite ; le plus admirable et le moins soutenable est la revendication extravagante de "17 lauréats du prix Nobel et de 11 de la médaille Fields".

Trois remarques préalables en forme d'avant-propos.
1. Je parlerai surtout ici du CNRS, sanctuaire et institution emblématique de la recherche étatique française, mais tout ce que je dis vaut exactement pour sept autres Etablissements Publics à caractère Scientifique et Technologique (EPST selon le sigle officiel qui conduit à se demander où diable est passé le "caractère" dans cet acronyme, ce qui pourrait peut-être expliquer dans ces cas une forme d'inconsistance? ). Ces EPST forment  une catégorie particulière d'établissements publics dont les statuts sont fixés par la loi n° 82-610 du 15 juillet 1982 d’orientation et de programmation pour la recherche et le développement technologique[1]. L’IRD (Institut de Recherche pour le Développement, ex-ORSTOM) est, en pire, s'il est possible, une sorte de CNRS, autrefois créé pour "l’Outre-Mer" quand il ne se réduisait pas à nos cinq départements de la même farine . Non sans beaucoup d'hésitations, on a récemment fait disparaître le nom originel qui portait un stigmate infâmant du colonialisme français ; pour ce faire, on a dû changer totalement le sigle qui était pourtant bien connu. A la différence de ce que l'on avait réussi pour l'IFAN (Institut Français d'Afrique Noire) du Sénégal, transformé, après l'indépendance en Institut Fondamental d'Afrique Noire (l'adjectif "français" cédant ici la place, dans le seul but de garder le sigle IFAN, à cet adjectif "fondamental", certes neutre mais pour le moins inattendu), il s'est avéré impossible, même au prix des plus grands efforts d'imagination, de se défaire de cette honteuse finale "-OM" . Faute d'oser un improbable quoique bien connu "Olympique de Marseille", on a donc dû tout changer et le "développement", désormais mis à toutes les sauces, dans "l'ultramarin" des anciens DOM comme à l'étranger (dans le Sud en particulier), à fourni une solution aussi commode que floue.

2. Au sein du CNRS, j’évoquerai surtout les sciences humaines et sociales qui sont le domaine que je connais le mieux, disciplines pour lesquelles le CNRS et l’IRD sont très proches et où les aberrations apparaissent avec le plus de fréquence et d’évidence, même si leur budget est modeste par rapport à celui des sciences "dures".

3. Tout ce que je dis résulte d’expériences, personnelles et directes, dans des fonctions de direction d’équipe ou d’expertise dans des formations et/ou des conseils durant vingt-cinq ans, tant dans les universités qu'au CNRS qu’à l’INR.


 

dimanche 4 novembre 2012

Un sport national remboursé par la Sécu : la fraude sociale


J'ai déjà montré comment le système déclaratif de certains professionnels de santé semble être conçu pour empêcher tout contrôle et, par là même, pour les encourager à la fraude, s'ils jugent leur rémunération insuffisante (mais qui n'est pas de cet avis?) et s'ils ne sont pas parfaitement honnêtes.
Je ne parle même pas ici de l'incurie et de la gabegie des services de la Sécurité sociale et des mutuelles, qui peuvent facturer trois, quatre ou cinq fois la même activité pour un professionnel de santé, sans même s'en apercevoir ou le prendre en compte si on le leur signale. Ce détail ne gêne personne, à moins que l'on ne suppose une complicité entre le dit personnel de santé et les employés qui sont chargés de la facturation. Dans la belle région marseillaise, rien n'est impossible dans ce domaine, comme on a pu le constater dans bien d'autres cas.

Toutefois l'affaire des infirmières de la Gironde, que j'ai citée à partir du site infoSecu, qui lui-même reprenait des informations parues dans la presse, montre qu'on est là un autre niveau que le simple bricolage sur le nombre de déplacements, l'heure des visites ou le cumul des indemnités. J'ai vu, dans Capital, un sujet sur une infirmière libérale qui avait offert un restaurant à son fils avec les de milliers d'euros escroquée à la SS!
Toutes ces embrouilles sont donc parfaitement connues. Toutefois, comme disait Fernandel dans Topaze à propos des pissotières à roulettes : "Tout ça, c'est pas des affaires, c'est de la poésie !".

Le fin du fin pour deux ou trois infirmier(e)s qui veulent vivre sur un grand pied sans s'embêter dans le va-et-vient matutinal et vespéral des visites à domicile, il y a une solution élégante et radicale qui est celle qu'avaient adoptée les infirmières girondines mais qui semble fort loin d'être un cas unique.

Il suffit de créer une société anonyme à responsabilité limitée (une SARL) qui, en fait, ne s'intéressera guère qu'aux cas graves de longue maladie (à 100%) ou de soins palliatifs, car on ne va pas s'embêter à bricoler pour deux tubes d'aspirine ou trois bandes Velpeau. Le principal problème en la circonstance est sans doute de s'assurer l'amicale et efficace complicité d'un ou deux médecins (petit pourcentage sur les affaires ?) qui vous remettront des ordonnances parfois vierges, sur lesquelles vous pourrez établir les commandes qui seront essentielles dans ce fonds de commerce.

Sans assurer vous-même les soins à domicile (trop peu rémunérateur et/ou trop astreignant), vous allez vous occuper uniquement des commandes, non pas des médicaments (trop surveillé) mais de ce que les documents de la Sécurité sociale nomment pudiquement " accessoire" (au singulier ce qui est pour le moins singulier vu les quantités). Ce seront là des seringues, des gants, des sacs poubelles, des tubulures, etc. ; tous ces accessoires sont, en général, peu coûteux, mais si vous les livrez par énormes cartons, en nombre important en outre, cela finit par faire du chiffre. Pour vous donner un exemple réel et précis, pour trois mois, 18 000 € !

 Dans la mesure où vous avez des ordonnances vierges, nul besoin de passer réellement par le médecin et vous êtes totalement maître des commandes passées. Il faut, en revanche, que votre malade dispose d'un espace suffisant pour stocker les énormes et multiples cartons où se trouvent les produits en cause, cartons qui sont d'autant plus gros et grands que ces produits, peu coûteux, sont volumineux.

Pas besoin de vous faire un dessin sur le fonctionnement du système que personne ne contrôle puisque les factures sont réglées rubis sur l'ongle par la SS ou les mutuelles  qui ne regardent pas plus loin que le bout de leurs ordinateurs.

Le fin du fin est que si votre malade, en soins palliatifs par exemple, passe l'arme à gauche ou si celui qui est en longue maladie voit son état s'améliorer au point que le traitement devient inutile, vous ne manquez pas, à ce moment là, de récupérer tous les cartons pleins d'accessoires, stockés d'avance mais inutilisés, et surtout que la Sécurité sociale vous a déjà payés et que vous pouvez, sans le moindre problème, revendre à d'autres malades; en faisant payer à nouveau ses articles déjà payés par la SS. Simple mais efficace non ?

La dernière nouvelle du jour est que certains proposent que la Sécu rembourse aussi les cours de gym ! On aura tout vu ! Pour combiner les entourloupes, on pourra emmener les candidat(e)s au cours de fitness en véhicule sanitaire (VSN), comme toujours, en regroupant dans un seul VSN, trois candidat(e)s à la minceur mais en facturant trois déplacements (ou plutôt six car il faut bien les ramener à la maison et vous ne voudriez pas les faire marcher) à cette bonne fille de mutuelle ou de Sécu!


C.Q.F.D. : Non pas ce qu'il fallait démontrer, mais ce qu'il faudrait dénoncer si toutefois cela préoccupait les mutuelles et la Sécurité Sociale qui, bien entendu, sont parfaitement informées de ce système mais s'en foutent clairement !

samedi 3 novembre 2012

Sandy : Haïti et les États-Unis.


Laissons pour un moment les affaires universitaires françaises ; nous y reviendrons et il est, hélas, peu probable que l'évolution prochaine des choses conduise à une intervention urgente dans ce domaine.

Il se trouve que, par la conjonction d'intérêts personnels et professionnels, je suis d'assez près les affaires de la zone américano-caraïbe. J'ai donc suivi la trajectoire du cyclone Sandy, sans avoir, au départ, rédigé le post que je méditais sur le changement d'appellation des dépressions tropicales qui génèrent les cyclones. Depuis toujours en effet, j'avais vu les cyclones désignés par des prénoms féminins, allant, pour chaque année nouvelle, de A à Z, en parcourant toutes les lettres de l'alphabet pour donner à chacun un prénom avec l'initiale correspondante, de Abigaïl ou Anna à Zoé ou Zulma. Une réforme majeure est intervenue récemment, sous la pression (me dit-on, mais j'ai tout de même peine à le croire) des associations féministes qui, au nom de la parité, voulaient que la moitié des cyclones reçoive un prénom masculin au lieu de se voir désigner tous, comme auparavant, de façon exclusive, par des prénoms féminins. Le détail est sans importance ici et je m'y attarde pas davantage.

Dans sa course, le dernier cyclone apparu dans la zone, Sandy, est passé, comme ils le font la plupart du temps, au-dessus de la zone caraïbe avant d'atteindre les États-Unis, beaucoup plus au Nord que d'habitude toutefois, puisque c'est souvent la Floride qui est la première terre atteinte aux Etats-Unis.

Sandy a relativement épargné Haïti, où il y a tout de même eu près de 70 morts  (c'est-à-dire bien plus qu'à New York même) et de nombreuses dégradations d'habitats, compte tenu du fait que, depuis le séisme du 12 janvier 2010, un très grand nombre de gens vivent toujours dans des conditions extrêmement précaires, la reconstruction n'ayant touché qu'un nombre très réduit d'habitations.

La situation en Haïti est, en outre, extrêmement critique au point qu'on vient d'ailleurs d'y décréter l'état d'urgence. Non seulement, Haïti avait déjà été frappée, dans l'état de précarité où elle se trouve, par un précédent cyclone, mais elle subit, depuis des mois, une longue période de sécheresse très forte qui a réduit de 70 % la production agricole et expose le pays au risque imminent d'une très grave famine.

Il y a donc eu quelque chose de pittoresque à voir le principal journal haïtien, Le Nouvelliste, (qu'on peut lire chaque jour sur internet) s'apitoyer sur le sort des malheureux habitants de la côte Est des États-Unis, alors que celui des Haïtiens me paraît infiniment plus lamentable. La rédaction du journal et peut-être ses lecteurs ont d'ailleurs, semble-t-il, compris ce que de telles considérations, si généreuses qu'elles soient, avaient de pittoresque, pour ne pas dire de paradoxal, en Haïti où la situation est bien pire. On note, en tout cas, un abandon rapide dans le journal des considérations de cette nature.

J'ai d'ailleurs le sentiment que, dans toute cette affaire, la presse française (qui n'a guère parlé d'Haïti!), en mal d'information ou pour nous parler d'autre chose que des hausses d'impôts et de la crise économique, a donné aux événements climatiques survenus aux États-Unis une importance peut-être excessive.

Le fait principal a été que, selon les termes exacts d'un reporter de France-Info :
« Wall Street n'a pas ouverte [sic] le jour du passage de Sandy ». On se demande vraiment, une fois de plus, où la presse française va chercher ses employés, car une telle faute de français paraît presque invraisemblable de la part d'un francophone natif et, semble-t-il, ce journaliste en était un.

Le passage de Sandy aux Etats-Unis et la campagne électorale américaine m'ont conduit à faire deux petites réflexions, tout à fait anodines, dans des genres et des domaines tout à fait différents, mais qui peuvent peut-être expliquer des faits que nos journalistes se gardent bien de souligner, soit qu'ils leur paraissent sans intérêt, soit, plus probablement, parce qu'ils les ignorent.

La première observation est en relation directe avec le cyclone Sandy. L'extrême fragilité de l'habitat américain moyen m'a toujours étonné, depuis la première fois où j'ai mis les pieds aux États-Unis. On a pu voir, lors du passage de Sandy à New York, que tout un quartier de la ville a flambé sans qu'il en reste rien, ce qui peut étonner qui ne connaît pas la réalité de l'habitat américain, mais apparaît normal quand on sait que la majorité des maisons américaines sont, non seulement en bois mais d'une évidente fragilité, ce qui les rend extrêmement vulnérables aussi bien aux incendies qu'aux événements climatiques du genre des tornades qui sont là-bas infiniment plus fréquentes que les cyclones. Beaucoup de maisons américaines même si elles sont fort coquettes voire luxueuses, donnent une grande impression de fragilité et cela d'autant que, surtout dans le Sud, les vérandas et les avancées les rendent encore plus sensibles et vulnérables au vent. Il est clair aussi que ce type de construction légère, souvent sans murs non végétaux (pierre, béton ou autres matériaux et sans volets en outre), les rend forts peu économes en matière d'énergie, ce qui pendant longtemps n'a guère eu d'importance vu le prix dérisoire du pétrole qui servait à en assurer le chauffage.

On a annoncé pour Sandy des vents de 100 à 120 km à l'heure, ce qui pour, de vrais cyclones tropicaux, frôle quasiment le ridicule puisque, dans ces contextes réels, les vents peuvent atteindre voire parfois dépasser les 200 km à l'heure. Dans de telles conditions de vent, des maisons à l'américaine se retrouveraient dans la ville voisine !

La seconde remarque (on passe du coq à l'âne sans allusion aux Républicains!) touche à la politique américaine. On a souvent tendance à imaginer les États-Unis à partir de quelques grandes villes que connaissent les touristes (New York, Los Angeles et Chicago). Ce n'est évidemment pas là que se situe l'immense majorité de la vie quotidienne américaine. Non seulement les États-Unis sont un vrai État fédéral (ce que nous sommes totalement incapables d'imaginer, nous-autres Français, car nos départements et nos régions n'ont aucune vie autre qu'administrative), mais la vie locale y est extrêmement importante, en particulier sur le plan des médias audiovisuels.

J'ai le sentiment (mais j'aimerais l'avis de spécialistes de la question) que la vie politique américaine est beaucoup plus régionale, voire locale, que ne l'est la vie française qui est quasi totalement centralisée (comme tout le reste d'ailleurs) sur Paris. Je n'en donnerai qu'un seul exemple qui tient aux médias et à la publicité. Toutes les petites villes américaines me semblent avoir leur station de radio et/ou de télévision que les populations locales écoutent et regardent beaucoup ; je pense en particulier ici, pour la radio, aux postes des voitures qui sont sans cesse branchés sur la station de l'endroit.

Un trait hautement significatif me paraît tenir à la publicité. En France que vous ouvriez la radio ou la télévision, sur quelque chaîne que ce soit, vous êtes immédiatement inondé de messages "nationaux" sont les mêmes partout, ce qui les rend d'ailleurs insupportables car on nous en bassine toute la journée dans tous les médias, y compris locaux. Aux États-Unis, au contraire, il me semble que la publicité est beaucoup plus, pour ne pas dire quasi uniquement, régionale et que les messages nationaux y sont plutôt peu nombreux. En revanche, vous voyez, même à la télévision, la binette du marchand de voitures du coin qui vient, en personne à l'écran, vous vanter ses véhicules ; vous avez la publicité faite en personne aussi par le marchand de meubles du pays où le patron de la grande surface locale, avec leur brioche et dans leurs tenues de tous les jours.

Je pense qu'on devrait prendre en compte de tels facteurs, importants aussi bien dans l'analyse de l'information sur les cyclones que dans les prévisions ou les pronostics quant au résultat de l'élection présidentielle américaine.

vendredi 2 novembre 2012

Universités : Présidents à vendre !


Certains d'entre vous se souviennent peut-être de la délicieuse chanson de Francis Blanche "Le général à vendre". On pourrait désormais en faire une parodie sur les présidents d'universités, eux aussi à vendre. Petit rappel :

"De bon matin me suis levé c'était dimanche
A la carriole, j'ai attelé la jument blanche
Pour m'en aller au marché dans le chef-lieu du comté
Paraît qu'y avait des présidents à vendre ;
Mais le soleil écrasait tant la route blanche
La jument s'arrêtait si souvent sous les branches
Que lorsque je fut rendu, on ne m'avait pas attendu
Et tous les présidents étaient vendus".

Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, je vais entreprendre, un de ces jours, de rédiger une série de posts sur un sujet que j'ai déjà abordé à plusieurs reprises, la fameuse loi LRU dite "loi Pécresse", dans laquelle le régime Sarkozy a vu l'une de ses plus belles réussites. J'en ai toujours souligné les inconvénients et même les vices, mais on commence à en voir aujourd'hui les funestes conséquences, ne serait-ce que sur le simple plan financier, puisqu'une bonne partie des universités de France sont d'ores et déjà en état de cessation de paiement ou à peu près.

Je n'avais été frappé, jusqu'alors, que par la façon, au demeurant assez habile, qu'avait eue Madame Valérie Pécresse de faire passer cette loi, stratégie qu'elle n'avait sans doute pas conçue elle-même, mais pour laquelle on lui avait suggéré une démarche, fort adroite il faut le reconnaître.

Valérie Pécresse ne connaît manifestement rien au fonctionnement d'une université (elle n'y a jamais mis les pieds, puisque il s'agit là d'une ancienne élève de HEC) et, quand elle y pense, elle rêve l'université française sur le modèle des universités américaines, dont elle ne connaît pas grand-chose non plus. J'y reviendrai et je laisse donc pour le moment cette question.

La légitime colère qui me fait prendre dès maintenant l'initiative de ce post tient à la réforme des primes des présidents d'université que l'affaire de Sciences po Paris m'a remise en mémoire (voir mes posts précédents). V. Pécresse avait, là aussi, été assez habile (elle ou plutôt l'un de ses conseillers) pour disjoindre de la loi elle-même l'achat à tempérament des présidents d'université qu'elle envisageait. En effet, si la loi elle-même date de 2007, la promesse d'une réforme substantielle des primes présidentielles est intervenue dès octobre 2008 par l'évocation d'un plan de revalorisation des carrières, suivi elle-même, début 2009, lors de la présentation  de l'opération "Campus", de quelques précisions sur les montants comme sur les modes d'attribution de ces primes. Le décret lui-même n'a été publié qu'en juin 2010.

Le premier train de la loi LRU avait été relativement bien admis par tous les présidents d'université puisqu'en fait les principales réformes qu'apportait cette loi était dans le total droit fil des revendications de la Conférence des présidents d'université, la CPU. Pour faire simple, il suffit de rappeler qu'on y autorisait d'abord la principale de leurs revendications, la possibilité d'avoir un deuxième mandat donc de rester huit ans aux commandes de l'université, ce qui permet largement de se ménager un point de chute au ministère ou dans un rectorat, mais aussi et surtout, la mainmise sur les recrutements par la disparition des commissions de spécialité, avec la possibilité de créer, pour tous les recrutements, des commissions ad hoc, en ayant, par ailleurs en outre, un droit de veto sur les décisions qui, par hasard, ne seraient pas en faveur des vœux du président. Tout cela avait suffi à gagner largement à V. Pécresse la sympathie et le soutien des présidents d'université et cela en dépit de toutes ses dispositions assez contestables et de quelques grèves ici ou là ; la loi a été, somme toute, assez bien admise, car on a vu bien des présidents censés être de gauche retourner leur veste dans la mesure où ils y trouvaient un intérêt évident. Vous voulez des noms ?

Dès 2008 mais surtout à partir de 2009, le ministère a commencé à faire miroiter aux yeux présidentiels des avantages supplémentaires, avec en particulier une très forte prime. Si je me souviens bien, la prime d'administration attribuée à un président d'université était, après la loi Edgar Faure (1968), de l'ordre de 1000 francs de l'époque par mois (soit 150 €) donc, pour une année, de 1800 € ; cette prime a été augmentée un peu dans la suite mais elle restait, il faut bien le dire, symbolique, pour ne pas dire ridicule.

Valérie Pécresse, dès 2008, a laissé entendre que cette prime serait très fortement revalorisée ; le minimum envisagé était de 20 000 € avec des modulations qui allaient au-delà, en fonction de la taille de l'université! Notons-le au passage, une telle remarque est parfaitement stupide, car il est certain que la charge de travail d'un président d'université n'est en rien fonction de la taille de l'université ; on pourrait même avancer que plus l'université est grosse et donc plus l'encadrement administratif est important, moins le travail du président est considérable. Nul n'hésite à aller voir le président dans une université de 5 000 étudiants, alors que cette démarche devient à peu près impossible s'il y en a 50 000. Mais une fois encore, je le répète, Madame Pécresse, qui n'a jamais mis les pieds dans une université, ignore évidemment ce genre de détail

Ce qui est plus pittoresque encore est que, dès 2008, en présentant son plan de revalorisation des carrières, Valérie Pécresse avait précisé que l'indemnité de charges administratives des présidents pourrait atteindre 40 000 € et serait mise en vigueur dès la rentrée 2009. Le mode de calcul de cette prime vaut son pesant de cacahuètes, surtout lorsqu'il s'inscrit dans le cadre d'une loi qui vise à établir l'autonomie des universités. L'indemnité de base est de 20 000 €, mais le décret permet de majorer de 50 % cette indemnité en cas de passage de l'établissement aux "responsabilités et compétences élargies" (RCE), l'idée étant, à défaut de convaincre les universités, d'acheter par là, une fois de plus, l'adhésion de leurs présidents aux désirs officiels. La modulation de cette prime est donc clairement définie, au départ, comme étant liée à la servilité vénale des présidents d'université envers les intentions du ministre. Certains ont parlé sur ce point de "vassalisation", ce qui me paraît un terme noble, fort inadéquat à mon sens, ceux de "servilité" et de "vénalité" me paraissant plus précis et mieux adaptés. Ils le sont d'autant plus que les montants individuels de prime, déjà éventuellement majorés de 50 %, peuvent être augmentés (et il faut citer les termes exacts tant ils sont savoureux)  "par décision du ministre chargé de l'enseignement supérieur, dans la limite de 20 % du montant de la prime majorée, en fonction de la réalisation d'objectifs et des résultats d'indicateurs fixés et notifiés en début d'année par ce même ministre" (et de la surface de bottes léchées ?).

On ne saurait être plus clair, même si évidemment, la notion d'autonomie en prend un coup au passage ; en d'autres termes, tout président d'université devra avoir le petit doigt sur la couture du pantalon et la langue pendante, exécuter les décisions du ministre et répondre au moindre de ses vœux, s'il veut voir, de ce fait, sa prime administrative passer de 20 000 € à 36 000 euros (20 000 + 50 % de 20 000 + 20 % de 30 000 €). En huit ans de présidence, de quoi se payer un petit appart. !

Comment ne pas être tenté faire le beau pour un si joli susucre !

Le plus drôle et la fin de toute cette histoire est que Monsieur Lionel Collet, ancien président d'université (Lyon I) et ancien président de la Conférence des présidents d'université, qui se montrait fort critique à l'égard de ces formes de modulation de la prime prévue par le décret, est désormais (ô surprise!) directeur du cabinet de la ministre de l'enseignement supérieur. En son temps et dans son université, en tant que président comme en tant que président de la CPU, il avait pourtant appliqué sans broncher la loi LRU (mais peut-être avec une restriction mentale...).

Que fera-t-il désormais en tant que directeur du cabinet de la ministre compétente dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault? Affaire à suivre !

jeudi 1 novembre 2012

Le fusil pour tirer dans les Descoings (suite)

Le long et minutieux rapport de la Cour des Comptes sur le fonctionnement de l'Institut d'études politiques de Paris (communément dit "Sciences-po"), dont Le Monde s'est procuré le texte et a publié des extraits (8 octobre 2012) aussitôt repris dans toute la presse, ne sera rendu public que le 22 novembre 2012.

Le plus étonnant est ailleurs! Le bruit court en effet que ce rapport, qui, comme tous les rapports de cette Cour, n'engendre, par lui-même, aucune sanction risque d'avoir une suite, assez exceptionnelle, puisque la chose n'est arrivée, à ma connaissance, que deux fois dans l'histoire universitaire française. La Cour des Comptes en effet n'a pas le pouvoir de contraindre et moins encore d'infliger des sanctions, mais, en revanche, elle peut transmettre un dossier à la Cour de discipline budgétaire qui, elle, possède de tels pouvoirs. C'est surtout pour cette raison que la procédure de désignation du successeur de Monsieur Richard Descoings, qui a pourtant été engagés puisque Monsieur Hervé Crès a été désigné, sera gelée par l'Etat en attendant la publication de ce rapport et les suites éventuelles qu'il pourrait avoir.

La presse française, dans les dernières années, a souvent présentée Richard Descoings comme un brillantissime élément du système universitaire français, ce que l'examen de sa carrière, sur les bases d'éléments connus de tous et publiés, n'a rien d'exceptionnel. Il quitte la classe de préparation à l'École normale supérieure après une simple année d' hypokhâgne (ce qui, en clair, signifie qu'au terme de cette première année préparatoire, on l'a envoyé se faire pendre ailleurs, sans l'admettre en khâgne), il entre alors à Science po pour préparer l'ENA où il n'entrera qu'à sa troisième tentative. Tout cela ne constitue donc pas une carrière exceptionnelle, loin de là, mais passons, car la question du jour est ailleurs.

L'affaire de Sciences-po a commencé, avant la publication par le Monde des extraits du futur rapport, avec la révélation par Médiapart des énormes primes que s'octroyaient les responsables de Sciences-po ; l'examen par la Cour des Comptes des bulletins de paye entre 2005 et 2011 a confirmé ce point et fait apparaître que la rémunération annuelle brute de Monsieur Richard Descoings a augmenté de 60,4 % entre 2005 et 2011 et a culminé à 537 246,75 euros en 2010.

Le Monde ajoute, sur ce point, que "la rémunération annuelle brute du président d'un autre grand établissement universitaire était en 2011 de 160 095,61 €".Ce dernier point est très contestable ; le chiffre avancé pour la rémunération d'UN président d'université est totalement inexact, en dépit de son apparente précision ; il s'agit en rien d'une moyenne mais d'un maximum rarissime, dans le cas où ce président d'université serait, par ailleurs, un professeur de médecine qui serait, en même temps, médecin hospitalier, ce qui conduit, de façon d'ailleurs scandaleuse, à doubler presque son salaire.

En réalité, un professeur d'université de première classe  NORMAL, au dernier échelon de la classe exceptionnelle, a une rémunération nette qui atteint à peine les
72 000 € par an (les primes d'encadrement doctoral et de recherche et d'administration n'étant évidemment pas incluses).

Je reviendrai d'ailleurs sur la réforme des primes des présidents d'université qui constitue un pur scandale dans la mesure où elle vise surtout, comme on a pu lire, à la "vassalisation" (le terme paraît d'ailleurs infiniment trop noble!) de ces présidents à un ministère qui est, désormais, totalement maître de la variation des primes qu'ils perçoivent.

Bien entendu comme on l'imagine, Richard Descoings n'a pu jongler ainsi avec les primes et les rémunérations qu'en se gagnant la complicité d'un certain nombre de responsables des instances de Sciences po. Une lecture attentive des données fournies par Maryline Baumard et Benoit Floc'h (Le Monde, 8/10/12) est instructive sur la méthode et les stratégies du directeur.
On constate en effet que sa rémunération totale passe d'un total 315.311 euros den 2005 (dont 170.470 de salaires, le reste étant en primes diverses et multiples) à 505.806 euros en 2011 (dont 263.354 euros en salaire et le reste en PRIMES). Observons donc au passage que si la rémunération totale n'augmente QUE de 60%, le salaire, lui croît de près de 80%!
Ces pourcentages sont évidemment énormes, mais, en fait dérisoires, car pour le personnel de Sciences Po Paris l'augmentation est de 181 % et pour les dirigeants de 158% ! On est partagé entre la générosité de Monsieur Richard Descoings envers ses collaborateurs et son désintéressement personnel ! Toutefois n'est-ce pas le prix à payer (pas par lui d'ailleurs, mais par nous !) pour s'assurer un silence aussi complice que définitif !

L'étrange statut de l'Institut d'études politiques de Paris est un élément d'explication majeur. Y coexistent en effet le statut d'un établissement de droit public sans budget propre et celui d'une institution de statut mal défini, mais de droit privé, la Fondation nationale des sciences politiques. Tout cela est à l'origine, tant de ces dysfonctionnements et de tels abus que de cette gabegie, ce que souligne la Cour des Comptes. Sciences-po mène, en effet, grand train comme on vient de le voir, en dépit de résultats d'exploitation négatifs en 2005, 2006 et 2008 !

Le rapport souligne également le coût exorbitant des étudiants de Sciences-po dont le coût moyen est supérieur de plus de 3000 € à celui d'universités où sont dispensés pourtant des enseignements du même ordre, comme Paris Dauphine ; il en résulte des coûts plus élevés à la fois pour l'État, qui contribue à ces dépenses (300 euros de plus qu'ailleurs!) et surtout pour les étudiants eux-mêmes, à qui on demandait en 2010, 400 € de plus à Dauphine mais plus de 3000 euros de supplément à Sciences-po !

Quant à "l'ouverture sociale" qui était le fonds de commerce et le thème majeur de communication de Monsieur Richard Descoings, le pourcentage de "boursiers" avancé ( 30 % du total d'étudiants annoncé pour 2012) est très loin d'être atteint et par ailleurs le niveau social moyen des parents des étudiants admis s'est plutôt élevé puisque les parents cadres ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ont vu leur pourcentage augmenter de 5%, passant de 58 à 63 %.

Monsieur Richard Descoings et Sciences-po ont en revanche bénéficié, à grand renfort de communication et de publicité, des faveurs insignes du précédent gouvernement ; la subvention du ministère de l'enseignement supérieur a augmenté du tiers en cinq ans passant de 47,7 millions d'euros en 2005 à 63 millions en 2010 « en l'absence de tout contrôle exercé par l'État ». Quelle université peut en dire autant ?

Il y aurait encore beaucoup à dire en particulier aussi sur le corps enseignant de Sciences po, mais, comme disait Kipling, "Ceci est une autre histoire".