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vendredi 19 octobre 2012

Esclavage 2

Mon fidèle et vigilant lecteur québécois, Succus aceris, et un commentaire anonyme me signalent sur le sujet que je traitais hier, un article dont ils me donnent les références.
Il s'agit d'un texte d'Henry Louis GATES Jr. paru dans The New-York Times du 22 avril 2010 (Source : Ending the Slavery Blame-Game) ; une traduction en a été faite et publiée par Isabelle Rousselot ; ce texte a été édité pour Tlaxcala par Fausto Giudice.(http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=10506&lg=fr).
Pour vous éviter la recherche, voici ce texte, assez court, qui rejoint largement les positions que j'ai exposées dans mes anciens blogs et sur lesquelles je reviendrai, à ce détail près que je mets bien plus en évidence que lui qui n'en parle pas, le rôle des Arabes.
"Mettre fin au jeu du "à qui la faute ?" au sujet de l'esclavage
Grâce à une confluence improbable de l'histoire et de la génétique – le fait qu'il soit afro-américain et président – Barack Obama a une occasion unique de remodeler le débat sur une des questions les plus controversées de l'héritage racial des USA : les réparations. L'idée étant que les descendants des esclaves usaméricains devraient recevoir un dédommagement pour le travail impayé et l'état de servitude de leurs ancêtres.
De nombreux problèmes épineux sont à résoudre avant que nous parvenions à un geste judicieux (même symbolique) qui soit à la hauteur d’un crime aussi soutenu et ignoble. Le plus fastidieux est peut-être de trouver comment déterminer la responsabilité de ceux qui étaient directement impliqués dans la capture et la vente d'êtres humains pour d'énormes profits économiques.
Alors que nous connaissons le rôle joué par les USA et les puissances coloniales européennes comme la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas, le Portugal et l'Espagne, il y a eu peu de discussion sur le rôle joué par les Africains eux-mêmes. Et ce rôle s'est avéré être considérable, particulièrement pour les royaumes pratiquant la traite d'esclaves en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale. Parmi eux les Akans du royaume Ashanti dans l’actuel Ghana, les Fons d'Abomey (l'actuel Bénin), les Mambatas du Ndongo dans l'Angola d’aujourd’hui et l'empire Kongo de l'actuel Congo, parmi beaucoup d’ autres.
Pendant des siècles, les Européens en Afrique restèrent proches de leurs postes militaires et commerciaux, sur la côte. L'exploration de l'intérieur, foyer de la majeure partie des Africains vendus en esclavage au plus fort de la traite négrière, n'a commencé que lors des conquêtes coloniales. Ce qui explique pourquoi la recherche du Dr David Livingstone par Henry Morton Stanley en 1871 connut un si grand succès : il allait là où aucun homme (blanc) ne s'était jamais rendu.
Comment les esclaves se sont-ils retrouvés dans les forts côtiers ? Les historiens John Thornton et Linda Heywood de l'Université de Boston estiment que 90 % de ceux qui ont été envoyés dans le Nouveau Monde étaient esclaves des Africains puis vendus aux marchands européens. La triste vérité est que sans un partenariat commercial complexe entre les élites africaines, les marchands européens et les agents commerciaux, la traite des esclaves vers le Nouveau Monde n'aurait pas été possible, du moins à l'échelle où elle s'est produite.
Les partisans des réparations pour les descendants de ces esclaves ignorent ce problème souvent négligé, du rôle significatif joué par les Africains, préférant croire à la version idéalisée qui dit que nos ancêtres ont tous été kidnappés inconscients par les hommes blancs diaboliques, comme l'a été Kunta Kinte dans « Racines ». La vérité cependant est bien plus complexe : l'esclavage était une entreprise commerciale, extrêmement organisée et lucrative autant pour les acheteurs européens que pour les vendeurs africains.
Le rôle africain dans le trafic d'esclaves était très bien compris et ouvertement connu de nombreux Afro-Américains même avant la guerre civile. Pour Frederick Douglass, c'était un argument contre les projets de rapatriement des esclaves affranchis. « Les chefs sauvages des côtes ouest de l'Afrique, qui pendant des siècles ont eu l'habitude de vendre leurs prisonniers comme esclaves et d'empocher l'argent pour eux, ne vont plus aussi facilement accepter nos idées morales et économiques comme ils le faisaient avec les trafiquants d'esclaves du Maryland et de Virginie», avait-il prévenu. « C'est pourquoi nous sommes moins portés à partir en Afrique pour agir contre la traite d'esclaves que de rester pour agir depuis ici. »
Il est certain que le rôle des Africains dans le trafic d'esclaves a été fortement réduit après 1807 quand les abolitionnistes, d'abord en Grande-Bretagne puis, un an plus tard, aux USA réussirent à interdire l'importation d'esclaves. Cependant, les esclaves ont continué à être achetés et vendus à l'intérieur des USA et l'esclavage en tant qu'institution n'a pas été aboli avant 1865. Mais la culpabilité des propriétaires de plantations usaméricains n'a jamais ni effacé ni supplanté celle des esclavagistes africains. Ces dernières années, certains dirigeants africains sont devenus plus à l'aise pour discuter de ce passé compliqué que n'ont tendance à l'être les Afro-Américains.
En 1999 par exemple, le Président Mathieu Kerekou du Bénin surprit une assemblée entièrement noire à Baltimore en tombant à genoux et en implorant le pardon des Afro-Américains pour le rôle « honteux » et « abominable » que les Africains ont joué dans la traite. D'autres dirigeants africains, comme Jerry Rawlings du Ghana, ont suivi l'exemple audacieux de M. Kerekou.
Notre récente compréhension de l'envergure de l'implication africaine dans le trafic d'esclaves n'est pas une hypothèse historique. Grâce à la base de données de la traite transatlantique d'esclaves, dirigée par l'historien David Eltis de l'Université Emory, nous savons maintenant à partir de quels ports plus de 450 000 de nos ancêtres africains ont été embarqués pour ce qui est aujourd'hui les USA (la base de données a enregistré 12,5 millions de gens envoyés dans toutes les parties du Nouveau Monde de 1514 à 1866). Environ 16 % des esclaves aux USA venaient de l'est du Nigeria alors que 24 % venaient du Congo et de l'Angola.
A travers les travaux des professeurs Thornton et Heywood, nous savons également que les victimes de la traite d'esclaves étaient essentiellement des membres d'une cinquantaine de groupes ethniques. Cette donnée ainsi que le traçage des ancêtres noirs grâce aux tests ADN, nous donnent une compréhension plus complète des identités des victimes comme de celles de ceux qui ont facilité le trafic d'esclaves africains.
Pour de nombreux Afro-Américains, ces faits peuvent être difficiles à accepter. Toutes les excuses y sont passées, de « les Africains n'étaient pas au courant de la dureté de l'esclavage en Amérique » et « L'esclavage en Afrique était, en comparaison, bien plus humain » ou, dans une version étrange du « Le diable me l'a fait faire » : « Les Africains ne furent embarqués là-dedans que par les profits sans précédent offerts par les avides pays européens. »
Mais la triste vérité est que la conquête et la capture des Africains ainsi que leur vente aux Européens ont été une des ressources principales de devises étrangères pour de nombreux royaumes africains pendant très longtemps. Les esclaves étaient l'exportation principale du royaume de Kongo ; l'empire Ashanti au Ghana exportait des esclaves et utilisait les bénéfices pour importer de l'or. La reine Njinga, la fascinante souveraine du royaume angolais de Matamba au 17ème siècle, mena des guerres de résistance contre les Portugais mais conquit aussi presque 800 km à l'intérieur des terres et vendit ses prisonniers aux Portugais. Quand Njinga se convertit au christianisme, elle vendit des dirigeants religieux traditionnels africains comme esclaves, prétendant qu'ils avaient violé ses nouveaux préceptes chrétiens.
Est-ce que ces Africains connaissaient la dureté de l'esclavage dans le Nouveau Monde ? En fait, beaucoup d'Africains de l'élite ont visité l'Europe à cette époque et ils l'ont fait sur des navires d'esclaves, en suivant les vents dominants et en passant par le Nouveau Monde. Par exemple, quand Antonio Manuel, l'ambassadeur du Kongo au Vatican, s'est rendu en Europe en 1604, il s'est d'abord arrêté à Bahia au Brésil où il s'est arrangé pour faire libérer un compatriote qui avait été asservi à tort.
Les souverains africains envoyaient également leurs enfants à travers ces mêmes routes de l'esclavage pour qu'ils reçoivent une éducation en Europe. Et il y a eu des milliers d'anciens esclaves qui sont revenus pour s'installer au Liberia et en Sierra Leone. En d'autres mots, le Passage du Milieu (traversée de l'Atlantique par les esclaves) était parfois une voie à double sens. Dans ces circonstances, il paraît difficile d'affirmer que les Africains étaient ignorants ou innocents.
Étant donné cette histoire remarquablement compliquée, le problème avec les réparations n'est pas tant de savoir si c'est une bonne idée ou de décider qui en bénéficiera mais peut-être plutôt de savoir de qui vont venir ces réparations.
Alors comment le Président Obama peut-il démêler le nœud ? Dans le nouveau livre de David Remnick « The Bridge : The Life and Rise of Barack Obama » (La passerelle : la vie et l'ascension de Barack Obama), un des anciens étudiants du président à l'Université de Chicago explique les sentiments mitigés de M. Obama concernant le mouvement des réparations : « Il nous a dit ce qu'il pensait des réparations. Il était entièrement d'accord avec la théorie des réparations mais en pratique, il ne pensait pas que ce soit vraiment réalisable. »
Au sujet de l'aspect pratique, le professeur Obama a peut-être plus raison qu'il ne le croit. Heureusement, avec le Président Obama, enfant d'un Africain et d'une Américaine, nous avons enfin un dirigeant qui se trouve dans la position unique de réconcilier le grand clivage des réparations. Il se trouve à la meilleure place pour pouvoir attribuer publiquement les responsabilités et culpabilités aux bonnes personnes, aux blancs et aux noirs, des deux côtés de l'Atlantique, tous les deux complices d'un des plus grands maux de l'histoire de la civilisation. Et parvenir à cette compréhension est une condition préalable vitale à un accord juste et durable sur la question controversée des réparations de l'esclavage."
Je reviendrai sur des aspects complémentaires ou des points un peu différents.

jeudi 18 octobre 2012

Les commémorations de l’abolition de l’esclavage : de Jdanov à Bruno Coquatrix

Lors de son passage à Dakar, l'évocation par François Hollande de l'histoire coloniale a conduit, comme toujours, à évoquer la responsabilité de la France et à partir de là, la remise sur le tapis de la revendication d'une indemnisation (de quoi, par qui et au bénéfice de qui ?). L'ignorance en la matière est telle que, du coup, j'ai relu certains de mes anciens posts dont le suivant qui date du 15 mai 2006.

"Les commémorations de l’abolition de l’esclavage : de Jdanov à Bruno Coquatrix"

Quel lien entre la commémoration de l’esclavage, Jdanov, dictateur théoricien de l’idéologie soviétique, et Bruno Coquatrix, promoteur de spectacles ? La récente et première commémoration de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai 2006, me paraît l’avoir fait apparaître.

Depuis quelques années, dans des intentions au départ louables, l’Etat s’est, en effet, préoccupé d’interdire à quiconque, et donc naturellement aux historiens et aux écrivains, tout écrit qui risquerait d’apparaître comme raciste ou xénophone.

Jdanov était sans doute tout à fait sincère, lui aussi, dans l’imposition du jdanovisme ; l’histoire de l’URSS, on le sait, fut réduite par lui, sans ménagement (c’est le moins qu’on puisse dire !), à la seule version officielle d’événements choisis ; on en vint souvent au gommage, sur les photos, des « déviationnistes » et des « traîtres ». Depuis 15 ans, de la loi Gayssot en 1990 à la loi de 2005 (dont l’article quatrième évoquait le rôle positif du colonialisme), en passant par la loi de janvier 2001 sur le génocide arménien et la loi Taubira-Delanon du 21 mai 2001 sur la traite et l’esclavage, la République française a pris, de bonne foi, une série de dispositions législatives « mémorielles » qu’on peut juger louables, mais qui, en quelque sorte, imposent une forme unique et officielle de « vérité historique ».

Ce propos ne va pas manquer de me faire traiter de « facho » par des gens qui, de toute évidence, ne savent pas davantage ce qu’est le fascisme. Je me bornerai donc à faire observer que, d’un point de vue un peu différent, je me trouve ici exactement sur la position exposée dans « la pétition des 19 », rédigée et signée par des historien(ne)s français(es) dont plusieurs comme Elizabeth Badinter, Marc Ferro, Jacques Juillard ou Pierre Vidal-Naquet ne font pas mystère de leurs opinions de gauche et qu’on hésitera donc peut-être à traiter de « fachos »! Les menaces de procès et les demandes de suspension d’enseignement voire de radiation de l’éducation nationale contre O. Pétré-Grenouilleau, l’un des plus incontestables historiens français de la traite et de l’esclavage, illustrent parfaitement le danger que peuvent constituer de telles lois. C’est d’ailleurs dans cette affaire même que se situe l’origine du mouvement qui a conduit à la « pétition des 19 ».

Pour ce qui est de Bruno Coquatrix (Paix à son âme, car il n’est nullement en cause de façon directe et je ne l’ai choisi que pour sa grande notoriété dans le monde du spectacle), je fais allusion aux traitements de cette même information (la commémoration de l’abolition de l’esclavage) par les médias français.

Un exemple, très simple et parfaitement clair. Le 10 mai 2006, dans son édition du matin et pour célébrer cette date, France-Inter, chaîne nationale majeure, a reçu deux invités pour débattre de cette question. Qui étaient-ils ? Je vous le donne en mille (ce qui, à l’origine de cette jolie expression, veut dire, je vous autorise mille réponses pour trouver la bonne !). Olivier Pétré-Grenouilleau  que j’ai déjà évoqué ? Un autre historien de la traite ? A la rigueur Maryse Condé ? Edouard Glissant (alors encore vivant) ? Ne cherchez pas davantage, car vous le donnerais-je en dix-mille que vous ne trouveriez pas davantage! Les deux invités de France-Inter étaient Lilian Thuram et Joey Star, un footballeur en retraite et un chanteur de rap habitué des tribunaux.

Le premier a la particularité de porter lunettes et d’avoir le talent, rare chez les footballeurs, de parvenir à faire deux phrases de suite. Le second, porté à dire n’importe quoi sur n’importe quoi, est, de ce fait, apprécié des médias, même dans les emplois les plus inattendus. On a ainsi pu le voir, naguère, donner des leçons de civisme aux jeunes des banlieues, ce à quoi ne paraît pas le porter de façon naturelle sa tendance, un peu fâcheuse mais constante, à boxer ses petites amies ou, à défaut, les hôtesses de l’air et à faire payer par un innocent, pour son malheur homonyme, ses diverses contraventions.

Ajoutons que Thuram arrête sa carrière pour faire je ne sais quoi et que Star sort un disque. Vous l’aviez deviné ! Heureuse conjonction entre la recherche frénétique d’audience des médias et le mercantilisme de leurs invités ; cette alliance fonde désormais tout notre paysage audiovisuel où l’on n’entend plus que des « peoples » (comme on dit en ces lieux) se voir offrir le prétexte de venir parler de choses auxquelles ils n’entendent rien, pour vendre une marchandise sans rapport avec le propos.

Le prétexte pour les inviter à opiner sur cette question est qu’ils sont, l’un et l’autre, d’origine antillaise. De là à les regarder comme des produits de la culture des Antilles, il y un grand pas que nos médias n’hésitent pas à franchir. Le premier a quitté la Guadeloupe à neuf ans et il est donc guadeloupéen, comme Leconte de Lisle était Réunionnais ; le second est né dans le 93 et n’a donc pas sucé, à la mamelle, la culture créole.

Le rapport spécifique entre toute cette affaire et les Antilles est d’ailleurs un élément du problème, le plus important sans doute. En effet, quoique les Antilles et la Guyane ne représentent que la moitié de la population « domienne » totale, le reste ne semble guère pris en compte.

A ce stade, je me borne à constater qu’en dehors même des quatre lois que j’ai évoquées, l’Etat français intervient, dans toutes ces affaires, d’une façon que je juge souvent excessive ou maladroite et qui, en outre, ne me paraît pas exempte de visées électoralistes et/ou politiciennes.

En effet, un décret a créé, le 5 janvier 2005, suite à un rapport, un « Comité pour la Mémoire de l’Esclavage » qui, le 30 janvier 2006, a été reçu officiellement par le Président Chirac. C’est à cette occasion qu’il a annoncé que la date du 10 mai avait été retenue pour la commémoration de l’abolition de la traite et de l’esclavage.

La composition même de ce Comité est un peu étrange. Il comprend en effet douze membres, parmi lesquels on ne compte que deux Réunionnais (Gilles Gauvin et Françoise Vergès), alors que, comme je l’ai rappelé, la Réunion a, en gros, la même population que la Martinique et la Guadeloupe réunies.

Seconde étrangeté, plus grande encore, alors que la vocation de ce comité est expressément « de mémoire », on n’y trouve aucun historien spécialisé de renom. Les spécialistes de service sont Nelly Schmidt et Marcel Dorigny. La première, dont les collaborations multiples avec Oruno Lara n’ont pas contribué à asseoir la réputation scientifique, donne un peu trop souvent dans le militantisme (ce qui est d’ailleurs sans doute la raison de son choix). Marcel Dorigny, maître de conférences à Paris 8, est, en fait et à l’origine, un spécialiste du libéralisme français au XVIIIe siècle. Sa thèse porte sur les Girondins et il en est venu, récemment et par l’histoire des idées, à la thématique de l’esclavage, nettement plus « porteuse », comme on peut le constater. Il semble clair que ces deux historiens ont été placés dans ce Comité pour leurs positions idéologiques plus que pour leur poids scientifique réel. C’est d’ailleurs ce que reconnaît, sans grand ménagement à leur égard, le Comité lui-même quand il déclare « Aucun des grands historiens français du moment ne se penche sur l’esclavage ». Merci pour les autres !

La marginalité de ces représentants de l’historiographie  française se marque, à l’évidence, à la fois par l’absence de noms qu’on aurait pu attendre sur le plan national, comme  ceux de Pétré-Grenouilleau (contre le livre duquel M. Dorigny a produit une lamentable réponse), J. Mettas, S. Daget, L. Hurbon, J.L. Bonniol, J-M. Filliot ou H. Gerbeau (auquel le Comité s’est borné à offrir un prix au lieu de l’admettre dans son sein). En 2004, Claude Meillassoux, le grand anthropologue français de l’esclavage, vivait encore ; on aurait pu songer à lui, mais encore aurait-il fallu connaître son existence et ses travaux. On aurait pu aussi songer, pour les DOM, à des historiens « domiens » comme C. Wanquet, S. Fuma, J. Petitjean-Roget, H. Elizabeth ou S. Mam Lam Fouck. On les a apparemment oubliés ou plutôt écartés.
         
Ce mode de désignation singulier explique sans doute aussi, de la part de ce Comité, la volonté, tout à fait étrange mais réitérée, de développer en France les recherches sur l’esclavage... comme si elles n’existaient pas. N. Schmidt, chercheur au CNRS, devrait pourtant être informée de sa propre existence, de celle de J.M. Filliot (IRD) et les noms de D. Bebel-Gisler (aujourd’hui décédée, mais qui avait fait toute sa carrière au CNRS, toutefois sans y produire grand chose) ou de L. Hurbon ne peuvent lui être tout à fait inconnus (les approches sociologiques ou anthropologiques de l’esclavage sont tout aussi légitimes que celle de l’histoire).

C. Taubira (femme politique) et F. Vergés (politologue), sur les cas desquelles je reviendrai, viennent de publier sur l’esclavage des livres inattendus, auxquels les médias assurent une flatteuse et constante promotion. Ces ouvrages participent-ils, d’ores et déjà, au renouveau de l’historiographie française dans ce domaine ? Elles ont déjà en tout cas, l’une et l’autre, envahi les télévisions et les radios, ce que les vrais historiens n’ont jamais pu faire. On retrouve donc ici, à nouveau, Jdanov et Bruno Coquatrix !
         
Les modalités de formation de ce Comité expliquent sa composition, mais aussi les problèmes qui s’y posent (Serge Romana a déjà démissionné) ou qu’il suscite (le différend avec Pétré-Grenouilleau qui tient, pour une bonne part, à l’étrange rédaction de la loi Taubira-Delanon).

Mais, ceci est une autre histoire... et j'y reviendrai peut être si les lectrices et les lecteurs le souhaitent.

mercredi 17 octobre 2012

Des mots- valises


Voilà un post que j'ai sous le coude depuis plusieurs jours mais que des sujets plus actuels m'ont détourné de rédiger jusqu'à présent.
 Il concerne l'émission d'Yves Calvi, que je regarde assez souvent sur la Cinq. Elle s'intitule "C'est plus clair" et est diffusée, en principe, à 17h45, lorsque l'abondance des messages publicitaires et l'inexactitude chronique de notre télévision ne retardent pas son début à 17h50. Je n'ai d'ailleurs jamais compris pourquoi et comment peuvent être en retard sur leurs horaires des chaînes où tout est "en boite" et minutieusement chronométré. La seule explication est le mercantilisme qui pousse à accumuler les spots publicitaires au-delà des plages réglementaires  prévues, au mépris des règles du CSA qui les fixe mais n'en a cure!

L'émission en cause est celle du 9 octobre 2012 qui s'intitulait "A la recherche des emplois perdus" ; elle réunissait, comme à l'habitude, quatre invités dont deux dont j'apprécie toujours les propos, Messieurs Frémeaux et Saint-Étienne. Les accompagnait une "économiste" nommée Madame Mathilde Lemoine et un quatrième larron, sans importance ici.

Rien à dire sur le fond de l'émission qui était intéressant et cela d'autant que n'y figuraient pas, pour une fois, l'incorrigible bavard qu'est Christophe Barbier et quelques-uns de ses chers "politologues" que Calvi a tellement de plaisir a inviter, sans doute en raison de l'inconsistance de leur propos et de leur totale disponibilité professionnelle (sans parler du fait qu'ils ont, tous et toujours, une dernier ouvrage à promouvoir et à tenter de vendre, achat que je déconseillerai à ceux et celles qui liront ce post).  

Vers la fin de l'émission, Yves Calvi, avec assez d'adresse d'ailleurs dans le rôle du faux naïf qu'il affectionne, a proposé à ses invités de distinguer entre "rigueur" et "austérité", bien qu'il sache parfaitement qu'il s'agit de la même réalité économique et que l'on ne choisit entre l'un et l'autre de ces synonymes, qu'en fonction de la réaction qu'on veut susciter chez son interlocuteur ; en gros et dans le contexte actuel, la rigueur est de gauche et l'austérité de droite ; l'élection de François Hollande a provoqué, bien entendu, pour les mêmes réalités, l'inversion de l'usage de ces termes dans notre classe politique.

Jusque là rien à dire ; ce n'est qu'à ce moment-là que, par ignorance sans doute (mais elle est économiste et non lexicographe), Mathilde Lemoine a dit une grosse bêtise qui a été reprise aussitôt par les autres participants sans autre forme de procès. Elle a, en effet, avancé qu' austérité et rigueur étaient des "mots-valises » ce qui n'a évidemment aucun sens, ni pour la forme ni pour le sens! C'est donc doublement absurde comme je viens de le dire ; ces termes ne sont nullement des "mots-valises", mais de simples quasi synonymes. Devant une forme de stupeur silencieuse des autres, elle a ajouté pour préciser ce que j'hésite à appeler sa pensée, qu'un mot-valise est un mot auquel on peut donner le sens qu'on veut, un peu comme on peut mettre dans une valise des pull-overs ou des maillots de bain !

Je n'accablerai pas ici Madame Lemoine, car je serais peut-être (et même sans doute) susceptible de dire d'aussi grosses sottises en matière économique qu'elle pour ce qui concerne notre pauvre langue française, même si je suis plus circonspect devant des réalités que j'ignore.

En revanche, compte tenu du fait que deux économistes distingués partageaient cette erreur sur le sens de "mot-valise", il me semble nécessaire de le préciser, d'autant que l'histoire de ce terme elle-même fait l'objet de quelques controverses chez les spécialistes.

Pour approcher la forme et le sens de ce terme, je me servirai de l'un des plus jolis exemples de mot-valise que je connaisse ; je le mentionne d'autant plus volontiers qu'il n'a rien perdu de sa pertinence comme de son actualité, plus de trois-quarts de siècle après son premier emploi. En effet, lors de la crise de 1929, un mot-valise a connu un très grand succès car il était, en la circonstance (et il le demeure aujourd'hui) particulièrement réussi et adapté. Il s'agit du mot "bankster" qui est composé pour la première partie, du mot "banker" (banquier) et pour la seconde du mot "gangster"; un "bankster" est donc un " banquier gangster" (attention un mot-valise n'est pas un pléonasme!).

Nous sommes fort loin, et fort heureusement, de la définition de ce terme qui avait été donnée dans l'émission de Calvi par Madame Mathilde Lemoine.

L'invention du « mot-valise » est souvent attribuée à Lewis Caroll qui, dans son roman De l'autre côté du miroir, utilise l'exemple du "portmanteau" (issu du français « portemanteau »), où l'on accroche un manteau, mais qui est aussi un bagage à vêtements ("suitcase "). Le procédé est mieux illustré par "slithy" (" slictueux ") (< slimy et lithe).

Le mot-valise se distingue donc  du mot composé et du mot dérivé par la troncation (abrègement de mots par la suppression d'au moins une syllabe), mais aussi de l'amalgame sémantique des éléments des mots d'origine car, souvent, ceux-ci ne sont plus immédiatement identifiables.

Autre exemple de mot-valise, tout aussi actuel que "bankster", "écolomiser" : gérer précautionneusement l'exploitation de la nature pour la défense de l'environnement.

mardi 16 octobre 2012

Comediante !

J'ai trop souvent dénoncé dans ce blog la nullité de nos "journalistes-sic" de l'audiovisuel (ou du moins de ceux et celles qui se proclament tels) pour la souligner à nouveau !  J'espère au moins que tous n'ont pas la carte de journaliste, encore que, paraît-il, il y ait plus de trente trois mille cartes de presse en France, ce qui montre qu'on ne se montre guère sourcilleux dans leur distribution. J'aimerais que l'un d'entre mes lecteurs, plus compétent que moi, m'éclaire sur le statut réel et la nature du rapport avec le journalisme de bateleurs du style de ceux qui peuplent nos écrans et nos radios! Je m'étonne qu'ils aient l'outrecuidance d'oser se proclamer journalistes ; cela tient sans doute à l'abattement fiscal scandaleux dont ce que je n'ose nommer une corporation bénéficie, contre toute logique.

Un petit incident amusant s'est produit, sur l'une de nos radios bignoles (en l'occurrence Europe1) lundi 15 octobre 2012 au matin, vers 7h30 me semble-t-il. "L'animateur-journaliste" est, à cette heure de la journée, Bruce Toussaint que je vois depuis fort longtemps sur nos écrans, sans avoir jamais compris ce qui peut y justifier sa présence. Quoique l'essentiel des émissions de cet horaire matinal soit constitué de rafales de publicités successives, celles-ci sont tout de même entrelardées de bulletins météo et c'est un certain Laurent Cabrol qui a la charge de ce secteur.

Comme il le fait une bonne demi-douzaine de fois durant sa présence à l'antenne, Bruce Toussaint donne à Laurent Cabrol la parole pour des "bulletins" météorologiques. Ce dernier est censé, d'après tous leurs échanges, être en face de lui, dans le studio. Ce lundi, à sept heures et demie, Toussait donne la parole à Cabrol. Silence radio total ; Laurent Cabrol reste muet. Comme s'étaient produites, la veille, les tornades vendéennes et provençales, Bruce Toussaint, qui ne manque pas d'à-propos (ce n'est pas le premier incident de ce genre) glisse, devant le silence prolongé de son prétendu interlocuteur « Cher Laurent Cabrol, auriez-vous été emportés par une tornade ? » Et de rire… (jaune !)

Le silence de son interlocuteur se prolongeant, Bruce Toussaint, faux-cul et peu soucieux de dire la vérité,  fait à ce moment sans doute signe à la technique de passer quelques plats publicitaires pour meubler sans perdre la face.

Arrive, à nouveau, une dizaine de minutes après, le tour du bulletin météo suivant car c'est là l'essentiel de "l'information" du matin. Laurent Cabrol cette fois-ci répond à l'apostrophe de Bruce Toussaint et l'autre lui glissant une question sur son précédent silence, le météorologue de service allègue pour expliquer son prétendu mutisme qu'il était "allé consulter sa station météo". Belle conscience professionnelle mais gros mensonge!

Tout cela ne trompe personne! En réalité, bien des prétendus "directs" du matin n'en sont pas ; au fond rien ne prouve que Bruce Toussaint lui-même est dans le studio ; peut-être est-il encore dans son lit, ce dont je doute car, à le voir, il ne tarderait pas à y ronfler. En tout cas nombre de ses prétendus interlocuteurs en studio sont, en fait, interrogés par téléphone bien entendu et le dénommé Laurent Cabrol est probablement, souvent, au fond de son lit pour diffuser de là auprès des auditeurs d'Europe1 les nouvelles du temps.

La communication téléphonique ayant été interrompue pour Dieu sait quelle raison, Bruce Toussaint, qui s'est gardé bien d'avouer que ses interlocuteurs sont, en réalité, souvent absents, est passé à autre chose. L'explication avancée est tout à fait comique ; Laurent Cabrol, qui n'est pas dans le coup, ne sait pas ce qu'a dit  Toussaint et avoue, indirectement mais sottement, en prétextant être allé sonsulter sa station météo (sa grenouille sans doute!) qu'il est, en réalité, chez lui car il est peu vraisemblable que, dans les studios d'Europe1, se trouve une station météo.

Tous ces braves gens nous prennent, comme toujours, pour des imbéciles en tentant sans cesse nous faire croire (ce qui, en fait, nous est totalement indifférent) que les personnes qu'ils interrogent sont présentes en face d'eux, ce qui est généralement faux. Les interviews en question sont soit préenregistrés (je ne pense pas qu'un homme de l'âge et de la qualité de Monsieur Jean-Pierre Elkabbach se lève bien avant le jour pour traverser Paris), soit réalisés par téléphone, ce qui après tout n'a rien de scandaleux ou d'infamant, sauf aux yeux de ces histrions radiophoniques.

Cher Monsieur Toussaint, on s'en fout totalement que Laurent Cabrol ou Monsieur Tartempion soient, en face de vous, dans votre studio ; n'y seriez-vous pas vous-même que cela nous arrangerait plutôt surtout si, en outre, vous aviez la sagesse de vous taire !

lundi 15 octobre 2012

Etrange Sommet de la Francophonie à Kinshasa.

Allez donc trouver des informations un peu précises sur les participations au XIVè Sommet de la francophonie à Kinshasa comme sur le programme et le déroulement  exacts et précis de cette manifestation.! Le programme officiel initial est depuis longtemps caduc et on s'est gardé de l'actualiser ;  la presse française, comme les autres (mais de façon plus étonnante) est très discrète et/ou peu informée sur ces questions qui, au fond, n'intéressent guère. Pour être informé avec un peu de sincérité et de précision consulter, plutôt que RFI, jeuneafrique.com!

La présence du Président de la République française, François Hollande, a elle-même fait problème et débat ; elle n'a été confirmée qu'en dernière minute et les passes d'armes diplomatiques entre la France et et la RDC l'ont menacée jusqu'à la dernière minute.

J'ai d'ailleurs failli intituler l'un de mes posts sur la question « 36 heures d'Afrique » puisque le président Hollande n'est arrivé à Dakar qu'en toute fin de matinée (11heures 20) le vendredi 12 octobre et a quitté Kinshasa dans la soirée du 13. Cela ne fait pas beaucoup puisque il a dû effectuer, en la circonstance, deux visites officielles, l'une au Sénégal, l'autre en RDC. Le choix de l'escale du Sénégal ne relevait en rien de la géographie mais de la politique et on voulait moins opposer le discours de Hollande à celui de son prédécesseur qu'opposer par là un Etat démocratique (le Sénégal, même si l'on y a frôlé la catastrophe aux dernières élections présidentielles)
à la RDC qui ne brille guère en ce domaine!

Il faudrait d'ailleurs consulter, sur ces points, quelques spécialistes des finesses diplomatiques car, dans les nombreux communiqués de presse ou articles que j'ai lus, seul Antoine Glaser, le plus fin connaisseur des choses africaines, a noté que François Hollande repartait, dès le soir du 13 octobre (donc sans dormir sur le territoire de la RDC), ce qui est perçu en Afrique comme une forme d'offense.

Deuxième indice et non des moindres, la participation des Etats de la francophonie est très faible et les chefs d'Etat sont très peu nombreux. Certes, sur le 75 Etats qui se rattachent à l'OIF, d'une façon ou d'une autre, les Etats qui comportent une part de population réellement francophone sont de moins en moins nombreux, mais la participation des chefs d'Etat est deux fois moindre qu'à Montreux, lors du dernier Sommet et surtout, nombre de chefs d'État, même parfaitement francophones, s'y sont faits représenter, sans prendre la peine de se déplacer ce qui est une autre forme d'offense à l'égard de l'État organisateur. Tous n'ont pas eu la chance du Premier Ministre belge, Elio Di Rupo (la RDC était une colonie belge et Di Rupo est le premier vrai francophone a diriger un gouvernement belge depuis les années 70) . Les élections, qui se tiennent en Belgique, en ce dimanche 14 octobre, lui ont fourni un prétexte commode pour déléguer son ministre des affaires étrangères Didier Reynders. Les vrais chefs d'État sont rares à ce XIVè Sommet (on ne sait même pas leur nombre : vendredi, à l'ouverture, ils n'étaient que sept et ils seraient moins d'une quinzaine, grâce à quelques arrivées tardives et subalternes comme le Premier Ministre du Tchad, Emmanuel Nadingar ou le chef du gouvernement libanais. Tous n'ont pas vu là, comme le Président de la République haïtienne, Michel Martelly, une occasion de venir pour la première fois en Afrique depuis leur élection.

Un autre élément qui me paraît à prendre en compte pour percevoir le caractère étrange du climat diplomatique est le fait que, si les sept représentants des Etats qui sont arrivés le vendredi 12, ont été, assez logiquement, accueillis par Premier Ministre congolais, Augustin Matata Ponyo, on aurait pu toutefois penser que, dans la mesure où François Hollande n'arrivait que le samedi 13 dans la matinée, le Président Kabila aurait pu, dans un souci d'apaisement, venir l'attendre à l'aéroport. Il n'en a rien été et l'accueil du président français a été à l'aune du reste de sa présence, quelques heures durant, dans la capitale de la RDC où l'un et l'autre se sont marqués une évidente froideur, en particulier lors des applaudissements.

Dernier accroc au protocole de semblables réunions et dans un tel climat, François Hollande n'a pas jugé bon de participer à la réunion de clôture du Sommet, dimanche 14. Bonjour l'ambiance !

Il en est de même pour le tout le programme de ce Sommet qui,ô ironie, devait être consacré, pour une part, à la "gouvernance démocratique" ce qui est pour le moins plaisant, compte-tenu du lieu de cette réunion où l'on pensait "tirer vers le haut" la RDC par ce moyen. En réalité, sans qu'on le dise clairement, tout a été bouleversé pour lever les réticences générales. Les entretiens comme la réunion ont été très courts : le samedi matin les présidents Hollande et Kabila ne se sont vus que moins d'une demi-heure et l'on ne pouvait guère compter sur le déjeuner et le dîner officiels du samedi 13 pour que les discussions politiques prennent un tour véritablement sérieux. Comme François Hollande est parti dès le samedi soir, autant dire qu'il aura à peine vu le président Kabila et sans doute pas du tout Michel Martelly qui était venu d'Haïti dans l'espoir, naïvement affirmé, de pouvoir s'entretenir avec lui.

François Hollande, en outre, a passé beaucoup de temps à l'ambassade de France qui, du fait du privilège diplomatique de l'exterritorialité est, en réalité, hors de la République Démocratique du Congo. Il y a reçu, non seulement les Français de Kinshasa selon l'habitude, mais également des O.N.G. et des représentants de la société civile congolaise peu portés à l'indulgence à l'égard du Président Kabila. Pire encore, il a rencontré surtout l'octogénaire Étienne Tshisekedi, chef historique de l'opposition gouvernementale, battu par Kabila lors des élections de 2011 mais qui persiste à se proclamer vainqueur en raison de la fraude massive de son adversaire. Comme si cela ne suffisait pas, notre président a inauguré comme je l'ai rappelé, la médiathèque de l'Institut français, imprudemment ou insolemment, baptisée Floribert Chebaya, du nom d'un militant congolais des droits de l'homme assassiné en 2010 à Kinshasa, crime dont les auteurs ne sont pas encore jugés.

Tout cela permet d'imaginer le climat qui a été celui des relations franco- congolaises durant ce bref séjour, les services de communication du gouvernement s'employant néanmoins à combattre la fâcheuse influence de la France en déclarant sans rire, comme Lambert Omalanga, porte-parole du gouvernement : « Nous sommes le pays le plus avancé dans les droits de l'opposition.".

Que sortira-t-il de ce Sommet ?

Pas grand-chose sans doute ; en tout cas, l'opération publicitaire qu'on espérait pour la RDC dans cette affaire a largement échoué et n'en reste que les infrastructures chinoises qu'on se garde d'ailleurs d'attribuer à leurs auteurs. En dépit des insistances venues de divers côtés, le Président du Rwanda Kagamé, qu'on accuse de soutenir la rébellion dans l'Est du Congo par l'intermédiaire du M23, n'est pas venu.

Contrairement à ce que pensaient bon nombre de ses adversaires, le vainqueur dans toute cette affaire est finalement, sans conteste, François Hollande qui apparaît ainsi, en matière diplomatique, très supérieur à son prédécesseur, non pas tant par son discours de Dakar ou le propos de sept minutes devant l'assemblée générale du Sommet de Kinshasa, mais plutôt par sa fermeté à tenir, sans violence ni éclat, les positions qui étaient les siennes, en particulier sur les droits de l'homme et la gouvernance en RDC.

J'ai rappelé qu'il avait même fait un miracle en faisant réapparaître, après plus de trois mois de disparition, un opposant politique de Kabila, Eugène Ndonga qu'on accusait de viol, en portant au compte de son souhait d'échapper à la justice, sa soudaine disparition. Eugène Ndonga, quoique libéré, reste surveillé. Espérons que le désappointement de Joseph Kabila, masqué par une satisfaction de façade, ne sera pas fatal à Ndonga, une fois achevé un Sommet dont le pouvoir local attendait bien plus.

dimanche 14 octobre 2012

Sommet de la Francophonie : Kinshasa ou Chineshasa ?

Vous connaissez mon (mauvais) goût pour les jeux de mots dans les titres de mes posts. Je vous donnerai donc pour celui-ci quelques explications liminaires, car mon propos est effectivement d'envisager, d'un même regard, les deux séjours, également brefs mais dans des ambiances fort différentes, de François Hollande, Président de la République française, à Dakar d'abord, à Kinshasa ensuite.

J'ai entendu et lu les commentaires, multiples mais non divers, de la presse française, audiovisuelle surtout, sur le discours de Dakar et je les ai trouvés, comme toujours, infiniment prévisibles et sinistrement identiques dans leur absence, totale et commune, d'intérêt comme d'analyses ; on nous a bassiné, pour la 20e fois, avec la fin de la Françafrique (ce pauvre F.-X.Verschave, qui a popularisé par son livre le terme qui aurait été inventé par Houphouët-Boigny, a fort heureusement quitté cette vallée de larmes, faute de quoi il serait sans doute mort de honte!) et l'éloge du ton, modeste voire humble (normal en somme mais il avait pourtant l'oeil luisant!) de notre président, succédant par là aux accents bien différents de son prédécesseur, volontiers porté aux rodomontades surtout lorsqu'il avait à lire les textes de Monsieur Henri Guaino.

Il se trouve que, tout à fait par hasard, j'ai entendu avant-hier, en direct s'il vous plait, le discours de François Hollande car vers 17 heures, j'ai regardé un peu machinalement la Chaîne Parlementaire française (LCP) pour laquelle j'ai d'ailleurs de plus en plus d'estime, car la qualité de ses émissions est souvent très supérieure à ce que nous offrent la plupart des autres chaînes dont, je le crains, D8, la nouvelle chaîne de Canal+ lancée à grand fracas et qui m'a paru d'une consternante banalité.

Mais revenons au discours de Dakar car on vous en a tout caché. Comme je n'ai guère de temps, quelques mots rapides sur les points qui ont retenu mon attention dans ce discours qui, fort heureusement, a été délivré à l'Assemblée Nationale et non, comme celui de 2007, à l'Université Cheikh Anta Diop, ce qui, suivant le bout par lequel on prend les choses, était le comble soit de l'inculture et de l'ignorance des choses de l'Afrique soit de la perversité!

Le premier point est l'évocation par F. Hollande de l'affaire des "biens mal acquis"
Sont concernés au premier chef les présidents Denis Sassou Nguesso (Congo) ; Omar Bongo (Gabon) et Teodoro Obiang Nguema (Guinée équatoriale) ainsi que certains de leurs proches, dont bien entendu l'actuel président du Gabon. Ces « biens mal acquis » auraient été achetés avec de l’argent public de leurs Etats. Les trois présidents sont visés par une plainte déposée à Paris en 2008 pour « recel de détournements de fonds publics », mais pour le moment les choses n'ont guère avancé et d'aucuns pourraient croire la procédure enterrée. Il n'en sera rien à en croire F. Hollande et la France ne montrera aucune complaisance. Ce message me paraît extrêmement important, même si je doute un peu qu'il soit suivi d'effet.

Toutefois, un contre-feu diplomatique pourrait bien avoir été préparé par le Gabon. Je n'ai pas noté, toutefois, dans la presse française, écrite ou audiovisuelle, d'articles sur une prise de position toute récente du président gabonais Ali Bongo du Gabon qui vient de déclarer qu'il envisageait de mettre un terme à la situation du français, unique langue officielle de l'État qu'il préside. Un tel propos, juste à la veille du Sommet de Kinshasa, m'a rappelé (mais qui s'en souvient?) les déclarations du père du président actuel de la RDC, Laurent Désiré Kabila. Au moment du Sommet de la francophonie tenu au Vietnam, il avait donné à penser, de la même façon, qu'il envisageait, lui aussi, de mettre un terme à la situation d'officialité de la langue française au Zaïre (la RDC de l'époque). Dans les deux cas, il s'agit de messages clairs (ailleurs qu'en diplomatie on assimilerait cela à du chantage!). On comprend bien que le président Ali Bongo se range dans la catégorie de ceux qu'inquiète plus le sort fait en France au procès des "bien mal acquis" par des dirigeants africains que l'avenir du français en terre gabonaise.

Peut-être pourra-t-on faire l'échange entre une légère somnolence sur cette procédure et un report, après réflexion, de la mise en cause de l'officialité du français au Gabon, idée qui n'est venue au président Bongo qu'à la suite à sa visite au Rwanda où l'anglais et le français sont désormais les deux langues officielles, en raison des démêlés du Président Kagamé avec la France.

Un deuxième point intéressant et que personne n'a relevé est la déclaration de François Hollande, disant qu'il avait mis un terme à l'existence du ministère français de la coopération et qu'il était désormais remplacé par celui du développement. Il a fait là une déclaration qui ne risquait guère d'être contredite à Dakar, mais il sait sans doute lui-même (du moins on peut l'espérer) que le ministère de la coopération était devenu depuis longtemps, avec des variantes, "ministère de la coopération et du développement". Il est amusant de constater que le changement qu'il souligne et qu'il annonce à l'occasion du 14e Sommet de la francophonie concerne un ministère ("La Rue Monsieur" comme on disait) pour lequel, lors d'un précédent Sommet de la même francophonie, celui de Cotonou, les dirigeants des Etats africains francophones, conduits par le Président Omar Bongo (le père du président actuel) avait coincé dans un coin Jacques Chirac, alors Président de la République, pour lui faire promettre que, durant son mandat, il conserverait, avec ce nom, le ministère français de la coopération, où tous avaient leurs entrées et même leurs habitudes et cela d'autant que certains d'entre eux avaient même, à proximité, un appartement ou mieux un hôtel particulier !

Un troisième point est la question du Nord-Mali sur laquelle - et c'est l'un de ses talents - F. Hollande s'est montré à la fois ferme mais surtout prudent (plus en tout cas que dans quelques propos antérieurs). Il m'a fait penser à Voltaire racontant comment il s'était fait bastonner par Monsieur de Rohan "hardiment posté derrière quatre laquais"! Dans son évocation des mesures militaires à prendre contre l'Azawad, une fois acquise la bénédiction onusienne, la France, selon notre président, sera, elle aussi, "hardiment" postée derrière les troupes de la CEMEAO qui sont encore dans les limbes et risquent fort d'y rester longtemps !  

Le dernier point important est que, dans cette évocation générale de la situation, du développement et de l'avenir de l'Afrique, François Hollande ne me paraît pas avoir mentionné (sauf distraction de ma part) le nom de la Chine. Etonnant non ?

Je crois, comme lui (mais sans doute plus que lui et surtout bien avant lui, car je l'écris depuis une bonne quinzaine d'années) que l'Afrique est le continent du XXIe siècle, tout bêtement car il sera, à cette époque, le seul dont les ressources naturelles n'auront pas encore été exploitées et pillées, même si les candidatures à ce pillage sont déjà de plus en plus nombreuses et de plus en plus actives. Je me sépare, en revanche, de notre président sur la question de la démographie qui ne me paraît pas un élément des plus favorables, même si elle contribuera sans doute à donner du poids à ce continent dans les décennies qui viennent.

Il faut bien que j'en vienne à justifier mon "à peu près" sur Chineshasa en lieu et place, bien entendu, de Kinshasa. Si la Chine était politiquement totalement absente du discours de François Hollande à la Chambre des députés du Sénégal, elle est là, "invisible et présente", lors du XIVè Sommet qui se tient dans le "Palais du Peuple", construit dans les années 70 par les Chinois qui viennent même de le le rénover (y ont-ils posé des micros ?). La Chine est partout, dès l'instant où l'avion présidentiel s'est posé sur le sol congolais et démocratique, car l'aéroport international a été récemment rénové et agrandi par une société chinoise. F. Hollande a dû continuer ensuite à emprunter des réalisations chinoises puisque, pour gagner Kinshasa, il a utilisé la route à six voies dont je parlais hier et qui été construite également par les Chinois. Cette présence des Chinois dans le BTP des pas si nouvelle que ça, puisque plusieurs "palais du peuple" en Afrique ont été construits il y a une quarantaine d'années par les Chinois. Il en est de même pour nombre d'hôtels de Kin, en particulier les plus présentables, qui seront occupés par les participants ; ils datent de l'époque Mobutu certes, mais ils ont été achetés récemment ... devinez donc par qui ?. Faut-il rappeler qu'en 2007, la Chine a octroyé un prêt de 9 milliards de dollars sans contrepartie, car ces Chinois sont si généreux... Je blague bien sûr et c'était en échange de participations, dans les mines en particulier. On a tout construit avec cette rapidité qui caractérise des entreprises chinoises dont le « village de la francophonie" (chinoise aussi ?) et l'on exhibe tout, cela bien entendu, comme des réalisations exemplaires de la RDC.

Chineshasa ou Kinshasa ?

samedi 13 octobre 2012

Sommet francophone : François Hollande à Gorée !

Je reviendrai dans un autre spot sur le bref séjour africain de François Hollande mais  je voudrais régler, de façon spécifique et un peu détaillée, la question de sa visite à la Maison des esclaves de Gorée.

Il se peut en effet que l'un ou l'autre de mes plus fidèles lecteurs se soit étonné que je n'ai pas fait allusion à ce détail dans mon post d'hier, alors que j'ai, dans le passé (mais je ne sais plus ni quand ni où) consacré un article au problème historico-touristique que pose cette fameuse Maison des esclaves.

J'avais espéré en effet, jusqu'à la dernière minute, dans la mesure où François Hollande, avant son départ de Paris, avait consulté quelques personnalités sénégalaises (ce qui limitait aussi leur liberté de parole) que l'un ou l'autre d'entre eux (je pensais en particulier à Mamadou Diouf, professeur à Columbia et spécialiste de l'histoire coloniale à laquelle il a autrefois consacré sa thèse) l'inciterait à éviter cette visite qui, certes, fait partie du parcours que l'on propose ou que l'on impose aux personnalités (du Pape à Hillary Clinton sans parler des dizaines d'autres "peoples") ; on les amène dans la petite île de Gorée, à trois kilomètres de Dakar, essentiellement pour visiter cette maison, car il n'y a pas grand-chose d'autre à y voir.

Comme je ne disposais pas d'un programme précis et définitif de son séjour à Dakar, j'ai espéré, jusqu'à la dernière minute, qu'on lui épargnerait cet épisode sans grand intérêt, au profit d'entretiens ou de visites où il aurait sans doute trouvé un profit bien plus grand. Il n'en a rien été et, dès la fin de son discours devant les députés, c'est en grand appareil qu'on a embarqué notre Président, Laurent Fabius, Valérie Trierweiler, toute nouvelle ambassadrice de la fondation Danielle Mitterrand, pour les conduire à la fameuse Maison des esclaves.

Hélas pour ces nobles visiteurs, ils n'ont pas pu, hélas, bénéficier du récit-spectacle folklorique traditionnel qu'y offrait toujours Monsieur Ndiaye (mort en 2009 à 87 ans) qui fut, des décennies durant, le guide officiel de la Maison des esclaves. Il y mettait beaucoup de cœur et pas mal d'imagination, offrant non seulement le récit "historique" de ce lieu de mémoire, mais même, à lui seul, une forme de spectacle, brandissant, avec émotion et passion, les chaînes de l'esclavage qu'il rangeait soigneusement, une fois la visite terminée.

Il est clair que la Maison des esclaves a perdu beaucoup avec la disparition de Joseph Ndiaye. Le problème est que, ce haut-lieu du tourisme sénégalais, qui reçoit en moyenne, dans l'année, 500 visiteurs quotidiens et fait marcher un petit commerce qui est à peu près le seul dans l'île de Gorée, a une histoire qui n'a pas grand-chose à voir avec celle que racontait Joseph Ndiaye et que doivent prolonger, mais sans doute avec moins de pittoresque, ses inévitables successeurs.

En dépit des reconnaissances successives par l'UNESCO, la Maison des esclaves a eu chaud ! En effet, en 1996,  un article du Monde intitulé : « Le mythe de la Maison des esclaves qui résiste à la réalité » a remis en cause les dates, les chiffres et les faits d'une tradition qui émanait essentiellement de Joseph Ddiaye qui avait même écrit un livre à l'appui de ses points de vue. L'affaire a même pris la dimension d'un drame scientifique. La remise en cause du mythe de la Maison des esclaves reposait en effet, pour l'essentiel, sur les travaux de deux chercheurs très estimés de l'IFAN (l'ancien Institut Français d'Afrique Noire devenu, par les heureux hasards offerts par cet acronyme, Institut Fondamental d'Afrique Noire ») Abdoulaye Camara et Joseph Roger de Benoîst (un Jésuite français).  Ces chercheurs reconnus et compétents , accusés de "révisionnisme", se sont vus alors convoqués par les autorités, mis en accusation publique et contraints à résipiscence.

Un des principaux obstacles scientifiques à la légende de la Maison des esclaves tient à la date de sa construction (encore incertaine  - 1777 ou 1783-  mais en tout cas elle n'a pas été bâtie au XVIIème siècle par les Hollandais!) ; selon la source la plus sérieuse, le propriétaire en aurait été Nicolas Pépin, frère de la Signare Pépin et, par là nous retrouvons l'histoire française, qui fut la maîtresse du Chevalier de Boufflers. Vu la date de la construction de ce petit bâtiment, il est donc peu probable que s'y soient embarqués, comme le prétendait Joseph Ndiaye, des centaines de milliers d'esclaves.

Un autre obstacle, plus évident et moins contestable celui-ci, est la taille même de cette maison, somme toute modeste, et sa structure. Les appartements et les pièces de l'étage étaient clairement destinés aux habitants de cette demeure et les quelques pièces du bas ne pouvaient guère accueillir et loger, comme le racontait J. Ndiaye, des dizaines, voire des centaines d'esclaves. Les propriétaires initiaux d'ailleurs se livraient, semble-t-il, davantage au commerce de la gomme arabique de l'ivoire et de l'or qu'à celui du "bois d'ébène" !

Mais le mieux tient assurément à la célèbre porte qui, sur l'arrière du bâtiment, donne sur l'océan et par lequel aurait transité les centaines de milliers d'esclaves qu'on embarquait pour l'Amérique. C'est là où, contre tout bon sens, J. Ndiaye trouvait ses accents les plus déchirants. La chose est pourtant, de toute évidence, peu vraisemblable quand on voit les dimensions très modestes de cette ouverture et surtout l'aspect très rocheux de la côte qui ne permettait guère l'accostage ni même l'approche des navires négriers.

Il est certain que Joseph Ndiaye était la principale attraction du lieu ; comme je n'y suis jamais retourné depuis sa mort, je ne puis guère dire qui l'a remplacé et si ses successeurs déploient dans cette activité le même talent que leur illustre prédécesseur.

Je crois en tout cas qu'on aurait pu épargner à notre Président, à sa compagne et à sa suite, la visite de ce lieu, surtout quand on prend en compte l'extrême brièveté de son séjour africain et les attentes qu'il suscite. J'y reviendrai.