Je ne veux pas m'attarder ici sur des aspects que j'ai déjà soulignés à de multiples reprises et, récemment encore, dans mes précédents blogs. Ils tiennent à ce que nous avons une fâcheuse tendance à juger des situations du Sud à partir de celles du Nord, en privilégiant abusivement des d'éléments apparemment objectifs et incontestables comme la baisse du prix des appareils et des accès aux techniques nouvelles de communication et d'information, en ne prenant jamais en compte la globalité des réalités quotidiennes nationales.
Le discours affiché et dominant, depuis le Sommet de Bucarest (2006) jusqu’à la récente réunion en Haïti du « Groupe d'épanouissement social, technique et éducatif » (GESTE) à l’occasion de la Journée mondiale des technologies de l'information et de la communication (TIC) que j'évoquais dans les précédents blogs, témoigne d'une totale ignorance (méconnaissance ou occultation ?) des réalités des pays du Sud, en tout cas de celles qui se situent en dehors des salons VIP des aéroports, des grands hôtels internationaux et des ministères nationaux climatisés. Il est carrément révoltant et même tout à fait scandaleux de lire les propos que j'ai rapportés dans mon blog (numéro 2) sur cette question. J’en rappelle une phrase essentielle et qui suffit largement caractériser ce point de vue : « Avec l'aide de l'internet (E-Learning), il est possible de former les jeunes [ Haïtiens] évoluant dans les communautés rurales. L'apprentissage à l'aide de l'internet se fait à distance et est moins coûteux que celui qui se fait traditionnellement. Avec l'apprentissage à distance, les jeunes vivant dans le milieu rural, n'auront pas besoin de quitter leur communauté pour aller étudier dans les villes ».
Il est assurément possible, gratifiant et même peut-être valorisant, dans une réunion internationale sur le développement en Haïti, d'évoquer la perspective du « e-learning » et la possibilité pour les jeunes ruraux haïtiens, au fond de leur mornes, de s’occuper à pianoter sur leurs ordinateurs pour s'éviter de devoir faire des kilomètres à pied, matin et soir, pour rejoindre l'école la plus proche et y suivre quelques enseignements, mais comment ose-t-on proférer pareilles sottises ?
Un excellent état de la problématique des TIC a été établi (circa 2004-5) par Jean-Marie Raymond Noel (Université d’Etat d’Haïti) sous le titre très clair « TIC et développement durable en Haïti : bilan et perspectives ». Le bilan est simple et parlant :
« Le récent Indice d’Accès Numérique (DAI) calculé par l’Union Internationale des Télécommunications (UIT) place Haïti en 152ème position sur 178 pays, pour une valeur de 0,15 contre 0,85 pour la Suède classée en première position1. Cet indice mesure la possibilité pour les individus d’un pays d’accéder et d’utiliser les technologies de l’information et de la communication (TICs), en considérant cinq (5) catégories de variables : l’infrastructure, le coût d’accès, le niveau de connaissance, la qualité de l’accès, l’utilisation. Pour approximative que soit la méthodologie utilisée, le DAI a le mérite de tenter une catégorisation objective des pays en termes d’accès aux TICs et de permettre une évaluation quantitative de la fracture numérique tant internationale que domestique.
Avec cette valeur de 0,15, Haïti se retrouve dans le dernier peloton : celui des pays à faible accès, et est le plus mal classé de tous les pays du continent américain. Le Nicaragua (0,19) et le Honduras (0,29) sont les deux autres pays du continent à se retrouver dans ce lot des mal classés (DAI < 0,30). Haïti se démarque ainsi très nettement de ses voisins immédiats qui se retrouvent tous dans les classes supérieures, comme le montre le tableau suivant : Etats-Unis (0,78), Jamaïque (0,53), Rép. Dominicaine (0,42) , Cuba (0,38), Haïti (0,15).
Pourtant, grâce à la conjonction d’un ensemble d’éléments favorables - relative jeunesse de la population, position géographique d’Haïti, optimisme des investisseurs privés, engagement de la communauté internationale dans ce domaine -, le pays avait démarré la course du numérique presqu’en même temps que les autres pays de l’Amérique latine et des Caraïbes. Les premières connexions ont commencé en 1995, et malgré un coup d’arrêt à la suite d’une décision maladroite du régulateur en septembre 99, l’écart n’était pas encore significatif avec la région où moins de 1 % de la population des grandes villes étaient connectés en 1998. Entre 2000 et 2002, le pays a fait des pas très significatifs avec une nette amélioration de la télédensité par suite d’une certaine libéralisation du secteur, et la croissance de l’offre de services Internet selon l’un ou l’autre des modes d’accès suivants : dial-up, radio, accès direct par satellite. Mais, il faut reconnaître que ce développement technologique rachitique dont fait état la valeur du DAI est réel et constitue la résultante logique des difficultés du pays sur le plan infrastructurel, sur le plan des ressources humaines et surtout sur le plan politique. L’inversion de la tendance requiert des dispositions politiques, des choix d’investissement dans l’innovation technologique par exemple, même s’ils ne sont pas évidents dans un pays marqué par une situation d’insatisfaction chronique des besoins primaires de la population. Dans ces conditions, la question de la connexion des TICs avec le développement durable se pose dans toute son acuité ».
Et l’auteur de conclure : « La demande existe. Malgré les difficultés de toutes sortes inhérentes à l’inadéquation des réseaux téléphonique et électrique, malgré le prix exorbitant des équipements, malgré la fragilité de la situation socio-économique de ces dernières années, le nombre de fournisseurs d’accès, le nombre d’institutions connectées, le nombre de particuliers ayant directement ou indirectement accès à Internet ont considérablement crû ».
Je ne sais pas où en est actuellement en Haïti le projet IFADEM (« Initiative de formation à distance des maîtres ») que met en oeuvre la Francophonie dans quatre Etats du Sud, dont Haïti. Il vise à former les instituteurs haïtiens à la didactique du français, langue dans laquelle ils ont souvent, eux-mêmes, une compétence très limitée. On pourra certes alléguer, en la circonstance, que le séisme de janvier 2010, survenu alors que le projet était encore dans sa phase initiale, n’a pas facilité les choses. Cependant, la moindre connaissance de la réalité rurale haïtienne montre toutes les difficultés voire l’inadaptation totale d'une telle approche comme laisse pressentir le bilan établi par Jean-Marie Raymond Noel.
Dieu sait que je ne suis en rien ennemi de l'utilisation, en particulier dans la diffusion du français, des techniques modernes d'information et de communication puisque, depuis vingt ans, je milite en faveur d’un dispositif audio-visuel universel de diffusion de langue française dans le monde. Toutefois, encore faut-il utiliser les TIC de façon réaliste, intelligente et surtout adaptée, en prenant en compte, au premier chef, la situation des pays où on entend les utiliser. Il est évident que, dans des cas comme en Haïti ou à Madagascar (deux des pays de ce programme),vouloir mettre en oeuvre un dispositif comme l’IFADEM relève de la gageure, d’abord du fait même de l'absence de réseaux électriques fiables et de systèmes de communications téléphoniques efficaces.
J'ai entendu des centaines de fois dans le Sud des étudiants comme des enseignants se plaindre des tarifs trop élevés des communications téléphoniques et, plus récemment, du coût exorbitant pour eux de l'usage des accès à l'Internet (cf. ci-dessus blog n° 1). Va-t-on enfin admettre l'évidence c'est-à-dire que les gens qui peuvent, chez eux, avoir un accès Internet et un ordinateur personnel constituent une infime minorité de ce que prétendent viser les apôtres de l'usage des TIC dans le développement ? Sans doute, dans certains cas, en particulier quand on a accès à un centre REFER par exemple mis en place par l’AUF, peut-on espérer profiter de cette facilité. En revanche, dans le cas des cybercafés (dont l’immense majorité se trouve à Port-au-Prince même), il faut s'armer d'une infinie patience pour avoir par chance accès à un ordinateur utilisable, à un moment où il est en mesure de fonctionner, le courant électrique n'étant pas coupé.
Comment peut-on ignorer à ce point des réalités de cette nature ? Le blog étant, faut-il le répéter une fois de plus, un genre court, je me limiterai au seul problème de la diffusion du français dans les pays du Sud de l'espace francophone, ce qui en exclut, naturellement, « l’ultramarin » français (qu’on nommait naguère encore les DOM) où le niveau de développement est en gros comparable à celui de la France (il en est un peu de même pour un Etat comme les Seychelles qui constituent, sur ce plan, une remarquable exception).
Former par les TIC les enseignants de français est une idée à laquelle je souscris totalement ; je la propose même sans succès depuis au moins depuis 20 ans mais sous une forme tout à fait différente. Il me semble en effet que pour former les professeurs de français la condition liminaire et essentielle est qu'ils aient eux-mêmes, au départ, une compétence minimale dans cette langue, ce qui, souvent, dans le Sud, est très loin d'être le cas dans un certain nombre de pays dont naturellement Haïti et bon nombre de pays francophones d'Afrique.
Une stratégie raisonnable et efficace en matière de diffusion du français devrait consister, non pas à vouloir former à la didactique du français des enseignants qui, pour la plupart, ignorent l'essentiel de cette langue ou n’y ont qu’une compétence réduite et, en tous cas, insuffisante, mais à mettre en place un dispositif général pour diffuser le français auprès de l'ensemble des populations, étant entendu, bien évidemment, que dans cet ensemble, seraient inclus les professeurs de français eux-mêmes, auxquels on pourrait du même coup faire acquérir, avant toute formation pédagogique, une compétence minimale dans ce qui devrait être leur spécialité ultérieure d'enseignement.
N’est-ce pas là le bon sens ?
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lundi 23 mai 2011
dimanche 22 mai 2011
Les TIC dans le Sud : « e-an ou hi-han ! » (3)
Haïti offre un excellent exemple des problèmes que posent les TIC dans le Sud et des perspectives réelles qu’on y trouve.
En Afrique par exemple, on pourrait être tenté de faire un rapprochement entre le succès fulgurant du téléphone dit « cellulaire » et celui qu’a connu en Europe le « portable ». La différence faite, en français même, mérite qu’on s’y arrête. Alors qu’en France la dénomination a caractérisé l’appareil lui-même (les nouveaux téléphones étant caractérisés comme « portables » ou "mobiles" par rapport aux anciens dits « fixes), au début du moins, ce caractère qui en rendait possible l’usage, en tous lieux, y compris dans la rue et en public, en a fait un élément quasi ostentatoire de luxe et de modernité. On se souvient qu’en Italie, en particulier, on fabriqua et on vendit même des téléphones factices qui permettaient de donner le change. Dans le Sud, le nouvel usage imposa le nom de « téléphone cellulaire » car l’essentiel était non pas dans la « portabilité » du nouvel objet mais dans sa technique qui le distinguait, totalement et radicalement, du téléphone traditionnel qui, dans la plupart des pays, fonctionnait très mal voire pas du tout ! C’était donc, de ce fait, la fiabilité du nouvel outil de communication qui était essentielle, tout autre caractère devenant par là-même secondaire. L’argument majeur des sociétés téléphoniques nouvelles était donc là ; elles n’eurent donc pas, dans la plupart des cas, à s’imposer face à des sociétés de téléphone traditionnel qui ne fonctionnaient à peu près pas, comme le savent tous ceux qui comme moi, ont souvent essayé d’appeler en vain des abonnés au téléphone rwandais ou burkinabés.
En Haïti, le cas de la société Digicel est exemplaire, tant par les modalités de son implantation locale que par son action depuis le séisme du 12 janvier 2011.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Digicel n’a nullement attendu cette catastrophe et les immenses dégâts d’infrastructure qu’elle a entraînés pour débuter ses activités dans le pays. Elles y ont commencé depuis cinq ans déjà et le 3 mai 2011, Digicel a même célébré cet anniversaire en distribuant, d’après le Nouvelliste, 130 millions de gourdes aux 2,6 millions de clients qu'elle prétend avoir sous la forme d'un cadeau de 50 gourdes de minutes par abonné. En 2006, le réseau téléphonique traditionnel n’existait déjà pratiquement plus en Haïti ; on comptait alors 10 postes pour 1000 foyers avec un usage des plus incertains ; la porte était donc largement ouverte à la technologie cellulaire, le seul problème étant celui de l’étendue du marché, non pas en fonction des besoins mais des capacités économique des usagers potentiels. La nombreuse diaspora haïtienne laissait toutefois espérer des perspectives prometteuses dans le marché local lui-même.
Digicel, société créée en 2001 par Denis O’Brien, s’était donné comme champ d’action la zone caribéenne et avait entamé son programme par la Jamaïque avec, partout, la même politique de communication très agressive, fondée sur des actions spectaculaires dont la musique, la mode et surtout la sponsorisation des équipes et des compétitions de football. En Haïti, au cours de sa première année d’implantation, Digicel aurait rassemblé 1,4 million d’abonnés. Comme le note Frantz Duval dans le Nouvelliste : « Ses abonnés, la Digicel les chouchoute. La compagnie vient de dépenser huit millions de dollars pour rénover ses magasins. Le mégastore qui lui sert de flagship à Turgeau est une merveille. L'immeuble peut résister à un tremblement de terre de magnitude 10. Tous les produits exposés peuvent être utilisés, essayés par les clients comme cela se fait à l'étranger dans un environnement convivial, bien éclairé, wifi free, ouvert sept jours sur sept ».
L’action promotionnelle la plus spectaculaire de Dennis O’Brien a sans doute été, durant l’année 2010, la reconstruction du « marché de fer », au coeur de Port-au-Prince, qui, construit en 1889, était inspiré, de toute évidence, des Halles parisiennes de Baltard. Cette magistrale et rapide reconstruction a été assurée, sur ses fonds propres (pour 15 millions de $), par le milliardaire irlandais qui, ne nous le cachons pas, a fait, par cette action généreuse et surtout efficace qu’il a conduite et surveillée d’un bout à l’autre, une large publicité à sa société Digicel, dont le nom est désormais répété et reproduit, à l'envi, sur les maillots des joueurs de foot comme sur les T-shirts des ouvriers haïtiens !
Le marché haïtien suscite toutefois des convoitises et ici comme ailleurs, on voit débarquer les Asiatiques. Natcom, un concurrent vietnamien, est arrivé et on s’interroge sur la stratégie d’intervention qu’il va choisir. La meilleure défense étant l’attaque, Digicel qui, depuis 2006 aurait investi plus de 500 millions de $ en Haïti, en a consacré, depuis 2010, cent vingt à accroître le taux de couverture de son réseau comme la fiabilité de ses sites.
Qu’en conclure, pour Haïti et sur un plan plus général ? Nous le verrons demain !
En Afrique par exemple, on pourrait être tenté de faire un rapprochement entre le succès fulgurant du téléphone dit « cellulaire » et celui qu’a connu en Europe le « portable ». La différence faite, en français même, mérite qu’on s’y arrête. Alors qu’en France la dénomination a caractérisé l’appareil lui-même (les nouveaux téléphones étant caractérisés comme « portables » ou "mobiles" par rapport aux anciens dits « fixes), au début du moins, ce caractère qui en rendait possible l’usage, en tous lieux, y compris dans la rue et en public, en a fait un élément quasi ostentatoire de luxe et de modernité. On se souvient qu’en Italie, en particulier, on fabriqua et on vendit même des téléphones factices qui permettaient de donner le change. Dans le Sud, le nouvel usage imposa le nom de « téléphone cellulaire » car l’essentiel était non pas dans la « portabilité » du nouvel objet mais dans sa technique qui le distinguait, totalement et radicalement, du téléphone traditionnel qui, dans la plupart des pays, fonctionnait très mal voire pas du tout ! C’était donc, de ce fait, la fiabilité du nouvel outil de communication qui était essentielle, tout autre caractère devenant par là-même secondaire. L’argument majeur des sociétés téléphoniques nouvelles était donc là ; elles n’eurent donc pas, dans la plupart des cas, à s’imposer face à des sociétés de téléphone traditionnel qui ne fonctionnaient à peu près pas, comme le savent tous ceux qui comme moi, ont souvent essayé d’appeler en vain des abonnés au téléphone rwandais ou burkinabés.
En Haïti, le cas de la société Digicel est exemplaire, tant par les modalités de son implantation locale que par son action depuis le séisme du 12 janvier 2011.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Digicel n’a nullement attendu cette catastrophe et les immenses dégâts d’infrastructure qu’elle a entraînés pour débuter ses activités dans le pays. Elles y ont commencé depuis cinq ans déjà et le 3 mai 2011, Digicel a même célébré cet anniversaire en distribuant, d’après le Nouvelliste, 130 millions de gourdes aux 2,6 millions de clients qu'elle prétend avoir sous la forme d'un cadeau de 50 gourdes de minutes par abonné. En 2006, le réseau téléphonique traditionnel n’existait déjà pratiquement plus en Haïti ; on comptait alors 10 postes pour 1000 foyers avec un usage des plus incertains ; la porte était donc largement ouverte à la technologie cellulaire, le seul problème étant celui de l’étendue du marché, non pas en fonction des besoins mais des capacités économique des usagers potentiels. La nombreuse diaspora haïtienne laissait toutefois espérer des perspectives prometteuses dans le marché local lui-même.
Digicel, société créée en 2001 par Denis O’Brien, s’était donné comme champ d’action la zone caribéenne et avait entamé son programme par la Jamaïque avec, partout, la même politique de communication très agressive, fondée sur des actions spectaculaires dont la musique, la mode et surtout la sponsorisation des équipes et des compétitions de football. En Haïti, au cours de sa première année d’implantation, Digicel aurait rassemblé 1,4 million d’abonnés. Comme le note Frantz Duval dans le Nouvelliste : « Ses abonnés, la Digicel les chouchoute. La compagnie vient de dépenser huit millions de dollars pour rénover ses magasins. Le mégastore qui lui sert de flagship à Turgeau est une merveille. L'immeuble peut résister à un tremblement de terre de magnitude 10. Tous les produits exposés peuvent être utilisés, essayés par les clients comme cela se fait à l'étranger dans un environnement convivial, bien éclairé, wifi free, ouvert sept jours sur sept ».
L’action promotionnelle la plus spectaculaire de Dennis O’Brien a sans doute été, durant l’année 2010, la reconstruction du « marché de fer », au coeur de Port-au-Prince, qui, construit en 1889, était inspiré, de toute évidence, des Halles parisiennes de Baltard. Cette magistrale et rapide reconstruction a été assurée, sur ses fonds propres (pour 15 millions de $), par le milliardaire irlandais qui, ne nous le cachons pas, a fait, par cette action généreuse et surtout efficace qu’il a conduite et surveillée d’un bout à l’autre, une large publicité à sa société Digicel, dont le nom est désormais répété et reproduit, à l'envi, sur les maillots des joueurs de foot comme sur les T-shirts des ouvriers haïtiens !
Le marché haïtien suscite toutefois des convoitises et ici comme ailleurs, on voit débarquer les Asiatiques. Natcom, un concurrent vietnamien, est arrivé et on s’interroge sur la stratégie d’intervention qu’il va choisir. La meilleure défense étant l’attaque, Digicel qui, depuis 2006 aurait investi plus de 500 millions de $ en Haïti, en a consacré, depuis 2010, cent vingt à accroître le taux de couverture de son réseau comme la fiabilité de ses sites.
Qu’en conclure, pour Haïti et sur un plan plus général ? Nous le verrons demain !
vendredi 20 mai 2011
Les TIC dans le Sud : « e-an ou hi-han ! » (2)
Je n’ai guère changé d’avis, loin de là, depuis cette époque et c’est la lecture du Nouvelliste, le quotidien de Port-au-Prince, qui m’a remis à l’esprit cette question. En Haïti, en effet, autour du thème « Mieux vivre dans les communautés rurales grâce aux technologies de l'information et de la communication (TIC) », s’est tenue, les 17 et 18 mai 2011, une conférence du Groupe d'épanouissement social, technique et éducatif (GESTE) à l’occasion de la Journée mondiale des technologies de l'information et de la communication (TIC). Ce « e-jour », on va le voir, ressemble fort à un « hi-han », à moins que ce ne soit à un « e-commerce », comme c’est souvent le cas.
Le cas d’Haïti est assurément exemplaire mais les situations sont, en fait, quasi identiques dans nombre d’Etats africains. Naturellement cet événement a suscité plusieurs articles dans le Nouvelliste. Ils contiennent des informations précises et utiles, quoique souvent triviales, que je cite ici par honnêteté, mais qui sont aussi, pour partie, contradictoires comme on pourra le constater.
Le constat majeur de Gérard Jeanty Junior (19/05/2011) est celui de la forte baisse des prix, mais l’effet bénéfique d’une telle donnée est aussitôt annulé quand on prend en compte le niveau de vie très bas des utilisateurs potentiels du Sud :
« La baisse générale des prix des services fixes large bande s'explique essentiellement par la baisse des prix dans les pays en développement où les prix du large bande fixe ont chuté de 52% contre 35% dans les pays développés. Toutefois, il est à noter que cette forte baisse des prix est souvent à mettre en regard du coût extrêmement élevé du large bande dans les pays en développement. Même si ce prix a diminué de moitié, le service reste souvent hors de portée de l'homme de la rue ».
Précisons un peu : « Les habitants de 31 pays - tous des pays hautement industrialisés - ne paient que l'équivalent de 1% ou moins du RNB moyen par habitant pour une connexion large bande de base.
Dans 32 pays toutefois, le prix mensuel d'un abonnement pour une connexion large bande fixe de base représente plus de la moitié du revenu mensuel moyen. Dans 19 de ces pays, une connexion large bande coûte plus de 100% du RNB moyen mensuel par habitant et dans une poignée de pays en développement, le prix mensueI d'une connexion Internet haut débit représente encore plus de 10 fois le revenu mensuel moyen […]. Le taux de pénétration du large bande et le nombre d'internautes dans ces pays restent extrêmement faibles.
[…]. L'Afrique continue de se démarquer pour ses prix relativement élevés. Les prix de l'accès à l'Internet large bande en particulier restent prohibitifs et, pour l'ensemble de la région, représentent encore près de trois fois le revenu mensuel moyen par habitant. Seul un habitant sur 10 utilise l'Internet en Afrique ». (Source UIT).
En dépit de cette situation dont le constat de base est identique, quelles que soient les sources consultées, le ton général de la réunion du GESTE en Haïti est très optimiste : « Une bonne utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) dans les communautés rurales pourrait contribuer à une amélioration des vies dans le milieu, si l'on se réfère aux propos de l'ingénieur Jimmy Aurelus, président du Groupe d'épanouissement social, technique et éducatif ».
L'un des conférenciers est intervenu sur les enjeux et les avantages de l'utilisation du téléphone mobile. On ne sait hélas ni son nom ni sa nationalité mais, de toute évidence, non seulement il ignore tout des réalités haïtiennes, mais en outre, durant son séjour, il n’a guère dû quitter l’Hôtel Montana ou le Club Indigo (je ne sais pas où s’est tenue la réunion en cause) ; il a en effet oser déclarer : « L'éducation devrait constituer la pierre fondamentale de la reconstruction et avec l'aide de l'internet (E-Learning), il est possible de former les jeunes évoluant dans les communautés rurales. L'apprentissage à l'aide de l'internet se fait à distance et est moins coûteux que celui qui se fait traditionnellement. Avec l'apprentissage à distance, les jeunes vivant dans le milieu rural, n'auront pas besoin de quitter leur communauté pour aller étudier dans les villes ».
Comment peut-on oser dire pareilles stupidités dans un pays qui se trouve dans l’état où se trouve Haïti, sans que les Haïtiens présents n’interrompent un propos aussi clairement débile et sans que l’auteur de l’article du Nouvelliste n’en stigmatise le caractère follement et dangereusement irréaliste !
En fait, comme on peut aisément l’imaginer la plupart de ces propos ne sont que le masque technico-humanitaire de visée mercantiles qui ignorent évidemment tout des réalités haïtiennes et ne visent qu’à tirer un profit maximum, soit financier soit idéologique, des opportunités que pourraient offrir la coopération et l’assistance internationale.
On se souvient peut-être que naguère, on s’était amusé à calculer ce que chaque coopération nationale récupérait, finalement, à travers la vente des matériels et la rémunération des agents, des sommes qu’elle avait elle-même allouées. Sauf erreur de ma part, c’était je crois, la coopération suisse qui atteignait dans ce domaine le pourcentage le plus élevé.
Le cas d’Haïti est assurément exemplaire mais les situations sont, en fait, quasi identiques dans nombre d’Etats africains. Naturellement cet événement a suscité plusieurs articles dans le Nouvelliste. Ils contiennent des informations précises et utiles, quoique souvent triviales, que je cite ici par honnêteté, mais qui sont aussi, pour partie, contradictoires comme on pourra le constater.
Le constat majeur de Gérard Jeanty Junior (19/05/2011) est celui de la forte baisse des prix, mais l’effet bénéfique d’une telle donnée est aussitôt annulé quand on prend en compte le niveau de vie très bas des utilisateurs potentiels du Sud :
« La baisse générale des prix des services fixes large bande s'explique essentiellement par la baisse des prix dans les pays en développement où les prix du large bande fixe ont chuté de 52% contre 35% dans les pays développés. Toutefois, il est à noter que cette forte baisse des prix est souvent à mettre en regard du coût extrêmement élevé du large bande dans les pays en développement. Même si ce prix a diminué de moitié, le service reste souvent hors de portée de l'homme de la rue ».
Précisons un peu : « Les habitants de 31 pays - tous des pays hautement industrialisés - ne paient que l'équivalent de 1% ou moins du RNB moyen par habitant pour une connexion large bande de base.
Dans 32 pays toutefois, le prix mensuel d'un abonnement pour une connexion large bande fixe de base représente plus de la moitié du revenu mensuel moyen. Dans 19 de ces pays, une connexion large bande coûte plus de 100% du RNB moyen mensuel par habitant et dans une poignée de pays en développement, le prix mensueI d'une connexion Internet haut débit représente encore plus de 10 fois le revenu mensuel moyen […]. Le taux de pénétration du large bande et le nombre d'internautes dans ces pays restent extrêmement faibles.
[…]. L'Afrique continue de se démarquer pour ses prix relativement élevés. Les prix de l'accès à l'Internet large bande en particulier restent prohibitifs et, pour l'ensemble de la région, représentent encore près de trois fois le revenu mensuel moyen par habitant. Seul un habitant sur 10 utilise l'Internet en Afrique ». (Source UIT).
En dépit de cette situation dont le constat de base est identique, quelles que soient les sources consultées, le ton général de la réunion du GESTE en Haïti est très optimiste : « Une bonne utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) dans les communautés rurales pourrait contribuer à une amélioration des vies dans le milieu, si l'on se réfère aux propos de l'ingénieur Jimmy Aurelus, président du Groupe d'épanouissement social, technique et éducatif ».
L'un des conférenciers est intervenu sur les enjeux et les avantages de l'utilisation du téléphone mobile. On ne sait hélas ni son nom ni sa nationalité mais, de toute évidence, non seulement il ignore tout des réalités haïtiennes, mais en outre, durant son séjour, il n’a guère dû quitter l’Hôtel Montana ou le Club Indigo (je ne sais pas où s’est tenue la réunion en cause) ; il a en effet oser déclarer : « L'éducation devrait constituer la pierre fondamentale de la reconstruction et avec l'aide de l'internet (E-Learning), il est possible de former les jeunes évoluant dans les communautés rurales. L'apprentissage à l'aide de l'internet se fait à distance et est moins coûteux que celui qui se fait traditionnellement. Avec l'apprentissage à distance, les jeunes vivant dans le milieu rural, n'auront pas besoin de quitter leur communauté pour aller étudier dans les villes ».
Comment peut-on oser dire pareilles stupidités dans un pays qui se trouve dans l’état où se trouve Haïti, sans que les Haïtiens présents n’interrompent un propos aussi clairement débile et sans que l’auteur de l’article du Nouvelliste n’en stigmatise le caractère follement et dangereusement irréaliste !
En fait, comme on peut aisément l’imaginer la plupart de ces propos ne sont que le masque technico-humanitaire de visée mercantiles qui ignorent évidemment tout des réalités haïtiennes et ne visent qu’à tirer un profit maximum, soit financier soit idéologique, des opportunités que pourraient offrir la coopération et l’assistance internationale.
On se souvient peut-être que naguère, on s’était amusé à calculer ce que chaque coopération nationale récupérait, finalement, à travers la vente des matériels et la rémunération des agents, des sommes qu’elle avait elle-même allouées. Sauf erreur de ma part, c’était je crois, la coopération suisse qui atteignait dans ce domaine le pourcentage le plus élevé.
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Les TIC dans le Sud : « e-an ou hi-han ! » (1)
On ne s’y retrouve plus entre les « journées » (de la femme, des secrétaires, du cancer, de je ne sais quoi, etc.), les « semaines » (pour la suite voir ci-dessus) voire les « années » (de… idem). Autre vogue insupportable, les e-…(prière de prononcer i-) du commerce aux « books » (on légifère sur le prix de ce dernier avec un parfait mépris de la loi de ce pauvre Monsieur Toubon, bien oubliée aujourd’hui !). Le « e-an » que je suggère ici est donc l’année du « e-», ce qui me fait irrésistiblement penser au « hi-han » de l’âne quoique je n’aie jamais entendu un asin s’exprimer de cette façon.
Sur ce sujet, je tiens des propos non conformistes depuis des années ; en particulier depuis 2006, année du Sommet francophone de Bucarest, où l’on avait déjà choisi comme thème les « NTIC », les « nouvelles techniques d’information et de communication », qui ont d’ailleurs, depuis, perdu, fort logiquement, leur caractère de nouveauté. On essayait alors de se persuader (ou, au moins, de donner à croire) que les NTIC allaient résoudre les problèmes du développement du Sud. Notons que, si, à ce moment, si les actuelles TIC avaient encore le N initial de leur adjectif, le développement n’était pas encore devenu « durable » !
A l’appui de ce que je viens de dire, je citerai ici un extrait d’un texte que j’ai écrit, courant 2006, donc comme on pourra le constater, avant le Sommet francophone de Bucarest et espérant, en vain bien sûr, qu’il puisse y être entendu :
« Liquidons tout de suite une ambiguïté car je vois déjà s'agiter les sectateurs de la modernité la plus récente, parfois animés en outre par des motivations mercantiles qui, bien entendu, ne s'avouent jamais comme telles. Je les devine, en outre, frétillants d’enthousiasme à la vue de la thématique proposée pour le Sommet de Bucarest (septembre 2006), « L’éducation et les nouvelles technique de la communication ». […]
Dans les pages qui précèdent, en évoquant l’audiovisuel, je ne pense nullement à l’enseignement audiovisuel classique, ni à l'enseignement par ordinateur ou assisté par ordinateur, ni à la réception de l’internet ou de la télévision sur les téléphones portables, ni à aucun des multiples gadgets qu’on ne cesse de nous proposer. Ce ne sont là, pour les dernières techniques, qu’obsessions de technomanes du Nord qui, pour la plupart sont d’abord et surtout préoccupés de placer leurs marchandises, mais ne connaissent rien aux réalités du Sud. On devrait absolument les envoyer passer quelques semaines, dans la brousse, au fin fond du Tchad ou du Niger, pour leur faire découvrir enfin les réalités quotidiennes du Sud et leur remettre les idées en place.
Je me suis réjoui de voir signalé tout récemment le numéro, n° 66 d’Africultures, dont le titre me paraissait prometteur : « Leurres et lueurs du cyberespace ». Comme on ne peut pas en faire une lecture directe sur le site (le résumé m’avait alléché), je l’ai acheté par paiement électronique mais, à ce jour (plusieurs mois après), quoique mon compte ait été débité, je n’ai malheureusement toujours rien reçu. J’en profite donc, au passage, pour dénoncer cette modeste escroquerie, bel exemple d’un « leurre du cyberespace » et pour éviter ce désagrément à d’autres, qui seraient tentés, comme moi, d’acheter ce texte, dont j’espère tout de même qu’il dénonce les « leurres » du cyberespace, sans se contenter d’en offrir une coupable illustration.
Je suis d’autant plus porté à mettre en garde contre les rêveries irréalistes sur le « cyberespace » du Sud que, depuis quinze ans, je suis confronté aux difficultés de communication avec le Sud, tant par téléphone ou fax (jusqu’aux années 2000), que par internet depuis quelques années. Récemment encore, dans le cadre d'un projet du réseau « Observation du français et des langues nationales » de l'AUF, en 2004, j’ai passé plusieurs mois à essayer de prendre contact avec des chercheurs du Sud de l'espace francophone, en privilégiant, dans un premier temps, ceux qui semblaient avoir une adresse de courriel. Après avoir constaté, mais cela ne m'a pas étonné, que rares étaient ceux qui en disposaient à titre personnel, j'ai pu voir que bon nombre de ces adresses étaient fausses ou qu'elles avaient été abandonnées, sans doute pour des raisons de coûts trop élevés.
Je ne reviens pas sur l’illusion, volontairement créée et entretenue, de la « réduction de la fracture numérique » entre le Nord et le Sud. Loin de se combler, la fracture numérique est devenue un gouffre qui ne cesse de croître.
J'ai toujours le plus grand mal à communiquer avec nombre de collègues africains, par quelque voie que ce soit (téléphone, fax, courriel). Je suis donc à la fois étonné et inquiet, quand je prends connaissance de tous les projets qui sont, en principe, conduits ou envisagés par internet. Je pense ici au RESAFAD, avec ses chantiers sur la formation des directeurs d'école (au Niger par exemple, où le taux de scolarisation est l'un des plus faibles du monde et où il y a un seul utilisateur de l’internet pour 1000 habitants) ou de planificateurs de l'éducation, aux projets PROCOOPTIC (Programme de promotion des TIC en Afrique lancé par la Coopération française en 1999) ou aux AVU (Universités Virtuelles Africaines), subventionné par la Banque Mondiale depuis 1997 dans le cadre d'Infodev.
Quelques beaux spécimens d'arbres électroniques implantés dans des centres administratifs bien équipés (services et techniciens de maintenance, lignes téléphoniques sécurisées, groupes électrogènes, onduleurs, etc.) ne cachent-ils pas l'immense misère du cyber-désert africain ? Croit-on réellement qu'on va résoudre le problème de l'éducation pour tous par ce genre d'opérations qu'il vaut, sans doute, mieux examiner depuis les rives du Potomac, du Saint-Laurent ou de la Seine que depuis celles du Niger ou du Congo?
A suivre
Sur ce sujet, je tiens des propos non conformistes depuis des années ; en particulier depuis 2006, année du Sommet francophone de Bucarest, où l’on avait déjà choisi comme thème les « NTIC », les « nouvelles techniques d’information et de communication », qui ont d’ailleurs, depuis, perdu, fort logiquement, leur caractère de nouveauté. On essayait alors de se persuader (ou, au moins, de donner à croire) que les NTIC allaient résoudre les problèmes du développement du Sud. Notons que, si, à ce moment, si les actuelles TIC avaient encore le N initial de leur adjectif, le développement n’était pas encore devenu « durable » !
A l’appui de ce que je viens de dire, je citerai ici un extrait d’un texte que j’ai écrit, courant 2006, donc comme on pourra le constater, avant le Sommet francophone de Bucarest et espérant, en vain bien sûr, qu’il puisse y être entendu :
« Liquidons tout de suite une ambiguïté car je vois déjà s'agiter les sectateurs de la modernité la plus récente, parfois animés en outre par des motivations mercantiles qui, bien entendu, ne s'avouent jamais comme telles. Je les devine, en outre, frétillants d’enthousiasme à la vue de la thématique proposée pour le Sommet de Bucarest (septembre 2006), « L’éducation et les nouvelles technique de la communication ». […]
Dans les pages qui précèdent, en évoquant l’audiovisuel, je ne pense nullement à l’enseignement audiovisuel classique, ni à l'enseignement par ordinateur ou assisté par ordinateur, ni à la réception de l’internet ou de la télévision sur les téléphones portables, ni à aucun des multiples gadgets qu’on ne cesse de nous proposer. Ce ne sont là, pour les dernières techniques, qu’obsessions de technomanes du Nord qui, pour la plupart sont d’abord et surtout préoccupés de placer leurs marchandises, mais ne connaissent rien aux réalités du Sud. On devrait absolument les envoyer passer quelques semaines, dans la brousse, au fin fond du Tchad ou du Niger, pour leur faire découvrir enfin les réalités quotidiennes du Sud et leur remettre les idées en place.
Je me suis réjoui de voir signalé tout récemment le numéro, n° 66 d’Africultures, dont le titre me paraissait prometteur : « Leurres et lueurs du cyberespace ». Comme on ne peut pas en faire une lecture directe sur le site (le résumé m’avait alléché), je l’ai acheté par paiement électronique mais, à ce jour (plusieurs mois après), quoique mon compte ait été débité, je n’ai malheureusement toujours rien reçu. J’en profite donc, au passage, pour dénoncer cette modeste escroquerie, bel exemple d’un « leurre du cyberespace » et pour éviter ce désagrément à d’autres, qui seraient tentés, comme moi, d’acheter ce texte, dont j’espère tout de même qu’il dénonce les « leurres » du cyberespace, sans se contenter d’en offrir une coupable illustration.
Je suis d’autant plus porté à mettre en garde contre les rêveries irréalistes sur le « cyberespace » du Sud que, depuis quinze ans, je suis confronté aux difficultés de communication avec le Sud, tant par téléphone ou fax (jusqu’aux années 2000), que par internet depuis quelques années. Récemment encore, dans le cadre d'un projet du réseau « Observation du français et des langues nationales » de l'AUF, en 2004, j’ai passé plusieurs mois à essayer de prendre contact avec des chercheurs du Sud de l'espace francophone, en privilégiant, dans un premier temps, ceux qui semblaient avoir une adresse de courriel. Après avoir constaté, mais cela ne m'a pas étonné, que rares étaient ceux qui en disposaient à titre personnel, j'ai pu voir que bon nombre de ces adresses étaient fausses ou qu'elles avaient été abandonnées, sans doute pour des raisons de coûts trop élevés.
Je ne reviens pas sur l’illusion, volontairement créée et entretenue, de la « réduction de la fracture numérique » entre le Nord et le Sud. Loin de se combler, la fracture numérique est devenue un gouffre qui ne cesse de croître.
J'ai toujours le plus grand mal à communiquer avec nombre de collègues africains, par quelque voie que ce soit (téléphone, fax, courriel). Je suis donc à la fois étonné et inquiet, quand je prends connaissance de tous les projets qui sont, en principe, conduits ou envisagés par internet. Je pense ici au RESAFAD, avec ses chantiers sur la formation des directeurs d'école (au Niger par exemple, où le taux de scolarisation est l'un des plus faibles du monde et où il y a un seul utilisateur de l’internet pour 1000 habitants) ou de planificateurs de l'éducation, aux projets PROCOOPTIC (Programme de promotion des TIC en Afrique lancé par la Coopération française en 1999) ou aux AVU (Universités Virtuelles Africaines), subventionné par la Banque Mondiale depuis 1997 dans le cadre d'Infodev.
Quelques beaux spécimens d'arbres électroniques implantés dans des centres administratifs bien équipés (services et techniciens de maintenance, lignes téléphoniques sécurisées, groupes électrogènes, onduleurs, etc.) ne cachent-ils pas l'immense misère du cyber-désert africain ? Croit-on réellement qu'on va résoudre le problème de l'éducation pour tous par ce genre d'opérations qu'il vaut, sans doute, mieux examiner depuis les rives du Potomac, du Saint-Laurent ou de la Seine que depuis celles du Niger ou du Congo?
A suivre
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