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jeudi 16 mai 2013

Les comités pour l'abolition de l'esclavage : incertitudes et bizarreries.


Vous ne l'avez sans doute pas remarqué, car vous avez, fort heureusement pour vous, d'autres centres d'intérêt, mais nous en sommes déjà au troisième Comité pour la mémoire de l'esclavage (2004, 2009, 2013). Dans chacun de ces cas, on a changé la composition (ce qui peut s'expliquer, pour le premier surtout, en raison des nombreuses démissions qui l'ont affecté), mais on a également changé, chaque fois, le nom même de ce comité, ce qui entraîne des problèmes, dans le site actuel, puisque il y est évoqué sous trois sigles différents, sans compter les fautes de frappe qui font que certaines lettres de cet acronyme sont inversées. Passons sur ce détail qui montre pourtant le peu d'attention que notre administration centrale apporte à cette affaire.

En janvier 2004, est créée la première version de ce comité appelé alors "Comité pour la mémoire de l'esclavage" (CPME) ; j'en ai déjà parlé dans un post précédent ; je n'y reviens donc pas.

Un décret du 9 mai 2009 change à la fois le nom de ce comité et sa composition : le CPME devient le CPMHE. Comme toujours, la vraie raison de ce changement n'est pas explicitée, même si elle tient peut-être à l'ajout, peu justifié, du terme "histoire" (on a vu que le premier de ces comités ne comportait pratiquement aucun historien véritable), mais plutôt, me semble-t-il, au fait que l'acronyme CPME correspondait à une quantité d'institutions et d'organismes sans aucun rapport avec l'esclavage. Le décret donne également la liste des douze membres de ce nouveau comité, qui est doté d'un secrétaire général, chargé de mission auprès du Délégué général à l'outre-mer.

La composition de ce comité est également curieuse puisque, si l'on a ajouté le terme "histoire" dans son titre, on n'y trouve guère de vrais historiens de l'esclavage, sinon, et en élargissant le champ d'investigation de l'histoire, Myriam Cottias et Frédéric Régent ; François Durpaire, remarquable surtout par sa coiffure, plus ou moins afro, est bien plutôt spécialiste des États-Unis pour lesquels il se déclare lui-même « consultant pour la télévision et la radio" !

La principale curiosité de ce comité est l'entrée, pour le moins inattendue mais plaisamment paradoxale, de Françoise Vergès (comme présidente s'il vous plait !) ; quoiqu'insolite, un tel choix est des plus heureux puisque, comme je l'ai déjà rappelé, elle descend en ligne directe, par son père, d'une esclavagiste notoire de la Réunion, propriétaire de 128 esclaves affranchis au moment de l'abolition ! Il est inutile d'insister sur le pittoresque de ce choix puisque F. Vergès a été oubliée par le nouveau décret qui propose la troisième version de ce même comité.

En effet, par décret en date du 10 mai 2013, sont nommés pour trois ans quinze membres d'un nouveau comité qui change de composition mais aussi, à nouveau, de nom puisqu'il s'intitule désormais « Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage ». Voici la composition de ce nouveau Comité :

M. Antonio de ALMEIDA MENDES, maître de conférences en histoire. Mme Charlotte de CASTELNAU L’ESTOILE, maître de conférences en histoire. Mme Audrey CELESTINE, maître de conférences en sciences politiques. M. François DURPAIRE, historien. Mme Annie FITTE-DUVAL, maître de conférences en droit public. M. Emmanuel GORDIEN, maître de conférences des universités-praticien hospitalier, vice-président du Comité Marche du 23 mai 1998. M. Gilles DESIRE DIT GOSSET, sous-directeur de l’accès aux archives et de la coordination du réseau service interministériel des Archives de France. M. Jean-Claude JUDITH DE SALINS, conseiller d’honneur de la société internationale des arts plastiques de l’UNESCO. Mme Stéphanie MELYON-REINETTE, consultante en entreprise. Mme Euzhan PALCY, réalisatrice. M. Philippe PICHOT, directeur de l’association Pays du Haut-Doubs, chef de projet « route des abolitions de l’esclavage ». M. Frédéric REGENT, maître de conférences en histoire. Mme Josy ROTEN, professeur d’anglais, responsable de l’association Mémoria. Mme Maboula SOUMAHORO, maître de conférences en lettres et langues.

Le nom du comité change donc une nouvelle fois, sans explication mais cette fois-ci de façon subreptice. Il devient "national" (ne l'était-il donc pas ?) et on y supprime l'initiale de la préposition "pour", ce qui est d'ailleurs l'usage habituel dans les acronymes. Le nombre des membres passe de 12 à 15 et la présidence à Myriam Cottias, Françoise Vergès quittant le comité. Les véritables historiens sont toutefois à peu près toujours aussi absents de ce nouveau Comité, Madame Charlotte de Castelnau L'Etoile et Monsieur Almeida étant les seuls historiens spécialisés à y entrer.

Pour la première fois, ce comité prendra une existence solennelle, avec la cérémonie du 10 mai 2013, honorée d'un important discours du Président de la République et tenue au jardin du Luxembourg, en présence des principales notabilités de l'État dont les présidents du Sénat, de l'Assemblée nationale et la Garde des Sceaux, Madame Taubira dont la présence était doublement symbolique.

Comme je le faisais observer au départ, ces changements successifs de noms entraînent un salmigondis de sigles dans le site officiel du Comité où personne, semble-t-il, n'a pris la peine minimale d'une relecture attentive. Dès lors, que dire du reste ?

Je reviens un instant sur la question de "l'indemnisation de l'esclavage" (idée écartée par François Hollande dans ce discours du 10 mai 2013 au Luxembourg) et sur les disputes prévisibles au sein du CRAN que j'évoquais dans mon précédent post.

La Garde des sceaux, présente aux côtés de F. Hollande, "n'a jamais souhaité s'inscrire" dans le débat sur les demandes de "compensation financière" de l'esclavage présentées, ce même jour, par le président du CRAN, L.-G. Tin.

Au sein même du CRAN, les réactions n'ont pas tardé. Le conseil d'administration a envoyé un communiqué de presse désavouant son président, au sujet des poursuites judiciaires entamées au nom du Conseil contre la Caisse des dépôts, accusée d'avoir tiré profit de la traite négrière.

"Le CRAN rejette totalement cette action qui n'engage que M. Tin et le met en garde sur les conséquences néfastes de sa dérive mégalomaniaque", écrit Madeiro Diallo, le président du conseil d'administration du CRAN. M. Diallo regrette "une gesticulation médiatique" qui a nui à la journée commémorative de l'abolition de l'esclavage et a présenté des excuses au nom du CRAN auprès de ceux qui ont été "blessés par cette mascarade indigne". Samedi, le prédécesseur de L.-G. Tin, Patrick Lozès, s'était lui aussi déclaré inquiet de la "dérive qui consiste à réduire la mémoire de l'esclavage à une transaction matérielle et à des considérations financières".

Bonjour l'ambiance au sein du CRAN !

On n'est pas sorti de l'auberge mémorielle et j'aurais volontiers conseillé la prudence à Madame Taubira! Celle-ci, dans cette affaire, prône une "politique foncière" pour les descendants d'esclaves. Evoquant les discriminations et le racisme qui sont "les survivances de cette violence", la ministre de la justice affirme que "nous sommes tous comptables des injustices qui s'entretiennent et se reproduisent, parce qu'elles sont enracinées dans cette période d'esclavage et de colonisation", dans un entretien au JDD (à paraître ; cité dans Atlantico 12/5/13).

La Garde des Sceaux évoque la "confiscation [ le terme est pour le moins inattendu !] des terres" qui "fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Elle poursuit : "Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres". "En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Si ce sont là les termes exacts des propos de C. Taubira, ils sont, pour le moins, étranges  et je vous dirai demain en quoi !

mercredi 15 mai 2013

Journée de l'esclavage (suite)


 On peut s’interroger, comme je l’ai fait précédemment, sur le choix étrange du 10 mai pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage qu’on confond, généralement et allègrement, avec l’interdiction de la traite négrière. Dans le choix que Jacques Chirac a fait du 10 mai, le but caché était surtout de faire une niche posthume à F. Mitterrand en occultant, définitivement, l’espérait-on, le 10 mai 1981, jour de sa première élection. Objectif largement atteint, Salut l’artiste ! C’est sans doute la seule raison sérieuse de ne pas avoir fait le choix,  aussi évident que logique pourtant, de la date du décret Schoelcher (27 avril 1848). Toutefois, cette logique historique aurait sans doute déclenché des vaguelettes imprévues dans le marigot domien.

Un brin d’histoire et d’anthropologie ultramarines sont ici nécessaires.

Habitués que nous sommes à l’immédiateté de l’information mondiale, nous ne pensons plus qu’au XIXe siècle encore, les nouvelles de Paris mettaient plusieurs mois pour parvenir dans les colonies. De ce fait, la nouvelle du décret Schoelcher (avril 1848) n’est parvenue que quelques mois plus tard, aux Antilles et plus tard encore à la Réunion. Cette île étant la plus lointaine, l’abolition n’y a été proclamée que le 20 décembre 1848 par Sarda-Garriga, qui était arrivé dans l’île le 13 octobre. De ce fait, tous les ultramarins célèbrent la mémoire de l’événement à des dates différentes. Chaque D.O.M. aurait donc naturellement souhaité que sa propre date soit retenue pour l’ensemble des anciennes colonies. Impossible à envisager de ce fait même.

Les D.O.M. ne pouvant donc être que divisés sur le choix d’une date de commémoration, restaient les Domiens de France qui, même si on ne le savait pas, l’étaient tout autant, non  cette fois du fait de leurs origines géographiques et de leur histoire, mais en raison de leurs regroupements politico-idéologiques.

Comme pour l’Islam dit de France, on a tenté le coup de créer une grande association nationale, le « Conseil National des Associations Noires », le C.R.A.N. (ça ne vous rappelle rien ?) qu’on a réuni, en grande pompe, à l’Assemblée Nationale (tout un symbole !) le 26 novembre 2005.

Le but était de couper l’herbe sous le pied à des dizaines de regroupements ethniques incontrôlés, souvent assez anodins, comme le « Collectif DOM », mais parfois potentiellement dangereux comme la « Tribu Ka » (fondée en décembre 2004, pour succéder au Parti Kémite de Kemi Seba et qui s’est illustrée surtout par son antisémitisme). Le C.R.A.N. s’est donné alors comme président un non-Antillais (P. Lozès, pharmacien initialement U.M.P, né au Bénin, où son père fut ministre et qui s’affirma un moment candidat à la présidentielle de 2012), mais les Antillo-Guyanais y eurent, logiquement, une place de choix (L.G. Tin, Martiniquais, S. Pocrain, Guadeloupéen, et... C. Taubira, Guyanaise). Le panachage politique est en camaïeu avec Lozès (U.P.M.), Pocrain (Verts) et Taubira-Delannon (P.S.).

Le C.R.A.N. visait à ratisser large, mais c’est aussi ce qui faisait problème. Le Collectif DOM, toujours présent, réunissait, sous la présidence de P. Karam, présent sur tous les fronts et grand amoureux de la procédure, des personnalités actives et remuantes  comme C. Ribbe et S. Bilé.

Le premier voulait surtout promouvoir ses livres ; cet auteur, mi-guadeloupéen, mi-creusois, normalien et agrégé de philosophie, nourrissait, comme Mazarine, de plus nobles ambitions que celles d’enseigner ; on le vit donc se jucher sur Alexandre Dumas ( Alexandre Dumas,  le dragon de la reine ) pour tirer sur Napoléon ( Le crime de Napoléon ).

Le second, S. Bilé, journaliste (en Martinique un moment) et écrivain ivoirien, ne manque pas d’éclectisme, puisque, après un livre aguichant, La légende du sexe surdimensionné des Noirs  (l’auteur est fort heureusement noir lui-même ce qui le met à l’abri des poursuites !), il  a publié, sans plus de succès toutefois, Noirs dans les camps nazis.

Le Collectif DOM a toujours montré plus de virulence que le C.R.A.N. que C. Ribbe, dans une envolée gaullienne, a qualifié un jour de « quarteron de petits arrivistes d’origine africaine » (Ne serait-ce pas un peu raciste ?) ; le Collectif DOM a surtout multiplié les attaques aussi bien contre ce qu’il regarde comme sa droite (contre Max Gallo d’abord, puis contre O. Pétré-Grenouilleau, historiens estimés, eux) ; l’un et l’autre furent taxés de révisionnisme, avec, dans le second cas, des procédures judiciaire et administrative  rapidement abandonnées devant le tollé unanime des historiens français. Le Collectif DOM s’opposait aussi, sur sa gauche, à ce qu’on pourrait regarder comme les formes extrêmes de ses positions « noiristes » (la « Tribu Ka », dont le « chef » Kemi Seba fut traîné devant les tribunaux par P. Karam).

Bref, ce ne sont là que rivalités dérisoires et ambitions minuscules, la grande question est autre et j’ose la poser ici.

Où et quand faut-il célébrer l’abolition de l’esclavage ?

L’histoire a certes tranché en faveur du Luxembourg (le Jardin, pas le paradis fiscal!) pour le lieu et, pour la date, choisi le 10 mai, même si, comme on l'a vu, on peut douter de la légitimité de tels choix et on devrait au moins s’interroger sur eux.

Aurait-il fallu célébrer l’abolition de l’esclavage à la Bastille, le 10 mai (la date officielle choisie par J. Chirac et entérinée par le C.R.A.N, ce « quarteron de ... (cf. supra) ») ou à la Nation, le 23 mai (en souvenir de la première manifestation du 23 mai 1998 qui, sans être exclusivement domienne ou désormais ultramarine, l’était quand même de façon massive) ?

10 ou 23 mai ? Bastille ou Nation ? Il y a là un dilemme insupportable dont il faut bien sortir.

Puis-je, sans être Antillais ou « d’origine africaine », risquer une suggestion de commencement de début de compromis, tout en sachant bien les risques immenses que je prends.

Gratuitement comme toujours et au nom d'Usbek & Co Consulting, je propose de célébrer désormais l’abolition de l’esclavage à la station de métro Faidherbe-Chaligny (à égale distance, deux stations, de Bastille et de Nation) le 16 mai à minuit (donc à égale distance du 10 et du 26 mai).

Salomon lui-même ne ferait pas mieux non ?

 

samedi 11 mai 2013

La journée de l'esclavage.


Je dois des excuses liminaires à celles et à ceux de mes lecteurs et lectrices qui attendaient pour aujourd'hui l'illustration, par l'exemple de Télé Matin, de mon post d'hier sur le fonctionnement fou de France Télévision. Ce n'était qu'un exemple et il se trouve remis sine die par une circonstance imprévue.

Pauvre de moi ! J'avais oublié que le 10 mai est la "journée de l'esclavage" depuis une décision de Jacques Chirac ; j'avoue m'y perdre un peu parmi les 365 "Journées" de ceci ou de cela (366 pour les années bissextiles, fort heureusement rares !), entre les "journées de la jupe" et celle du cheese burger ou des cors aux pieds.

Je n'ai donc découvert que durant la journée du 10 mai, après avoir publié mon texte sur France Télévision puis entendu Monsieur Louis-Georges Tin sur RMC, que c'était la "journée de l'esclavage" ; j'aurais pourtant dû le savoir, car j'ai fait moi-même, à l'époque, un blog sur le choix de cette date.

Nous n'en avions hélas pas fini avec la mémoire de l'esclavage. Comme disait Madame Rolland sur l'échafaud (ce qui n'est pas encore mon cas, mais ça viendra !) :
« Esclavage! Que de conneries on dit en ton nom !».

Monsieur Louis-Georges Tin, enseignant à l'IUFM d'Orléans de son état (je croyais qu'il n'y avait plus d'IUFM !), a réussi enfin (mais il faut dire que Patrick Lozès l'y a bien aidé) à évincer son prédécesseur de la présidence du CRAN (le Conseil Représentatif des Associations Noires) ; Patrick Lozès adorait les statistiques ethniques ; Louis-Georges Tin a donc dû se trouver un autre cheval de bataille et a enfourché, après tant d'autres, le bidet mémoriel !

Beaucoup de choses m'ont échappé décidément de ma lointaine Provence ; ainsi n'ai-je pas su que notre gouvernement a réglé le plis grave de nos problèmes en renforçant, le 6 mai 2013, la composition du CNMEH (entendre le Comité National pour la Mémoire et l'Histoire de la traite et de l'esclavage). Il s'est donné comme présidente Myriam Cottias en lieu et place de Françoise Vergès qui occupait ce poste jusqu'alors. Je regrette personnellement un peu ce changement car, pour de rares initiés, il était extrêmement réjouissant qu'un tel comité ait pour présidente Madame Françoise Vergès qui descend, en droite ligne, d'une esclavagiste réunionnaise propriétaire de 128 esclaves qui furent libérés dans l'île en 1848.

Ce même vendredi 10 mai 2013, décidément fort chargé en événements qui m'ont échappé, a vu Louis-Georges Tin, président du CRAN qui assistait à la cérémonie aux côtés de François Hollande et de Madame Taubira (qui est à l'origine de la fameuse loi de 2001 qui définit la traite atlantique et l'esclavage comme un crime contre l'humanité). Louis-Georges Tin, lui, qui venait d'assigner en justice la Caisse des dépôts et consignations et demandait réparation à la France, a donc dû être fort marri d'entendre le Président de la République se déclarer opposé à toute idée d'indemnisation systématique en la matière.

Il faut dire que la France ne risque pas grand-chose dans cette affaire car l'argument majeur du président du CRAN tient à ce que Louis-Georges Tin demande à ce que la France rembourse à Haïti 90 millions de francs or que cet Etat, la première République noire créée en 1804, versa à notre pays à la suite de son indépendance pour indemniser de la libération des esclaves de Saint-Domingue

Louis-Georges Tin n'est pas très précis sur la valeur actuelle de cette somme que j'ai entendu chiffrer à 25 milliards de dollars puis, quelques instants plus tard, à vingt milliards. Avant de terminer ce post, car je donnerai demain des explications sur cette affaire qui est extrêmement compliquée et dont Louis-Georges Tinne connaît manifestement pas le détail, comme tout le monde, ou presque, d'ailleurs, une remarque finale.

On pourrait prendre cette action pour un canular, puisque a été publié, l'an dernier je crois, un texte émanant d'un mystérieux Comité pour le remboursement immédiat des milliards envolés d'Haïti (CRIME !). Les auteurs de cette blague estimait eux à 17 milliards d'euros la somme due par la France. 

Louis-Georges Tin aurait manifestement intérêt à lire mon texte de demain, puisqu'il prétend et je l'ai entendu le dire (mais il reprend une information fausse du CRIME) que la nation haïtienne n'a fini de rembourser cette dette qu'en 1947, ce qui est évidemment totalement faux.

Le principal problème (et c'est ce qui entraînera, de toute évidence, le rejet de la plainte de Louis-Georges Tin est qu'on ne sait à quel titre il est fondé à intervenir dans cette affaire, car il mélange assez joyeusement les problèmes de l'esclavage dans les territoires ultra marins français avec la question haïtienne, qui, évidemment, ne concerne que les Haïtiens qui seuls auraient droit à réclamer quoi que ce soit. Il est donc inutile à ce stade de prolonger ce post, sans avoir auparavant expliqué, de façon un peu claire et informée, cette affaire de la dette haïtienne, payée partiellement à la France au XIXe siècle. A demain donc.

samedi 14 mai 2011

Abolition de l'esclavage : Bastille ou Nation?

On peut s’interroger, comme je l’ai fait, sur le choix du 10 mai pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage qu’on confond, généralement et allègrement, avec l’interdiction de la traite négrière. Dans le choix que Jacques Chirac a fait du 10 mai, le but caché était moins de commémorer le 10 mai 2001, jour du vote de la loi Taubira-Delannon, que de faire une niche posthume à F. Mitterrand en occultant définitivement l’espérait-on, le mai 1981, jour de sa première élection Objectif atteint, Salut l’artiste ! C’est sans doute la seule raison sérieuse de ne pas avoir fait le choix, aussi évident que logique, de la date de commémoration du décret Schoelcher (27 avril 1848). Toutefois, cette habileté politicienne avait alors déclenché des vaguelettes imprévues dans le marigot domien.

Un brin d’histoire et d’anthropologie ultramarines sont ici nécessaires.

Habitués que nous sommes à l’immédiateté de l’information mondiale, nous ne pensons plus qu’au XIXe siècle encore, les nouvelles de Paris mettaient bien du temps pour parvenir dans les colonies. De ce fait, la nouvelle du décret Schoelcher (avril 1848) n’est parvenue que quelques semaines plus tard, aux Antilles et plus tard encore à la Réunion. Cette île étant la plus lointaine, l’abolition n’y a été proclamée que le 20 décembre 1848 par Sarda-Garriga, qui était arrivé dans l’île le 13 octobre. De ce fait, tous les ultramarins célèbrent la mémoire de l’événement à des dates différentes. Chaque D.O.M. aurait donc naturellement souhaité que sa propre date soit retenue pour l’ensemble des anciennes colonies. Impossible à envisager de ce fait même.

Les D.O.M. ne pouvant donc être que divisés sur le choix d’une date de commemoration, restaient les Domiens de France qui, même si on ne le savait pas, l’étaient tout autant, non cette fois du fait de leurs origines géographiques et de leur histoire, mais en raison de leurs regroupements politico-idéologiques. Comme pour l’Islam de France, on avait tenté le coup de créer une grande association nationale, le « Conseil National des Associations Noires », le C.R.A.N. qu’on avait réuni, en grande pompe, à l’Assemblée Nationale (tout un symbole !) le 26 novembre 2005.

Le but était de couper l’herbe sous le pied à des dizaines de regroupements ethniques incontrôlés, souvent assez anodins, comme le « Collectif DOM », mais parfois potentiellement dangereux comme la « Tribu Ka » (fondée en décembre 2004, pour succéder au Parti Kémite de Kemi Seba et qui s’est illustrée surtout par son antisémitisme). Le C.R.A.N. s’est donné alors comme président un non-Antillais, toujours en place, (P. Lozès, pharmacien initialement U.M.P, né au Bénin, où son père fut ministre et qui s’affirme désormais comme candidat à la présidentielle de 2012), mais les Antillo-Guyanais y eurent, logiquement, une place de choix (L.G. Tin, Martiniquais, S. Pocrain, Guadeloupéen, et... C. Taubira, Guyanaise). Le panachage politique visé, en camaïeu, avec Lozès (U.P.M.), Pocrain (Verts) et Taubira-Delannon (P.S./DG).

Le C.R.A.N. visait à ratisser large, mais c’est aussi ce qui faisait problème. Le Collectif DOM toujours présent réunissait, sous la présidence de P. Karam, présent sur tous les fronts et grand amoureux de la procédure, des personnalités actives et remuantes comme C. Ribbe et S. Bilé.

Le premier voulait surtout promouvoir ses livres ; cet auteur, mi-guadeloupéen, mi-creusois, normalien et agrégé de philosophie, nourrissant, comme Mazarine, de plus nobles ambitions que celles d’enseigner ; on le vit donc se jucher sur Alexandre Dumas ( Alexandre Dumas, le dragon de la reine ) pour tirer sur Napoléon ( Le crime de Napoléon ).

Le second, S. Bilé, journaliste (en Martinique un moment) et écrivain ivoirien, ne manque pas d’éclectisme, puisque, après un livre aguichant, La légende du sexe surdimensionné des Noirs (l’auteur est fort heureusement noir lui-même ce qui le met à l’abri des poursuites !) , il a publié, sans plus de succès, Noirs dans les camps nazis.

Le Collectif DOM a toujours montré plus de virulence que le C.R.A.N. que C. Ribbe, dans une envolée gaullienne, a qualifié un jour de « quarteron de petits arrivistes d’origine africaine » (Ne serait-ce pas un peu raciste ?) ; le Collectif DOM a surtout multiplié les attaques aussi bien contre ce qu’il regarde comme sa droite (contre Max Gallo d’abord, puis contre O. Pétré-Grenouilleau, historiens estimés) ; l’un et l’autre furent taxés de révisionnisme, avec, dans le second cas, des procédures judiciaire et administrative rapidement abandonnées devant le tollé unanime des historiens français. Le Collectif DOM s’opposait aussi, sur sa gauche, à ce qu’on pourrait regarder comme les formes extrêmes de ses positions « noiristes » (la « Tribu Ka », dont le « chef » Kemi Seba fut traîné devant les tribunaux par P. Karam).

Bref, ce ne sont là que rivalités dérisoires et ambitions minuscules, la grande question est autre et j’ose la poser ici. Où et quand faut il cébébrer l’abolition de l’eclavage ? L’histoire a certes tranché en faveur du Luxembourg et du 10 mai, toutefois on peut douter de la légitimité de tels choix et on devrait au moins s’interroger sur eux.

Aurait-il fallu célébrer l’abolition de l’esclavage à la Bastille, le 10 mai (la date officielle choisie par J. Chirac et entérinée par le C.R.A.N, ce « quarteron de ... (cf. supra) ») ou à la Nation, le 23 mai (en souvenir de la première manifestation du 23 mai 1998 qui, sans être exclusivement domiene ou désormais ultramarin, l’était quand même de façon massive) ?

10 ou 23 mai ? Bastille ou Nation ? Il y a là un dilemme insupportable dont il faut bien sortir. Puis-je, sans être Antillais ou « d’origine africaine », risquer une suggestion de commencement de début de compromis, tout en sachant bien les risques immenses que je prends?

Je propose donc de célébrer l’abolition de l’esclavage à la station de métro Faidherbe-Chaligny (à égale distance - deux stations - de Bastille et de Nation) le 16 mai à minuit (donc à égale distance du 10 et du 26 mai).

Salomon lui-même ne ferait pas mieux !