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vendredi 10 mai 2013

Honni soit qui Mali pense (x)


 Je ne sais plus quel numéro affecter à ce post dans la série que j'ai consacrée au Mali Je l'appelle donc (x), faute d'avoir le courage de rechercher quel était le numéro du dernier texte sur ce sujet, sans être d'ailleurs tout à fait sûr les avoir tous numérotés. Comme celui-ci est (x), le prochain sera (x + 1) et ainsi de suite.

Dès le premier texte de cette série, j'avais pressenti, sans grand mérite, que la France s'engageait là dans une opération que François Hollande, sans doute poussé par les militaires, jugeait de toute évidence, immédiatement et sans grand risque, glorieuse, mais qui risquait de changer de caractère dans la suite, la durée de l'opération étant elle-même indéterminée en dépit des affirmations de retrait rapide. Cette intervention risquait fort, en outre, de tourner à la dénonciation du néo-colonialisme français, ce qui est facile et bien commode dans toutes les affaires africaines où des Etats du Nord ont l'imprudence de s'immiscer, fût-ce à la demande initiale expresse des intéressés.

Connaissant un peu le Mali, je savais l'opposition millénaire qui existe entre le Nord (les "peaux rouges" ou "blanches", Arabes ou Tamasheq) et le Sud (les mélanodermes, parmi lesquels les gens du Nord sont venus, des siècles durant, chercher les esclaves). Je connaissais aussi, depuis les indépendances, toutes les revendications successives du Nord et les vaines tentatives qui avaient été faites, plus ou moins sérieusement, pour essayer de porter remède à cette opposition et aux inégalités socio-économiques et politiques.

L'une d'entre elles, tout à fait significative et exemplaire, a consisté à construire, dans le Nord pour les nomades, des centres de protection maternelle et infantile (PMI) et à y envoyer du personnel de santé du Sud; avant de se rendre compte du caractère impossible voire absurde d'une telle l'opération, dans la simple mesure où ces infirmiers parlaient le bambara, alors que les femmes et les enfants qu'ils devaient soigner ne parlaient que le tamasheq (ou amazigh) et qu'en outre, dans la culture touareg, les femmes ne peuvent pas être soignées par des hommes. Le problème est qu'on ne s'est aperçu de ces détails, jugés accessoires ou sans doute même ignorés, qu'après et on a compris qu'après coup qu'ils ruinaient tout espoir de succès dans une opération au demeurant louable et même estimable.

Cela dit, ce genre d'échecs du "développement" par ignorance ou mépris des cultures locales est si courant que je m'amusais, à une certaine époque, (et j'ai écrit tout cela) à les recenser sous la rubrique "les éléphants blancs (ou roses) du développement". Le cas est toutefois si fréquent que je n'ai pas tardé à devoir mettre un terme à cette recension qui se prolongeait au-delà du raisonnable.

Revenons aux affaires maliennes. Le 7 mai 2013, comme on pouvait s'y attendre et le délai m'a même étonné, un chefaillon d'Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) a diffusé une vidéo dans laquelle il invitait à s'attaquer aux intérêts français partout dans le monde, cette guerre sainte étant légitimée par la croisade menée par la France contre les Musulmans au Mali. Réponse attendue du berger à la bergère. Tout cela était parfaitement prévisible mais ce n'est peut-être pas le plus grave en la circonstance.

On commence, en effet, à découvrir que la pacification du Mali, qu'on prétendait terminée, en peu de temps et à peu de frais (6 morts du côté français, mais quelques centaines, dissimulées bien sûr, du côté nigérien), ne l'est peut-être pas autant qu'on pourrait le souhaiter et surtout qu'on le dit. Les accrocs au prétendu calme affirmé sont nombreux et divers.

Selon RFI (le 5 mai 2013), la seule source un peu sérieuse et intéressée au domaine dans nos médias, à Ber (ville à quelques dizaines de kilomètres au nord de Tombouctou), les communautés arabe et touareg commencent à s'affronter. Aucun soldat malien, français ou burkinabé en poste à Tombouctou ne s’est rendu à Ber, la ville elle-même étant contrôlée par le MAA, le Mouvement des Arabes de l’Azawad,. Si le MAA affirme ne rien avoir contre les Touaregs (enfin, à l'en croire, ce qui n'est pas l'avis des Tamasheq eux-mêmes), il entend chasser le MLNA de toutes ses positions. On commence par ailleurs à enlever des habitants de la ville dont le fils du marabout touareg de Ber qui a disparu.

Vient de naître à Kidal (RFI, 6 mai), d'où les soldats maliens sont toujours exclus, un Haut Conseil de l'Azawad (HCA) qui prétend, lui, à la fois fédérer les mouvements touareg, qu'ils soient ou non armés, et "faire la paix avec le Sud" ; ce HCA négocie avec la Commission "Dialogue et Réconciliation", récemment installée à Bamako (sur le modèle de la RCA et du Congo Démocratique). Le HCA entend intégrer dans son sein les deux principaux mouvements armés touareg : le MNLA (Mouvement National de Libération de l'Azawad) bien connu et le récent Mouvement Islamique de l'Azawad ( le MIA, dissidence d'Ansar Dine).

On voit par là quelle totale confusion règne dans toutes ces affaires. Si tout cela concerne essentiellement le Nord, on peut désormais craindre des troubles dans les quartiers populaires de Bamako où la police aurait démantelé une cellule du MUJAO qui, après que ses membres ont reçu dans le Nord, une formation militaire, s'est installé dans les principaux quartiers populaires de la capitale où la police les a découverts et arrêtés.

Dans ces conditions, on se demande comment le gouvernement de transition dirigée par Dionkounda Traoré pourrait organiser réellement les élections qu'exigent la communauté internationale et les Américains (l'absence de gouvernement élu dispense ces derniers de se mêler de tout cela) et qui sont prévues pour le 7 juillet 2013. On voit mal, à l'évidence, comment cela serait possible dans le Nord du pays (rappelons que les troupes maliennes du Sud sont interdites d'entrée à Kidal et même à Ber). Partout, les listes électorales ne sont pas prêtes et les commissions administratives qui doivent les établir ne sont même pas en état de commencer à le faire, chaque commission attendant en vain les documents d'une autre commission. Tout indique qu'il est impossible d'établir des cartes d'électeurs pour le 7 juillet, d'autant que, pour éviter les fraudes, on prétend que chacune d'entre elles devra porter la photographie de l'électeur concerné ! Par ailleurs, se pose le problème insoluble du vote des Maliens réfugiés dans les pays voisins qui ne sont évidemment même pas recensés.

Le seul point un peu sérieux et positif est la constitution de la Plate-forme des cadres et des leaders tamasheq (c'est-à-dire touareg, ce terme qui est le seul en usage au Mali n'est apparu que récemment dans les articles sur le sujet) qui s'est constituée depuis un mois et qui prétend représenter les positions de la communauté tamasheq favorable à l'unité malienne.
 
Le problème est que le contenu des propositions de cette plate-forme reprend bien des points qui ont déjà été définis, sans grands changements observables, comme des objectifs politiques et économiques majeurs et urgents depuis un demi-siècle ; y figurent, au premier chef, le développement économique du Nord du Mali et la décentralisation. L'affirmation des "besoins en matière de services sociaux de base" ne peut que rappeler l'affaire des centres de PMI dont j'ai parlé au début de ce post.

Il semble d'ailleurs que la Plate-forme tamasheq (qui par l'usage même de cette dénomination s'affirme explicitement comme telle et se distingue à la fois du MLNA et du HCA!) ait, sur les questions politiques les plus importantes, des positions différentes des autres mouvements. Le gouvernement de Bamako cherche naturellement à jouer, à son profit, sur la création de ces diverses organisations. La multiplication d'instances concurrentes n'est évidemment pas un élément de facilitation de la solution des principaux problèmes ; on peut prévoir, dans cette perspective, un enlisement progressif du dialogue, d'autant que la fameuse Commission "Dialogue et réconciliation" semble désormais s'ouvrir du côté de la CEDEAO comme de l'ONU, ce qui n'est probablement pas fait pour faciliter son action locale.

Comme je le disais dans un post précédent, nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge malienne !

 

 

vendredi 8 février 2013

Honni soit qui Mali pense (N° 4) : The Toyota War


L'affaire du Mali est décidément pleine de surprises et ce n'est sans doute pas fini !

On se souvient que quelques centaines de soldats français devaient, en soutien logistique et appui aérien, n'intervenir que derrière les troupes maliennes et/ou, éventuellement, si elles arrivaient un jour, celles de la CEDEAO. Voilà que nous avons là-bas quatre mille militaires français sur le théâtre des opérations. Les affaires sont menées à la vitesse de l'éclair (moins d'un mois) et Gao, puis Tombouctou et enfin Kidal sont tombées comme des fruits mûrs dans l'escarcelle des forces françaises, même si l'affaire de Kidal mérite tout de même attention dans la mesure où les insurgés ennemis, devenus du jour au lendemain nos alliés, se sont opposés à l'arrivée sur place des troupes maliennes gouvernementales. On ne sait pas d'ailleurs trop en quoi consiste ces troupes quand on a vu, sur nos chaînes de télévision, les simulacres d'entraînement de troupes sans armes ni munitions qui devaient imiter les bruits de la guerre pour donner plus de vraisemblance ou, pire encore, l'antagonisme manifeste entre les bérets rouges et verts des forces du Mali (voir le post-scriptum de ce blog, à l'instant)..

Bref tout cela été rondement mené et les troupes françaises, les seules à intervenir pour autre chose que de la figuration, devraient, selon nos autorités, se retirer des opérations dès que possible.

"Hic jacet lepus" comme disait Jules César que j'évoquerai plus loin pour tout autre chose ! La commodité d'une telle expression tient à son élasticité ; comme je le disais dans un blog précédent, elle pose le même problème mais offre la même facilité que le refroidissement du fût du canon, cher au regretté Fernand Raynaud : cela peut prendre « un certain temps ».

Ne soyons pas mesquins et n'évoquons pas de prévisibles difficultés concrètes en envisageant, par exemple, le cas des troupes de la CEDEAO et, par exemple, des deux des principaux contingents qui pourraient l'alimenter, ceux du Tchad et du Nigéria. Je ne parle même pas ici de l'entraînement militaire de ces troupes car, vu la situation intérieure de ces deux pays, leurs militaires doivent être confrontés de façon fréquente à des situations de guerre. En revanche, la communication au sein de cette formation, même si elle est mise sous la tutelle de l'ONU, posera problème dans la mesure où, dans le meilleur des cas, les Tchadiens seraient francophones et les Nigériens anglophones. On devine déjà que cela pose quelques problèmes et qu'on ne peut guère envisager de les résoudre par le recours aux langues africaines, puisque elles ne sont évidemment pas communes à ces deux territoires et encore plus différentes entre elles que les deux idiomes européens. Comme disait le général, en de toute autre circonstance, on ne peut que leur souhaiter,par avance, bien du plaisir. Ajoutons, que ces troupes onusiennes ou autres ne brillent pas par leur discipline et que les situations dans lesquelles elles se trouveront pourraient conduire aux pires de ce qu'on appelle actuellement (le terme est à la mode) des "exactions".

Le problème pourrait susciter de nombreux commentaires, je me limiterai à deux, l'un lexical, l'autre historique, car je suis bien loin d'être un expert en stratégie militaire comme ces "'chers" pigistes qui hantent nos écrans et monopolisent les micros.

Quand on y réfléchit un instant, il n'y a pas lieu d'être tellement étonné de voir, dans la zone sahélienne, pratiquer l'enlèvement d'otages, dans la mesure où il y a là une pratique qui est multiséculaire sous la forme des "rezzous" où l'on se procurait non des otages mais des esclaves. Il y a même des précédents illustres plus anciens encore, dans un tout autre lieu, puisqu'on pourrait, au fond, assimiler la guerre des Gaules que Jules César a assez complaisamment décrite à une action de cette nature. Le principal et le vrai  but de César, qui ne le dit pas naturellement dans son De bello gallico, était de se procurer des esclaves dont la vente lui permettrait de financer son action politique. L'attaque de l'Andalousie par les Arabes (ou les Sarrasins comme on disait autrefois) est regardée par certains historiens comme une action initialement du même genre. Alors esclaves ou otages...Les seconds sont plus chers que les premiers puisque la France qui n'a jamais payé, a versé 17 millions de $. C'est comme ces mâles qui ne vont jamais aux putes !

Sans m'étendre davantage sur le lexique, je ne vous donnerai ici que le bref article que le TLF consacre au mot "rezzou".

"Rezzou : substantif masculin. Bande armée qui fait une razzia en Afrique du Nord et au Sahara; p. méton., razzia. Des rezzous (...) marchaient vers le sud, volant leurs chameaux par centaines (SAINT-EXUP., Terre hommes, 1939, p. 196).
Prononciation.: [ ]. Étymologie et histoire : 1883 r'zou « bande armée constituée pour un raid de pillage » (C. TRUMELET dans R. africaine, p. 121: le commandement de ce r'zou); 1897 rhezzou (Capitaine DE L'EPREVIER, Voyage dans le Sud Algérien in B. de la Sté de géogr. d'Alger, II, 1897, p. 260 cité par R. ARVEILLER dans Mél. P. Larthomas, 1985, p. 21); [...] Emprunt. à l'arabe. (prononcé  en ar. maghrébin) « expédition militaire, incursion, raid, attaque; troupe armée pour faire une razzia », mot de même orig. que razzia*. Le mot a plusieurs significations : employé en tant que nom commun : une razzia est une attaque, une incursion rapide en territoire étranger, dans le but de prendre le butin. Le terme provient du mot arabe ġazwa (غزو : raid ; invasion ; conquête). Au
Sahara, à l'époque où les Touaregs utilisaient cette pratique, cela prenait le nom de rezzou." TLF.

J'introduirai ma seconde remarque, historique celle-ci, par référence au titre même de ce blog qu'il me faut bien expliquer. Il s'agit là d'une histoire beaucoup plus récente puisqu'il s'agit de la guerre entre le Tchad et la Libye dans les années 80. Nos chers experts militaires feraient bien de s'y intéresser un peu et en particulier de lire l'excellent livre (peut-être un peu épais pour eux) de Florent Sené qui porte précisément sur cette guerre : Raids dans le Sahara central (Tchad, Lybie, 1941-1987) . Sarra ou le Rezzou décisif (Paris , l'Harmattan , 2011).

Tous nos experts, en effet, et les politiques qui les suivent, pensent ne faire qu'une bouchée de ces quelques milliers de Touaregs ou assimilés avec leurs kalashnikov, leurs missiles et surtout leurs Toyota (essentielles ici, d'où le titre). Il serait bon de se souvenir, pour tempérer quelque peu cet enthousiasme, que la richissime et puissante Libye avec ses mercenaires, ses chars, ses avions, ses hélicoptères de combat (les mêmes que les nôtres puisque nous les leur vendions!) a subi une lamentable défaite (en particulier à Sarra "le rezzou décisif") face aux Tchadiens, dont les troupes et l'équipement étaient un peu semblables à ceux des forces que nous combattons dans le Nord Mali.

Ce n'était pas tout à fait les mêmes populations mais leur mode de vie et leurs pratiques quotidiennes étaient du même ordre. J'entendais; il y a peu, un nos experts dont j'ai déjà abondamment parlé, dire qu'il suffisait de les "affamer" en les coupant des lieux d'approvisionnement. Ce brave lieutenant-colonel de réserve, quoique titulaire d'un DEA d'histoire dont il n'est pas peu fier, ne doit pas connaître ce que l'on dit des Toubous du Tchad et qu'on pourrait sans doute dire des Tamasheqs du Mali. Je vais donc le lui apprendre

Une datte nourrit un Toubou pendant trois jours; le premier jour, il mange la peau, le deuxième la chair, le troisième le noyau !

C'est tout dire! Ajoutez que des siècles de vie dans le désert leur en ont rendu familiers tous les secrets et toutes les ressources et qu'ils se déplacent à peu près sans rien, trouvant toujours sur place de quoi subsister durant les dizaines voir les centaines de kilomètres qu'ils parcourent ainsi.

Un bon conseil, Messieurs les experts et les politiques, allez donc lire le livre de F. Sené et réfléchissez un peu plus.


PS : 11 heures, vendredi 8 février 2013. En rédigeant ce blog, j'apprends que les premiers affrontements au sein même des troupes maliennes (entre bérets "verts" et "rouges") viennent d'avoir lieu à Bamako.
Dernière minute : "Depuis 6 heures, des militaires lourdement armés, tous corps confondus, ont attaqué le camp. En ce moment même, ils sont en train de tirer sur nos femmes et nos enfants", a déclaré Yaya Bouaré, un béret rouge se trouvant dans le camp de Djicorni. "Il y a plusieurs blessés dans le camp", a-t-il ajouté. Ses propos ont été confirmés par des habitants vivant à proximité de cette base militaire.".