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vendredi 10 mai 2013

Honni soit qui Mali pense (x)


 Je ne sais plus quel numéro affecter à ce post dans la série que j'ai consacrée au Mali Je l'appelle donc (x), faute d'avoir le courage de rechercher quel était le numéro du dernier texte sur ce sujet, sans être d'ailleurs tout à fait sûr les avoir tous numérotés. Comme celui-ci est (x), le prochain sera (x + 1) et ainsi de suite.

Dès le premier texte de cette série, j'avais pressenti, sans grand mérite, que la France s'engageait là dans une opération que François Hollande, sans doute poussé par les militaires, jugeait de toute évidence, immédiatement et sans grand risque, glorieuse, mais qui risquait de changer de caractère dans la suite, la durée de l'opération étant elle-même indéterminée en dépit des affirmations de retrait rapide. Cette intervention risquait fort, en outre, de tourner à la dénonciation du néo-colonialisme français, ce qui est facile et bien commode dans toutes les affaires africaines où des Etats du Nord ont l'imprudence de s'immiscer, fût-ce à la demande initiale expresse des intéressés.

Connaissant un peu le Mali, je savais l'opposition millénaire qui existe entre le Nord (les "peaux rouges" ou "blanches", Arabes ou Tamasheq) et le Sud (les mélanodermes, parmi lesquels les gens du Nord sont venus, des siècles durant, chercher les esclaves). Je connaissais aussi, depuis les indépendances, toutes les revendications successives du Nord et les vaines tentatives qui avaient été faites, plus ou moins sérieusement, pour essayer de porter remède à cette opposition et aux inégalités socio-économiques et politiques.

L'une d'entre elles, tout à fait significative et exemplaire, a consisté à construire, dans le Nord pour les nomades, des centres de protection maternelle et infantile (PMI) et à y envoyer du personnel de santé du Sud; avant de se rendre compte du caractère impossible voire absurde d'une telle l'opération, dans la simple mesure où ces infirmiers parlaient le bambara, alors que les femmes et les enfants qu'ils devaient soigner ne parlaient que le tamasheq (ou amazigh) et qu'en outre, dans la culture touareg, les femmes ne peuvent pas être soignées par des hommes. Le problème est qu'on ne s'est aperçu de ces détails, jugés accessoires ou sans doute même ignorés, qu'après et on a compris qu'après coup qu'ils ruinaient tout espoir de succès dans une opération au demeurant louable et même estimable.

Cela dit, ce genre d'échecs du "développement" par ignorance ou mépris des cultures locales est si courant que je m'amusais, à une certaine époque, (et j'ai écrit tout cela) à les recenser sous la rubrique "les éléphants blancs (ou roses) du développement". Le cas est toutefois si fréquent que je n'ai pas tardé à devoir mettre un terme à cette recension qui se prolongeait au-delà du raisonnable.

Revenons aux affaires maliennes. Le 7 mai 2013, comme on pouvait s'y attendre et le délai m'a même étonné, un chefaillon d'Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) a diffusé une vidéo dans laquelle il invitait à s'attaquer aux intérêts français partout dans le monde, cette guerre sainte étant légitimée par la croisade menée par la France contre les Musulmans au Mali. Réponse attendue du berger à la bergère. Tout cela était parfaitement prévisible mais ce n'est peut-être pas le plus grave en la circonstance.

On commence, en effet, à découvrir que la pacification du Mali, qu'on prétendait terminée, en peu de temps et à peu de frais (6 morts du côté français, mais quelques centaines, dissimulées bien sûr, du côté nigérien), ne l'est peut-être pas autant qu'on pourrait le souhaiter et surtout qu'on le dit. Les accrocs au prétendu calme affirmé sont nombreux et divers.

Selon RFI (le 5 mai 2013), la seule source un peu sérieuse et intéressée au domaine dans nos médias, à Ber (ville à quelques dizaines de kilomètres au nord de Tombouctou), les communautés arabe et touareg commencent à s'affronter. Aucun soldat malien, français ou burkinabé en poste à Tombouctou ne s’est rendu à Ber, la ville elle-même étant contrôlée par le MAA, le Mouvement des Arabes de l’Azawad,. Si le MAA affirme ne rien avoir contre les Touaregs (enfin, à l'en croire, ce qui n'est pas l'avis des Tamasheq eux-mêmes), il entend chasser le MLNA de toutes ses positions. On commence par ailleurs à enlever des habitants de la ville dont le fils du marabout touareg de Ber qui a disparu.

Vient de naître à Kidal (RFI, 6 mai), d'où les soldats maliens sont toujours exclus, un Haut Conseil de l'Azawad (HCA) qui prétend, lui, à la fois fédérer les mouvements touareg, qu'ils soient ou non armés, et "faire la paix avec le Sud" ; ce HCA négocie avec la Commission "Dialogue et Réconciliation", récemment installée à Bamako (sur le modèle de la RCA et du Congo Démocratique). Le HCA entend intégrer dans son sein les deux principaux mouvements armés touareg : le MNLA (Mouvement National de Libération de l'Azawad) bien connu et le récent Mouvement Islamique de l'Azawad ( le MIA, dissidence d'Ansar Dine).

On voit par là quelle totale confusion règne dans toutes ces affaires. Si tout cela concerne essentiellement le Nord, on peut désormais craindre des troubles dans les quartiers populaires de Bamako où la police aurait démantelé une cellule du MUJAO qui, après que ses membres ont reçu dans le Nord, une formation militaire, s'est installé dans les principaux quartiers populaires de la capitale où la police les a découverts et arrêtés.

Dans ces conditions, on se demande comment le gouvernement de transition dirigée par Dionkounda Traoré pourrait organiser réellement les élections qu'exigent la communauté internationale et les Américains (l'absence de gouvernement élu dispense ces derniers de se mêler de tout cela) et qui sont prévues pour le 7 juillet 2013. On voit mal, à l'évidence, comment cela serait possible dans le Nord du pays (rappelons que les troupes maliennes du Sud sont interdites d'entrée à Kidal et même à Ber). Partout, les listes électorales ne sont pas prêtes et les commissions administratives qui doivent les établir ne sont même pas en état de commencer à le faire, chaque commission attendant en vain les documents d'une autre commission. Tout indique qu'il est impossible d'établir des cartes d'électeurs pour le 7 juillet, d'autant que, pour éviter les fraudes, on prétend que chacune d'entre elles devra porter la photographie de l'électeur concerné ! Par ailleurs, se pose le problème insoluble du vote des Maliens réfugiés dans les pays voisins qui ne sont évidemment même pas recensés.

Le seul point un peu sérieux et positif est la constitution de la Plate-forme des cadres et des leaders tamasheq (c'est-à-dire touareg, ce terme qui est le seul en usage au Mali n'est apparu que récemment dans les articles sur le sujet) qui s'est constituée depuis un mois et qui prétend représenter les positions de la communauté tamasheq favorable à l'unité malienne.
 
Le problème est que le contenu des propositions de cette plate-forme reprend bien des points qui ont déjà été définis, sans grands changements observables, comme des objectifs politiques et économiques majeurs et urgents depuis un demi-siècle ; y figurent, au premier chef, le développement économique du Nord du Mali et la décentralisation. L'affirmation des "besoins en matière de services sociaux de base" ne peut que rappeler l'affaire des centres de PMI dont j'ai parlé au début de ce post.

Il semble d'ailleurs que la Plate-forme tamasheq (qui par l'usage même de cette dénomination s'affirme explicitement comme telle et se distingue à la fois du MLNA et du HCA!) ait, sur les questions politiques les plus importantes, des positions différentes des autres mouvements. Le gouvernement de Bamako cherche naturellement à jouer, à son profit, sur la création de ces diverses organisations. La multiplication d'instances concurrentes n'est évidemment pas un élément de facilitation de la solution des principaux problèmes ; on peut prévoir, dans cette perspective, un enlisement progressif du dialogue, d'autant que la fameuse Commission "Dialogue et réconciliation" semble désormais s'ouvrir du côté de la CEDEAO comme de l'ONU, ce qui n'est probablement pas fait pour faciliter son action locale.

Comme je le disais dans un post précédent, nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge malienne !

 

 

vendredi 8 février 2013

Honni soit qui Mali pense (N° 4) : The Toyota War


L'affaire du Mali est décidément pleine de surprises et ce n'est sans doute pas fini !

On se souvient que quelques centaines de soldats français devaient, en soutien logistique et appui aérien, n'intervenir que derrière les troupes maliennes et/ou, éventuellement, si elles arrivaient un jour, celles de la CEDEAO. Voilà que nous avons là-bas quatre mille militaires français sur le théâtre des opérations. Les affaires sont menées à la vitesse de l'éclair (moins d'un mois) et Gao, puis Tombouctou et enfin Kidal sont tombées comme des fruits mûrs dans l'escarcelle des forces françaises, même si l'affaire de Kidal mérite tout de même attention dans la mesure où les insurgés ennemis, devenus du jour au lendemain nos alliés, se sont opposés à l'arrivée sur place des troupes maliennes gouvernementales. On ne sait pas d'ailleurs trop en quoi consiste ces troupes quand on a vu, sur nos chaînes de télévision, les simulacres d'entraînement de troupes sans armes ni munitions qui devaient imiter les bruits de la guerre pour donner plus de vraisemblance ou, pire encore, l'antagonisme manifeste entre les bérets rouges et verts des forces du Mali (voir le post-scriptum de ce blog, à l'instant)..

Bref tout cela été rondement mené et les troupes françaises, les seules à intervenir pour autre chose que de la figuration, devraient, selon nos autorités, se retirer des opérations dès que possible.

"Hic jacet lepus" comme disait Jules César que j'évoquerai plus loin pour tout autre chose ! La commodité d'une telle expression tient à son élasticité ; comme je le disais dans un blog précédent, elle pose le même problème mais offre la même facilité que le refroidissement du fût du canon, cher au regretté Fernand Raynaud : cela peut prendre « un certain temps ».

Ne soyons pas mesquins et n'évoquons pas de prévisibles difficultés concrètes en envisageant, par exemple, le cas des troupes de la CEDEAO et, par exemple, des deux des principaux contingents qui pourraient l'alimenter, ceux du Tchad et du Nigéria. Je ne parle même pas ici de l'entraînement militaire de ces troupes car, vu la situation intérieure de ces deux pays, leurs militaires doivent être confrontés de façon fréquente à des situations de guerre. En revanche, la communication au sein de cette formation, même si elle est mise sous la tutelle de l'ONU, posera problème dans la mesure où, dans le meilleur des cas, les Tchadiens seraient francophones et les Nigériens anglophones. On devine déjà que cela pose quelques problèmes et qu'on ne peut guère envisager de les résoudre par le recours aux langues africaines, puisque elles ne sont évidemment pas communes à ces deux territoires et encore plus différentes entre elles que les deux idiomes européens. Comme disait le général, en de toute autre circonstance, on ne peut que leur souhaiter,par avance, bien du plaisir. Ajoutons, que ces troupes onusiennes ou autres ne brillent pas par leur discipline et que les situations dans lesquelles elles se trouveront pourraient conduire aux pires de ce qu'on appelle actuellement (le terme est à la mode) des "exactions".

Le problème pourrait susciter de nombreux commentaires, je me limiterai à deux, l'un lexical, l'autre historique, car je suis bien loin d'être un expert en stratégie militaire comme ces "'chers" pigistes qui hantent nos écrans et monopolisent les micros.

Quand on y réfléchit un instant, il n'y a pas lieu d'être tellement étonné de voir, dans la zone sahélienne, pratiquer l'enlèvement d'otages, dans la mesure où il y a là une pratique qui est multiséculaire sous la forme des "rezzous" où l'on se procurait non des otages mais des esclaves. Il y a même des précédents illustres plus anciens encore, dans un tout autre lieu, puisqu'on pourrait, au fond, assimiler la guerre des Gaules que Jules César a assez complaisamment décrite à une action de cette nature. Le principal et le vrai  but de César, qui ne le dit pas naturellement dans son De bello gallico, était de se procurer des esclaves dont la vente lui permettrait de financer son action politique. L'attaque de l'Andalousie par les Arabes (ou les Sarrasins comme on disait autrefois) est regardée par certains historiens comme une action initialement du même genre. Alors esclaves ou otages...Les seconds sont plus chers que les premiers puisque la France qui n'a jamais payé, a versé 17 millions de $. C'est comme ces mâles qui ne vont jamais aux putes !

Sans m'étendre davantage sur le lexique, je ne vous donnerai ici que le bref article que le TLF consacre au mot "rezzou".

"Rezzou : substantif masculin. Bande armée qui fait une razzia en Afrique du Nord et au Sahara; p. méton., razzia. Des rezzous (...) marchaient vers le sud, volant leurs chameaux par centaines (SAINT-EXUP., Terre hommes, 1939, p. 196).
Prononciation.: [ ]. Étymologie et histoire : 1883 r'zou « bande armée constituée pour un raid de pillage » (C. TRUMELET dans R. africaine, p. 121: le commandement de ce r'zou); 1897 rhezzou (Capitaine DE L'EPREVIER, Voyage dans le Sud Algérien in B. de la Sté de géogr. d'Alger, II, 1897, p. 260 cité par R. ARVEILLER dans Mél. P. Larthomas, 1985, p. 21); [...] Emprunt. à l'arabe. (prononcé  en ar. maghrébin) « expédition militaire, incursion, raid, attaque; troupe armée pour faire une razzia », mot de même orig. que razzia*. Le mot a plusieurs significations : employé en tant que nom commun : une razzia est une attaque, une incursion rapide en territoire étranger, dans le but de prendre le butin. Le terme provient du mot arabe ġazwa (غزو : raid ; invasion ; conquête). Au
Sahara, à l'époque où les Touaregs utilisaient cette pratique, cela prenait le nom de rezzou." TLF.

J'introduirai ma seconde remarque, historique celle-ci, par référence au titre même de ce blog qu'il me faut bien expliquer. Il s'agit là d'une histoire beaucoup plus récente puisqu'il s'agit de la guerre entre le Tchad et la Libye dans les années 80. Nos chers experts militaires feraient bien de s'y intéresser un peu et en particulier de lire l'excellent livre (peut-être un peu épais pour eux) de Florent Sené qui porte précisément sur cette guerre : Raids dans le Sahara central (Tchad, Lybie, 1941-1987) . Sarra ou le Rezzou décisif (Paris , l'Harmattan , 2011).

Tous nos experts, en effet, et les politiques qui les suivent, pensent ne faire qu'une bouchée de ces quelques milliers de Touaregs ou assimilés avec leurs kalashnikov, leurs missiles et surtout leurs Toyota (essentielles ici, d'où le titre). Il serait bon de se souvenir, pour tempérer quelque peu cet enthousiasme, que la richissime et puissante Libye avec ses mercenaires, ses chars, ses avions, ses hélicoptères de combat (les mêmes que les nôtres puisque nous les leur vendions!) a subi une lamentable défaite (en particulier à Sarra "le rezzou décisif") face aux Tchadiens, dont les troupes et l'équipement étaient un peu semblables à ceux des forces que nous combattons dans le Nord Mali.

Ce n'était pas tout à fait les mêmes populations mais leur mode de vie et leurs pratiques quotidiennes étaient du même ordre. J'entendais; il y a peu, un nos experts dont j'ai déjà abondamment parlé, dire qu'il suffisait de les "affamer" en les coupant des lieux d'approvisionnement. Ce brave lieutenant-colonel de réserve, quoique titulaire d'un DEA d'histoire dont il n'est pas peu fier, ne doit pas connaître ce que l'on dit des Toubous du Tchad et qu'on pourrait sans doute dire des Tamasheqs du Mali. Je vais donc le lui apprendre

Une datte nourrit un Toubou pendant trois jours; le premier jour, il mange la peau, le deuxième la chair, le troisième le noyau !

C'est tout dire! Ajoutez que des siècles de vie dans le désert leur en ont rendu familiers tous les secrets et toutes les ressources et qu'ils se déplacent à peu près sans rien, trouvant toujours sur place de quoi subsister durant les dizaines voir les centaines de kilomètres qu'ils parcourent ainsi.

Un bon conseil, Messieurs les experts et les politiques, allez donc lire le livre de F. Sené et réfléchissez un peu plus.


PS : 11 heures, vendredi 8 février 2013. En rédigeant ce blog, j'apprends que les premiers affrontements au sein même des troupes maliennes (entre bérets "verts" et "rouges") viennent d'avoir lieu à Bamako.
Dernière minute : "Depuis 6 heures, des militaires lourdement armés, tous corps confondus, ont attaqué le camp. En ce moment même, ils sont en train de tirer sur nos femmes et nos enfants", a déclaré Yaya Bouaré, un béret rouge se trouvant dans le camp de Djicorni. "Il y a plusieurs blessés dans le camp", a-t-il ajouté. Ses propos ont été confirmés par des habitants vivant à proximité de cette base militaire.".

mercredi 6 février 2013

Honni soit qui Mali pense (N° 3) : la guerre des mots


En ce matin du 6 février 2013, sur Europe 1, dialogue hilarant entre l'intervieweur de service à cette heure matinale, Jean-Pierre Elkabbach et notre ministre de la défense, le bon Monsieur Le Driant qui est en service quasi permanent sur tous les médias avec, en mains, tout frais pondus, ses "éléments de langage".
Le caractère amusant de ce dialogue ne tient pas à son contenu qui est assez insignifiant en raison du secret défense ("les oreilles ennemies nous écoutent"); toutes les questions un peu délicates sont d'emblée écartées par le ministre français au prétexte de la préservation de nos otages, ce qui est bien commode mais peu convaincant. En revanche, partie de ping-pong lexical entre les deux protagonistes, Monsieur Le Driant ne parlant que de "terroristes" pour désigner Aqmi, Ansardine et Munjao), alors que Jean-Pierre Elkabbach s'obstine à lui répondre "djihadistes" à propos des mêmes groupes, ni l'un ni l'autre bien entendu ne voulant céder et moins encore s'expliquer sur ce différend lexical.
Vous l'aurez observé en effet le politiquement correct, comme la politique pure en la circonstance, imposent, depuis peu, à la partie française l'interdiction absolue d'user des termes "islamistes" ou " djihadistes"» qui étaient les seuls en usage il y a quelques semaines encore dans le discours français pour dénoncer la mainmise étrangère sur le Nord Mali. Subitement, ces "islamistes" et ces "djihadistes" se sont mués en "terroristes", ce qui, à mon sens, est passablement inexact puisque, à ma connaissance, terroristes sur le territoire malien. Mais comme l'immense majorité de la population malienne est il n'y a eu, sur le territoire malien, aucun acte qu'on pourrait, en d'autres lieux, à proprement parler, qualifier de "terroriste". Sans doute a-t-on découvert que 90% de la population du Mali est musulmane (même si c'est à sa façon) et, comme soudain elle nous est désormais toute acquise (pour un temps au moins), force nous est de bannir les termes qui pourraient offenser ses sentiments religieux. C'est le cas de ceux qui peuvent évoquer l'islam ; le mot "terroristes" est donc bien commode, pour le Mali comme pour les Etats Unis et l'UE, car il n'a guère de couleur idéologique ou religieuse.
L'étrange ping-pong lexical entre " djihadistes " et "terroristes" a duré jusqu'à la fin de l'interview de Monsieur Le Driant sans que nul ne cède sur le choix qu'il avait fait ni ne s'en explique, ce qui vous l'aurez compris ne trompe personne.
Le mot "malien" lui-même devient queque peu suspect et est également employé avec précaution. On a pu le voir dans l'affaire de Kidal que j'ai rappelée précédemment. Le MLNA (Tamasheq), qui est très loin d'être en odeur de sainteté à Bamako mais qui le rend bien à la capitale du Sud, a refusé que les troupes françaises libératrices se fassent accompagner par des troupes maliennes dans l'occupation de cette ville. La France a cédé sur ce point mais, pour ne pas perdre tout à fait la face, on a profité, à ce moment-là, de l'arrivée, fort heureuse et surtout opportune, de quelques dizaines de soldats tchadiens pour les mettre aux côtés des Français. Ainsi, tout le monde était content, et, à la télé et vu de Paris, allez donc distinguer un Malien d'un Tchadien !
Le problème tamasheq, tant dans les négociations actuelles autour de Kidal que dans le règlement ultérieur du problème malien, sera, à n'en pas douter, un gros caillou dans la chaussure de l'amitié franco malienne et cela d'autant que tout bon Malien vous dira qu'un Tamasheq n'a pas de parole !
J'ai pu entendre, je ne sais où le chargé de communication du MLNA, qui, dans un français quasiment parfait, nous expliquait, d'une part le virage lof pour lof de sa formation qui est désormais l'alliée le plus sûr de la France, comme le prouve son action contre les terroristes. Sans les lui livrer, n'autorise-t-elle pas la France à interroge) de personnalités importantes des groupes "terroristes" (dans le lexique MLNA qui est aussi le nôtre on l'a vu)) qu'elle a elle-même capturés, ce qui démontre à la fois son implantation locale, son efficacité et sa bonne foi. Au Mali, on l'a vu, la tradition veut qu'on ne puisse jamais se fier à la parole d'un Tamasheq et ils semblent effectivement  en avoir donné une illustration par leurs revirements politiques successifs dans leur rapport avec les autres groupes "terroristes".
Comme je l'ai rappelé, dans le post sur l'émission de Calvi à propos du Mali, le seul moment véritablement intéressant mais il n'a guère duré, a été celui où a été évoquée l'exclusion dont, à les entendre, les Tamasheq seraient l'objet de la part de l'Etat malien. Le fait intéressant a été alors la réaction extrêmement vive voire violentes d'Aminata Traoré qui, par des mimiques d'abord puis par un propos rapide, a signalé, au contraire, que, dans cette affaire, c'étaient les Tamasheq qui étaient les racistes et non pas les maliens du Sud, rappelant au passage que les premiers, de toute éternité, ontt toujours réduit en esclavage des noirs qu'ils se procuraient par les "rezzous" ( comme la pratique, le mot est de la région) qu'ils lançaient dans dans les zones situées au Sud de leur propre territoire. Bien entendu, on a très vite glissé sur cette affaire, mais il y a là pourtant des éléments historiques et sociaux qu'on ne pourra pas éternellement passer sous silence dans les négociations ultérieures même si les politiques et les commentateurs s'obstinent à les cacher ou à les ignorer.

lundi 4 février 2013

Honni soit qui Mali pense N° 2


L'ai-je déjà dit (si c'est le cas, je le répète ; si ça ne l'est pas, je l'avoue) « Je ne suis en rien un spécialiste du Mali".

Je n'ai d'ailleurs pas trop de honte à l'avouer lorsque j'entends ou je lis (plus rarement dans ce second cas car l'écrit oblige, en général, à plus de prudence ou à moins d'impudence) les sottises qu'on profère sur ce malheureux pays.

Ainsi faisais-je remarquer, dans un précédent post, que je n'avais pratiquement jamais entendu le mot "Tamasheq" qui est pourtant la véritable dénomination locale des populations regardées comme autochtones au Nord Mali. Mieux encore hier encore j'ai entendu un "spécialiste" de cette zone évoquer, parmi les principales langues de cet Etat, le "songoy", alors qu'en dépit de l'orthographe du français, le moindre séjour au Mali apprend que le nom de cette langue et de cette ethnie sans parler de l'empire historique)  qui s'écrit "songhaï" se prononce à peu près "sonraille" !

Je le répète donc ; "Je ne suis en rien un spécialiste du Mali" mais j'y suis allé assez souvent depuis une vingtaine d'années et je me suis intéressé à la situation de cet Etat. J'en ai souvent parlé avec des amis, maliens ou français ; l'un de mes vieux amis est d'ailleurs Gérard Dumestre, naguère encore professeur de bambara à l'INALCO et, de l'avis unanime, le meilleur spécialiste de cette langue dont il a fait un monumental dictionnaire (bambara-français) paru en 2011 chez Karthala. J'aimerais d'ailleurs bien que G. Dumestre, qui réside au Mali une partie de l'année, s'exprime dans mon blog qui lui est largement ouvert, mais je le crois plus occupé que quand il enseignait encore !

Bref retour sur le titre un peu étrange de cette série de blogs qui m'a été inspiré au départ, moins par la devise de l'Ordre de la Jarretière que par les réserves qui me paraissaient indispensables lorsque la France, à peine sortie du guêpier ivoirien, (en attendant le tchadien!) s'est vue pressée d'intervenir dans le conflit entre le Nord et le Sud du Mali. Le sens de  cette formule était évidemment si on la développe : « Honte à celui qui songe au Mali c'est-à-dire qui pense que la France doit intervenir au Mali ». Je l'avais éclairé un peu en disant que, quelle que soit l'issue de ce conflit dont la solution, on le verra dans la suite, n'est pas simple, tout ce qu'il pourrait y avoir de mauvais sera assurément porté au compte de l'ancienne puissance colonisatrice car, en dépit de l'hystérie francophile qui a marqué la visite de François Hollande à Ouagadougou et Bamako, les sentiments populaires sont des plus versatiles et i'anticolonialisme est bien loin d'avoir totalement disparu.

Le Mali comme beaucoup d'Etats africains (et un simple coup d'œil à la carte de l'Afrique le démontre assez) repose sur des découpages coloniaux, souvent arbitraires et parfois absurdes, qui ont conduit à réunir des populations qui n'avaient rien en commun et à séparer, au contraire, des populations relativement homogènes.

Le sablier géographique malien sépare donc deux zones qui, sans être elles-mêmes être homogènes, le sont tout de même dans une certaine mesure ; ce n'est pas un hasard d'ailleurs si la zone d'étranglement du sablier a marqué, durant l'année qui vient de s'écouler, la frontière non institutionnelle entre le Nord et le Sud. Depuis l'indépendance du Mali, la population tamasheq du Nord avait toujours marqué, sous des formes et avec des intensités diverses, ce désir d'indépendance ou en tout cas d'autonomie. Les années 90 furent particulièrement violentes avec toutes sortes d'exactions et de massacres de part et d'autre, cette situation conduisant à un "Pacte national" signé à Bamako le 11 avril 1992. Quoiqu'il consacre certaines évolutions vers des formes partielles d'autonomie pour les Tamasheq, les problèmes sont très loins d'être réglés.

On comprend tout à fait que les enjeux géopolitiques (sans même parler des questions économiques et stratégiques) soient d'importance car à Addis-Abeba, après les Indépendances, on avait pris une résolution extrêmement sage qui était de rendre intangibles les frontières des Etats nés de la décolonisation ; il était, en effet, tout à fait évident que ne pas se ranger à cette sage décision, si paradoxale qu'elle soit, conduisait immédiatement à mettre l'Afrique à feu et à sang.

Le Mali, sans être en mesure de régler un problème qu'il avait été dans l'incapacité de traiter durant le précédent demi-siècle et qui, loin de là, devenait de plus en plus violent, ne pouvait donc évidemment que solliciter l'appui de la France dans cette affaire, même s'il n'était pas sûr que l'intérêt de la France fut d'y intervenir. Je laisse de côté pour le moment les intérêts stratégiques ou économiques qui sont évidemment un élément important du problème même si on s'abstient en général d'en parler. Il est évident, en effet, que la France ne peut se désinteresser de la zone nigéro-ùalienne alors que le Niger est le principal sinon l'unique pourvoyeur d'un uranium indispensable à la fois à sa propre industrie nucléaire et à celles qu'elle développe dans des pays étrangers qui lui achètent des centrales et à qui elle garantit, avec assez d'imprudence, la livraison du combustible indispensable. Il est, par ailleurs, évident aussi la France n'est pas seule en cause et qu'il est peu probable que les immenses gisements de gaz et de pétrole du Sahara qu'exploite l'Algérie s'arrêtent pile à la frontière algéro-malienne A ce propos, les étranges frontières des Etats témoignent souvent des intentions cachées dans leurs tracés ; un bel exemple est constitué par l'Algérie dont l'énorme ventre désertique et pétrolier avait été bien entendu enflé par la France pour s'approprier les ressources de l'Algérie à une époque où on croyait encore que ce pays resterait la France !

Les populations du Nord Mali sont donc ethniquement, linguistiquement et culturellement différentes de celles du Sud sous la tutelle de laquelle elles ont été mises alors qu'elles les ont souvent dominées et exploitées dans le passé. Un aspect pourtant tout à fait évident et dont on ne parle guère car il est politiquement incorrect est que les Tamasheq sont issus de populations qui n'étaient sans doute pas les premiers occupants de cette zone, mais qui étaient là, en tout cas, bien avant les Arabes. En outre ces Tamasheq, que nous appelons Touarèg (les deux mots ont d'ailleurs une vague analogie) ont une langue qui s'apparente au groupe de langues dites "amazigh" (le mot est aussi proche de tamasheq ) qui sont d'origine chamito-sémitique (comme le berbère) et qui n'ont donc rien à voir avec les langues "africaines" du centre et du Sud du Mali.

Les populations elles-mêmes sont également différentes ; pour dire les choses de façon simple et un peu caricaturale vu les mélanges de populations depuis des siècles, les Tamasheq sont," en gros", des blancs (comme les Arabes), alors que les populations majoritaires du Mali sont des "mélanodermes" c'est-à-dire des noirs. Ce point, on le devine, n'est pas sans importance !

Pour finir sur une vieille blague qu'on raconte dans ces régions. Après l'indépendance de l'Algérie, à la frontière algéro-malienne, une patrouille militaire malienne rencontre une patrouille algérienne ; ils échangent quelques propos (en français sans doute grâce à la Francophonie qui n'est donc pas si inutile que certains le disent) , les Maliens de s'étonner en leur demandant depuis quand ils sont indépendants. Les Algériens de répondre : "Depuis 1972". Étonnement des Maliens : « Et vous êtes déjà si blancs ! ».

mardi 15 janvier 2013

Honni soit qui Mali pense (suite)

Dans Atlantico de ce jour, une citation d'Andy Morgan, un blogueur anglo-saxon connaisseur du Nord-Mali,  dans un post publié trois jours avant l'intervention militaire française.
Comme vous pouvez le vérifier dans mers précédents textes, sa conclusion rejoint l'une des miennes qui était d'attendre que les factions indépendantistes et/ou djihadistes se battent entre elles au lieu de les attaquer. Voici un extrait de son texte :
 
"Peut-être qu'il n'y a pas besoin de défaire les groupes islamistes. Peut être qu'ils imploseront tout simplement sous la pression de leurs propres conflits internes. Peut-être que cette désintégration est aussi la raison de la décision de pousser vers le sud. Personne ne connait les politiques tribales fractionnées du Sahara mieux que lui [le chef d'Ansar Dine], et le souvenir de la désintégration de la rébellion  touareg, après la signature du Pacte national en 1992, l'a marqué profondément. Il sait que l'inaction conduit à la désintégration. Si vous voulez unir vos troupes, partez en guerre, ou alors, provoquez l'ennemi pour qu'il vous attaque."