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jeudi 25 octobre 2012

Esclavage (5) :: la traite arabo-musulmane



Vous comprendrez aisément que, compte tenu de l'espace éditorial réduit dont je dispose et de la possibilité aisée d'accès aux excellentes sources que j'ai mentionnées hier, je n'entreprenne pas de faire un exposé complet sur la traite orientale ou arabo-musulmane ("le génocide caché" selon le titre de T? D'Diaye), me concentrant surtout sur les différences avec celle dont on parle toujours et qui concerne exclusivement l'Afrique occidentale, d'où les colonisations européennes ont fait partir les esclaves pour leurs colonies de la zone américaine. On comprend aisément que cette préférence marquée pour la traite européenne tient à ce qu'elle s'inscrit aisément dans le paradigme du discours anticolonialiste, alors que le tabou linguistique et scientifique, auquel ne se soumettent pas que de rares historiens du Sud, amène à occulter , dans une étrange solidarité, sans doute fondée sur la religion, la traite arabo-musulmane. Ne parlons même pas ici de l'UNESCO dont la "route de l'esclavage" n'a jamais franchi le Cap de Bonne espérance!  

Je me bornerai donc ici, assez brièvement d'ailleurs, à rappeler les éléments essentiels de cette comparaison qui n'est à peu près jamais faite, et pour cause.
 
Le premier point tient à la durée même des traites. Nos "expert(e)s"  français(es), ignorent souvent que, selon les colonies, de 30 à 50 ans séparent l'abolition de la traite (1815) de celles des régimes coloniaux d'esclavage. Laissons ces détails. Alors que la traite dite "atlantique" dure, au pire, moins de quatre siècles (entre le 15e et le XIXe siècles), la traite arabo-musulmane dure une bonne douzaine de siècles.
 
De ce fait même, le nombre des esclaves "traités" a été beaucoup plus important dans le second cas que dans le premier ; pour prendre les chiffres moyens, 11 à 12 millions pour la traite atlantique, 17 millions pour la traite orientale. Cette première disparité conduit évidemment à ne pas pouvoir, sur le plan historique, éliminer complètement la traite orientale pour ne parler que de l'autre ; ce choix quasi unanime ne tient qu'à l'origine géographique et à surtout à l'idéologie des chercheur(e)s qui visent à mettre en cause les responsabilités des pays européens colonisateurs, celle de la France en particulier qui, bonne fille, se laisse faire, un peu sottement d'ailleurs, sans mettre en cause non seulement les autres pays européens impliqués dans cette affaire (les Danois en particulier !) et surtout, avec la traite arabo-musulmane, les Arabes et, bien entendus et peut-être en premier lieu, les Africains eux-mêmes.

Pour ajouter un mot à propos de la traite arabo-musulmane, il faut dire que, à ses débuts, elle n'a pas eu besoin d'avoir recours aux populations africaines, puisque nombre d'Européens furent alors réduits en esclavage, en particulier au Maghreb, en conséquence de conflits ou de diverses modes de capture. Qu'on se souvienne ici de Scapin et de sa galère qui constitue alors un épisode qui n'a rien d'imaginaire et surtout des récits de quelques européens qui eurent à connaître des "bagnes" d'Alger. C'est lorsque ce recrutement aléatoire d'esclaves européens captifs prit fin que la traite arabo-musulmane commença a opérer essentiellement en Afrique.

Un trait étonnant qui distingue les deux traites est celui de leurs conséquences sur le plan démographique. En effet alors que la traite atlantique a conduit à l'existence dans la zone americano-caraïbe de populations noires ou mulâtres (en tout 60 ou 70 millions d'individus, le calcul étend rendu assez malaisé par la définition même du terme "mulâtre" puisque, dans certaines zones américaines, on pouvait être considéré comme "non caucasien", en étant phénotypiquement blanc mais en ayant 1/16 de sang noir dans son ascendance), alors que, du côté oriental, 17 millions d'esclaves africains n'ont eu à peu près aucune descendance. Cette différence tient à ce que dans la zone americano-caraïbe, on a introduit comme esclaves des hommes et des femmes, pour fournir une main-d'œuvre que nécessitaient les agro-industries coloniale (tabac, café, sucre). L'utilisation de main-d'œuvre indigènes ou immigrée d'Europe (les "engagés" blancs du début des Antilles) s'était en effet révélée impossible. En revanche, dans la zone orientale, des esclaves étaient exclusivement des hommes puisqu'il s'agissait d'en faire des soldats ou, de façon plus étonnante, des eunuques.

Les conditions mêmes de la capture et de l'acheminement des esclaves font que les chiffres avancés (12 et 17 millions) ne correspondent que de façon très lointaine à la saignée démographique faite dans les populations africaines par ces traites. En effet, si l'on estime que le transport (maritime surtout et parfois terrestre dans la zone orientale) a causé de 20 à 25 % de perte sur les effectifs transportés, Les pertes humaines étaient toutefois beaucoup plus importantes AVANT l'embarquement, lors de la capture d'abord, durant le voyage terrestre vers les ports ensuite. En effet, dans tous les cas, les esclaves étaient embarqués très loin du lieu de leur capture, dans la mesure où l'on voulait leur retirer tout espoir de fuite et par là même de retour. Il y avait même une loi non écrite dite des "1000 milles" qui marque que souvent près de 1800 km (à la louche) séparaient le lieu de capture d'un esclave de la région de son embarquement.

En outre, les captures elles-mêmes étaient très meurtrières ; on estime que, pour un esclave capturé, il fallait compter deux morts au moins, au cours des batailles qui avaient conduit à le réduire à la servitude. Si l'on cumule tous ces chiffres et pourcentages de pertes, le nombre des victimes africaines de ces traites, sans parler de la traite "intra-africaine" dépasse certainement largement les 100 millions.

Le pire était toutefois, dans la traite arabo-musulmane, le traitement qui était infligé un bon nombre d'esclaves. En effet, comme certains d'entre eux étaient destinés à alimenter en eunuques les harems orientaux, ils devaient être castrés. Il est bien évident que le nombre d'esclaves nécessaires à cette fonction était relativement réduit, mais la castration, faite dans les conditions médicales et sanitaires qu'on peut imaginer, était une opération extrêmement meurtrière. On estime que seuls 20 %  des opérés y survivaient. On aurait donc pu juger l'opération non rentable, mais l'énormité même de ces pertes faisait qu'un esclave castré prenait une valeur infiniment supérieure à celle d'un esclave normal. Les trafiquants trouvaient donc un intérêt évident à risquer la vie de cinq ou six esclaves dans l'opération de castration pour en voir survivre un qu'ils pourraient alors vendre à vendre à prix d'or.

 

 

 

mercredi 24 octobre 2012

De l’esclavage et des traites : conseils de lectures

Si conscient que je sois de l’imp(r)udence de ma démarche, je m’autorise de la réputation du Canard enchaîné (numéro du 11 juin 2008, page 6) pour recommander à nos vestales et à nos grands prêtres de l’historiographie de la traite négrière (je maintiens, contre mon sentiment personnel, le prudent singulier auquel elles/ils sont si attaché(e)s), outre les sources documentaires que j'ai citées, la lecture d’un livre dont cet hebdomadaire a fait un compte rendu élogieux et, à mon sens, justifié.

Il s’agit d’un ouvrage paru dans la collection « Témoins », dont le titre est Journal d’un négrier au XVIIIe siècle. Nouvelle relation de quelques endroits de Guinée et du commerce d'esclaves qu'on y fait (1704-1734)  par le capitaine William Snelgrave . Ce livre, publié en anglais en 1734, n’est ni le premier ni le dernier des ouvrages de ce genre ; il confirme des informations que nous offrent, par ailleurs,  de multiples sources dont celles de ce genre qui sont parmi les plus intéressantes. On avait déjà eu un exemple de ce type de récit avec le journal d’un marchand d’esclaves danois (le marchand, pas les esclaves !), L.F. Römer, traduit et publié en 1989 (Paris, l’Harmattan).

Rien de très nouveau donc pour qui connaît tant soit peu les réalités historiques et anthropologiques de l’esclavage africain (pour lesquelles la source majeure demeure les travaux de Claude Meillassoux), mais ce n’est évidemment pas le cas des destinataires majeurs de mes conseils de lecture. Il serait plus exact de dire, au pluriel « des esclavages africains » puisque, en gros, on peut dire qu’on y distingue, en gros, trois époques : celle de l’esclavage traditionnel, bien avant l’arrivée des non-Africains et dont l'origine se perd dans la nuit des temps ; puis celle des « négriers de l’Islam » ( la "traite arabo-musulmane" ou le "génocide voilé", selon la formule de Tidiane N'Diaye) du VIIe au XXe siècles ; enfin la troisième phase (du XVIe au milieu du XIXe siècle), qui commence avec l’ouverture des marches de l’Ouest africain, suscitée par les demandes des colonisations européennes.

On retrouve ici l’évidence de la pluralité des traites négrières qui fâche si fort nos gardiens du temple de la repentance et dont la mise en évidence a naguère attiré sur le pauvre Olivier Pétré-Grenouilleau les foudres d’un certain nombre d’associations qui, en cette  matière dont ils ignorent tout, prétendent détenir et imposer une vérité qui leur est propre. Ils  se sont toutefois vite calmés du fait de l'indigence de leurs positions et surtout devant la protestation unanime des vrais historiens.

J’invite d’ailleurs les destinataires de mes conseils, qui ne veulent entendre parler que de la "traite atlantique" mais sont un peu à court d’arguments, à réfléchir sur un fait, qui ne peut relever du simple hasard et qui révèle le complot occidental : Les traites négrières de Pétré-Grenouilleau, le Journal d’un négrier au XVIIIe siècle  et Le génocide voilé ont le même éditeur parisien, obscur et sans nul doute raciste : Gallimard.

Puisque nous en sommes aux conseils de lectures pour tous ces braves gens dont les connaissances sur l’esclavage ont sérieusement besoin d’être affermies, comment ne pas leur signaler aussi l’excellent livre de Jacques Heers, paru chez Perrin (et non chez Gallimard !), en 2003, Les  négriers en terre d’Islam. La première traite des Noirs VIIè-XVIè siècles ». A mes yeux, c’est toutefois plutôt la deuxième, si l’on prend en compte l’esclavage traditionnel, mais on peut admettre aussi la classification de J. Heers, qui considère surtout les traites extra-africaines.

Comme dessert, laissez-moi vous offrir une courte citation du Journal d’un négrier  qui s'adresse en ces termes à des esclaves qu'il vient d'acheter : « Je répliquai à cela qu’ils avaient déjà perdu leur liberté avant que je les achetasse […] Je leur fis observer que, quand ils pourraient réussir à se sauver à terre, ils n’en seraient pas plus avancés, parce qu’ils ne pouvaient douter que leurs compatriotes ne les rattrapassent bientôt pour les revendre à d’autres navires ».

Me voilà donc contraint, une fois de plus, de prolonger mon propos.

Deux données, naturellement approximatives, pour le résumer et en préparer la suite :
Traite "atlantique" 12 millions de déportés (selon Joseph N'Diaye 15 à 20 millions !!!!) ;
Traite "orientale" 17 millions. Comme on le verra cette dernière est bien plus meurtrière et cruelle.
A demain.

mardi 23 octobre 2012

L'esclavage (4) : You Tube et les traites négrières

J'étais déjà en train de rédiger ce que je pensais être le quatrième volet de la série de posts consacrée à l'esclavage et à la traite lorsqu'une de mes amies et lectrices réunionnaise m'a signalé un document audiovisuel fort intéressant qui m'a mis lui-même sur la piste d'une série de vidéos dont plusieurs sont consacrées à la "traite arabo-musulmane".

Le point de départ de mon excursion documentaire dans le domaine est une référence qu'elle m'a donnée à propos du livre de Titiane N'Diaye, Le génocide voilé que j'avais signalé dans mon post précédent (cette référence est  : Le génocide voilé www.youtube.com). Je dois dire que ces documents forts intéressants m'avaient échappé, car ils sont accessibles dans YouTube qui est un média que je fréquente relativement peu, et sur ce point, j'ai grand tort de ne pas le faire.
La vidéo qu'elle m'a signalée est une interview réalisée par Gora Patel dans son émission de FranceO "10 minutes pour le dire" ; il y interviewe précisément l'auteur du livre en cause qui, à l'époque, était économiste anthropologue rattaché à l'INSEE. Je ne parlerai pas ici de son interview, qui mérite tout à fait d'être regardée en soi, mais qui présente des thèmes et des faits sur lesquels je reviendrai dans la suite.

En revanche, en allant voir ce document dans You Tube, j'ai découvert qu'il figure dans une série qui en comprend plusieurs autres, sur le même sujet, fort intéressants à divers titres.

L'un d'entre eux  passablement drôle, consiste dans une passe d'armes, chez Laurent Ruquier, entre Éric Zemmour et Christiane Taubira, à propose de loi de 2001 mais surtout a l'occasion de la sortie de son livre sur l'esclavage raconté à sa fille (je ne sais plus le titre exact de l'ouvrage) ; il y a là un affrontement très vif dans lequel, il faut bien le dire, Madame Taubira se défend avec assez d'adresse et non sans vigueur. Elle est meilleure, en tout cas qu'à l'époque je l'avais moi-même rencontrée et affrontée dans une réunion où elle avait montré surtout ses ignorances, ce qui montre que les lectures qu'elle a pu faire en vue de la rédaction de son livre lui ont tout de même été utiles.
Le point le plus important est qu'il y a aussi plusieurs interviews de chercheurs du Sud (africains ou maghrébins) qui ont le rare courage de dire que le sujet de la traite arabo-musulmane est l'objet d'un véritable tabou linguistique et scientifique, les chercheurs du Sud qui osent l'aborder étant taxés de trahison, ceux du Nord, quand ils s'y risquent, étant accusés de racisme. Le point de départ d'une video, parmi les plus longues et les plus intéressantes, est d'ailleurs une grande conférence tenue à Paris à l'Unesco sur l'esclavage, tenue à grand fracas dans le cadre du programme de cette organisation consacrée à la route de l'esclavage. Il est tout à fait stupéfiant (mais en même temps prévisible) de constater qu'il n'y a pas été fait la moindre mention de la traite arabo-musulmane qui, fut, sur le plan purement démographique de loin la plus importante et, d'une certaine façon, comme on le verra, la plus cruelle.

Toutefois le clou dans cette série de vidéos (car il y en a presque une demi-douzaine qui sont consacrés à cette question de l'esclavage et en particulier de l'esclavage arabo-musulman) est un extrait d'une émission de Thierry Ardisson  qui est un document vraiment exceptionnel.

En effet, au cours de cette émission, Ardisson recevait l'inénarrable Joseph N'diaye dont j'ai parlé dans un autre post consacré à la visite de François Hollande au Sénégal et qui, de ce fait était, tout à fait étranger à la question de l'esclavage.

C'est le programme même de cette visite qui m'y a conduit puisqu'on avait inclus dans ce programme officiel la visite de la "maison des esclaves" de Gorée, comme on l'avait auparavant infligée à une foule de personnalités dont Hillary Clinton, le pape et bien d'autres. Je ne veux donc pas reprendre ici ce que j'ai dit dans ce post récent auquel, si la chose vous intéresse, vous pouvez vous y reporter (mon post du 13 octobre sur François Hollande à Gorée).

En revanche, dans cette video, on a eu droit à un numéro de Joseph N'Diaye qui, s'il avait fait le voyage avec sa charmante épouse (qui pourrait être sa fille et qui avait une élégance toute sénégalaise), n'avait pas pris soin d'apporter dans sa valise ses chaînes ; il n'a donc pas pu se livrer à l'une de ces démonstrations qu'il affectionnait et qui ont fait son succès. Il était là pour la promotion du livre sur l'esclavage qu'il a écrit ou qu'on lui a écrit et qui est un récit largement mythique, comme l'étaient une bonne partie des propos de ce bon vieillard (Dieu ait son âme puisqu'il est mort depuis).

En revanche si ses mérites d'historien sont des plus légers, son talent d'acteur est toujours le même ; il a réussi à provoquer les applaudissements et pour finir une "standing ovation" des spectateurs qui, dans ce genre d'émission, il faut bien le reconnaître, sont bon public puisque on les "chauffe" à cette fin et que, dans certaines émissions, on va même jusqu'à les payer pour ça. Bref, peu importe, au fond, ce que dit Joseph N'Diaye, mais c'est là une occasion unique de voir en action cette figure historique dans toute sa gloire, puisque désormais la maison des esclaves de Gorée a non seulement vu sa légende écornée par des travaux d'historiens (qui en ont d'ailleurs subi les conséquences sociales de leurs révélations) et à qui a perdu, en outre, le principal acteur de la comédie qui s'y donnait.

Si ces questions vous intéressent, je vous invite donc à aller voir cette série de vidéos sur You Tube ; je pense que, comme moi-même, après en avoir vu une, on vous présentera un petit panorama des diverses émissions qui touchent au même sujet.

J'ai un peu digressé, comme souvent mais à peine, en évoquant cette série de vidéos, ce qui m'oblige à remettre à demain le texte que je pensais proposer aujourd'hui. A demain donc!