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lundi 12 mai 2014

Esclavage et réparations : Taubira "Chassez le naturel..."

J’émettais hier l’hypothèse que Chirac qui avait choisi  le 10 mai comme date de célébration de l’abolition de l’esclavage pour faire une niche posthume  à Tonton n’avait pas prévu qu’une ex-indépendantiste, ayant même porté cette loi funeste qui porte son nom, serait un jour Garde des Sceaux et, comme telle, au centre même de la cérémonie de célébration, entre le Président et Fabius, le premier des ministres dans l’ordre protocolaire! Je dois dire que dans ma revue de presse personnelle pour vérifier les faits, j’ai vu au moins trois videos différentes de cette même cérémonie dont deux avec le Premier Ministre et une sans lui ! A mourir de rire ! Une fois de plus nos médias sont à la hauteur ! C. Taubira a-t-elle eu une bouffée d’indépendantiste, vu les circonstances ? Elle a en tout cas, davantage créé le buzz, en évoquant à propos de sa réserve vocale un refus de se mêler à un « karaoké d’estrade » ! Faut-il penser que, par une ruse ultramarine, elle a volontairement créé le buzz pour éviter qu’on ne reparle, à l’occasion de cette célébration, d’un sujet qui lui avait causé quelques ennuis il y a exactement un an, à propos des « réparations » que certains de ses anciens amis politiques ne manqueraient sans doute pas de réclamer à nouveau. J’ai donc relu, dans cette perspective mon blog de mai 2013 sur le sujet et ai jugé opportun de le republier ici.

 "J'aurais volontiers conseillé la prudence à Madame Taubira ! Celle-ci, dans cette affaire, prône une "politique foncière" pour les descendants d'esclaves. Evoquant les discriminations et le racisme qui sont "les survivances de cette violence", la Ministre de la justice affirme que "nous sommes tous comptables des injustices qui s'entretiennent et se reproduisent, parce qu'elles sont enracinées dans cette période d'esclavage et de colonisation", dans un entretien au JDD (à paraître ; cité dans Atlantico 12/5/13).

La Garde des Sceaux évoque la "confiscation des terres" qui " fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Elle poursuit : "Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres". "En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Sous la réserve que ces propos soient bien ceux de la Garde des sceaux, ma première remarque concerne la phrase suivante : "La confiscation des terres fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Que signifie l'expression "la confiscation des terres" ; terres confisquées à qui, par qui et au profit de qui ? La structure même de la phrase donne à penser qu'il s'agit des terres des esclaves qui, par définition même n'en avait pas ! Quant à la formule qui suit ( " d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier"), elle est évidemment fausse car certains d'entre eux, comme on dit ailleurs, ont "du foin dans leur bottes", comme ce député réunionnais qui a, par l'importance de ses revenus et de son patrimoine, défrayé récemment la chronique métropolitaine.

Le cas d'Haïti, à la période de l’indépendance et dans les décennies qui la suivent immédiatement, est à cet égard intéressant et significatif ; on pouvait, en effet, s'y attendre à une "révolution foncière" et à une distribution aux esclaves libérés des terres devenues disponibles par la mort ou le départ de leurs propriétaires blancs. N'étant pas historien moi-même, je me range sur ces aspects aux côtés d’André-Marcel d’Ans, dont je partage la plupart des points de vue qu’il a exprimés avec talent dans son remarquable ouvrage de 1987, Haïti. Paysage et société, qui, à mon sens, demeure la référence majeure. Selon cet auteur, on n’assiste alors nullement, dans le pays, à la révolution sociale et en particulier agraire qu’on aurait pu imaginer après la fin de la colonisation française. Ainsi le système plantationnaire, où les Mulâtres (souvent des affranchis donc d'anciens esclaves) ont déjà une large place sociale dès la fin de la période française, puisqu’ils possèdent alors une bonne partie des terres, dans le Sud surtout ; le système est donc maintenu, naturellement à leur profit, par les nouveaux maîtres du pays qui sont portant tous d'anciens esclaves ou leurs descendants. Toussaint Louverture lui-même, en 1801, prend un décret sur les transactions foncières qui vise à empêcher l’émergence de propriétés petites ou moyennes, de surface inférieure à 50 carreaux (D’Ans, op.cit., 1987 : 179). Il en résulte donc une marginalisation des Noirs, anciens esclaves désormais libres, quand ils ne s’intègrent pas dans un système qu’A.-M. d’Ans n’hésite pas à qualifier de « néo-esclavagiste » et qui  est maintenu au bénéfice des généraux noirs dans le Nord comme à celui des Mulâtres dans le Sud. Il y a là les premiers signes de la lutte entre Noirs et Mulâtres qui va marquer, tout au long, l’histoire d’Haïti et qui fonde la scission qui, à la suite de l’assassinat de Dessalines par les anciens affranchis, s’opère en octobre 1806, entre le Royaume du Nord d’Henry Christophe qui s’appuie sur les « planteurs militaires » noirs et le Sud tenu par Alexandre Pétion, réputé plus libéral, où dominent les Mulâtres. Le problème majeur est toutefois, d’abord et surtout, économique. Non seulement la production agro-industrielle de sucre s’est fortement réduite, mais les événements de Saint-Domingue ont, de ce fait même, ouvert le marché sucrier à de nouveaux concurrents, en particulier la Jamaïque et Cuba qui doublent voire triplent leur production, au moment même où en Europe le sucre de betterave prend une place de plus en plus grande. Les morts de Pétion et de Christophe permettent, pour une vingtaine d’années (1821-1843), l’arrivée au pouvoir de Jean-Pierre Boyer, ancien officier mulâtre comme Pétion. Boyer va non seulement réunifier le pays, mais « envoyer les invétérés traîneurs de sabre de la noblesse christophienne reconquérir la partie orientale –anciennement espagnole – de l’île, où d’ailleurs ces officiers et leurs soudards, firent tout ce qu’il fallait pour rendre le nom d’haïtien définitivement odieux pour les Dominicains » (D’Ans, op.cit., 1987 : 190). C’est aussi Boyer qui, comme je l'ai déjà montré, négociera avec la France le paiement des 150 millions de francs or (finalement devenus 90) destinés, en principe, à indemniser les colons français que l’indépendance du pays avait dépossédés. Certains historiens haïtiens, sans toujours bien connaître les conditions et les modalités de cet accord comme de cette négociation, ont fait reproche à Boyer d’avoir signé ce traité, condition indispensable à la reconnaissance et à la sécurité du nouvel Etat. J'ai déjà évoqué cette question et je n'y reviens donc pas. La mauvaise situation d'Haïti tient donc moins à l'indemnité payée à la France (même si elle n'a en rien arrangé les choses!) qu'à la ruine, déjà consommée, de l'économie agro-sucrière.

Madame Taubira ne connaît assurément pas l'histoire sociale et économique d'Haïti ; on ne peut trop lui en faire grief ! En revanche, elle rêve, quand elle déclare à propos des Antilles françaises : "Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres [...]. En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Une telle opération serait sans doute "délicate", mais elle est surtout sans la moindre logique historique et sociale (sauf dans le cadre d'une vraie "révolution agraire"...un peu tardive et peu probable !) ; elle serait en outre et surtout follement coûteuse vu le prix des terrains dans ces départements ultramarins ; rien ne prouve d'ailleurs que les descendants d'esclaves (sans même parler des Domiens de métropole) aient le moindre goût pour la culture de la banane ou de la canne à sucre, ce qui conduirait peut-être à faire venir, sous une forme ou une autre, de nouveaux esclaves !"

dimanche 11 mai 2014

Mariani, Snowden et Qosmos.

Tout le monde (et moi le premier) avait oublié que le 10 mai était la « Journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage » par la France.

J'ai fait autrefois un blog sur l’étrange choix de cette date fait par Jacques Chirac pour célébrer l'abolition de l'esclavage qui, en réalité, n’a pas de date véritablement précise ; en effet, selon les territoires, les dates réelles diffèrent en raison du temps de navigation qu'il fallait pour que la nouvelle y arrive de France et que la proclamation y ait effectivement lieu. Un jour d'étiage ou de paresse dans ce blog, je ressortirai ce billet si j'arrive à le retrouver.

L’hypothèse que j'avais formée alors était que le choix du 10 mai était, en réalité, un contre-feu à la date anniversaire de l'élection de François Mitterrand, le 10 mai 1981, ce qui était un calcul politicien, bien chiraquien et à très court terme, car on a désormais oublié l’un comme l’autre ! La preuve est que j'avais trouvé étrange, dans le « tweet » de Monsieur Mariani, cette allusion, finale et obscure, à la « célébration » et je n'ai compris qu'après coup ce qu'il voulait dire par là. Tout cela est sans grande importance, puisqu'il est évident que tous les débats, passés et présents, autour de cette célébration témoignent tous, d'une ignorance abyssale des réalités de l'histoire de l'esclavage comme on a pu le voir. Là aussi, je devrais sans doute ressortir quelques anciens billets sur le sujet à propos de la fameuse loi Taubira !

Le présent ajout de l’étrange nom  « Qosmos » au titre de mon précédent blog me conduit à en venir au sujet du jour ; je ne dirai pas grand-chose de l'affaire Qosmos parfaitement décrite par l’article de J. Hourdeaux dans Mediapart qui me l’a fait découvrir et auquel je ne puis que renvoyer.
L’affaire a été elle-même déclenchée par quelques associations qui se donnent pour tâche la défense des droits de l’homme et qui ont, depuis peu, fondé un « Observatoire des libertés et du numérique » (OLN) qui a la noble ambition « d'informer, de former, de prévenir, de proposer et de peser dans le débat public sur ce que doit être une politique du numérique respectueuse des droits ». La création de cet OLN (un observatoire de plus, comme dans la vieille chanson paillarde, « Sortons z’ob…server… ») a été annoncé à la veille de la « Journée internationale de la protection des données personnelles » ! Si je puis me permettre, sur ce point précis, une suggestion, ce serait celle de remplacer, sur nos calendriers, la désuète mention des saints dits «  du calendrier » par l’indication des buts désormais assignés à chacune de nos journées, comme on vient de constater à propos de la commémoration de l'esclavage. À l’origine  de cet OLN  se trouvent des associations comme les diverses Ligues des droits de l'homme (normal !), mais aussi le syndicat de la magistrature et le syndicat des avocats de France, ces derniers ayant été sans doute surtout émus, car on ne les entendait guère à propos du numérique, par l'affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy-Bismuth et de son avocat. Je trouve que tous ces braves gens ont été bien longs à se mettre en campagne sur ces questions, alors que nous sommes tous, depuis longtemps, victimes d’invasions, permanentes et obsédantes, de notre espace électronique personnel par toutes sortes d’importunes publicités ou de messages abusifs qui nous accablent à travers l'Internet par le commerce secret et illicite de nos adresses courriels et les insupportables et illégaux « cookies ». Tout cela aurait dû  émouvoir déjà depuis longtemps ces si vigilants défenseurs de nos droits, mais il n'en a rien été jusqu’ici.

Il a donc fallu attendre le 28 janvier 2014 et « la journée internationale de la protection des données personnelles » pour que soit constitué l’OLN ! L’affaire Qosmos avait été déclenchée, antérieurement d'ailleurs (en juillet 2012), par une constitution de plainte conjointe contre la société Qosmos par la Ligue des droits de l’homme et la Fédération internationale des droits de l'homme ; elles accusaient cette société « d'avoir fourni les moyens d'espionnage sur Internet à des entreprises ayant des contrats avec les dictatures de Syrie et de Libye ». Une plainte pour « dénonciation calomnieuse »  été  déposée, en retour, par Qosmos  le 3 septembre 2012. Festina lente ! L'affaire est devenue sérieuse en avril 2014, lorsque des juges du Pôle « crime contre l'humanité » (Diable !) ont été désignés pour traiter cette affaire.

Je n'entrerai pas dans le détail de tout cela qu’on retrouvera dans l'article exhaustif de J. Hourdeaux déjà cité, mais l'histoire est, à d’autres aspects, fort intéressante. C'est, au fond et surtout, d’abord celle de la réussite scientifique et technologique exemplaire d'une « start-up » française, aventure industrielle dont on ne cesse pas de souhaiter l'émergence et le succès. Je ne sais pas quel sera le sort de cette plainte ; de toute façon, vu la rapidité de la justice française, on peut s'attendre à ce que l'affaire soit jugée dans cinq ou six ans (compte tenu des appels qui ne manqueront pas d'être faits de part et d'autre,  quelle que soit l'issue en première instance), mais je voudrais me borner à trois remarques très générales sur le fond même du problème.

La première remarque est que la France encourage, depuis une décennie et sous tous les gouvernements, ce type de recherche où nous avons des succès que nous ne rencontrons guère ailleurs ! Des sociétés comme Qosmos ou Amesys (une société opérant dans le même domaine) sont concernées. Un mot sur l’une et l’autre : Qosmos est une « start up » française (« made in France ») de l'informatique créée en 2001, spécialisée dans la création des éléments logiciels d'analyse de données de l’internet. Elle a réalisé 13,8 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2012 avec 30% de croissance. L’entreprise compte aujourd’hui une centaine de salariés. Basée à Paris, Qosmos a des bureaux aux Etats-Unis dans la Silicon Valley, à Singapour et à Londres. La stratégie de l’entreprise est que l’économie numérique ne peut se passer d’une compréhension détaillée et en temps réel des informations qui circulent sur les réseaux.

Amesys est une société, française elle aussi, fondée en 1979 et opérant dans le même domaine  (services en ingénierie informatique). Elle s'adresse principalement aux marchés de la défense et de l'aéronautique, des télécoms, de la sécurité et de la micro-électronique. Ses 900 employés sont répartis dans toute la France (Aix-en-Provence, Paris, Toulouse, Grenoble, Sophia Antipolis) ainsi qu'à l'étranger. Amesys est intégrée au groupe Bull depuis 2010.

Ces sociétés françaises ont été logiquement encouragées par l'État avec des financements sous des formes diverses. Le Fonds Stratégique d’Investissement (FSI), créé par l’Etat français fin 2008, a permis à Amesys d'entrer dans le capital de Bull (dont elle est devenue une filiale) et le FSI a également permis d'apporter 10 millions d'euros à Qosmos, soit la moitié de la levée de fonds opérée en septembre 2011. Il est parfaitement clair et même évident qu'il peut y avoir des utilisations des productions de ces sociétés par des Etats et donc, de ce fait même, des Etats qui ne sont pas nécessairement respectueux des droits de l'homme. Mais il en est de même, par ailleurs, de toute notre industrie d'armement qui n'est pas davantage sourcilleuse dans la vente de ses produits. Or nous nous flattons de cette production et de notre place dans ce type de commerce : en 2012, la France était le troisième exportateur d’armes au monde, avec un revenu de 3,5 milliards d’euros. Depuis 2008, la France a même gagné une place et nos exportations ont progressé de 12,9%. Faudrait savoir ! Je ne me souviens pas avoir entendu parler de protestation de la Ligue des droits de l’homme sur ce point. François Hollande, si attaché à Tulle dont la production d’armes est une ressource majeure, en aurait sûrement entendu parler et aurait veillé au grain !

Il faudrait tout de même être un petit peu logique ; la solution simple serait de classer Qosmos ou Amesys comme des industries stratégiques et, de ce fait, de mettre au panier les plaintes de la Ligue des droits de l'homme (ou assimilés), sans faire perdre leur temps à des magistrats qui ont sans doute mieux à faire. Notre justice est si lente aussi du fait qu’elle est encombrée d'affaires stupides, qui ne devraient jamais aboutir à procédure et prendre directement le chemin de la poubelle. Je suis bien placé pour le savoir ayant été, dans les dernières années, concerné par des plaintes de cet acabit qui ont certes fini de cette façon, mais après avoir fait perdre trois ou quatre ans à des magistrats et plus globalement à la justice. Voilà une des réformes simples et indispensables que devrait opérer notre système judiciaire et qui nous ferait faire de sensibles économies !

Le deuxième point est l'orientation délibérée et volontariste de notre recherche vers des secteurs qui sont jugésimportants pour notre développement industriel endogène (le fameux « made in France » si cher au bel Arnaud). On essaye manifestement de faire des efforts en ce sens et la politique de la Gauche, on l’a vu, est à peu près la même que celle de la Droite pour ce qui concerne les domaines de recherche et le développement de l’innovation et de la modernité scientifique et technologique. Or, pour s’en tenir au plus récent état de la question, il suffit de consulter le document publié par le gouvernement français dans le site du ministère de Montebourg pour constater que les sociétés comme Qosmos ou Alesys sont sur des créneaux de recherche et de développement jugés ESSENTIELS et PRIORITAIRES.

Elles entrent, sans le moindre doute, sous des rubriques majeures, dont on ne regrette que les dénominations anglo-américaines, un peu étonnantes de part d’un ministre si épris du « fabriqué en France ». Je pense ici en particulier au projet 51 intitulé « Big Data », au 52 « Cloud Computing » ou au 53 « E-learning ». À lire ces titres, on se demande comment nous pourrions inventer quoi que ce soit dans ces domaines si nous ne sommes même pas capables de leur trouver des noms français, ce qui mettra assurément en fureur, une fois de plus, nos amis québécois ! Ces domaines de recherche et développement, jugés prioritaires et essentiels sont exactement ceux où opèrent ces sociétés start-ups françaises, à qui les mabouls de l’OLN s’amusent à chercher des poux dans la tête, ce qui risque d’avoir pour elles et le millier de chercheurs et de techniciens qu’elles emploient les plus  graves conséquences, comme on peut déjà le commencer à le constater !

On finit même par se demander si l’un des membres cachés de l’OLN ne serait pas la CIA, car ces projets finiront par tomber dans l’escarcelle des start ups américaines qui opèrent dans les mêmes domaines sans subir les foudres d’un OLN américain. On se souvient des rumeurs qui couraient à propos de « Reporters sans frontières » au bon temps de l’ancien trotskiste Robert Ménard dont on a vu la curieuse évolution ultérieure qui s’est achevée à la mairie de Béziers ! Sur ce point on peut juger un peu étonnant que cette plainte contre Qosmos, si insignifiante qu’elle soit, ait attiré l’attention du Wall Street Journal qui lui  a consacré un article ! Après tout Qosmos n’a qu’à gagner la Silicon Valley pour qu’on la laisse tranquille !

L'histoire précise de Qosmos est, à cet égard, une illustration parfaite. Qosmos végète jusqu’à 2004-2005, quoiqu'elle dispose des techniques les plus brillantes et les plus avancées ; elle commence même à perdre de l'argent et ne remontera la pente qu’en mettant fin à sa phase universitaire, comme le note à juste titre l'article de Mediapart. Le démarrage fulgurant de la société se fait lorsque des Etats (le plus souvent d'ailleurs à travers des sociétés intermédiaires) vont s’intéresser à ses techniques de traitement et d'extraction et de traitement d'information, comme aussi des sociétés, à l'activité plus honorable mais aux moyens infiniment moindres, du genre de Médiamétrie. À partir de 2010-2011 le démarrage de Qosmos va être foudroyant, mais il est évident que les start ups de ce genre ne vont pas s'intéresser de trop près à leurs clients et à l’usage qui est fait de leurs produits. Elles n'ont sans doute pas d’ailleurs de contacts directs, car bien entendu la Syrie ou la Libye ne sont pas assez naïves pour ne pas mettre des fusibles qu'ils soient technologiques… ou politiques (comme on a pu le voir ici même!). Ici comme ailleurs, on ne fait pas d'omelettes sans des œufs et la lutte commune contre le terrorisme est un parapluie bien commode pour tout le monde, Bachar El Assad, Khadafi, la NSA, les services français et… Qosmos !

La troisième et dernière remarque découle des précédentes et surtout de la deuxième. On a vu que la Droite comme la Gauche ont eu et ont encore, dans ce domaine et pour ces questions, les mêmes comportements, tout à fait logiques et raisonnables en soi d’ailleurs ! Elles partagent hélas aussi l’aberration voire la stupidité du comportement national global en matière scientifique, totalement contradictoire.

Je ne puis sur ce point que renvoyer à quelques chapitres que je consacre à ces questions dans mon livre récent : CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne (Paris, l’Harmattan, 2013).
Depuis des décennies, on fait des efforts constants pour renouveler, dans ses finalités comme dans ses structures et son fonctionnement, la recherche scientifique française (Quelques exemples parmi les plus récents comme sous Sarkozy l’ANR, l’AERES ou le Fonds Stratégique d'Investissement, soit, sous Hollande, par exemple, les fameux 34 projets du dernier Plan). Mais, en même temps, on maintient tels quels, sans y toucher en quoi que ce soit, les Etablissements Publics Scientifiques et Techniques (les EPST), dont le CNRS est à la fois le meilleur et le pire exemple avec sa structure et son fonctionnement staliniens.

Deux ou trois chiffres suffisent à vous éclairer :
CNRS 2012 . Ce que ça coûte
34.000 employés dont 25.505 statutaires (11.415 chercheurs et 14.090 ITA - « ingénieurs-sic », technicien et administratifs - ; le CNRS a échappé à la RGPP et on continue à y créer des postes – 940 en 2012 !) ; 75.000 fonctionnaires dans l’ensemble de nos EPST.  
Budget du CNRS : 3,3 milliards.
CNRS 2012. Ce que ça rapporte : « Licences et brevets » : 16,48 millions !
(Source : R. Chaudenson, 2013  pp. 145-157). MDR !

La seule solution logique aurait été, depuis longtemps, de supprimer le CNRS, comme l’ont fait les Russes et les Chinois auxquels nous avions emprunté ce modèle stalinien. C’était le rêve secret de Claude Allègre lorsqu'il était ministre, mais son ami de trente ans, L. Jospin, ne l’a pas permis. Et, faut-il l’ajouter, il n’y a aucun moyen de contraindre un chercheur du CNRS à s’intégrer à un programme de recherche pourtant jugé prioritaire ou essentiel, s’il veut continuer à s’occuper de ses petites affaires et fait ponctuellement sur elles, tous les deux ans, le petit rapport d’activité qui est la seule chose qu’on peut exiger de sa part. Créer et financer par l'ANR ou tel ou tel plan 34 programmes de recherches ne fait que légitimer qu'il reste chez lui à faire son jardin !

jeudi 8 mai 2014

De Mariani à Snowden


Dans un « tweet », vivement critiqué par la gauche, mercredi 7 mai, le vice-président de l'UMP, Thierry Mariani, affirme que l'enlèvement de deux cent cinquante jeunes Nigérianes par Boko Haram, qui menace de les vendre comme « esclaves », doit déculpabiliser l'Occident quant à l'esclavage. En voici le texte : « L'enlèvement par la secte Boko Haram rappelle que l'Afrique n'a pas attendu l'Occident pour pratiquer l'esclavage # Déculpabilisation». Devant le tollé, dans un communiqué, Thierry Mariani précise, ce qui devrait sembler évident à quiconque connaît, si peu que ce soit, l’histoire de l’esclavage africain :  « Ma réaction sur Twitter est simplement le rappel d'une vérité historique. En effet, l'esclavage en Afrique est une pratique qui remonte bien avant l'arrivée des Occidentaux. ».

Alors que j'étais fermement décidé à me mettre en vacances de mon blog pour ce 8 mai, voici que, comme souvent, l'actualité me poursuit jusqu'au fond de ma thébaïde et me provoque sur un terrain que je connais bien !

L'affaire de l’enlèvement des collégiennes nigérianes, quoique quasi banale dans cet Etat, a provoqué, après des semaines de silence de nos médias auxquelles ont mis un terme les provocations d’un dirigeant de la secte manifestement bourré de cannabis, un flot de sottises qui me semble encore pire que ce qu'on peut entendre d'habitude. Il est vrai que j'ai eu la faiblesse, ce matin d’entendre sinon d'écouter RMC, la radio des « bignoles » où le « Président Maillot » (… président de je ne sais quoi après sa funeste aventure de Nouvelles Frontières) et la marchande à la sauvette qui n'est là que pour faire la promotion de son commerce de cigarette électronique, se soient disputés l'honneur de dire la plus grosse bêtise sur l'affaire, le tout pour 250 euros par séance (plus les frais !).

J’avais auparavant entendu notre ministre de la défense, Monsieur Le Drian qui (le pauvre, on venait juste, le jour même, de lui déquiller un légionnaire au Nord Mali !) avait eu la sagesse de se montrer plus discret sur la nature et le caractère de l'intervention que nous envisageons dans ce pays, dont on semble oublier quelquefois la surface (près de deux fois la France)  et la population (170 millions de Nigérians à la louche !). La seule chance de ce malheureux pays, aux immenses richesses naturelles dont les profits quittent le pays, est qu'il a un président qui s'appelle Goodluck (= « bonne chance » en anglais pour ceux qui ne sont pas familiers de cette langue) qui envisage avec beaucoup d'optimisme sa prochaine réélection. L’Etat regroupe pour son malheur des Haoussas (musulmans) et des Yorubas (Chrétiens : catholiques, évangélistes, etc.) qui ne s’entendent guère, les premiers ayant instauré la charia dans leurs zones. De là des conflits qui tournent souvent aux massacrPour en revenir au « tweet » de M. Mariani, il a déclenché une fureur de toute la gauche qui tient surtout à ce que les Français, s’ils ignorent la géographie ne connaissent pas davantage l'histoire. Je pense que la réaction de Monsieur Mariani (que je ne connais pas et pour lequel je n'ai pas la moindre sympathie par ailleurs) a été suscitée par les débats qui, il y a quelque temps encore, ont marqué la « repentance »  de l'esclavage colonial français. La moindre connaissance de l'histoire de l'esclavage montre pourtant, et sur ce point Monsieur Mariani a parfaitement raison, que l'esclavage existait en Afrique bien avant que le premier européen y mette le pied, qu'il y ait été longtemps avant organisé et « industrialisé » en quelque sorte par les Arabes. Lorsque les Européens sont arrivés bien plus tard encore, ils n'ont eu qu'à s'inscrire, avec la complicité des Africains, dans ce système commercial qui existait et fonctionnait bien avant leur venue.

Il faudrait rajouter que cet esclavage existe encore à l'état de traces dans bon nombre de pays (dont le Mali d'ailleurs) et qu'il n'a été que très récemment supprimé, en principe au moins, dans d'autres Etats comme la Mauritanie ; les émirats moyen-orientaux lui ont donné des formes nouvelles, dont la plus et la plus courante est d'exploiter comme des esclaves les travailleurs venus de l'Asie, en leur retirant leurs passeports pour prévenir toute tentative de fuite. Monsieur Mariani, sur le fond, a donc parfaitement raison.

Venons-en maintenant à mon étrange titre ; la transition est facile puisque, on l’a vu récemment, un des dirigeants de cette secte affirmait qu'on avait enlevé ces 250 élèves pour les donner comme épouses à certains de ses sbires ou pour les vendre comme esclaves.  À titre indicatif, pour ceux mes lecteurs qui seraient intéressés, le tarif s'établit entre 10 et 15 dollars par tête ! Il y a probablement là un des modes d'alimentation du circuit international  de la prostitution nigériane, tant en Amérique du Nord qu'en Europe car ce circuit est extrêmement actif.

La stupidité en la circonstance est de s’imaginer s'imaginait que les 200 ou 220 jeunes filles (entre 10 et 15 ans) sont réunies en colonie de vacances quelque part au Nigéria ; les intervenants de nos radios et télés sont assez stupides pour imaginer qu'il est impossible de les garder quelque part ensemble, ne serait-ce que pour des problèmes d'alimentation, surtout en eau, la saison sèche ayant commencé là-bas ; les propos qu'on entend sur nos médias sont en général totalement inconsidérés, quand ils ne sont pas parfaitement stupides. Notre ministre de la défense a la sagesse et la prudence de ne pas s'avancer sur ce terrain. Il laisse entendre que l’intervention française serait surtout celle de nos services secrets et de leurs grandes oreilles qui sont en mesure de surprendre les conversations téléphoniques des portables des dirigeants ou des intermédiaires de Boko Haram. Cela ne peut pas conduire à grand-chose vu les conditions locales, mais cela permet, une fois de plus, les rodomontades ministérielles et des simulacres d'interventions.

Curieusement, ce rôle de nos services secrets dans les écoutes et les interceptions de communications est souligné, au moment même où est venue sur le tapis, avec l’affaire Qosmos, l'idée saugrenue de moraliser notre industrie de pointe en ce domaine, alors que c'est une des rares domaines technologique modernes, dans lesquelles nous avons pourtant quelques résultats et qui est inscrit dans les programmes d'avenir que l’Etat promeut, soutient et finance.

Mais je suis déjà bien long et j'en parlerai une autre fois.

samedi 16 novembre 2013

La loi Taubira-Delannon (2001) : des dangers de l'ignorance et de la mauvaise foi


Avant de revenir sur mon blog "Taubira-ti ? Taubira-ti pas ?" dont plusieurs indigents commentaires montrent qu'il n'a pas été compris (J'y pose, en effet, non pas la question du racisme, mais celle de savoir pourquoi seule C. Taubira est l'objet de telles attaques), je voudrais évoquer la très discutable "Loi Taubira-Delannon" qui a fait, bien à tort, sa gloire et sa fortune politiques.

Rappelons-en ici le point majeur : « La République Française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que dans l’océan Indien d’une part et l’esclavage d’autre part [...] perpétrés à partir du XVe siècle contre des populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité ».
Cet extrait contient plusieurs erreurs ou approximations qu’on aurait dû éviter dans un texte si important, le législateur étant réputé, selon le poncif juridique bien connu, pour « sa grande sagesse ».

Les textes de lois sont préalablement soumis à des juristes (Il y a, en outre, une Commission des lois) ; il n’aurait pas été mauvais non plus de faire lire le projet par un véritable historien, car C. Taubira-Delannon n’était pas encore historienne à cette époque, faute d’avoir déjà publié son livre L’Esclavage raconté à ma fille .

Un point de détail historique contemporain.

La date de la commémoration a été fixée au 10 mai. La chose a été décidée et annoncée par Jacques Chirac.
« Avez-vous un texte ? » disait, avant tout débat, le grand Fustel de Coulanges. La loi en cause apparaît dans tous les documents officiels sous la référence « 2001-434 du 21 mai 2001 », la version « consolidée » étant du 23 mai 2001, publiée dans le Journal Officiel de la République Française du 23 mai 2001. Entre décembre 1998 et le 23 mai 2001, on relève une foule de dates pour les lectures du texte, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. Contre toute attente, on a donc pris le temps de la réflexion ! Le 10 mai est le jour du vote du Sénat, en seconde lecture, donc de l’adoption finale du texte. Soit !

Je ne sais pas quel est le véritable motif du choix final du 10 mai (date qui, par ailleurs, a été refusée par certains protagonistes de l’affaire). Je me demande cependant si ce choix, discutable, n’a pas été commandé par le seul souci, tortueux mais probable, de faire passer au second plan la commémoration du 10 mai 1981, arrivée de la Gauche française au pouvoir !

Retenir la date anniversaire du décret d’abolition lui-même m’aurait semblé le choix le plus logique, le plus symbolique et le moins contestable. Si certains ont fait le calcul que je suppose, ils ont parfaitement réussi, car le 10 mai 2006, le vingt-cinquième anniversaire de la victoire historique de la Gauche aux présidentielles a été totalement oublié, même (ou surtout...) à gauche ! J’ajoute qu’il en a été de même le 10 mai 2007. L’idée n’était donc pas mauvaise.

Revenons au texte, car il comporte plusieurs bizarreries, absurdités ou scandales.

La première bizarrerie est une forme de confusion, générale et permanente, entre la traite négrière et l’esclavage. L’esclavage a existé bien avant la traite négrière et, rappelons-le, les dates de leurs abolitions respectives sont très différentes. La traite est abolie et surtout interdite en 1815 ; l’esclavage le sera bien, plus tard et à des dates différentes selon les colonisations (1835 pour les colonies de la Couronne Britannique, 1848 pour la France, 1863 pour les colonies hollandaises, etc.). On sait assez que l’esclavage existe encore dans quelques régions du monde, dont le XVIe arrondissement de Paris où résident nombre de diplomates étrangers.

La deuxième bizarrerie est sémantique et historique ; l’usage du mot « reconnaît » dans le texte me semble impliquer, de la part de la République française, l’acceptation d’une responsabilité étatique spécifique. On « reconnaît » qu’on a commis une faute ; en revanche, on admet, on proclame, on souligne, on dénonce, etc. une faute d’autrui. Je ne vois donc pas bien comment la France peut reconnaître des faits liés à l’esclavage et à la traite « à partir de XVe siècle », c’est-à-dire bien antérieurement à la colonisation française dans la zone antillo-guyanaise, où elle n’a commencé, en fait, qu’au XVIIe siècle.

Des Antillaio-Guyanais devraient tout de même connaître un peu l’histoire de leurs pays, même si les méchants Français de souche ont tenté de la leur dissimuler. L’arrivée des premiers esclaves africains a été précédée, en outre, par une période où l’on a tenté d’utiliser des « engagés » blancs, des Français en général, ce que permettaient la misère et la surpopulation de la France du XVIIe siècle. La simple lecture de la belle thèse d’un historien antillais, J. Petitjean-Roget (« La société d’habitation à la Martinique : un demi-siècle de formation, 1634-1685 », 1980) aurait évité pareille bévue. Je donne ces références pour l’information des membres du « Comité », qui me semblent singulièrement manquer de lectures historiques ; c’est sans doute la raison pour laquelle ils demandent avec tant d’insistance la mise en oeuvre de recherches dans ce domaine !

Troisième bizarrerie, l’allusion aux Amérindiens. On ne voit guère ce que vise le texte de la loi, car les Caraïbes (aux Antilles) ou les Amérindiens (en Guyane) n’ont jamais été réduits collectivement en esclavage. On retrouve, en fait, ici une certaines obsession antillaise de l’ascendance caraïbe. Insoutenable au plan historique, une telle référence est curieuse quand il s’agit de "crimes contre l’humanité", car le traitement infligé, en leur temps, par les envahisseurs caraïbes aux Arawaks, qui étaient dans ces îles avant eux, n’a pas été des plus humains. Il en est résulté une curiosité linguistique qu’ont signalée longtemps tous les manuels de sciences du langage. Les femmes arawaks qui, à la différence de leurs conjoints, n’avaient pas été massacrées par les envahisseurs caraïbes, mais épargnées pour la distraction et la reproduction, ont conservé leur langue arawak, tout en apprenant, bien entendu, le parler caraïbe de leurs nouveaux maîtres. Au cours des siècles, elles ont transmis leur idiome arawak d’origine, mais seulement à leurs filles. Comme il n’y a plus guère de Caraïbes aujourd’hui, sauf à la Dominique, cette singularité a dû disparaître..

Une quatrième anomalie tient à l’évocation de l’océan Indien. Comme la proposition de loi avait été aussi introduite, le 22 décembre 1998, par trois élus de la Réunion (Huguette Bello, Elie Hoareau et Claude Hoarau), on ne pouvait pas évoquer, comme on le fait toujours, la seule « traite transatlantique » vers la zone antillo-guyanaise. On a donc ajouté « la traite dans l’océan Indien », sans prendre garde, une fois de plus, à l’histoire. En effet, dans cette zone, la traite vers les colonies françaises (les archipels des Mascareignes et des Seychelles), qu’a étudiée J-M Filliot dans sa thèse de 1974 (mais tout ce beau monde ignore bien entendu jusqu’à l’existence de cette étude), est un phénomène, dont l’ampleur est ridiculement marginale par rapport à la traite orientale opérée par les Arabes, dans ce même océan, des siècles durant. Les auteurs de ce texte et leurs conseillers ignoraient sans doute ce menu détail ; ils visent donc, mais sans le savoir, la traite arabe, à partir de l’Afrique de l’Est dont on estime (nous y reviendrons) qu’elle a concerné 15 à 17 millions d’esclaves africains (soit sans doute au moins cent fois plus que la traite vers les colonies françaises de cette même zone).

Ce point nous amène à ce qui est le vrai scandale historique d’un tel texte, où se mêlent sans doute ignorance, mauvaise foi et calcul, sans que je sois en mesure d’établir les proportions de ce sinistre mélange. On le perçoit déjà puisque, si l’on s’en tient à la lettre du texte, la République Française, bonne fille mais un peu imprudente et ignorante, assume aussi, du fait de cette rédaction, la responsabilité de la traite afro-arabe dans l’océan Indien. Pire encore, on lui pose sur la tête, dont tout ce qui précède indique qu’elle est petite, le vaste chapeau de l’ensemble de la « traite transatlantique ».

En effet, au XVIe siècle, la traite transatlantique n’est nullement, au départ, le fait des Français qui n’ont pas de colonies ailleurs qu’en Nouvelle France (c'est-à-dire en Amérique du Nord); il suffit de constater le caractère nettement ibérique de tous les « mots de la traite » pour s’en convaincre. Si les précurseurs sont les Portugais et les Espagnols, au XVIIIe siècle (la grande époque), la plupart des pays européens participent à ce commerce des esclaves.

Pour l’instruction des membres du « Comité » et pour qu’ils comprennent enfin le fonctionnement de la traite dans le Golfe de Guinée, je leur recommanderai volontiers la lecture du « Journal de L.F. Römer » qu’a traduit et publié M. Dige-Hen (Paris, l’Harmattan, 1989). Römer est un « traitant » danois (et non français) et son récit est un excellent témoignage sur la traite de la côte occidentale d’Afrique. Les Danois qui, avec d’autres peuples non colonisateurs, donnent volontiers aujourd’hui des leçons d’humanité, ont oublié que certains d’entre eux ont trempé dans ce commerce, comme aussi les Suédois, dont la colonie de Saint-Barthélemy fut un moment très active dans ce domaine.

Lire le récit de Römer aurait sans doute permis à C. Taubira-Delannon de se faire une idée plus exacte de la traite et surtout de comprendre qu’il est évidemment impossible de faire porter aux SEULS européens la responsabilité de ce commerce et donc, pour une bonne part de l’esclavage européen colonial, qui n’aurait jamais pu être mis en place sans la logistique efficace de la traite « intra-africaine » qui fonctionnait depuis des siècles, mise en place et organisée par les Africains et les Arabes, bien avant la venue des européens.

lundi 1 juillet 2013

Gogos à gogo à Gorée

Savez-vous quel est le point commun entre François Hollande et Barak Obama ?
 - Ils sont l'un et l'autre les présidents de deux des principaux Etats du monde? Pas du tout, vous n'y êtes pas !
 - Ils participent au G8 ? Au G 20 et autres fariboles de la même farine ? Que nenni !
Allez, vous le donnerai-je en mille que vous ne trouveriez pas !

Ils viennent d'entrer, l'un et l'autre, dans l'innombrable kyrielle de gogos qu'on a amenés à Gorée (île minuscule au large de Dakar) pour y visiter la "Maison des esclaves" qui est l'une des fumisteries les plus réussies de l'histoire africaine. Ils n'ont pas à en rougir car les ont précédés en ces lieux Jimmy Carter, Bill Clinton (et Hillary), Georges Bush, le Pape Jean-Paul II et bien d'autres!

Pour ce qui concerne le président Obama, je serai indulgent. Chacun sait que, pour les Américains, le reste du monde n'existe à peu près pas et son histoire moins encore. En plus, il a dû profiter de l'occasion pour se dire qu'il pourrait, du même coup, aller aux obsèques de ce pauvre Mandela et que ça lui éviterait un voyage transatlantique. Bizarrement on ne lui a même pas permis d'aller le saluer sur son lit de souffrances et il est toujours vivant car la CIA n'a pas jugé bon d'épargner un nouveau voyage au président en mettant un terme opportun aux jours de ce pauvre Nelson.

A Soweto, par calcul ou ignorance (je penche plutôt pour la seconde hypothèse), les conseillers d'Obama (à moins que ce ne soit ses "gagmen") lui ont évité le choix difficile entre le xhosa et le zoulou, en lui faisant dire quelques mots en SWAHILI ! Un peu comme si Kennedy, arrivant à Berlin en 1963, avait dit "Ich bin ein Berliner!"...en russe. En effet, le swahili ne figure pas parmi les onze langues officielles (dont neuf langues africaines) de la RSA ! Il ne s'est trompé, après tout, que de quelques milliers de kilomètres!

Il en est, en revanche, tout autrement pour François Hollande dont j'avais cru comprendre qu'avant de se rendre en Afrique et en particulier au Sénégal, il avait consulté quelques savants africains et sénégalais en particulier (Je ne vise pas Ségolène !). Je pensais, en particulier, qu'il avait pu s'adresser, grâce à l'un de ses conseillers, à Mamadou Diouf, professeur à Columbia et spécialiste de l'histoire coloniale à laquelle il a consacré sa thèse. Cela lui aurait sans doute évité de se rendre à Gorée, essentiellement pour y voir la fameuse "Maison des esclaves".

Hélas pour les plus récents de tous les nobles visiteurs qui ont accompli cette visite obligée, ils n'ont pu y bénéficier du spectacle folklorique qu'y a longtemps offert Monsieur Ndiaye (mort en 2009 ) et qui fut, des décennies durant, le guide officiel de cette maison des esclaves.

J. B. (non pas Jean Baptiste mais Joseph Boubacar) Ndiaye mettait beaucoup de cœur et d'imagination dans cette fonction, offrant non seulement le récit de ce lieu de passage mais y mimant la servitude, brandissant avec émotion des chaînes qu'il rangeait soigneusement une fois la visite terminée. On l'aurait presque pris pour un fugitif échappé aux traites ou oublié sur place, mais il parlait un excellent français et son bagout lui venait, en fait comme pour nombre d'autres anciens combattants, de son passé militaire (il avait, dit-on, servi en Indochine sous Bigeard !). Mieux encore, il avait même récemment publié un livre, Il fut un jour à Gorée (2006), où il narre évidemment les mêmes histoires.

La maison des esclaves a incontestablement perdu beaucoup avec la disparition de ce personnage qui, lors de la visite de notre président eut même les honneurs de Canal + et du "Grand Journal" de M. Denisot!

Cette fameuse maison, objet de toutes les curiosités, a été, avec quelque imprudence, classée au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, qui en propose même une visite « virtuelle" sur internet (dakar.unesco.org/gore). L’UNESCO a joué un rôle très important dans la promotion de ce lieu dit "de mémoire", avec l’aide la fondation "France Libertés" de Danielle Mitterrand. Elle est en effet une étape majeure de la « Route des esclaves », entreprise idéologico-touristique lancée en 1997-1998, et visant à être comparable à la fameuse « Route de la soie ».

Le pot aux roses a toutefois été révélé dès 1996 et l'histoire mérite d'être narrée dans son détail, car il est peu connu, voire caché, et on va voir pourquoi.

Les faits sont établis désormais de façon sûre. Cette maison, contrairement à ce qu’on affirme, n’a nuent été construite au XVIIe siècle par les Hollandais, mais vers 1777-1780 par Anne Colas Pépin, une « signare » ( du portugais senhora,; le mot désigne une jeune femme métisse née de l'union d'une Portugais et d'une femme africaine).

Le pire n’est toutefois pas là. Deux chercheurs de l’IFAN (ancien Institut Français d’Afrique Noire, devenu avec une réinterprétation de sigle, dont la décolonisation offre d’autres exemples, l’Institut Fondamental d’Afrique Noire), Abdoulaye Camara et J.R. De Benoist, auteurs, dans la suite, d'une Histoire de Gorée, publient un article qui établit les faits ci-dessus évoqués et précise même que l’ancienne maison a été détruite depuis la dernière guerre.

Manque de chance, par hasard, les conclusions de ces deux chercheurs sont reprises par le journal Le Monde en décembre 1996. Scandale à Dakar ; Sud Quotidien titre « « Le Monde » renie l’historie de Gorée »! Un ministre historien affirme que « l’histoire de Gorée n’a jamais été remise en question ». Très vite, le ton monte ; on parle naturellement de « révisionnisme » et le débat, de mineur, devient une affaire d’Etat. Fort heureusement, si le Père De Benoist est français, A. Camara est sénégalais, ce qui évite la curée antiraciste et anticolonialiste !

Il est vrai que le moment est peu favorable pour rétablir les faits, puisque c’est précisément celui où, comme on l'a vu, l’UNESCO lance son projet sur « la route des esclaves », dont Gorée est une étape essentielle. Ce haut lieu du tourisme sénégalais reçoit, en moyenne dans l'année, 500 visiteurs par jour et fait marcher dans l'île un petit commerce, qui est à peu près la seule activité de l'île. En effet, Gorée ne peut guère compter sur la survie de la fantomatique « Université des mutants » que Roger Garaudy et L.S. Senghor y ont naguère installée !

Abdoulaye Camara, convoqué devant ses autorités de tutelle, se défend comme il peut et affirme « Je ne suis pas un révisionniste ». Rien n’y fait ; la réprobation est aussi violente qu’unanime, en particulier dans la presse. Le « guide », Boubacar Ndiaye n’y va pas de main morte et déclare : "A côté des négriers, les nazis étaient des enfants de choeur".

Condamnations officielles, lynchage médiatique des coupables, injures, etc., l’IFAN organise, à Saint-Louis du Sénégal, un contre-feu sous la forme d’un séminaire national qui se tient, les 7 et 8 avril 1997, sur le thème « Gorée et la traite transatlantique : mythes et réalités ». Le thème comme le moment semblent bien choisis pour ouvrir un débat scientifique, mais le véritable objet est, en réalité, de contraindre les deux chercheurs à faire publiquement amende honorable. Une phrase du rapport final rédigé par un professeur de l’Université de Dakar a le mérite de la clarté, même si elle étonne sous la plume d’un historien : « Nous sommes donc réunis pour interroger l’Histoire […], non à partir d’une position épistémologique privilégiée, non par amour de la Science et de la Connaissance, mais à partir de notre présent qui est aussi - et qui est essentiellement en l’espèce - la place de Gorée dans notre économie symbolique la plus profonde ». Voilà une formule qui aurait pu plaire, en d’autres temps et lieux, à Jdanov ou à Béria.

Jean Luc Angrand, issu lui-même d’une famille de « signares », publiera en 2006 Céleste ou le temps des signares. Il y confirme qu'il n'y a jamais eu d'esclaves dans la "Maison des esclaves". Cet ouvrage a reçu en décembre 2006 le Prix Robert Cornevin de l'Académie des sciences d'Outre-mer, mais peut-être est-ce un signe de plus de l’existence d’un complot raciste et colonialiste.

Vu la date de construction de ce petit bâtiment, il est donc peu probable qu'on y ait embarqué, comme le prétendait Joseph Boubacar Ndiaye, des millions d'esclaves ! Un autre obstacle, plus évident et moins contestable, est celui de la taille même de cette maison, somme toute modeste, car la structure des appartements et des pièces de l'étage montrent qu'elles n'étaient évidemment pas destinée aux esclaves, mais aux habitants permanents de cette demeure. Les quelques pièces du rez-de-chaussée ne pouvaient donc guère accueillir, comme on le raconte, des dizaines voire des centaines d'esclaves. Les propriétaires d'ailleurs se livraient, semble-t-il, davantage au commerce de la gomme arabique de l'ivoire et de l'or qu'à celui du bois d'ébène !

Le mieux est toutefois assurément la célèbre porte qui, sur l'arrière du bâtiment, donne sur l'océan et qui était l'objet et le théâtre des trémolos de Monsieur Ndiaye ; il y racontait aux visiteurs qu'auraient passé par là les centaines de milliers d'esclaves qu'on embarquait pour les Isles et l'Amérique. La chose est peu vraisemblable, si grande que fut la conviction du narrateur, quand on voit les dimensions très modestes de cette ouverture et surtout l'aspect peu engageant de la côte rocheuse qui ne permettait guère l'accostage des navires négriers. Il est certain que J.B. Ndiaye était la principale attraction du lieu ; comme je n'y suis pas retourné depuis sa mort, je ne puis guère dire qui l'a remplacé et si ses successeurs déploient, dans cette activité narrative, le même talent que lui.

Je crois en tout cas qu'on aurait pu épargner à ces deux derniers présidents, par ailleurs fort occupés à sauver le monde, la visite de ce lieu qui n'est, somme toute, qu'un piège à gogos.

vendredi 17 mai 2013

Esclavage : la "réparation foncière"


Pour vous éviter un retour en arrière et le trouble causé dans mon blog par la conférence de presse présidentielle, je reproduis ici les dernières lignes de mon post  sur lequel j'avais promis des explications.

"J'aurais volontiers conseillé la prudence à Madame Taubira! Celle-ci, dans cette affaire, prône une "politique foncière" pour les descendants d'esclaves. Evoquant les discriminations et le racisme qui sont "les survivances de cette violence", la Ministre de la justice affirme que "nous sommes tous comptables des injustices qui s'entretiennent et se reproduisent, parce qu'elles sont enracinées dans cette période d'esclavage et de colonisation", dans un entretien au JDD (à paraître ; cité dans Atlantico 12/5/13).

La Garde des Sceaux évoque la "confiscation des terres" qui " fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Elle poursuit : "Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres". "En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Sous la réserve que ces propos soient bien ceux de la Garde des sceaux, ma première remarque concerne la phrase suivante : "La confiscation des terres fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Que signifie l'expression "la confiscation des terres" ; terres confisquées à qui, par qui et au profit de qui ? La structure même de la phrase donne à penser qu'il s'agit des terres des esclaves qui, par définition même n'en avait pas ! Quant à la formule qui suit ( " d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier"), elle est évidemment fausse car certains d'entre eux, comme on dit ailleurs, ont "du foin dans leur bottes", comme ce député réunionnais qui a, par l'importance de ses revenus et de son patrimoine, défrayé récemment la chronique métropolitaine.

Le cas d'Haïti, à la période de l’indépendance et dans les décennies qui la suivent immédiatement, est à cet égard intéressant et significatif ; on pouvait, en effet, s'y attendre à une "révolution foncière" et à une distribution aux esclaves libérés des terres devenues disponibles par la mort ou le départ de leurs propriétaires blancs. N'étant pas historien moi-même, je me range sur ces aspects aux côtés d’André-Marcel d’Ans, dont je partage la plupart des points de vue qu’il a exprimés avec talent dans son remarquable ouvrage de 1987, Haïti. Paysage et société, qui, à mon sens, demeure la référence majeure.

Selon cet auteur, on n’assiste alors nullement, dans le pays, à la révolution sociale et en particulier agraire qu’on aurait pu imaginer après la fin de la colonisation française. Ainsi le système plantationnaire, où les Mulâtres (souvent des affranchis donc d'anciens esclaves) ont déjà une large place sociale dès la fin de la période française, puisqu’ils possèdent alors une bonne partie des terres, dans le Sud surtout ; le système est donc maintenu, naturellement à leur profit, par les nouveaux maîtres du pays qui sont portant tous d'anciens esclaves ou leurs descendants.

Toussaint Louverture lui-même, en 1801, prend un décret sur les transactions foncières qui vise à empêcher l’émergence de propriétés petites ou moyennes, de surface inférieure à 50 carreaux (D’Ans, op.cit., 1987 : 179). Il en résulte donc une marginalisation des Noirs, anciens esclaves désormais libres, quand ils ne s’intègrent pas dans un système qu’A.-M. d’Ans n’hésite pas à qualifier de « néo-esclavagiste » et qui  est maintenu au bénéfice des généraux noirs dans le Nord comme à celui des Mulâtres dans le Sud.

Il y a là les premiers signes de la lutte entre Noirs et Mulâtres qui va marquer, tout au long, l’histoire d’Haïti et qui fonde la scission qui, à la suite de l’assassinat de Dessalines par les anciens affranchis, s’opère en octobre 1806, entre le Royaume du Nord d’Henry Christophe qui s’appuie sur les « planteurs militaires » noirs et le Sud tenu par Alexandre Pétion, réputé plus libéral, où dominent les Mulâtres.

Le problème majeur est toutefois, d’abord et surtout, économique. Non seulement la production agro-industrielle de sucre s’est fortement réduite, mais les événements de Saint-Domingue ont, de ce fait même, ouvert le marché sucrier à de nouveaux concurrents, en particulier la Jamaïque et Cuba qui doublent voire triplent leur production, au moment même où en Europe le sucre de betterave prend une place de plus en plus grande.

Les morts de Pétion et de Christophe permettent, pour une vingtaine d’années (1821-1843), l’arrivée au pouvoir de Jean-Pierre Boyer, ancien officier mulâtre comme Pétion. Boyer va non seulement réunifier le pays, mais « envoyer les invétérés traîneurs de sabre de la noblesse christophienne reconquérir la partie orientale –anciennement espagnole – de l’île, où d’ailleurs ces officiers et leurs soudards, firent tout ce qu’il fallait pour rendre le nom d’haïtien définitivement odieux pour les Dominicains » (D’Ans, op.cit., 1987 : 190).

C’est aussi Boyer qui, comme je l'ai déjà montré, négociera avec la France le paiement des 150 millions de francs or (finalement devenus 90) destinés, en principe, à indemniser les colons français que l’indépendance du pays avait dépossédés.

Certains historiens haïtiens, sans toujours bien connaître les conditions et les modalités de cet accord comme de cette négociation, ont fait reproche à Boyer d’avoir signé ce traité, condition indispensable à la reconnaissance et à la sécurité du nouvel Etat. J'ai déjà évoqué cette question et je n'y reviens donc pas. La mauvaise situation d'Haïti tient donc moins à l'indemnité payée à la France (même si elle n'a en rien arrangé les choses!) qu'à la ruine, déjà consommée, de l'économie agro-sucrière.

Madame Taubira ne connaît assurément pas l'histoire sociale et économique d'Haïti ; on ne peut trop lui en faire grief ! En revanche, elle rêve, quand elle déclare à propos des Antilles françaises : "Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres [...]. En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Une telle opération serait sans doute "délicate", mais elle est surtout sans la moindre logique historique et sociale (sauf dans le cadre d'une vraie "révolution agraire"...un peu tardive et peu probable !) ; elle serait en outre et surtout follement coûteuse vu le prix des terrains dans ces départements ultramarins ; rien ne prouve d'ailleurs que les descendants d'esclaves (sans même parler des Domiens de métropole) aient le moindre goût pour la culture de la banane ou de la canne à sucre, ce qui conduirait peut-être à faire venir de nouveaux esclaves !

 

jeudi 16 mai 2013

Les comités pour l'abolition de l'esclavage : incertitudes et bizarreries.


Vous ne l'avez sans doute pas remarqué, car vous avez, fort heureusement pour vous, d'autres centres d'intérêt, mais nous en sommes déjà au troisième Comité pour la mémoire de l'esclavage (2004, 2009, 2013). Dans chacun de ces cas, on a changé la composition (ce qui peut s'expliquer, pour le premier surtout, en raison des nombreuses démissions qui l'ont affecté), mais on a également changé, chaque fois, le nom même de ce comité, ce qui entraîne des problèmes, dans le site actuel, puisque il y est évoqué sous trois sigles différents, sans compter les fautes de frappe qui font que certaines lettres de cet acronyme sont inversées. Passons sur ce détail qui montre pourtant le peu d'attention que notre administration centrale apporte à cette affaire.

En janvier 2004, est créée la première version de ce comité appelé alors "Comité pour la mémoire de l'esclavage" (CPME) ; j'en ai déjà parlé dans un post précédent ; je n'y reviens donc pas.

Un décret du 9 mai 2009 change à la fois le nom de ce comité et sa composition : le CPME devient le CPMHE. Comme toujours, la vraie raison de ce changement n'est pas explicitée, même si elle tient peut-être à l'ajout, peu justifié, du terme "histoire" (on a vu que le premier de ces comités ne comportait pratiquement aucun historien véritable), mais plutôt, me semble-t-il, au fait que l'acronyme CPME correspondait à une quantité d'institutions et d'organismes sans aucun rapport avec l'esclavage. Le décret donne également la liste des douze membres de ce nouveau comité, qui est doté d'un secrétaire général, chargé de mission auprès du Délégué général à l'outre-mer.

La composition de ce comité est également curieuse puisque, si l'on a ajouté le terme "histoire" dans son titre, on n'y trouve guère de vrais historiens de l'esclavage, sinon, et en élargissant le champ d'investigation de l'histoire, Myriam Cottias et Frédéric Régent ; François Durpaire, remarquable surtout par sa coiffure, plus ou moins afro, est bien plutôt spécialiste des États-Unis pour lesquels il se déclare lui-même « consultant pour la télévision et la radio" !

La principale curiosité de ce comité est l'entrée, pour le moins inattendue mais plaisamment paradoxale, de Françoise Vergès (comme présidente s'il vous plait !) ; quoiqu'insolite, un tel choix est des plus heureux puisque, comme je l'ai déjà rappelé, elle descend en ligne directe, par son père, d'une esclavagiste notoire de la Réunion, propriétaire de 128 esclaves affranchis au moment de l'abolition ! Il est inutile d'insister sur le pittoresque de ce choix puisque F. Vergès a été oubliée par le nouveau décret qui propose la troisième version de ce même comité.

En effet, par décret en date du 10 mai 2013, sont nommés pour trois ans quinze membres d'un nouveau comité qui change de composition mais aussi, à nouveau, de nom puisqu'il s'intitule désormais « Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage ». Voici la composition de ce nouveau Comité :

M. Antonio de ALMEIDA MENDES, maître de conférences en histoire. Mme Charlotte de CASTELNAU L’ESTOILE, maître de conférences en histoire. Mme Audrey CELESTINE, maître de conférences en sciences politiques. M. François DURPAIRE, historien. Mme Annie FITTE-DUVAL, maître de conférences en droit public. M. Emmanuel GORDIEN, maître de conférences des universités-praticien hospitalier, vice-président du Comité Marche du 23 mai 1998. M. Gilles DESIRE DIT GOSSET, sous-directeur de l’accès aux archives et de la coordination du réseau service interministériel des Archives de France. M. Jean-Claude JUDITH DE SALINS, conseiller d’honneur de la société internationale des arts plastiques de l’UNESCO. Mme Stéphanie MELYON-REINETTE, consultante en entreprise. Mme Euzhan PALCY, réalisatrice. M. Philippe PICHOT, directeur de l’association Pays du Haut-Doubs, chef de projet « route des abolitions de l’esclavage ». M. Frédéric REGENT, maître de conférences en histoire. Mme Josy ROTEN, professeur d’anglais, responsable de l’association Mémoria. Mme Maboula SOUMAHORO, maître de conférences en lettres et langues.

Le nom du comité change donc une nouvelle fois, sans explication mais cette fois-ci de façon subreptice. Il devient "national" (ne l'était-il donc pas ?) et on y supprime l'initiale de la préposition "pour", ce qui est d'ailleurs l'usage habituel dans les acronymes. Le nombre des membres passe de 12 à 15 et la présidence à Myriam Cottias, Françoise Vergès quittant le comité. Les véritables historiens sont toutefois à peu près toujours aussi absents de ce nouveau Comité, Madame Charlotte de Castelnau L'Etoile et Monsieur Almeida étant les seuls historiens spécialisés à y entrer.

Pour la première fois, ce comité prendra une existence solennelle, avec la cérémonie du 10 mai 2013, honorée d'un important discours du Président de la République et tenue au jardin du Luxembourg, en présence des principales notabilités de l'État dont les présidents du Sénat, de l'Assemblée nationale et la Garde des Sceaux, Madame Taubira dont la présence était doublement symbolique.

Comme je le faisais observer au départ, ces changements successifs de noms entraînent un salmigondis de sigles dans le site officiel du Comité où personne, semble-t-il, n'a pris la peine minimale d'une relecture attentive. Dès lors, que dire du reste ?

Je reviens un instant sur la question de "l'indemnisation de l'esclavage" (idée écartée par François Hollande dans ce discours du 10 mai 2013 au Luxembourg) et sur les disputes prévisibles au sein du CRAN que j'évoquais dans mon précédent post.

La Garde des sceaux, présente aux côtés de F. Hollande, "n'a jamais souhaité s'inscrire" dans le débat sur les demandes de "compensation financière" de l'esclavage présentées, ce même jour, par le président du CRAN, L.-G. Tin.

Au sein même du CRAN, les réactions n'ont pas tardé. Le conseil d'administration a envoyé un communiqué de presse désavouant son président, au sujet des poursuites judiciaires entamées au nom du Conseil contre la Caisse des dépôts, accusée d'avoir tiré profit de la traite négrière.

"Le CRAN rejette totalement cette action qui n'engage que M. Tin et le met en garde sur les conséquences néfastes de sa dérive mégalomaniaque", écrit Madeiro Diallo, le président du conseil d'administration du CRAN. M. Diallo regrette "une gesticulation médiatique" qui a nui à la journée commémorative de l'abolition de l'esclavage et a présenté des excuses au nom du CRAN auprès de ceux qui ont été "blessés par cette mascarade indigne". Samedi, le prédécesseur de L.-G. Tin, Patrick Lozès, s'était lui aussi déclaré inquiet de la "dérive qui consiste à réduire la mémoire de l'esclavage à une transaction matérielle et à des considérations financières".

Bonjour l'ambiance au sein du CRAN !

On n'est pas sorti de l'auberge mémorielle et j'aurais volontiers conseillé la prudence à Madame Taubira! Celle-ci, dans cette affaire, prône une "politique foncière" pour les descendants d'esclaves. Evoquant les discriminations et le racisme qui sont "les survivances de cette violence", la ministre de la justice affirme que "nous sommes tous comptables des injustices qui s'entretiennent et se reproduisent, parce qu'elles sont enracinées dans cette période d'esclavage et de colonisation", dans un entretien au JDD (à paraître ; cité dans Atlantico 12/5/13).

La Garde des Sceaux évoque la "confiscation [ le terme est pour le moins inattendu !] des terres" qui "fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Elle poursuit : "Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres". "En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Si ce sont là les termes exacts des propos de C. Taubira, ils sont, pour le moins, étranges  et je vous dirai demain en quoi !

mercredi 15 mai 2013

Journée de l'esclavage (suite)


 On peut s’interroger, comme je l’ai fait précédemment, sur le choix étrange du 10 mai pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage qu’on confond, généralement et allègrement, avec l’interdiction de la traite négrière. Dans le choix que Jacques Chirac a fait du 10 mai, le but caché était surtout de faire une niche posthume à F. Mitterrand en occultant, définitivement, l’espérait-on, le 10 mai 1981, jour de sa première élection. Objectif largement atteint, Salut l’artiste ! C’est sans doute la seule raison sérieuse de ne pas avoir fait le choix,  aussi évident que logique pourtant, de la date du décret Schoelcher (27 avril 1848). Toutefois, cette logique historique aurait sans doute déclenché des vaguelettes imprévues dans le marigot domien.

Un brin d’histoire et d’anthropologie ultramarines sont ici nécessaires.

Habitués que nous sommes à l’immédiateté de l’information mondiale, nous ne pensons plus qu’au XIXe siècle encore, les nouvelles de Paris mettaient plusieurs mois pour parvenir dans les colonies. De ce fait, la nouvelle du décret Schoelcher (avril 1848) n’est parvenue que quelques mois plus tard, aux Antilles et plus tard encore à la Réunion. Cette île étant la plus lointaine, l’abolition n’y a été proclamée que le 20 décembre 1848 par Sarda-Garriga, qui était arrivé dans l’île le 13 octobre. De ce fait, tous les ultramarins célèbrent la mémoire de l’événement à des dates différentes. Chaque D.O.M. aurait donc naturellement souhaité que sa propre date soit retenue pour l’ensemble des anciennes colonies. Impossible à envisager de ce fait même.

Les D.O.M. ne pouvant donc être que divisés sur le choix d’une date de commémoration, restaient les Domiens de France qui, même si on ne le savait pas, l’étaient tout autant, non  cette fois du fait de leurs origines géographiques et de leur histoire, mais en raison de leurs regroupements politico-idéologiques.

Comme pour l’Islam dit de France, on a tenté le coup de créer une grande association nationale, le « Conseil National des Associations Noires », le C.R.A.N. (ça ne vous rappelle rien ?) qu’on a réuni, en grande pompe, à l’Assemblée Nationale (tout un symbole !) le 26 novembre 2005.

Le but était de couper l’herbe sous le pied à des dizaines de regroupements ethniques incontrôlés, souvent assez anodins, comme le « Collectif DOM », mais parfois potentiellement dangereux comme la « Tribu Ka » (fondée en décembre 2004, pour succéder au Parti Kémite de Kemi Seba et qui s’est illustrée surtout par son antisémitisme). Le C.R.A.N. s’est donné alors comme président un non-Antillais (P. Lozès, pharmacien initialement U.M.P, né au Bénin, où son père fut ministre et qui s’affirma un moment candidat à la présidentielle de 2012), mais les Antillo-Guyanais y eurent, logiquement, une place de choix (L.G. Tin, Martiniquais, S. Pocrain, Guadeloupéen, et... C. Taubira, Guyanaise). Le panachage politique est en camaïeu avec Lozès (U.P.M.), Pocrain (Verts) et Taubira-Delannon (P.S.).

Le C.R.A.N. visait à ratisser large, mais c’est aussi ce qui faisait problème. Le Collectif DOM, toujours présent, réunissait, sous la présidence de P. Karam, présent sur tous les fronts et grand amoureux de la procédure, des personnalités actives et remuantes  comme C. Ribbe et S. Bilé.

Le premier voulait surtout promouvoir ses livres ; cet auteur, mi-guadeloupéen, mi-creusois, normalien et agrégé de philosophie, nourrissait, comme Mazarine, de plus nobles ambitions que celles d’enseigner ; on le vit donc se jucher sur Alexandre Dumas ( Alexandre Dumas,  le dragon de la reine ) pour tirer sur Napoléon ( Le crime de Napoléon ).

Le second, S. Bilé, journaliste (en Martinique un moment) et écrivain ivoirien, ne manque pas d’éclectisme, puisque, après un livre aguichant, La légende du sexe surdimensionné des Noirs  (l’auteur est fort heureusement noir lui-même ce qui le met à l’abri des poursuites !), il  a publié, sans plus de succès toutefois, Noirs dans les camps nazis.

Le Collectif DOM a toujours montré plus de virulence que le C.R.A.N. que C. Ribbe, dans une envolée gaullienne, a qualifié un jour de « quarteron de petits arrivistes d’origine africaine » (Ne serait-ce pas un peu raciste ?) ; le Collectif DOM a surtout multiplié les attaques aussi bien contre ce qu’il regarde comme sa droite (contre Max Gallo d’abord, puis contre O. Pétré-Grenouilleau, historiens estimés, eux) ; l’un et l’autre furent taxés de révisionnisme, avec, dans le second cas, des procédures judiciaire et administrative  rapidement abandonnées devant le tollé unanime des historiens français. Le Collectif DOM s’opposait aussi, sur sa gauche, à ce qu’on pourrait regarder comme les formes extrêmes de ses positions « noiristes » (la « Tribu Ka », dont le « chef » Kemi Seba fut traîné devant les tribunaux par P. Karam).

Bref, ce ne sont là que rivalités dérisoires et ambitions minuscules, la grande question est autre et j’ose la poser ici.

Où et quand faut-il célébrer l’abolition de l’esclavage ?

L’histoire a certes tranché en faveur du Luxembourg (le Jardin, pas le paradis fiscal!) pour le lieu et, pour la date, choisi le 10 mai, même si, comme on l'a vu, on peut douter de la légitimité de tels choix et on devrait au moins s’interroger sur eux.

Aurait-il fallu célébrer l’abolition de l’esclavage à la Bastille, le 10 mai (la date officielle choisie par J. Chirac et entérinée par le C.R.A.N, ce « quarteron de ... (cf. supra) ») ou à la Nation, le 23 mai (en souvenir de la première manifestation du 23 mai 1998 qui, sans être exclusivement domienne ou désormais ultramarine, l’était quand même de façon massive) ?

10 ou 23 mai ? Bastille ou Nation ? Il y a là un dilemme insupportable dont il faut bien sortir.

Puis-je, sans être Antillais ou « d’origine africaine », risquer une suggestion de commencement de début de compromis, tout en sachant bien les risques immenses que je prends.

Gratuitement comme toujours et au nom d'Usbek & Co Consulting, je propose de célébrer désormais l’abolition de l’esclavage à la station de métro Faidherbe-Chaligny (à égale distance, deux stations, de Bastille et de Nation) le 16 mai à minuit (donc à égale distance du 10 et du 26 mai).

Salomon lui-même ne ferait pas mieux non ?