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mardi 17 décembre 2013

« L'HISTEGĖ » UN « TRÉSOR NATIONAL »


La réforme de "l'histégé" en terminale envisagée par Luc Chatel en décembre 2009 avait fait le buzz et la une des médias. Comme on pouvait le prévoir, cette réforme a suscité une réaction et une pétition des professeurs d’histoire, car ce sont eux surtout qui ont pris la tête du mouvement, dans la mesure où ils fréquentent bien plus les médias audiovisuels que leurs obscurs collègues géographes ; ils ont donc pensé, avec bon sens, qu’ils seraient mieux et plus vite entendus. Les promoteurs de l’idée sont Azéma, Kaspi, Stora et Tulard, invités quasi permanents de nos chaînes, de France-Culture aux niaiseries historisantes de Stéphane Bern.
J’ai cru comprendre que « l’idée », si l’on peut appeler ça une idée, est de réduire d’une heure, entre la première et la terminale de la filière S (l’élite ), les enseignements d’histoire et de géographie, en supprimant, du même coup, le caractère obligatoire de ces matières en terminale ; elles seront en option avec un horaire réduit pour les élèves de terminale qui le souhaiteront, mais on alourdira leur horaire en première avec une épreuve de contrôle définitive en fin d’année. Cela participe, comme toujours de façon sournoise, du rétablissement subreptice de la première partie du bac qu’on a supprimée dans le passé. J’ai déjà évoqué ce point et je n’y reviens pas.
On reconnaît là une loi permanente de l’évolution de l’administration française qui finit toujours par rétablir ce qu’elle a précédemment supprimé, comme elle supprime, après un certain temps, ce dont elle avait proclamé, à grand son de trompe, l’absolue nécessité de création. Ces cas sont ceux des IUFM (pour l’éducation nationale) et de la DGCID (pour le ministère des affaires étrangères). Comme disait ma bonne grand’mère "Faire et défaire c’est toujours travailler".
Tout cela appelle trois remarques, outre celle que je viens de formuler et qui concerne le fonctionnement général de nos administrations.
La première tient au mouvement clairement corporatiste de nos plus éminents historiens. Tout le monde se plaint tout le temps que les programmes scolaires sont trop chargés, mais, dès qu’on touche au programme d’une discipline quelconque, en l’allégeant ou en le modifiant à peine, on voit aussitôt se dresser la corporation concernée, qu’il s’agisse du latin, de l’histoire ou de la gymnastique !
Deuxième observation : Ce genre de réaction n'est que l’application spécifique d’une loi plus générale, inscrite au tréfonds de notre identité nationale actuellement en débat : « Toutes les réformes sont toujours souhaitées par tout citoyen français, sauf celles qui le concernent et le touchent directement et personnellement en quoi que ce soit ». La réforme en somme, c’est toujours pour les autres !
Troisième point. Cette affaire montre, une fois de plus, combien nos ministres sont mal conseillés. Personne ne s’avise, en effet, parmi eux de dire que « l’histoire et la géographie » ou, dans le jargon professionnel, « listégé », constituent une étrange spécialité hybride, purement française donc inscrite, par là-même, dans notre identité nationale à défaut de l’être dans nos gènes. Nul autre pays ne songe à rapprocher deux spécialités si totalement différentes et si parfaitement étrangères l'une à l'autre. Bien des formes de géographie spécialisée, de la géographie physique (glaciaire par exemple) à la géographie économique sont plus proches de sciences comme la géologie ou l’économie qui ne sont nullement présentes dans les facultés de lettres et de sciences humaines, où est enseignée l’histoire.
Je ne vais pas faire ici l’histoire du « concept », mais si la rue de Grenelle avait eu la bonne idée de me consulter, j’aurais, stratégiquement, conseillé de séparer d’abord les deux disciplines, à la fois pour diviser l’opposition corporatiste (vieille tactique toujours efficace) et pour régler une question pédagogique bien réelle, tant ces deux disciplines sont différentes.


samedi 16 novembre 2013

La loi Taubira-Delannon (2001) : des dangers de l'ignorance et de la mauvaise foi


Avant de revenir sur mon blog "Taubira-ti ? Taubira-ti pas ?" dont plusieurs indigents commentaires montrent qu'il n'a pas été compris (J'y pose, en effet, non pas la question du racisme, mais celle de savoir pourquoi seule C. Taubira est l'objet de telles attaques), je voudrais évoquer la très discutable "Loi Taubira-Delannon" qui a fait, bien à tort, sa gloire et sa fortune politiques.

Rappelons-en ici le point majeur : « La République Française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que dans l’océan Indien d’une part et l’esclavage d’autre part [...] perpétrés à partir du XVe siècle contre des populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité ».
Cet extrait contient plusieurs erreurs ou approximations qu’on aurait dû éviter dans un texte si important, le législateur étant réputé, selon le poncif juridique bien connu, pour « sa grande sagesse ».

Les textes de lois sont préalablement soumis à des juristes (Il y a, en outre, une Commission des lois) ; il n’aurait pas été mauvais non plus de faire lire le projet par un véritable historien, car C. Taubira-Delannon n’était pas encore historienne à cette époque, faute d’avoir déjà publié son livre L’Esclavage raconté à ma fille .

Un point de détail historique contemporain.

La date de la commémoration a été fixée au 10 mai. La chose a été décidée et annoncée par Jacques Chirac.
« Avez-vous un texte ? » disait, avant tout débat, le grand Fustel de Coulanges. La loi en cause apparaît dans tous les documents officiels sous la référence « 2001-434 du 21 mai 2001 », la version « consolidée » étant du 23 mai 2001, publiée dans le Journal Officiel de la République Française du 23 mai 2001. Entre décembre 1998 et le 23 mai 2001, on relève une foule de dates pour les lectures du texte, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. Contre toute attente, on a donc pris le temps de la réflexion ! Le 10 mai est le jour du vote du Sénat, en seconde lecture, donc de l’adoption finale du texte. Soit !

Je ne sais pas quel est le véritable motif du choix final du 10 mai (date qui, par ailleurs, a été refusée par certains protagonistes de l’affaire). Je me demande cependant si ce choix, discutable, n’a pas été commandé par le seul souci, tortueux mais probable, de faire passer au second plan la commémoration du 10 mai 1981, arrivée de la Gauche française au pouvoir !

Retenir la date anniversaire du décret d’abolition lui-même m’aurait semblé le choix le plus logique, le plus symbolique et le moins contestable. Si certains ont fait le calcul que je suppose, ils ont parfaitement réussi, car le 10 mai 2006, le vingt-cinquième anniversaire de la victoire historique de la Gauche aux présidentielles a été totalement oublié, même (ou surtout...) à gauche ! J’ajoute qu’il en a été de même le 10 mai 2007. L’idée n’était donc pas mauvaise.

Revenons au texte, car il comporte plusieurs bizarreries, absurdités ou scandales.

La première bizarrerie est une forme de confusion, générale et permanente, entre la traite négrière et l’esclavage. L’esclavage a existé bien avant la traite négrière et, rappelons-le, les dates de leurs abolitions respectives sont très différentes. La traite est abolie et surtout interdite en 1815 ; l’esclavage le sera bien, plus tard et à des dates différentes selon les colonisations (1835 pour les colonies de la Couronne Britannique, 1848 pour la France, 1863 pour les colonies hollandaises, etc.). On sait assez que l’esclavage existe encore dans quelques régions du monde, dont le XVIe arrondissement de Paris où résident nombre de diplomates étrangers.

La deuxième bizarrerie est sémantique et historique ; l’usage du mot « reconnaît » dans le texte me semble impliquer, de la part de la République française, l’acceptation d’une responsabilité étatique spécifique. On « reconnaît » qu’on a commis une faute ; en revanche, on admet, on proclame, on souligne, on dénonce, etc. une faute d’autrui. Je ne vois donc pas bien comment la France peut reconnaître des faits liés à l’esclavage et à la traite « à partir de XVe siècle », c’est-à-dire bien antérieurement à la colonisation française dans la zone antillo-guyanaise, où elle n’a commencé, en fait, qu’au XVIIe siècle.

Des Antillaio-Guyanais devraient tout de même connaître un peu l’histoire de leurs pays, même si les méchants Français de souche ont tenté de la leur dissimuler. L’arrivée des premiers esclaves africains a été précédée, en outre, par une période où l’on a tenté d’utiliser des « engagés » blancs, des Français en général, ce que permettaient la misère et la surpopulation de la France du XVIIe siècle. La simple lecture de la belle thèse d’un historien antillais, J. Petitjean-Roget (« La société d’habitation à la Martinique : un demi-siècle de formation, 1634-1685 », 1980) aurait évité pareille bévue. Je donne ces références pour l’information des membres du « Comité », qui me semblent singulièrement manquer de lectures historiques ; c’est sans doute la raison pour laquelle ils demandent avec tant d’insistance la mise en oeuvre de recherches dans ce domaine !

Troisième bizarrerie, l’allusion aux Amérindiens. On ne voit guère ce que vise le texte de la loi, car les Caraïbes (aux Antilles) ou les Amérindiens (en Guyane) n’ont jamais été réduits collectivement en esclavage. On retrouve, en fait, ici une certaines obsession antillaise de l’ascendance caraïbe. Insoutenable au plan historique, une telle référence est curieuse quand il s’agit de "crimes contre l’humanité", car le traitement infligé, en leur temps, par les envahisseurs caraïbes aux Arawaks, qui étaient dans ces îles avant eux, n’a pas été des plus humains. Il en est résulté une curiosité linguistique qu’ont signalée longtemps tous les manuels de sciences du langage. Les femmes arawaks qui, à la différence de leurs conjoints, n’avaient pas été massacrées par les envahisseurs caraïbes, mais épargnées pour la distraction et la reproduction, ont conservé leur langue arawak, tout en apprenant, bien entendu, le parler caraïbe de leurs nouveaux maîtres. Au cours des siècles, elles ont transmis leur idiome arawak d’origine, mais seulement à leurs filles. Comme il n’y a plus guère de Caraïbes aujourd’hui, sauf à la Dominique, cette singularité a dû disparaître..

Une quatrième anomalie tient à l’évocation de l’océan Indien. Comme la proposition de loi avait été aussi introduite, le 22 décembre 1998, par trois élus de la Réunion (Huguette Bello, Elie Hoareau et Claude Hoarau), on ne pouvait pas évoquer, comme on le fait toujours, la seule « traite transatlantique » vers la zone antillo-guyanaise. On a donc ajouté « la traite dans l’océan Indien », sans prendre garde, une fois de plus, à l’histoire. En effet, dans cette zone, la traite vers les colonies françaises (les archipels des Mascareignes et des Seychelles), qu’a étudiée J-M Filliot dans sa thèse de 1974 (mais tout ce beau monde ignore bien entendu jusqu’à l’existence de cette étude), est un phénomène, dont l’ampleur est ridiculement marginale par rapport à la traite orientale opérée par les Arabes, dans ce même océan, des siècles durant. Les auteurs de ce texte et leurs conseillers ignoraient sans doute ce menu détail ; ils visent donc, mais sans le savoir, la traite arabe, à partir de l’Afrique de l’Est dont on estime (nous y reviendrons) qu’elle a concerné 15 à 17 millions d’esclaves africains (soit sans doute au moins cent fois plus que la traite vers les colonies françaises de cette même zone).

Ce point nous amène à ce qui est le vrai scandale historique d’un tel texte, où se mêlent sans doute ignorance, mauvaise foi et calcul, sans que je sois en mesure d’établir les proportions de ce sinistre mélange. On le perçoit déjà puisque, si l’on s’en tient à la lettre du texte, la République Française, bonne fille mais un peu imprudente et ignorante, assume aussi, du fait de cette rédaction, la responsabilité de la traite afro-arabe dans l’océan Indien. Pire encore, on lui pose sur la tête, dont tout ce qui précède indique qu’elle est petite, le vaste chapeau de l’ensemble de la « traite transatlantique ».

En effet, au XVIe siècle, la traite transatlantique n’est nullement, au départ, le fait des Français qui n’ont pas de colonies ailleurs qu’en Nouvelle France (c'est-à-dire en Amérique du Nord); il suffit de constater le caractère nettement ibérique de tous les « mots de la traite » pour s’en convaincre. Si les précurseurs sont les Portugais et les Espagnols, au XVIIIe siècle (la grande époque), la plupart des pays européens participent à ce commerce des esclaves.

Pour l’instruction des membres du « Comité » et pour qu’ils comprennent enfin le fonctionnement de la traite dans le Golfe de Guinée, je leur recommanderai volontiers la lecture du « Journal de L.F. Römer » qu’a traduit et publié M. Dige-Hen (Paris, l’Harmattan, 1989). Römer est un « traitant » danois (et non français) et son récit est un excellent témoignage sur la traite de la côte occidentale d’Afrique. Les Danois qui, avec d’autres peuples non colonisateurs, donnent volontiers aujourd’hui des leçons d’humanité, ont oublié que certains d’entre eux ont trempé dans ce commerce, comme aussi les Suédois, dont la colonie de Saint-Barthélemy fut un moment très active dans ce domaine.

Lire le récit de Römer aurait sans doute permis à C. Taubira-Delannon de se faire une idée plus exacte de la traite et surtout de comprendre qu’il est évidemment impossible de faire porter aux SEULS européens la responsabilité de ce commerce et donc, pour une bonne part de l’esclavage européen colonial, qui n’aurait jamais pu être mis en place sans la logistique efficace de la traite « intra-africaine » qui fonctionnait depuis des siècles, mise en place et organisée par les Africains et les Arabes, bien avant la venue des européens.

dimanche 12 mai 2013

Esclavage : Haïti ; repentance ou restitution ? (blog du 23 février 2010)


"Le séisme survenu en Haïti ce 12 janvier 2010 a conduit, dans le mouvement général des multiples repentances post-coloniales (thème effleuré par notre Président [ N. Sarkozy] dans son discours de Port-au-Prince), à reposer le problème d’un éventuel remboursement par la France de la somme de 150 millions de francs or que la jeune république d’Haïti s’engagea, en 1825, à payer, en principe pour indemniser les colons français privés de leurs plantations et de leurs esclaves par l’indépendance de l’île. Dans les quatre « vieilles » colonies, qui sont aujourd’hui quatre DOM ultra-marins (Guadeloupe, Guyane, Martinique Réunion), les propriétaires d’esclaves furent, de la même façon, indemnisés par l'Etat pour la libération de leurs esclaves en 1848, au moment de l’abolition de l’esclavage.

On peut se demander pourquoi le gouvernement d’un Etat, qui avait conquis par la force son indépendance, a accepté pareilles conditions et signé un tel traité? Des historiens haïtiens ne se sont pas fait faute d’en faire le reproche à Jean-Pierre Boyer, qui fut à la tête de l’île de 1821 à 1843, et qui, non seulement signa cet accord avec la France, mais en dirigea aussi l’exécution au moins partielle, puisque les 150 millions furent finalement ramenés à 90.

Le problème qui se posait à Boyer était que l’abolition de l’esclavage (en 1793) et l’indépendance conquise et proclamée en 1804 constituaient un précédent très fâcheux aux yeux de toutes les nations coloniales de la zone, mais aussi pour les jeunes Etats-Unis qui, certes, avaient eux-mêmes conquis, depuis trente ans, par la guerre également, leur indépendance, mais qui n’avaient nullement aboli l’esclavage et qui jugeaient donc du plus mauvais effet l’exemple haïtien.

De ce fait, Haïti se trouvait mis de facto au ban des nations et son problème majeur était de passer d’une indépendance de fait (acquise en 1804) à une indépendance de droit qui, seule, pouvait entraîner la reconnaissance du jeune Etat par les autres nations. L’accord de 1825 fut donc un premier pas qui amena d'ailleurs la Grande-Bretagne à ouvrir un consulat à Port-au-Prince dès 1826. Du côté français, les choses ne furent guère réglées qu’en en 1838, quand, 90 millions ayant déjà été payés, la France et Haïti normalisèrent enfin leurs relations. Les Etats-Unis ne reconnurent Haïti que bien plus tard, en 1862, après avoir eux-mêmes aboli l’esclavage sur leur propre territoire. On doit toutefois préciser ici que, si la dette est réglée auprès de la France, Haïti continuera de payer des créanciers jusqu’en 1893 [et non en 1947 comme le prétend Monsieur Tin], car, naturellement, cet Etat avait dû emprunter pour payer dans les délais prévus cette énorme somme qu’il ne possédait évidemment pas.

La décision prise en 1825 par Boyer s’explique aussi par les menaces qui ne cessent de peser alors sur la jeune République haïtienne. Certes l’expédition conduite par V.E. Leclerc (à la tête d’un puissant corps expéditionnaire français de plus de 20.000 hommes embarqués sur 76 navires) avait tourné court. Arrivé en février 1802, le général Leclerc a été vaincu, en moins d’une année à la fois par la résistance locale et la malaria. Il en meurt lui-même en novembre 1802 et son successeur Rochambeau doit capituler et réembarquer piteusement ce qui lui reste de troupes début 1803.

Il n’empêche que, vingt années durant, Haïti vit sous la menace d’une nouvelle invasion, car la riche colonie de Saint-Domingue suscite bien des convoitises, même si objectivement la ruine de son économie plantationnaire avantage toutes les autres colonies de la zone qui peuvent, dés lors, investir des marchés (sucre et café) sur lesquels elle régnait auparavant sans partage.

En fait Boyer doit prendre en compte que maintenir le jeune Etat haïtien dans un état permanent de défense contre une invasion toujours possible coûte très cher (construction de multiples forts, énormes achats d’armes, de munitions et d’équipements militaires, etc.). En outre, cette militarisation intense détourne une bonne partie de la population des agro-industries tropicales qui faisaient au XVIIIème siècle la richesse de Saint-Domingue.

Considérer que la dégradation rapide de l’économie d’Haïti, dès le début du XIXème siècle, constitue une conséquence directe du paiement à la France de ces 90 millions de franc-or est un point de vue qui ne résiste pas à une analyse historique et économique un peu sérieuse. Ce paiement ne commence qu’en 1825 et comme, à ce moment, les caisses de l’Etat sont vides, comme elles le seront toujours avant et après, Boyer doit emprunter. Bien entendu, il est hors de doute que cette circonstance pèsera très lourdement sur les finances de l’Etat, mais bien plus grave encore est la dégradation constante de la situation économique et les folies successives de la politique intérieure haïtienne qui commencent dès le tout début de l’indépendance.

Je ne saurais trop recommander à quiconque veut s’informer sur Haïti et, en particulier, dans la perspective de la compréhension globale de la formation et de l’évolution de ce territoire et de la société qui l’occupe, de lire le magnifique livre, Haïti. Paysage et société (Paris, Karthala, 1987) d'André-Marcel d’Ans, qui hélas est mort en juin 2008, sans avoir eu le temps de mener à son terme la réédition qu’il préparait de cet admirable ouvrage, le seul qu’on doive impérativement lire sur ces questions.

Comme toujours, tout ce qu’on lit sur cette affaire de dette témoigne de l’habituelle ignorance des problèmes de la part de beaucoup de ceux qui s’expriment à ce propos.

A supposer, en effet, que la France accède à cette requête de remboursement, il est clair que la République Dominicaine serait fondée à réclamer une partie de la somme reversée. En effet, dans la période concernée, depuis le traité de Bâle (1795), les deux parties de l’ancienne Hispaniola (Haïti à l’Ouest et la République Dominicaine actuelle à l’Est) ont été réunifiées et Boyer (1821-1843) a sous son autorité l’ensemble de l’île.

Toutefois, pour compliquer encore un peu les choses, le traité de Paris (1814) a rendu, en principe, à l’Espagne la souveraineté sur la partie orientale (actuelle République Dominicaine).

On voit donc que le reversement par la France de l’équivalent des 90 millions de francs-or poserait d’inextricables problèmes d’ordre historico-diplomatico-juridico-financier, les Dominicains (voire les Espagnols !) étant naturellement fondés à revendiquer une partie de cette somme."

 
Certains des commentaires que j'avais eus de lecteurs de l'époque (j'étais alors sur nouvelobs.com) étant intéressants et amusants, je les reproduis ci-dessous ainsi que mes réponses.

  COMMENTAIRES

Nolats
Merci de ces précisions ; ce sont donc des emprunts ayant servi à payer la soulte qui ont été remboursés jusqu'au milieu du siècle dernier ; je m'étonnais que la France ait continué de percevoir jusqu'à cette date selon certains articles.

Quoi qu'il en soit, 90 millions de francs or ont été perçus indûment par la France au XIXème siècle. La valeur équivalente du franc or étant d'environ 3 euros, ce sont donc 270 millions d'euros que nous devrions restituer à Haïti, faisons-le (sur ce point aussi, des sommes fantaisistes sont affichés dans certains commentaires).

 
Usbek
Cher Nolats,

On lit en effet tout et n'importe quoi, ce qui m'a conduit à faire cette mise  au point.
Pour les équivalences avec les monnaies actuelles, c'est n'importe quoi aussi. J'ai lu, ici ou là,  21 milliards de $ US (et non haïtiens!).


Expat
Cher Usbek,
Merci pour cette leçon d'histoire qui remet les choses à leur vraie place.
Quant à l'esprit de repentance qui nous dévore, il semble permettre d'éclairer de façon simpliste la situation misérable d'Haïti. Sans doute la rançon payée par Haïti pour le prix de son indépendance explique-t-elle également l'incurie des gouvernements qui se sont succédés depuis cette indépendance et la cupidité de ses dirigeants. Alors, pourquoi pas, payons, remboursons cette rançon pour que ce pays se dirige enfin vers l'avenir radieux dont la France coloniale et esclavagiste l'a privé.

Dans le même ordre d'idée, la dette anglaise ne serait sans doute pas si importante si une rançon n'avait pas été exigée pour la libération et le retour de Richard 1er dit Cœur de Lion, mais qu'on aurait pu plus justement nommer « le sodomite ». Cette dette avec des intérêts de neuf siècles pourrait résoudre sans doute le problème de la dette britannique et devrait être réglée par..., allez, par les Palestiniens.

Evidemment, et ce pour faire un parallèle avec Haïti et la République Dominicaine, une partie de la somme restituée reviendrait à la France, Richard étant également un prince français et la rançon ayant été rassemblée par sa mère Aliénor d'Aquitaine.


Expat

La rançon de Richard (versée aux Teutons) a été compensée, pour le trésor britannique, par celle perçue (de la France) pour la libération de Jean le Bon. Nous avons aussi payé (enfin, nos ancêtres laboureurs ont payé) une rançon pour Louis IX, Saint à ses heures. Heureusement le sultan qui l'avait capturé, grand seigneur, en a versé lui même le quart. On savait vivre, à l'époque.

 
Usbek

Cher Expat

 Si l'Italie n'était pas aussi fauchée que nous, il serait juste que exigions de Rome une juste compensation pour les milliers d'esclaves gaulois que ce salopard de Jules César est venu capturer en Gaule, en faisant croire qu'il ne venait que pour du tourisme littéraire et pour y trouver la matière de son best seller  « De bello gallico ».

Non content d'asservir leurs ancêtres, cette canaille transalpine de Jules César a fait suer, des siècles durant, des centaines de milliers d'écoliers français innocents, contraints du fait de sa conquête, d'étudier et de traduire sa foutue Guerre des Gaules.

Et après tout, si Berlusconi n'a pas les moyens de payer, il peut toujours nous envoyer quelques lots des charmantes créatures dont il peuple les listes électorales de Forza Italia! C'est autre chose que les Frêche et les Ali Soumaré, dont nous devons faire notre ordinaire politique. Ce serait là un juste retour des choses.

La clé de tout ça est dans l'histoire ; je ne vois pas pourquoi les Algériens veulent que nous compensions financièrement notre pauvre colonisation d'à peine plus d'un siècle, alors qu'ils se sont fait coloniser bien plus longtemps, sans rien dire, par les Turcs et, pire encore, par des Arabes qui n'ont rien à faire en Algérie, sans même parler des Vandales, dont la descendance en mesure de payer est plus malaisée à identifier ".

A demain pour les autres sottises sur l'esclavage.

 

samedi 2 mars 2013

L'école 2013 (N°15). Retour en arrière : "L'histégé" et l'identité nationale (mon blog du 9 décembre 2009).


La réforme de "l'histégé" (entendre "histoire et géographie") en terminale, envisagée par le ministre Luc Chatel, fait depuis deux ou trois jours le buzz et la une des médias.

Comme on pouvait le prévoir, cette réforme a suscité une réaction et une pétition des professeurs d’histoire, car ce sont eux surtout qui ont pris la tête du mouvement, dans la mesure où ils fréquentent bien plus les médias audiovisuels que leurs obscurs collègues géographes ; ils ont donc pensé, avec bon sens, qu’ils seraient mieux et plus vite entendus. Les promoteurs de l’idée sont Azéma, Kaspi, Stora ou Tulard, invités quasi permanents de nos chaînes, de France-Culture aux niaiseries historisantes de Stéphane Bern.

J’ai cru comprendre que « l’idée », si l’on peut appeler ça une idée, est de réduire d’une heure, entre la première et la terminale de la noble filière S, les enseignements d’histoire et de géographie, en supprimant, du même coup, le caractère obligatoire de ces matières en terminale ; elles y seront en option avec un horaire réduit pour les élèves de terminale qui le souhaiteront, mais on alourdira leur horaire en première avec une épreuve de contrôle définitive en fin d’année. Cela participe, comme toujours de façon sournoise, du rétablissement subreptice de la première partie du bac qu’on a supprimée dans le passé et dont j'ai parlé dans un blog précédent.

On reconnaît là cette loi permanente de l’évolution de l’administration française qui finit toujours par rétablir ce qu’elle a précédemment supprimé, comme elle supprime, après un certain temps, ce dont elle avait proclamé, à grand son de trompe, l’absolue nécessité de création. De tels cas sont, par exemple, ceux des IUFM (pour l’éducation nationale) et de la DGCID (pour le ministère des affaires étrangères). Comme disait ma bonne et sage grand’mère "Faire et défaire c’est toujours travailler".

Tout cela appelle trois remarques, outre celle que je viens de formuler et qui concerne le fonctionnement général de nos administrations.

La première tient au mouvement clairement corporatiste de nos plus éminents enseignants. Tout le monde se plaint, tout le temps, que les programmes scolaires sont trop chargés, mais, dès qu’on touche, si peu que ce soit, au programme d’une discipline quelconque, en l’allégeant ou en le modifiant à peine, on voit aussitôt se dresser toute la corporation concernée, qu’il s’agisse du latin, de l’histoire ou de la gymnastique !

Deuxième observation : Ce genre de réaction n'est que l’application spécifique d’une loi plus générale, inscrite au tréfonds de notre identité nationale actuellement en débat : « Toutes les réformes sont toujours souhaitées par tout citoyen français, sauf celles qui le concernent et le touchent plus ou moins, directement et personnellement, en quoi que ce soit ». La réforme en somme, c’est, toujours et en tout,... pour les autres !

 Troisième point. Cette affaire montre, une fois de plus, combien nos ministres sont mal conseillés. Personne ne s’avise, en effet, de dire que « l’histoire et la géographie » ou, dans le jargon professionnel national, « l'histégé », constituent une étrange spécialité hybride, purement et spécifiquement française donc inscrite, par là-même, dans notre identité nationale. Nul autre pays en effet ne songe à rapprocher deux spécialités, si totalement différentes et si parfaitement étrangères l'une à l'autre. Bien des formes de géographie spécialisée, de la géographie physique (glaciaire par exemple) à la géographie économique, sont bien plus proches de sciences, de la nature ou autres, comme la géologie ou l’économie qui ne sont nullement présentes dans les facultés de lettres et de sciences humaines, où est, en revanche, enseignée l’histoire.

Je ne vais pas faire ici l’histoire de cet étrange « concept » d'"histégé", mais si la Rue de Grenelle avait eu la bonne idée de me consulter, j’aurais, stratégiquement, conseillé de séparer les cas des deux disciplines, à la fois pour diviser l’opposition corporatiste (vieille tactique toujours efficace) et pour régler une question pédagogique bien réelle, tant des deux disciplines sont différentes.

La prochaine fois que vous envisagez une réforme, appelez-moi Monsieur le Ministre, au lieu de payer des imbéciles de conseillers à 10.000 ou 15.000 euros par mois ; mes tarifs de consultation sont bien plus raisonnables et surtout mes conseils sont infiniment meilleurs !

vendredi 19 octobre 2012

Esclavage 2

Mon fidèle et vigilant lecteur québécois, Succus aceris, et un commentaire anonyme me signalent sur le sujet que je traitais hier, un article dont ils me donnent les références.
Il s'agit d'un texte d'Henry Louis GATES Jr. paru dans The New-York Times du 22 avril 2010 (Source : Ending the Slavery Blame-Game) ; une traduction en a été faite et publiée par Isabelle Rousselot ; ce texte a été édité pour Tlaxcala par Fausto Giudice.(http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=10506&lg=fr).
Pour vous éviter la recherche, voici ce texte, assez court, qui rejoint largement les positions que j'ai exposées dans mes anciens blogs et sur lesquelles je reviendrai, à ce détail près que je mets bien plus en évidence que lui qui n'en parle pas, le rôle des Arabes.
"Mettre fin au jeu du "à qui la faute ?" au sujet de l'esclavage
Grâce à une confluence improbable de l'histoire et de la génétique – le fait qu'il soit afro-américain et président – Barack Obama a une occasion unique de remodeler le débat sur une des questions les plus controversées de l'héritage racial des USA : les réparations. L'idée étant que les descendants des esclaves usaméricains devraient recevoir un dédommagement pour le travail impayé et l'état de servitude de leurs ancêtres.
De nombreux problèmes épineux sont à résoudre avant que nous parvenions à un geste judicieux (même symbolique) qui soit à la hauteur d’un crime aussi soutenu et ignoble. Le plus fastidieux est peut-être de trouver comment déterminer la responsabilité de ceux qui étaient directement impliqués dans la capture et la vente d'êtres humains pour d'énormes profits économiques.
Alors que nous connaissons le rôle joué par les USA et les puissances coloniales européennes comme la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas, le Portugal et l'Espagne, il y a eu peu de discussion sur le rôle joué par les Africains eux-mêmes. Et ce rôle s'est avéré être considérable, particulièrement pour les royaumes pratiquant la traite d'esclaves en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale. Parmi eux les Akans du royaume Ashanti dans l’actuel Ghana, les Fons d'Abomey (l'actuel Bénin), les Mambatas du Ndongo dans l'Angola d’aujourd’hui et l'empire Kongo de l'actuel Congo, parmi beaucoup d’ autres.
Pendant des siècles, les Européens en Afrique restèrent proches de leurs postes militaires et commerciaux, sur la côte. L'exploration de l'intérieur, foyer de la majeure partie des Africains vendus en esclavage au plus fort de la traite négrière, n'a commencé que lors des conquêtes coloniales. Ce qui explique pourquoi la recherche du Dr David Livingstone par Henry Morton Stanley en 1871 connut un si grand succès : il allait là où aucun homme (blanc) ne s'était jamais rendu.
Comment les esclaves se sont-ils retrouvés dans les forts côtiers ? Les historiens John Thornton et Linda Heywood de l'Université de Boston estiment que 90 % de ceux qui ont été envoyés dans le Nouveau Monde étaient esclaves des Africains puis vendus aux marchands européens. La triste vérité est que sans un partenariat commercial complexe entre les élites africaines, les marchands européens et les agents commerciaux, la traite des esclaves vers le Nouveau Monde n'aurait pas été possible, du moins à l'échelle où elle s'est produite.
Les partisans des réparations pour les descendants de ces esclaves ignorent ce problème souvent négligé, du rôle significatif joué par les Africains, préférant croire à la version idéalisée qui dit que nos ancêtres ont tous été kidnappés inconscients par les hommes blancs diaboliques, comme l'a été Kunta Kinte dans « Racines ». La vérité cependant est bien plus complexe : l'esclavage était une entreprise commerciale, extrêmement organisée et lucrative autant pour les acheteurs européens que pour les vendeurs africains.
Le rôle africain dans le trafic d'esclaves était très bien compris et ouvertement connu de nombreux Afro-Américains même avant la guerre civile. Pour Frederick Douglass, c'était un argument contre les projets de rapatriement des esclaves affranchis. « Les chefs sauvages des côtes ouest de l'Afrique, qui pendant des siècles ont eu l'habitude de vendre leurs prisonniers comme esclaves et d'empocher l'argent pour eux, ne vont plus aussi facilement accepter nos idées morales et économiques comme ils le faisaient avec les trafiquants d'esclaves du Maryland et de Virginie», avait-il prévenu. « C'est pourquoi nous sommes moins portés à partir en Afrique pour agir contre la traite d'esclaves que de rester pour agir depuis ici. »
Il est certain que le rôle des Africains dans le trafic d'esclaves a été fortement réduit après 1807 quand les abolitionnistes, d'abord en Grande-Bretagne puis, un an plus tard, aux USA réussirent à interdire l'importation d'esclaves. Cependant, les esclaves ont continué à être achetés et vendus à l'intérieur des USA et l'esclavage en tant qu'institution n'a pas été aboli avant 1865. Mais la culpabilité des propriétaires de plantations usaméricains n'a jamais ni effacé ni supplanté celle des esclavagistes africains. Ces dernières années, certains dirigeants africains sont devenus plus à l'aise pour discuter de ce passé compliqué que n'ont tendance à l'être les Afro-Américains.
En 1999 par exemple, le Président Mathieu Kerekou du Bénin surprit une assemblée entièrement noire à Baltimore en tombant à genoux et en implorant le pardon des Afro-Américains pour le rôle « honteux » et « abominable » que les Africains ont joué dans la traite. D'autres dirigeants africains, comme Jerry Rawlings du Ghana, ont suivi l'exemple audacieux de M. Kerekou.
Notre récente compréhension de l'envergure de l'implication africaine dans le trafic d'esclaves n'est pas une hypothèse historique. Grâce à la base de données de la traite transatlantique d'esclaves, dirigée par l'historien David Eltis de l'Université Emory, nous savons maintenant à partir de quels ports plus de 450 000 de nos ancêtres africains ont été embarqués pour ce qui est aujourd'hui les USA (la base de données a enregistré 12,5 millions de gens envoyés dans toutes les parties du Nouveau Monde de 1514 à 1866). Environ 16 % des esclaves aux USA venaient de l'est du Nigeria alors que 24 % venaient du Congo et de l'Angola.
A travers les travaux des professeurs Thornton et Heywood, nous savons également que les victimes de la traite d'esclaves étaient essentiellement des membres d'une cinquantaine de groupes ethniques. Cette donnée ainsi que le traçage des ancêtres noirs grâce aux tests ADN, nous donnent une compréhension plus complète des identités des victimes comme de celles de ceux qui ont facilité le trafic d'esclaves africains.
Pour de nombreux Afro-Américains, ces faits peuvent être difficiles à accepter. Toutes les excuses y sont passées, de « les Africains n'étaient pas au courant de la dureté de l'esclavage en Amérique » et « L'esclavage en Afrique était, en comparaison, bien plus humain » ou, dans une version étrange du « Le diable me l'a fait faire » : « Les Africains ne furent embarqués là-dedans que par les profits sans précédent offerts par les avides pays européens. »
Mais la triste vérité est que la conquête et la capture des Africains ainsi que leur vente aux Européens ont été une des ressources principales de devises étrangères pour de nombreux royaumes africains pendant très longtemps. Les esclaves étaient l'exportation principale du royaume de Kongo ; l'empire Ashanti au Ghana exportait des esclaves et utilisait les bénéfices pour importer de l'or. La reine Njinga, la fascinante souveraine du royaume angolais de Matamba au 17ème siècle, mena des guerres de résistance contre les Portugais mais conquit aussi presque 800 km à l'intérieur des terres et vendit ses prisonniers aux Portugais. Quand Njinga se convertit au christianisme, elle vendit des dirigeants religieux traditionnels africains comme esclaves, prétendant qu'ils avaient violé ses nouveaux préceptes chrétiens.
Est-ce que ces Africains connaissaient la dureté de l'esclavage dans le Nouveau Monde ? En fait, beaucoup d'Africains de l'élite ont visité l'Europe à cette époque et ils l'ont fait sur des navires d'esclaves, en suivant les vents dominants et en passant par le Nouveau Monde. Par exemple, quand Antonio Manuel, l'ambassadeur du Kongo au Vatican, s'est rendu en Europe en 1604, il s'est d'abord arrêté à Bahia au Brésil où il s'est arrangé pour faire libérer un compatriote qui avait été asservi à tort.
Les souverains africains envoyaient également leurs enfants à travers ces mêmes routes de l'esclavage pour qu'ils reçoivent une éducation en Europe. Et il y a eu des milliers d'anciens esclaves qui sont revenus pour s'installer au Liberia et en Sierra Leone. En d'autres mots, le Passage du Milieu (traversée de l'Atlantique par les esclaves) était parfois une voie à double sens. Dans ces circonstances, il paraît difficile d'affirmer que les Africains étaient ignorants ou innocents.
Étant donné cette histoire remarquablement compliquée, le problème avec les réparations n'est pas tant de savoir si c'est une bonne idée ou de décider qui en bénéficiera mais peut-être plutôt de savoir de qui vont venir ces réparations.
Alors comment le Président Obama peut-il démêler le nœud ? Dans le nouveau livre de David Remnick « The Bridge : The Life and Rise of Barack Obama » (La passerelle : la vie et l'ascension de Barack Obama), un des anciens étudiants du président à l'Université de Chicago explique les sentiments mitigés de M. Obama concernant le mouvement des réparations : « Il nous a dit ce qu'il pensait des réparations. Il était entièrement d'accord avec la théorie des réparations mais en pratique, il ne pensait pas que ce soit vraiment réalisable. »
Au sujet de l'aspect pratique, le professeur Obama a peut-être plus raison qu'il ne le croit. Heureusement, avec le Président Obama, enfant d'un Africain et d'une Américaine, nous avons enfin un dirigeant qui se trouve dans la position unique de réconcilier le grand clivage des réparations. Il se trouve à la meilleure place pour pouvoir attribuer publiquement les responsabilités et culpabilités aux bonnes personnes, aux blancs et aux noirs, des deux côtés de l'Atlantique, tous les deux complices d'un des plus grands maux de l'histoire de la civilisation. Et parvenir à cette compréhension est une condition préalable vitale à un accord juste et durable sur la question controversée des réparations de l'esclavage."
Je reviendrai sur des aspects complémentaires ou des points un peu différents.

jeudi 18 octobre 2012

Les commémorations de l’abolition de l’esclavage : de Jdanov à Bruno Coquatrix

Lors de son passage à Dakar, l'évocation par François Hollande de l'histoire coloniale a conduit, comme toujours, à évoquer la responsabilité de la France et à partir de là, la remise sur le tapis de la revendication d'une indemnisation (de quoi, par qui et au bénéfice de qui ?). L'ignorance en la matière est telle que, du coup, j'ai relu certains de mes anciens posts dont le suivant qui date du 15 mai 2006.

"Les commémorations de l’abolition de l’esclavage : de Jdanov à Bruno Coquatrix"

Quel lien entre la commémoration de l’esclavage, Jdanov, dictateur théoricien de l’idéologie soviétique, et Bruno Coquatrix, promoteur de spectacles ? La récente et première commémoration de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai 2006, me paraît l’avoir fait apparaître.

Depuis quelques années, dans des intentions au départ louables, l’Etat s’est, en effet, préoccupé d’interdire à quiconque, et donc naturellement aux historiens et aux écrivains, tout écrit qui risquerait d’apparaître comme raciste ou xénophone.

Jdanov était sans doute tout à fait sincère, lui aussi, dans l’imposition du jdanovisme ; l’histoire de l’URSS, on le sait, fut réduite par lui, sans ménagement (c’est le moins qu’on puisse dire !), à la seule version officielle d’événements choisis ; on en vint souvent au gommage, sur les photos, des « déviationnistes » et des « traîtres ». Depuis 15 ans, de la loi Gayssot en 1990 à la loi de 2005 (dont l’article quatrième évoquait le rôle positif du colonialisme), en passant par la loi de janvier 2001 sur le génocide arménien et la loi Taubira-Delanon du 21 mai 2001 sur la traite et l’esclavage, la République française a pris, de bonne foi, une série de dispositions législatives « mémorielles » qu’on peut juger louables, mais qui, en quelque sorte, imposent une forme unique et officielle de « vérité historique ».

Ce propos ne va pas manquer de me faire traiter de « facho » par des gens qui, de toute évidence, ne savent pas davantage ce qu’est le fascisme. Je me bornerai donc à faire observer que, d’un point de vue un peu différent, je me trouve ici exactement sur la position exposée dans « la pétition des 19 », rédigée et signée par des historien(ne)s français(es) dont plusieurs comme Elizabeth Badinter, Marc Ferro, Jacques Juillard ou Pierre Vidal-Naquet ne font pas mystère de leurs opinions de gauche et qu’on hésitera donc peut-être à traiter de « fachos »! Les menaces de procès et les demandes de suspension d’enseignement voire de radiation de l’éducation nationale contre O. Pétré-Grenouilleau, l’un des plus incontestables historiens français de la traite et de l’esclavage, illustrent parfaitement le danger que peuvent constituer de telles lois. C’est d’ailleurs dans cette affaire même que se situe l’origine du mouvement qui a conduit à la « pétition des 19 ».

Pour ce qui est de Bruno Coquatrix (Paix à son âme, car il n’est nullement en cause de façon directe et je ne l’ai choisi que pour sa grande notoriété dans le monde du spectacle), je fais allusion aux traitements de cette même information (la commémoration de l’abolition de l’esclavage) par les médias français.

Un exemple, très simple et parfaitement clair. Le 10 mai 2006, dans son édition du matin et pour célébrer cette date, France-Inter, chaîne nationale majeure, a reçu deux invités pour débattre de cette question. Qui étaient-ils ? Je vous le donne en mille (ce qui, à l’origine de cette jolie expression, veut dire, je vous autorise mille réponses pour trouver la bonne !). Olivier Pétré-Grenouilleau  que j’ai déjà évoqué ? Un autre historien de la traite ? A la rigueur Maryse Condé ? Edouard Glissant (alors encore vivant) ? Ne cherchez pas davantage, car vous le donnerais-je en dix-mille que vous ne trouveriez pas davantage! Les deux invités de France-Inter étaient Lilian Thuram et Joey Star, un footballeur en retraite et un chanteur de rap habitué des tribunaux.

Le premier a la particularité de porter lunettes et d’avoir le talent, rare chez les footballeurs, de parvenir à faire deux phrases de suite. Le second, porté à dire n’importe quoi sur n’importe quoi, est, de ce fait, apprécié des médias, même dans les emplois les plus inattendus. On a ainsi pu le voir, naguère, donner des leçons de civisme aux jeunes des banlieues, ce à quoi ne paraît pas le porter de façon naturelle sa tendance, un peu fâcheuse mais constante, à boxer ses petites amies ou, à défaut, les hôtesses de l’air et à faire payer par un innocent, pour son malheur homonyme, ses diverses contraventions.

Ajoutons que Thuram arrête sa carrière pour faire je ne sais quoi et que Star sort un disque. Vous l’aviez deviné ! Heureuse conjonction entre la recherche frénétique d’audience des médias et le mercantilisme de leurs invités ; cette alliance fonde désormais tout notre paysage audiovisuel où l’on n’entend plus que des « peoples » (comme on dit en ces lieux) se voir offrir le prétexte de venir parler de choses auxquelles ils n’entendent rien, pour vendre une marchandise sans rapport avec le propos.

Le prétexte pour les inviter à opiner sur cette question est qu’ils sont, l’un et l’autre, d’origine antillaise. De là à les regarder comme des produits de la culture des Antilles, il y un grand pas que nos médias n’hésitent pas à franchir. Le premier a quitté la Guadeloupe à neuf ans et il est donc guadeloupéen, comme Leconte de Lisle était Réunionnais ; le second est né dans le 93 et n’a donc pas sucé, à la mamelle, la culture créole.

Le rapport spécifique entre toute cette affaire et les Antilles est d’ailleurs un élément du problème, le plus important sans doute. En effet, quoique les Antilles et la Guyane ne représentent que la moitié de la population « domienne » totale, le reste ne semble guère pris en compte.

A ce stade, je me borne à constater qu’en dehors même des quatre lois que j’ai évoquées, l’Etat français intervient, dans toutes ces affaires, d’une façon que je juge souvent excessive ou maladroite et qui, en outre, ne me paraît pas exempte de visées électoralistes et/ou politiciennes.

En effet, un décret a créé, le 5 janvier 2005, suite à un rapport, un « Comité pour la Mémoire de l’Esclavage » qui, le 30 janvier 2006, a été reçu officiellement par le Président Chirac. C’est à cette occasion qu’il a annoncé que la date du 10 mai avait été retenue pour la commémoration de l’abolition de la traite et de l’esclavage.

La composition même de ce Comité est un peu étrange. Il comprend en effet douze membres, parmi lesquels on ne compte que deux Réunionnais (Gilles Gauvin et Françoise Vergès), alors que, comme je l’ai rappelé, la Réunion a, en gros, la même population que la Martinique et la Guadeloupe réunies.

Seconde étrangeté, plus grande encore, alors que la vocation de ce comité est expressément « de mémoire », on n’y trouve aucun historien spécialisé de renom. Les spécialistes de service sont Nelly Schmidt et Marcel Dorigny. La première, dont les collaborations multiples avec Oruno Lara n’ont pas contribué à asseoir la réputation scientifique, donne un peu trop souvent dans le militantisme (ce qui est d’ailleurs sans doute la raison de son choix). Marcel Dorigny, maître de conférences à Paris 8, est, en fait et à l’origine, un spécialiste du libéralisme français au XVIIIe siècle. Sa thèse porte sur les Girondins et il en est venu, récemment et par l’histoire des idées, à la thématique de l’esclavage, nettement plus « porteuse », comme on peut le constater. Il semble clair que ces deux historiens ont été placés dans ce Comité pour leurs positions idéologiques plus que pour leur poids scientifique réel. C’est d’ailleurs ce que reconnaît, sans grand ménagement à leur égard, le Comité lui-même quand il déclare « Aucun des grands historiens français du moment ne se penche sur l’esclavage ». Merci pour les autres !

La marginalité de ces représentants de l’historiographie  française se marque, à l’évidence, à la fois par l’absence de noms qu’on aurait pu attendre sur le plan national, comme  ceux de Pétré-Grenouilleau (contre le livre duquel M. Dorigny a produit une lamentable réponse), J. Mettas, S. Daget, L. Hurbon, J.L. Bonniol, J-M. Filliot ou H. Gerbeau (auquel le Comité s’est borné à offrir un prix au lieu de l’admettre dans son sein). En 2004, Claude Meillassoux, le grand anthropologue français de l’esclavage, vivait encore ; on aurait pu songer à lui, mais encore aurait-il fallu connaître son existence et ses travaux. On aurait pu aussi songer, pour les DOM, à des historiens « domiens » comme C. Wanquet, S. Fuma, J. Petitjean-Roget, H. Elizabeth ou S. Mam Lam Fouck. On les a apparemment oubliés ou plutôt écartés.
         
Ce mode de désignation singulier explique sans doute aussi, de la part de ce Comité, la volonté, tout à fait étrange mais réitérée, de développer en France les recherches sur l’esclavage... comme si elles n’existaient pas. N. Schmidt, chercheur au CNRS, devrait pourtant être informée de sa propre existence, de celle de J.M. Filliot (IRD) et les noms de D. Bebel-Gisler (aujourd’hui décédée, mais qui avait fait toute sa carrière au CNRS, toutefois sans y produire grand chose) ou de L. Hurbon ne peuvent lui être tout à fait inconnus (les approches sociologiques ou anthropologiques de l’esclavage sont tout aussi légitimes que celle de l’histoire).

C. Taubira (femme politique) et F. Vergés (politologue), sur les cas desquelles je reviendrai, viennent de publier sur l’esclavage des livres inattendus, auxquels les médias assurent une flatteuse et constante promotion. Ces ouvrages participent-ils, d’ores et déjà, au renouveau de l’historiographie française dans ce domaine ? Elles ont déjà en tout cas, l’une et l’autre, envahi les télévisions et les radios, ce que les vrais historiens n’ont jamais pu faire. On retrouve donc ici, à nouveau, Jdanov et Bruno Coquatrix !
         
Les modalités de formation de ce Comité expliquent sa composition, mais aussi les problèmes qui s’y posent (Serge Romana a déjà démissionné) ou qu’il suscite (le différend avec Pétré-Grenouilleau qui tient, pour une bonne part, à l’étrange rédaction de la loi Taubira-Delanon).

Mais, ceci est une autre histoire... et j'y reviendrai peut être si les lectrices et les lecteurs le souhaitent.