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lundi 24 février 2014

De la Réunion à l'Australie en passant par le Vél’ d’Hiv’ : Les enfants de la Creuse (suite et fin)

Il me paraît inutile d'insister davantage sur les faits eux-mêmes qui, on l’a vu, ont été considérablement déformés, voire falsifiés, y compris dans la presse métropolitaine réputée sérieuse comme le Monde et Libération.

J’ai été amené à traiter ce sujet, indépendamment de la relation personnelle que j'ai avec lui et que j'ai déjà évoquée, par la publication, dans des journaux ou sur des sites, de photographies de deux des principaux personnages de cette affaire des « enfants de la Creuse », Jean-Jacques Martial et Marie-Thérèse Gasp.
Ma première remarque concerne le phénotype de ces deux personnes qui, l'un et l'autre, ont naturellement la cinquantaine puisqu’ils ont fait partie des premiers contingents d’enfants envoyés dans la Creuse par le Bumidom. Ces photographies confirment tout à fait que ni l'une ni l'autre ne peuvent être regardés comme des « afro-descendants ». Ce sont des métis, comme une bonne partie de la population réunionnaise, que ne caractérise nullement de façon nette un type africain quelconque. Marie-Thérèse Gasp est d’ailleurs originaire d’Étang-Salé-Les Hauts (comme Valérie Bègue, Miss France, précise-t-elle elle-même).
Cette affaire les a mis, en tout cas, sur la scène médiatique, ce qui a permis de découvrir leur visage, avec même pour J.J. Martial, une photo d'enfance, sans doute à son arrivée en métropole, qui confirme tout à fait l'impression qu'on peut avoir quant au degré précis de son métissage. On constate surtout que l'un et l'autre ont su surfer avec adresse sur la « vague mémorielle » et la « repentance » puisque chacun a déjà écrit un roman à partir de son histoire (la première cherchant actuellement un coéditeur pour publier une nouvelle version et Jean-Jacques Martial a fait également le sien, consultable et vendu sur Internet). On peut donc voir que ces expériences n'ont pas été si funestes qu'on pourrait le croire, puisqu'il est évident que, s'ils étaient restés dans leur DASS d’origine, ils n'auraient probablement jamais vécu de telles promotions et connu un tel succès, même si l’on comprend tout à fait qu'ils puissent avoir des problèmes personnels à la suite de ces aventures de leur enfance. On les attend à 20 heures chez Ardisson !
Le cas de Dominique Foucher (qui a repris son nom d'origine Marie-Thérèse Gasp) est d'une certaine façon plus banal quoiqu’elle prétende, sans donner beaucoup de détails, avoir été une athlète de haut niveau ce niveau (Elle présente d’ailleurs une vague ressemblance avec Marie-José Pérec, son métissage étant toutefois moins marqué). En se fondant sur le témoignage, inévitablement un peu suspect, de sa mère biologique qu’elle a fini par retrouver, elle avance qu’elle n’a jamais été abandonnée par elle ; celle-ci, malade, à l’en croire, l'avait placée, en raison de sa maladie, à la Providence, dans un foyer bien connu tenu par des religieuses. Marie-Thérèse ne l'avait quitté pour être remise à la DASS que parce qu'elle avait atteint trois ans, qui était la limite d'âge pour cet établissement. Son cas est celui donc de tous ces  enfants qui étaient non pas dans leurs familles, mais dans divers foyers. On peut donc penser que, comme pour beaucoup d’autres, la vie de Marie-Thérèse Gasp a été, somme toute, grâce à ses mérites personnels, plutôt meilleure que celle qu'elle aurait pu avoir, dans son île natale, même si, dans ce cas précis, ses rapports avec sa famille d'adoption ont été mauvais. Toujours est-il qu'aujourd'hui, tout en étant toujours célibataire et la mère de trois enfants, elle a un métier (agent d'enquêtes au CREDOC à Paris où elle réside depuis cinq ans), elle écrit et nourrit, en outre, divers projets.
Le cas de Jean Jacques Martial est différent ; la version qu'il donne de son départ de la Réunion est tout à fait autre, un peu étonnante ; je la soupçonne même d’être romanesco-idéologique. En effet, il aurait été pratiquement enlevé par « la lwa » (comme on disait là-bas !) ;  « arraché », dans des conditions un peu rocambolesques, à l’âge de six (ou sept) ans, à sa grand-mère qui l’élevait en compagnie de son frère et sa sœur, il se retrouve, un matin de novembre, à Guéret, « en short et en tongs ». Je suis également  étonné par le port de ces « tongs » qui, à cette époque, étaient bien rares à la Réunion et cela surtout dans « les Hauts » où tout le monde ou presque, et les enfants surtout, marchait pieds nus que par les conditions rocambolesques de cette « enlèvement » qui paraît s'inscrire, d'une façon un peu trop parfaite, dans la version moderne, anticolonialiste et antifrançaise, des faits en cause.
J.J. Martial semble vouloir, à travers la narration qu'il fait de sa venue en France, à la fois nourrir sa légende personnelle mais surtout fonder la plainte qu'il a déposée en 2002 contre l'État français pour « enlèvement, séquestration de mineur, rafles et déportation » et qui s'assortit de la demande d'un milliard d'euros de dommages-intérêts ! Le bougre n’y va pas de mainmorte.  D'autres plaintes ont suivi jusqu'à la Cour européenne des droits de l'homme, sans succès jusqu'à présent et Marie-Thérèse Gasp s'est, semble-t-il, à son tour victimisée et inscrite dans cette lignée procédurière . Elle intente elle aussi un procès à l'État français, sans préciser davantage toutefois les dommages-intérêts demandés.
Ces événements et ces procédures n'ont rien d'étonnant dans le mouvement de « repentance » qui s'est développé dans les DOM au cours des dernières années, depuis la loi Taubira, et dont la récente « résolution mémorielle » sur les « enfants de la Creuse » (à l’initiative d’une députée de gauche réunionnaise) n'est sans doute pas sans rapport avec les futures élections !


dimanche 23 février 2014

De la Réunion à l'Australie en passant par le Vél’ d’Hiv’ : Les enfants de la Creuse (suite)

Avant d'aborder de façon plus étendue et précise cette affaire dont on a vu que les « spécialistes » comme les médias qui les suivent (y compris le Monde qu'on a connu plus sérieux!) la présentent souvent de façon très spécieuse, sinon parfaitement mensongère, il semble logique d'essayer d'établir d’abord les faits qui sont bien loin de l'être.

 Je n'ai pas pour habitude de raconter ma vie dans mes billets ; il est toutefois très curieux de voir que cette affaire commence en 1963 qui est précisément l'année où je suis moi-même arrivé à la Réunion. Je dois dire que je n'ai que très récemment perçu le rapport, direct et étroit quoiqu’invisible, qu'il y a entre ces deux faits. L’affaire des « enfants réunionnais de la Creuse » commence, en effet, précisément en 1963 et, sans que j’ai jamais perçu ce rapport, ce n'est pas par hasard qu’en sens inverse,  je suis moi-même arrivé à la Réunion en cette  même année. J’y ai, en effet, été envoyé au titre du Service Militaire Adapté, le SMA,  qui était une des mesures que Michel Debré avait prévues dans le cadre des réformes qu'il envisageait de faire dans les DOM. J’y reviendrai dans la suite, mais il est clair que les deux événements, si éloignés l'un de l'autre qu'ils puissent paraître, sont en fait en rapport étroit.

 On a vu que contrairement à ce qu'affirme, non sans calcul  mais de la façon la plus mensongère, le journal communiste de la Réunion, Témoignages, le nombre d'enfants ou d'adolescents de ce DOM concernés par cette affaire est très loin de constituer « la majorité de la jeunesse réunionnaise ». Je ne discuterai même pas ce chiffre dans son détail tant il est grotesque ! On a en effet  souvent mis en avant le cas de ces « enfants de la Creuse » qui est naturellement le plus susceptible de toucher et d'émouvoir les lecteurs, mais il n’est pas, ni numériquement ni même humainement, comme on va le voir, le principal. En réalité, d'après les informations que j'ai pu recueillir et qui me semblent les plus sérieuses, le nombre des jeunes Réunionnais qui ont transité par Guéret n’a pas dépassé, en tout, 300. « Au total, environ 300 enfants réunionnais ont été envoyés par la DDASS, entre 1960 et 1971, à Guéret, dans la Creuse. Ils étaient majoritairement issus des foyers de Hell-Bourg et de la Plaine des Cafres, d’autres enfants provenant de familles nombreuses et en difficulté (Quotidien de la Réunion, 20 février 1993).

 Je laisse de côté le détail des chiffres qu’il serait sans doute possible de préciser puisque nous disposons sur ce problème d'archives qui ne semblent guère avoir été consultées par les « chercheurs ». Curieusement, les aspects socio-anthropologiques de la question ont même été négligés. Deux éléments me paraissent ici essentiels. On lit en effet que les « enfants de la Creuse » étaient « majoritairement issus des foyers de Hell-Bourg et de la Plaine des Cafres ». Omettre ou ignorer un tel détail relève sans doute d’un choix idéologique à propos de cette question et vise à fonder le caractère « esclavagiste » de ces « déportations » en prétendant qu’elles ont concerné « une grande majorité d’afro-descendants ». 

 Cette falsification est évidemment destinée à renforcer l'hypothèse d'un nouvel esclavage ; en effet ces « enfants de la Creuse » venaient, en réalité, essentiellement des « Hauts »de la Réunion (où se trouvent Hell Bourg et la Plaine des Cafres ) qui sont peuplés par une population plutôt blanche ou faiblement métissée ; y vivaient alors surtout des « petits blancs des hauts », à cette époque, la catégorie sociale la plus pauvre qu'on accable,  dans le créole local, d’épithètes dépréciatives :  « yab », « yab sousout », « pat zonn », « litone »,  etc. Cette simple remarque écarte l'hypothèse fallacieuse d'un choix racial des enfants destinés à la migration . Ce détail souligne aussi l’étendue de l’ignorance des réalités sociales locales de la part de ces auteurs. Ce point est d'ailleurs confirmé par les phénotypes mêmes de quelques quinquagénaires issus de cette migration dont on a pu voir les images dans la presse ou à la télévision.

L'idée même des « enlèvements » et des « rafles » est tout aussi absurde et imaginaire puisque, en réalité ces enfants, souvent des pupilles de la nation, étaient en réalité choisis dans des établissement sociaux de la DASS, créée à la même époque par le même Michel Debré et nombre d'entre eux venaient de ce qui était à l'époque une véritable institution, l'APPECA, dont il faut dire un mot ici.
APECA signifiait « Association pour l’enfance coupable et abandonnée » ; on se demande aujourd’hui comment on a pu choisir une telle dénomination qui offre l’unique avantage de montrer que les enfants qu’on y a trouvés pour les envoyer en métropole n’étaient en rien arrachés à l’affection de leurs familles, comme nos sociologues de service et quelques médias essayent de nous le faire croire !

Le principal foyer de l’APECA se trouvait alors, en effet, à la Plaine des Cafres et cet établissements était dirigé par une figure mythique de la tradition populaire réunionnaise, le Frère Polycarpe. Naturellement la discipline de cet établissement était extrêmement sévère et dans les familles populaires, on en menaçait souvent les enfants turbulents de « lapéka » comme du « Sat maron » ou de la « Granmerkal ». Les anciens élèves en avaient des opinions fortement contrastées, les ans regardant l’APECA comme une sorte de bagne, les autres lui attribuant leur réussite dans la vie l'APECA les ayant détournés de la délinquance et orientés vers le travail car on y apprenait un métier.

Le second point que je voudrais traiter ici est que cette opération du BUMIDOM ne relève en rien des fantaisies d’un décideur fou et/ou sadique, qui, en l'occurrence, aurait été Michel Debré. En réalité, même si le BUMIDOM a disparu en tant que tel avec l'arrivée de la gauche en 1981, cette décision a été sans doute inspirée à l’Union de la Gauche, sous l'influence du Parti communiste réunionnais, dont les motivations en la matière n’étaient pas tout à fait claires, mais dont le résultat a été incontestablement fâcheux sur le plan démographique et social.

Michel Debré, qui est alors un homme politique français très important, a découvert la Réunion qu’il ne connaissait pas et surtout ses problèmes à l’occasion de sa visite dans l’île, comme Premier Ministre, en 1959, pour y accompagner le Général de Gaulle. Suite à des circonstances sans importance ici, il s’y fera élire député en 1963 et le restera jusqu’en 1987, s’étant pris d’une véritable passion pour ce pays. Ayant dès le départ conscience de la catastrophe démographique, économique et sociale qui menaçait ce département et jouant en France un rôle politique majeur qui faisait que toutes les portes lui étaient ouvertes, il s'emploie dès lors à concevoir et à mettre en œuvre un véritable plan de sauvetage de l’île. Il est, en effet, convaincu qu'il faut absolument y créer des emplois et empêcher l'explosion du nombre de chômeurs qui, naturellement, fait le jeu du PCR, le parti communiste local, alors autonomiste, à un moment où nombre de nos anciennes colonies accèdent à l’indépendance.

Debré va donc assez logiquement mettre l'accent à la fois sur l'émigration vers la métropole et en particulier celle des jeunes susceptibles, à terme, de faire monter le taux de croissance démographique des zones de l’hexagone qui se dépeuplent et sur l’éducation et la formation, indispensables à ses yeux pour tous les migrants en vue de leur intégration sociale.
C'est ainsi que, assez logiquement, la guerre d’Algérie prenant fin, M. Debré va mettre en place le Service Militaire Adapté. Ce SMA, expérimenté dès 1961 aux Antilles, est étendu en 1963 à la Réunion. La première vague y amènera une bonne vingtaine de professeurs qui doivent y faire leur service militaire selon cette nouvelle formule. Tous sont des enseignants titulaires, certifiés ou agrégés (espèces alors rarissimes dans l’île) qui enseigneront dans l’unique lycée et qui, pour les agrégés, constitueront le point de départ du futur centre universitaire de la Réunion où n’existait alors qu’une simple Ecole de droit.

 Quelle que soit l’opinion qu’on peut avoir sur ce projet (Aux Antilles, il sera approuvé par Césaire !), force est de constater qu'il était logique à la lumière de la situation de la Réunion à cette époque. On voit du même coup que l'idée de faire partir en métropole des enfants et des adolescents, que l'on arrache nullement à leurs familles puisqu’ils sont déjà recueillis dans des structures sociales comme l’APECA, pour avoir été soit abandonnés, soit retirés à leurs parents génétiques, n'est pas non plus une si mauvaise solution. Tout en évitant les risques ultérieurs du chômage, de l’analphabétisme et de l’alcoolisme (on consomme alors dans l’île 13 litres d’alcool pur par an… » en comptant les femmes et les petits enfants » !), ils s'adapteront plus facilement à la vie métropolitaine qu'on leur destine et en particulier ils apprendront le français qui, à cette époque, n'est encore que la langue d'usage d'une fraction très réduite de la population réunionnaise, alors que le système éducatif est très loin de ce qu’il deviendra dans la suite grâce à Michel Debré !

(Suite et fin demain).

vendredi 16 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères

On entend tellement de sottises, en cette période d'étiage de l'information, depuis la mort de Jacques Vergès que je me sens obligé de corriger un point de sa biographie, certes mineur mais très représentatif, des mystères dont l'homme a souvent entouré sa vie.

Pour aller vite je borne à citer ici, à propos de la prétendue gémellité de Jacques et Paul Vergès, qu'on entend évoquer sans cesse, un passage de mon livre Vergès père, frères et fils : une saga réunionnaise (l'Harmattan, 2007). Cet ouvrage se distinguant de la plupart des autres qui sont soit des hagiographies, soit des autobiographies (genres très appréciés dans la famille) Paul Vergès et le Parti Communiste Réunionnais (PCR) se sont employés à empêcher la diffusion locale de ce livre ! J'en cite donc quelques pages sur la question des "jumeaux Vergès" :

"Toujours est-il que, depuis la page 104 (où est évoquée avec émotion la mort de Jeanne Vergès) à la page 150 du livre de C. Lauvernier, on ne trouve pas un seul mot sur la vie personnelle et familiale de R. Vergès. La chose est d’autant plus stupéfiante que le lecteur apprend soudain que le 6 mars 1928, « Raymond Vergès entreprit la régularisation de sa situation familiale » (1994 : 150). Le lecteur tombe des nues! La suite du texte mérite d’être citée dans son intégralité.

« Avant sa venue au Royaume de Siam, en fonction à l’hôpital de Savannakeht, il avait rencontré Khang PHAM-THI […]. Khang le suivit à Oubône en février 1925. Le  5 mars de la même année [1925] eut lieu au consulat la naissance des jumeaux Jacques Camille Raymond et Paul Emile Marie Just. […] Le 6 mars 1928, Jules Rougni [successeur intérimaire de R. Vergès comme consul] célébrait le mariage de Raymond Vergès et de Khang Pham Thi qui légitimait les jumeaux Jacques et Paul reconnus le même jour par leur père » (ibidem, 150).

On ne saurait narrer de façon plus lapidaire quatre années de la vie familiale de Raymond Vergès dont on ignorait tout. Le raccourci est aussi invisible que saisissant. En deux lignes, on saute du 5 mars 1925 (naissance de jumeaux issus d’un couple illégitime insoupçonné) au 6 mars 1928, bond dans le temps que la proximité des dates des 5 et 6 mars, à trois ans d’intervalle, risque de masquer à un lecteur inattentif. A la réflexion, le lecteur vigilant comprend qu’en fait, d’abord durant un an au Laos, puis durant trois ans au Siam, Khang a été effectivement, dans les faits, la maîtresse du consul de France, celle que les ennemis de R. Vergès nommeront plus tard sa « concubine annamite ».  Les prétendus jumeaux ont donc été déclarés par leur père, qui les « reconnaît », en mars 1925; ils seront « légitimés » trois ans plus tard, lors du mariage, en mars 1928.

Tout cela n’est nullement dit, ni même évoqué, et Ch. Lauvernier passe aussitôt à autre chose (le départ de Saïgon pour la Réunion via Djibouti), comme si les faits qu’elle a évoqués étaient la chose du monde la plus banale et la plus naturelle. Cinquante pages durant, pas un mot sur la vie personnelle de Raymond Vergès, pourtant décrite dans tout son détail professionnel et mondain, et voilà qu’on le retrouve soudain, cinquante pages plus loin et cinq ans plus tard, « en ménage » ou « marié derrière la cuisine » (comme on dit à la Réunion) avec une Annamite qu’il a amenée avec lui du Laos et dont il a déjà deux enfants âgés de trois ou quatre ans ! Le lecteur a de quoi être étonné d’une telle démarche et cela d’autant que, dans la narration de la fin de la période laotienne, il n’a jamais été question de Khang Pham-Thi et moins encore d’enfant nouveau-né.

Le lecteur n’est toutefois pas au bout de ses surprises, les unes dramatiques, les autres quelque peu burlesques. En effet, six mois après son mariage, Khang tombe malade à la Réunion, juste avant le départ pour Djibouti, au terme du congé administratif de R. Vergès. Elle meurt (à 25 ans) le 24 novembre 1928. Deux jours plus tard, le 26 novembre (on enterre très vite les morts à la Réunion), R. Vergès s’embarque pour Djibouti avec ses enfants Jean et Simone; il doit laisser les « jumeaux » (âgés de trois et quatre ans) à la garde de Tante Marie (sa tante paternelle qui l’avait lui-même élevé), à Saint Denis.

Parti dans ces circonstances dramatiques, l’infortuné R. Vergès apprend, en arrivant à Saïgon, où on lui notifie son affectation à Houèsaï (Annam), qu’un rapport contenant de graves accusations a été déposé contre lui par son successeur J. Rougni.
Ce dernier, avec lequel il a eu pourtant, les meilleures relations, mais qui, apparemment, troquerait volontiers son détachement intérimaire contre une affectation définitive  dans le poste, accuse son prédécesseur d’avoir laissé derrière lui « de véritables écuries d’Augias ». En outre et surtout, il l’aurait obligé à le marier à « sa concubine annamite », dont il avait eu des jumeaux. Tout y passe ! Nous sommes bien loin du tableau idyllique du séjour siamois de R. Vergès dressé par Ch. Lauvernier. Selon Rougni, le consulat, rongé par les termites, est à l’abandon et le drapeau tricolore n’y a jamais flotté; le consul jouait chez lui jusqu’à des heures tardives (on omet de préciser que c’est aux échecs !) et son secrétaire Le Ky Son avait transformé son propre logement en tripot. Le Père Chatenet, qui n’a pas oublié l’affaire du vin de messe, soutient ces accusations, soulignant que l’éclairage du consulat était si défectueux que, lorsqu’il y venait dîner, il prenait soin d’apporter ses propres lampes (1994 : 164).

Ce fatras d’accusations est issu des rapports administratifs; pour la plupart d’entre elles, l’ancien consul fournira des explications, au moins partielles, qui permettront finalement de classer l’affaire sans suite, après le rapport fait par le Docteur Francière, chargé de l’enquête administrative (30 juin 1929, Archives d’Outre-Mer, Aix-en-Provence); le texte en est partiellement reproduit par B. Violet (2000 : 271-4). Le seul point qui nous intéresse ici mais qui ne reçoit nulle explication de R. Vergès est la falsification de l’acte de naissance  des deux enfants, comportement  dont les raisons, selon T. Jean-Pierre, « restent mystérieuses » (2000 : 20).

L’enregistrement a été fait le 5 mars 1925 par le secrétaire Le Ky Son « par délégation du consul, empêché » (ibidem : 166). Le consul, (par prudence sans doute, à moins que son empêchement ne fût très opportunément réel), avait délégué, par écrit le jour même, son secrétaire pour « dresser en [ses] lieu et place » les actes de naissance des jumeaux.

De multiples témoignages cités dans le rapport Francière (dépositions de Madame Troude, du Père Chatenet, de Sœur Agnès, de la veuve de Le Ky Son, d’Amboise Duoc, infirmier en chef de l’hôpital de Savannakeht) indiquent tous qu’un des deux prétendus jumeaux est, en réalité, né au Laos; le dernier témoin indique même, par écrit, comme date de naissance, le 20 avril 1924. Comme le fait par ailleurs remarquer, non sans bon sens, Sœur Agnès, on ne peut guère faire passer pour jumeaux un enfant d’un an (Jacques serait né en avril 1924) et un nouveau-né (Paul en  mars 1925). Ce détail suffit d’ailleurs à montrer quelle peut être la valeur réelle de l’acte établi ce « 5 mars 1925, à dix heures du matin ». Le problème n’est donc pas tant dans l’heure, comme le croit T. Jean-Pierre (2000 : 20), que dans l’apparence même de deux jumeaux, dont l’un a onze mois de plus que l’autre et qui sont, en principe, présentés à un « officier de l’état civil » et à deux témoins, sans qu’aucun des trois s’avise d’une disparité d’apparence des « nouveau-nés » qui doit pourtant être manifeste!

Un indice intéressant qui n’a jamais été remarqué est que, parmi les prénoms de Jacques, figure celui de son père Raymond. Or à la Réunion, il est souvent d’usage de donner au fils aîné, seul ou avec d’autres, le prénom de son père. Au Laos, le père n’avait donc pas oublié cette coutume pour les enfants de son deuxième lit !

On peut discuter l’un ou l’autre de ces témoignages; C. Lauvernier, toujours soucieuse de ménager son héros, signale que, dans un cas, « la déclaration n’est pas jointe au dossier » et que, dans un autre, la « pièce est non communiquée ». On peut même laisser entendre qu’il y a là un complot des « mandarins de Dieu » animé par le Père Chatenet qui n’a pas digéré son vin de messe. Il est cependant malaisé d’y inclure l’infirmier en chef  laotien de l’hôpital de Savanakhet qui pouvait difficilement ne pas être au courant d’une naissance survenue dans son propre établissement, surtout quand le père présumé de l’enfant en est le médecin-chef.

Il est donc à peu près établi que R. Vergès, comme le déclare le Père Chatenet, est arrivé du Laos avec trois enfants (Jean, Simone…et Jacques). Pour répondre à la question posée en titre, les deux frères Jacques et Paul Vergès ne sont donc ni siamois ni jumeaux, en dépit de leur acte de naissance officiel! Tout cela est d’ailleurs confirmé, non sans réticences, à Bernard Violet par Simone Vergès elle-même qui avait tout de même huit ans en 1924, lors de la naissance de Jacques!

Pourquoi donc toute cette affaire et pourquoi R. Vergès s’est-il comporté de si étrange façon ? Les silences et les raccourcis de C. Lauvernier sont, comme on l’a vu, intéressants. Le point le plus étonnant est que nul ne se préoccupe (ni C. Lauvernier, 1994 ni B. Violet, 2000, ni personne) de savoir la date exacte de la mort de Jeanne Vergès qui me paraît pourtant l’élément clé de l’affaire.

En effet, si l’on considère que Jacques Vergès est né à Savannakeht (au Laos) le 20 avril 1924 (ce qui paraît tout à fait établi), on peut calculer, par une simple soustraction, que sa conception remonte aux derniers jours de juillet 1923. Or curieusement, C. Lauvernier, si précise en tout et, en historienne, particulièrement scrupuleuse sur les dates, écrit laconiquement « En 1923, le décès de son épouse Jeanne à Savannakeht le plongea dans un grand désespoir. » (1994 : 104). B. Violet se contente aussi de la seule indication de l’année 1923. L’absence de mention de jour et même de mois est curieuse pour un événement d’une telle importance, surtout quand, par ailleurs, comme C. Lauvernier, on nous précise, à l’unité près le nombre des primo-vaccinations effectuées par le docteur R. Vergès[1].

On peut imaginer dès lors les vraies raisons de la dissimulation de la naissance de Jacques Vergès qui, un an plus tard, conduit à inventer l’histoire des jumeaux, au moment où, devenu consul au Siam, R. Vergès est en mesure de faire effectuer cette falsification d’état civil par son secrétaire Le Ky Son, sans engager sa propre signature.
Compte tenu des dates, Jacques Vergès, né le 24 avril 1924, est conçu fin juillet 1923. Donc, de deux choses l’une, selon la date de la mort de Jeanne Vergès. Ou bien, dans les semaines qui suivent immédiatement la mort de sa femme, en juillet 1923, R. Vergès fait un enfant à l’institutrice annamite de 18 ans, Khang Pham Thi qu’il a recrutée pour l’aider à élever ses jeunes enfants. Ou bien, avant même la mort de sa femme, malade depuis plusieurs mois, il a une liaison cachée avec cette jeune fille, l’enfant étant alors conçu avant ou après sa mort. Ce dernier point demeurera incertain, tant qu’on ne saura pas la date exacte de la mort de Jeanne Vergès.

Pour ce  qui me concerne, je ne crois guère à l’explication que donne Paul Vergès qui, après avoir nié les faits, leur donne une explication flatteuse selon laquelle son père aurait organisé tout cela car « l’habitude était alors à l’abandon dans des orphelinats religieux des enfants nés de couples mixtes » (T. Jean-Pierre, 2000 : 22). Il me semble que l’hypothèse que je suggère est plus conforme au caractère du personnage et, somme toute, plus honorable.

La date de la mort de Jeanne Vergès est donc la clé de tout. C. Lauvernier et B. Violet auraient pu la connaître puisque l’état civil français contient forcément, quelque part, cette indication. Pour C. Lauvernier, le fait de la laisser de côté me fait personnellement pencher en faveur de la seconde hypothèse. B. Violet, qui n’a pas les mêmes scrupules à l’égard de la famille Vergès, ne se pose pas la question. Sans doute n’en a-t-il pas perçu l’importance. Simone Vergès semble pourtant s’être posé, elle-même, des questions puisqu’elle dit à B. Violet : « Personnellement, je n’ai connu Thi-Khang qu’après la mort de ma mère. Mon père entretenait-il une liaison avec l’institutrice avant sa disparition ? Je n’en sais rien. Mes parents formaient un couple très uni. ». (B. Violet, 2000 : 41).

Soyons clairs; je ne porte aucun jugement moral sur tout cela. Je pense que R. Vergès a connu réellement le désespoir à la mort de Jeanne et c’est même sans doute par respect pour sa mémoire qu’il a alors  dissimulé la naissance du petit Jacques. Naturellement, cette circonstance l’a mis ensuite dans une position délicate, dont il s’est tiré avec adresse et efficacité au moment de la naissance de Paul, certes au prix d’un faux en écriture publique, mais dont il n’était pas directement responsable puisqu’il était « empêché » ce jour-là. Sa position administrative, ses fonctions médicales et la docilité de Le Ky Son font que nul n’est allé regarder de trop près les choses puisqu’il s’agissait de Monsieur le Consul. Le consul parti, les langues se délieront car tout le monde était évidemment au courant.

En conclusion de ce point, on peut revenir un instant aux propos de Jacques et Paul Vergès qui, en réponse aux questions de T. Jean-Pierre, persistent à nier l’évidence, selon le bon vieux principe « N’avouez jamais!». A lire les pages qui sont consacrées à cette question, on est tenté d’ajouter « … et dites n’importe quoi ! ». Ainsi Paul Vergès répond-il « C’est le « vieux » lui-même [son père] qui a rédigé notre acte de naissance » (2000 : 22). T. Jean-Pierre poursuivant : « Cet acte de naissance était un faux ? », Jacques intervient « « J’imagine mal le pater faire un faux » (ibidem). La ficelle est grosse. R. Vergès, effectivement, n’a pas fait un faux, puisqu’il a eu la prudence de déléguer son secrétaire pour le commettre  « en ses lieu et place ». Comme ce secrétaire a eu le bon goût de mourir rapidement dans la suite, l’action éventuelle de la justice s’est éteinte. Certes cette affaire était assurément, au plan administratif, la plus grave du contentieux, mais elle ne pouvait avoir de suite. R. Vergès qui n’a pas établi l’acte lui-même et qui sait que son secrétaire était mort peu après, a donc beau jeu de demander lui-même « la saisine de la juridiction compétente » (Lauvernier, 1994 : 170).

Un détail amusant mais significatif pour conclure. T. Jean-Pierre tenait, semble-t-il, beaucoup à faire ce livre Vergès et Vergès; il y tenait en tout cas assez pour avoir à peu près tout accepté de ceux qu’il interviewait (Jacques et Paul Vergès) et qui lui ont tenu la bride très courte. On a vu que, sur cette question, ils récusent les évidences les plus criantes. Toutefois, le livre contient quelques illustrations; distraction des intéressés et peut-être aussi perfidie discrète de l’auteur, la première est une photo dont le titre est « Jacques Vergès avec Khang sa mère ». On y voit un enfant nu, apparemment âgé d’une dizaine de mois, assis sur une console, la main droite de sa mère (assise à sa gauche) étant posée sur ses jambes, comme pour le maintenir. Aucune indication de date ni de lieu. B. Violet qui connaît cette photo (mais pas le livre de T. Jean-Pierre paru en même temps que le sien en 2000) a compris l’importance de ce document; c’est même sur un commentaire de cette image qu’il conclut son livre sur Jacques Vergès : « Le grand secret de Me Vergès est tout entier dans cette photographie.[…]  Son exigence est de se faire accepter en tant qu’être unique et légitime.» (2000 : 254).

On comprend cette lecture dans la mesure où B. Violet fait de cette affaire de faux jumeaux, dans une approche un peu psychanalytique, la clé des comportements de Jacques Vergès. Pourquoi pas ? En revanche, il ne me paraît pas possible d’admettre, comme le fait B. Violet, que l’enfant de la photo est âgé d’un ou deux ans.

Quel âge Jacques Vergès a-t-il donc sur cette photo ? Comme la « famille » Vergès arrive à Oubone en février 1925, on peut penser qu’elle a été prise à Savannakeht fin 1924 ou début 1925 ou à Oubone en 1925. La position de Khang et la mauvaise qualité de l’image ne permettent pas de savoir si  elle est enceinte ou si elle a déjà accouché. Le problème n’est d’ailleurs pas là; si Jacques et Paul étaient des jumeaux, nés à Oubone en mars 1925, imagine-t-on une mère, dont ce sont les deux premiers enfants, se faire photographier avec un seul d’entre eux (et, comme par hasard, Jacques qu’on reconnaît aisément)? Comme dans ces dessins que, dans mon enfance, on trouvait autour des papillotes et où il fallait chercher, dans le feuillage ou les nuages, le lapin qui avait échappé au chasseur, T. Jean-Pierre (par malice ?) a-t-il volontairement caché la solution de l’énigme, 120 pages plus loin, dans la galerie des portraits de famille. Au lecteur vigilant de la découvrir!

Avant de clore ce chapitre qui comporte une fin heureuse avec le deuxième mariage de Raymond Vergès, mais il est si rapide et si discret que le lecteur l’a sans doute à peine remarqué, on doit lui accorder un instant d’attention en raison de la façon dont Jacques Vergès le présente dans un ouvrage récent. Dans ses entretiens avec P.K Felissi, dans le chapitre intitulé « Le militant anticolonialiste », J. Vergès rappelle quelques souvenirs qui ont déterminé, dans la suite, son « anticolonialisme » sur lequel nous reviendrons. Il observe :
« Je suis né en Thaïlande […] Mon père était consul de France au Siam, la Thaïlande aujourd’hui, mais lorsqu’il a épousé ma mère qui était vietnamienne, sa hiérarchie lui a demandé de « dégager ». Il a donc « dégagé » pour revenir à la Réunion s’installer avec sa famille. » (2005 : 20).

La biographie sommaire de R. Vergès que j’ai esquissée suffit à montrer que cette présentation des faits est, une fois de plus, passablement inexacte, même si le mariage d’un fonctionnaire français avec une Annamite ne devait pas être du goût de tous. En fait, en quittant le Siam en 1928 pour son congé administratif légal, R. Vergès pense reprendre son service; c’est le désir du consul intérimaire J. Rougni d’être nommé sur ce poste qui va changer le cours de choses. R. Vergès, dans la suite, est d’ailleurs affecté à Vientiane, où sa nomination est suspendue alors qu’il est déjà sur place, en raison des rapports accusateurs de Rougni. Le gouvernement général ayant finalement classé l’affaire sans suite comme on l’a vu, R. Vergès est nommé médecin-chef de la province de  Quang-Tri, en Annam, au début de 1930. Il n’occupera ce poste que quelques mois en raison de problèmes de santé qui nécessitent alors son rapatriement d’urgence.

Il quitte l’Indochine avec la médaille Kim-Kham d’Annam de première classe, accordée par le roi sur conseil du gouvernement général de l’Indochine. Ce n’est pas si mal pour quelqu’un qui, comme le prétend J. Vergès, est « dégagé ». En réalité, son fils n’a peut être pas totalement inventé la version qu’il présente et qui fait de son père une victime du racisme colonial. R. Vergès ne souhaitait sans doute pas donner trop de détails sur l’affaire d’Oubone, dont l’histoire des faux-jumeaux était un élément central. La version des faits que donne J. Vergès et qu’il a sans doute entendue, pour partie, chez lui, dispensait de s’expliquer davantage et donnait une couleur flatteuse à la fin du séjour siamois. Elle ne pouvait que plaire à Jacques Vergès qui en rajoute un peu pour faire de son père un héros de l’anticolonialisme, ce qui ne paraît pas avoir été tout à fait le cas."

Felissi, Philippe Karim, 2005, Jacques Vergès l’anticolonialiste, Le Félin.
Jean-Pierre, Thierry, 2000, Vergès et Vergès. De l’autre côté du miroir. Lattes.
Lauvernier, Chantal, 1994, « Ban-bai » Raymond Vergès, 1882-1957.
Vergès Jacques, 1990, Le salaud lumineux. Conversations avec Jean-Louis Remilleux , Michel Lafon.
Violet, Bernard, 2000,  Vergès, le maître de l’ombre, Le Seuil.

samedi 27 octobre 2012

Abolition de l'esclavage : suite et fin.


Quand et où commémorer l’abolition de l’esclavage ?

On peut s’interroger, comme je l’ai fait, sur le choix du 10 mai pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage qu’on confond, généralement et allègrement, avec l’interdiction de la traite négrière. Dans le choix que Jacques Chirac a fait du 10 mai, comme je l'ai dit, le but caché était moins de commémorer le  10 mai 2001, jour du vote de la loi Taubira-Delannon, que de faire une niche posthume à F. Mitterrand en occultant définitivement, du moins l’espérait-on, le 10 mai 1981, jour de sa première élection dans laquelle Chirac était pourtant pour beaucoup! Objectif atteint, Salut l’artiste ! C’est sans doute la seule raison sérieuse de ne pas avoir fait le choix,  aussi évident que logique, de la date de commémoration du décret Schoelcher (27 avril 1848). Toutefois, cette habileté politicienne avait alors déclenché des vaguelettes imprévues dans le marigot domien.

 Un brin d’histoire et d’anthropologie ultramarines (comme on dit désormais) sont ici nécessaires.

 Habitués que nous sommes à l’immédiateté de l’information mondiale, nous ne pensons plus qu’au XIXe siècle encore, les nouvelles de Paris mettaient plusieurs mois pour parvenir dans les colonies. De ce fait, la nouvelle du décret Schoelcher (avril 1848) n’est parvenue que quelques mois plus tard, aux Antilles et plus tard encore à la Réunion. Cette île étant la plus lointaine, l’abolition n’y a été proclamée que le 20 décembre 1848 par Sarda-Garriga, qui était arrivé dans l’île le 13 octobre. De ce fait, tous les ultramarins célèbrent la mémoire de l’événement à des dates différentes. Chaque D.O.M. aurait donc naturellement souhaité que sa propre date soit retenue pour l’ensemble des anciennes colonies. Impossible à envisager de ce fait même.

 Les D.O.M. ne pouvant donc être que divisés sur le choix d’une date de commemoration, restaient les Domiens de France qui, même si on ne le savait pas, l’étaient tout autant, non  cette fois du fait de leurs origines géographiques et de leur histoire, mais en raison de leurs regroupements politico-idéologiques. Comme pour l’Islam de France, on a tenté le coup de créer une grande association nationale, le « Conseil National des Associations Noires », le C.R.A.N. (ça ne vous rappelle rien ?) qu’on a réuni, en grande pompe, à l’Assemblée Nationale (tout un symbole !) le 26 novembre 2005.

 Le but était de couper l’herbe sous le pied à des dizaines de regroupements ethniques incontrôlés, souvent assez anodins, comme le « Collectif DOM », mais parfois potentiellement dangereux comme la « Tribu Ka » (fondée en décembre 2004, pour succéder au Parti Kémite de Kemi Seba et qui s’est illustrée surtout par son antisémitisme). Le C.R.A.N. s’est donné alors comme président un non-Antillais, (P. Lozès, pharmacien initialement U.M.P, né au Bénin, où son père fut ministre et qui s’est même affirmé un instant candidat à la présidentielle de 2012), avant de connaître divers ennuis), mais les Antillo-Guyanais y eurent, logiquement, une place de choix (L.G. Tin, Martiniquais, S. Pocrain, Guadeloupéen, et... C. Taubira, Guyanaise). Le panachage politique se voulait en camaïeu avec Lozès (U.P.M.), Pocrain (Verts) et Taubira-Delannon (P.S.).

 Le C.R.A.N. visait à ratisser large, mais c’est aussi ce qui faisait problème. Le Collectif DOM,  toujours présent, réunissait, sous la présidence de P. Karam, présent sur tous les fronts et grand amoureux de la procédure, des personnalités actives et remuantes  comme C. Ribbe et S. Bilé.

 Le premier voulait surtout promouvoir ses livres ; cet auteur, mi-guadeloupéen, mi-creusois, normalien et agrégé de philosophie, nourrissait, comme Mazarine, de plus nobles ambitions que celles d’enseigner ; on le vit donc se jucher sur Alexandre Dumas ( Alexandre Dumas,  le dragon de la reine ) pour tirer sur Napoléon ( Le crime de Napoléon ).

 Le second, S. Bilé, journaliste (en Martinique un moment) et écrivain ivoirien, ne manque pas d’éclectisme, puisque, après un livre aguichant, La légende du sexe surdimensionné des Noirs  (l’auteur est fort heureusement noir lui-même ce qui le met à l’abri des poursuites !) , il  a publié, sans plus de succès, Noirs dans les camps nazis.

 Le Collectif DOM a toujours montré plus de virulence que le C.R.A.N. que C. Ribbe, dans une envolée gaullienne, a qualifié un jour de « quarteron de petits arrivistes d’origine africaine » (Ne serait-ce pas un peu raciste ?) ; ce Collectif DOM a surtout multiplié les attaques aussi bien contre ce qu’il regarde comme sa droite (contre Max Gallo d’abord, puis contre O. Pétré-Grenouilleau, deux historiens estimés) ; l’un et l’autre furent taxés de révisionnisme, avec, dans le second cas, des procédures judiciaire et administrative  rapidement abandonnées devant le tollé unanime des historiens français. Le Collectif DOM s’opposait aussi, sur sa gauche, à ce qu’on pourrait regarder comme les formes extrêmes de ses positions « noiristes » (la « Tribu Ka », dont le « chef » Kemi Seba fut traîné devant les tribunaux par P. Karam).

Bref, ce ne sont là que rivalités dérisoires et ambitions minuscules, la grande question était autre et j’ose la poser ici.
 
Où et quand faut il cébébrer l’abolition de l’eclavage ?
 
L’histoire a certes tranché en faveur du Luxembourg et du 10 mai, toutefois on peut douter de la légitimité voire du bon sens de tels choix et l'on devrait au moins s’interroger sur eux.

Aurait-il fallu célébrer l’abolition de l’esclavage à la Bastille, le 10 mai (la date officielle choisie par J. Chirac et entérinée par le C.R.A.N, ce « quarteron de ... (cf. supra) ») ou à la Nation, le 23 mai (en souvenir de la première manifestation du 23 mai 1998 qui, sans être exclusivement domiene ou désormais ultramarin, l’était quand même de façon massive) ?

10 ou 23 mai ? Bastille ou Nation ? Il y a là un dilemme insupportable dont il faut bien sortir. Puis-je, sans être Antillais ou « d’origine africaine », risquer une suggestion de commencement de début de compromis, tout en sachant bien les risques immenses que je prends.

Osons comme disait l'autre ! Je propose de célébrer l’abolition de l’esclavage à la station de métro Faidherbe-Chaligny (à égale distance, deux stations, de Bastille et de Nation) le 16 mai à minuit (donc à égale distance du 10 et du 26 mai).

Salomon lui-même ne ferait pas mieux !

samedi 20 octobre 2012

L'esclavage (suite) : des dangers de l’ignorance et de la bêtise. Ce qu'il faut cacher !

« La République Française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que dans l’océan Indien d’une part et l’esclavage d’autre part [...] perpétrés à partir du XVe siècle contre des populations africaines, amérindiennes, malgaches ["-s" pour le moins étrange] et indiennes constituent un crime contre l’humanité ».

Cet extrait majeur du texte de la loi Taubira-Delannon (2001) que je vais examiner contient plusieurs erreurs ou approximations qu’on aurait dû éviter dans un texte si important, le législateur étant réputé, selon le poncif juridique bien connu, pour « sa grande sagesse ».

Les textes de lois sont préalablement soumis à des juristes (Il y a, en outre, une Commission des lois) ; il n’aurait pas été mauvais non plus de faire lire le projet par un véritable historien, car C. Taubira-Delannon n’était pas encore historienne à cette époque, faute d’avoir publié à cette époque son livre L’Esclavage raconté à ma fille.

Un point de détail historique contemporain.

La date de la commémoration a été fixée au 10 mai. La chose a été décidée et annoncée par Jacques Chirac. Reste à comprendre le choix de la date.

« Avez-vous un texte ? » disait, avant tout débat, le grand Fustel de Coulanges. La loi en cause apparaît dans tous les documents officiels sous la référence « 2001-434 du 21 mai 2001 », la version « consolidée » étant du 23 mai 2001, publiée dans le Journal Officiel de la République Française du 23 mai 2001. Entre décembre 1998 et le 23 mai 2001, on relève une foule de dates pour les lectures du texte, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. Contre toute attente, on a donc pris le temps de la réflexion ! Le 10 mai est le jour du vote du Sénat, en seconde lecture, donc de l’adoption finale du texte. Soit !

Je ne sais pas quel est le véritable motif du choix final du 10 mai , date qui, par ailleurs, est refusée par certains protagonistes de l’affaire. Je me demande cependant si ce choix, discutable, n’a pas été commandé par le souci tortueux de faire passer au second plan la commémoration du 10 mai 1981, arrivée de la Gauche française au pouvoir !

Retenir la date anniversaire du décret d’abolition lui-même m’aurait semblé le choix le plus logique, le plus symbolique et le moins contestable. Si certains ont fait le calcul que je suppose, ils ont parfaitement réussi, car ce 10 mai 2006, le vingt-cinquième anniversaire de la victoire historique de la Gauche aux présidentielles, le 10 mai 1981, a été totalement oublié, même (ou surtout...) à gauche ! J’ajoute qu’il en a été de même le 10 mai 2007. L’idée n’était donc pas mauvaise.

Revenons au texte.
Il comporte plusieurs bizarreries, absurdités ou scandales.

La première bizarrerie est une forme de confusion, générale et permanente, entre la traite négrière et l’esclavage. L’esclavage a existé bien avant la traite négrière et, rappelons-le, les dates de leurs abolitions respectives sont très différentes. La traite est abolie et surtout interdite en 1815 ; l’esclavage le sera bien, plus tard et à des dates différentes selon les colonisations (1835 pour les colonies de la Couronne Britannique, 1848 pour la France, 1863 pour les colonies hollandaises, etc.). On sait assez que l’esclavage existe encore dans quelques régions du monde, dont le XVIe arrondissement de Paris où résident nombre de diplomates étrangers.

La deuxième bizarrerie est sémantique et historique ; l’usage du mot « reconnaît » dans le texte me semble impliquer, de la part de la République française, l’acceptation d’une responsabilité étatique spécifique. On « reconnaît » qu’on a commis une faute ; en revanche, on admet, on proclame, on souligne, on dénonce, etc. une faute d’autrui. Je ne vois donc pas bien comment la France peut reconnaître des faits liés à l’esclavage et à la traite « à partir de XVe siècle », c’est-à-dire bien antérieurement à la colonisation française dans la zone antillo-guyanaise, où elle n’a commencé, en fait, qu’au XVIIe siècle.

Des Antillais devraient tout de même connaître un peu l’histoire de leur pays, même si les méchants Français de souche ont tenté de la leur dissimuler. L’arrivée des premiers esclaves africains a été précédée, en outre, par une période où l’on a tenté d’utiliser des « engagés » blancs, des Français en général, ce que permettaient la misère et la surpopulation de la France du XVIIe siècle. La simple lecture de la belle thèse d’un historien antillais, J. Petitjean-Roget (« La société d’habitation à la Martinique : un demi-siècle de formation, 1634-1685 », 1980) aurait évité pareille bévue. Je donne ces références pour l’information des membres du « Comité », qui me semblent singulièrement manquer de lectures historiques ; c’est sans doute la raison pour laquelle ils demandent avec tant d’insistance la mise en oeuvre de recherches dans ce domaine !

Troisième bizarrerie, l’allusion aux Amérindiens. On ne voit guère ce que vise le texte de la loi, car les Caraïbes (aux Antilles) ou les Amérindiens (en Guyane) n’ont jamais été réduits collectivement en esclavage. On retrouve, en fait, ici une certaine obsession antillaise de l’ascendance caraïbe. Insoutenable au plan historique, une telle référence est curieuse quand il s’agit de crime contre l’humanité, car le traitement infligé, en leur temps, par les envahisseurs caraïbes aux Arawaks, qui étaient dans ces îles avant eux, n’a pas été des plus humains. Il en est résulté une curiosité linguistique qu’ont signalée longtemps tous les manuels de sciences du langage. Les femmes arawaks qui, à la différence de leurs conjoints, n’avaient pas été massacrées par les envahisseurs caraïbes, mais épargnées pour la distraction et la reproduction, ont conservé leur langue arawak, tout en apprenant, bien entendu, le parler caraïbe de leurs nouveaux maîtres. Au cours des siècles, elles ont transmis leur idiome arawak d’origine, mais seulement à leurs filles. Comme il n’y a plus guère de Caraïbes aujourd’hui, sauf à la Dominique, cette singularité a dû disparaître..

Une quatrième anomalie tient à l’évocation de l’océan Indien. Comme la proposition de loi avait été aussi introduite, le 22 décembre 1998, par trois élus de la Réunion (Huguette Bello, Elié Hoareau et Claude Hoarau), on ne pouvait pas évoquer, comme on le fait toujours, la seule « traite transatlantique » vers la zone antillo-guyanaise. On a donc ajouté « la traite dans l’océan Indien », sans prendre garde, une fois de plus, à l’histoire, faute de la connaître. En effet, dans cette zone, la traite vers les colonies françaises (les archipels des Mascareignes et des Seychelles), qu’a étudiée J-M Filliot dans sa thèse de  1974 (mais tout ce beau monde ignore bien entendu jusqu’à l’existence de cette étude), est un phénomène, dont l’ampleur est ridiculement marginale par rapport à la traite orientale opérée par les Arabes, dans ce même océan, des siècles durant. Les auteurs de ce texte et leurs conseillers ignoraient ce menu détail ; en évoquant l'océan Indien qui, dans leur esprit ne concerne que les Mascareignes et les Seychelles, ils visent donc, mais sans le savoir, la traite arabe, à partir de l’Afrique de l’Est dont on estime (nous y reviendrons) qu’elle a concerné 15 à 17 millions d’esclaves africains (soit sans doute au moins cent fois plus que la traite vers les colonies françaises de cette même zone).

Ce point nous amène à ce qui est le vrai scandale historique d’un tel texte, où se mêlent sans doute ignorance et mauvaise foi, sans que je sois en mesure d’établir les proportions de ce sinistre mélange. On le perçoit déjà puisque, si l’on s’en tient à la lettre du texte, la République Française, bonne fille mais un peu imprudente et ignorante, assume aussi la responsabilité de la traite afro-arabe dans l’océan Indien. Pire encore, on lui pose sur la tête, dont tout ce qui précède indique qu’elle est petite, le vaste chapeau de l’ensemble de la « traite transatlantique ».

En effet, au XVIe siècle, la traite transatlantique n’est nullement le fait des Français qui n’ont pas de colonies ailleurs qu’en Nouvelle France qui n'est en rien concernée par cette traite ; il suffit de constater le caractère nettement ibérique de tous les « mots de la traite » pour s’en convaincre. Si les précurseurs sont les Portugais et les Espagnols, au XVIIIe siècle (la grande époque), la plupart des pays européens participeront à ce commerce des esclaves.

Pour l’instruction des membres du « Comité » et pour qu’ils comprennent enfin le fonctionnement de la traite dans le Golfe de Guinée, je leur recommanderai volontiers la lecture du Journal de L.F. Römer qu’a traduit et publié M. Dige-Hen (Paris, l’Harmattan, 1989). Römer est un « traitant » danois (et non français !) et son récit est un excellent témoignage sur la traite de la côte occidentale d’Afrique. Les Danois qui, avec d’autres peuples non colonisateurs, donnent volontiers aujourd’hui des leçons d’humanité, ont oublié que certains d’entre eux ont trempé dans ce commerce, comme aussi les Suédois, dont la colonie de Saint-Barthélemy fut un moment très active dans ce domaine.

Lire le récit de Römer aurait sans doute permis à C. Taubira-Delannon de se faire une idée plus exacte de la traite et surtout de comprendre qu’il est évidemment impossible de faire porter aux SEULS européens et moins encore aux seuls Français, la responsabilité de ce commerce. L’esclavage européen colonial n’aurait jamais pu être mis en place sans la présence, bien antérieure, de la logistique, efficace et éprouvée depuis des siècles, de la traite « intra-africaine » mise en place par les Africains eux-mêmes et largement développée, dans la suite, par les Arabes.

Mais chut (pour le moment au moins) !

jeudi 18 octobre 2012

Les commémorations de l’abolition de l’esclavage : de Jdanov à Bruno Coquatrix

Lors de son passage à Dakar, l'évocation par François Hollande de l'histoire coloniale a conduit, comme toujours, à évoquer la responsabilité de la France et à partir de là, la remise sur le tapis de la revendication d'une indemnisation (de quoi, par qui et au bénéfice de qui ?). L'ignorance en la matière est telle que, du coup, j'ai relu certains de mes anciens posts dont le suivant qui date du 15 mai 2006.

"Les commémorations de l’abolition de l’esclavage : de Jdanov à Bruno Coquatrix"

Quel lien entre la commémoration de l’esclavage, Jdanov, dictateur théoricien de l’idéologie soviétique, et Bruno Coquatrix, promoteur de spectacles ? La récente et première commémoration de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai 2006, me paraît l’avoir fait apparaître.

Depuis quelques années, dans des intentions au départ louables, l’Etat s’est, en effet, préoccupé d’interdire à quiconque, et donc naturellement aux historiens et aux écrivains, tout écrit qui risquerait d’apparaître comme raciste ou xénophone.

Jdanov était sans doute tout à fait sincère, lui aussi, dans l’imposition du jdanovisme ; l’histoire de l’URSS, on le sait, fut réduite par lui, sans ménagement (c’est le moins qu’on puisse dire !), à la seule version officielle d’événements choisis ; on en vint souvent au gommage, sur les photos, des « déviationnistes » et des « traîtres ». Depuis 15 ans, de la loi Gayssot en 1990 à la loi de 2005 (dont l’article quatrième évoquait le rôle positif du colonialisme), en passant par la loi de janvier 2001 sur le génocide arménien et la loi Taubira-Delanon du 21 mai 2001 sur la traite et l’esclavage, la République française a pris, de bonne foi, une série de dispositions législatives « mémorielles » qu’on peut juger louables, mais qui, en quelque sorte, imposent une forme unique et officielle de « vérité historique ».

Ce propos ne va pas manquer de me faire traiter de « facho » par des gens qui, de toute évidence, ne savent pas davantage ce qu’est le fascisme. Je me bornerai donc à faire observer que, d’un point de vue un peu différent, je me trouve ici exactement sur la position exposée dans « la pétition des 19 », rédigée et signée par des historien(ne)s français(es) dont plusieurs comme Elizabeth Badinter, Marc Ferro, Jacques Juillard ou Pierre Vidal-Naquet ne font pas mystère de leurs opinions de gauche et qu’on hésitera donc peut-être à traiter de « fachos »! Les menaces de procès et les demandes de suspension d’enseignement voire de radiation de l’éducation nationale contre O. Pétré-Grenouilleau, l’un des plus incontestables historiens français de la traite et de l’esclavage, illustrent parfaitement le danger que peuvent constituer de telles lois. C’est d’ailleurs dans cette affaire même que se situe l’origine du mouvement qui a conduit à la « pétition des 19 ».

Pour ce qui est de Bruno Coquatrix (Paix à son âme, car il n’est nullement en cause de façon directe et je ne l’ai choisi que pour sa grande notoriété dans le monde du spectacle), je fais allusion aux traitements de cette même information (la commémoration de l’abolition de l’esclavage) par les médias français.

Un exemple, très simple et parfaitement clair. Le 10 mai 2006, dans son édition du matin et pour célébrer cette date, France-Inter, chaîne nationale majeure, a reçu deux invités pour débattre de cette question. Qui étaient-ils ? Je vous le donne en mille (ce qui, à l’origine de cette jolie expression, veut dire, je vous autorise mille réponses pour trouver la bonne !). Olivier Pétré-Grenouilleau  que j’ai déjà évoqué ? Un autre historien de la traite ? A la rigueur Maryse Condé ? Edouard Glissant (alors encore vivant) ? Ne cherchez pas davantage, car vous le donnerais-je en dix-mille que vous ne trouveriez pas davantage! Les deux invités de France-Inter étaient Lilian Thuram et Joey Star, un footballeur en retraite et un chanteur de rap habitué des tribunaux.

Le premier a la particularité de porter lunettes et d’avoir le talent, rare chez les footballeurs, de parvenir à faire deux phrases de suite. Le second, porté à dire n’importe quoi sur n’importe quoi, est, de ce fait, apprécié des médias, même dans les emplois les plus inattendus. On a ainsi pu le voir, naguère, donner des leçons de civisme aux jeunes des banlieues, ce à quoi ne paraît pas le porter de façon naturelle sa tendance, un peu fâcheuse mais constante, à boxer ses petites amies ou, à défaut, les hôtesses de l’air et à faire payer par un innocent, pour son malheur homonyme, ses diverses contraventions.

Ajoutons que Thuram arrête sa carrière pour faire je ne sais quoi et que Star sort un disque. Vous l’aviez deviné ! Heureuse conjonction entre la recherche frénétique d’audience des médias et le mercantilisme de leurs invités ; cette alliance fonde désormais tout notre paysage audiovisuel où l’on n’entend plus que des « peoples » (comme on dit en ces lieux) se voir offrir le prétexte de venir parler de choses auxquelles ils n’entendent rien, pour vendre une marchandise sans rapport avec le propos.

Le prétexte pour les inviter à opiner sur cette question est qu’ils sont, l’un et l’autre, d’origine antillaise. De là à les regarder comme des produits de la culture des Antilles, il y un grand pas que nos médias n’hésitent pas à franchir. Le premier a quitté la Guadeloupe à neuf ans et il est donc guadeloupéen, comme Leconte de Lisle était Réunionnais ; le second est né dans le 93 et n’a donc pas sucé, à la mamelle, la culture créole.

Le rapport spécifique entre toute cette affaire et les Antilles est d’ailleurs un élément du problème, le plus important sans doute. En effet, quoique les Antilles et la Guyane ne représentent que la moitié de la population « domienne » totale, le reste ne semble guère pris en compte.

A ce stade, je me borne à constater qu’en dehors même des quatre lois que j’ai évoquées, l’Etat français intervient, dans toutes ces affaires, d’une façon que je juge souvent excessive ou maladroite et qui, en outre, ne me paraît pas exempte de visées électoralistes et/ou politiciennes.

En effet, un décret a créé, le 5 janvier 2005, suite à un rapport, un « Comité pour la Mémoire de l’Esclavage » qui, le 30 janvier 2006, a été reçu officiellement par le Président Chirac. C’est à cette occasion qu’il a annoncé que la date du 10 mai avait été retenue pour la commémoration de l’abolition de la traite et de l’esclavage.

La composition même de ce Comité est un peu étrange. Il comprend en effet douze membres, parmi lesquels on ne compte que deux Réunionnais (Gilles Gauvin et Françoise Vergès), alors que, comme je l’ai rappelé, la Réunion a, en gros, la même population que la Martinique et la Guadeloupe réunies.

Seconde étrangeté, plus grande encore, alors que la vocation de ce comité est expressément « de mémoire », on n’y trouve aucun historien spécialisé de renom. Les spécialistes de service sont Nelly Schmidt et Marcel Dorigny. La première, dont les collaborations multiples avec Oruno Lara n’ont pas contribué à asseoir la réputation scientifique, donne un peu trop souvent dans le militantisme (ce qui est d’ailleurs sans doute la raison de son choix). Marcel Dorigny, maître de conférences à Paris 8, est, en fait et à l’origine, un spécialiste du libéralisme français au XVIIIe siècle. Sa thèse porte sur les Girondins et il en est venu, récemment et par l’histoire des idées, à la thématique de l’esclavage, nettement plus « porteuse », comme on peut le constater. Il semble clair que ces deux historiens ont été placés dans ce Comité pour leurs positions idéologiques plus que pour leur poids scientifique réel. C’est d’ailleurs ce que reconnaît, sans grand ménagement à leur égard, le Comité lui-même quand il déclare « Aucun des grands historiens français du moment ne se penche sur l’esclavage ». Merci pour les autres !

La marginalité de ces représentants de l’historiographie  française se marque, à l’évidence, à la fois par l’absence de noms qu’on aurait pu attendre sur le plan national, comme  ceux de Pétré-Grenouilleau (contre le livre duquel M. Dorigny a produit une lamentable réponse), J. Mettas, S. Daget, L. Hurbon, J.L. Bonniol, J-M. Filliot ou H. Gerbeau (auquel le Comité s’est borné à offrir un prix au lieu de l’admettre dans son sein). En 2004, Claude Meillassoux, le grand anthropologue français de l’esclavage, vivait encore ; on aurait pu songer à lui, mais encore aurait-il fallu connaître son existence et ses travaux. On aurait pu aussi songer, pour les DOM, à des historiens « domiens » comme C. Wanquet, S. Fuma, J. Petitjean-Roget, H. Elizabeth ou S. Mam Lam Fouck. On les a apparemment oubliés ou plutôt écartés.
         
Ce mode de désignation singulier explique sans doute aussi, de la part de ce Comité, la volonté, tout à fait étrange mais réitérée, de développer en France les recherches sur l’esclavage... comme si elles n’existaient pas. N. Schmidt, chercheur au CNRS, devrait pourtant être informée de sa propre existence, de celle de J.M. Filliot (IRD) et les noms de D. Bebel-Gisler (aujourd’hui décédée, mais qui avait fait toute sa carrière au CNRS, toutefois sans y produire grand chose) ou de L. Hurbon ne peuvent lui être tout à fait inconnus (les approches sociologiques ou anthropologiques de l’esclavage sont tout aussi légitimes que celle de l’histoire).

C. Taubira (femme politique) et F. Vergés (politologue), sur les cas desquelles je reviendrai, viennent de publier sur l’esclavage des livres inattendus, auxquels les médias assurent une flatteuse et constante promotion. Ces ouvrages participent-ils, d’ores et déjà, au renouveau de l’historiographie française dans ce domaine ? Elles ont déjà en tout cas, l’une et l’autre, envahi les télévisions et les radios, ce que les vrais historiens n’ont jamais pu faire. On retrouve donc ici, à nouveau, Jdanov et Bruno Coquatrix !
         
Les modalités de formation de ce Comité expliquent sa composition, mais aussi les problèmes qui s’y posent (Serge Romana a déjà démissionné) ou qu’il suscite (le différend avec Pétré-Grenouilleau qui tient, pour une bonne part, à l’étrange rédaction de la loi Taubira-Delanon).

Mais, ceci est une autre histoire... et j'y reviendrai peut être si les lectrices et les lecteurs le souhaitent.

mercredi 11 mai 2011

De la Mémoire et de l’Histoire de l’Esclavage

Le 10 mai 2008, j’écoutais l’éternel Yvan Levaï vaticiner sur l’abolition de l’esclavage et citer tous ceux qui, en ce jour de commémoration, devaient prendre la parole dans cette célébration, du (désormais feu) Edouard Glissant à Françoise Vergés.

Sur France-Inter, cette intervention faisait suite à celle de la Gouverneure Générale du Canada, de passage en France pour les célébrations du 8 mai, mais qui profitait de la circonstance pour intervenir, en tant que « descendante d’esclave », puisqu’elle est noire et issue d’une famille haïtienne installée au Canada. La journaliste, dans son émotion et pour en rajouter un peu, de son cru, la présenta en affirmant que son grand-père était esclave, ce qui, dans le cas d’Haïti où l’esclavage a cessé dès 1804, me paraît chronologiquement très hardi pour ne pas dire hasardeux !

J’ai été plus amusé encore de l’intervention de Françoise Vergès et j’ai continué à l’être par sa conférence de presse du 3 mai 2011. Elle se présente souvent en tant que spécialiste de l’histoire de l’esclavage . Cette spécialisation est récente et ne date guère que de l’intérêt médiatique pour ces questions ; elle comporte quelques errances initiales, en particulier dans l’affaire Pétré-Grenouilleau, qui, lui, est un authentique historien de l’esclavage.

Dans les titres multiples dont fait état Françoise Vergès pour justifier ses interventions figure celui de « Présidente du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage ».

Elle a en outre pour parler de l’esclavage un titre, dont par modestie sans doute, elle ne fait état nulle part. Loin d’être une descendante, fût-ce lointaine, d’esclaves réunionnais, ce que peut donner à penser sa physionomie quelque peu orientale, la seule véritable ascendance réunionnaise, dont elle puisse se flatter, n’est nullement du côté des esclaves, mais, bien au contraire, des profiteurs métropolitains ou, bien pire encore, des esclavagistes de la Réunion.

En effet, si sa grand-mère était indochinoise (son père est né au Siam en 1925 du fait des hasards des nominations dans la carrière de fonctionnaire colonial de son grand-père, Raymond Vergés), sa mère est une bonne métropolitaine de même que déjà son arrière grand-père, un modeste commis de marine métropolitain, Adolphe Vergès, venu à la Réunion et étant lui-même fils d’un militaire qui avait été en poste à Madagascar. Le grand-père de Françoise Vergès, Raymond Vergès, né à Saint Denis de la Réunion en 1882 et fondateur de la dynastie politique réunionnaise, avait été élevé surtout par sa grand-mère Marie Hermelinde Million des Marquets qu’avait épousé, en 1855, Adolphe Vergès.

Ces Million des Marquets possédaient une plantation d’une vingtaine d’hectares, à la Ravine Saint-Jean, à Saint-André, « quartier » où ils résidaient par ailleurs. Cette famille de planteurs était dans l’île depuis 1767 et elle se situait donc plutôt, on le devine déjà, du côté des esclavagistes que des esclaves.

Nous sommes naturellement parfaitement renseignés sur tout cela, en particulier, par les actes établis lors de l’abolition de l’esclavage en 1848 ; s’il avait été moins ignorant, le Parti Communiste Réunionnais de Paul Vergès (père de Françoise) aurait tout à fait pu, sans grand mal, faire disparaître ces papiers fâcheux des archives locales.

Le trisaïeul de Madame la Présidente du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage, déjà « experte tranversale » lors des Etats Généraux des DOM, était un propriétaire d’esclaves ; elle se trouve donc être une descendante directe de « békés » réunionnais (même si ce terme est spécifiquement antillais) et même de colons esclavagistes. Elle n’y est naturellement pour rien, mais, dans sa position et vu ses propos, c’est un peu déconcertant voire comique !

Ses ancêtres Million des Marquets, pour en finir avec eux, possédaient donc, selon l’acte établi à Saint-André, en février 1848, « 121 esclaves dont 66 créoles, 12 malgaches, 39 mozambiques et 4 indiens ou malais ».

Voilà donc une femme que tout désigne pour parler, en conférence de presse parisienne, avec émotion et compétence, des horreurs et des séquelles de l’esclavage et de la colonisation

On pourrait dire aussi : « De l’avantage pour qui se dit historienne, d’ignorer sa propre histoire ! ».

samedi 2 avril 2011

La politique à la Réunion : myopes ou presbytes?

La Réunion a basculé à gauche dit la presse française (je devrais dire métropolitaine ou « zoreille » !) à la suite de l’élection à la présidence du conseil général de Nassimah Dindar qui, il faut le préciser, était DEJA présidente du précédent conseil général, ce qui limite assurément la portée du prétendu « basculement » !

Quelques mots sur la présidente qui éclairent sa personnalité et sa carrière mais aussi le climat politique réunionnais.

Carrière-éclair ! Nassimah Dindar née Mangrolia (femme et musulmane comme son nom l’indique) entre en politique comme conseillère régionale en 1998 sur la liste de Margie Sudre. Elle devient ensuite secrétaire départementale adjointe du RPR - puis troisième adjointe à la mairie de Saint-Denis sur une liste d'union. En 2004, elle devient la première femme présidente d’un conseil général.
Proche de N. Sarkozy, elle est pressentie, en 2005, comme secrétaire d'État à l'intégration lors de la constitution du gouvernement de Villepin. En juillet 2007, N. Dindar est nommée conseillère politique chargée de la diversité auprès de N. Sarkozy.
En 2008, aux cantonales, elle est réinvestie par l'UMP comme candidate à Saint-Denis, mais elle est exclue de la liste UMP par René-Paul Victoria pour les municipales !
En mars 2008, le leader de l’UMP, Victoria, est le seul candidat à la présidence mais le quorum n'est pas atteint le jour de l'élection. Finalement, N. Dindar est réélue présidente du conseil général par une majorité singulière regroupant une droite dite « sociale » (une petite partie de l’UPM dont N. Dindar, tandis que le reste fait sécession et se constitue en un nouveau parti « Objectif Réunion » et le MoDem), « Alliance » (formée par le Parti communiste réunionnais et Free-DOM) et le parti socialiste. Le bon peuple réunionnais baptisera cette majorité « zanbrokal » , du nom créole d’un plat local à base de riz ou parfois de maïs mais où entrent toutes sortes d’ingrédients divers.

On voit déjà le tableau ! Reportons-nous, pour rire un peu, au commentaire du journal du PCR, Témoignages (dans sa version singulièrement baptisée « on-ze-wéb » !) à propos de l’élection de 2011, au cours de laquelle la même majorité « zanbrokal » a renouvelé N. Dindar dans sa fonction de présidente de ce singulier conseil général réputé « de gauche » :

« Le résultat de cette confrontation est le renforcement de la majorité sortante du Conseil général, et malgré les succès ou les échecs rencontrés ici et là, ces résultats se traduisent par l’égalité mathématique des trois groupes de la majorité du Conseil général : le PCR/Alliance ; le PSD ; la troisième composante, regroupant jusqu’à maintenant le MoDem et la Droite Sociale, qui a marqué clairement sa solidarité pour continuer la politique engagée par le Conseil général et qui, pour l’avenir, se fixe comme objectif de lutter contre la politique du gouvernement et, ainsi, gagner, avec ses alliées, les élections présidentielles de 2012 » (Témoignages).

En gros et pour faire court. On prend la même équipe, toujours aussi hétéroclite (Un bout d’UMP + PCR + Free DOM + MoDem + PS) et on recommence. Le folkore électoral est cependant toujours présent et un proverbe local disait, au bon vieux temps des fraudes électorales « Koul ti poul, sort ti kanar » (= tu mets dans l’urne un poulet, il en sort un canard ! ». « Objectif Réunion », l’opposition (UMP) à la coalition « zanbrokal » comprenant 16 membres, son candidat, Hamicaro (« Nouveau centre »), comptait sur 16 voix, mais n’en a eu que 15, ce qui a conduit à s’interroger sur le seizième bulletin qui était un blanc. Le monde politique réunionnais s’interroge donc sur l’identité du conseiller général qui l’a « coulé », Hamilcaro, contre tout bon sens, ayant prétendu qu’il était lui-même l’auteur de cet étrange suffrage.

Le plus pittoresque se trouve toutefois dans les explications, un peu embarrassées on le devine, que le PCR donne de ce scrutin grâce à la plume, qu’il juge adroite, de G. Géraud-Legros. Je vous laisse juges :

« Deux éléments majeurs peuvent expliquer la longévité de la majorité du Conseil général [toute relative : trois ans !] : d’une part, la radicalisation de la politique inspirée par Nicolas Sarkozy, de l’autre, les caractéristiques objectives des formations qui composent la majorité plurielle, qui, malgré d’évidentes différences [Certes ! Mais l’accès à l’assiette au beurre départementale ( le budget du conseil général réunionnais est l’un des premiers de France) permet de passer aisément sur les divergences idéologiques !], rendent possibles une coopération et l’exercice du pouvoir ».

La réunion de ces élus, issus du PCR, du PS et de formations identifiées à droite, répondait à une tentative de prise de pouvoir organisée en coulisse par Didier Robert [devenu président du conseil régional en lieu et place de Paul Vergès, patron du PCR, à cause de la rebellion du PS local] et menée, au grand jour, par Jean-Louis Lagourgue [qu’il ne faut pas confondre avec son cousin Michel Lagourgue, du MoDem ; ce dernier est dans le camp Vergès, pour des raisons aussi anciennes qu’insolites et qui remontent aux patriarches des deux familles, tous deux « fils de la Veuve »].

L’analyse marxiste n’est pas tout à fait morte, en tout cas pas à la Réunion comme le montre la suite :

« Historiquement, le PCR, plus vaste formation politique réunionnaise, est au confluent de forces sociales issues du monde ouvrier et de la paysannerie.». Le PCR est donc, dans le « zanbrokal » en, cause, le riz qui est le fond de l’affaire !

Lentilles, « pois » et haricots (qui en la circonstance ne sont pas rouges, couleur éminemment révolutionnaire) sont les ingrédients entrant dans le zambrokal. En la circonstance, ce sont « les composantes revendiquées de la droite « sociale » ou « centristes » susceptibles de s’allier aux forces de gauche [ces forces doivent, dans ce zanbrokal, constituer le « safran » - qui, à la Réunion, est, en fait, le curcuma ou « safran de terre » - jaune comme le vrai safran. On sait que cette couleur est traditionnellement celle des traîtres (dans les grèves)... et des cocus (dans la vie courante) !] [ces forces de droite] se composent, quant à elles des porte-paroles de la classe [sic] des entrepreneurs et commerçants réunionnais, dont les intérêts matériels et moraux sont profondément ancrés dans l’Histoire [notez la majuscule flatteuse] et le marché réunionnais ».

C’est donc une logique profonde [Ben voyons !] qui commande tant le rassemblement que la confrontation. Inscrite dans le courant de l’histoire [qui a perdu son H] économique, politique et sociale de notre pays, elle dépasse les questions individuelles auxquelles on assigne souvent les évolutions du jeu politique réunionnais »[Qui oserait penser une chose pareille !].

Jdanov et Thorez ne sont décidément pas morts... du moins à la Réunion et à Témoignages !

Le PCR a toutefois fait deux jolis coups.

Le premier a consisté à berner l’UNESCO en faisant inscrire au patrimoine de l’humanité la Réunion au titre du « PCR ». Ce sigle veut dire « Pitons.Cirques.Remparts » ce qui est évidemment non seulement absurde mais inintelligible, puisque ces trois mots, dont la signification est spécifiquement réunionnaise, ont un tout autre sens dans le français standard en usage à l’UNESCO et ailleurs. Je vois d’ici les pauvres touristes cherchant à photographier les « remparts » médiévaux réunionnais ! On s’est évidemment gardé de dire aux experts de l’UNESCO, peu au fait des réalités locales, que PCR veut dire d’abord et surtout pour ne pas dire exclusivement « Parti Communiste Réunionnais » !

Second joli coup du PCR qui aime tant à fricoter avec la « droite » désormais sociale ! L’éviction d’Huguette Bello. Dans la tribu Vergès, les filles ne comptent que pour du beurre et le pauvre Pierre Vergès (« Petit Pierre ») ne tient guère la route devant Huguette Bello.
Les désaccords entre Huguette Bello et Paul Vergès, longtemps cachés, sont présents depuis très longtemps, mais ils ont été accrus encore par le déclin physique de Paul Vergès. Avérés dès le moment où Popaul voulait soutenir la candidature Sarkozy à la présidentielle de 2007, ils ont éclaté au grand jour à l'occasion des régionales, mais aussi et surtout depuis la décision du toujours patron du PCR d'imposer la présence de Joseph Sinimalé au sein de la majorité départementale.

Un signe clair ? Si vous voulez être au courant de l’actualité politique réunionnaise au sein du PCR, allez donc lire le blog d’Huguette Bello dans Témoignages. La dernière livraison date de septembre... 2009 ! A la trappe Huguette !

Le conseil général de la Réunion ne serait-il pas un modèle, voire un exemple, pour la France en 2012 ?

lundi 7 mars 2011

De l’outremer à l’outre-mer



Petite introduction historique et lexicale.
Des siècles durant, le bleu outremer ou par abréviation l’outremer, bleu profond très utilisé par les peintres, a été une matière aussi rare que coûteuse puisqu’on le produisait à partir d’une pierre (semi) précieuse, le lapis-lazuli qu’on faisait venir de fort loin (souvent d’Afghanistan) donc d’au-delà des mers, ce qui, à la fois, expliquait son nom et justifiait son prix.

On nomme aussi le bleu outremer « bleu Guimet » car, au XIXème siècle, un chimiste français Guimet (le fondateur des musées de Paris et de Lyon qui portent son nom pour des raisons tout à fait différentes d’ailleurs) a réussi à fabriquer industriellement un « outremer artificiel » qui, dans la suite, a été désigné souvent par le nom de son inventeur.

Dans notre langue, si riche et si subtile, un simple trait d’union distingue la couleur (« outremer ») de la locution adverbiale « outre-mer » (= au-delà des mers) qui s’applique, par rapport à la France, prise comme référence, à des pays lointains d’Afrique ou d’Amérique. De ce fait, avant la décolonisation on nommait souvent « la France d’outre-mer » nos colonies du reste du monde. De même, en 1946, on a nommé « Départements d’Outre-mer », lors de leur intégration totale à l’ensemble national, les quatre « vieilles colonies » de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de la Réunion (par abréviation les D.O.M.).

Du fait de ces usages, le terme « outre-mer » a vu s’attacher à lui une connotation « coloniale », voire « colonialiste » qui a conduit par exemple à modifier le nom même d’une institution scientifique française importante, l’Office de la Recherche Scientifique et Technique d’Outre-Mer, l’ORSTOM, qui était une sorte de CNRS comprenant plusieurs milliers de chercheurs et de techniciens mais opérant exclusivement hors de France. En 1998, on a donc fait disparaître cette dénomination quelque peu suspecte au profit d’Institut de Recherche pour le Développent (IRD). Sans doute n’a-t-on pas pu trouver de nom qui permette de conserver le sigle, bien connu depuis longtemps, ce que le Sénégal a su faire pour l’IFAN ( Institut Français d’Afrique Noire) qui, à l’indépendance du pays, est devenu l’Institut Fondamental d’Afrique Noire.

Sans doute le fait que M.L. Penchard, nommée en 2009 « secrétaire d’Etat à l’outre-mer » soit originaire de Guadeloupe, l’a-t-elle rendue plus sensible à ce relent de post-colonialisme que présente le mot « outre-mer ». Il est probable aussi que les événements des Antilles et de la Réunion, en 2009, qui ont d’ailleurs été à l’origine de l’éviction d’Yves Jégo, le précédent responsable de l’outre-mer, et donc de la promotion de M.L. Penchard, ont été pour quelque chose dans le glissement progressif de l’usage de « DOM » vers « outre-mer » et « ultramarin ».
Le statut de ces territoires était, paradoxalement, regardé, pour partie au moins, comme responsable de leurs problèmes économiques et sociaux, ce qui est tout de même paradoxal, puisque ces DOM ne vivent guère qu’un mois par an sur leurs propres ressources, l’économie des onze autres mois étant assurée par les tranferts de la métropole ! Les électeurs de la Martinique et de la Guyane ne s’y sont d’ailleurs pas trompés quand, un peu plus tard, on les a fait voter sur une éventuelle évolution du statut de leurs départements.

L’usage récent des mots « les outre-mer » (pour désigner les DOM-TOM eux-mêmes) et « ultramarins » pour qualifier leurs habitants (parfois nommés précédemment « domiens ») conduit à deux observations.

La première est que le mot « ultramarin/ultra-marin » est peu connu de nos dictionnaires, même les plus grands. Le Trésor de la Langue Française, le TLF, auquel j’ai recours en pareil cas, met dans la même rubrique, l’adjectif avec et sans trait d’union, ce qui, il faut bien le dire, n’est pas très logique : « 1. Littér. Qui est de la couleur du bleu outremer. Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs (RIMBAUD, Poés., 1871, p. 130). 2. Qui se situe outre-mer, au-delà des mers. Randonnées ultra-marines. Avec, par-dessus les toits, par-dessus les amours miteuses au ras du quotidien le plus fade, un grand rêve ultramarin vers l'Argentine qui bien sûr ne se réalise jamais (Le Nouvel Observateur, 12 oct. 1984, p. 100, col. 2) ».

La seconde remarque, de moindre importance, touche à l’orthographe, au pluriel, du mot « outre-mer » où l’adjonction d’un –s est quelque peu discutable !

En tout cas, M.L. Penchard entend marquer son ministère par cette innovation lexicale ; les anciens Domiens sont désormais les « Ultramarins , tandis que, selon le mot de M.L. Penchard : « Les Outre-mer sont les lumières de la France dans le monde » !

Comme l’a fait remarquer, non sans quelque perfidie, C. Taubira, dans une telle perspective, le choix parisien du Jardin d’Acclimatation, où se tinrent autrefois les « expositions coloniales », comme lieu majeur de « l’année des outre-mers »,est quelque peu discutable voire même malheureux, mais peut-être ne songe-t-on pas vraiment à y reproduire les spectacles indigènes qu’on tint à l’époque en ces lieux !

Un des clous de cette célébration parisienne de « l’année des outre-mers » est « la mise en lumière du Palais Bourbon aux couleurs des Outre-mer ». Pourtant, si l’on veut associer un bleu à la célébration des outre-mers, ce devrait être plutôt l’indigo que l’outremer ! En effet, alors que l’outremer, jusqu’au XIXème siècle, venait de l’Afghanistan (que la France n’avait pas encore songé à occuper), c’était avec l’indigo qu’on teignait en bleu les étoffes et l’indigotier était l’une des ressources majeures de nos colonies. Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, était alors le grand centre de production de l’indigo. C’était d’ailleurs de cette couleur qu’on teignait les habits des esclaves, ce dont le créole réunionnais a gardé, des siècles plus tard, le souvenir puisque la rumeur publique s’y nomme encore très joliment « gazet sifon blé » (la « gazette en habit bleu »). Fort heureusement sur ce point au moins M.L. Penchard n’a pas à craindre de remarque perfide de Madame Taubira qui ignore naturellement tout de ce genre de détails sur la vie coloniale.