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vendredi 17 mai 2013

Esclavage : la "réparation foncière"


Pour vous éviter un retour en arrière et le trouble causé dans mon blog par la conférence de presse présidentielle, je reproduis ici les dernières lignes de mon post  sur lequel j'avais promis des explications.

"J'aurais volontiers conseillé la prudence à Madame Taubira! Celle-ci, dans cette affaire, prône une "politique foncière" pour les descendants d'esclaves. Evoquant les discriminations et le racisme qui sont "les survivances de cette violence", la Ministre de la justice affirme que "nous sommes tous comptables des injustices qui s'entretiennent et se reproduisent, parce qu'elles sont enracinées dans cette période d'esclavage et de colonisation", dans un entretien au JDD (à paraître ; cité dans Atlantico 12/5/13).

La Garde des Sceaux évoque la "confiscation des terres" qui " fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Elle poursuit : "Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres". "En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Sous la réserve que ces propos soient bien ceux de la Garde des sceaux, ma première remarque concerne la phrase suivante : "La confiscation des terres fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Que signifie l'expression "la confiscation des terres" ; terres confisquées à qui, par qui et au profit de qui ? La structure même de la phrase donne à penser qu'il s'agit des terres des esclaves qui, par définition même n'en avait pas ! Quant à la formule qui suit ( " d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier"), elle est évidemment fausse car certains d'entre eux, comme on dit ailleurs, ont "du foin dans leur bottes", comme ce député réunionnais qui a, par l'importance de ses revenus et de son patrimoine, défrayé récemment la chronique métropolitaine.

Le cas d'Haïti, à la période de l’indépendance et dans les décennies qui la suivent immédiatement, est à cet égard intéressant et significatif ; on pouvait, en effet, s'y attendre à une "révolution foncière" et à une distribution aux esclaves libérés des terres devenues disponibles par la mort ou le départ de leurs propriétaires blancs. N'étant pas historien moi-même, je me range sur ces aspects aux côtés d’André-Marcel d’Ans, dont je partage la plupart des points de vue qu’il a exprimés avec talent dans son remarquable ouvrage de 1987, Haïti. Paysage et société, qui, à mon sens, demeure la référence majeure.

Selon cet auteur, on n’assiste alors nullement, dans le pays, à la révolution sociale et en particulier agraire qu’on aurait pu imaginer après la fin de la colonisation française. Ainsi le système plantationnaire, où les Mulâtres (souvent des affranchis donc d'anciens esclaves) ont déjà une large place sociale dès la fin de la période française, puisqu’ils possèdent alors une bonne partie des terres, dans le Sud surtout ; le système est donc maintenu, naturellement à leur profit, par les nouveaux maîtres du pays qui sont portant tous d'anciens esclaves ou leurs descendants.

Toussaint Louverture lui-même, en 1801, prend un décret sur les transactions foncières qui vise à empêcher l’émergence de propriétés petites ou moyennes, de surface inférieure à 50 carreaux (D’Ans, op.cit., 1987 : 179). Il en résulte donc une marginalisation des Noirs, anciens esclaves désormais libres, quand ils ne s’intègrent pas dans un système qu’A.-M. d’Ans n’hésite pas à qualifier de « néo-esclavagiste » et qui  est maintenu au bénéfice des généraux noirs dans le Nord comme à celui des Mulâtres dans le Sud.

Il y a là les premiers signes de la lutte entre Noirs et Mulâtres qui va marquer, tout au long, l’histoire d’Haïti et qui fonde la scission qui, à la suite de l’assassinat de Dessalines par les anciens affranchis, s’opère en octobre 1806, entre le Royaume du Nord d’Henry Christophe qui s’appuie sur les « planteurs militaires » noirs et le Sud tenu par Alexandre Pétion, réputé plus libéral, où dominent les Mulâtres.

Le problème majeur est toutefois, d’abord et surtout, économique. Non seulement la production agro-industrielle de sucre s’est fortement réduite, mais les événements de Saint-Domingue ont, de ce fait même, ouvert le marché sucrier à de nouveaux concurrents, en particulier la Jamaïque et Cuba qui doublent voire triplent leur production, au moment même où en Europe le sucre de betterave prend une place de plus en plus grande.

Les morts de Pétion et de Christophe permettent, pour une vingtaine d’années (1821-1843), l’arrivée au pouvoir de Jean-Pierre Boyer, ancien officier mulâtre comme Pétion. Boyer va non seulement réunifier le pays, mais « envoyer les invétérés traîneurs de sabre de la noblesse christophienne reconquérir la partie orientale –anciennement espagnole – de l’île, où d’ailleurs ces officiers et leurs soudards, firent tout ce qu’il fallait pour rendre le nom d’haïtien définitivement odieux pour les Dominicains » (D’Ans, op.cit., 1987 : 190).

C’est aussi Boyer qui, comme je l'ai déjà montré, négociera avec la France le paiement des 150 millions de francs or (finalement devenus 90) destinés, en principe, à indemniser les colons français que l’indépendance du pays avait dépossédés.

Certains historiens haïtiens, sans toujours bien connaître les conditions et les modalités de cet accord comme de cette négociation, ont fait reproche à Boyer d’avoir signé ce traité, condition indispensable à la reconnaissance et à la sécurité du nouvel Etat. J'ai déjà évoqué cette question et je n'y reviens donc pas. La mauvaise situation d'Haïti tient donc moins à l'indemnité payée à la France (même si elle n'a en rien arrangé les choses!) qu'à la ruine, déjà consommée, de l'économie agro-sucrière.

Madame Taubira ne connaît assurément pas l'histoire sociale et économique d'Haïti ; on ne peut trop lui en faire grief ! En revanche, elle rêve, quand elle déclare à propos des Antilles françaises : "Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres [...]. En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Une telle opération serait sans doute "délicate", mais elle est surtout sans la moindre logique historique et sociale (sauf dans le cadre d'une vraie "révolution agraire"...un peu tardive et peu probable !) ; elle serait en outre et surtout follement coûteuse vu le prix des terrains dans ces départements ultramarins ; rien ne prouve d'ailleurs que les descendants d'esclaves (sans même parler des Domiens de métropole) aient le moindre goût pour la culture de la banane ou de la canne à sucre, ce qui conduirait peut-être à faire venir de nouveaux esclaves !

 

vendredi 10 février 2012

Le bras de fer antillais

On a déjà beaucoup épilogué et glosé sur l'affrontement à propos de « l’inégalité des civilisations » qui a eu lieu à l'Assemblée nationale entre le ministre de l'intérieur, M. Claude Guéant et Serge Letchimy.

Ce dernier est député de la Martinique et maire de Fort-de-France (comme tel, il a succédé à Aimé Césaire) mais il est aussi, depuis 2010, président du conseil régional de l’île. Le tout n'est donc pas peu de choses là-bas, puisqu'il est à la fois le successeur de deux figures majeures de l'île, Césaire d’une part (S. Letchimy préside aussi le Parti Progressistre Martiniquais fondé par Césaire), mais aussi, dans des conditions tout autres, d’Alfred Marie-Jeanne, l’homme au chapeau « bakwa », figure majeure de l’indépendantisme local.

Autant dire qu’il y a là un personnage qui compte à la Martinique. On sait ce qui s'est passé à l'assemblée nationale. Le gouvernement et l’UMP ont quitté la séance (ce qui est quasi unique et ne s’improvise sans doute pas) ; quant à la tentative de réconciliation tentée par le président Accoyer, elle n’a eu aucun résultat, les deux protagonistes ayant quitté son bureau sans avoir cédé en quoi que ce soit sur leurs positions. Accueilli à Fort-de-France par la foule de ses partisans, Serge Letchimy s’est fait applaudir en soulignant qu’il était resté « ferme » et « sans concession ».

Calcul ou coïncidence ? Un voyage de quatre jours en Martinique et en Guadeloupe du ministre de l'intérieur (qui est aussi ministre de l’outre-mer) était prévu pour samedi. S’est-on risqué à susciter cet incident en ayant connaissance de ce détail ou ce détail n'est-il apparu qu'après ? Toujours est-il que le voyage et la date ont été maintenus.

Comme on pouvait s'y attendre, les Martiniquais, qui ont la tête près du bonnet, ont fait savoir à M. Claude Guéant qu’il n'était pas le bienvenu aux Antilles. Non seulement le maire de Fort de France s‘est fait applaudir en gardant sa position, comme on pouvait s'y attendre, mais il y a été rejoint par Messieurs Lurel et Gillot, les présidents des conseils généraux de la Martinique et de la Guadeloupe. Ces derniers ont cosigné une lettre qui a été rendue publique et dans laquelle ils déclarent que, contre toutes leurs habitudes, ils ne recevront pas officiellement le ministre.

Que l’épreuve de force ait été recherchée volontairement ou qu'elle soit fortuite, les choses risquent de ne pas se passer très bien à Fort-de-France surtout, mais aussi peut-être aussi à Pointe-à-Pitre. Le « bras de fer » est donc engagé. Il est fâcheux que la grève d'Air France soit déjà terminée car il aurait été bien commode d’y trouver un prétexte pour annuler cette visite. L'affaire est donc à suivre mais le week-end risque d'être encore plus chaud dans ces îles.

lundi 7 mars 2011

De l’outremer à l’outre-mer



Petite introduction historique et lexicale.
Des siècles durant, le bleu outremer ou par abréviation l’outremer, bleu profond très utilisé par les peintres, a été une matière aussi rare que coûteuse puisqu’on le produisait à partir d’une pierre (semi) précieuse, le lapis-lazuli qu’on faisait venir de fort loin (souvent d’Afghanistan) donc d’au-delà des mers, ce qui, à la fois, expliquait son nom et justifiait son prix.

On nomme aussi le bleu outremer « bleu Guimet » car, au XIXème siècle, un chimiste français Guimet (le fondateur des musées de Paris et de Lyon qui portent son nom pour des raisons tout à fait différentes d’ailleurs) a réussi à fabriquer industriellement un « outremer artificiel » qui, dans la suite, a été désigné souvent par le nom de son inventeur.

Dans notre langue, si riche et si subtile, un simple trait d’union distingue la couleur (« outremer ») de la locution adverbiale « outre-mer » (= au-delà des mers) qui s’applique, par rapport à la France, prise comme référence, à des pays lointains d’Afrique ou d’Amérique. De ce fait, avant la décolonisation on nommait souvent « la France d’outre-mer » nos colonies du reste du monde. De même, en 1946, on a nommé « Départements d’Outre-mer », lors de leur intégration totale à l’ensemble national, les quatre « vieilles colonies » de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de la Réunion (par abréviation les D.O.M.).

Du fait de ces usages, le terme « outre-mer » a vu s’attacher à lui une connotation « coloniale », voire « colonialiste » qui a conduit par exemple à modifier le nom même d’une institution scientifique française importante, l’Office de la Recherche Scientifique et Technique d’Outre-Mer, l’ORSTOM, qui était une sorte de CNRS comprenant plusieurs milliers de chercheurs et de techniciens mais opérant exclusivement hors de France. En 1998, on a donc fait disparaître cette dénomination quelque peu suspecte au profit d’Institut de Recherche pour le Développent (IRD). Sans doute n’a-t-on pas pu trouver de nom qui permette de conserver le sigle, bien connu depuis longtemps, ce que le Sénégal a su faire pour l’IFAN ( Institut Français d’Afrique Noire) qui, à l’indépendance du pays, est devenu l’Institut Fondamental d’Afrique Noire.

Sans doute le fait que M.L. Penchard, nommée en 2009 « secrétaire d’Etat à l’outre-mer » soit originaire de Guadeloupe, l’a-t-elle rendue plus sensible à ce relent de post-colonialisme que présente le mot « outre-mer ». Il est probable aussi que les événements des Antilles et de la Réunion, en 2009, qui ont d’ailleurs été à l’origine de l’éviction d’Yves Jégo, le précédent responsable de l’outre-mer, et donc de la promotion de M.L. Penchard, ont été pour quelque chose dans le glissement progressif de l’usage de « DOM » vers « outre-mer » et « ultramarin ».
Le statut de ces territoires était, paradoxalement, regardé, pour partie au moins, comme responsable de leurs problèmes économiques et sociaux, ce qui est tout de même paradoxal, puisque ces DOM ne vivent guère qu’un mois par an sur leurs propres ressources, l’économie des onze autres mois étant assurée par les tranferts de la métropole ! Les électeurs de la Martinique et de la Guyane ne s’y sont d’ailleurs pas trompés quand, un peu plus tard, on les a fait voter sur une éventuelle évolution du statut de leurs départements.

L’usage récent des mots « les outre-mer » (pour désigner les DOM-TOM eux-mêmes) et « ultramarins » pour qualifier leurs habitants (parfois nommés précédemment « domiens ») conduit à deux observations.

La première est que le mot « ultramarin/ultra-marin » est peu connu de nos dictionnaires, même les plus grands. Le Trésor de la Langue Française, le TLF, auquel j’ai recours en pareil cas, met dans la même rubrique, l’adjectif avec et sans trait d’union, ce qui, il faut bien le dire, n’est pas très logique : « 1. Littér. Qui est de la couleur du bleu outremer. Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs (RIMBAUD, Poés., 1871, p. 130). 2. Qui se situe outre-mer, au-delà des mers. Randonnées ultra-marines. Avec, par-dessus les toits, par-dessus les amours miteuses au ras du quotidien le plus fade, un grand rêve ultramarin vers l'Argentine qui bien sûr ne se réalise jamais (Le Nouvel Observateur, 12 oct. 1984, p. 100, col. 2) ».

La seconde remarque, de moindre importance, touche à l’orthographe, au pluriel, du mot « outre-mer » où l’adjonction d’un –s est quelque peu discutable !

En tout cas, M.L. Penchard entend marquer son ministère par cette innovation lexicale ; les anciens Domiens sont désormais les « Ultramarins , tandis que, selon le mot de M.L. Penchard : « Les Outre-mer sont les lumières de la France dans le monde » !

Comme l’a fait remarquer, non sans quelque perfidie, C. Taubira, dans une telle perspective, le choix parisien du Jardin d’Acclimatation, où se tinrent autrefois les « expositions coloniales », comme lieu majeur de « l’année des outre-mers »,est quelque peu discutable voire même malheureux, mais peut-être ne songe-t-on pas vraiment à y reproduire les spectacles indigènes qu’on tint à l’époque en ces lieux !

Un des clous de cette célébration parisienne de « l’année des outre-mers » est « la mise en lumière du Palais Bourbon aux couleurs des Outre-mer ». Pourtant, si l’on veut associer un bleu à la célébration des outre-mers, ce devrait être plutôt l’indigo que l’outremer ! En effet, alors que l’outremer, jusqu’au XIXème siècle, venait de l’Afghanistan (que la France n’avait pas encore songé à occuper), c’était avec l’indigo qu’on teignait en bleu les étoffes et l’indigotier était l’une des ressources majeures de nos colonies. Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, était alors le grand centre de production de l’indigo. C’était d’ailleurs de cette couleur qu’on teignait les habits des esclaves, ce dont le créole réunionnais a gardé, des siècles plus tard, le souvenir puisque la rumeur publique s’y nomme encore très joliment « gazet sifon blé » (la « gazette en habit bleu »). Fort heureusement sur ce point au moins M.L. Penchard n’a pas à craindre de remarque perfide de Madame Taubira qui ignore naturellement tout de ce genre de détails sur la vie coloniale.