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dimanche 19 mai 2013

En souvenir du José Bové d'antan


Vice-président de la Commission de l'agriculture et du développement rural ; membre de la Délégation à la commission parlementaire Cariforum-UE ; membre suppléant de la Commission du commerce international, de la Délégation pour les relations avec la République populaire de Chine, de la Délégation pour les relations avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande, le député européen EELV José Bové a bien changé ! Sans aller jusqu'à la cravate (j'ai cherché en vain dans son iconographie officielle), le député Bové à adopté la veste sombre, voire un élégant veston de cuir fort peu écologique, et a renoncé aux chemises de bucheron canadien. Tout cela m'a remis en mémoire un portrait du José d'antan que j'avais fait, après son arrestation/Ascension, un peu à la manière de Roland Barthes évoquant la "forêt de signes" qu'était, à ses yeux, l'Abbé Pierre. Un petit coup de flemme dominical me pousse ici à le reprendre.

"C’est une belle image dans laquelle tout est soigneusement choisi pour faire sens.
 
La moustache est assurément l’élément majeur de signification. On sait que l’homme d’autorité, dans la mythologie populaire, porte moustache. Pour ne pas remonter trop loin Hitler, Staline, Pinochet et Sadam Hussein furent des moustachus. Les dictateurs glabres ne font pas d’usage, comme l’ont montré les cas de Mussolini ou Pol Pot. Signe de virilité, la moustache est tout naturellement signe de force. Les Turcs sont tous moustachus donc forts. Il y a toutefois moustache et moustache... Les arrangements pileux dont la taille se limite, approximativement, à la largeur des narines signalent le dictateur hystérique et caricatural (Hitler imitait Charlot et Himmler imitait Hitler..). La force tranquille de la bonne brute se marque par une moustache épaisse et fournie, particulièrement appréciée des tyrans moyen-orientaux. La moustache de José Bové s’inscrit nettement dans la lignée de celle de Staline, mais avec une rusticité savante qui lui donne l’apparence d’un fagot de broussailles. Un tel arrangement, doublement écologique, nécessite, à n’en pas douter, des soins aussi quotidiens qu’attentifs, de façon à assurer un équilibre harmonieux entre la force tranquille d’une virilité rurale et la fantaisie poilue d’un non-conformisme bucolique. En matière de moustache comme ailleurs, un beau désordre ne saurait être qu’un effet de l’art. Bien entendu, les nuances du poil ne sont pas dépourvues de sens; cette moustache, nourrie sous la mère dans le Larzac, a les tons mordorés et fauves de la forêt de novembre, le jus de tabac de la pipe permettant d’enrichir encore cette palette des nuances automnales du poil naturel et authentique.

La pipe est presque aussi riche de signes que la moustache. La cigarette n’est pas le propre d’un sexe et il y a désormais plus de fumeuses que de fumeurs. En revanche, la pipe est incontestablement mâle, tout au moins dans nos sociétés occidentales, et elle tend même à manifester le machisme. Elle se situe d’ailleurs depuis toujours aux antipodes de la distinction, voire de la politesse : on a la cigarette aux lèvres, voire au bec, mais la pipe est un brûle-gueule. Le fumeur de pipe n’est pas homme à se préoccuper d’autrui et il se moque bien d’empuantir l’atmosphère. Sans oser l’afficher, il pense secrètement éloigner par là non seulement les femelles, mais aussi tous les mâles douteux qui ne supporteraient pas de se voir emboucanés par des remugles de chambrée.

La coupe de cheveux est également pleine de sens. Par un miracle de la géométrie capillaire, elle réussit à se situer à égale distance de la coupe monacale, autrefois dite au bol, de la tignasse hirsute du SDF et du savant brushing kouchnérien. L’essentiel de la force sémiologique de José Bové tient d’ailleurs à ce qu’il parvient à réunir tous les signes de la ruralité abstraite et idéale, sans jamais tomber dans la caricature. Pour parvenir à être le Jacquou le croquant, non pas de la forêt de l’Herm (comme dans le roman), mais des plateaux de télévision, José Bové doit se tenir sans cesse, avec une adresse et une vigilance de funambule médiatique, à mi-chemin entre les stéréotypes classiques du paysan de comédie et l’image abstraite de l’agriculteur moderne. Loin de lui, par exemple, l’idée triviale de porter des sabots comme celle de se faire mettre, fût-ce par un coiffeur habile, quelques brins de paille dans les cheveux. Le port des sabots serait d’ailleurs aussi excessif qu’inutile, puisque nos personnages de télévision sont tous des hommes-troncs. Peut-être, après tout, José Bové, dans ses interventions médiatiques, cache-t-il sous les tables de studios les Berlutti de Roland Dumas, comme il se donne peut-être la joie, secrète, mais d’autant plus intense, de péter dans la soie sous ses pantalons de velours côtelé!

Si les chaussures sont un élément accessoire pour ne pas dire inutile dans la panoplie sémiologique de José Bové, le pull-over, toujours au centre de l’image, est en revanche essentiel. Le cashmere n’appartient pas, on l’aura deviné, à l’appareil vestimentaire visible de José Bové. Foin (sans jeu de mots) de ces fines et douce laines, aussi urbaines que bourgeoises quand elles ne sont pas en outre hprriblement synthétiques. En demi-saison, une rude chemise de bûcheron canadien ; durant l’hiver, des pull-overs rugueux dont tout porte à croire qu’ils ont été tricotés au coin de l’âtre avec la laine de ses moutons par une Pénélope larzacienne. La matière est essentielle, mais moins que les couleurs. José Bové affectionne, en effet, les teintes automnales qui s’accordent, en les mettant en valeur, avec les ocres de sa moustache. Ces bruns verdâtres ou ces verts brunâtres signalent, à ceux qui ne les auraient pas encore perçus la ruralité et l’ancrage dans la glèbe. Ils ne craignent ni les taches de cassoulet ni les bavures de pipe, quand on s’assoupit dans son fauteuil, après une rude journée passée à démonter des MacDo pour « Zone Interdite » ou à faucher des plants d’OGM en vue du « 20 heures ». Là encore, tout l’art de José tient à son adresse diabolique à éviter tous les excès : pas de trous au coude ou de brûlures résultant d’une escarbille mal contrôlée, pas de manches grossièrement rapetassées. De tels effets, tentants mais faciles, signaleraient inévitablement l’imposture. N’attendons pas de José Bové les grossières erreurs d’un Marc Blondel, qui ne manquait pas, naguère encore, avant qu’un conseiller en communication avisé ne l’en détourne, d’arborer son écharpe rouge du défilé du Premier mai tout en fumant des Davidoff à 200 francs pièce.

Le velours, de préférence côtelé, met une touche finale et même confédérale à cette si parfaite collection de signes. José Bové évite toutefois les vestes à coudières de cuir ; cela fait un peu trop gentleman-farmer. Du fait de sa parfaite maîtrise de l’anglais, peu courante chez les éleveurs de mouton du Larzac, on pourrait le prendre, au Sheraton de Seattle ou à l’Hyatt de Porto-Alegre, pour une taupe de la CIA ou MI5 ce qui serait tout de même un comble.

Ce personnage, si parfaitement composé, a en outre le rare talent de savoir s’adapter aux situations nouvelles. Celles des studios de télévision lui sont si familières qu’il n’a pas, comme les novices, à demander sottement quelles sont les bonnes caméras. Comme tous les grands acteurs, il se passe d’accessoires. Nul besoin de figue comme Caton dénonçant la menace punique devant le Sénat romain ou d’un sac de riz comme Kouchner en Somalie! Il sait improviser ; mieux encore, comme un pommier fait des pommes, il fait du sens avec tout ce qui passe à sa portée. Ce détail a bien entendu échappé aux pandores qui, chargés naguère de le conduire en prison, ont cédé à la tentation de se donner l’ultime plaisir de lui mettre les menottes. Erreur fatale ; ces menottes, instrument de justice et d’opprobre par lequel les gendarmes voulaient marquer leur domination et souligner sa honte, sont devenues, comme la couronne d’épines imposée au Christ sur le chemin de croix, le signe de son immolation volontaire et joyeuse à la cause paysanne. Loin de dissimuler son visage comme le font les filous ordinaires ou de cacher ses menottes sous sa veste, José Bové a levé les mains au dessus de sa tête, devant la multitude des caméras et des appareils photos, fournissant ainsi à toute la presse française, encadrée par les instruments de la justice ainsi dénoncée, l’image éclatante, moderne et souriante de Saint José le croquant.

Condamné à la prison ferme, il se terre chez lui en attendant l’arrivée de la force publique. Le bougre sait bien que tous les chemins du coin vont être barrés par ses partisans juchés sur leurs tracteurs. Les policiers le savent aussi, mais une fois encore ils vont tomber dans le piège, pourtant évident. Un vulgaire malandrin est conduit à la geôle en panier à salade, un hélicoptère va opérer l’Ascension du héros.
 
José Bové n’est plus. Vive Jésus Bové !"

 

samedi 18 mai 2013

Gazole et essence : raffinage et enfumage.


Devrais-je préciser, une fois de plus, que je ne suis en rien spécialiste ni même vraiment informé des questions que je vais aborder et que mon propos n'est que celui du simple citoyen qui ne connaît que ce dont on veut bien l'informer et applique à cette information, qu'il s'efforce de vérifier, des raisonnements d'un simple bon sens qui ne paraît pas caractériser nos dirigeants politiques ou industriels.

En moment où notre Président de la République se voit "soldat de l'an II" et entreprend de sauver la nation des menaces qui pèsent sur elle, je me permets, en la circonstance et vu l'urgence, de lui faire une suggestion qui me paraît à la fois facile à mettre en œuvre et porteuse d'avenir.

Un des problèmes de la France tient au déficit de son commerce extérieur et une bonne partie de ce déficit est de nature énergétique. Il tient, en particulier, à ce que nous n'avons pas de pétrole (et hélas pas beaucoup plus d'idées, comme on va le voir !) et que nous refusons de réfléchir sur les énergies fossiles que pourrait nous fournir le gaz de schiste. Nous nous refusons à l'exploiter selon les techniques actuelles (ce que je comprends tout à fait), mais dont nous refusons même à laisser évaluer l'existence et les potentialités, ce qui pourrait conduire à mettre en oeuvre des recherches sur des formes d'exploitation moins nuisibles à l'environnement, puisque l'énergie fait partie, semble-t-il, des préoccupations de notre gouvernement.

Pour en revenir à notre déficit énergétique, il tient à ce que, non seulement nous devons importer du pétrole mais également et en plus une énorme quantité de gazole, sans cesse croissante, que nous ne sommes pas en mesure de produire, alors que nous produisons, de façon totalement absurde, des excédents d'essence qu'il nous faut ensuite essayer de vendre ailleurs. C'est Gribouille qui se jette à l'eau pour ne pas être mouillé par la pluie ! Dans ce domaine comme dans bien d'autres, nous marchons sur la tête en particulier grâce au génie industriel Monsieur Jacques Calvet (en son temps PDG de Peugeot et grand apôtre du diesel et du secret des feuilles d'impôts) qui à 82 ans jouit d'une fortune des plus confortables (250 millions dit-on) et parvient même à se maintenir dans la rubrique people.

Bref le diesel (ou gazole) représente plus de 80 % des carburants consommés en France c'est-à-dire une quantité que nous sommes pas en mesure de produire puisque il nous manque 27% du total consommé. Notre déficit énergétique dépasse les 13 milliards et l'importation du gazole en constitue une bonne partie même si le vague est naturellement de rigueur en la matière. Entre 2002 et 2010, l'importation de gazole a augmenté de plus de 15 % par an. Je vous laisse le soin de faire le total ! En revanche, nous exportons de l'essence ; naguère encore, les tankers chargés de gazole américain croisaient au milieu de l'Atlantique ceux qui apportaient aux États-Unis les excédents de notre essence française. Les États-Unis, qui sont réalistes eux, se sont désormais libérés de cette sujétion et nous n'en avons que plus de difficultés à vendre notre essence en Europe.

Je résume : nous produisons beaucoup trop d'essence et beaucoup trop peu de gasoil ; de ce fait, non seulement notre balance du commerce subit les conséquences ce cette inégalité mais nos raffineries sont en crise, comme l'a montré la fameuse affaire de Petroplus. Ces grands capitaines d'industrie, que le monde nous envie, et que nous sommes obligés de payer des fortunes pour les empêcher de partir à l'étranger (Quelle douce rigolade !) ont été incapables depuis 20 ans de voir venir cette évolution (à moins qu'ils n'aient de bonnes raisons qu'ils nous cachent, comme toujours drapés qu'ils sont dans le drapeau) et ils ont continué à investir dans les unités de production d'essence Thomas Porcher, économiste spécialisé dans le pétrole, résume ainsi les choses à propos des raffineries françaises : "Les raffineries se sont tirées une balle dans le pied". Des milliers d'emplois sont menacés et les raffineries Total de Dunkerque et Petroplus du Bas-Rhin ont déjà fermé ; ça ne vous rappelle rien ?

En outre, nos pétroliers viennent régulièrement pleurnicher dans les médias (leur porte-parole, est, en général, un monsieur d'apparence fort respectable, dont le nom est quelque chose comme Chianski ) ;ils soulignent régulièrement, les pauvres, que les raffineries ne gagnent pas d'argent et que leurs marges sont trop réduites. En fait, elles sont surtout gérées par des incapables puisque ils continuent selon les errements antérieurs alors que la production d'essence correspond à 113 % des besoins français ; sur la centaine de millions de tonnes de capacité de nos raffineries, le taux d'utilisation est de 85 %, alors que pour le gasoil nous ne pouvons même pas couvrir 75 % de la consommation nationale. N'importe quel petit entrepreneur provincial illettré comprendrait que ça ne peut pas durer, à moins que l'on ne souhaite justement que cela ne dure pas !

En effet, ce que nous disent moins ces pétroliers "mittaliens" et en particulier Total c'est qu'ils sont en train de construire une immense raffinerie à Jubaïl en Arabie Saoudite dont les coûts de production seront moindres du fait des salaires (rassurez-vous les travailleurs ne sont pas saoudiens) et de la proximité des puits de pétrole.

Un esprit simple comme vous et moi (mais non pas un de nos grands capitaines d'industries avec salaires mirobolant, stocks options, parachute doré et retraite chapeau), aurait tenté, depuis 20 ans, devant la généralisation folle du diesel, d'adapter les capacités de production des raffineries à cette nouvelle situation. Je n'entre pas dans le débat sur l'adaptation écologique du gazole qui a mobilisé de façon absurde l'attention puisque rien ne prouve qu'elle ait eu, sur le plan sanitaire, les effets escomptés.

Qu'on ne vienne pas me parler ici du prix de revient de ces deux carburants puisque, hors-taxes bien entendu, le prix de revient du gasoil est, en gros, équivalent à celui de l'essence. Pour prendre le cas du marché de Rotterdam, quand le gasoil coûtait 0,64 € du litre en moyenne, il était de 0,61 pour l'essence sans plomb 95. Là aussi, les chiffres varient à l'infini, mais les ordres de grandeur sont les mêmes. Donc l'argument est sans portée ; il est évident que la différence de prix est absolument sans commune mesure avec le coût imposé à la France sur le plan du commerce extérieur.

On est parfaitement en mesure de tirer plus de gazole d'un baril de pétrole en particulier grâce un outil qu'on appelle "l'hydrocraqueur" qui d'ailleurs est en usage en France à Gonfreville et à Lavera. Un hydrocraqueur, qui permet d'augmenter la part du gazole, coûte 600 millions d'euros mais l'évolution des deux raffineries citées prouve que la chose est possible.

Le problème n'est d'ailleurs, à mes yeux, même pas là. Comme le Président de la République nous l'a appris, le problème de l'énergie est en Europe et en France au centre de ses préoccupations ; par ailleurs, on envisage de lancer des programmes de recherche dans différents domaines très vastes dont celui de l'énergie. Au lieu de faire de vastes projets et immenses programmes (dans le style du mythique Grand Emprunt), pourquoi ne pas cibler une recherche précise sur une question précise : "Comment produire, en France et à moindre coût, (en réduisant bien sûr la production d'essence dont on ne sait que faire) le gasoil dont notre pays a besoin ?" Il s'agit de lancer sur cette question un programme de recherche avec un cahier des charges et un calendrier précis, avec un jury associant chercheurs et techniciens industriels et, à la clé, un prix ou quelque chose d'approchant et de financer totalement les projets sélectionnés.

Une telle opération serait de coût très réduit par rapport aux milliards que nous coûte chaque année l'importation de gasoil produit à l'étranger. Bien entendu, il faut, sur ce point, agir de façon très indépendante des pétroliers eux-mêmes dont le lobby empêchera sans doute la réussite de cette opération car il est infiniment probable que si la situation ubuesque que je viens de décrire s'est prolongée, des décennies durant, c'est que l'industrie pétrolière y trouve son compte.

Sur ce point, et comme sur bien d'autres, comme disaient les troubadors toulousains : "On nous ment !" ou, comme on dit désormais, "On nous enfume!".
 

vendredi 17 mai 2013

Esclavage : la "réparation foncière"


Pour vous éviter un retour en arrière et le trouble causé dans mon blog par la conférence de presse présidentielle, je reproduis ici les dernières lignes de mon post  sur lequel j'avais promis des explications.

"J'aurais volontiers conseillé la prudence à Madame Taubira! Celle-ci, dans cette affaire, prône une "politique foncière" pour les descendants d'esclaves. Evoquant les discriminations et le racisme qui sont "les survivances de cette violence", la Ministre de la justice affirme que "nous sommes tous comptables des injustices qui s'entretiennent et se reproduisent, parce qu'elles sont enracinées dans cette période d'esclavage et de colonisation", dans un entretien au JDD (à paraître ; cité dans Atlantico 12/5/13).

La Garde des Sceaux évoque la "confiscation des terres" qui " fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Elle poursuit : "Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres". "En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Sous la réserve que ces propos soient bien ceux de la Garde des sceaux, ma première remarque concerne la phrase suivante : "La confiscation des terres fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Que signifie l'expression "la confiscation des terres" ; terres confisquées à qui, par qui et au profit de qui ? La structure même de la phrase donne à penser qu'il s'agit des terres des esclaves qui, par définition même n'en avait pas ! Quant à la formule qui suit ( " d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier"), elle est évidemment fausse car certains d'entre eux, comme on dit ailleurs, ont "du foin dans leur bottes", comme ce député réunionnais qui a, par l'importance de ses revenus et de son patrimoine, défrayé récemment la chronique métropolitaine.

Le cas d'Haïti, à la période de l’indépendance et dans les décennies qui la suivent immédiatement, est à cet égard intéressant et significatif ; on pouvait, en effet, s'y attendre à une "révolution foncière" et à une distribution aux esclaves libérés des terres devenues disponibles par la mort ou le départ de leurs propriétaires blancs. N'étant pas historien moi-même, je me range sur ces aspects aux côtés d’André-Marcel d’Ans, dont je partage la plupart des points de vue qu’il a exprimés avec talent dans son remarquable ouvrage de 1987, Haïti. Paysage et société, qui, à mon sens, demeure la référence majeure.

Selon cet auteur, on n’assiste alors nullement, dans le pays, à la révolution sociale et en particulier agraire qu’on aurait pu imaginer après la fin de la colonisation française. Ainsi le système plantationnaire, où les Mulâtres (souvent des affranchis donc d'anciens esclaves) ont déjà une large place sociale dès la fin de la période française, puisqu’ils possèdent alors une bonne partie des terres, dans le Sud surtout ; le système est donc maintenu, naturellement à leur profit, par les nouveaux maîtres du pays qui sont portant tous d'anciens esclaves ou leurs descendants.

Toussaint Louverture lui-même, en 1801, prend un décret sur les transactions foncières qui vise à empêcher l’émergence de propriétés petites ou moyennes, de surface inférieure à 50 carreaux (D’Ans, op.cit., 1987 : 179). Il en résulte donc une marginalisation des Noirs, anciens esclaves désormais libres, quand ils ne s’intègrent pas dans un système qu’A.-M. d’Ans n’hésite pas à qualifier de « néo-esclavagiste » et qui  est maintenu au bénéfice des généraux noirs dans le Nord comme à celui des Mulâtres dans le Sud.

Il y a là les premiers signes de la lutte entre Noirs et Mulâtres qui va marquer, tout au long, l’histoire d’Haïti et qui fonde la scission qui, à la suite de l’assassinat de Dessalines par les anciens affranchis, s’opère en octobre 1806, entre le Royaume du Nord d’Henry Christophe qui s’appuie sur les « planteurs militaires » noirs et le Sud tenu par Alexandre Pétion, réputé plus libéral, où dominent les Mulâtres.

Le problème majeur est toutefois, d’abord et surtout, économique. Non seulement la production agro-industrielle de sucre s’est fortement réduite, mais les événements de Saint-Domingue ont, de ce fait même, ouvert le marché sucrier à de nouveaux concurrents, en particulier la Jamaïque et Cuba qui doublent voire triplent leur production, au moment même où en Europe le sucre de betterave prend une place de plus en plus grande.

Les morts de Pétion et de Christophe permettent, pour une vingtaine d’années (1821-1843), l’arrivée au pouvoir de Jean-Pierre Boyer, ancien officier mulâtre comme Pétion. Boyer va non seulement réunifier le pays, mais « envoyer les invétérés traîneurs de sabre de la noblesse christophienne reconquérir la partie orientale –anciennement espagnole – de l’île, où d’ailleurs ces officiers et leurs soudards, firent tout ce qu’il fallait pour rendre le nom d’haïtien définitivement odieux pour les Dominicains » (D’Ans, op.cit., 1987 : 190).

C’est aussi Boyer qui, comme je l'ai déjà montré, négociera avec la France le paiement des 150 millions de francs or (finalement devenus 90) destinés, en principe, à indemniser les colons français que l’indépendance du pays avait dépossédés.

Certains historiens haïtiens, sans toujours bien connaître les conditions et les modalités de cet accord comme de cette négociation, ont fait reproche à Boyer d’avoir signé ce traité, condition indispensable à la reconnaissance et à la sécurité du nouvel Etat. J'ai déjà évoqué cette question et je n'y reviens donc pas. La mauvaise situation d'Haïti tient donc moins à l'indemnité payée à la France (même si elle n'a en rien arrangé les choses!) qu'à la ruine, déjà consommée, de l'économie agro-sucrière.

Madame Taubira ne connaît assurément pas l'histoire sociale et économique d'Haïti ; on ne peut trop lui en faire grief ! En revanche, elle rêve, quand elle déclare à propos des Antilles françaises : "Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres [...]. En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Une telle opération serait sans doute "délicate", mais elle est surtout sans la moindre logique historique et sociale (sauf dans le cadre d'une vraie "révolution agraire"...un peu tardive et peu probable !) ; elle serait en outre et surtout follement coûteuse vu le prix des terrains dans ces départements ultramarins ; rien ne prouve d'ailleurs que les descendants d'esclaves (sans même parler des Domiens de métropole) aient le moindre goût pour la culture de la banane ou de la canne à sucre, ce qui conduirait peut-être à faire venir de nouveaux esclaves !

 

jeudi 16 mai 2013

O soldat de l'An deux!


Rassurez-vous, je ne vais pas vous citer ici tout le célèbre poème de Victor Hugo dans les Châtiments ; en constatant que le mot "soldat" est au singulier dans mon titre, alors qu'il est au pluriel dans le texte original, vous aurez compris que c'est de François Hollande que je veux parler, puisqu'à plusieurs reprises, dans son allocution de 43 minutes du 16 mai 2013, il a évoqué "l'an deux" de son quinquennat et que le ton martial de son propos rendait difficile d'éviter cette mauvaise plaisanterie.

Hors de cette apostrophe martiale et de ce ton conquérant, c'est plutôt la rhétorique classique qui a régné dans le cours de son intervention. Depuis la campagne présidentielle, il était sans cesse désigné comme l'homme de "l'anaphore" depuis son fameux « Moi; Président de la République… », répété à l'envi. Il sera désormais l'homme de la "prétérition", dont il a fait un abondant usage en évoquant les bilans catastrophiques de son prédécesseur, sur les plans du chômage comme de la dépense publique, tout en affirmant, selon le principe même de cette figure de rhétorique, qu'il en parlerait pas. Il s'est également risqué mais de façon plus brève à l'"adynaton" en décrivant ce miraculeux accord sur la compétitivité, où il est parvenu à obtenir la signature, réputée impossible, de trois syndicats français ("adynaton" est, avec cette orthographe discutable, la transcription française de l'adjectif grec "adunaton" qui veut dire impossible).

Il faut dire que notre président a bien étonné son monde et l'a probablement surpris. On lui reprochait de ne pas avoir de projet, de perspective, de direction, etc.. Il nous en a gavé, concluant même son intervention en disant que "la France elle-même est un projet et reste un projet". La formule conclusive est jolie mais le Président n'a sans doute pas pris garde (mais c'était plutôt la tâche de ses conseillers) que dire que "la France reste un projet" peut certes souligner l'avenir prometteur de notre pays mais peut-être interprété, par des esprits malveillants, comme la prédiction que ce projet restera peut-être dans les cartons, comme bien d'autres projets avant lui..

Dans le poème de Victor Hugo, "les soldats de l'An deux" se dressent contre l'Europe entière. Permettez-moi ici d'en rappeler quelques vers car nos souvenirs de collège sont un peu lointains :

"Ô soldats de l'an deux ! O guerres ! Epopées !
Contre les rois tirant ensemble leurs épées,
Prussiens, Autrichiens,
Contre toutes les Tyrs et toutes les Sodomes,
Contre le czar du Nord, contre ce chasseur d'hommes
Suivi de tous ses chiens,

Contre toute l'Europe avec ses capitaines,
Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,
Avec ses cavaliers,
Tout entière debout comme une hydre vivante,
Ils chantaient, ils allaient, l'âme sans épouvante
Et les pieds sans souliers !"

Rien de tel chez le soldat de l'An II, de 2014 ! Non seulement, il ne s'oppose pas à l'Europe mais, bien loin de là, il entend la réformer dans des sens qu'on ne peut que saluer, en proposant un vrai gouvernement européen, une concertation sur l'énergie et en particulier les énergies nouvelles, une intégration budgétaire et même des fonds pour les jeunes générations européennes que menace le chômage.

Pour cette partie de son discours, s'il n'a pas fait appel à la rhétorique comme dans les passages qui précèdent, il s'est plutôt référé à la grammaire; puisque, à l'entendre, le plan qu'il propose « se décline en quatre points ». Personnellement, je n'aime pas beaucoup cet usage abusif qu'on fait du verbe "décliner" hors de son contexte habituel et normal d'usage. Mais passons !.

Cette fois-ci, on ne pourra pas reprocher à François Hollande de manquer de directions d'orientation ; son discours en regorge, peut-être même au-delà du raisonnable. Le "soldat de l'An deux" risque un jour de juger, mais un peu tard, qu'il a été trop bavard en cette circonstance ; il retrouve l'esprit des soldats de l'An deux et ce n'est pas autre chose qu'une « forme de révolution » qu'il nous a proposée dans cette longue allocution. Diable ! Mélenchon a dû frémir!

Vous comprendrez que, vu l'importance du discours et de la conférence de presse du Président de la République, j'ai été obligé de surseoir, dans l'urgence (la conférence de presse n'est pas finie quand j'écris ces lignes) aux explications que j'avais promises dans mon post précédent.

J'ajouterai que, fort heureusement le discours de François Hollande n'a pas été tenu le 13 mai mais le 16 mai 2013, car il se serait sans doute trouvé des adversaires pour faire sur cette convergence de dates (13 mai 1958!)  des rapprochements hasardeux et des conclusions hâtives.

 

Les comités pour l'abolition de l'esclavage : incertitudes et bizarreries.


Vous ne l'avez sans doute pas remarqué, car vous avez, fort heureusement pour vous, d'autres centres d'intérêt, mais nous en sommes déjà au troisième Comité pour la mémoire de l'esclavage (2004, 2009, 2013). Dans chacun de ces cas, on a changé la composition (ce qui peut s'expliquer, pour le premier surtout, en raison des nombreuses démissions qui l'ont affecté), mais on a également changé, chaque fois, le nom même de ce comité, ce qui entraîne des problèmes, dans le site actuel, puisque il y est évoqué sous trois sigles différents, sans compter les fautes de frappe qui font que certaines lettres de cet acronyme sont inversées. Passons sur ce détail qui montre pourtant le peu d'attention que notre administration centrale apporte à cette affaire.

En janvier 2004, est créée la première version de ce comité appelé alors "Comité pour la mémoire de l'esclavage" (CPME) ; j'en ai déjà parlé dans un post précédent ; je n'y reviens donc pas.

Un décret du 9 mai 2009 change à la fois le nom de ce comité et sa composition : le CPME devient le CPMHE. Comme toujours, la vraie raison de ce changement n'est pas explicitée, même si elle tient peut-être à l'ajout, peu justifié, du terme "histoire" (on a vu que le premier de ces comités ne comportait pratiquement aucun historien véritable), mais plutôt, me semble-t-il, au fait que l'acronyme CPME correspondait à une quantité d'institutions et d'organismes sans aucun rapport avec l'esclavage. Le décret donne également la liste des douze membres de ce nouveau comité, qui est doté d'un secrétaire général, chargé de mission auprès du Délégué général à l'outre-mer.

La composition de ce comité est également curieuse puisque, si l'on a ajouté le terme "histoire" dans son titre, on n'y trouve guère de vrais historiens de l'esclavage, sinon, et en élargissant le champ d'investigation de l'histoire, Myriam Cottias et Frédéric Régent ; François Durpaire, remarquable surtout par sa coiffure, plus ou moins afro, est bien plutôt spécialiste des États-Unis pour lesquels il se déclare lui-même « consultant pour la télévision et la radio" !

La principale curiosité de ce comité est l'entrée, pour le moins inattendue mais plaisamment paradoxale, de Françoise Vergès (comme présidente s'il vous plait !) ; quoiqu'insolite, un tel choix est des plus heureux puisque, comme je l'ai déjà rappelé, elle descend en ligne directe, par son père, d'une esclavagiste notoire de la Réunion, propriétaire de 128 esclaves affranchis au moment de l'abolition ! Il est inutile d'insister sur le pittoresque de ce choix puisque F. Vergès a été oubliée par le nouveau décret qui propose la troisième version de ce même comité.

En effet, par décret en date du 10 mai 2013, sont nommés pour trois ans quinze membres d'un nouveau comité qui change de composition mais aussi, à nouveau, de nom puisqu'il s'intitule désormais « Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage ». Voici la composition de ce nouveau Comité :

M. Antonio de ALMEIDA MENDES, maître de conférences en histoire. Mme Charlotte de CASTELNAU L’ESTOILE, maître de conférences en histoire. Mme Audrey CELESTINE, maître de conférences en sciences politiques. M. François DURPAIRE, historien. Mme Annie FITTE-DUVAL, maître de conférences en droit public. M. Emmanuel GORDIEN, maître de conférences des universités-praticien hospitalier, vice-président du Comité Marche du 23 mai 1998. M. Gilles DESIRE DIT GOSSET, sous-directeur de l’accès aux archives et de la coordination du réseau service interministériel des Archives de France. M. Jean-Claude JUDITH DE SALINS, conseiller d’honneur de la société internationale des arts plastiques de l’UNESCO. Mme Stéphanie MELYON-REINETTE, consultante en entreprise. Mme Euzhan PALCY, réalisatrice. M. Philippe PICHOT, directeur de l’association Pays du Haut-Doubs, chef de projet « route des abolitions de l’esclavage ». M. Frédéric REGENT, maître de conférences en histoire. Mme Josy ROTEN, professeur d’anglais, responsable de l’association Mémoria. Mme Maboula SOUMAHORO, maître de conférences en lettres et langues.

Le nom du comité change donc une nouvelle fois, sans explication mais cette fois-ci de façon subreptice. Il devient "national" (ne l'était-il donc pas ?) et on y supprime l'initiale de la préposition "pour", ce qui est d'ailleurs l'usage habituel dans les acronymes. Le nombre des membres passe de 12 à 15 et la présidence à Myriam Cottias, Françoise Vergès quittant le comité. Les véritables historiens sont toutefois à peu près toujours aussi absents de ce nouveau Comité, Madame Charlotte de Castelnau L'Etoile et Monsieur Almeida étant les seuls historiens spécialisés à y entrer.

Pour la première fois, ce comité prendra une existence solennelle, avec la cérémonie du 10 mai 2013, honorée d'un important discours du Président de la République et tenue au jardin du Luxembourg, en présence des principales notabilités de l'État dont les présidents du Sénat, de l'Assemblée nationale et la Garde des Sceaux, Madame Taubira dont la présence était doublement symbolique.

Comme je le faisais observer au départ, ces changements successifs de noms entraînent un salmigondis de sigles dans le site officiel du Comité où personne, semble-t-il, n'a pris la peine minimale d'une relecture attentive. Dès lors, que dire du reste ?

Je reviens un instant sur la question de "l'indemnisation de l'esclavage" (idée écartée par François Hollande dans ce discours du 10 mai 2013 au Luxembourg) et sur les disputes prévisibles au sein du CRAN que j'évoquais dans mon précédent post.

La Garde des sceaux, présente aux côtés de F. Hollande, "n'a jamais souhaité s'inscrire" dans le débat sur les demandes de "compensation financière" de l'esclavage présentées, ce même jour, par le président du CRAN, L.-G. Tin.

Au sein même du CRAN, les réactions n'ont pas tardé. Le conseil d'administration a envoyé un communiqué de presse désavouant son président, au sujet des poursuites judiciaires entamées au nom du Conseil contre la Caisse des dépôts, accusée d'avoir tiré profit de la traite négrière.

"Le CRAN rejette totalement cette action qui n'engage que M. Tin et le met en garde sur les conséquences néfastes de sa dérive mégalomaniaque", écrit Madeiro Diallo, le président du conseil d'administration du CRAN. M. Diallo regrette "une gesticulation médiatique" qui a nui à la journée commémorative de l'abolition de l'esclavage et a présenté des excuses au nom du CRAN auprès de ceux qui ont été "blessés par cette mascarade indigne". Samedi, le prédécesseur de L.-G. Tin, Patrick Lozès, s'était lui aussi déclaré inquiet de la "dérive qui consiste à réduire la mémoire de l'esclavage à une transaction matérielle et à des considérations financières".

Bonjour l'ambiance au sein du CRAN !

On n'est pas sorti de l'auberge mémorielle et j'aurais volontiers conseillé la prudence à Madame Taubira! Celle-ci, dans cette affaire, prône une "politique foncière" pour les descendants d'esclaves. Evoquant les discriminations et le racisme qui sont "les survivances de cette violence", la ministre de la justice affirme que "nous sommes tous comptables des injustices qui s'entretiennent et se reproduisent, parce qu'elles sont enracinées dans cette période d'esclavage et de colonisation", dans un entretien au JDD (à paraître ; cité dans Atlantico 12/5/13).

La Garde des Sceaux évoque la "confiscation [ le terme est pour le moins inattendu !] des terres" qui "fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Elle poursuit : "Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres". "En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Si ce sont là les termes exacts des propos de C. Taubira, ils sont, pour le moins, étranges  et je vous dirai demain en quoi !

mercredi 15 mai 2013

Journée de l'esclavage (suite)


 On peut s’interroger, comme je l’ai fait précédemment, sur le choix étrange du 10 mai pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage qu’on confond, généralement et allègrement, avec l’interdiction de la traite négrière. Dans le choix que Jacques Chirac a fait du 10 mai, le but caché était surtout de faire une niche posthume à F. Mitterrand en occultant, définitivement, l’espérait-on, le 10 mai 1981, jour de sa première élection. Objectif largement atteint, Salut l’artiste ! C’est sans doute la seule raison sérieuse de ne pas avoir fait le choix,  aussi évident que logique pourtant, de la date du décret Schoelcher (27 avril 1848). Toutefois, cette logique historique aurait sans doute déclenché des vaguelettes imprévues dans le marigot domien.

Un brin d’histoire et d’anthropologie ultramarines sont ici nécessaires.

Habitués que nous sommes à l’immédiateté de l’information mondiale, nous ne pensons plus qu’au XIXe siècle encore, les nouvelles de Paris mettaient plusieurs mois pour parvenir dans les colonies. De ce fait, la nouvelle du décret Schoelcher (avril 1848) n’est parvenue que quelques mois plus tard, aux Antilles et plus tard encore à la Réunion. Cette île étant la plus lointaine, l’abolition n’y a été proclamée que le 20 décembre 1848 par Sarda-Garriga, qui était arrivé dans l’île le 13 octobre. De ce fait, tous les ultramarins célèbrent la mémoire de l’événement à des dates différentes. Chaque D.O.M. aurait donc naturellement souhaité que sa propre date soit retenue pour l’ensemble des anciennes colonies. Impossible à envisager de ce fait même.

Les D.O.M. ne pouvant donc être que divisés sur le choix d’une date de commémoration, restaient les Domiens de France qui, même si on ne le savait pas, l’étaient tout autant, non  cette fois du fait de leurs origines géographiques et de leur histoire, mais en raison de leurs regroupements politico-idéologiques.

Comme pour l’Islam dit de France, on a tenté le coup de créer une grande association nationale, le « Conseil National des Associations Noires », le C.R.A.N. (ça ne vous rappelle rien ?) qu’on a réuni, en grande pompe, à l’Assemblée Nationale (tout un symbole !) le 26 novembre 2005.

Le but était de couper l’herbe sous le pied à des dizaines de regroupements ethniques incontrôlés, souvent assez anodins, comme le « Collectif DOM », mais parfois potentiellement dangereux comme la « Tribu Ka » (fondée en décembre 2004, pour succéder au Parti Kémite de Kemi Seba et qui s’est illustrée surtout par son antisémitisme). Le C.R.A.N. s’est donné alors comme président un non-Antillais (P. Lozès, pharmacien initialement U.M.P, né au Bénin, où son père fut ministre et qui s’affirma un moment candidat à la présidentielle de 2012), mais les Antillo-Guyanais y eurent, logiquement, une place de choix (L.G. Tin, Martiniquais, S. Pocrain, Guadeloupéen, et... C. Taubira, Guyanaise). Le panachage politique est en camaïeu avec Lozès (U.P.M.), Pocrain (Verts) et Taubira-Delannon (P.S.).

Le C.R.A.N. visait à ratisser large, mais c’est aussi ce qui faisait problème. Le Collectif DOM, toujours présent, réunissait, sous la présidence de P. Karam, présent sur tous les fronts et grand amoureux de la procédure, des personnalités actives et remuantes  comme C. Ribbe et S. Bilé.

Le premier voulait surtout promouvoir ses livres ; cet auteur, mi-guadeloupéen, mi-creusois, normalien et agrégé de philosophie, nourrissait, comme Mazarine, de plus nobles ambitions que celles d’enseigner ; on le vit donc se jucher sur Alexandre Dumas ( Alexandre Dumas,  le dragon de la reine ) pour tirer sur Napoléon ( Le crime de Napoléon ).

Le second, S. Bilé, journaliste (en Martinique un moment) et écrivain ivoirien, ne manque pas d’éclectisme, puisque, après un livre aguichant, La légende du sexe surdimensionné des Noirs  (l’auteur est fort heureusement noir lui-même ce qui le met à l’abri des poursuites !), il  a publié, sans plus de succès toutefois, Noirs dans les camps nazis.

Le Collectif DOM a toujours montré plus de virulence que le C.R.A.N. que C. Ribbe, dans une envolée gaullienne, a qualifié un jour de « quarteron de petits arrivistes d’origine africaine » (Ne serait-ce pas un peu raciste ?) ; le Collectif DOM a surtout multiplié les attaques aussi bien contre ce qu’il regarde comme sa droite (contre Max Gallo d’abord, puis contre O. Pétré-Grenouilleau, historiens estimés, eux) ; l’un et l’autre furent taxés de révisionnisme, avec, dans le second cas, des procédures judiciaire et administrative  rapidement abandonnées devant le tollé unanime des historiens français. Le Collectif DOM s’opposait aussi, sur sa gauche, à ce qu’on pourrait regarder comme les formes extrêmes de ses positions « noiristes » (la « Tribu Ka », dont le « chef » Kemi Seba fut traîné devant les tribunaux par P. Karam).

Bref, ce ne sont là que rivalités dérisoires et ambitions minuscules, la grande question est autre et j’ose la poser ici.

Où et quand faut-il célébrer l’abolition de l’esclavage ?

L’histoire a certes tranché en faveur du Luxembourg (le Jardin, pas le paradis fiscal!) pour le lieu et, pour la date, choisi le 10 mai, même si, comme on l'a vu, on peut douter de la légitimité de tels choix et on devrait au moins s’interroger sur eux.

Aurait-il fallu célébrer l’abolition de l’esclavage à la Bastille, le 10 mai (la date officielle choisie par J. Chirac et entérinée par le C.R.A.N, ce « quarteron de ... (cf. supra) ») ou à la Nation, le 23 mai (en souvenir de la première manifestation du 23 mai 1998 qui, sans être exclusivement domienne ou désormais ultramarine, l’était quand même de façon massive) ?

10 ou 23 mai ? Bastille ou Nation ? Il y a là un dilemme insupportable dont il faut bien sortir.

Puis-je, sans être Antillais ou « d’origine africaine », risquer une suggestion de commencement de début de compromis, tout en sachant bien les risques immenses que je prends.

Gratuitement comme toujours et au nom d'Usbek & Co Consulting, je propose de célébrer désormais l’abolition de l’esclavage à la station de métro Faidherbe-Chaligny (à égale distance, deux stations, de Bastille et de Nation) le 16 mai à minuit (donc à égale distance du 10 et du 26 mai).

Salomon lui-même ne ferait pas mieux non ?

 

mardi 14 mai 2013

La commémoration de l’abolition de l’esclavage (suite) : des dangers de l’ignorance et de la bêtise.


« La République Française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que dans l’océan Indien d’une part et l’esclavage d’autre part [...] perpétrés à partir du XVe siècle contre des populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité ».
Cet extrait majeur du premier article de la loi Taubira-Delannon, que j'ai déjà évoqué et que je vais je vais examiner de plus près, contient plusieurs approximations ou erreurs qu’on aurait dû éviter dans un texte si important, le législateur étant réputé agir, selon le poncif juridique bien connu, « dans sa grande sagesse ».

Les textes de lois sont préalablement soumis à des juristes (Il y a, en outre, une Commission des lois) ; il n’aurait pas été mauvais non plus de faire lire le projet par un véritable historien, car C. Taubira-Delannon n’était pas encore historienne à cette époque, faute d’avoir publié son livre L’Esclavage raconté à ma fille.
Un point de détail historique contemporain, sans doute le plus étrange. La date de la commémoration a été fixée au 10 mai. La chose a été annoncée par Jacques Chirac et tout indique qu'elle a été choisie par lui.

« Avez-vous un texte ? » disait, avant tout débat, le grand Fustel de Coulanges. La loi en cause apparaît dans tous les documents officiels sous la référence « 2001-434 du 21 mai 2001 », la version « consolidée » étant du 23 mai 2001, publiée dans le Journal Officiel de la République Française du 23 mai 2001. Entre décembre 1998 et le 23 mai 2001, on relève une foule de dates pour les lectures du texte, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. Contre toute attente, on a donc pris le temps de la réflexion ! Le 10 mai n'est que le jour du vote du Sénat, en seconde lecture, donc de l’adoption finale du texte et non un vote unanime de la représentation nationale comme le prétend le rapport de 2005 de la Commission pour la mémoire de l'esclavage (version 2004). 
Je ne sais pas quel est le véritable motif du choix final du 10 mai (date qui, par ailleurs, on le verra, est refusée par certains protagonistes de l’affaire). Je me demande cependant si ce choix, curieux et discutable, n’a pas été suggéré à J. Chirac par le souci tortueux de faire passer au second plan la commémoration du 10 mai 1981, arrivée de la Gauche française au pouvoir !

Retenir la date anniversaire du décret d’abolition lui-même (27 avril 1848) ou celle de la loi Taubira (le 23 mai) m’auraient semblé les choix les plus logiques, les plus symboliques et les moins contestables. Si certains ont fait le calcul que je suppose, ils ont parfaitement réussi, car le 10 mai 2006, le vingt-cinquième anniversaire de la victoire historique de la Gauche aux présidentielles, le 10 mai 1981, a été totalement oublié, même (ou surtout...) à gauche ! J’ajoute qu’il en a été de même les 10 mai suivants. L’idée n’était donc pas mauvaise.
Revenons au texte.

Il comporte plusieurs bizarreries, absurdités ou scandales.
La première bizarrerie est une forme de confusion, générale et permanente, entre la traite négrière et l’esclavage. L’esclavage a existé bien avant la traite négrière et, rappelons-le, les dates de leurs abolitions respectives sont très différentes. La traite est abolie et surtout interdite en 1815 ; l’esclavage ne le sera bien que bien plus tard et à des dates différentes selon les colonisations (1835 pour les colonies de la Couronne Britannique, 1848 pour la France, 1863 pour les colonies hollandaises, etc.). On sait assez que l’esclavage existe encore dans quelques régions du monde, en Mauritanie par exemple mais aussi dans le XVIe arrondissement de Paris où résident nombre de diplomates étrangers esclavagistes de leur personnel domestique !

La deuxième bizarrerie est sémantique et historique ; l’usage du mot « reconnaît » dans le texte me semble impliquer, de la part de la République française, l’acceptation d’une responsabilité étatique personnelle et spécifique. On « reconnaît » qu’on a commis une faute ; en revanche, on admet, on proclame, on souligne, on dénonce, etc. une faute d’autrui ou partagée avec autrui. Je ne vois donc pas bien comment la France peut reconnaître des faits liés à l’esclavage et à la traite « à partir de XVe siècle », c’est-à-dire bien antérieurement à la colonisation française dans la zone antillo-guyanaise, où elle n’a guère commencé qu’au XVIIe siècle. Grossière et ridicule ignorance !
Des Antillais devraient tout de même connaître un peu l’histoire de leur pays, même si les méchants Français de souche ont tenté de la leur dissimuler. L’arrivée des premiers esclaves africains a été précédée, en effet, par une période où l’on a tenté d’utiliser des « engagés » blancs, des Français en général, ce que permettaient la misère et la surpopulation de la France du XVIIe siècle. La simple consultation de la belle thèse d’un historien antillais, J. Petitjean-Roget (« La société d’habitation à la Martinique : un demi-siècle de formation, 1634-1685 », 1980) aurait évité pareille bévue. Je donne ces références pour l’information des membres du « Comité », qui me semblent singulièrement manquer de lectures historiques ; c’est sans doute la raison pour laquelle ils demandent avec tant d’insistance la mise en oeuvre de recherches dans ce domaine !

Troisième bizarrerie, l’allusion aux Amérindiens. On ne voit guère ce que vise le texte de la loi, car les Caraïbes (aux Antilles) ou les Amérindiens (en Guyane) n’ont jamais été réduits collectivement en esclavage. On retrouve, en fait, ici une certaine obsession antillaise de l’ascendance caraïbe. Insoutenable au plan historique, une telle référence est curieuse quand il s’agit de "crime contre l’humanité", car le traitement infligé, en leur temps, par les envahisseurs caraïbes aux Arawaks, qui occupaient ces îles avant leur arrivée, n’a pas été des plus humains. Il en est d’ailleurs résulté une curiosité linguistique qu’ont signalée longtemps tous les manuels de sciences du langage. Les femmes arawaks qui, à la différence de leurs conjoints, n’avaient pas été massacrées par les envahisseurs caraïbes, mais épargnées pour la distraction et la reproduction, ont conservé leur langue arawak, tout en apprenant, bien entendu, le parler caraïbe de leurs nouveaux maîtres. Au cours des siècles, elles ont transmis leur idiome arawak d’origine, mais seulement à leurs filles. Comme il n’y a plus guère de Caraïbes aujourd’hui, sauf à la Dominique, cette singularité a dû disparaître.

Une quatrième anomalie tient à l’évocation de l’océan Indien. Comme la proposition de loi avait été aussi introduite, le 22 décembre 1998, par trois élus de la Réunion (Huguette Bello, Elie Hoareau et Claude Hoarau), on ne pouvait pas évoquer, comme on le fait toujours, la seule « traite transatlantique » vers la zone antillo-guyanaise. On a donc ajouté « la traite dans l’océan Indien », sans prendre garde, une fois de plus, à l’histoire. En effet, dans cette zone, la traite vers les colonies françaises (les archipels des Mascareignes et des Seychelles), qu’a étudiée J-M Filliot dans sa thèse de  1974 (mais tout ce beau monde ignore bien entendu jusqu’à l’existence de cette étude), est un phénomène, dont l’ampleur est ridiculement marginale par rapport à la traite orientale opérée par les Arabes, dans ce même océan, des siècles durant. Les auteurs de ce texte et leurs conseillers ignoraient ce menu détail ; par ce texte, ils visent donc, sans le savoir, la traite arabe, à partir de l’Afrique de l’Est dont on estime qu’elle a concerné 15 à 17 millions d’esclaves africains (soit sans doute au moins cent fois plus que la traite vers les colonies françaises de cette même zone).

Ce point nous amène à ce qui est le vrai scandale historique d’un tel texte, où se mêlent sans doute ignorance et mauvaise foi, sans que je sois en mesure d’établir les proportions exactes de ce sinistre mélange. On le perçoit déjà puisque, si l’on s’en tient à la lettre du texte, la République Française, bonne fille mais un peu imprudente et ignorante, assume aussi la responsabilité de la traite afro-arabe dans l’océan Indien! Pire encore, on lui pose sur la tête, dont tout ce qui précède indique qu’elle est petite, le vaste chapeau de l’ensemble de la « traite transatlantique ».
En effet, au XVIe siècle, la traite transatlantique n’est nullement le fait des Français qui n’ont pas de colonies ailleurs qu’en Nouvelle France, en Amérique du Nord ; il suffit de constater le caractère nettement ibérique de tous les « mots de la traite » pour s’en convaincre. Si les seuls précurseurs sont les Portugais et les Espagnols, au XVIIIe siècle (la grande époque), la plupart des pays européens participent à ce commerce des esclaves.

Pour l’instruction des membres du « Comité » et pour qu’ils comprennent enfin le fonctionnement de la traite dans le Golfe de Guinée, je leur recommanderais volontiers la lecture du « Journal de L.F. Römer » qu’a traduit et publié M. Dige-Hen (Paris, l’Harmattan, 1989). Römer est un « traitant » danois (et non français) et son récit est un excellent témoignage sur la traite de la côte occidentale d’Afrique. Les Danois, qui, avec d’autres peuples censés être non colonisateurs, donnent volontiers aujourd’hui des leçons d’humanité, ont oublié que certains d’entre eux ont trempé dans ce commerce, comme aussi les Suédois, dont la colonie de Saint-Barthélemy fut, un moment, très active dans ce domaine.
Lire le récit de Römer aurait sans doute permis aux membres de ce Comité de se faire une idée plus exacte de la traite et surtout de comprendre qu’il est évidemment impossible de faire porter aux SEULS européens la responsabilité de ce commerce et donc, pour une bonne part de l’esclavage européen colonial, qui n’aurait jamais pu être mis en place sans la logistique ancienne, efficace et éprouvée de la traite "intra-africaine".

A demain pour la suite.