Messages les plus consultés

Affichage des articles dont le libellé est Paul Vergès. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Paul Vergès. Afficher tous les articles

mercredi 4 septembre 2013

Jacques Vergès l'homme des mystères et des mensonges : MDR ! (10)

Je vous avais promis hier, pour ce dernier billet, la vérité sur la mort de Jacques Vergès vous allez l'avoir.

La presse nous a complaisamment décrit Jacques Vergès rendant son dernier soupir dans la chambre où était mort Voltaire (on a vu dans mon post d'hier, numéro neuf, qu'il aurait pu, à sa façon, ré-écrire une autre fin de Candide, avec son vieil ami François Genoud dans le rôle de Pangloss); il s'est éteint, un verre de vieux bordeaux à la main, sous le regard enamourée de sa promise, la Marquise ou la Comtesse (je ne sais plus trop).

On a cependant omis un détail d'importance ; il était alors en train de relire l'interview qu'il avait donnée à Sud-Ouest Dimanche en février 2013, dans le cadre de la promo de son dernier livre, ses mémoires, De mon propre aveu . Cet organe de presse à republié, après sa mort ce texte mémorable et c'est là que j'ai lu cet entretien de deux pages dont je vous livre les extraits significatifs.

À la lecture de ce texte, on comprend aisément que Jacques Vergès est mort, non pas d'une crise cardiaque comme on l'a dit, mais de rire, encore que le rire puisse tout à fait, dans certains cas, engendrer la mort, d'où l'expression "mort de rire".
Pouvait-il rêver plus belle mort que celle qu'il a connue, en relisant les mensonges et les sottises qu'il avait livrées en vue de la promotion de son ouvrage et que la presse avait gobées avec les mêmes complaisance et avidité qu'elle montre toujours en pareils cas.

Voici donc, non pas le texte original, mais des extraits de celui qui a été repris par cette publication après la mort de Jacques Vergès. Les mensonges et les inventions qui expliquent ces choix y sont relevés et expliqués.

« Sud Ouest Dimanche ». On pourrait résumer votre livre en cet extrait : « Dans ma layette, j'ai trouvé le mépris des convenances et un arc à deux cordes. Toute la richesse du monde. » Vous êtes un enfant du combat ?
Jacques Vergès. Je suis né comme on disait « métis », mais sans subir ce complexe d'infériorité. Au contraire, d'une mère vietnamienne et d'un père réunionnais, je me suis senti très tôt différent des autres. Mes origines ont fait que j'étais double, les critères de tout le monde ne me convenaient pas déjà enfant. Rien de tel pour me délivrer de tous les conformismes.

Mensonge n°1 . C'est l'un des plus innocents car il s'agit moins d'un vrai mensonge que d'un gauchissement lexical. Jacques Vergès revendique d'être "double" (en tant que métis), en feignant de ne pas savoir que le caractère d'un être double peut-être aussi, et surtout dans son cas, la duplicité dont il donnera nombre d'exemples.

[...] D'où cette aversion originelle pour les politiques et les gens riches ?
Ayant rapidement perdu ma mère, j'ai été élevé par mon père et ma vieille tante dans cet esprit. Lecteur de Mirabeau, mon père était médecin et responsable d'un groupe clandestin communiste, et il éprouvait une phobie pour l'argent et un grand mépris pour le pouvoir politique. J'en ai hérité.

Mensonge n° 2. Quand il était jeune, Raymond Vergès, le père de Jacques ne cessait de répéter "Quand je serai riche..." (C. Lauvernier, 1994 : 35) ;

Mensonge n° 3. Chasseur de "bolcheviks" comme consul au Siam, pétainiste convaincu et avéré à la Réunion entre 1940 et 1942, Vergès père n'a en rien été "membre d'un groupe clandestin communiste" :

Mensonge n° 4. Le parti communiste n'a pas été mis en place à la Réunion, comme veut le faire croire Jacques Vergès, par son père après une période de clandestinité, mais par Léon de Lépervanche, même si le parti communiste réunionnais s'est employé ensuite à tenter d'effacer la mémoire de ce militant qui lui n'avait en rien collaboré avec le régime de Vichy.

« Les politiques ont honte de ce qu'ils font, mais le font quand même », écrivez-vous en faisant référence à Fabius et à l'affaire du sang contaminé…
Oui…

Mensonge n° 5. Le plus gros de tous et en outre multiple. L'une des personnes avec lequel Jacques Vergès a le plus collaboré est Bernard Debré, fils de Michel Debré qui, à l'en croire voulait le faire assassiner ! Ex balladurien, député RPR/UDR de Paris, ancien ministre de la coopération et comme tel "colonialiste" par excellence il a collaboré avec J. Vergès pour plusieurs ouvrages entre 2000 et 2003 !
Parmi les dictateurs africains, on ne compte pas les amis que Vergès s'est faits (pour ne citer que les principaux ; Mobutu, Bongo, Eyadéma, Idriss Déby, Sassou Nguesso,) sans compter leurs séides comme Remilleux ou Debbasch. Il a eu, avec tous ces roitelets, des relations non seulement professionnelles, mais le plus souvent très amicales (même si elles étaient notoirement tarifées).

Vous entrez dans la Résistance à 17 ans, vous créez par la suite une revue communiste : vous aviez soif d'en découdre ?

Mensonges n° 6. De plus en plus gros ! J. Vergèsl n'est jamais entré dans la Résistance puisqu'il n'était pas en France et que c'était un peu plus dangereux et risqué, comme le note Jacques Givet, bien placé pour le savoir, que le "tourisme guerrier" auquel s'est livré, sans risque mais non sans plaisirs, entre 1943 et 1945 ;
Mensonge n° 7. Le plus évident ; il n'avait pas 17 ans mais 19 ans en 1943 (il est né en 1924) c'est-à-dire à peu près l'âge de la conscription à cette époque.
Mensonge n° 8. Il a rompu en 1957 avec le Parti communiste et il n'a jamais eu "soif d'en découdre". J'ai parlé ailleurs de cette photo célèbre où on le voit le visage ensanglanté lors d'une manifestation. On ne précise pas toutefois le jeune Noir qui est à côté de lui est le fils de Patrice Lumumba . J. Vergès se fera, dans la suite, l'hagiographe et même le complice de l'assassin de Lumumba, Moïse Tshombé, tout en escroquant à la fois la famille de ce dernier et sans doute aussi le général Mobutu lui-même. Quel homme !
[...]

"J. Vergès : "En dépit de mes engagements idéologiques opposés au général de Gaulle, il m'a toujours été fidèle. Il avait un sens de la dignité malgré sa fonction d'homme politique. Il m'a écrit un jour : « Votre sincérité ne peut laisser personne indifférent. »".

(Vanité grotesque et) mensonge n° 9. On appréciera le formule pleine de modestie selon laquelle "le général de Gaulle m'a toujours été fidèle" ! MDR moi aussi ! Je crains donc que ce soit cette formulation qui lui ait été fatale. Il fait ici allusion à une réponse de De Gaulle à l'envoi du livre de sa plaidoirie pour Djamila Bouhired. Sans avoir vu son courrier, je suis certain que Vergès y évoquait la condamnation à mort de De Gaulle lui-même par Vichy.
J'ai toujours pensé, en outre, que De Gaulle, mal informé, a dû confondre les deux frères et, par prudence comme par usage militaire, il dis simplement "Vergès" sans préciser le prénom. La guerre de Paul avait été bien différente de celle de Jacques et il avait même reçu la médaille des FFL qu'il ne portera jamais, mais que B. Violet attribue, sans doute par erreur à Jacques dont on se demande bien à quel titre il aurait pu se la voir décerner!

Mensonge n° 10. la citation de De Gaulle est fausse quoique J. Vergès se flatte d'en connaître le texte par coeur ; le vrai texte, plus gaullien, est "Votre éloquente sincérité ne peut laisser personne indifférent".

Vous obtenez brillamment votre concours d'avocat en 1956, mais vous ne choisissez pas le confort d'un cabinet parisien ?
Au contraire, je m'en vais à Alger défendre les politiques du FLN, l'anticolonialisme était la cause qui m'animait…

Mensonge n° 11. Il devient avocat en réalité en 1955.
Mensonge n° 12. De son propre aveu (Felissi, 2005 : 29) il ne s'engage dans les affaires algériennes qu'en avril 1957 
[...].
Si vous n'aviez pas été avocat, vous auriez fait quoi ?
Avocat, c'est qu'il me fallait un métier, à l'époque, et j'avais fait du droit. Moi, ce qui me passionnait, c'était l'histoire, surtout les civilisations mystérieuses. J'aurais eu du piston, on m'aurait donné une bourse, j'aurais déchiffré l'étrusque et j'aurais été enchanté.
Mensonge n° 13. Il a en réalité bénéficié d'une des "bourse d'études" accordées aux "jeunes anciens combattants". Il n'a même pas envers la France la reconnaissance du portefeuille. L'image avant tout et comme toujours!
[...]
Vous auriez préféré être D'Annunzio, Guevara, Zola ?
Zola, je le prends très au sérieux, le Che m'a initié au cigare, mais la vie de D'Annunzio, ses amours, me tente beaucoup plus…
Assez pour aborder la mort sereinement ?
Elle me reste un mystère, je l'appréhende comme une femme. J'aurais dû crever cent fois, mais on m'a raté : un poursuivant qui tombe en panne de voiture, une bombe dans mon appartement alors que je n'y étais pas…

Rafale de mensonges.
Mensonge n° 14, 15, 16. IL n'a eu décidément affaire qu'à des tueurs maladroits ou incapables qui mettent une bombinette non dans l'appartement mais, dans la rue, devant la porte cochère d'un immeuble où il réside en étage et d'où il est en outre absent ; chargé de le poursuivre, un autre tombe en panne sèche et de toute façon De Gaulle lui fait un rempart de son corps. Le plus beau mensonge est celui qui met en scène Paul Barril, encore au collège, quand J. Vergès prétend qu'il devait l'assassiner (cf. le billet "la cible mouvante"... surtout dans son imagination!).

Qu'aimeriez-vous pour vos obsèques en France ?
Trois ou quatre personnes qui m'aiment et qui m'enterrent. Et si des faux culs de politiques me récupèrent, j'aimerais leur dire : « Soyez un peu plus dignes. »

Pas de mensonge ici, et pour cause... mais une prophétie. On me pardonnera de me citer (d'aprèsle reportage photo de Paris-Match, magazine révolutionnaire bien connu) : Les amis étaient là en effet :
"Belle assistance en tout cas, même si, de l'avis des experts, elle n'était pas très nombreuse. En revanche, elle offrait un échantillonnage politique et/ou idéologique rare et difficile à réaliser. On y trouvait des communistes (dont le principal était son cadet "faux jumeau" Paul Vergès, sénateur de la Réunion) mais aussi et surtout des figures plus inattendues : Wallerand de Saint-Just, avocat et trésorier du Front National ; "l'humoriste" (?!?) Dieudonné; venu dans un bermuda, curieux en pareille circonstance mais avec, par prudence, son service d'ordre ; dans le même registre politique ou médiatique, Alain Soral, le polémiste bien connu de l'extrême droite. Pas de trace, semble-t-il, de Bernard Debré, son grand ami et co-auteur de J.M. Vergès qui ne lui en voulait pas que son père (Michel) ait voulu le faire assassiner. Peut-être était-il empêché ou s'était-il fait discret

Le pauvre Roland Dumas semblait un peu loin de tout cela, même s'il était présent ; il se faisait remarquer surtout par l'appui que lui fournissait, serrée contre lui, une jeune charmante minette en robe noire, très court-vêtue, dans le style qu'affectionnait naguère Carla Bruni. Une infirmière sans doute! "

Bref Une bonne grosse quinzaine de mensonges en une page et demie, avalés sans problèmes par le plumitif de service et les lecteurs ; même sans aller jusqu'à en mourir de rire, il y a là quelques raisons d'arroser ça au vieux bordeaux !

mardi 20 août 2013

Les multiples vérités de Jacques Vergès (1) : le soldat Vergès ou le tourisme guerrier (1942-1945)

En écrivant mon billet "Jacques Vergès : l'homme des mystères", je pensais que ce serait ma seule et modeste contribution à l'hagiographie de ce grand homme dont tous les médias nationaux nous accablent depuis son décès. Elle portait sur un point très mineur : il est né en 1924 et non en 1925, et les titres de la presse qui le font mourir à 88 ans sont donc tous faux, car il avait, en fait, 89 ans et Paul, son cadet, vraiment né, lui, en 1925, n'est pas son jumeau ! L'un et l'autre se sont cantonnés, toute leur vie, dans ce mensonge, ce qui est sans importance mais néanmoins significatif.

Ce qui m'a incité à songer à donner quelques billets complémentaires est à la fois l'accumulation des sottises et des contrevérités, tant dans les nécrologies que dans les commentaires. En voici un exemple, suite à la référence, indispensable évidemment à mes yeux, que j'avais faite à mon livre de 2007 Vergès : père, fils & frères : Une saga réunionnaise. Je cite fidèlement cette élégante glose :
"Hahaha mais quel vautour ce mec, il profite de la mort de Vergès pour soutirer un billet en nous vendant son livre de merde".

Si j'avais encore quelques hésitations quant à l'opportunité et à l'intérêt de mener à son terme la série de billets que j'envisageais et que j'intitulerai finalement plutôt "les vérités multiples de Jacques Vergès", deux éléments ont achevé de me convaincre.
Le premier est le déchaînement d'une ferveur aussi intense qu'injustifiée autour du personnage, dont fort peu de gens semblent se préoccuper de découvrir la réalité. On a même écrit à sa gloire un poème, paru dans le blog de MDP mais que vous épargnerai ici !

Le second élément est la lecture d'une longue interview intitulée « Jacques Vergès dans un taxi », faite en Belgique, à une date relativement récente (référence dans internet : ds3, RTBF) par J Colin, un journaliste belge. Je n'y ai pas appris grand chose, mais constaté, une fois de plus, cette pente de Jacques Vergès se réinventer sans cesse son histoire, pour se présenter sous le meilleur jour, en omettant tout ce qui le gêne et en mentant systématiquement, y compris sur des points mineurs, pour lesquels il semble assez vain et inutile de dissimuler la vérité, à commencer par son âge réel.

J'ai donc décidé de mener à son terme cette petite entreprise de ré-examen de son parcours de vie, ce qui m'est assez facile à partir du livre que j'ai publié en 2007. Je l'utiliserai largement, en le résumant bien sûr et en le complétant par quelques informations nouvelles, assez rares d'ailleurs.

Voici les divers épisodes prévus dont on trouvera ci-dessous le premier.
1. Jacques Vergès. L'engagement dans les Forces Françaises Libres : "le tourisme guerrier" (1942-1945).
2.Jacques Vergès et l'Algérie.
3. Jacques Vergès et l'argent : le "marronnage" (1970-1978). Le FLN, Mobutu ou Tschombé ?
4. Jacques Vergès : "la cible mouvante",
5. "Jacques Vergès l'anticolonialiste" : "Petits arrangements entre amis" ou "Les liaisons dangereuses",
6. Jacques Vergès et l'ami de trente ans, François Genoud, le banquier des nazis et/ou le nazi des banquiers.

1. Jacques Vergès. L'engagement dans les Forces Françaises Libres : " Le tourisme guerrier" (1942-1945).

Un des talents de Jacques Vergès a toujours été (et il le restera) celui d'exploiter à son avantage toutes les situations dans lesquelles il peut se trouver et de donner, en tout et partout, de soi-même l'image la plus flatteuse qui soit, même et surtout au prix de quelques arrangements avec la vérité.

L'exemple le plus simple et le plus anodin est sans doute celui de son engagement dans les Forces Françaises Libres en 1942 alors qu'il n'avait, dit-il, "que 17 ans".

Double mensonge, si l'on peut dire.

D'une part, si son frère Paul (qui lui a véritablement cet âge alors que Jacques a un an de plus comme on l'a vu) décident de s'engager dans les Forces Françaises Libres, après la libération de la Réunion par le contre-torpilleur le "Léopard", le 28 novembre 1942, mais leur arrivée en Angleterre ne se fera qu'en 1943. Quand la Réunion est libérée, fin 1942, à Madagascar les troupes vichystes ont déjà capitulé devant les Anglais et le débarquement en Afrique du Nord a même eu lieu depuis le 7 novembre 1942. Donc, en ce début 1943, quand les frères Vergès, après plusieurs semaines d'attente, à la Réunion même, puis après un long voyage par mer, via Tamatave et Durban, arrivent à Liverpool, on sait déjà que le Reich a perdu la guère, et cela depuis l'entrée en guerre des Américains fin 1941 et surtout depuis la déroute allemande de Stalingrad le 2 février 1943. C'est, en France, le moment où tous ceux qui jugent ne pas s'être trop ouvertement compromis avec Pétain, se découvrent de la sympathie pour De Gaulle et la Résistance !

Par ailleurs, ce n'est pas à 17 ans mais à 19 ans que Jacques Vergès s'engage, c'est-à-dire, en gros, une année seulement avant la date légale de l'entrée "sous les drapeaux" de sa "classe" comme on disait alors. Bien entendu, s'engager à 17 ans dans l'armée de libérations de la France vous a un petit côté "Marie-Louise", "Soldat de l'an 2" et "Fleur au fusil" que Jacques Vergès ne peut pas laisser passer. Il répétera donc ce mensonge jusqu'à la fin de ses jours, y compris dans ses dernières interviews, alors que nul ne sait mieux que lui que son engagement n'est effectif qu'en 1943 et qu'il a, à ce moment-là, 19 ans. Un détail me direz-vous, certes, mais bien des détails sont traités à l'avenant dans la vie de Jacques Vergès.

C'est même ce qu'on appelle en général des mensonges !

On doit s'interroger, car le fait est d'une importance beaucoup plus grande, sur les raisons de cette décision des deux frères ; elle a sans doute été guidée par deux motivations dont on n'a généralement évoqué qu'une seule dans leurs biographies.

Leur père, Raymond Vergès, est alors, à la Réunion, un fonctionnaire important (Directeur de la santé), franc-maçon avéré, engagé dans les luttes syndicales comme dans la vie locale (maire de Salazie). Il est toutefois, entre 1940 et 1942, un soutien déclaré du régime de Vichy. De ce fait, le régime vichyste et le gouverneur Aubert le traitent avec une évidente faveur. A la différence de nombre d’autres fonctionnaires qui ont été mêlés aux mêmes luttes syndicales que lui, R. Vergès ne semble pas avoir été réellement ni surveillé ni inquiété (P. Eve, 1987 : 882). Son appartenance à la loge l’Amitié du Grand Orient de France est connue de tous, pourtant, quand la loi contre les « sociétés secrètes » est étendue à la Réunion en août 1940, R. Vergès conserve ses importantes fonctions administratives, tandis que de modestes instituteurs sont radiés. Alors que tous les maires sont démis de leurs fonctions et remplacés, R. Vergès, maire de Salazie, qui s’est fait mettre en congé dès 1940, est rétabli dans ses fonctions en février 1941.

La Légion française des combattants est créée en août 1940 et une section est mise en place à Saint-Denis. R. Vergès en fait partie (Lauvernier, 1994 : 270), certes comme simple légionnaire, mais certains anciens combattants refusent la proposition d’adhésion, à leurs risques et périls. Il a donc très clairement l’appui du Gouverneur Aubert qui juge qu’il a adopté « l’attitude d’un très net loyalisme » (C. Lauvernier, 1994 : 269); le gouverneur attendra avril 1942 pour le considérer comme « démissionnaire d’office » et le remplacer comme maire.

Pour clore ce point, au demeurant peu contestable, citons un court passage d'une des lettres de R. Vergès au gouverneur vichyste Aubert : « Je m’engage donc personnellement à suivre, avec un entier loyalisme, le gouvernement français, ainsi que son chef, le maréchal Pétain ». Ce courrier est du 5 octobre 1940 [souligné par moi !] et on ne saurait être plus clair ! Certes à l'arrivée du "Léopard", R. Vergès se déclare un soutien un partisan aussi ferme que secret du général De Gaulle, mais un tel comportement est si banal qu'il ne vaut pas la peine de s'y attarder.

Venons-en donc à la motivation des fils. Ces derniers s'engagent-ils pour faire oublier la collaboration du père? Je n'avance pas cette hypothèse qui l'a été mais qui n'est flatteuse ni pour l'un ni pour les autres.

La seconde raison, à laquelle je crois davantage, est d'ordre plus social que politique. Comme il aime à le rappeler en se définissant comme "un homme double" (Felissi : 25) pour expliquer les contradictions qu'on lui signale dans ses comportements, Jacques Vergès est un métis (français-annamite). Or, en dépit de ce qu'on peut lire ici ou là sur la société réunionnaise, le métissage (autre que celui des Créoles qui est si profond et si généralisé qu'il n'est pas regardé comme tel) n'est guère prisé parmi les catégories sociales et ethniques réunionnaises et il n'y a même pas de terme neutre pour le dénoter. Dans la classification populaire locale, les frères Vergès n'étaient donc que des "bâtards chinois" (ce qui était rare vu l'endogamie des vrais Chinois) ; on n'a pas dû manquer de le leur faire savoir, toute leur scolarité durant et surtout au lycée de Saint-Denis qui, alors n'était guère fréquenté que par l'élite blanche, puisque l'un de leurs camarades de classe était alors Raymond Barre, né en 1924 comme Jacques Vergés.

Fin 1942, les frères Vergès ont donc sans doute trouvé là des raisons de profiter de circonstances qui leur permettent de quitter leur île pour un avenir meilleur loin du pays natal, ce qui était d'ailleurs la migration normale pour les jeunes gens de la bourgeoisie réunionnaise qu'ils étaient tout de même par la situation de leur père.

Au moment de leur mobilisation effective, en 1943, à Camberley, il leur faut choisir leur "arme" (J. Vergès 1998 : 137 ; Th. Jean-Pierre : 56) ; Paul, plus aventureux et plus tenté par l'état militaire, va dans les parachutistes, Jacques, plus prudent, opte pour l'artillerie, tenté peut-être par le refrain égrillard de "l'artilleur de Metz" et par le discours de ses instructeurs qui lui vantent, sans doute, comme à l'accoutumée, les charmes de l'artillerie, « l'arme des feux profonds et puissants ».

"Le tourisme guerrier". Cette expression a dû faire bondir les thuriféraires de Jacques Vergès. Bien à tort d'ailleurs car elle est de lui et il en use pour désigner "sa guerre" (Felissi : 17); Il donne complaisamment le détail de ses excursions, trois années durant : Madagascar, l'Afrique du Sud, l'Angleterre, l'Algérie, le Maroc, l'Italie, le Sud de la France, les Vosges, Paris, Oléron et enfin l'Allemagne ! On voit par là que, si son frère Paul est tenté par l'état militaire (y compris après sa libération, après une guerre où il s'illustrera, lui, dans divers épisodes, qui lui vaudront une médaille qu'il veillera à ne jamais recevoir), les campagnes de Jacques sont infiniment moins brillantes et il ne cherche en rien à le faire croire. C'est même un des rares côtés sympathiques du personnage.

Nous sommes loin des images d'Épinal rêvées par certains commentateurs qui l'imaginent en héros de Monte Cassino ou des champs de bataille européens. Cette guerre est surtout, à l'en croire, occasions de conquêtes féminines (une aventure par garnison ! Pour le détail, cf. R. Chaudenson, 2007 : 273!), de ripailles et de beuveries (T. Jean-Pierre : 62). Pas de cigares pourtant, car il ne sera initié à leur charme que des années plus tard par Che Guevara soi-même! Quant à seule blessure de guerre, il se l'est faite lui-même, à Oléron ... en ouvrant des huîtres.

Il faut reconnaître que, sur ce point au moins, Jacques Vergès nous donne, en parlant lui-même de "tourisme guerrier", une version assez caricaturale de sa vie militaire qui traduit l'esprit profondément antimilitariste qui était sans doute le sien. De toute façon la fin de la guerre sera pour lui très heureuse et elle sera même à l'origine de sa carrière, dans la mesure où, comme "ancien combattant", il obtient une bourse d'études qui lui permettra de commencer une fréquentation universitaire assez tortueuse qui, de l'étude de l'histoire et des langues rares, le conduira finalement au barreau.

Références.
Chaudenson, Robert, 2007, Vergès père, frères & fils : une saga réunionnaise, Paris, L'Harmattan
Eve, Prosper, 1987, "Le syndicalisme à la Réunion: 1900-1958", Thèse ronéotée, Aix-en-Provence
Felissi, Philippe Karim, 2005, Jacques Vergès l’anticolonialiste, Le Félin
Jean-Pierre, Thierry, 2000, Vergès et Vergès. De l’autre côté du miroi,. Lattes
Lauvernier, Chantal, 1994, « Ban-bai » Raymond Vergès, 1882-1957
Vergès Jacques, 1998, J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, La Table ronde
Violet, Bernard, 2000, Vergès, le maître de l’ombre, Le Seuil.

samedi 17 août 2013

Jacques Vergès : l'homme des mystères (2)

En écrivant mon billet d'hier "Jacques Vergès : l'homme des mystères", je pensais que ce serait ma seule et modeste contribution à la biographie de ce grand homme dont tous les médias nationaux nous accablent depuis hier de versions hagiographiques.

Elle portait sur un point très mineur, mais significatif : il est né en 1924 et non en 1925, et tous les titres qui le font mourir à 88 ans sont donc faux ; Paul, son cadet, né lui en 1925, n'est donc pas son jumeau ! L'un et l'autre se sont cantonnés, toute leur vie, dans ce mensonge qui est sans importance.

Ce qui m'a toutefois incité à envisager de donner quelques billets complémentaires dont le projet figure ci-dessous ; on y trouvera à la fois l'accumulation des sottises et des contrevérités qui apparaissent tant dans les nécrologies que dans les commentaires.

En voici un exemple suite à la référence, indispensable évidemment, que j'avais faite à mon livre de 2007 Vergès : père, fils & frères : Une saga réunionnaise :
"Hahaha mais quel vautour ce mec, il profite de la mort de Vergès pour soutirer un billet en nous vendant son livre de merde".

L'élégance du propos m'a définitivement décidé à aider à la manifestation de la vérité et à l'élucidation des mystères, en allant, en bonne rhétorique, des moins importants aux plus graves, selon le plan suivant :

Jacques Vergès. L'engagement dans les Forces Françaises Libres et l'armée (1943-1945),

Jacques Vergès et l'argent : le "marronnage" (1970-1978). Le FLN, Mobutu ou Tschombé ?

Jacques Vergès : "la cible mouvante",

"Jacques Vergès l'anticolonialiste" : "Petits arrangements entre amis" ou "Les liaisons dangereuses",

Jacques Vergès et l'ami François Genoud : le banquier des nazis et/ou le nazi des banquiers.

N'y a-t-il pas là de quoi intéresser celles et ceux qui souhaitent connaître la vérité et allécher les thuriféraires de Jacques Vergès, à moins qu'ils ne préfèrent continuer dans leurs imaginations et ses mensonges ?

Ce projet vous paraît-il à poursuivre ?

vendredi 16 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères

On entend tellement de sottises, en cette période d'étiage de l'information, depuis la mort de Jacques Vergès que je me sens obligé de corriger un point de sa biographie, certes mineur mais très représentatif, des mystères dont l'homme a souvent entouré sa vie.

Pour aller vite je borne à citer ici, à propos de la prétendue gémellité de Jacques et Paul Vergès, qu'on entend évoquer sans cesse, un passage de mon livre Vergès père, frères et fils : une saga réunionnaise (l'Harmattan, 2007). Cet ouvrage se distinguant de la plupart des autres qui sont soit des hagiographies, soit des autobiographies (genres très appréciés dans la famille) Paul Vergès et le Parti Communiste Réunionnais (PCR) se sont employés à empêcher la diffusion locale de ce livre ! J'en cite donc quelques pages sur la question des "jumeaux Vergès" :

"Toujours est-il que, depuis la page 104 (où est évoquée avec émotion la mort de Jeanne Vergès) à la page 150 du livre de C. Lauvernier, on ne trouve pas un seul mot sur la vie personnelle et familiale de R. Vergès. La chose est d’autant plus stupéfiante que le lecteur apprend soudain que le 6 mars 1928, « Raymond Vergès entreprit la régularisation de sa situation familiale » (1994 : 150). Le lecteur tombe des nues! La suite du texte mérite d’être citée dans son intégralité.

« Avant sa venue au Royaume de Siam, en fonction à l’hôpital de Savannakeht, il avait rencontré Khang PHAM-THI […]. Khang le suivit à Oubône en février 1925. Le  5 mars de la même année [1925] eut lieu au consulat la naissance des jumeaux Jacques Camille Raymond et Paul Emile Marie Just. […] Le 6 mars 1928, Jules Rougni [successeur intérimaire de R. Vergès comme consul] célébrait le mariage de Raymond Vergès et de Khang Pham Thi qui légitimait les jumeaux Jacques et Paul reconnus le même jour par leur père » (ibidem, 150).

On ne saurait narrer de façon plus lapidaire quatre années de la vie familiale de Raymond Vergès dont on ignorait tout. Le raccourci est aussi invisible que saisissant. En deux lignes, on saute du 5 mars 1925 (naissance de jumeaux issus d’un couple illégitime insoupçonné) au 6 mars 1928, bond dans le temps que la proximité des dates des 5 et 6 mars, à trois ans d’intervalle, risque de masquer à un lecteur inattentif. A la réflexion, le lecteur vigilant comprend qu’en fait, d’abord durant un an au Laos, puis durant trois ans au Siam, Khang a été effectivement, dans les faits, la maîtresse du consul de France, celle que les ennemis de R. Vergès nommeront plus tard sa « concubine annamite ».  Les prétendus jumeaux ont donc été déclarés par leur père, qui les « reconnaît », en mars 1925; ils seront « légitimés » trois ans plus tard, lors du mariage, en mars 1928.

Tout cela n’est nullement dit, ni même évoqué, et Ch. Lauvernier passe aussitôt à autre chose (le départ de Saïgon pour la Réunion via Djibouti), comme si les faits qu’elle a évoqués étaient la chose du monde la plus banale et la plus naturelle. Cinquante pages durant, pas un mot sur la vie personnelle de Raymond Vergès, pourtant décrite dans tout son détail professionnel et mondain, et voilà qu’on le retrouve soudain, cinquante pages plus loin et cinq ans plus tard, « en ménage » ou « marié derrière la cuisine » (comme on dit à la Réunion) avec une Annamite qu’il a amenée avec lui du Laos et dont il a déjà deux enfants âgés de trois ou quatre ans ! Le lecteur a de quoi être étonné d’une telle démarche et cela d’autant que, dans la narration de la fin de la période laotienne, il n’a jamais été question de Khang Pham-Thi et moins encore d’enfant nouveau-né.

Le lecteur n’est toutefois pas au bout de ses surprises, les unes dramatiques, les autres quelque peu burlesques. En effet, six mois après son mariage, Khang tombe malade à la Réunion, juste avant le départ pour Djibouti, au terme du congé administratif de R. Vergès. Elle meurt (à 25 ans) le 24 novembre 1928. Deux jours plus tard, le 26 novembre (on enterre très vite les morts à la Réunion), R. Vergès s’embarque pour Djibouti avec ses enfants Jean et Simone; il doit laisser les « jumeaux » (âgés de trois et quatre ans) à la garde de Tante Marie (sa tante paternelle qui l’avait lui-même élevé), à Saint Denis.

Parti dans ces circonstances dramatiques, l’infortuné R. Vergès apprend, en arrivant à Saïgon, où on lui notifie son affectation à Houèsaï (Annam), qu’un rapport contenant de graves accusations a été déposé contre lui par son successeur J. Rougni.
Ce dernier, avec lequel il a eu pourtant, les meilleures relations, mais qui, apparemment, troquerait volontiers son détachement intérimaire contre une affectation définitive  dans le poste, accuse son prédécesseur d’avoir laissé derrière lui « de véritables écuries d’Augias ». En outre et surtout, il l’aurait obligé à le marier à « sa concubine annamite », dont il avait eu des jumeaux. Tout y passe ! Nous sommes bien loin du tableau idyllique du séjour siamois de R. Vergès dressé par Ch. Lauvernier. Selon Rougni, le consulat, rongé par les termites, est à l’abandon et le drapeau tricolore n’y a jamais flotté; le consul jouait chez lui jusqu’à des heures tardives (on omet de préciser que c’est aux échecs !) et son secrétaire Le Ky Son avait transformé son propre logement en tripot. Le Père Chatenet, qui n’a pas oublié l’affaire du vin de messe, soutient ces accusations, soulignant que l’éclairage du consulat était si défectueux que, lorsqu’il y venait dîner, il prenait soin d’apporter ses propres lampes (1994 : 164).

Ce fatras d’accusations est issu des rapports administratifs; pour la plupart d’entre elles, l’ancien consul fournira des explications, au moins partielles, qui permettront finalement de classer l’affaire sans suite, après le rapport fait par le Docteur Francière, chargé de l’enquête administrative (30 juin 1929, Archives d’Outre-Mer, Aix-en-Provence); le texte en est partiellement reproduit par B. Violet (2000 : 271-4). Le seul point qui nous intéresse ici mais qui ne reçoit nulle explication de R. Vergès est la falsification de l’acte de naissance  des deux enfants, comportement  dont les raisons, selon T. Jean-Pierre, « restent mystérieuses » (2000 : 20).

L’enregistrement a été fait le 5 mars 1925 par le secrétaire Le Ky Son « par délégation du consul, empêché » (ibidem : 166). Le consul, (par prudence sans doute, à moins que son empêchement ne fût très opportunément réel), avait délégué, par écrit le jour même, son secrétaire pour « dresser en [ses] lieu et place » les actes de naissance des jumeaux.

De multiples témoignages cités dans le rapport Francière (dépositions de Madame Troude, du Père Chatenet, de Sœur Agnès, de la veuve de Le Ky Son, d’Amboise Duoc, infirmier en chef de l’hôpital de Savannakeht) indiquent tous qu’un des deux prétendus jumeaux est, en réalité, né au Laos; le dernier témoin indique même, par écrit, comme date de naissance, le 20 avril 1924. Comme le fait par ailleurs remarquer, non sans bon sens, Sœur Agnès, on ne peut guère faire passer pour jumeaux un enfant d’un an (Jacques serait né en avril 1924) et un nouveau-né (Paul en  mars 1925). Ce détail suffit d’ailleurs à montrer quelle peut être la valeur réelle de l’acte établi ce « 5 mars 1925, à dix heures du matin ». Le problème n’est donc pas tant dans l’heure, comme le croit T. Jean-Pierre (2000 : 20), que dans l’apparence même de deux jumeaux, dont l’un a onze mois de plus que l’autre et qui sont, en principe, présentés à un « officier de l’état civil » et à deux témoins, sans qu’aucun des trois s’avise d’une disparité d’apparence des « nouveau-nés » qui doit pourtant être manifeste!

Un indice intéressant qui n’a jamais été remarqué est que, parmi les prénoms de Jacques, figure celui de son père Raymond. Or à la Réunion, il est souvent d’usage de donner au fils aîné, seul ou avec d’autres, le prénom de son père. Au Laos, le père n’avait donc pas oublié cette coutume pour les enfants de son deuxième lit !

On peut discuter l’un ou l’autre de ces témoignages; C. Lauvernier, toujours soucieuse de ménager son héros, signale que, dans un cas, « la déclaration n’est pas jointe au dossier » et que, dans un autre, la « pièce est non communiquée ». On peut même laisser entendre qu’il y a là un complot des « mandarins de Dieu » animé par le Père Chatenet qui n’a pas digéré son vin de messe. Il est cependant malaisé d’y inclure l’infirmier en chef  laotien de l’hôpital de Savanakhet qui pouvait difficilement ne pas être au courant d’une naissance survenue dans son propre établissement, surtout quand le père présumé de l’enfant en est le médecin-chef.

Il est donc à peu près établi que R. Vergès, comme le déclare le Père Chatenet, est arrivé du Laos avec trois enfants (Jean, Simone…et Jacques). Pour répondre à la question posée en titre, les deux frères Jacques et Paul Vergès ne sont donc ni siamois ni jumeaux, en dépit de leur acte de naissance officiel! Tout cela est d’ailleurs confirmé, non sans réticences, à Bernard Violet par Simone Vergès elle-même qui avait tout de même huit ans en 1924, lors de la naissance de Jacques!

Pourquoi donc toute cette affaire et pourquoi R. Vergès s’est-il comporté de si étrange façon ? Les silences et les raccourcis de C. Lauvernier sont, comme on l’a vu, intéressants. Le point le plus étonnant est que nul ne se préoccupe (ni C. Lauvernier, 1994 ni B. Violet, 2000, ni personne) de savoir la date exacte de la mort de Jeanne Vergès qui me paraît pourtant l’élément clé de l’affaire.

En effet, si l’on considère que Jacques Vergès est né à Savannakeht (au Laos) le 20 avril 1924 (ce qui paraît tout à fait établi), on peut calculer, par une simple soustraction, que sa conception remonte aux derniers jours de juillet 1923. Or curieusement, C. Lauvernier, si précise en tout et, en historienne, particulièrement scrupuleuse sur les dates, écrit laconiquement « En 1923, le décès de son épouse Jeanne à Savannakeht le plongea dans un grand désespoir. » (1994 : 104). B. Violet se contente aussi de la seule indication de l’année 1923. L’absence de mention de jour et même de mois est curieuse pour un événement d’une telle importance, surtout quand, par ailleurs, comme C. Lauvernier, on nous précise, à l’unité près le nombre des primo-vaccinations effectuées par le docteur R. Vergès[1].

On peut imaginer dès lors les vraies raisons de la dissimulation de la naissance de Jacques Vergès qui, un an plus tard, conduit à inventer l’histoire des jumeaux, au moment où, devenu consul au Siam, R. Vergès est en mesure de faire effectuer cette falsification d’état civil par son secrétaire Le Ky Son, sans engager sa propre signature.
Compte tenu des dates, Jacques Vergès, né le 24 avril 1924, est conçu fin juillet 1923. Donc, de deux choses l’une, selon la date de la mort de Jeanne Vergès. Ou bien, dans les semaines qui suivent immédiatement la mort de sa femme, en juillet 1923, R. Vergès fait un enfant à l’institutrice annamite de 18 ans, Khang Pham Thi qu’il a recrutée pour l’aider à élever ses jeunes enfants. Ou bien, avant même la mort de sa femme, malade depuis plusieurs mois, il a une liaison cachée avec cette jeune fille, l’enfant étant alors conçu avant ou après sa mort. Ce dernier point demeurera incertain, tant qu’on ne saura pas la date exacte de la mort de Jeanne Vergès.

Pour ce  qui me concerne, je ne crois guère à l’explication que donne Paul Vergès qui, après avoir nié les faits, leur donne une explication flatteuse selon laquelle son père aurait organisé tout cela car « l’habitude était alors à l’abandon dans des orphelinats religieux des enfants nés de couples mixtes » (T. Jean-Pierre, 2000 : 22). Il me semble que l’hypothèse que je suggère est plus conforme au caractère du personnage et, somme toute, plus honorable.

La date de la mort de Jeanne Vergès est donc la clé de tout. C. Lauvernier et B. Violet auraient pu la connaître puisque l’état civil français contient forcément, quelque part, cette indication. Pour C. Lauvernier, le fait de la laisser de côté me fait personnellement pencher en faveur de la seconde hypothèse. B. Violet, qui n’a pas les mêmes scrupules à l’égard de la famille Vergès, ne se pose pas la question. Sans doute n’en a-t-il pas perçu l’importance. Simone Vergès semble pourtant s’être posé, elle-même, des questions puisqu’elle dit à B. Violet : « Personnellement, je n’ai connu Thi-Khang qu’après la mort de ma mère. Mon père entretenait-il une liaison avec l’institutrice avant sa disparition ? Je n’en sais rien. Mes parents formaient un couple très uni. ». (B. Violet, 2000 : 41).

Soyons clairs; je ne porte aucun jugement moral sur tout cela. Je pense que R. Vergès a connu réellement le désespoir à la mort de Jeanne et c’est même sans doute par respect pour sa mémoire qu’il a alors  dissimulé la naissance du petit Jacques. Naturellement, cette circonstance l’a mis ensuite dans une position délicate, dont il s’est tiré avec adresse et efficacité au moment de la naissance de Paul, certes au prix d’un faux en écriture publique, mais dont il n’était pas directement responsable puisqu’il était « empêché » ce jour-là. Sa position administrative, ses fonctions médicales et la docilité de Le Ky Son font que nul n’est allé regarder de trop près les choses puisqu’il s’agissait de Monsieur le Consul. Le consul parti, les langues se délieront car tout le monde était évidemment au courant.

En conclusion de ce point, on peut revenir un instant aux propos de Jacques et Paul Vergès qui, en réponse aux questions de T. Jean-Pierre, persistent à nier l’évidence, selon le bon vieux principe « N’avouez jamais!». A lire les pages qui sont consacrées à cette question, on est tenté d’ajouter « … et dites n’importe quoi ! ». Ainsi Paul Vergès répond-il « C’est le « vieux » lui-même [son père] qui a rédigé notre acte de naissance » (2000 : 22). T. Jean-Pierre poursuivant : « Cet acte de naissance était un faux ? », Jacques intervient « « J’imagine mal le pater faire un faux » (ibidem). La ficelle est grosse. R. Vergès, effectivement, n’a pas fait un faux, puisqu’il a eu la prudence de déléguer son secrétaire pour le commettre  « en ses lieu et place ». Comme ce secrétaire a eu le bon goût de mourir rapidement dans la suite, l’action éventuelle de la justice s’est éteinte. Certes cette affaire était assurément, au plan administratif, la plus grave du contentieux, mais elle ne pouvait avoir de suite. R. Vergès qui n’a pas établi l’acte lui-même et qui sait que son secrétaire était mort peu après, a donc beau jeu de demander lui-même « la saisine de la juridiction compétente » (Lauvernier, 1994 : 170).

Un détail amusant mais significatif pour conclure. T. Jean-Pierre tenait, semble-t-il, beaucoup à faire ce livre Vergès et Vergès; il y tenait en tout cas assez pour avoir à peu près tout accepté de ceux qu’il interviewait (Jacques et Paul Vergès) et qui lui ont tenu la bride très courte. On a vu que, sur cette question, ils récusent les évidences les plus criantes. Toutefois, le livre contient quelques illustrations; distraction des intéressés et peut-être aussi perfidie discrète de l’auteur, la première est une photo dont le titre est « Jacques Vergès avec Khang sa mère ». On y voit un enfant nu, apparemment âgé d’une dizaine de mois, assis sur une console, la main droite de sa mère (assise à sa gauche) étant posée sur ses jambes, comme pour le maintenir. Aucune indication de date ni de lieu. B. Violet qui connaît cette photo (mais pas le livre de T. Jean-Pierre paru en même temps que le sien en 2000) a compris l’importance de ce document; c’est même sur un commentaire de cette image qu’il conclut son livre sur Jacques Vergès : « Le grand secret de Me Vergès est tout entier dans cette photographie.[…]  Son exigence est de se faire accepter en tant qu’être unique et légitime.» (2000 : 254).

On comprend cette lecture dans la mesure où B. Violet fait de cette affaire de faux jumeaux, dans une approche un peu psychanalytique, la clé des comportements de Jacques Vergès. Pourquoi pas ? En revanche, il ne me paraît pas possible d’admettre, comme le fait B. Violet, que l’enfant de la photo est âgé d’un ou deux ans.

Quel âge Jacques Vergès a-t-il donc sur cette photo ? Comme la « famille » Vergès arrive à Oubone en février 1925, on peut penser qu’elle a été prise à Savannakeht fin 1924 ou début 1925 ou à Oubone en 1925. La position de Khang et la mauvaise qualité de l’image ne permettent pas de savoir si  elle est enceinte ou si elle a déjà accouché. Le problème n’est d’ailleurs pas là; si Jacques et Paul étaient des jumeaux, nés à Oubone en mars 1925, imagine-t-on une mère, dont ce sont les deux premiers enfants, se faire photographier avec un seul d’entre eux (et, comme par hasard, Jacques qu’on reconnaît aisément)? Comme dans ces dessins que, dans mon enfance, on trouvait autour des papillotes et où il fallait chercher, dans le feuillage ou les nuages, le lapin qui avait échappé au chasseur, T. Jean-Pierre (par malice ?) a-t-il volontairement caché la solution de l’énigme, 120 pages plus loin, dans la galerie des portraits de famille. Au lecteur vigilant de la découvrir!

Avant de clore ce chapitre qui comporte une fin heureuse avec le deuxième mariage de Raymond Vergès, mais il est si rapide et si discret que le lecteur l’a sans doute à peine remarqué, on doit lui accorder un instant d’attention en raison de la façon dont Jacques Vergès le présente dans un ouvrage récent. Dans ses entretiens avec P.K Felissi, dans le chapitre intitulé « Le militant anticolonialiste », J. Vergès rappelle quelques souvenirs qui ont déterminé, dans la suite, son « anticolonialisme » sur lequel nous reviendrons. Il observe :
« Je suis né en Thaïlande […] Mon père était consul de France au Siam, la Thaïlande aujourd’hui, mais lorsqu’il a épousé ma mère qui était vietnamienne, sa hiérarchie lui a demandé de « dégager ». Il a donc « dégagé » pour revenir à la Réunion s’installer avec sa famille. » (2005 : 20).

La biographie sommaire de R. Vergès que j’ai esquissée suffit à montrer que cette présentation des faits est, une fois de plus, passablement inexacte, même si le mariage d’un fonctionnaire français avec une Annamite ne devait pas être du goût de tous. En fait, en quittant le Siam en 1928 pour son congé administratif légal, R. Vergès pense reprendre son service; c’est le désir du consul intérimaire J. Rougni d’être nommé sur ce poste qui va changer le cours de choses. R. Vergès, dans la suite, est d’ailleurs affecté à Vientiane, où sa nomination est suspendue alors qu’il est déjà sur place, en raison des rapports accusateurs de Rougni. Le gouvernement général ayant finalement classé l’affaire sans suite comme on l’a vu, R. Vergès est nommé médecin-chef de la province de  Quang-Tri, en Annam, au début de 1930. Il n’occupera ce poste que quelques mois en raison de problèmes de santé qui nécessitent alors son rapatriement d’urgence.

Il quitte l’Indochine avec la médaille Kim-Kham d’Annam de première classe, accordée par le roi sur conseil du gouvernement général de l’Indochine. Ce n’est pas si mal pour quelqu’un qui, comme le prétend J. Vergès, est « dégagé ». En réalité, son fils n’a peut être pas totalement inventé la version qu’il présente et qui fait de son père une victime du racisme colonial. R. Vergès ne souhaitait sans doute pas donner trop de détails sur l’affaire d’Oubone, dont l’histoire des faux-jumeaux était un élément central. La version des faits que donne J. Vergès et qu’il a sans doute entendue, pour partie, chez lui, dispensait de s’expliquer davantage et donnait une couleur flatteuse à la fin du séjour siamois. Elle ne pouvait que plaire à Jacques Vergès qui en rajoute un peu pour faire de son père un héros de l’anticolonialisme, ce qui ne paraît pas avoir été tout à fait le cas."

Felissi, Philippe Karim, 2005, Jacques Vergès l’anticolonialiste, Le Félin.
Jean-Pierre, Thierry, 2000, Vergès et Vergès. De l’autre côté du miroir. Lattes.
Lauvernier, Chantal, 1994, « Ban-bai » Raymond Vergès, 1882-1957.
Vergès Jacques, 1990, Le salaud lumineux. Conversations avec Jean-Louis Remilleux , Michel Lafon.
Violet, Bernard, 2000,  Vergès, le maître de l’ombre, Le Seuil.