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lundi 12 mai 2014

Esclavage et réparations : Taubira "Chassez le naturel..."

J’émettais hier l’hypothèse que Chirac qui avait choisi  le 10 mai comme date de célébration de l’abolition de l’esclavage pour faire une niche posthume  à Tonton n’avait pas prévu qu’une ex-indépendantiste, ayant même porté cette loi funeste qui porte son nom, serait un jour Garde des Sceaux et, comme telle, au centre même de la cérémonie de célébration, entre le Président et Fabius, le premier des ministres dans l’ordre protocolaire! Je dois dire que dans ma revue de presse personnelle pour vérifier les faits, j’ai vu au moins trois videos différentes de cette même cérémonie dont deux avec le Premier Ministre et une sans lui ! A mourir de rire ! Une fois de plus nos médias sont à la hauteur ! C. Taubira a-t-elle eu une bouffée d’indépendantiste, vu les circonstances ? Elle a en tout cas, davantage créé le buzz, en évoquant à propos de sa réserve vocale un refus de se mêler à un « karaoké d’estrade » ! Faut-il penser que, par une ruse ultramarine, elle a volontairement créé le buzz pour éviter qu’on ne reparle, à l’occasion de cette célébration, d’un sujet qui lui avait causé quelques ennuis il y a exactement un an, à propos des « réparations » que certains de ses anciens amis politiques ne manqueraient sans doute pas de réclamer à nouveau. J’ai donc relu, dans cette perspective mon blog de mai 2013 sur le sujet et ai jugé opportun de le republier ici.

 "J'aurais volontiers conseillé la prudence à Madame Taubira ! Celle-ci, dans cette affaire, prône une "politique foncière" pour les descendants d'esclaves. Evoquant les discriminations et le racisme qui sont "les survivances de cette violence", la Ministre de la justice affirme que "nous sommes tous comptables des injustices qui s'entretiennent et se reproduisent, parce qu'elles sont enracinées dans cette période d'esclavage et de colonisation", dans un entretien au JDD (à paraître ; cité dans Atlantico 12/5/13).

La Garde des Sceaux évoque la "confiscation des terres" qui " fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Elle poursuit : "Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres". "En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Sous la réserve que ces propos soient bien ceux de la Garde des sceaux, ma première remarque concerne la phrase suivante : "La confiscation des terres fait que, d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier". Que signifie l'expression "la confiscation des terres" ; terres confisquées à qui, par qui et au profit de qui ? La structure même de la phrase donne à penser qu'il s'agit des terres des esclaves qui, par définition même n'en avait pas ! Quant à la formule qui suit ( " d'une façon générale, les descendants d'esclaves n'ont guère accès au foncier"), elle est évidemment fausse car certains d'entre eux, comme on dit ailleurs, ont "du foin dans leur bottes", comme ce député réunionnais qui a, par l'importance de ses revenus et de son patrimoine, défrayé récemment la chronique métropolitaine.

Le cas d'Haïti, à la période de l’indépendance et dans les décennies qui la suivent immédiatement, est à cet égard intéressant et significatif ; on pouvait, en effet, s'y attendre à une "révolution foncière" et à une distribution aux esclaves libérés des terres devenues disponibles par la mort ou le départ de leurs propriétaires blancs. N'étant pas historien moi-même, je me range sur ces aspects aux côtés d’André-Marcel d’Ans, dont je partage la plupart des points de vue qu’il a exprimés avec talent dans son remarquable ouvrage de 1987, Haïti. Paysage et société, qui, à mon sens, demeure la référence majeure. Selon cet auteur, on n’assiste alors nullement, dans le pays, à la révolution sociale et en particulier agraire qu’on aurait pu imaginer après la fin de la colonisation française. Ainsi le système plantationnaire, où les Mulâtres (souvent des affranchis donc d'anciens esclaves) ont déjà une large place sociale dès la fin de la période française, puisqu’ils possèdent alors une bonne partie des terres, dans le Sud surtout ; le système est donc maintenu, naturellement à leur profit, par les nouveaux maîtres du pays qui sont portant tous d'anciens esclaves ou leurs descendants. Toussaint Louverture lui-même, en 1801, prend un décret sur les transactions foncières qui vise à empêcher l’émergence de propriétés petites ou moyennes, de surface inférieure à 50 carreaux (D’Ans, op.cit., 1987 : 179). Il en résulte donc une marginalisation des Noirs, anciens esclaves désormais libres, quand ils ne s’intègrent pas dans un système qu’A.-M. d’Ans n’hésite pas à qualifier de « néo-esclavagiste » et qui  est maintenu au bénéfice des généraux noirs dans le Nord comme à celui des Mulâtres dans le Sud. Il y a là les premiers signes de la lutte entre Noirs et Mulâtres qui va marquer, tout au long, l’histoire d’Haïti et qui fonde la scission qui, à la suite de l’assassinat de Dessalines par les anciens affranchis, s’opère en octobre 1806, entre le Royaume du Nord d’Henry Christophe qui s’appuie sur les « planteurs militaires » noirs et le Sud tenu par Alexandre Pétion, réputé plus libéral, où dominent les Mulâtres. Le problème majeur est toutefois, d’abord et surtout, économique. Non seulement la production agro-industrielle de sucre s’est fortement réduite, mais les événements de Saint-Domingue ont, de ce fait même, ouvert le marché sucrier à de nouveaux concurrents, en particulier la Jamaïque et Cuba qui doublent voire triplent leur production, au moment même où en Europe le sucre de betterave prend une place de plus en plus grande. Les morts de Pétion et de Christophe permettent, pour une vingtaine d’années (1821-1843), l’arrivée au pouvoir de Jean-Pierre Boyer, ancien officier mulâtre comme Pétion. Boyer va non seulement réunifier le pays, mais « envoyer les invétérés traîneurs de sabre de la noblesse christophienne reconquérir la partie orientale –anciennement espagnole – de l’île, où d’ailleurs ces officiers et leurs soudards, firent tout ce qu’il fallait pour rendre le nom d’haïtien définitivement odieux pour les Dominicains » (D’Ans, op.cit., 1987 : 190). C’est aussi Boyer qui, comme je l'ai déjà montré, négociera avec la France le paiement des 150 millions de francs or (finalement devenus 90) destinés, en principe, à indemniser les colons français que l’indépendance du pays avait dépossédés. Certains historiens haïtiens, sans toujours bien connaître les conditions et les modalités de cet accord comme de cette négociation, ont fait reproche à Boyer d’avoir signé ce traité, condition indispensable à la reconnaissance et à la sécurité du nouvel Etat. J'ai déjà évoqué cette question et je n'y reviens donc pas. La mauvaise situation d'Haïti tient donc moins à l'indemnité payée à la France (même si elle n'a en rien arrangé les choses!) qu'à la ruine, déjà consommée, de l'économie agro-sucrière.

Madame Taubira ne connaît assurément pas l'histoire sociale et économique d'Haïti ; on ne peut trop lui en faire grief ! En revanche, elle rêve, quand elle déclare à propos des Antilles françaises : "Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d'une action publique qui consisterait à acheter des terres [...]. En Guyane, l'État avait accaparé le foncier, donc là, c'est plus facile. Aux Antilles, c'est surtout les descendants des maîtres qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en oeuvre".

Une telle opération serait sans doute "délicate", mais elle est surtout sans la moindre logique historique et sociale (sauf dans le cadre d'une vraie "révolution agraire"...un peu tardive et peu probable !) ; elle serait en outre et surtout follement coûteuse vu le prix des terrains dans ces départements ultramarins ; rien ne prouve d'ailleurs que les descendants d'esclaves (sans même parler des Domiens de métropole) aient le moindre goût pour la culture de la banane ou de la canne à sucre, ce qui conduirait peut-être à faire venir, sous une forme ou une autre, de nouveaux esclaves !"

samedi 27 octobre 2012

Abolition de l'esclavage : suite et fin.


Quand et où commémorer l’abolition de l’esclavage ?

On peut s’interroger, comme je l’ai fait, sur le choix du 10 mai pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage qu’on confond, généralement et allègrement, avec l’interdiction de la traite négrière. Dans le choix que Jacques Chirac a fait du 10 mai, comme je l'ai dit, le but caché était moins de commémorer le  10 mai 2001, jour du vote de la loi Taubira-Delannon, que de faire une niche posthume à F. Mitterrand en occultant définitivement, du moins l’espérait-on, le 10 mai 1981, jour de sa première élection dans laquelle Chirac était pourtant pour beaucoup! Objectif atteint, Salut l’artiste ! C’est sans doute la seule raison sérieuse de ne pas avoir fait le choix,  aussi évident que logique, de la date de commémoration du décret Schoelcher (27 avril 1848). Toutefois, cette habileté politicienne avait alors déclenché des vaguelettes imprévues dans le marigot domien.

 Un brin d’histoire et d’anthropologie ultramarines (comme on dit désormais) sont ici nécessaires.

 Habitués que nous sommes à l’immédiateté de l’information mondiale, nous ne pensons plus qu’au XIXe siècle encore, les nouvelles de Paris mettaient plusieurs mois pour parvenir dans les colonies. De ce fait, la nouvelle du décret Schoelcher (avril 1848) n’est parvenue que quelques mois plus tard, aux Antilles et plus tard encore à la Réunion. Cette île étant la plus lointaine, l’abolition n’y a été proclamée que le 20 décembre 1848 par Sarda-Garriga, qui était arrivé dans l’île le 13 octobre. De ce fait, tous les ultramarins célèbrent la mémoire de l’événement à des dates différentes. Chaque D.O.M. aurait donc naturellement souhaité que sa propre date soit retenue pour l’ensemble des anciennes colonies. Impossible à envisager de ce fait même.

 Les D.O.M. ne pouvant donc être que divisés sur le choix d’une date de commemoration, restaient les Domiens de France qui, même si on ne le savait pas, l’étaient tout autant, non  cette fois du fait de leurs origines géographiques et de leur histoire, mais en raison de leurs regroupements politico-idéologiques. Comme pour l’Islam de France, on a tenté le coup de créer une grande association nationale, le « Conseil National des Associations Noires », le C.R.A.N. (ça ne vous rappelle rien ?) qu’on a réuni, en grande pompe, à l’Assemblée Nationale (tout un symbole !) le 26 novembre 2005.

 Le but était de couper l’herbe sous le pied à des dizaines de regroupements ethniques incontrôlés, souvent assez anodins, comme le « Collectif DOM », mais parfois potentiellement dangereux comme la « Tribu Ka » (fondée en décembre 2004, pour succéder au Parti Kémite de Kemi Seba et qui s’est illustrée surtout par son antisémitisme). Le C.R.A.N. s’est donné alors comme président un non-Antillais, (P. Lozès, pharmacien initialement U.M.P, né au Bénin, où son père fut ministre et qui s’est même affirmé un instant candidat à la présidentielle de 2012), avant de connaître divers ennuis), mais les Antillo-Guyanais y eurent, logiquement, une place de choix (L.G. Tin, Martiniquais, S. Pocrain, Guadeloupéen, et... C. Taubira, Guyanaise). Le panachage politique se voulait en camaïeu avec Lozès (U.P.M.), Pocrain (Verts) et Taubira-Delannon (P.S.).

 Le C.R.A.N. visait à ratisser large, mais c’est aussi ce qui faisait problème. Le Collectif DOM,  toujours présent, réunissait, sous la présidence de P. Karam, présent sur tous les fronts et grand amoureux de la procédure, des personnalités actives et remuantes  comme C. Ribbe et S. Bilé.

 Le premier voulait surtout promouvoir ses livres ; cet auteur, mi-guadeloupéen, mi-creusois, normalien et agrégé de philosophie, nourrissait, comme Mazarine, de plus nobles ambitions que celles d’enseigner ; on le vit donc se jucher sur Alexandre Dumas ( Alexandre Dumas,  le dragon de la reine ) pour tirer sur Napoléon ( Le crime de Napoléon ).

 Le second, S. Bilé, journaliste (en Martinique un moment) et écrivain ivoirien, ne manque pas d’éclectisme, puisque, après un livre aguichant, La légende du sexe surdimensionné des Noirs  (l’auteur est fort heureusement noir lui-même ce qui le met à l’abri des poursuites !) , il  a publié, sans plus de succès, Noirs dans les camps nazis.

 Le Collectif DOM a toujours montré plus de virulence que le C.R.A.N. que C. Ribbe, dans une envolée gaullienne, a qualifié un jour de « quarteron de petits arrivistes d’origine africaine » (Ne serait-ce pas un peu raciste ?) ; ce Collectif DOM a surtout multiplié les attaques aussi bien contre ce qu’il regarde comme sa droite (contre Max Gallo d’abord, puis contre O. Pétré-Grenouilleau, deux historiens estimés) ; l’un et l’autre furent taxés de révisionnisme, avec, dans le second cas, des procédures judiciaire et administrative  rapidement abandonnées devant le tollé unanime des historiens français. Le Collectif DOM s’opposait aussi, sur sa gauche, à ce qu’on pourrait regarder comme les formes extrêmes de ses positions « noiristes » (la « Tribu Ka », dont le « chef » Kemi Seba fut traîné devant les tribunaux par P. Karam).

Bref, ce ne sont là que rivalités dérisoires et ambitions minuscules, la grande question était autre et j’ose la poser ici.
 
Où et quand faut il cébébrer l’abolition de l’eclavage ?
 
L’histoire a certes tranché en faveur du Luxembourg et du 10 mai, toutefois on peut douter de la légitimité voire du bon sens de tels choix et l'on devrait au moins s’interroger sur eux.

Aurait-il fallu célébrer l’abolition de l’esclavage à la Bastille, le 10 mai (la date officielle choisie par J. Chirac et entérinée par le C.R.A.N, ce « quarteron de ... (cf. supra) ») ou à la Nation, le 23 mai (en souvenir de la première manifestation du 23 mai 1998 qui, sans être exclusivement domiene ou désormais ultramarin, l’était quand même de façon massive) ?

10 ou 23 mai ? Bastille ou Nation ? Il y a là un dilemme insupportable dont il faut bien sortir. Puis-je, sans être Antillais ou « d’origine africaine », risquer une suggestion de commencement de début de compromis, tout en sachant bien les risques immenses que je prends.

Osons comme disait l'autre ! Je propose de célébrer l’abolition de l’esclavage à la station de métro Faidherbe-Chaligny (à égale distance, deux stations, de Bastille et de Nation) le 16 mai à minuit (donc à égale distance du 10 et du 26 mai).

Salomon lui-même ne ferait pas mieux !

lundi 22 octobre 2012

Esclavage (3) : Un point de vue (doublement) africain sur la traite atlantique

J’ai souvent, non sans m’attirer moins des arguments contre mes points de vue que  des injures, mis en lumière et souligné le rôle, incontestable, des Africains eux-mêmes dans la traite négrière. Par une prudence dont je ne suis guère coutumier, je me permets donc ici de reproduire, en introduction, le compte rendu du livre de Tidiane Diakité (un Africain comme son nom l’indique), La traite des noirs et ses acteurs africains (Editeur : Berg International) rédigé par Raphaël Adjobi (Africain également) et que ce dernier a publié dans son site. L’adresse du site, qui existe toujours, est raphael.afrikblog.com.
« Le livre de Tidiane Diakité arrive au bon moment du débat sur la traite négrière atlantique. Depuis la publication de celui de Pétré-Grenouilleau qui a fait de lui le maître incontesté de ce thème dans la conscience des Français, la traite des Noirs est apparue pour beaucoup comme un événement anodin dans l’histoire de l’Europe. Celle-ci a en effet accueilli le livre et les entretiens accordés par l’auteur français comme le baume qui vient soulager sa conscience ployant sous le poids de la culpabilité d’un commerce éhonté. Désormais les Européens se satisfont de l’idée qu’ils n’ont fait que prolonger une pratique ancestrale africaine les dispensant donc du sentiment de culpabilité et des dédommagements que certains africains s’évertuaient à demander.
Très vite, afin d’éviter les amalgames, Tidiane Diakité présente le vrai visage de l’esclavage tel qu’il était pratiqué sur le continent jusqu’au XVè siècle. Les témoignages des Portugais, les premiers commerçants européens en Afrique, attestent les récits oraux transmis de génération en génération recueillis sur le terrain.
Ce préalable clairement expliqué, l’auteur s’attache à nous présenter dans une démarche détaillée les premiers pas des particuliers portugais qui vont initier les premiers rapts et razzias sur les côtes africaines et l’introduction régulière des Noirs en Europe. Puis vient le temps de l’intérêt de l’Etat du Portugal pour ce commerce, et à partir de la deuxième moitié du XVI è siècle ses luttes contre les autres pays européens qui manifestaient à leur tour un grand appétit pour le commerce des esclaves.
La rentabilité de ce commerce supposait une vraie organisation de la part des Européens. Devant les premières résistances africaines aux rapts, vols et razzias qui causaient des dégâts dans leurs rangs, les négriers ont trouvé bon d’imposer aux rois africains des traités dans lesquels ceux-ci ont le sentiment de trouver leur compte mais en réalité fort avantageux pour les pays européens. Dès lors, les rois africains devinrent des acteurs actifs de la traite en entrant dans un commerce de troc : des êtres humains contre des produits européens. Ainsi, comme le démontre très bien l’auteur, pendant que, grâce à la traite négrière, les industries et les villes européennes se développent déversant des produits hétéroclites sur le continent noir, l’artisanat africain, florissant jusqu’au XV è siècle, allait être délaissé au profit de la chasse à l’homme. Quatre siècles et demi d’inactivité artisanale finiront par ruiner le génie africain, parce que « pour les générations nées dans ces siècles, la traite apparaissait comme la norme, l’unique référence ».
Dans ce livre, Tidiane Diakité s’applique d’une part à montrer l’ordre de succession des Européens sur les Côtes de l’ouest africain ; comment à la suite des Portugais et des Hollandais, les Français puis les Anglais ont mené la traite négrière à son apogée au XVIII è siècle. D’autre part, l’auteur nous fait apparaître des rois africains de plus en plus intéressés et se montrant des ardents défenseurs de l’esclavage et des habiles commerçants avec les négriers. Pouvoir insupportable à ces derniers qui, pour obtenir davantage d’esclaves sans trop de frais suscitaient des conflits interafricains en exploitant la jalousie ou l’animosité des camps adverses, sachant que les vainqueurs leur vendraient les vaincus.
[...]
J’aime les livres qui laissent parler les documents d’archives. Et celui-ci en est un. En cédant très souvent la place au narrateur de l’époque, l’auteur nous plonge dans la dure réalité des faits et l’on comprend mieux le présent. Il est certain que ce procédé est le plus sûr moyen de ne pas souffrir la contestation. Il y a dans cet essai quelque chose d’absolument pittoresque quant au comportement des Africains devant l’appât du gain que représentait la présence d’un navire négrier sur leurs côtes. Certaines pages de ce livre peuvent d’ailleurs permettre aux Africains d’aujourd’hui, et particulièrement les acteurs politiques et économiques, d’analyser leur comportement dans nos sociétés en pleine mutation et subissant la convoitise des Européens. D’autres pages encore éclairent cette facilité qu’ont certains à prendre les armes contre leur pays, le trafic des armes, le choix des productions économiques tournées vers la satisfaction du marché européen. Tout lecteur trouvera à travers ce livre de précieux éclairages à beaucoup d’autres problèmes de la vie moderne et notamment la difficulté des Africains à établir des perspectives d’avenir. Cependant, s’il est vrai que la « chaîne » de l’esclavage a deux bouts (africain et européen), on peut se demander si celui que tenaient les Africains - trop souvent façonné par les Européens pour coller à leur goût -  peut être considéré comme une œuvre essentiellement africaine. ». Raphaël Adjobi.
Je ne partage pas tous les points de vues evoqués dans ce compte rendu (en particulier pour la chronologie du système et la prise en compte exclusive de la traite atlantique) mais une telle prise de position est admirable car, au milieu de tant de mauvaise foi et d'ignorance, il est rare de voir un auteur africain oser s'exprimer en ces termes. J'y reviendrai demain.

samedi 20 octobre 2012

L'esclavage (suite) : des dangers de l’ignorance et de la bêtise. Ce qu'il faut cacher !

« La République Française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que dans l’océan Indien d’une part et l’esclavage d’autre part [...] perpétrés à partir du XVe siècle contre des populations africaines, amérindiennes, malgaches ["-s" pour le moins étrange] et indiennes constituent un crime contre l’humanité ».

Cet extrait majeur du texte de la loi Taubira-Delannon (2001) que je vais examiner contient plusieurs erreurs ou approximations qu’on aurait dû éviter dans un texte si important, le législateur étant réputé, selon le poncif juridique bien connu, pour « sa grande sagesse ».

Les textes de lois sont préalablement soumis à des juristes (Il y a, en outre, une Commission des lois) ; il n’aurait pas été mauvais non plus de faire lire le projet par un véritable historien, car C. Taubira-Delannon n’était pas encore historienne à cette époque, faute d’avoir publié à cette époque son livre L’Esclavage raconté à ma fille.

Un point de détail historique contemporain.

La date de la commémoration a été fixée au 10 mai. La chose a été décidée et annoncée par Jacques Chirac. Reste à comprendre le choix de la date.

« Avez-vous un texte ? » disait, avant tout débat, le grand Fustel de Coulanges. La loi en cause apparaît dans tous les documents officiels sous la référence « 2001-434 du 21 mai 2001 », la version « consolidée » étant du 23 mai 2001, publiée dans le Journal Officiel de la République Française du 23 mai 2001. Entre décembre 1998 et le 23 mai 2001, on relève une foule de dates pour les lectures du texte, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. Contre toute attente, on a donc pris le temps de la réflexion ! Le 10 mai est le jour du vote du Sénat, en seconde lecture, donc de l’adoption finale du texte. Soit !

Je ne sais pas quel est le véritable motif du choix final du 10 mai , date qui, par ailleurs, est refusée par certains protagonistes de l’affaire. Je me demande cependant si ce choix, discutable, n’a pas été commandé par le souci tortueux de faire passer au second plan la commémoration du 10 mai 1981, arrivée de la Gauche française au pouvoir !

Retenir la date anniversaire du décret d’abolition lui-même m’aurait semblé le choix le plus logique, le plus symbolique et le moins contestable. Si certains ont fait le calcul que je suppose, ils ont parfaitement réussi, car ce 10 mai 2006, le vingt-cinquième anniversaire de la victoire historique de la Gauche aux présidentielles, le 10 mai 1981, a été totalement oublié, même (ou surtout...) à gauche ! J’ajoute qu’il en a été de même le 10 mai 2007. L’idée n’était donc pas mauvaise.

Revenons au texte.
Il comporte plusieurs bizarreries, absurdités ou scandales.

La première bizarrerie est une forme de confusion, générale et permanente, entre la traite négrière et l’esclavage. L’esclavage a existé bien avant la traite négrière et, rappelons-le, les dates de leurs abolitions respectives sont très différentes. La traite est abolie et surtout interdite en 1815 ; l’esclavage le sera bien, plus tard et à des dates différentes selon les colonisations (1835 pour les colonies de la Couronne Britannique, 1848 pour la France, 1863 pour les colonies hollandaises, etc.). On sait assez que l’esclavage existe encore dans quelques régions du monde, dont le XVIe arrondissement de Paris où résident nombre de diplomates étrangers.

La deuxième bizarrerie est sémantique et historique ; l’usage du mot « reconnaît » dans le texte me semble impliquer, de la part de la République française, l’acceptation d’une responsabilité étatique spécifique. On « reconnaît » qu’on a commis une faute ; en revanche, on admet, on proclame, on souligne, on dénonce, etc. une faute d’autrui. Je ne vois donc pas bien comment la France peut reconnaître des faits liés à l’esclavage et à la traite « à partir de XVe siècle », c’est-à-dire bien antérieurement à la colonisation française dans la zone antillo-guyanaise, où elle n’a commencé, en fait, qu’au XVIIe siècle.

Des Antillais devraient tout de même connaître un peu l’histoire de leur pays, même si les méchants Français de souche ont tenté de la leur dissimuler. L’arrivée des premiers esclaves africains a été précédée, en outre, par une période où l’on a tenté d’utiliser des « engagés » blancs, des Français en général, ce que permettaient la misère et la surpopulation de la France du XVIIe siècle. La simple lecture de la belle thèse d’un historien antillais, J. Petitjean-Roget (« La société d’habitation à la Martinique : un demi-siècle de formation, 1634-1685 », 1980) aurait évité pareille bévue. Je donne ces références pour l’information des membres du « Comité », qui me semblent singulièrement manquer de lectures historiques ; c’est sans doute la raison pour laquelle ils demandent avec tant d’insistance la mise en oeuvre de recherches dans ce domaine !

Troisième bizarrerie, l’allusion aux Amérindiens. On ne voit guère ce que vise le texte de la loi, car les Caraïbes (aux Antilles) ou les Amérindiens (en Guyane) n’ont jamais été réduits collectivement en esclavage. On retrouve, en fait, ici une certaine obsession antillaise de l’ascendance caraïbe. Insoutenable au plan historique, une telle référence est curieuse quand il s’agit de crime contre l’humanité, car le traitement infligé, en leur temps, par les envahisseurs caraïbes aux Arawaks, qui étaient dans ces îles avant eux, n’a pas été des plus humains. Il en est résulté une curiosité linguistique qu’ont signalée longtemps tous les manuels de sciences du langage. Les femmes arawaks qui, à la différence de leurs conjoints, n’avaient pas été massacrées par les envahisseurs caraïbes, mais épargnées pour la distraction et la reproduction, ont conservé leur langue arawak, tout en apprenant, bien entendu, le parler caraïbe de leurs nouveaux maîtres. Au cours des siècles, elles ont transmis leur idiome arawak d’origine, mais seulement à leurs filles. Comme il n’y a plus guère de Caraïbes aujourd’hui, sauf à la Dominique, cette singularité a dû disparaître..

Une quatrième anomalie tient à l’évocation de l’océan Indien. Comme la proposition de loi avait été aussi introduite, le 22 décembre 1998, par trois élus de la Réunion (Huguette Bello, Elié Hoareau et Claude Hoarau), on ne pouvait pas évoquer, comme on le fait toujours, la seule « traite transatlantique » vers la zone antillo-guyanaise. On a donc ajouté « la traite dans l’océan Indien », sans prendre garde, une fois de plus, à l’histoire, faute de la connaître. En effet, dans cette zone, la traite vers les colonies françaises (les archipels des Mascareignes et des Seychelles), qu’a étudiée J-M Filliot dans sa thèse de  1974 (mais tout ce beau monde ignore bien entendu jusqu’à l’existence de cette étude), est un phénomène, dont l’ampleur est ridiculement marginale par rapport à la traite orientale opérée par les Arabes, dans ce même océan, des siècles durant. Les auteurs de ce texte et leurs conseillers ignoraient ce menu détail ; en évoquant l'océan Indien qui, dans leur esprit ne concerne que les Mascareignes et les Seychelles, ils visent donc, mais sans le savoir, la traite arabe, à partir de l’Afrique de l’Est dont on estime (nous y reviendrons) qu’elle a concerné 15 à 17 millions d’esclaves africains (soit sans doute au moins cent fois plus que la traite vers les colonies françaises de cette même zone).

Ce point nous amène à ce qui est le vrai scandale historique d’un tel texte, où se mêlent sans doute ignorance et mauvaise foi, sans que je sois en mesure d’établir les proportions de ce sinistre mélange. On le perçoit déjà puisque, si l’on s’en tient à la lettre du texte, la République Française, bonne fille mais un peu imprudente et ignorante, assume aussi la responsabilité de la traite afro-arabe dans l’océan Indien. Pire encore, on lui pose sur la tête, dont tout ce qui précède indique qu’elle est petite, le vaste chapeau de l’ensemble de la « traite transatlantique ».

En effet, au XVIe siècle, la traite transatlantique n’est nullement le fait des Français qui n’ont pas de colonies ailleurs qu’en Nouvelle France qui n'est en rien concernée par cette traite ; il suffit de constater le caractère nettement ibérique de tous les « mots de la traite » pour s’en convaincre. Si les précurseurs sont les Portugais et les Espagnols, au XVIIIe siècle (la grande époque), la plupart des pays européens participeront à ce commerce des esclaves.

Pour l’instruction des membres du « Comité » et pour qu’ils comprennent enfin le fonctionnement de la traite dans le Golfe de Guinée, je leur recommanderai volontiers la lecture du Journal de L.F. Römer qu’a traduit et publié M. Dige-Hen (Paris, l’Harmattan, 1989). Römer est un « traitant » danois (et non français !) et son récit est un excellent témoignage sur la traite de la côte occidentale d’Afrique. Les Danois qui, avec d’autres peuples non colonisateurs, donnent volontiers aujourd’hui des leçons d’humanité, ont oublié que certains d’entre eux ont trempé dans ce commerce, comme aussi les Suédois, dont la colonie de Saint-Barthélemy fut un moment très active dans ce domaine.

Lire le récit de Römer aurait sans doute permis à C. Taubira-Delannon de se faire une idée plus exacte de la traite et surtout de comprendre qu’il est évidemment impossible de faire porter aux SEULS européens et moins encore aux seuls Français, la responsabilité de ce commerce. L’esclavage européen colonial n’aurait jamais pu être mis en place sans la présence, bien antérieure, de la logistique, efficace et éprouvée depuis des siècles, de la traite « intra-africaine » mise en place par les Africains eux-mêmes et largement développée, dans la suite, par les Arabes.

Mais chut (pour le moment au moins) !

jeudi 18 octobre 2012

Les commémorations de l’abolition de l’esclavage : de Jdanov à Bruno Coquatrix

Lors de son passage à Dakar, l'évocation par François Hollande de l'histoire coloniale a conduit, comme toujours, à évoquer la responsabilité de la France et à partir de là, la remise sur le tapis de la revendication d'une indemnisation (de quoi, par qui et au bénéfice de qui ?). L'ignorance en la matière est telle que, du coup, j'ai relu certains de mes anciens posts dont le suivant qui date du 15 mai 2006.

"Les commémorations de l’abolition de l’esclavage : de Jdanov à Bruno Coquatrix"

Quel lien entre la commémoration de l’esclavage, Jdanov, dictateur théoricien de l’idéologie soviétique, et Bruno Coquatrix, promoteur de spectacles ? La récente et première commémoration de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai 2006, me paraît l’avoir fait apparaître.

Depuis quelques années, dans des intentions au départ louables, l’Etat s’est, en effet, préoccupé d’interdire à quiconque, et donc naturellement aux historiens et aux écrivains, tout écrit qui risquerait d’apparaître comme raciste ou xénophone.

Jdanov était sans doute tout à fait sincère, lui aussi, dans l’imposition du jdanovisme ; l’histoire de l’URSS, on le sait, fut réduite par lui, sans ménagement (c’est le moins qu’on puisse dire !), à la seule version officielle d’événements choisis ; on en vint souvent au gommage, sur les photos, des « déviationnistes » et des « traîtres ». Depuis 15 ans, de la loi Gayssot en 1990 à la loi de 2005 (dont l’article quatrième évoquait le rôle positif du colonialisme), en passant par la loi de janvier 2001 sur le génocide arménien et la loi Taubira-Delanon du 21 mai 2001 sur la traite et l’esclavage, la République française a pris, de bonne foi, une série de dispositions législatives « mémorielles » qu’on peut juger louables, mais qui, en quelque sorte, imposent une forme unique et officielle de « vérité historique ».

Ce propos ne va pas manquer de me faire traiter de « facho » par des gens qui, de toute évidence, ne savent pas davantage ce qu’est le fascisme. Je me bornerai donc à faire observer que, d’un point de vue un peu différent, je me trouve ici exactement sur la position exposée dans « la pétition des 19 », rédigée et signée par des historien(ne)s français(es) dont plusieurs comme Elizabeth Badinter, Marc Ferro, Jacques Juillard ou Pierre Vidal-Naquet ne font pas mystère de leurs opinions de gauche et qu’on hésitera donc peut-être à traiter de « fachos »! Les menaces de procès et les demandes de suspension d’enseignement voire de radiation de l’éducation nationale contre O. Pétré-Grenouilleau, l’un des plus incontestables historiens français de la traite et de l’esclavage, illustrent parfaitement le danger que peuvent constituer de telles lois. C’est d’ailleurs dans cette affaire même que se situe l’origine du mouvement qui a conduit à la « pétition des 19 ».

Pour ce qui est de Bruno Coquatrix (Paix à son âme, car il n’est nullement en cause de façon directe et je ne l’ai choisi que pour sa grande notoriété dans le monde du spectacle), je fais allusion aux traitements de cette même information (la commémoration de l’abolition de l’esclavage) par les médias français.

Un exemple, très simple et parfaitement clair. Le 10 mai 2006, dans son édition du matin et pour célébrer cette date, France-Inter, chaîne nationale majeure, a reçu deux invités pour débattre de cette question. Qui étaient-ils ? Je vous le donne en mille (ce qui, à l’origine de cette jolie expression, veut dire, je vous autorise mille réponses pour trouver la bonne !). Olivier Pétré-Grenouilleau  que j’ai déjà évoqué ? Un autre historien de la traite ? A la rigueur Maryse Condé ? Edouard Glissant (alors encore vivant) ? Ne cherchez pas davantage, car vous le donnerais-je en dix-mille que vous ne trouveriez pas davantage! Les deux invités de France-Inter étaient Lilian Thuram et Joey Star, un footballeur en retraite et un chanteur de rap habitué des tribunaux.

Le premier a la particularité de porter lunettes et d’avoir le talent, rare chez les footballeurs, de parvenir à faire deux phrases de suite. Le second, porté à dire n’importe quoi sur n’importe quoi, est, de ce fait, apprécié des médias, même dans les emplois les plus inattendus. On a ainsi pu le voir, naguère, donner des leçons de civisme aux jeunes des banlieues, ce à quoi ne paraît pas le porter de façon naturelle sa tendance, un peu fâcheuse mais constante, à boxer ses petites amies ou, à défaut, les hôtesses de l’air et à faire payer par un innocent, pour son malheur homonyme, ses diverses contraventions.

Ajoutons que Thuram arrête sa carrière pour faire je ne sais quoi et que Star sort un disque. Vous l’aviez deviné ! Heureuse conjonction entre la recherche frénétique d’audience des médias et le mercantilisme de leurs invités ; cette alliance fonde désormais tout notre paysage audiovisuel où l’on n’entend plus que des « peoples » (comme on dit en ces lieux) se voir offrir le prétexte de venir parler de choses auxquelles ils n’entendent rien, pour vendre une marchandise sans rapport avec le propos.

Le prétexte pour les inviter à opiner sur cette question est qu’ils sont, l’un et l’autre, d’origine antillaise. De là à les regarder comme des produits de la culture des Antilles, il y un grand pas que nos médias n’hésitent pas à franchir. Le premier a quitté la Guadeloupe à neuf ans et il est donc guadeloupéen, comme Leconte de Lisle était Réunionnais ; le second est né dans le 93 et n’a donc pas sucé, à la mamelle, la culture créole.

Le rapport spécifique entre toute cette affaire et les Antilles est d’ailleurs un élément du problème, le plus important sans doute. En effet, quoique les Antilles et la Guyane ne représentent que la moitié de la population « domienne » totale, le reste ne semble guère pris en compte.

A ce stade, je me borne à constater qu’en dehors même des quatre lois que j’ai évoquées, l’Etat français intervient, dans toutes ces affaires, d’une façon que je juge souvent excessive ou maladroite et qui, en outre, ne me paraît pas exempte de visées électoralistes et/ou politiciennes.

En effet, un décret a créé, le 5 janvier 2005, suite à un rapport, un « Comité pour la Mémoire de l’Esclavage » qui, le 30 janvier 2006, a été reçu officiellement par le Président Chirac. C’est à cette occasion qu’il a annoncé que la date du 10 mai avait été retenue pour la commémoration de l’abolition de la traite et de l’esclavage.

La composition même de ce Comité est un peu étrange. Il comprend en effet douze membres, parmi lesquels on ne compte que deux Réunionnais (Gilles Gauvin et Françoise Vergès), alors que, comme je l’ai rappelé, la Réunion a, en gros, la même population que la Martinique et la Guadeloupe réunies.

Seconde étrangeté, plus grande encore, alors que la vocation de ce comité est expressément « de mémoire », on n’y trouve aucun historien spécialisé de renom. Les spécialistes de service sont Nelly Schmidt et Marcel Dorigny. La première, dont les collaborations multiples avec Oruno Lara n’ont pas contribué à asseoir la réputation scientifique, donne un peu trop souvent dans le militantisme (ce qui est d’ailleurs sans doute la raison de son choix). Marcel Dorigny, maître de conférences à Paris 8, est, en fait et à l’origine, un spécialiste du libéralisme français au XVIIIe siècle. Sa thèse porte sur les Girondins et il en est venu, récemment et par l’histoire des idées, à la thématique de l’esclavage, nettement plus « porteuse », comme on peut le constater. Il semble clair que ces deux historiens ont été placés dans ce Comité pour leurs positions idéologiques plus que pour leur poids scientifique réel. C’est d’ailleurs ce que reconnaît, sans grand ménagement à leur égard, le Comité lui-même quand il déclare « Aucun des grands historiens français du moment ne se penche sur l’esclavage ». Merci pour les autres !

La marginalité de ces représentants de l’historiographie  française se marque, à l’évidence, à la fois par l’absence de noms qu’on aurait pu attendre sur le plan national, comme  ceux de Pétré-Grenouilleau (contre le livre duquel M. Dorigny a produit une lamentable réponse), J. Mettas, S. Daget, L. Hurbon, J.L. Bonniol, J-M. Filliot ou H. Gerbeau (auquel le Comité s’est borné à offrir un prix au lieu de l’admettre dans son sein). En 2004, Claude Meillassoux, le grand anthropologue français de l’esclavage, vivait encore ; on aurait pu songer à lui, mais encore aurait-il fallu connaître son existence et ses travaux. On aurait pu aussi songer, pour les DOM, à des historiens « domiens » comme C. Wanquet, S. Fuma, J. Petitjean-Roget, H. Elizabeth ou S. Mam Lam Fouck. On les a apparemment oubliés ou plutôt écartés.
         
Ce mode de désignation singulier explique sans doute aussi, de la part de ce Comité, la volonté, tout à fait étrange mais réitérée, de développer en France les recherches sur l’esclavage... comme si elles n’existaient pas. N. Schmidt, chercheur au CNRS, devrait pourtant être informée de sa propre existence, de celle de J.M. Filliot (IRD) et les noms de D. Bebel-Gisler (aujourd’hui décédée, mais qui avait fait toute sa carrière au CNRS, toutefois sans y produire grand chose) ou de L. Hurbon ne peuvent lui être tout à fait inconnus (les approches sociologiques ou anthropologiques de l’esclavage sont tout aussi légitimes que celle de l’histoire).

C. Taubira (femme politique) et F. Vergés (politologue), sur les cas desquelles je reviendrai, viennent de publier sur l’esclavage des livres inattendus, auxquels les médias assurent une flatteuse et constante promotion. Ces ouvrages participent-ils, d’ores et déjà, au renouveau de l’historiographie française dans ce domaine ? Elles ont déjà en tout cas, l’une et l’autre, envahi les télévisions et les radios, ce que les vrais historiens n’ont jamais pu faire. On retrouve donc ici, à nouveau, Jdanov et Bruno Coquatrix !
         
Les modalités de formation de ce Comité expliquent sa composition, mais aussi les problèmes qui s’y posent (Serge Romana a déjà démissionné) ou qu’il suscite (le différend avec Pétré-Grenouilleau qui tient, pour une bonne part, à l’étrange rédaction de la loi Taubira-Delanon).

Mais, ceci est une autre histoire... et j'y reviendrai peut être si les lectrices et les lecteurs le souhaitent.

mercredi 8 août 2012

Justice, politique et... phonétique.

J'entendais ce matin sur RMC, vers 8 heures 30, un entretien de M. Jean-Marie Delarue qui est notre « contrôleur général des lieux de privation de liberté » (jolie formule pour de tels lieux).

A un moment, le remplaçant de Jean-Jacques Bourdin, encore en vacances dans sa Cévenne natale, l'a interrogé sur les conditions de détention en prison, où il y aurait 67 000 détenus pour 45 000 places. M. Delarue, entamant l'énoncé des divers caractères qui affectent nos "lieux de privation de liberté", a dit quelque chose comme « un confort maximum » (je ne suis plus sûr du qualificatif qui importe peu en la circonstance).

J'avoue que, sur le moment, comme sans doute, la plupart des auditeurs, je me suis demandé si M. le contrôleur général avait dit « inconfort » ou « un confort ». J'ai opté pour la première hypothèse, mais il était rigoureusement impossible, à l'audition, de faire un tel choix qui, pour ce qui me concerne, fut plutôt orienté non par l'oreille mais par une forme de connaissance générale de la situation de notre milieu carcéral.

J'en ai déduit que M. Delarue était parisien (ce que Wikipédia m'a aussitôt confirmé), quoique ce trait phonétique dépasse désormais largement les limites de l'agglomération parisienne. Nombre de Français prononcent, en effet, exactement de la même façon « un croyant » et « incroyant ». Cela n'est pas trop gênant en général, mais peut causer des ambiguïtés en certains cas et il y en avait un ce matin sur RMC, même si la suite du propos a très clairement indiqué quel devait être le choix d'interprétation de cette ambiguïté phonétique.

À propos de phonétique, de justice et de politique, il faut bien que je justifie mon titre,

A propos de la justice, il fut évidemment question de Madame Taubira qui, dans un premier temps, s'était prononcée contre les centres d'enfermement fermés pour les jeunes, ayant apparemment oublié que le Président de la République, au cours de sa campagne, avait émis, au contraire, un avis favorable à leur renforcement. L'UMP en a fait évidemment des gorges chaudes et, me semble-t-il,  Christiane Taubira est revenue sur sa déclaration.

Mon propos n'est toutefois pas là mais plutôt sur les imitations que Nicolas Canteloup (immense talent d'imitateurs par ailleurs), fait de ce ministre, sur Europe 1, le matin. Je ne sais pas s'il aura changé son fusil d'épaule à la rentrée, mais, avant les vacances et depuis la nomination de Mme Taubira comme garde des sceaux, il l'imitait en lui prêtant un accent antillais, ce qui me faisait toujours beaucoup rire, même si la chose peut paraître menue.

En effet, pour des raisons sur lesquelles je me suis toujours interrogé, les Guyanais n'ont pas d'accent et, en tout cas, ils n'ont en rien l'accent antillais. Que Nicolas Canteloup  se le dise, ce qui lui facilitera pas les choses d'ailleurs car, autant il est facile d'imiter l'accent guadeloupéen ou martiniquais, autant il est difficile de contrefaire l'accent guyanais puisqu'en fait, il n'y en a pas!

Je prête peut-être trop d'attention à ce genre de détails, mais je m'amuse aussi toujours de voir, dans les films qui mettent en scène des Africains de l'Ouest, le choix d'acteurs antillais qui, évidemment, gardent leur accent local qui n'a absolument rien à voir avec celui des Africains de l'Ouest quand ils parlent français. Cet accent (écoutez donc un Sénégalais, un Burkinabé ou un Malien!) est extrêmement différent, puisque ces derniers ont une articulation très forte du "R". qui est, au contraire, à peu près absent aux Antilles.

Cela pose d'ailleurs un problème pour quelques théoriciens (substratomaniaques) de la créolisation qui veulent voir dans les créoles de l'Atlantique des langues africaines. On se demande en effet pourquoi ces accents sont si différents, alors que, dans l'océan Indien par exemple, on trouve, dans les créoles français de cette zone, des traces tout à fait évidentes de l'influence malgache qui est pour le coup incontestable.

Mais nous voilà bien loin de la justice et de la politique, même si nous sommes toujours dans la phonétique.