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jeudi 29 mai 2014

Sur l'avenir de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) (N° 4)


Je poursuis et achève ici la lecture commentée du texte de Matematika publié dans Mediapart du 20 mai 2014 « Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ».

Rappel de la partie de ce texte en cause dans la suite :
Il est exact que comme on le lit dans le texte en cause « un espoir pour sauver la recherche française et faire cesser le harcèlement du personnel émergea en 2011 avec le changement de majorité, de président et de gouvernement ». Et l'on y poursuit sur ce point pour conclure que la nouvelle loi, la loi Fioraso « promulguée en 2013, poursuivait en empirant la loi Pécresse ou LRU de 2007 ». La conclusion me paraît peut-être excessive car, s'il est tout à fait clair que la loi de 2013 prolonge très directement celle de 2007, on ne peut peut-être pas aller toutefois jusqu'à dire qu’elle l'empire.

Les regroupements universitaires, quel que soit le nom dont on les baptise, s'inscrivait dans le droit fil des lectures fausses et même absurdes, pourtant assez générales du fameux classement de Shanghai. Pour ce qui me concerne, je l’ai dit et écrit dès 2009 et je ne citerai, pour le prouver, quelques lignes de mon livre sur l’université consacrées à cette question :
« La "masse critique"
Nous avons vu déjà l'erreur majeure qu'a constituée, au départ, l'idée que la recherche d'une "masse critique" (en gros 50 000 étudiants selon notre président [de la République] de l'époque) était un élément central dans l'évaluation de la qualité d'une université. L'idée est si évidemment absurde que j'ai peine à croire qu'elle n'ait pas été un simple prétexte pour masquer un dessein tout différent.
Comment ne pas avoir vu que TOUTES les universités américaines ou anglaises (Oxford et Cambridge pour ce second cas), les mieux classées par Shanghai (qu'on s'obstine sottement à prendre pour référence unique) avaient et ont toujours des effectifs d'étudiants qui, en gros, tournent, comme on l'a vu, autour de 25 000.
La frénésie du regroupement qu'on a pu observer, à certaines époques, au CNRS, comme je l'ai montré dans mon livre à son sujet, cache aussi souvent l'idée, qui évidemment n'est pas mise en avant, que ces opérations peuvent conduire à des économies, ce qui est une idée aussi fausse que la précédente. Comme on a pu le voir dans le cas précis de la nouvelle université d'Aix et de Marseille, en réunissant les trois universités en une seule[1], on n'a rien fait d'autre qu'ajouter une quatrième assiette supplémentaire sur la pile de trois et, par là même, augmenter les coûts au lieu de les réduire. 
Le problème est que, à travers ces erreurs, le modèle visé, sans que cela soit dit ni même perçu, par la loi Pécresse est clairement celui d'une université américaine, dont la structure comme la culture sont extrêmement différentes de celles d'une université française classique. » (2013 : page 111).

La plupart de ces regroupements n'ont pas eu le moindre effet si ce n'est d'alourdir encore des structures universitaires déjà fort pesantes.

L'estimation selon laquelle cette politique s'est accompagnée de « une forte diminution des postes de maître de conférences et de chargés de recherche » devrait être nuancée. Pour ce qui est des universités en tout cas, les taux d'encadrement selon les disciplines sont extrêmement différents, mais les disciplines qui n'ont plus d'étudiants ou très peu, s'arc-boutent sur la conservation de leurs postes, alors que l'université a toujours eu, bien avant ces deux lois, la possibilité de changer l'étiquette disciplinaire d’un poste vacant, même si l’on ne le fait que rarement et non sans peine. Tout le monde se tient par la barbichette et dès lors rien ne se passe.

Il est évident, et je l'ai déjà dit, que le système des promotions, qu’elles relèvent des conseils d'administration des universités ou des sections du CNU concernées, fonctionne pour une bonne part sous le régime de copinage personnel et/ou syndical. Chacun le sait et il est inutile d'insister tant les faits sont évidents.

Pour les sciences humaines et sociales (SHS),  les risques de fraude, de plagiat, d’espionnage ou de conflits d'intérêts n'existent guère. S'agissant du CNRS, la section 35 qui, sous la houlette et le timbre de la philosophie regroupe d’hétéroclites micro-domaines qui ne sont là que pour faire nombre (dont en 35 la philologie ce qui étonne quand on voit les erreurs de traductions multiples dans les écrits des philosophes grecs !) , n'est guère exposée à de tels risques ; on n'a pas constaté dans les dernières années que les dizaines de chercheurs en philosophie du CNRS ait sensiblement fait progresser cette discipline sur le plan international.

Pour l’université, on peut surtout s'interroger sur le maintien, dans toutes les sections, du premier cycle des études scientifiques tant les meilleurs éléments sont systématiquement éloignés de l'université au profit des classes préparatoires, désormais en aussi grand nombre que les écoles d'ingénieurs. Il est amusant, pour ceux qui ont l’âge adéquat et quelque mémoire, de constater que « l'interdisciplinarité » qui fut le maître-mot et l’échec majeur de la loi Edgar Faure (1968 !) refait surface ; on sait que la réinvention de ce que l'on a supprimé quelques dizaines d'années auparavant est une des lois d'airain du système de l'administration française ; on ne tardera pas à le constater avec le rétablissement de la première partie du bac (déjà en cours) ou celui de l'examen d'entrée en sixième. Comme disait ma bonne grand mère « Faire et défaire c'est toujours travailler ! ».

Il est temps de conclure ses réflexions déjà trop longues et sur lesquelles on doit pas se tromper ; je ne suis nullement, comme on pourrait le croire par une lecture trop rapide, ni un ennemi de la recherche et ni, moins encore, celui de la recherche fondamentale ou académique.

Je me borne à constater simplement, pour ne retenir qu'une seule remarque de tous ces propos, qu'il y a en France une totale et constante impuissance à la réforme qu’illustre plus que tout autre, le cas du CNRS ; le seul ministre de la recherche sensé et courageux et qui en avait conscience fut Claude Allègre, dont je n'appréciais pas toujours la brutalité, tout en reconnaissant que cette voie était peut-être la seule possible.

Je m'amuse en me souvenant que la réforme du CNRS faite je crois par Chevènement qui a conduit à fonctionnariser son personnel, qui était auparavant constitué de simples contractuels, a suscité alors des réactions extrêmement négatives de la part de beaucoup de ces derniers. Sur ce point, ils se préoccupaient bien moins de voir leurs recherches orientées de façon autoritaire par l'État que de perdre les avantages que leur statut de contractuels leur assurait par rapport à la fonction publique classique.

Depuis des années, faute d'avoir le courage de supprimer CNRS, on l’étrangle sournoisement par une technique qui s’apparente fort à celle du garrot qui fut en usage en Espagne jusqu’en 1974 !
La suppression du CNRS  est parfaitement possible, en versant une bonne partie de son personnel dans les universités, où les filières d'enseignement et de recherche correspondent en gros aux sections du CNRS et où l’on se plaint sans cesse du manque d’enseignants. Pour les autres, selon leurs choix, on retournerait à une contractualisation qui permettrait enfin réellement à l'État, si il en a le souci et la volonté, d'orienter les recherches vers les secteurs qu'ils jugent prioritaires et qu’il financerait aux niveaux nécessaires.

Au lieu de faire une telle réforme, indispensable et évidente, on essaye d'étrangler le CNRS sournoisement par des mesures, aussi dérisoires que contradictoires, comme des primes pour aller en fac, la réduction des possibilités de promotion ou plus récemment la création d'organismes du style de l’ANR ou de l’AERES qui le vident progressivement de son activité réelle sans le moindre profit réel et en reprenant d’ailleurs les mêmes.

Comme une partie de son personnel n’a guère d’activité réellement scientifique, souvent moindre que celles d’enseignants chercheurs (j'en connais de multiples exemples et j’ai été amené à conduire des comparaisons précises) dont souffre surtout celles et ceux qui ont une motivation réelle à la recherche et un désir sincère d'en conduire. Il est parfaitement possible de faire de telles réformes pour, avec un nouveau statut, organiser la recherche comme cela se passe dans des pays comme les États-Unis ou l'Allemagne qui ne sont tout de même pas des déserts ou des champs de ruines sur le plan scientifique.

Mais quel sera le ministre qui trouvera le courage de faire une telle réforme et de fermer enfin chez nous ce Jurassic Park de la science stalinienne ?

lundi 26 mai 2014

Sur l'avenir de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) (N° 2)

Je poursuis ici la lecture commentée du texte de Matematika publié dans Mediapart du 20 mai 2014 « Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ».
Rappel de la partie de ce texte en cause dans la suite : « Les chercheurs du secteur public devaient abandonner une grande partie de leur recherche académique pour s'intéresser à des enjeux sociétaux ou industriels »
Il est clair qu'il n'y a pas de contradiction fondamentale entre la recherche académique et les applications qui peuvent en résulter et donc des « enjeux industriels » ; la liste des exemples d'application industrielle de découvertes académiques serait trop longue pour que je tente ici d'en établir le simple début ; l'auteur poursuit : « À terme les universités devaient devenir des centres de coûts et de profits et augmenter les droits d'inscription au risque de pénaliser une population étudiante déjà massivement atteinte par la précarité ».
On mélange ici des questions très différentes : on ne voit pas pourquoi un Etat qui consacre des milliards à faire fonctionner un système de recherche étatique (le CNRS qui est, en fait, sans grand rapport avec l’université) devrait s'interdire d’en tirer profit pour y faire conduire des recherches qu’il juge urgentes et prioritaires ? Aux Etats Unis, des profits importants peuvent résulter, pour les universités, (les Américains ont la chance de ne pas avoir  de CNRS !) de découvertes, de contrats et de brevets déposés par les universités elles-mêmes, qu’elles soient d’Etat ou privées. D'autre part, l'augmentation des droits d'inscription n'est en rien liée à une modification de l'orientation des recherches universitaires bien au contraire puisque, en tout état de cause, l'État français prend en charge de façon quasi totale le fonctionnement des universités et que les droits d'inscription sont des plus symboliques, ce qui est à peu près l’exception française, sur laquelle je reviendrai.
Il y a d'ailleurs là une contradiction voire une aberration fondamentale qui résulte de la copie servile du modèle soviétique, archaïque et inadapté, qui demeure celui de nos établissements publics scientifiques et techniques (EPST). Dans le système soviétique de l'URSS, sans entrer dans le détail, il était bien évident que les chercheurs s'inscrivaient, tous et inévitablement, dans les programmes de recherche définis par l'État et qu'il aurait été fort risqué pour eux de prétendre se comporter autrement. C’était le passage assuré et direct de l’Académie au goulag ! C'est donc en fait l'État qui définissait, de façon exclusive, totale et absolue, les programmes  de recherche des chercheurs, même s’ils étaient absurdes (ce n’est pas par hasard que j’ai mis Lyssenko et Staline  sur la couverture de mon livre) !
Il n'en est rien évidemment dans le CNRS français ou dans l'ex-ORSTOM (devenu IRD) qui sont les deux EPST que je connais le mieux et où je prends, de ce fait, la plupart de mes exemples. En effet, il est rigoureusement et totalement impossible d'obliger un spécialiste des papillons de la Nouvelle-Calédonie  à travailler sur ceux de la Guyane puisqu'il a été recruté sur la base d’une thèse sur les lépidoptères calédoniens,  s’il ne souhaite pas changer de terrain. Je connais de nombreux cas de chercheurs qui sont restés dans une quasi-inactivité, durant des périodes plus ou moins longues, parce qu'ils n’entendaient, en aucune façon, changer de domaine de recherche.
J’ai souvent discuté de ces questions avec un chercheur de l’INSERM (autre EPST), au moment où commençaient les travaux sur le sida dans le milieu des  années 80 ; je lui demandais comment il se faisait qu'aucune équipe de l’INSERM ne se consacrait aux recherches sur les traitements ou les vaccins de cette nouvelle maladie. Il me répondait bien entendu, comme on peut le deviner, qu'il était impossible à l’INSERM d'obliger qui que ce soit en quoi que ce soit à travailler sur ce domaine s'il ne souhaitait pas !
On peut donc se demander quelle est la logique d'une réforme de mise en place d'un organisme comme l'« Agence Nationale de la Recherche » (ANR) qui fait, par appel d’offres, des propositions de sujets ou de programmes de recherches, sans avoir le moindre moyen d'imposer aux chercheurs payés par l'État, qui pourraient s’engager dans de tels programmes, de le faire. Certes ils pourraient le  faire, mais rien ne les y oblige et pourquoi le feraient-ils ? Rien n'oblige un chercheur à faire autre chose que ce qu'il fait dans le domaine qui lui convient et sous  la forme et au rythme qui lui conviennent. Il lui suffit d’avoir une modeste activité scientifique qui lui permette d'élaborer son rapport de recherche personnelle pour qu'il puisse couler des jours paisibles, sans la moindre observation et sans la moindre obligation d'une autre nature jusqu'à sa retraite.
On touche là à ce qu'on pourrait appeler la « lâcheté » de l'administration française dont on voit de multiples exemples tous les jours et dans tous les domaines. C’est surtout là ce qui rend toute réforme un peu forte impossible ! Faute de pouvoir réformer réellement le CNRS ou mieux encore de le supprimer, puisque sa structure est devenue totalement inadéquate. On essaye, lâchement, de l'étrangler sournoisement, d’abord en réduisant de façon forte les promotions de DR, en donnant des primes pour le passage à l’université, en créant ensuite un organisme comme l’ANR (qui propose sous forme d'appel d'offres des projets de recherche qu’on est incapable d’imposer !) ou encore comme l’AERES chargée de l’évaluation,  qu’on feint de substituer à l’auto-évaluation traditionnelle de règle au CNRS comme à l’université. Il suffit de voir, pour s’en convaincre, le fonctionnement de l’AERES et la composition de ses instances comme de ses jurys.
Les quelques rapports que j'ai eu l'occasion de lire sur des universités que je connaissais m’ont paru profondément comiques,  témoignant à l'évidence d'une totale ignorance des réalités de ces établissements. La chose n'est pas pour surprendre d'ailleurs, puisque on ne peut guère demander à des instances composées elles-mêmes d'enseignants-chercheurs d'autres universités de se montrer sévère ou même simplement sérieux dans le jugement (« signé » car les évaluations ne sont même pas anonymées comme dans le moindre comité de lecture) des activités de leurs collègues, qui ne manqueraient pas de procéder de la même façon le jour où inévitablement cette situation serait inversée. Ce n'est évidemment pas, en passant un jour ou deux au mieux, dans un autre établissement, qu'on est en mesure de porter un jugement autorisé sur son activité.
Poursuivons la lecture du texte en cause :
« Pour faire accepter le changement, il faut en faire accepter les outils. Ainsi apparurent de nouveaux outils de transformation de l'organisation de l’ESR français. Citons les plus marquants que sont :
  1. Les primes des enseignants-chercheurs [… ] Ces primes étaient de trois ordres : administration, enseignement et recherche
  2. La recherche par projets avec un budget contingenté. »
3. Je n'ai pas trouvé de trois dans le texte mais peu importe.
Pour ce qui concerne les primes, les primes d'administration ont existé bien plus tôt encore (en particulier pour les présidents d'université mais elles étaient au tout début totalement dérisoires et ont très sensiblement augmenté dans la suite).
La principale réforme pour la recherche fut effectivement celle des primes dites « d’encadrement doctoral et de recherche » qui ne concernaient que les professeurs et étaient en nombre limité, sur décision d’une commission ad hoc. En fait, dès le départ, une réforme indispensable aurait été de limiter de façon drastique le nombre de thèses que pouvait diriger un professeur, alors que des professeurs parisiens « dirigeaient » parfois une centaine de thèses (j’ai connu un record à 142 !). La limitation du nombre de thèses dirigées est un élément qui n'est survenu que beaucoup plus tard, alors qu'il était pourtant sans doute la réforme la plus facile à mettre en œuvre et la plus raisonnable. De toute façon, même à son taux maximum (variable selon le grade), ces primes demeuraient modestes, et, dans bien des cas, on a pu se demander de quelle façon fonctionnait la commission chargée leur attribution. Par prudence et pour prévenir les commentaires injurieux prévisibles, je signale que, pour ce qui me concerne, j'ai toujours bénéficié de cette prime d'encadrement doctoral et de recherche ; il y a donc nulle acrimonie dans mon propos.
Pour le point de la recherche par appel d’offres sur projets, le système abracadabrant de l’ANR ne tient qu’à ce qu’il est impossible, on m'a vu, de contraindre quelque chercheur ou enseignant-chercheur que ce soit à s'engager dans quelque projet que ce soit. Si ce système fonctionne à peu près partout dans le monde, c’est que nulle part les chercheurs sont des fonctionnaires innamovibles et qu’ils ont à peu près partout des statuts contractuels.
Ces appels d’offres de recherche par projets ont existé bien avant l’ANR d'ailleurs, le cadre même du CNRS, mais il est évident que les procédures étaient très souvent biaisées. En général, lorsqu'un projet faisait l'objet d'un appel d'offres, l'équipe retenue à son terme avait été constituée et choisie bien avant la publication de l'appel d'offres ! Les jeux étaient le plus souvent faits à l'avance !
Sur ce point également, je pourrais donner des exemples très précis qui montreraient le fonctionnement de cette procédure. Je n’ai pas à insister sur ce point puisque le texte de Matematika que je commente le dit d'une façon tout à fait claire :
« Ceux qui participaient aux jurys étaient bien placés pour faire accepter les leurs ou ceux de leurs « amis » »
Le texte poursuit non sans cruauté :
« Sans oublier que, dans le domaine de la recherche publique, les évaluateurs sont aussi les employés du même employeur ».
Voilà qui est dit avec plus d'élégance et de force que je ne saurais le faire !
 À suivre.

vendredi 23 mai 2014

« Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ». Réponses et commentaires à propos de l'article de Matematika dans Mediapart du 20 mai 2014. (N° 1)

« Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ». Réponses et commentaires à propos de l'article de Matematika dans Mediapart du 20 mai 2014. (N° 1)

Votre article, cité ici en référence, mérite de ma part une réponse d'autant plus étendue et précise que, contrairement à ce qu'on pourrait penser au premier abord, nos points de vue ne sont pas si éloignés l'un de l'autre, car mon livre sur le CNRS s’éclaire dans un autre, exactement contemporain que j’ai publié chez le même éditeur en 2013 et qui s’intitule « Université : l'impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres » (Paris, l'Harmattan). Nous n'avons donc pas eu à échanger des injures, comme le font certains commentateurs dont un certain Monsieur Spin, qui est probablement du CNRS, ce dont on pourrait douter à voir sa pratique de l'orthographe et de la syntaxe du français ; fort heureusement, son blog est totalement vide !

Le titre de mon livre, CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne, tout en étant évidemment quelque peu provocateur, correspond à une réalité historique et structurelle que l'histoire officielle du CNRS (car il y en a une, ce qui confirme la pertinence de ma formule, s’il en est besoin) tente de gazer ou même de dissimuler. Les « pères fondateurs » du CNRS, grands et légitimes admirateurs de l’URSS, ont en effet emprunté le modèle soviétique qui avec le temps s’est sclérosé encore davantage dans une syndicalocratie que nul ne peut contester. Il suffit pour s'en convaincre d'examiner à la fois le mode d'élection des Commissions de sections (en dépit des prétendus changements qu'on y a apportés) comme leur composition, où l’on s'étonne toujours de ne pas trouver les principaux noms de la discipline en cause qui, à n’en pas douter, ont sans doute autre chose à faire.

Cela me conduit à apporter une première nuance à l'analyse générale que vous faites de la recherche et des évolutions récentes du CNRS comme de l’université.  Vous faites observer, à juste titre, que les entreprises françaises ont moins de ressources que les allemandes par exemple, en raison de la différence dans le taux des « charges sociales » qui pèsent sur elles (64,7 % France et 49,4 % en Allemagne). Sur ce point précis, le politiquement correct hollandais impose désormais de ne plus dire « charges » mais « cotisations » sociales, ce qui n’en change certes pas le taux mais donne une connotation bien différente, le nom étant plus facile à changer que le taux !

Pour ce qui est de l’investissement privé dans la recherche, j’entendais l'autre jour M. Gattaz du Medef parler des « marges » des entreprises ; il était question des salaires des dirigeants et des dividendes des actionnaires, mais il n'a pas pris la peine d’évoquer les investissements dans le domaine de la recherche qui ne le préoccupe guère. J'ai fait exactement la même remarque en écoutant Mme Parisot, l’ancienne présidente  de ce même  MEDEF. La recherche universitaire donne un fâcheux et illustre exemple quand le Président de la Conférence des Présidents des universités française J-L Salzmann, vigilant lecteur de votre texte, vend sans vergogne à une grosse société américaine, Avax Technologies, la « start up » que les moyens étatiques de la recherche française l’ont aidé à développer (cf, la thèse de M. Rémondet).

Pourquoi ne pas raisonner ainsi après tout  puisque, comme dans l'Union soviétique d'antan, la recherche est prise en charge de la façon la plus large par l'État qui possède huit « établissements publics scientifiques et techniques » (EPST) dans le principal, pour le domaine en cause est le CNRS avec ses 35 000 employés et ses 3 milliards de crédits annuels ?

Permettez-moi ici de citer une expérience personnelle, du moins dans mon domaine des sciences humaines et sociales. A l'époque où le CNRS était encore Quai Anatole France, j'ai fait scandale (Serait-ce chez moi une habitude ?), lors d'une réunion des directeurs d'équipes, en demandant si on allait enfin se décider à prendre en compte dans les attributions de crédit, ce que j'avais appelé, déjà un peu par provocation, la  « valeur ajoutée » par l’équipe elle-même. Je désignais ainsi ce qu'une équipe de recherches pouvait trouver (souvent non sans mal comme vous le notez) en crédits de fonctionnement ou de recherche en dehors de l'attribution des moyens qui lui était faite annuellement par le CNRS. J'illustrais en général ce propos en disant que pour ma formation, une des plus modestes de la section car aussi une des plus récentes, ce crédit annuel payait en gros le téléphone et le courrier. Disons que pour 1 franc que je nous recevions annuellement du CNRS, je m'arrangeais pour en trouver 10 autres à l'extérieur. En  revanche, les vieilles et grosses formations ne trouvaient au mieux par leurs propres moyens (dans les rares cas où elles en cherchaient) que le centième des crédits qu'elles recevaient du CNRS. Pour ma discipline et à cette époque, j'illustrais cette vérité par le cas précis et chiffré de l’énorme LACITO parisien, longtemps dirigé par J. Thomas, présidente de la Commission !

Vous écrivez dans le début de votre article : « À partir de 2004 on s'était effectivement rendu compte que les entreprises françaises, handicapées par un euro inadapté à notre économie, ne pouvaient plus faire assez de recherche et d'innovation. La direction de l'UMP (puis du PS) avait alors décidé de réorganiser complètement l'enseignement supérieur et la recherche pour qu’ils suppléent à la recherche privée défaillante. ».

Faut-il que je précise que je suis en désaccord avec cette chronologie comme avec cette analyse ? Je pense même que vous l’êtes vous-même aussi, quoique en partie et de façon latente, à lire la suite de votre article qui démontre qu'à l'évidence, vous ne croyez guère à cette hypothèse pour expliquer la naissance et la forme de la loi dite LRU de 2007 et fort improprement intitulée « loi relative aux libertés et responsabilités des universités ». Tout le monde s’accorde à reconnaître  aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leur personnel. Ce qui m'étonne et même me stupéfie dans cette affaire est que vous-même et tant de gens aient mis sept ans à se rendre compte de la véritable nature et des objectifs de la loi Pécresse-Fioraso !

Je m'amuse d'ailleurs de voir que, dans les commentateurs de votre texte, se trouve Monsieur Jean-Loup Salzmann, encore lui, président actuel de la CPU qui, semble-t-il, n'a pas été un adversaire très actif et très résolu de la loi Pécresse dont il a plus que quiconque bénéficié. Grâce à cette loi, il a été élu et réélu à Paris XIII en 2008 et 2012 puis à la CPU. Il en est à son deuxième mandat présidentiel alors que la possibilité de faire deux mandats était une des principales dispositions (sinon la principale disposition) de la loi de Valerie Pécresse, du moins aux yeux des présidents d'université que Madame Pécresse a eu la grande habileté (de son fait ou inspirée par Monsieur Coulhon !) de placer au centre de sa réforme avec une mainmise quasi totale sur les nouvelles nominations en université, toutes majeures et explicites revendications de la CPU.

Le seul mérite que je revendique (ou en tout cas le principal) est avoir, dès l'abord, dénoncé les perversités de la LRU de V.Pécresse qui s’est acheté à peu de frais les présidents d’université ; on peut très facilement le vérifier par la lecture de mon autre petit livre Université : l'impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres où les dates de mes textes sont aisément vérifiables.
À suivre.

mercredi 21 mai 2014

À propos du CNRS

Cher(e) Matematika
Vous écrivez : 
"Le but du CNRS est la recherche fondamentale  cela marche plutot bien, par exemple 11 médailles Fields en Maths (les USA en ont eu 13),
(...)
Quand Albert Fert a publié son travail sur la magnéto-résistance géante, les américains d IBM ont traversé l'Atlantique ..."

Je me limite à ces deux points en citant le huitième chapitre de mon petit livre de 2013.

" Huitième section : CNRS, Prix Nobels et Médailles Fields

Le CNRS, pépinière de Prix Nobels? La bonne blague !

Ayant eu, par hasard l’occasion de discuter avec un responsable du CNRS, j’ai entendu à nouveau l’argument selon lequel le CNRS aurait offert à nouveau à la France un Prix Nobel en la personne d’Albert Fert.

Il est clair que c’est faux. Cet ancien élève de l’Ecole normale supérieure a toujours enseigné à l’université. A Grenoble d’abord, puis à Paris XI. Appartenir à une équipe "associée" au CNRS (ce qui fut mon propre cas durant près de trois décennies) n’implique nullement qu’on appartienne au CNRS lui-même.

 Les faits méritent attention, dans le cas de Fert comme dans celui de la plupart des autres.
 Sauf omission de ma part, voici, en la matière et depuis la guerre (auparavant pas de CNRS sous sa forme actuelle), le bilan de la France pour les Prix Nobel (physique et chimie) et les médailles Fields (mathématiques) :

Prix Nobel de physique : Alfred Kastler (1966) ; Louis Néel (1970) ; Pierre-Gilles de Gennes (1991) ; Georges Charpak (1992) ; Claude Cohen-Tannoudji (1997), Albert Fert (2007).
Prix Nobel de chimie : Jean-Marie Lehn (1987) ; Yves Chauvin (2005).
Médailles Fields (mathématiques) : Laurent Schwartz (1950) ; Jean-Pierre Serre (1954) ; René Thom (1958) ; Alexander Grothendieck (1966) ; Alain Connes (1982) ; Pierre-Louis Lions (1994) ; Jean-Christophe Yoccoz (1994) Laurent Lafforgue (2002) ; Wendelin Werner (2006) ; Cedric Villani (2010).

Sur ces dix-huit éminents savants, seul A. Connes était en fonction au CNRS lorsqu’il a été l’objet de cette haute distinction. Le cas de Jean-Pierre Serre est plus douteux, car il a quitté le CNRS pour l’université en 1954, l’année même où il a reçu la Médaille Fields. Certes, treize d’entre eux ont appartenu un moment au CNRS, le plus souvent, pour quelques années, en général en tout début de carrière, la seule exception notable étant Alfred Kastler, qui y a été directeur de recherche de 1968 à 1972, donc APRES son Nobel de 1966. Cinq d’entre eux (Néel, de Gennes, Chauvin, Yoccoz et Fert) n’ont jamais appartenu au CNRS.

Aurais-je fait une erreur de détail sur l’un ou l’autre cas, que rien ne changerait dans le fond, même s’il faut tout de même rétablir quelque peu la vérité des faits, de temps en temps. Le CNRS n’est nullement la pépinière de génies scientifiques, qu’il pourrait et surtout devrait être, comme certains (du CNRS comme par hasard) veulent nous le faire croire.

En fait, on constate que, quand ils ont parfois commencé leur carrière au CNRS, la plupart de ces chercheurs ont choisi de quitter une institution où ils n’avaient pourtant nulle obligation professionnelle autre que la recherche, qui était leur vocation majeure et où ils auraient pu et dû demeurer, sans trop de problèmes, ce qui est encore heureux !

 Il y a donc un problème. Il est clair que ces savants exceptionnels, n’ont pas été l’objet de la reconnaissance attendue, au sein même du CNRS, où l’on progresse plus vite et plus sûrement, on l’a vu, en faisant du syndicalisme que de la recherche.

Un seul exemple. Laurent Lafforgue, normalien et agrégé, qui entre en 1990 comme chargé de recherche au CNRS, se voit attribuer, après huit ans, une dérisoire « médaille de bronze du CNRS », alors qu’il a déjà obtenu ou va obtenir plusieurs importants prix scientifiques et, seulement quatre plus tard, la Médaille Fields ! De qui se moque-t-on? Est-il étonnant qu’il choisisse de devenir professeur à l’IHES en 2000 pour pouvoir confronter ses points de vue à ceux des brillants étudiants qu’il va trouver là, en lieu et place de collègues médiocres et, par là même, manifestement jaloux ?; Il sera certes directeur de recherches au CNRS... mais après !

Si la pépinière des Prix Nobel et des Médailles Fields n’est assurément pas au CNRS, on sait en revanche très bien où elle se trouve. Elle est dans les grandes écoles scientifiques et, surtout, à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Aucun de ces dix-huit lauréats français qui ne soit ancien élève de l’un ou l’autre de ces établissements. L’ENS se taille, bien sûr, la part du lion avec, dans ses anciens élèves, les trois-quarts des Prix ou Médailles. Polytechnique, l’Ecole des Mines et plus rarement des écoles de réputation plus modeste, comme, pour deux Nobels dont Yves Chauvin, l’Ecole supérieure de chimie de Lyon. Pour les mathématiciens, la voie de l’agrégation de mathématiques est très souvent empruntée, souvent de façon brillante (la plupart y furent "caciques").
 Certains sont de véritables phénomènes académiques comme J.C. Yoccoz, reçu premier à l’ENS et à Polytechnique, avant de l’être, un peu plus tard, à l’agrégation de mathématiques. La seule exception est un étranger arrivé enfant en France, dans des conditions difficiles. Il s’agit d’A. Grothendieck. né à Berlin d’un père juif victime du nazisme ; il fréquentera néanmoins, sans y être élève, l’ENS grâce à Henri Cartan qui remarque son génie mathématique et lui ouvre ses séminaires.

.Ces faits illustrent en outre un point capital que j’ai déjà abordé. Aucun de ces grands savants n’est issu, au départ, des universités scientifiques françaises ; elles coûtent très cher et ne servent pas à grand chose, en particulier dasn le premier cycle, puisque tous les meilleurs esprits scientifiques en sont, a priori, écartés par la structure même du système éducatif de la France. En revanche, par la force des choses, tous ont dû  s’inscrire à l’université pour soutenir leurs thèses.

Quant au CNRS, ils sont assez nombreux à y faire de brèves incursions, surtout en début de carrière car il faut bien vivre, mais bien des signes indiquent qu’ils n’y sont pas spécialement reconnus. Aucun d’entre eux ou presque n’y reste longtemps, attirés qu’ils sont par des lieux, plus exigeants mais plus stimulants, comme l’ENS (où plusieurs reviennent comme professeurs) ou le Collège de France, dans lesquels la recherche peut s’accompagner d’un enseignement de haut niveau."
R. Chaudenson, CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne, (Paris, l'Harmattan, 2003)

dimanche 11 mai 2014

Mariani, Snowden et Qosmos.

Tout le monde (et moi le premier) avait oublié que le 10 mai était la « Journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage » par la France.

J'ai fait autrefois un blog sur l’étrange choix de cette date fait par Jacques Chirac pour célébrer l'abolition de l'esclavage qui, en réalité, n’a pas de date véritablement précise ; en effet, selon les territoires, les dates réelles diffèrent en raison du temps de navigation qu'il fallait pour que la nouvelle y arrive de France et que la proclamation y ait effectivement lieu. Un jour d'étiage ou de paresse dans ce blog, je ressortirai ce billet si j'arrive à le retrouver.

L’hypothèse que j'avais formée alors était que le choix du 10 mai était, en réalité, un contre-feu à la date anniversaire de l'élection de François Mitterrand, le 10 mai 1981, ce qui était un calcul politicien, bien chiraquien et à très court terme, car on a désormais oublié l’un comme l’autre ! La preuve est que j'avais trouvé étrange, dans le « tweet » de Monsieur Mariani, cette allusion, finale et obscure, à la « célébration » et je n'ai compris qu'après coup ce qu'il voulait dire par là. Tout cela est sans grande importance, puisqu'il est évident que tous les débats, passés et présents, autour de cette célébration témoignent tous, d'une ignorance abyssale des réalités de l'histoire de l'esclavage comme on a pu le voir. Là aussi, je devrais sans doute ressortir quelques anciens billets sur le sujet à propos de la fameuse loi Taubira !

Le présent ajout de l’étrange nom  « Qosmos » au titre de mon précédent blog me conduit à en venir au sujet du jour ; je ne dirai pas grand-chose de l'affaire Qosmos parfaitement décrite par l’article de J. Hourdeaux dans Mediapart qui me l’a fait découvrir et auquel je ne puis que renvoyer.
L’affaire a été elle-même déclenchée par quelques associations qui se donnent pour tâche la défense des droits de l’homme et qui ont, depuis peu, fondé un « Observatoire des libertés et du numérique » (OLN) qui a la noble ambition « d'informer, de former, de prévenir, de proposer et de peser dans le débat public sur ce que doit être une politique du numérique respectueuse des droits ». La création de cet OLN (un observatoire de plus, comme dans la vieille chanson paillarde, « Sortons z’ob…server… ») a été annoncé à la veille de la « Journée internationale de la protection des données personnelles » ! Si je puis me permettre, sur ce point précis, une suggestion, ce serait celle de remplacer, sur nos calendriers, la désuète mention des saints dits «  du calendrier » par l’indication des buts désormais assignés à chacune de nos journées, comme on vient de constater à propos de la commémoration de l'esclavage. À l’origine  de cet OLN  se trouvent des associations comme les diverses Ligues des droits de l'homme (normal !), mais aussi le syndicat de la magistrature et le syndicat des avocats de France, ces derniers ayant été sans doute surtout émus, car on ne les entendait guère à propos du numérique, par l'affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy-Bismuth et de son avocat. Je trouve que tous ces braves gens ont été bien longs à se mettre en campagne sur ces questions, alors que nous sommes tous, depuis longtemps, victimes d’invasions, permanentes et obsédantes, de notre espace électronique personnel par toutes sortes d’importunes publicités ou de messages abusifs qui nous accablent à travers l'Internet par le commerce secret et illicite de nos adresses courriels et les insupportables et illégaux « cookies ». Tout cela aurait dû  émouvoir déjà depuis longtemps ces si vigilants défenseurs de nos droits, mais il n'en a rien été jusqu’ici.

Il a donc fallu attendre le 28 janvier 2014 et « la journée internationale de la protection des données personnelles » pour que soit constitué l’OLN ! L’affaire Qosmos avait été déclenchée, antérieurement d'ailleurs (en juillet 2012), par une constitution de plainte conjointe contre la société Qosmos par la Ligue des droits de l’homme et la Fédération internationale des droits de l'homme ; elles accusaient cette société « d'avoir fourni les moyens d'espionnage sur Internet à des entreprises ayant des contrats avec les dictatures de Syrie et de Libye ». Une plainte pour « dénonciation calomnieuse »  été  déposée, en retour, par Qosmos  le 3 septembre 2012. Festina lente ! L'affaire est devenue sérieuse en avril 2014, lorsque des juges du Pôle « crime contre l'humanité » (Diable !) ont été désignés pour traiter cette affaire.

Je n'entrerai pas dans le détail de tout cela qu’on retrouvera dans l'article exhaustif de J. Hourdeaux déjà cité, mais l'histoire est, à d’autres aspects, fort intéressante. C'est, au fond et surtout, d’abord celle de la réussite scientifique et technologique exemplaire d'une « start-up » française, aventure industrielle dont on ne cesse pas de souhaiter l'émergence et le succès. Je ne sais pas quel sera le sort de cette plainte ; de toute façon, vu la rapidité de la justice française, on peut s'attendre à ce que l'affaire soit jugée dans cinq ou six ans (compte tenu des appels qui ne manqueront pas d'être faits de part et d'autre,  quelle que soit l'issue en première instance), mais je voudrais me borner à trois remarques très générales sur le fond même du problème.

La première remarque est que la France encourage, depuis une décennie et sous tous les gouvernements, ce type de recherche où nous avons des succès que nous ne rencontrons guère ailleurs ! Des sociétés comme Qosmos ou Amesys (une société opérant dans le même domaine) sont concernées. Un mot sur l’une et l’autre : Qosmos est une « start up » française (« made in France ») de l'informatique créée en 2001, spécialisée dans la création des éléments logiciels d'analyse de données de l’internet. Elle a réalisé 13,8 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2012 avec 30% de croissance. L’entreprise compte aujourd’hui une centaine de salariés. Basée à Paris, Qosmos a des bureaux aux Etats-Unis dans la Silicon Valley, à Singapour et à Londres. La stratégie de l’entreprise est que l’économie numérique ne peut se passer d’une compréhension détaillée et en temps réel des informations qui circulent sur les réseaux.

Amesys est une société, française elle aussi, fondée en 1979 et opérant dans le même domaine  (services en ingénierie informatique). Elle s'adresse principalement aux marchés de la défense et de l'aéronautique, des télécoms, de la sécurité et de la micro-électronique. Ses 900 employés sont répartis dans toute la France (Aix-en-Provence, Paris, Toulouse, Grenoble, Sophia Antipolis) ainsi qu'à l'étranger. Amesys est intégrée au groupe Bull depuis 2010.

Ces sociétés françaises ont été logiquement encouragées par l'État avec des financements sous des formes diverses. Le Fonds Stratégique d’Investissement (FSI), créé par l’Etat français fin 2008, a permis à Amesys d'entrer dans le capital de Bull (dont elle est devenue une filiale) et le FSI a également permis d'apporter 10 millions d'euros à Qosmos, soit la moitié de la levée de fonds opérée en septembre 2011. Il est parfaitement clair et même évident qu'il peut y avoir des utilisations des productions de ces sociétés par des Etats et donc, de ce fait même, des Etats qui ne sont pas nécessairement respectueux des droits de l'homme. Mais il en est de même, par ailleurs, de toute notre industrie d'armement qui n'est pas davantage sourcilleuse dans la vente de ses produits. Or nous nous flattons de cette production et de notre place dans ce type de commerce : en 2012, la France était le troisième exportateur d’armes au monde, avec un revenu de 3,5 milliards d’euros. Depuis 2008, la France a même gagné une place et nos exportations ont progressé de 12,9%. Faudrait savoir ! Je ne me souviens pas avoir entendu parler de protestation de la Ligue des droits de l’homme sur ce point. François Hollande, si attaché à Tulle dont la production d’armes est une ressource majeure, en aurait sûrement entendu parler et aurait veillé au grain !

Il faudrait tout de même être un petit peu logique ; la solution simple serait de classer Qosmos ou Amesys comme des industries stratégiques et, de ce fait, de mettre au panier les plaintes de la Ligue des droits de l'homme (ou assimilés), sans faire perdre leur temps à des magistrats qui ont sans doute mieux à faire. Notre justice est si lente aussi du fait qu’elle est encombrée d'affaires stupides, qui ne devraient jamais aboutir à procédure et prendre directement le chemin de la poubelle. Je suis bien placé pour le savoir ayant été, dans les dernières années, concerné par des plaintes de cet acabit qui ont certes fini de cette façon, mais après avoir fait perdre trois ou quatre ans à des magistrats et plus globalement à la justice. Voilà une des réformes simples et indispensables que devrait opérer notre système judiciaire et qui nous ferait faire de sensibles économies !

Le deuxième point est l'orientation délibérée et volontariste de notre recherche vers des secteurs qui sont jugésimportants pour notre développement industriel endogène (le fameux « made in France » si cher au bel Arnaud). On essaye manifestement de faire des efforts en ce sens et la politique de la Gauche, on l’a vu, est à peu près la même que celle de la Droite pour ce qui concerne les domaines de recherche et le développement de l’innovation et de la modernité scientifique et technologique. Or, pour s’en tenir au plus récent état de la question, il suffit de consulter le document publié par le gouvernement français dans le site du ministère de Montebourg pour constater que les sociétés comme Qosmos ou Alesys sont sur des créneaux de recherche et de développement jugés ESSENTIELS et PRIORITAIRES.

Elles entrent, sans le moindre doute, sous des rubriques majeures, dont on ne regrette que les dénominations anglo-américaines, un peu étonnantes de part d’un ministre si épris du « fabriqué en France ». Je pense ici en particulier au projet 51 intitulé « Big Data », au 52 « Cloud Computing » ou au 53 « E-learning ». À lire ces titres, on se demande comment nous pourrions inventer quoi que ce soit dans ces domaines si nous ne sommes même pas capables de leur trouver des noms français, ce qui mettra assurément en fureur, une fois de plus, nos amis québécois ! Ces domaines de recherche et développement, jugés prioritaires et essentiels sont exactement ceux où opèrent ces sociétés start-ups françaises, à qui les mabouls de l’OLN s’amusent à chercher des poux dans la tête, ce qui risque d’avoir pour elles et le millier de chercheurs et de techniciens qu’elles emploient les plus  graves conséquences, comme on peut déjà le commencer à le constater !

On finit même par se demander si l’un des membres cachés de l’OLN ne serait pas la CIA, car ces projets finiront par tomber dans l’escarcelle des start ups américaines qui opèrent dans les mêmes domaines sans subir les foudres d’un OLN américain. On se souvient des rumeurs qui couraient à propos de « Reporters sans frontières » au bon temps de l’ancien trotskiste Robert Ménard dont on a vu la curieuse évolution ultérieure qui s’est achevée à la mairie de Béziers ! Sur ce point on peut juger un peu étonnant que cette plainte contre Qosmos, si insignifiante qu’elle soit, ait attiré l’attention du Wall Street Journal qui lui  a consacré un article ! Après tout Qosmos n’a qu’à gagner la Silicon Valley pour qu’on la laisse tranquille !

L'histoire précise de Qosmos est, à cet égard, une illustration parfaite. Qosmos végète jusqu’à 2004-2005, quoiqu'elle dispose des techniques les plus brillantes et les plus avancées ; elle commence même à perdre de l'argent et ne remontera la pente qu’en mettant fin à sa phase universitaire, comme le note à juste titre l'article de Mediapart. Le démarrage fulgurant de la société se fait lorsque des Etats (le plus souvent d'ailleurs à travers des sociétés intermédiaires) vont s’intéresser à ses techniques de traitement et d'extraction et de traitement d'information, comme aussi des sociétés, à l'activité plus honorable mais aux moyens infiniment moindres, du genre de Médiamétrie. À partir de 2010-2011 le démarrage de Qosmos va être foudroyant, mais il est évident que les start ups de ce genre ne vont pas s'intéresser de trop près à leurs clients et à l’usage qui est fait de leurs produits. Elles n'ont sans doute pas d’ailleurs de contacts directs, car bien entendu la Syrie ou la Libye ne sont pas assez naïves pour ne pas mettre des fusibles qu'ils soient technologiques… ou politiques (comme on a pu le voir ici même!). Ici comme ailleurs, on ne fait pas d'omelettes sans des œufs et la lutte commune contre le terrorisme est un parapluie bien commode pour tout le monde, Bachar El Assad, Khadafi, la NSA, les services français et… Qosmos !

La troisième et dernière remarque découle des précédentes et surtout de la deuxième. On a vu que la Droite comme la Gauche ont eu et ont encore, dans ce domaine et pour ces questions, les mêmes comportements, tout à fait logiques et raisonnables en soi d’ailleurs ! Elles partagent hélas aussi l’aberration voire la stupidité du comportement national global en matière scientifique, totalement contradictoire.

Je ne puis sur ce point que renvoyer à quelques chapitres que je consacre à ces questions dans mon livre récent : CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne (Paris, l’Harmattan, 2013).
Depuis des décennies, on fait des efforts constants pour renouveler, dans ses finalités comme dans ses structures et son fonctionnement, la recherche scientifique française (Quelques exemples parmi les plus récents comme sous Sarkozy l’ANR, l’AERES ou le Fonds Stratégique d'Investissement, soit, sous Hollande, par exemple, les fameux 34 projets du dernier Plan). Mais, en même temps, on maintient tels quels, sans y toucher en quoi que ce soit, les Etablissements Publics Scientifiques et Techniques (les EPST), dont le CNRS est à la fois le meilleur et le pire exemple avec sa structure et son fonctionnement staliniens.

Deux ou trois chiffres suffisent à vous éclairer :
CNRS 2012 . Ce que ça coûte
34.000 employés dont 25.505 statutaires (11.415 chercheurs et 14.090 ITA - « ingénieurs-sic », technicien et administratifs - ; le CNRS a échappé à la RGPP et on continue à y créer des postes – 940 en 2012 !) ; 75.000 fonctionnaires dans l’ensemble de nos EPST.  
Budget du CNRS : 3,3 milliards.
CNRS 2012. Ce que ça rapporte : « Licences et brevets » : 16,48 millions !
(Source : R. Chaudenson, 2013  pp. 145-157). MDR !

La seule solution logique aurait été, depuis longtemps, de supprimer le CNRS, comme l’ont fait les Russes et les Chinois auxquels nous avions emprunté ce modèle stalinien. C’était le rêve secret de Claude Allègre lorsqu'il était ministre, mais son ami de trente ans, L. Jospin, ne l’a pas permis. Et, faut-il l’ajouter, il n’y a aucun moyen de contraindre un chercheur du CNRS à s’intégrer à un programme de recherche pourtant jugé prioritaire ou essentiel, s’il veut continuer à s’occuper de ses petites affaires et fait ponctuellement sur elles, tous les deux ans, le petit rapport d’activité qui est la seule chose qu’on peut exiger de sa part. Créer et financer par l'ANR ou tel ou tel plan 34 programmes de recherches ne fait que légitimer qu'il reste chez lui à faire son jardin !

mercredi 19 février 2014

Help ! Burn out au CNRS


« Le burn-out des  labos » (Monde science et techno ; 17 février 2014) est le titre d'un article de Camille Thomine (Monde Académie) sur les suicides au CNRS. L'article est tout aussi inattendu que le titre ; pour la clarté de mes propos, j’en reproduis ci-dessous quelques éléments (en italiques) que je fais suivre de mes commentaires.

« Le Syndicat national des travailleurs de la recherche scientifique (SNTRS-CGT) s’inquiétait dans un communiqué « de la survenue, pour le seul mois de janvier, de trois suicides de personnes travaillant dans des laboratoires et l’administration du CNRS ». Et se demandait s’ils n’étaient pas un prélude à « une vague de suicides ».
Si la direction de l’organisme tient à rappeler qu’aucun de ces drames ne s’est produit sur les lieux de travail et que rien ne permet pour l’instant de les relier à leur activité professionnelle, ils surviennent dans un climat de détresse psychologique répandu dans la recherche publique ».

Cet article me fait penser à une vieille blague concernant le CNRS que je vous fais courte faute d'espace. Un lion est embauché un jour au CNRS ; quelques mois plus tard, il est traduit en commission de discipline après avoir mangé trois femmes de ménage. La commission lui en fait reproche et lui signifie clairement qu’au prochain incident de ce genre, il sera sévèrement châtié. Le lion interroge alors le président de  la commission et demande: « J'avoue que j'ai bien mangé ces trois femmes de ménage et que je mérite donc d'être puni, mais comment se fait-il que personne n'a rien dit pour les sept chercheurs que j'avais mangés auparavant ? ».

Si l'on se suicide au CNRS et dans les EPST françaises à cause du stress et de l’excès de travail, il faut s'attendre au pire dans la plupart de nos administrations. Je reconnais que l'article d'une grande prudence comme le montre la suite et le rappel de la position des instances dirigeantes :
« La direction du CNRS rappelle que le taux de suicides y est inférieur à la moyenne nationale et que le nombre des arrêts maladie reste stable depuis 2010. Elle craint que l’évocation, même avec un point d’interrogation, d’une « vague de suicides » dans le communiqué syndical soit elle-même potentiellement suicidogène pour des personnes fragiles. Elle ne nie pas que la situation actuelle de la recherche publique – tensions sur l’emploi et les budgets – crée des situations difficiles, mais estime avoir fait face à la montée des risques psychosociaux ».

Je suis rassuré par la mise au point de la direction du CNRS. Pour les sciences humaines et sociales, qui constituent le secteur qui m'est le plus familier, un certain nombre de chercheurs du CNRS n'ont pas de raison d'invoquer des arrêts-maladie pour rester chez eux, puisqu'ils sont déjà, dans nombre de cas, des travailleurs à domicile et que le contrôle de l'activité de recherche, pour le moins discret, est pour l’essentiel effectué par eux-mêmes. Toutefois cet article, quoique hautement spécialisé, témoigne d'une confusion, permanente et très fâcheuse, entre le statut du chercheur au CNRS ou à l’IRD et celui d'enseignant-chercheur des universités. On doit se garder pourtant de les confondre, même si par définition et depuis Edgar Faure, les enseignants des universités sont des enseignants et des chercheurs (à mi-temps en quelque sorte pour chacune de ces deux activités) et si un certain nombre de chercheurs du CNRS viennent faire, sur leur temps de travail de recherche, des heures complémentaires à l'université pour se faire de l'argent de poche !

Remarque plus étonnante encore ; cet article observe qu’« un chercheur passe donc beaucoup de temps à remplir des formulaires ultra précis d'organismes européens ou de l'Agence nationale de recherche. ».

Ce reproche est clairement pittoresque de la part du CNRS, puisque les documents que toute équipe, soit du CNRS soit associée au CNRS, doit régulièrement fournir à son administration centrale ont toujours été d'une précision parfois ubuesque, allant par exemple, pour une équipe associée, jusqu’à devoir évaluer le coût de financement de l'université d’accueil à l'équipe en cause pour ce qui touche le  balayage des locaux. Je crois qu’en matière de complication et de pinaillage administratif, le CNRS n'a de leçon à recevoir de personne ; tout cela n'a pas changé d'ailleurs depuis l'apparition des crédits européens et de l’ANR. Je n’ai pas le temps de m’étendre sur ces aspects  qui visent en fait à décourager les solliciteurs, les bénéfiaires étant choisis à l'avance sur la base du copinage. Tout cela n’a pas grand-chose à voir avec la recherche comme je l'ai montré, dans son détail, dans mon récent livre, CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne auquel je ne peux d'ailleurs que renvoyer pour l'ensemble de ces problèmes (Paris, l'Harmattan, 2013).  En outre, pour quiconque a l'expérience de ces domaines, il est clair que tous ces formulaires de description de recherche sont taillés sur le même modèle, qui est d'ailleurs, de toute évidence d'inspiration américaine (NSF et alii), les organismes européens ou français étant arrivés bien après les organismes des États-Unis dont les procédures d'évaluation et de contrôle, essentielles en pareils cas, sont d'ailleurs infiniment plus sérieuses.

« Chaque année, un chercheur passe donc plusieurs mois à remplir des formulaires ultraprécis beaucoup de temps d’organismes européens ou de l’Agence nationale de recherche (ANR) avec, chaque fois, neuf chances sur dix de voir son projet retoqué. « Pour chaque projet échelonné sur trois-quatre ans, il faut développer, mois par mois, le temps consacré par chaque membre à chaque activité, explique Anne Atlan, chargée de recherche CNRS en biologie évolutive à Rennes. Comme s’il était possible d’anticiper à ce degré de précision ! En recherche, par définition, on ne sait jamais ce qu’on va trouver… »
Face aux plaintes répétées, l’ANR a bien établi, en juillet 2013, un appel à projets simplifié, visant à établir un premier tri parmi les demandes. Mais à la clôture des dossiers, en octobre, elle annonçait 8 444 prépropositions éligibles. Un chiffre décourageant pour Anne Atlan, dont les onze projets déposés ces deux dernières années ont tous été refusés ».

Ce qu’on demande, dans les projets, est moins ce qu’on va trouver que ce qu’on cherche et comment on le fait ! Une fois encore, tout cela n'est pas très nouveau et je ne puis sur ce point que renvoyer à mon livre. En réalité, la situation n'a guère changé depuis 30 ans car les chercheurs n'ont que de trois solutions : 1. se tenir tranquilles dans leurs coins faire son jardin, aller au labo ou à la « cafet’ » selon ses habitudes « professionnelles », 2. se glisser dans un projet d'une équipe, largement financée sans grand examen, dans la mesure où son responsable est arrivé à se faufiler dans les instances directives directions de direction du CNRS ou y a des copains  (vous voulez des noms ?) ; 3. Cas le plus rare : aller chercher l'argent ailleurs qu’au CNRS et parfois en trouver, à condition bien sûr d’en avoir recherché. Ce fut personnellement toujours mon cas, le CNRS se refusant à prendre en compte pour les équipes, la « valeur ajoutée », c’est-à-dire les crédits trouvés ailleurs qu’au CNRS !

« Mais si prestigieuses que soient les publications, elles ne suffisent plus : le chercheur doit encore mener une activité éditoriale – par exemple en tant que relecteur desdites revues –, participer à des animations scientifiques de type congrès ou conférences, faire partie de jurys, concourir à la vulgarisation de la science par des débats citoyens, des associations, des blogs ou des wikis et bien sûr encadrer des étudiants en thèse ou en master… »

Autres sottises et ignorances ! On relève encore ici la confusion permanente entre chercheurs et professeurs d'université.
Les thèses qu'on évoque ici ne peuvent être soutenues que dans les universités et non au CNRS,  ce que ne savent généralement pas toutes celles et tous ceux ce qui nous abreuvent du poncif « Le CNRS pépinière de Nobels » ! Vaste blague dont je traite dans son détail mon livre que j'ai déjà cité et où je consacre deux textes à cette question.

Un chercheur doit avoir une activité de production scientifique (les publications) ; c’est en effet le minimum mais rien ne lui impose comme le prétend cet article d’être «  relecteur des dites revues ». Il n'y a plus d'édition scientifique en France. La plupart des revues scientifiques, imprimées de façon traditionnelle, sont à l'agonie ; pour avoir été, longtemps et à de multiples reprises, soit moi-même responsable de revue, soit membre de comité de rédaction, je puis vous dire qu'il est de plus en plus difficile, voire totalement impossible, d'obtenir des collaborations pour ce qui concerne la relecture et de l'évaluation des articles. Les facilités de la publication électronique rendent à la fois insupportables les délais des publications papier (souvent plusieurs années) et surtout extrêmement susceptibles les auteurs qui ne supportent pas, pour la plupart, de la part des relecteurs, la moindre critique ou demande de correction. Toutes celles et tous ceux qui connaissent ces problèmes me comprendront sur ce point sans que j'aie besoin d'insister.

« Une activité d’enseignement qui, dans le cas des enseignants-chercheurs, vaut à elle seule « un temps-plein bien rempli », confie Anne Atlan [chargée de recherche au CNRS et non universitaire ! ]. En plus des 192 heures de présence devant les étudiants (sans compter les trois-quatre heures de préparation et les corrections pour chaque cours), ses confrères enseignants-chercheurs doivent désormais gérer les emplois du temps… »
Concernant l’évaluation quadriennale des laboratoires par l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Aeres), certaines pratiques des labos font froid dans le dos, comme celle qui consiste à gommer des organigrammes les noms de certains collaborateurs « non publiants ». Une méthode violente pour éviter la note sanction, qui consiste tout simplement à nier l’existence de certains chercheurs, tenus un temps éloignés de la course à l’article pour des raisons aussi banales qu’un sujet d’étude moins fructueux ou un congé parental… ».

Je comprends mal les remarques de cet article concernant l'évaluation des laboratoires par l’AERES (création récente et, en principe, elle était faite auparavant par le CNRS !) et en particulier celle qui consisterait « a gommer » des organigrammes des « chercheurs non-publiants » ! Ce sont en effet les « labos » eux-mêmes qui établissent les documents départ à partir desquels le CNRS ou l’AERES réalise leurs propres évaluations bidon en général ; une fois de plus cf. mon livre !). Il est clair les auteur(e)s de ces textes ne connaissent pas grand-chose au problème dont elles parlent, ce qui est souvent malheureusement le cas dans notre presse.

 « Le CNRS est un gros paquebot, il lui faudra du temps et, surtout, une réelle volonté politique non seulement de la direction, mais au-dessus d’elle, de la haute administration. »
Aujourd’hui, les mesures de prévention, prévues par la loi, se multiplient dans les EPST : mise en place de cellules régionales et de formation des responsables d’unités, tant aux fonctions de management qu’à la détection des risques psychosociaux, à l’Institut de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (Irstea, ex-Cemagref), comme à l’Inserm ou au CNRS. Cela suffira-t-il ? Tout comme la recherche elle-même, trouver les bons remèdes demande du temps… ».

Le CNRS n’est pas un « gros paquebot » courant sur son erre, c’est le cuirassé Potemkine ! Je préfère personnellement, de beaucoup, à défaut du Potemkine,  la métaphore du « Jurassic Park de la recherche stalinienne ».

Cet article me paraît d'ailleurs oublier l’aspect essentiel, volontairement ou non. Depuis la loi LRU qui est au centre de mon autre livre récent (Universités : l’impossible réforme , Edgar, Valérie, Geneviève et les autres, Paris, l’Harmattan, 2013), toutes les mesures qui touchent à l'enseignement supérieur comme à la recherche visent en fait à en réduire les coûts sous le fallacieux prétexte d'une autonomie et de réformes qui sont les masques dérisoires de la privatisation et/ou de l'étranglement. Ces manœuvres sont encore plus claires, j'en conviens, pour le CNRS dont on se demande à quoi peut bien servir les milliards qu’il nous coûte et quel rôle ont les dizaines de milliers de personnes qu'il emploie, surtout quand on rapporte l'énormité de ces coûts à la faiblesse, pour ne pas dire au caractère dérisoire de ses résultats, quand on prend en compte pour les évaluer les ressources spécifiques que procurent à la France les brevets et les contrats autres que ceux qui ne sont pas en fait des subventions supplémentaires cachées.

lundi 24 juin 2013

Information : BMC ou chiens écrasés?


D'aucuns s'inquiètent, ici même, sur le sort des sciences humaines et sociales (dans le jargon universitaire SHS) au sein de la recherche française ; aucune raison  à cela puisqu'une chercheuse (ou "chercheure" à la mode québécoise) au Laboratoire Communication et Politique du CNRS (LP 3255-20), auteur d'une thèse intitulée "Le fait divers à la télévision française (1950-2006)", Claire Sécail vient de publier un ouvrage, apparemment tiré de cette thèse, même s'il s'intitule Le crime à l'écran, avec un titre quelque peu racoleur ; après tout il faut bien vivre, vu la modeste rémunération que perçoit une chargée de recherche au CNRS.

Je n'ai évidemment lu ni la thèse ni le livre et je n'ai pas la moindre intention de le faire, car je me suis déjà forgé mon opinion à ce propos, et cela depuis bien longtemps.

Si j'ai bien compris ses interviews de promo, cette chercheu(s/r)e ne partage pas le point de vue de P. Bourdieu qui considérait, non sans bon sens, que, surtout dans l'information, « les faits divers sont une diversion » ; j'ai personnellement une interprétation, un peu complémentaire à celle de Bourdieu, qui est que la plupart des journalistes, surtout dans nos médias audiovisuels, sont enclins à parler d'à peu près n'importe quoi... sauf de ce que l'on attend d'eux mais qui supposerait, de leur part, un minimum de travail d'information et même parfois de connaissances, voire de culture.

Si j'ai bien lu les propos qu'on prête à C. Sécail, les années 70 marqueraient l'apparition du fait divers à la télé (encore toute récente) et traduiraient une libération de la parole dans la société ; évolution post soixante-huitarde en somme, comme le porno au cinéma ! Toujours selon les propos qu'on lui prête, c'est à partir des années 80 qu'on assiste à un nouveau basculement, le fait divers prenant la première place dans les journaux télévisés. Ce succès s'expliquerait, à l'en croire, dans la mesure où le téléspectateur se sent proche affectivement de l'événement. (Ben voyons ! Qui n'a pas quelques débris humains ou un ou deux bébés dans son congélateur ?). Une telle rubrique serait donc « très démocratique » ; selon C. Sécail, c'est au début des années 2000 que le genre conquiert ses lettres de noblesse avec l'émission de France2 "Faites entrer l'accusé" de Christophe Hondelatte.

On a compris que je suis en assez large désaccord avec ces points de vue, mais l'évocation de cette dernière émission me rappelle que j'ai écrit à son propos un blog en mai 2008 publié dans le Nouvel Obs.com sous le titre « D'Albert Londres à Jacques Pradel : Nelson Montfort et Christophe Hondelatte". J'ai pris la peine de le rechercher et je vous en livre donc ici la seconde partie qui résume assez brièvement et opportunément mon point de vue sur cette question et sur cette émission.

"C’est ainsi qu’il [Hondelatte] nous a proposé (j’allais dire « infligé ») dans "Faites entrer l’accusé" "Nathalie Le Sckrill l’étrangleuse". Le problème, avec ce genre d’émission et les moyens dont elle dispose, est qu’on n’a rigoureusement rien à y montrer, pas même « l’étrangleuse » en question, qui, ayant, comme on dit, « refait sa vie », n’aucune envie de se faire voir à la télé. Que reste-t-il à Hondelatte ? Force lui est de se contenter d’une pauvre rouquine de juge d’instruction qui, quoique ayant investi chez le coiffeur et l’esthéticienne, n’a pas grand chose à montrer non plus et moins encore à dire.

Il est, en effet, clair aux yeux de tous, sauf de la police, que Nathalie, en instance de divorce, a trucidé son mari, qui a soudain disparu après une dispute avec elle. Le seul problème est qu’on ne trouve pas le corps, qu’on ne cherche d’ailleurs pas. Il sera découvert, dans un bois proche où il avait été simplement jeté, sans autre forme de dissimulation. Les faits se passent en hiver, sans quoi promeneurs, chasseurs ou ramasseurs de champignons l’auraient tout de suite trouvé.

Il n’y a donc rien à dire sur cette affaire et pour meubler l’heure que dure hélas l’émission, il faut interminablement faire causer, sur rien du tout, l’insipide juge d’instruction rouquine (qui nous sort, tout de même, quelques plaisantes bourdes du style « des questions acérées » qu’elle entend poser et même, mais peut-être ai-je mal entendu, les airs de « matra [sic] dolorosa » que prenait parfois Nathalie). Les deux gendarmes, dont c’est assurément l’heure de gloire, rasés de près et sortant, eux aussi, de chez le coiffeur, ont beau arborer leurs plus beaux atours militaires, avec des chemises pourvues de tous les plis réglementaires, on s’ennuie ferme.

Toutefois, les deux vraies vedettes de l’émission sont une chaise d’écolier qui, dans la sémiotique hondelattienne, symbolise, dans des plans successifs, les interrogatoires et une antique machine à écrire verte (les faits se passent en 1994), modèle Olivetti 1965, qui figure, elle, à peu de frais, les déclarations contradictoires, puis les aveux de l’accusée. Quand Nathalie se dérobe, on a de longs plans fixes de la machine posée sur le bureau ; en revanche, quand elle parle ou avoue, une main invisible tape et nous avons droit à des plans rapprochés, encore plus long, de cette même machine mais « en action ». On est clairement ici à mi-chemin entre l’expressionnisme post-pictural chromatique et le pop-art. Un grand moment de cinéma en somme, mais un peu trop décalé !

Pour pareil sujet, France 2 n’a toutefois pas donné à Hondelatte les moyens de ses ambitions et l'opportunité de nous faire du Maupassant ou du Zola, avec des comédiens et une vraie reconstitution des faits. Dommage, car le mari étranglé étant un jockey et Nathalie l'étrangleuse étant, comme lui, « de petite taille », on aurait pu faire un intéressant « Nathalie, ange et démon » avec Passepartout comme mari et Mimi Mathy dans le rôle titre (quoiqu'elle soit sans doute bien trop chère !). Il n’en est rien hélas et, d’après les informations que j’ai pu avoir, seuls 487 téléspectateurs ont suivi l’émission jusqu’au bout, avec en outre cette restriction que les trois-quarts d’entre eux dormaient sans doute déjà depuis longtemps pour le générique de fin.

Le seul vrai mystère de l’affaire réside dans le fait que « Nathalie l’étrangleuse », condamnée à vingt ans dont treize incompressibles, a été libérée au bout de sept ans!"


En réalité, l'évolution est un peu plus compliquée que ne le dit cette chercheu(r/s)e puisque si la réflexion politique ou géopolitique a, à peu près complètement disparu des JT des principales chaînes, elle y a été remplacée en trente ans par trois sujets, successifs et/ou simultanés : la Bourse, la Météo, et le Crime. Curieusement ou miraculeusement, le sigle qu'on peut tirer des initiales de ces trois noms, BMC, est celui qui désignait autrefois dans l'armée les « bordels militaires de campagne »! Le hasard fait décidément bien les choses!

Sauf sur BFN-TV, la Bourse n'a guère résisté à la crise financière ; la Météo, elle, continue à triompher sur les deux principales chaînes (où les grenouilles d'antan sont remplacées par deux sauterelles sexagénaires qui ne voient pas le (mauvais) temps passer). Quant au Crime, il demeure l'élément majeur de notre paysage audiovisuel, tant par les feuilletons américains qu'on ne cesse d'y programmer au mépris des quotas que par les informations elles-mêmes. S'y ajoutent désormais les multiples documentaires de la TNT ou de la Huit qui rivalisent avec la fiction, mais en se bornant à filmer, des heures durant, des "flics au boulot" qui, ravis de passer à la télé, y miment à plaisir la police scientifique ou les Rambos des séries américaines. Bref, à la télé française, BMC à tous les étages !

Dire que l'envahissement de nos écrans par le fait divers, criminel de préférence, correspond à une évolution "sociale" est sans doute une ânerie. Le nombre des faits divers traités dans les journaux télévisés a augmenté, en dix ans, de près de 73 % alors que la criminalité n'a fort heureusement pas marqué la même augmentation de volume en dépit du match permanent entre la Corse et Marseille (2-1 pour la Corse lors du dernier week-end). Les journaux télévisés du soir en 2012 ont consacré 2062 "sujets" aux faits divers, alors qu'il n'y en avait encore qu'un peu plus de 1000 en 2003 (source INA). C. Sécail, sociologue, ethnologue ou anthropologue (je ne sais pas trop et la dispute sur ces termes reprend !) devrait donc examiner d'un peu plus près les chiffres qui fondent de son raisonnement. Une autre indication intéressante est la comparaison de la part consacrée aux faits divers par les différentes chaînes. Selon les mêmes sources de l'Institut National de l'Audiovisuel, le pourcentage, qui n'est que de 1,1 % pour Arte, monte à 9,4 % pour M6.

Somme toute et après tout, ici comme partout, on a l'information qu'on mérite !

jeudi 6 juin 2013

Enseignement supérieur et recherche : Lois LRU et ESR ?

 
Ce titre paraît sans doute un peu sibyllin à celles et ceux qui ne sont pas familiers avec les problèmes de l'université et de la recherche et plus précisément avec les nouvelles dispositions en cours d'adoption. La loi sur l'autonomie des universités dite; d'ailleurs à tort, loi LRU, de Valérie Pécresse est en passe d'être remplacée par la loi dite ESR (Enseignement Supérieur et Recherche) de Madame Geneviève Fioraso, qui a été approuvée, en première lecture, par l'Assemblée nationale et sera prochainement examinée par le Sénat.

Après deux articles assez critiques de Lucie Delaporte dans Mediapart, Monsieur William Rostene, directeur de recherche de classe exceptionnelle à l'INSERM et conseiller auprès du président de l'université Pierre et Marie Curie (Paris VI), s'y est exprimé à son tour. A lire ce texte, qui émane pourtant d'un auteur particulièrement qualifié (il appartient à la fois à l'un des huit EPST français - établissements publics scientifiques et techniques - et très proche d'une des principales universités scientifiques de France, Paris VI, on s'étonne de voir que ne sont abordés, dans son article, que des aspects relativement subalternes de ce grave problème.

Je dirai, si j'avais à faire un choix simple et clair, que le principal problème de l'enseignement supérieur et de la recherche en France n'est pas celui des emplois et des moyens, mais tient précisément à l'existence de certaines structures et en particulier du CNRS qui est une structure totalement archaïque et inadaptée ; j'avais autrefois suggéré à Monsieur Kourilsky, alors directeur du CNRS et qui interrogeait les directeurs d'équipe, sur l'avenir du CNRS, d'en faire le "Jurassic Park de la science soviétique " puisque à peu près tous les pays du monde qui ont connu cette structure, l'ont désormais supprimée, y compris la Russie et la Chine et que, dans le monde, on ne trouve plus qu'en France cette fantomatique survivance.

La France est en effet le seul pays où l'on recrute, entre 25 et 30 ans (avant 35 ans en tout cas), des chercheurs, déjà spécialisés qui, durant une bonne trentaine d'années, en tant que fonctionnaires de la recherche, seront censés avoir des activités scientifiques dans ce domaine précis (refusant, en général, tout changement dans les orientations de leurs travaux) et à peu près sans aucun contrôle, sauf par eux-mêmes sur la base des rapports qu'ils sont, en principe, chargés de remettre tous les deux ans. Or, la recherche est une activité dont les finalités et les méthodes sont soumises à trop d'évolutions (y compris techniques, économiques et même politiques) pour s'accommoder de structures si sclérosées. Tous les grands pays l'ont compris (je pense en particulier ici aux États-Unis. à l'Allemagne et au Japon) et ils ont créé des institutions dans la fonction majeure est de définir et de financer des champs de recherche, éventuellement nouveaux, dans lesquels viennent s'inscrire, pour des durées limitées et dans des perspectives et des programmes clairement définis, des chercheurs qui ne sont, en rien, des fonctionnaires définitivement installés voire ancrés dans leurs domaines initiaux.

Cette tare congénitale du système français est si évidente que même le précédent gouvernement de droite (s'inspirant des propositions faites autrefois par Claude Allègre, alors ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche dans un gouvernement de gauche dont le rêve secret était de supprimer le CNRS qu'il connaissait mieux que quiconque) a tenté de modifier subrepticement ce système. Faute d'avoir le courage politique de supprimer le CNRS, en versant tout son personnel (30 000 agents) dans l'université, on a alors choisi de l'étouffer en créant des structures destinées à le vider de son contenu, en créant en particulier l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AERES ) chargée de l'évaluation des chercheurs des universités comme des EPST et surtout l'Agence nationale de la recherche (ANR) qui disposerait de l'essentiel des crédits scientifiques et les répartirait par des appels d'offres.

Comme j'ai eu l'occasion de l'écrire ailleurs, on retrouve ici la fameuse formule de Britannicus : « J'embrasse mon rival mais c'est pour l'étouffer ». On a en effet tendu à essayer, à travers l'AERES et l'ANR, d'étrangler le CNRS, sans le dire et sans y toucher (on a même continué à y créer des postes !) mais en vidant cette organisation de sa substance et de ses moyens. A la limite, en effet, des chercheurs du CNRS peuvent fort bien choisir de ne pas s'inscrire dans les appels d'offres de l'ANR et rester chez eux à regarder la télévision ou à faire leur jardin. Ajoutons à cela la place qu'ont continué à tenir, dans ces nouveaux organismes, les gros bonnets, professionnels ou syndicaux, des EPST!

En fait; la loi Fioraso ne change pas grand-chose ; elle se borne à tordre un peu le bras des présidents d'université sur lesquels s'était appuyé Valérie Pécresse en répondant d'avance à tous leurs voeux. La principale modification ("Dire c'est faire" !) a consisté à remplacer l'AERES par un Haut conseil de l'évaluation et de la recherche (HCERES) dont les attributions sont vagues et les pouvoirs mal définis.

On ne peut donc que s'étonner que si "le changement, c'est maintenant !", selon la formule désormais bien connue, on n'ait pas mis à profit, aussi bien les assises qui ont précédé cette loi que le rapport qui a été fait par Monsieur Le Déaut (bien timide) pour proposer une formule réellement novatrice qui, en supprimant la principale institution de recherche, le CNRS (dont le personnel pourrait être, sans problème, versé à l'université car l'échelonnement des carrières est exactement identique dans les deux cas) pour mettre en place une véritable agence de la recherche (comme, aux États-Unis ou en Allemagne, dont on a copié fort maladroitement les modèles), dont les moyens auraient été réellement efficacement répartis entre les équipes de recherches universitaires. En effet, faut-il le rappeler, depuis près d'un demi-siècle, tous les enseignants de l'université française sont des enseignants chercheurs, même si on ne leur donne pas toujours les moyens d'accomplir les recherches qu'on attend d'eux?