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mardi 27 mai 2014

Sur l'avenir de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) (N° 3)


Je poursuis ici la lecture commentée du texte de Matematika publié dans Mediapart du 20 mai 2014 « Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ».

Rappel de la partie de ce texte en cause dans la suite :
« En 2007, fut adoptée la loi LRU, loi relative aux "libertés et responsabilités des universités". Nous savons aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leurs personnels. Bien gérées ou non, elles sont contraintes de vendre leurs biens immobiliers, ceux de l'état, sous prétexte de manque de ressources. Ainsi, l'Université Paris 6 a vendu son dernier bien en 2013, son château d'Annecy. Ayant probablement mal interprété le mot "liberté" (ou trop bien ?), certaines dérivèrent dans l'affairisme avec notamment des partenariats public-privé (PPP) comme à l'USVQ.".

Nous en revenons à la loi LRU et, comme je l'ai déjà dit, je suis très étonné de lire : « Nous savons aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leur personnel ».
Tout observateur, informé, attentif et de bon sens, savait, dès le départ, combien cette loi était néfaste pour les universités et leur personnel. Il a fallu toute l'astuce de Valérie Pécresse pour la faire passer sans trop de mal, dans la mesure où elle s'était gagnée, en satisfaisant toutes leurs demandes, les faveurs, essentielles en l’occurrence, des présidents d'université, même réputés de gauche ! En effet, eux seuls ont le pouvoir d’ouvrir aux forces de l’ordre les portes d’une université bloquée par des grévistes (étudiants ou non). Ce fut le cas à Aix-Marseille 1, traditionnel bastion de la Gauche universitaire.

Par ailleurs, confier aux universités la gestion de leur patrimoine était un piège évident , puisqu'elles n'avaient pas, en général, les moyens d'en assumer la charge, même quand il s'agissait de locaux proprement pédagogiques. Je suis désolé d’apprendre qu'en 2013 l'université Paris VI a dû « vendre son château d'Annecy », dont j’ignorais qu’elle le possédât et dont si je ne vois pas très bien ce que pouvait en faire cette grande université Paris parisienne ! Je laisse de côté l'affaire de l'université de Versailles, car ce type de dérive « affairiste » est demeuré, par la force des choses, relativement rare car les affairistes s'intéressent généralement peu aux universités.

Poursuivons la lecture du texte en cause :
"Les enseignants-chercheurs et chercheurs furent alors placés sous différentes doubles contraintes contradictoires :

[ …  ]
Exemple 1. Trouver des ressources financières pour leur recherche, ce qui prend nécessairement du temps sur la recherche elle-même, même en cas de succès, tout en étant menacé d'être écarté des laboratoires sous couvert de production insuffisante."

J'ai déjà évoqué ce que j'avais nommé alors « la valeur ajoutée » (aux crédits alloués par le CNRS) en précisant que certains directeurs de laboratoires, dont j'étais, se consacraient à cette recherche. Il est évident qu'en pareil cas, c'est surtout au directeur de laboratoire qu'il incombe de rechercher des financements complémentaires à ceux du CNRS ou de l’université. Je ne m'y attarde pas ici car il est évident que, suivant la nature des recherches, les sources de financement qu'on peut solliciter sont extrêmement différentes et que la première nécessité est de les identifier puis de les sensibiliser par des argumentaires spécifiques ce qui suppose une parfaite connaissance des domaines en cause.
L’évaluation des chercheurs est un problème difficile mais essentiel et fort mal posé et traité en France, ce qui rendait indispensable une réforme.

« De façon concomitante, afin probablement d'augmenter la pression, des règles homogènes (toutes disciplines confondues) de nombre de publications apparurent avec les nouvelles évaluations. On fit donc accepter cette nouvelle règle. Ensuite, il suffira d'en changer le curseur pour créer la pression voulue ou exclure des laboratoires. Cette menace d'exclusion des laboratoires s'accompagna d'un décret qui prévoyait que ceux n'exerçant plus d'activité de recherche (au sens ne respectant pas les règles de publication en vigueur) devait voir augmenter leur charge d'enseignement. Ce nombre pouvant évidemment être régulé via le nombre de projets octroyés. ».

Qu’on me permette de citer ici le début du sixième chapitre de mon libre de 2013 sur le CNRS intitulé « Le problème de l’évaluation de la recherche : l’exception française. » : « De nombreuses critiques ont été émises, en particulier, par la Cour des comptes et l'Inspection générale des finances sur le fait que les laboratoires du CNRS seraient rarement, voire jamais, évalués de manière « indépendante » c'est-à-dire, en fait, extérieure. Ces institutions notent aussi que la plupart de ces laboratoires et les syndicats-maison de chercheurs récusent, comme outil d'évaluation, la bibliométrie, à la différence de la plupart des organismes anglo-saxons et même du monde qui l'ont, pour la plupart, adoptée.
Le syndicat SNCS-FSU s'oppose à la généralisation de la bibliométrie et refuse
d'ailleurs, dans le même mouvement, la généralisation de l'évaluation individuelle, à laquelle il préfère l'évaluation des recherches, mais sans recours à la bibliométrie. Il souligne le caractère collectif de toute recherche et déclare impossible les tentatives « scientifiques » de donner une note aux chercheurs afin d'évaluer leurs compétences sur une échelle numérique, en fonction, par exemple, du "facteur-h" (qui corrèle le nombre de publications dans certaines revues scientifiques et le nombre de mentions d'un auteur), démarche considérée à peu près partout comme mesure légitime de la productivité et du rayonnement d'un chercheur. » (2013 : 69).

Ces considérations générales faites, revenons au texte de Matematika. Les choses ne sont pas très claires en effet  ici, car s'il s'agit de laboratoires propres du CNRS, il n'y a pas lieu d'évoquer l'augmentation des charges d’enseignement puisque le personnel CNRS n’en pas, dans son service du moins.

De toute façon, la modulation des charges d'enseignement au sein même de l'université n'a jamais réellement fonctionné ; des « enseignants-chercheurs » (tous le sont en principe) qui ne font aucune recherche, ne sont pas sanctionnés ; ils peuvent, au pire, ne pas bénéficier de promotions de grade, mais sans jamais voir leur charge d'enseignement augmenter. Le seul cas que je connaisse (je vais encore faire de l'histoire sur ce point, au grand désespoir de mon commentateur) est celui des maîtres assistants agrégés d’autrefois qui devaient, en principe, huit heures par semaine (au lieu de six) s’ils ne faisaient pas de recherche ; je dois ajouter que je n'ai jamais vu observer cette règle pourtant bien établie.

Les tentatives, imprudentes et irréfléchies, faites par Valérie Pécresse et qui concernaient les enseignants de droit, ont mis ces derniers dans la rue, ce qui ne s'était jamais vu. Il est vrai que, si la plupart d'entre eux ne font pas effectivement de recherche ; ils exercent souvent un second métier (avocats ou consultants en général). On se demande d'ailleurs encore comment la ministre a pu envisager de prendre pareille mesure sur laquelle elle est immédiatement revenue, comme je l’avais annoncé d’emblée ! Pour les universités, il  clair que l'on aurait dû offrir aux enseignants, dès le départ, le choix entre un statut d' « enseignant-chercheur » (à mi-temps pour chaque activité) et un statut d'enseignant avec une charge d'enseignement supérieure voire double (comme pour les PRAG). Selon les types d'enseignements et les niveaux auxquels ils sont prodigués (IUT par exemple), il est bien évident qu'il n'est pas nécessaire de faire la recherche pour enseigner à l'université.

Le problème de l'évaluation est évidemment délicat, mais il n'y a guère d'autre moyen des procéder que par le biais des publications de l'intéressé, quelle que soit la méthode retenue. Le nombre, le volume et le rythme des publications est  évidemment un élément important ; la qualité et la réputation des lieux de publications entrent aussi en jeu ; on peut également, à l’américaine et par la bibliométrie , se référer aux index de citations ; on risque fort alors de tomber dans le piège des échanges de séné et de rhubarbe entre chercheurs complices, ce qui est une pratique américaine des plus courantes !

« Exemple 2. Encadrer des étudiants en thèse, pour être bien évalué, obtenir des promotions, des primes, faire vivre son équipe, son activité (car passant du temps à aller chercher les contrats, le chercheur a moins de disponibilité pour sa recherche) tout en subissant la diminution du nombre des bourses de thèses ; de surcroît certaines universités interdisent d'encadrer des thèses sans financement de l'étudiant. Ceci sous prétexte de ne pas précariser les étudiants qui bientôt verront leurs droits d'inscription augmenter par la volonté des mêmes qui disent vouloir les protéger. »

C'est sur ce dernier point que la notion de « valeur ajoutée » peut intervenir aussi car il est évident que le temps que directeur de recherche passe à rechercher des crédits pour le fonctionnement de son équipe est inévitablement déduit du temps qu'il peut lui-même consacrer à sa recherche personnelle.

Là aussi c'est une situation que j'ai bien et longtemps connue, mais il est évident que pour trouver des financements auprès d'interlocuteurs, éventuels financeurs qu'on aura identifiés, il faut soi-même être en mesure de « vendre » le projet de recherche pour lequel on est en quête de financement. Il faut donc nécessairement le connaître à fond, dans son contenu comme dans ses applications, et surtout avoir des arguments pour y intéresser des bailleurs de fonds éventuels. C'est, en Amérique du Nord, l'activité bien connue de « funding » qui est parfaitement admise, reconnue et estimée et qui intervient  dans l'évaluation des chercheurs. Par ailleurs nous retrouvons ici le problème du nombre de thèses dirigées qui devrait nécessairement être très réduit, la dizaine étant vraiment en la matière le maximum !

À suivre.

lundi 26 mai 2014

Sur l'avenir de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) (N° 2)

Je poursuis ici la lecture commentée du texte de Matematika publié dans Mediapart du 20 mai 2014 « Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ».
Rappel de la partie de ce texte en cause dans la suite : « Les chercheurs du secteur public devaient abandonner une grande partie de leur recherche académique pour s'intéresser à des enjeux sociétaux ou industriels »
Il est clair qu'il n'y a pas de contradiction fondamentale entre la recherche académique et les applications qui peuvent en résulter et donc des « enjeux industriels » ; la liste des exemples d'application industrielle de découvertes académiques serait trop longue pour que je tente ici d'en établir le simple début ; l'auteur poursuit : « À terme les universités devaient devenir des centres de coûts et de profits et augmenter les droits d'inscription au risque de pénaliser une population étudiante déjà massivement atteinte par la précarité ».
On mélange ici des questions très différentes : on ne voit pas pourquoi un Etat qui consacre des milliards à faire fonctionner un système de recherche étatique (le CNRS qui est, en fait, sans grand rapport avec l’université) devrait s'interdire d’en tirer profit pour y faire conduire des recherches qu’il juge urgentes et prioritaires ? Aux Etats Unis, des profits importants peuvent résulter, pour les universités, (les Américains ont la chance de ne pas avoir  de CNRS !) de découvertes, de contrats et de brevets déposés par les universités elles-mêmes, qu’elles soient d’Etat ou privées. D'autre part, l'augmentation des droits d'inscription n'est en rien liée à une modification de l'orientation des recherches universitaires bien au contraire puisque, en tout état de cause, l'État français prend en charge de façon quasi totale le fonctionnement des universités et que les droits d'inscription sont des plus symboliques, ce qui est à peu près l’exception française, sur laquelle je reviendrai.
Il y a d'ailleurs là une contradiction voire une aberration fondamentale qui résulte de la copie servile du modèle soviétique, archaïque et inadapté, qui demeure celui de nos établissements publics scientifiques et techniques (EPST). Dans le système soviétique de l'URSS, sans entrer dans le détail, il était bien évident que les chercheurs s'inscrivaient, tous et inévitablement, dans les programmes de recherche définis par l'État et qu'il aurait été fort risqué pour eux de prétendre se comporter autrement. C’était le passage assuré et direct de l’Académie au goulag ! C'est donc en fait l'État qui définissait, de façon exclusive, totale et absolue, les programmes  de recherche des chercheurs, même s’ils étaient absurdes (ce n’est pas par hasard que j’ai mis Lyssenko et Staline  sur la couverture de mon livre) !
Il n'en est rien évidemment dans le CNRS français ou dans l'ex-ORSTOM (devenu IRD) qui sont les deux EPST que je connais le mieux et où je prends, de ce fait, la plupart de mes exemples. En effet, il est rigoureusement et totalement impossible d'obliger un spécialiste des papillons de la Nouvelle-Calédonie  à travailler sur ceux de la Guyane puisqu'il a été recruté sur la base d’une thèse sur les lépidoptères calédoniens,  s’il ne souhaite pas changer de terrain. Je connais de nombreux cas de chercheurs qui sont restés dans une quasi-inactivité, durant des périodes plus ou moins longues, parce qu'ils n’entendaient, en aucune façon, changer de domaine de recherche.
J’ai souvent discuté de ces questions avec un chercheur de l’INSERM (autre EPST), au moment où commençaient les travaux sur le sida dans le milieu des  années 80 ; je lui demandais comment il se faisait qu'aucune équipe de l’INSERM ne se consacrait aux recherches sur les traitements ou les vaccins de cette nouvelle maladie. Il me répondait bien entendu, comme on peut le deviner, qu'il était impossible à l’INSERM d'obliger qui que ce soit en quoi que ce soit à travailler sur ce domaine s'il ne souhaitait pas !
On peut donc se demander quelle est la logique d'une réforme de mise en place d'un organisme comme l'« Agence Nationale de la Recherche » (ANR) qui fait, par appel d’offres, des propositions de sujets ou de programmes de recherches, sans avoir le moindre moyen d'imposer aux chercheurs payés par l'État, qui pourraient s’engager dans de tels programmes, de le faire. Certes ils pourraient le  faire, mais rien ne les y oblige et pourquoi le feraient-ils ? Rien n'oblige un chercheur à faire autre chose que ce qu'il fait dans le domaine qui lui convient et sous  la forme et au rythme qui lui conviennent. Il lui suffit d’avoir une modeste activité scientifique qui lui permette d'élaborer son rapport de recherche personnelle pour qu'il puisse couler des jours paisibles, sans la moindre observation et sans la moindre obligation d'une autre nature jusqu'à sa retraite.
On touche là à ce qu'on pourrait appeler la « lâcheté » de l'administration française dont on voit de multiples exemples tous les jours et dans tous les domaines. C’est surtout là ce qui rend toute réforme un peu forte impossible ! Faute de pouvoir réformer réellement le CNRS ou mieux encore de le supprimer, puisque sa structure est devenue totalement inadéquate. On essaye, lâchement, de l'étrangler sournoisement, d’abord en réduisant de façon forte les promotions de DR, en donnant des primes pour le passage à l’université, en créant ensuite un organisme comme l’ANR (qui propose sous forme d'appel d'offres des projets de recherche qu’on est incapable d’imposer !) ou encore comme l’AERES chargée de l’évaluation,  qu’on feint de substituer à l’auto-évaluation traditionnelle de règle au CNRS comme à l’université. Il suffit de voir, pour s’en convaincre, le fonctionnement de l’AERES et la composition de ses instances comme de ses jurys.
Les quelques rapports que j'ai eu l'occasion de lire sur des universités que je connaissais m’ont paru profondément comiques,  témoignant à l'évidence d'une totale ignorance des réalités de ces établissements. La chose n'est pas pour surprendre d'ailleurs, puisque on ne peut guère demander à des instances composées elles-mêmes d'enseignants-chercheurs d'autres universités de se montrer sévère ou même simplement sérieux dans le jugement (« signé » car les évaluations ne sont même pas anonymées comme dans le moindre comité de lecture) des activités de leurs collègues, qui ne manqueraient pas de procéder de la même façon le jour où inévitablement cette situation serait inversée. Ce n'est évidemment pas, en passant un jour ou deux au mieux, dans un autre établissement, qu'on est en mesure de porter un jugement autorisé sur son activité.
Poursuivons la lecture du texte en cause :
« Pour faire accepter le changement, il faut en faire accepter les outils. Ainsi apparurent de nouveaux outils de transformation de l'organisation de l’ESR français. Citons les plus marquants que sont :
  1. Les primes des enseignants-chercheurs [… ] Ces primes étaient de trois ordres : administration, enseignement et recherche
  2. La recherche par projets avec un budget contingenté. »
3. Je n'ai pas trouvé de trois dans le texte mais peu importe.
Pour ce qui concerne les primes, les primes d'administration ont existé bien plus tôt encore (en particulier pour les présidents d'université mais elles étaient au tout début totalement dérisoires et ont très sensiblement augmenté dans la suite).
La principale réforme pour la recherche fut effectivement celle des primes dites « d’encadrement doctoral et de recherche » qui ne concernaient que les professeurs et étaient en nombre limité, sur décision d’une commission ad hoc. En fait, dès le départ, une réforme indispensable aurait été de limiter de façon drastique le nombre de thèses que pouvait diriger un professeur, alors que des professeurs parisiens « dirigeaient » parfois une centaine de thèses (j’ai connu un record à 142 !). La limitation du nombre de thèses dirigées est un élément qui n'est survenu que beaucoup plus tard, alors qu'il était pourtant sans doute la réforme la plus facile à mettre en œuvre et la plus raisonnable. De toute façon, même à son taux maximum (variable selon le grade), ces primes demeuraient modestes, et, dans bien des cas, on a pu se demander de quelle façon fonctionnait la commission chargée leur attribution. Par prudence et pour prévenir les commentaires injurieux prévisibles, je signale que, pour ce qui me concerne, j'ai toujours bénéficié de cette prime d'encadrement doctoral et de recherche ; il y a donc nulle acrimonie dans mon propos.
Pour le point de la recherche par appel d’offres sur projets, le système abracadabrant de l’ANR ne tient qu’à ce qu’il est impossible, on m'a vu, de contraindre quelque chercheur ou enseignant-chercheur que ce soit à s'engager dans quelque projet que ce soit. Si ce système fonctionne à peu près partout dans le monde, c’est que nulle part les chercheurs sont des fonctionnaires innamovibles et qu’ils ont à peu près partout des statuts contractuels.
Ces appels d’offres de recherche par projets ont existé bien avant l’ANR d'ailleurs, le cadre même du CNRS, mais il est évident que les procédures étaient très souvent biaisées. En général, lorsqu'un projet faisait l'objet d'un appel d'offres, l'équipe retenue à son terme avait été constituée et choisie bien avant la publication de l'appel d'offres ! Les jeux étaient le plus souvent faits à l'avance !
Sur ce point également, je pourrais donner des exemples très précis qui montreraient le fonctionnement de cette procédure. Je n’ai pas à insister sur ce point puisque le texte de Matematika que je commente le dit d'une façon tout à fait claire :
« Ceux qui participaient aux jurys étaient bien placés pour faire accepter les leurs ou ceux de leurs « amis » »
Le texte poursuit non sans cruauté :
« Sans oublier que, dans le domaine de la recherche publique, les évaluateurs sont aussi les employés du même employeur ».
Voilà qui est dit avec plus d'élégance et de force que je ne saurais le faire !
 À suivre.

vendredi 23 mai 2014

« Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ». Réponses et commentaires à propos de l'article de Matematika dans Mediapart du 20 mai 2014. (N° 1)

« Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ». Réponses et commentaires à propos de l'article de Matematika dans Mediapart du 20 mai 2014. (N° 1)

Votre article, cité ici en référence, mérite de ma part une réponse d'autant plus étendue et précise que, contrairement à ce qu'on pourrait penser au premier abord, nos points de vue ne sont pas si éloignés l'un de l'autre, car mon livre sur le CNRS s’éclaire dans un autre, exactement contemporain que j’ai publié chez le même éditeur en 2013 et qui s’intitule « Université : l'impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres » (Paris, l'Harmattan). Nous n'avons donc pas eu à échanger des injures, comme le font certains commentateurs dont un certain Monsieur Spin, qui est probablement du CNRS, ce dont on pourrait douter à voir sa pratique de l'orthographe et de la syntaxe du français ; fort heureusement, son blog est totalement vide !

Le titre de mon livre, CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne, tout en étant évidemment quelque peu provocateur, correspond à une réalité historique et structurelle que l'histoire officielle du CNRS (car il y en a une, ce qui confirme la pertinence de ma formule, s’il en est besoin) tente de gazer ou même de dissimuler. Les « pères fondateurs » du CNRS, grands et légitimes admirateurs de l’URSS, ont en effet emprunté le modèle soviétique qui avec le temps s’est sclérosé encore davantage dans une syndicalocratie que nul ne peut contester. Il suffit pour s'en convaincre d'examiner à la fois le mode d'élection des Commissions de sections (en dépit des prétendus changements qu'on y a apportés) comme leur composition, où l’on s'étonne toujours de ne pas trouver les principaux noms de la discipline en cause qui, à n’en pas douter, ont sans doute autre chose à faire.

Cela me conduit à apporter une première nuance à l'analyse générale que vous faites de la recherche et des évolutions récentes du CNRS comme de l’université.  Vous faites observer, à juste titre, que les entreprises françaises ont moins de ressources que les allemandes par exemple, en raison de la différence dans le taux des « charges sociales » qui pèsent sur elles (64,7 % France et 49,4 % en Allemagne). Sur ce point précis, le politiquement correct hollandais impose désormais de ne plus dire « charges » mais « cotisations » sociales, ce qui n’en change certes pas le taux mais donne une connotation bien différente, le nom étant plus facile à changer que le taux !

Pour ce qui est de l’investissement privé dans la recherche, j’entendais l'autre jour M. Gattaz du Medef parler des « marges » des entreprises ; il était question des salaires des dirigeants et des dividendes des actionnaires, mais il n'a pas pris la peine d’évoquer les investissements dans le domaine de la recherche qui ne le préoccupe guère. J'ai fait exactement la même remarque en écoutant Mme Parisot, l’ancienne présidente  de ce même  MEDEF. La recherche universitaire donne un fâcheux et illustre exemple quand le Président de la Conférence des Présidents des universités française J-L Salzmann, vigilant lecteur de votre texte, vend sans vergogne à une grosse société américaine, Avax Technologies, la « start up » que les moyens étatiques de la recherche française l’ont aidé à développer (cf, la thèse de M. Rémondet).

Pourquoi ne pas raisonner ainsi après tout  puisque, comme dans l'Union soviétique d'antan, la recherche est prise en charge de la façon la plus large par l'État qui possède huit « établissements publics scientifiques et techniques » (EPST) dans le principal, pour le domaine en cause est le CNRS avec ses 35 000 employés et ses 3 milliards de crédits annuels ?

Permettez-moi ici de citer une expérience personnelle, du moins dans mon domaine des sciences humaines et sociales. A l'époque où le CNRS était encore Quai Anatole France, j'ai fait scandale (Serait-ce chez moi une habitude ?), lors d'une réunion des directeurs d'équipes, en demandant si on allait enfin se décider à prendre en compte dans les attributions de crédit, ce que j'avais appelé, déjà un peu par provocation, la  « valeur ajoutée » par l’équipe elle-même. Je désignais ainsi ce qu'une équipe de recherches pouvait trouver (souvent non sans mal comme vous le notez) en crédits de fonctionnement ou de recherche en dehors de l'attribution des moyens qui lui était faite annuellement par le CNRS. J'illustrais en général ce propos en disant que pour ma formation, une des plus modestes de la section car aussi une des plus récentes, ce crédit annuel payait en gros le téléphone et le courrier. Disons que pour 1 franc que je nous recevions annuellement du CNRS, je m'arrangeais pour en trouver 10 autres à l'extérieur. En  revanche, les vieilles et grosses formations ne trouvaient au mieux par leurs propres moyens (dans les rares cas où elles en cherchaient) que le centième des crédits qu'elles recevaient du CNRS. Pour ma discipline et à cette époque, j'illustrais cette vérité par le cas précis et chiffré de l’énorme LACITO parisien, longtemps dirigé par J. Thomas, présidente de la Commission !

Vous écrivez dans le début de votre article : « À partir de 2004 on s'était effectivement rendu compte que les entreprises françaises, handicapées par un euro inadapté à notre économie, ne pouvaient plus faire assez de recherche et d'innovation. La direction de l'UMP (puis du PS) avait alors décidé de réorganiser complètement l'enseignement supérieur et la recherche pour qu’ils suppléent à la recherche privée défaillante. ».

Faut-il que je précise que je suis en désaccord avec cette chronologie comme avec cette analyse ? Je pense même que vous l’êtes vous-même aussi, quoique en partie et de façon latente, à lire la suite de votre article qui démontre qu'à l'évidence, vous ne croyez guère à cette hypothèse pour expliquer la naissance et la forme de la loi dite LRU de 2007 et fort improprement intitulée « loi relative aux libertés et responsabilités des universités ». Tout le monde s’accorde à reconnaître  aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leur personnel. Ce qui m'étonne et même me stupéfie dans cette affaire est que vous-même et tant de gens aient mis sept ans à se rendre compte de la véritable nature et des objectifs de la loi Pécresse-Fioraso !

Je m'amuse d'ailleurs de voir que, dans les commentateurs de votre texte, se trouve Monsieur Jean-Loup Salzmann, encore lui, président actuel de la CPU qui, semble-t-il, n'a pas été un adversaire très actif et très résolu de la loi Pécresse dont il a plus que quiconque bénéficié. Grâce à cette loi, il a été élu et réélu à Paris XIII en 2008 et 2012 puis à la CPU. Il en est à son deuxième mandat présidentiel alors que la possibilité de faire deux mandats était une des principales dispositions (sinon la principale disposition) de la loi de Valerie Pécresse, du moins aux yeux des présidents d'université que Madame Pécresse a eu la grande habileté (de son fait ou inspirée par Monsieur Coulhon !) de placer au centre de sa réforme avec une mainmise quasi totale sur les nouvelles nominations en université, toutes majeures et explicites revendications de la CPU.

Le seul mérite que je revendique (ou en tout cas le principal) est avoir, dès l'abord, dénoncé les perversités de la LRU de V.Pécresse qui s’est acheté à peu de frais les présidents d’université ; on peut très facilement le vérifier par la lecture de mon autre petit livre Université : l'impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres où les dates de mes textes sont aisément vérifiables.
À suivre.

mercredi 21 mai 2014

À propos du CNRS

Cher(e) Matematika
Vous écrivez : 
"Le but du CNRS est la recherche fondamentale  cela marche plutot bien, par exemple 11 médailles Fields en Maths (les USA en ont eu 13),
(...)
Quand Albert Fert a publié son travail sur la magnéto-résistance géante, les américains d IBM ont traversé l'Atlantique ..."

Je me limite à ces deux points en citant le huitième chapitre de mon petit livre de 2013.

" Huitième section : CNRS, Prix Nobels et Médailles Fields

Le CNRS, pépinière de Prix Nobels? La bonne blague !

Ayant eu, par hasard l’occasion de discuter avec un responsable du CNRS, j’ai entendu à nouveau l’argument selon lequel le CNRS aurait offert à nouveau à la France un Prix Nobel en la personne d’Albert Fert.

Il est clair que c’est faux. Cet ancien élève de l’Ecole normale supérieure a toujours enseigné à l’université. A Grenoble d’abord, puis à Paris XI. Appartenir à une équipe "associée" au CNRS (ce qui fut mon propre cas durant près de trois décennies) n’implique nullement qu’on appartienne au CNRS lui-même.

 Les faits méritent attention, dans le cas de Fert comme dans celui de la plupart des autres.
 Sauf omission de ma part, voici, en la matière et depuis la guerre (auparavant pas de CNRS sous sa forme actuelle), le bilan de la France pour les Prix Nobel (physique et chimie) et les médailles Fields (mathématiques) :

Prix Nobel de physique : Alfred Kastler (1966) ; Louis Néel (1970) ; Pierre-Gilles de Gennes (1991) ; Georges Charpak (1992) ; Claude Cohen-Tannoudji (1997), Albert Fert (2007).
Prix Nobel de chimie : Jean-Marie Lehn (1987) ; Yves Chauvin (2005).
Médailles Fields (mathématiques) : Laurent Schwartz (1950) ; Jean-Pierre Serre (1954) ; René Thom (1958) ; Alexander Grothendieck (1966) ; Alain Connes (1982) ; Pierre-Louis Lions (1994) ; Jean-Christophe Yoccoz (1994) Laurent Lafforgue (2002) ; Wendelin Werner (2006) ; Cedric Villani (2010).

Sur ces dix-huit éminents savants, seul A. Connes était en fonction au CNRS lorsqu’il a été l’objet de cette haute distinction. Le cas de Jean-Pierre Serre est plus douteux, car il a quitté le CNRS pour l’université en 1954, l’année même où il a reçu la Médaille Fields. Certes, treize d’entre eux ont appartenu un moment au CNRS, le plus souvent, pour quelques années, en général en tout début de carrière, la seule exception notable étant Alfred Kastler, qui y a été directeur de recherche de 1968 à 1972, donc APRES son Nobel de 1966. Cinq d’entre eux (Néel, de Gennes, Chauvin, Yoccoz et Fert) n’ont jamais appartenu au CNRS.

Aurais-je fait une erreur de détail sur l’un ou l’autre cas, que rien ne changerait dans le fond, même s’il faut tout de même rétablir quelque peu la vérité des faits, de temps en temps. Le CNRS n’est nullement la pépinière de génies scientifiques, qu’il pourrait et surtout devrait être, comme certains (du CNRS comme par hasard) veulent nous le faire croire.

En fait, on constate que, quand ils ont parfois commencé leur carrière au CNRS, la plupart de ces chercheurs ont choisi de quitter une institution où ils n’avaient pourtant nulle obligation professionnelle autre que la recherche, qui était leur vocation majeure et où ils auraient pu et dû demeurer, sans trop de problèmes, ce qui est encore heureux !

 Il y a donc un problème. Il est clair que ces savants exceptionnels, n’ont pas été l’objet de la reconnaissance attendue, au sein même du CNRS, où l’on progresse plus vite et plus sûrement, on l’a vu, en faisant du syndicalisme que de la recherche.

Un seul exemple. Laurent Lafforgue, normalien et agrégé, qui entre en 1990 comme chargé de recherche au CNRS, se voit attribuer, après huit ans, une dérisoire « médaille de bronze du CNRS », alors qu’il a déjà obtenu ou va obtenir plusieurs importants prix scientifiques et, seulement quatre plus tard, la Médaille Fields ! De qui se moque-t-on? Est-il étonnant qu’il choisisse de devenir professeur à l’IHES en 2000 pour pouvoir confronter ses points de vue à ceux des brillants étudiants qu’il va trouver là, en lieu et place de collègues médiocres et, par là même, manifestement jaloux ?; Il sera certes directeur de recherches au CNRS... mais après !

Si la pépinière des Prix Nobel et des Médailles Fields n’est assurément pas au CNRS, on sait en revanche très bien où elle se trouve. Elle est dans les grandes écoles scientifiques et, surtout, à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Aucun de ces dix-huit lauréats français qui ne soit ancien élève de l’un ou l’autre de ces établissements. L’ENS se taille, bien sûr, la part du lion avec, dans ses anciens élèves, les trois-quarts des Prix ou Médailles. Polytechnique, l’Ecole des Mines et plus rarement des écoles de réputation plus modeste, comme, pour deux Nobels dont Yves Chauvin, l’Ecole supérieure de chimie de Lyon. Pour les mathématiciens, la voie de l’agrégation de mathématiques est très souvent empruntée, souvent de façon brillante (la plupart y furent "caciques").
 Certains sont de véritables phénomènes académiques comme J.C. Yoccoz, reçu premier à l’ENS et à Polytechnique, avant de l’être, un peu plus tard, à l’agrégation de mathématiques. La seule exception est un étranger arrivé enfant en France, dans des conditions difficiles. Il s’agit d’A. Grothendieck. né à Berlin d’un père juif victime du nazisme ; il fréquentera néanmoins, sans y être élève, l’ENS grâce à Henri Cartan qui remarque son génie mathématique et lui ouvre ses séminaires.

.Ces faits illustrent en outre un point capital que j’ai déjà abordé. Aucun de ces grands savants n’est issu, au départ, des universités scientifiques françaises ; elles coûtent très cher et ne servent pas à grand chose, en particulier dasn le premier cycle, puisque tous les meilleurs esprits scientifiques en sont, a priori, écartés par la structure même du système éducatif de la France. En revanche, par la force des choses, tous ont dû  s’inscrire à l’université pour soutenir leurs thèses.

Quant au CNRS, ils sont assez nombreux à y faire de brèves incursions, surtout en début de carrière car il faut bien vivre, mais bien des signes indiquent qu’ils n’y sont pas spécialement reconnus. Aucun d’entre eux ou presque n’y reste longtemps, attirés qu’ils sont par des lieux, plus exigeants mais plus stimulants, comme l’ENS (où plusieurs reviennent comme professeurs) ou le Collège de France, dans lesquels la recherche peut s’accompagner d’un enseignement de haut niveau."
R. Chaudenson, CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne, (Paris, l'Harmattan, 2003)

dimanche 11 mai 2014

Mariani, Snowden et Qosmos.

Tout le monde (et moi le premier) avait oublié que le 10 mai était la « Journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage » par la France.

J'ai fait autrefois un blog sur l’étrange choix de cette date fait par Jacques Chirac pour célébrer l'abolition de l'esclavage qui, en réalité, n’a pas de date véritablement précise ; en effet, selon les territoires, les dates réelles diffèrent en raison du temps de navigation qu'il fallait pour que la nouvelle y arrive de France et que la proclamation y ait effectivement lieu. Un jour d'étiage ou de paresse dans ce blog, je ressortirai ce billet si j'arrive à le retrouver.

L’hypothèse que j'avais formée alors était que le choix du 10 mai était, en réalité, un contre-feu à la date anniversaire de l'élection de François Mitterrand, le 10 mai 1981, ce qui était un calcul politicien, bien chiraquien et à très court terme, car on a désormais oublié l’un comme l’autre ! La preuve est que j'avais trouvé étrange, dans le « tweet » de Monsieur Mariani, cette allusion, finale et obscure, à la « célébration » et je n'ai compris qu'après coup ce qu'il voulait dire par là. Tout cela est sans grande importance, puisqu'il est évident que tous les débats, passés et présents, autour de cette célébration témoignent tous, d'une ignorance abyssale des réalités de l'histoire de l'esclavage comme on a pu le voir. Là aussi, je devrais sans doute ressortir quelques anciens billets sur le sujet à propos de la fameuse loi Taubira !

Le présent ajout de l’étrange nom  « Qosmos » au titre de mon précédent blog me conduit à en venir au sujet du jour ; je ne dirai pas grand-chose de l'affaire Qosmos parfaitement décrite par l’article de J. Hourdeaux dans Mediapart qui me l’a fait découvrir et auquel je ne puis que renvoyer.
L’affaire a été elle-même déclenchée par quelques associations qui se donnent pour tâche la défense des droits de l’homme et qui ont, depuis peu, fondé un « Observatoire des libertés et du numérique » (OLN) qui a la noble ambition « d'informer, de former, de prévenir, de proposer et de peser dans le débat public sur ce que doit être une politique du numérique respectueuse des droits ». La création de cet OLN (un observatoire de plus, comme dans la vieille chanson paillarde, « Sortons z’ob…server… ») a été annoncé à la veille de la « Journée internationale de la protection des données personnelles » ! Si je puis me permettre, sur ce point précis, une suggestion, ce serait celle de remplacer, sur nos calendriers, la désuète mention des saints dits «  du calendrier » par l’indication des buts désormais assignés à chacune de nos journées, comme on vient de constater à propos de la commémoration de l'esclavage. À l’origine  de cet OLN  se trouvent des associations comme les diverses Ligues des droits de l'homme (normal !), mais aussi le syndicat de la magistrature et le syndicat des avocats de France, ces derniers ayant été sans doute surtout émus, car on ne les entendait guère à propos du numérique, par l'affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy-Bismuth et de son avocat. Je trouve que tous ces braves gens ont été bien longs à se mettre en campagne sur ces questions, alors que nous sommes tous, depuis longtemps, victimes d’invasions, permanentes et obsédantes, de notre espace électronique personnel par toutes sortes d’importunes publicités ou de messages abusifs qui nous accablent à travers l'Internet par le commerce secret et illicite de nos adresses courriels et les insupportables et illégaux « cookies ». Tout cela aurait dû  émouvoir déjà depuis longtemps ces si vigilants défenseurs de nos droits, mais il n'en a rien été jusqu’ici.

Il a donc fallu attendre le 28 janvier 2014 et « la journée internationale de la protection des données personnelles » pour que soit constitué l’OLN ! L’affaire Qosmos avait été déclenchée, antérieurement d'ailleurs (en juillet 2012), par une constitution de plainte conjointe contre la société Qosmos par la Ligue des droits de l’homme et la Fédération internationale des droits de l'homme ; elles accusaient cette société « d'avoir fourni les moyens d'espionnage sur Internet à des entreprises ayant des contrats avec les dictatures de Syrie et de Libye ». Une plainte pour « dénonciation calomnieuse »  été  déposée, en retour, par Qosmos  le 3 septembre 2012. Festina lente ! L'affaire est devenue sérieuse en avril 2014, lorsque des juges du Pôle « crime contre l'humanité » (Diable !) ont été désignés pour traiter cette affaire.

Je n'entrerai pas dans le détail de tout cela qu’on retrouvera dans l'article exhaustif de J. Hourdeaux déjà cité, mais l'histoire est, à d’autres aspects, fort intéressante. C'est, au fond et surtout, d’abord celle de la réussite scientifique et technologique exemplaire d'une « start-up » française, aventure industrielle dont on ne cesse pas de souhaiter l'émergence et le succès. Je ne sais pas quel sera le sort de cette plainte ; de toute façon, vu la rapidité de la justice française, on peut s'attendre à ce que l'affaire soit jugée dans cinq ou six ans (compte tenu des appels qui ne manqueront pas d'être faits de part et d'autre,  quelle que soit l'issue en première instance), mais je voudrais me borner à trois remarques très générales sur le fond même du problème.

La première remarque est que la France encourage, depuis une décennie et sous tous les gouvernements, ce type de recherche où nous avons des succès que nous ne rencontrons guère ailleurs ! Des sociétés comme Qosmos ou Amesys (une société opérant dans le même domaine) sont concernées. Un mot sur l’une et l’autre : Qosmos est une « start up » française (« made in France ») de l'informatique créée en 2001, spécialisée dans la création des éléments logiciels d'analyse de données de l’internet. Elle a réalisé 13,8 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2012 avec 30% de croissance. L’entreprise compte aujourd’hui une centaine de salariés. Basée à Paris, Qosmos a des bureaux aux Etats-Unis dans la Silicon Valley, à Singapour et à Londres. La stratégie de l’entreprise est que l’économie numérique ne peut se passer d’une compréhension détaillée et en temps réel des informations qui circulent sur les réseaux.

Amesys est une société, française elle aussi, fondée en 1979 et opérant dans le même domaine  (services en ingénierie informatique). Elle s'adresse principalement aux marchés de la défense et de l'aéronautique, des télécoms, de la sécurité et de la micro-électronique. Ses 900 employés sont répartis dans toute la France (Aix-en-Provence, Paris, Toulouse, Grenoble, Sophia Antipolis) ainsi qu'à l'étranger. Amesys est intégrée au groupe Bull depuis 2010.

Ces sociétés françaises ont été logiquement encouragées par l'État avec des financements sous des formes diverses. Le Fonds Stratégique d’Investissement (FSI), créé par l’Etat français fin 2008, a permis à Amesys d'entrer dans le capital de Bull (dont elle est devenue une filiale) et le FSI a également permis d'apporter 10 millions d'euros à Qosmos, soit la moitié de la levée de fonds opérée en septembre 2011. Il est parfaitement clair et même évident qu'il peut y avoir des utilisations des productions de ces sociétés par des Etats et donc, de ce fait même, des Etats qui ne sont pas nécessairement respectueux des droits de l'homme. Mais il en est de même, par ailleurs, de toute notre industrie d'armement qui n'est pas davantage sourcilleuse dans la vente de ses produits. Or nous nous flattons de cette production et de notre place dans ce type de commerce : en 2012, la France était le troisième exportateur d’armes au monde, avec un revenu de 3,5 milliards d’euros. Depuis 2008, la France a même gagné une place et nos exportations ont progressé de 12,9%. Faudrait savoir ! Je ne me souviens pas avoir entendu parler de protestation de la Ligue des droits de l’homme sur ce point. François Hollande, si attaché à Tulle dont la production d’armes est une ressource majeure, en aurait sûrement entendu parler et aurait veillé au grain !

Il faudrait tout de même être un petit peu logique ; la solution simple serait de classer Qosmos ou Amesys comme des industries stratégiques et, de ce fait, de mettre au panier les plaintes de la Ligue des droits de l'homme (ou assimilés), sans faire perdre leur temps à des magistrats qui ont sans doute mieux à faire. Notre justice est si lente aussi du fait qu’elle est encombrée d'affaires stupides, qui ne devraient jamais aboutir à procédure et prendre directement le chemin de la poubelle. Je suis bien placé pour le savoir ayant été, dans les dernières années, concerné par des plaintes de cet acabit qui ont certes fini de cette façon, mais après avoir fait perdre trois ou quatre ans à des magistrats et plus globalement à la justice. Voilà une des réformes simples et indispensables que devrait opérer notre système judiciaire et qui nous ferait faire de sensibles économies !

Le deuxième point est l'orientation délibérée et volontariste de notre recherche vers des secteurs qui sont jugésimportants pour notre développement industriel endogène (le fameux « made in France » si cher au bel Arnaud). On essaye manifestement de faire des efforts en ce sens et la politique de la Gauche, on l’a vu, est à peu près la même que celle de la Droite pour ce qui concerne les domaines de recherche et le développement de l’innovation et de la modernité scientifique et technologique. Or, pour s’en tenir au plus récent état de la question, il suffit de consulter le document publié par le gouvernement français dans le site du ministère de Montebourg pour constater que les sociétés comme Qosmos ou Alesys sont sur des créneaux de recherche et de développement jugés ESSENTIELS et PRIORITAIRES.

Elles entrent, sans le moindre doute, sous des rubriques majeures, dont on ne regrette que les dénominations anglo-américaines, un peu étonnantes de part d’un ministre si épris du « fabriqué en France ». Je pense ici en particulier au projet 51 intitulé « Big Data », au 52 « Cloud Computing » ou au 53 « E-learning ». À lire ces titres, on se demande comment nous pourrions inventer quoi que ce soit dans ces domaines si nous ne sommes même pas capables de leur trouver des noms français, ce qui mettra assurément en fureur, une fois de plus, nos amis québécois ! Ces domaines de recherche et développement, jugés prioritaires et essentiels sont exactement ceux où opèrent ces sociétés start-ups françaises, à qui les mabouls de l’OLN s’amusent à chercher des poux dans la tête, ce qui risque d’avoir pour elles et le millier de chercheurs et de techniciens qu’elles emploient les plus  graves conséquences, comme on peut déjà le commencer à le constater !

On finit même par se demander si l’un des membres cachés de l’OLN ne serait pas la CIA, car ces projets finiront par tomber dans l’escarcelle des start ups américaines qui opèrent dans les mêmes domaines sans subir les foudres d’un OLN américain. On se souvient des rumeurs qui couraient à propos de « Reporters sans frontières » au bon temps de l’ancien trotskiste Robert Ménard dont on a vu la curieuse évolution ultérieure qui s’est achevée à la mairie de Béziers ! Sur ce point on peut juger un peu étonnant que cette plainte contre Qosmos, si insignifiante qu’elle soit, ait attiré l’attention du Wall Street Journal qui lui  a consacré un article ! Après tout Qosmos n’a qu’à gagner la Silicon Valley pour qu’on la laisse tranquille !

L'histoire précise de Qosmos est, à cet égard, une illustration parfaite. Qosmos végète jusqu’à 2004-2005, quoiqu'elle dispose des techniques les plus brillantes et les plus avancées ; elle commence même à perdre de l'argent et ne remontera la pente qu’en mettant fin à sa phase universitaire, comme le note à juste titre l'article de Mediapart. Le démarrage fulgurant de la société se fait lorsque des Etats (le plus souvent d'ailleurs à travers des sociétés intermédiaires) vont s’intéresser à ses techniques de traitement et d'extraction et de traitement d'information, comme aussi des sociétés, à l'activité plus honorable mais aux moyens infiniment moindres, du genre de Médiamétrie. À partir de 2010-2011 le démarrage de Qosmos va être foudroyant, mais il est évident que les start ups de ce genre ne vont pas s'intéresser de trop près à leurs clients et à l’usage qui est fait de leurs produits. Elles n'ont sans doute pas d’ailleurs de contacts directs, car bien entendu la Syrie ou la Libye ne sont pas assez naïves pour ne pas mettre des fusibles qu'ils soient technologiques… ou politiques (comme on a pu le voir ici même!). Ici comme ailleurs, on ne fait pas d'omelettes sans des œufs et la lutte commune contre le terrorisme est un parapluie bien commode pour tout le monde, Bachar El Assad, Khadafi, la NSA, les services français et… Qosmos !

La troisième et dernière remarque découle des précédentes et surtout de la deuxième. On a vu que la Droite comme la Gauche ont eu et ont encore, dans ce domaine et pour ces questions, les mêmes comportements, tout à fait logiques et raisonnables en soi d’ailleurs ! Elles partagent hélas aussi l’aberration voire la stupidité du comportement national global en matière scientifique, totalement contradictoire.

Je ne puis sur ce point que renvoyer à quelques chapitres que je consacre à ces questions dans mon livre récent : CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne (Paris, l’Harmattan, 2013).
Depuis des décennies, on fait des efforts constants pour renouveler, dans ses finalités comme dans ses structures et son fonctionnement, la recherche scientifique française (Quelques exemples parmi les plus récents comme sous Sarkozy l’ANR, l’AERES ou le Fonds Stratégique d'Investissement, soit, sous Hollande, par exemple, les fameux 34 projets du dernier Plan). Mais, en même temps, on maintient tels quels, sans y toucher en quoi que ce soit, les Etablissements Publics Scientifiques et Techniques (les EPST), dont le CNRS est à la fois le meilleur et le pire exemple avec sa structure et son fonctionnement staliniens.

Deux ou trois chiffres suffisent à vous éclairer :
CNRS 2012 . Ce que ça coûte
34.000 employés dont 25.505 statutaires (11.415 chercheurs et 14.090 ITA - « ingénieurs-sic », technicien et administratifs - ; le CNRS a échappé à la RGPP et on continue à y créer des postes – 940 en 2012 !) ; 75.000 fonctionnaires dans l’ensemble de nos EPST.  
Budget du CNRS : 3,3 milliards.
CNRS 2012. Ce que ça rapporte : « Licences et brevets » : 16,48 millions !
(Source : R. Chaudenson, 2013  pp. 145-157). MDR !

La seule solution logique aurait été, depuis longtemps, de supprimer le CNRS, comme l’ont fait les Russes et les Chinois auxquels nous avions emprunté ce modèle stalinien. C’était le rêve secret de Claude Allègre lorsqu'il était ministre, mais son ami de trente ans, L. Jospin, ne l’a pas permis. Et, faut-il l’ajouter, il n’y a aucun moyen de contraindre un chercheur du CNRS à s’intégrer à un programme de recherche pourtant jugé prioritaire ou essentiel, s’il veut continuer à s’occuper de ses petites affaires et fait ponctuellement sur elles, tous les deux ans, le petit rapport d’activité qui est la seule chose qu’on peut exiger de sa part. Créer et financer par l'ANR ou tel ou tel plan 34 programmes de recherches ne fait que légitimer qu'il reste chez lui à faire son jardin !

jeudi 8 mai 2014

De Mariani à Snowden


Dans un « tweet », vivement critiqué par la gauche, mercredi 7 mai, le vice-président de l'UMP, Thierry Mariani, affirme que l'enlèvement de deux cent cinquante jeunes Nigérianes par Boko Haram, qui menace de les vendre comme « esclaves », doit déculpabiliser l'Occident quant à l'esclavage. En voici le texte : « L'enlèvement par la secte Boko Haram rappelle que l'Afrique n'a pas attendu l'Occident pour pratiquer l'esclavage # Déculpabilisation». Devant le tollé, dans un communiqué, Thierry Mariani précise, ce qui devrait sembler évident à quiconque connaît, si peu que ce soit, l’histoire de l’esclavage africain :  « Ma réaction sur Twitter est simplement le rappel d'une vérité historique. En effet, l'esclavage en Afrique est une pratique qui remonte bien avant l'arrivée des Occidentaux. ».

Alors que j'étais fermement décidé à me mettre en vacances de mon blog pour ce 8 mai, voici que, comme souvent, l'actualité me poursuit jusqu'au fond de ma thébaïde et me provoque sur un terrain que je connais bien !

L'affaire de l’enlèvement des collégiennes nigérianes, quoique quasi banale dans cet Etat, a provoqué, après des semaines de silence de nos médias auxquelles ont mis un terme les provocations d’un dirigeant de la secte manifestement bourré de cannabis, un flot de sottises qui me semble encore pire que ce qu'on peut entendre d'habitude. Il est vrai que j'ai eu la faiblesse, ce matin d’entendre sinon d'écouter RMC, la radio des « bignoles » où le « Président Maillot » (… président de je ne sais quoi après sa funeste aventure de Nouvelles Frontières) et la marchande à la sauvette qui n'est là que pour faire la promotion de son commerce de cigarette électronique, se soient disputés l'honneur de dire la plus grosse bêtise sur l'affaire, le tout pour 250 euros par séance (plus les frais !).

J’avais auparavant entendu notre ministre de la défense, Monsieur Le Drian qui (le pauvre, on venait juste, le jour même, de lui déquiller un légionnaire au Nord Mali !) avait eu la sagesse de se montrer plus discret sur la nature et le caractère de l'intervention que nous envisageons dans ce pays, dont on semble oublier quelquefois la surface (près de deux fois la France)  et la population (170 millions de Nigérians à la louche !). La seule chance de ce malheureux pays, aux immenses richesses naturelles dont les profits quittent le pays, est qu'il a un président qui s'appelle Goodluck (= « bonne chance » en anglais pour ceux qui ne sont pas familiers de cette langue) qui envisage avec beaucoup d'optimisme sa prochaine réélection. L’Etat regroupe pour son malheur des Haoussas (musulmans) et des Yorubas (Chrétiens : catholiques, évangélistes, etc.) qui ne s’entendent guère, les premiers ayant instauré la charia dans leurs zones. De là des conflits qui tournent souvent aux massacrPour en revenir au « tweet » de M. Mariani, il a déclenché une fureur de toute la gauche qui tient surtout à ce que les Français, s’ils ignorent la géographie ne connaissent pas davantage l'histoire. Je pense que la réaction de Monsieur Mariani (que je ne connais pas et pour lequel je n'ai pas la moindre sympathie par ailleurs) a été suscitée par les débats qui, il y a quelque temps encore, ont marqué la « repentance »  de l'esclavage colonial français. La moindre connaissance de l'histoire de l'esclavage montre pourtant, et sur ce point Monsieur Mariani a parfaitement raison, que l'esclavage existait en Afrique bien avant que le premier européen y mette le pied, qu'il y ait été longtemps avant organisé et « industrialisé » en quelque sorte par les Arabes. Lorsque les Européens sont arrivés bien plus tard encore, ils n'ont eu qu'à s'inscrire, avec la complicité des Africains, dans ce système commercial qui existait et fonctionnait bien avant leur venue.

Il faudrait rajouter que cet esclavage existe encore à l'état de traces dans bon nombre de pays (dont le Mali d'ailleurs) et qu'il n'a été que très récemment supprimé, en principe au moins, dans d'autres Etats comme la Mauritanie ; les émirats moyen-orientaux lui ont donné des formes nouvelles, dont la plus et la plus courante est d'exploiter comme des esclaves les travailleurs venus de l'Asie, en leur retirant leurs passeports pour prévenir toute tentative de fuite. Monsieur Mariani, sur le fond, a donc parfaitement raison.

Venons-en maintenant à mon étrange titre ; la transition est facile puisque, on l’a vu récemment, un des dirigeants de cette secte affirmait qu'on avait enlevé ces 250 élèves pour les donner comme épouses à certains de ses sbires ou pour les vendre comme esclaves.  À titre indicatif, pour ceux mes lecteurs qui seraient intéressés, le tarif s'établit entre 10 et 15 dollars par tête ! Il y a probablement là un des modes d'alimentation du circuit international  de la prostitution nigériane, tant en Amérique du Nord qu'en Europe car ce circuit est extrêmement actif.

La stupidité en la circonstance est de s’imaginer s'imaginait que les 200 ou 220 jeunes filles (entre 10 et 15 ans) sont réunies en colonie de vacances quelque part au Nigéria ; les intervenants de nos radios et télés sont assez stupides pour imaginer qu'il est impossible de les garder quelque part ensemble, ne serait-ce que pour des problèmes d'alimentation, surtout en eau, la saison sèche ayant commencé là-bas ; les propos qu'on entend sur nos médias sont en général totalement inconsidérés, quand ils ne sont pas parfaitement stupides. Notre ministre de la défense a la sagesse et la prudence de ne pas s'avancer sur ce terrain. Il laisse entendre que l’intervention française serait surtout celle de nos services secrets et de leurs grandes oreilles qui sont en mesure de surprendre les conversations téléphoniques des portables des dirigeants ou des intermédiaires de Boko Haram. Cela ne peut pas conduire à grand-chose vu les conditions locales, mais cela permet, une fois de plus, les rodomontades ministérielles et des simulacres d'interventions.

Curieusement, ce rôle de nos services secrets dans les écoutes et les interceptions de communications est souligné, au moment même où est venue sur le tapis, avec l’affaire Qosmos, l'idée saugrenue de moraliser notre industrie de pointe en ce domaine, alors que c'est une des rares domaines technologique modernes, dans lesquelles nous avons pourtant quelques résultats et qui est inscrit dans les programmes d'avenir que l’Etat promeut, soutient et finance.

Mais je suis déjà bien long et j'en parlerai une autre fois.

jeudi 20 juin 2013

Politique française : la méthode Coué et le croque-mitaine

Entendu successivement, hier et aujourd'hui, chacun sur leur domaine, Madame Geneviève Fioraso (ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'espace ; je n'ai appris qu'hier qu'à ces deux domaines déjà vastes s'ajoutait l'espace qui est sans limites) et Monsieur Le Driant; ce matin même, à propos du Mali essentiellement. L'un et l'autre m'ont convaincu que, dans l'exercice gouvernemental, aux « éléments de langage », toujours présents, s'est ajoutée désormais la méthode du bon psycho-pharmacien Emile Coué.

Honneur aux dames et à la chronologie ; commençons donc par Madame Fioraso qui s'exprimait hier sur France-Info ou sur Europe (peu importe puisque, dans les deux cas, le discours est strictement identique.). Je sais bien, pour lire mediapart que l'université et la recherche ne sont pas des sujets qui intéressent beaucoup les Français. Je ne leur donnerai d'ailleurs pas tort, mais je pense que cela ne tient pas aux sujets eux-mêmes, mais bien plutôt à la façon dont on les aborde et les traite. Le blog étant un genre bref je serai court.

Madame Fioraso s'est efforcée, une fois encore, au cours de ce bref entretien, de démontrer que ce gouvernement fait davantage que le précédent pour les universités, avec la création de 1000 postes par an durant cinq ans et une augmentation d'un ou deux pour cent du budget). Soit et dont acte. Mais qu'est-ce que cela va changer aux problèmes des universités et de la recherche françaises qui sont naturellement ailleurs.

On sent, à la rhétorique de ses propos, que les interlocuteurs de Madame Fioraso (que mon Dragon s'obstine à nommer joliment "Madame Firent assaut") sont essentiellement les syndicats qui, quelle que soit la question posée, répondent, toujours et invariablement, par des demandes de postes et de moyens, sans naturellement envisager, un instant, les questions essentielles.

Je puis témoigner, par expérience de bon nombre d'universités que je connais (et mon expérience dans ce domaine est hélas longue et diverse) que les universités ne manquent, le plus souvent et surtout les plus anciennes et les plus grandes, ni de postes ni de moyens, mais essentiellement de la volonté de les répartir de façon plus judicieuse et plus efficace, en exigeant aussi, dans un certain nombre de cas, que les services pédagogiques et administratifs des personnels soient effectivement effectués.

Je puis témoigner que dans une université qui était la mienne lorsqu'est intervenue la fameuse loi des 35 heures, la panique s'est instaurée, dans les services administratifs, non parce qu'on allait devoir réduire les services mais parce qu'il aurait fallu, au contraire, les augmenter pour travailler effectivement 35 heures hebdomadaires devenues fatidiques. On se livra alors à des calculs savants, avec falsification des emplois du temps et évaluation des horaires sur l'ensemble de l'année, pour parvenir à passer, au moins en apparence, des 30 ou 32 heures effectives et réelles aux 35 heures réglementaires.

Si certaines disciplines sont effectivement surchargées en étudiants (comme ce fut le cas, un moment, de la sociologie puis de la psychologie, domaines dans lesquels nul ne se posait le problème du devenir professionnel des milliers d'étudiants qu'on y inscrivait en première année), d'autres sections ont plus de personnel que d'étudiants ou presque ; je ne citerai pas de cas précis pour ne se fâcher personne, mais chacun sait que les lettres classiques ou les langues slaves ne sont pas surchargées. Le problème est que les universités, pourtant autonomes sur ce point bien avant la loi LRU, sont en fait totalement incapables de "gérer" les postes, chacun tenant l'autre par la barbichette, et, tout bêtement, de faire passer un ou deux postes, devenus inutiles d'une discipline, dans une autre qui en aurait besoin. Tout le monde le sait évidemment, mais il n'est pas question d'évoquer, où que ce soit, cet aspect. Ne parlons pas ici de l'encadrement des étudiants dans les facultés de médecine parisiennes où, naguère encore, il était, mieux qu'au MIT, de 2,5 étudiants par enseignant !

Monsieur Le Drlant lui s'est exprimé sur le Mali, suite à l'accord conclu à Tombouctou entre Bamako et le Nord Mali qui, nous a-t-il précisé, règle parfaitement et définitivement tous les problèmes de l'Etat malien. Les troupes maliennes vont enfin pouvoir revenir à Kidal qui leur était interdit. Oublions le passé ; on met en place une commission mixte Sud-Nord qui réglera tout ; les élections auront bien lieu, en toute "transparence" et équité, le 28 juillet 2013, même s'il n'y a ni listes électorales, ni cartes d'électeurs avec ou sans photos. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des Malis possibles.

Que sera, sera et l'avenir jugera ! Je ne pense pas, mais c'est un avis personnel, que, si élaborés que soient les "éléments de langage" du ministère de la défense, on règle si facilement des antagonismes millénaires. Quant au "développement" du Mali, les quelques milliards annoncés se perdront peut-être dans les sables car ce n'est pas la première fois qu'on met en place des "plans de développement du Nord" et, sauf erreur de ma part, il y en a déjà eu un au début des années 80 (entre autres) qui n'a pas eu plus de résultats que ceux qui l'avaient précédé et que ceux qui l'ont suivi).

"Éléments de langage" et "méthode Coué" d'une part, mais, d'autre part et dans un autre domaine, on agite le croque-mitaine. Le non-cumul des mandats qui était l'un des engagements les plus forts du candidat Hollande lors de l'élection présidentielle est mal barré et il faut trouver autre chose sans perdre la face.

Tout cela, comme le reste, n'est qu'une affaire de communication ; on a donc imaginé de mettre en place un commando-suicide d'élus, quelque peu disparate dans ses motivations (Laurent Wauquiez !!!!), dont la proposition centrale, pour le moins inattendue, est de supprimer la plupart des avantages attachés aux fonctions de représentation nationale, sur le plan de la retraite comme dans le domaine fiscal. La levée de boucliers immédiate conduite, une fois de plus, par le président Claude Bartolone (François doit regretter de ne pas avoir juché Ségo sur le perchoir !) n'a pas tardé et ce dernier a même amené Henri Guaino à se rallier à son panache blanc de la révolte, ce qui est tout dire !

Échaudée par cette proposition aussi téméraire que peu crédible, la majorité socialiste aura assez de bon sens pour accepter sans vergogne comme à l'accoutumée, sur le cumul des mandats et les conflits d'intérêts, une version si édulcorée qu'elle en devient "transparente" !

jeudi 6 juin 2013

Enseignement supérieur et recherche : Lois LRU et ESR ?

 
Ce titre paraît sans doute un peu sibyllin à celles et ceux qui ne sont pas familiers avec les problèmes de l'université et de la recherche et plus précisément avec les nouvelles dispositions en cours d'adoption. La loi sur l'autonomie des universités dite; d'ailleurs à tort, loi LRU, de Valérie Pécresse est en passe d'être remplacée par la loi dite ESR (Enseignement Supérieur et Recherche) de Madame Geneviève Fioraso, qui a été approuvée, en première lecture, par l'Assemblée nationale et sera prochainement examinée par le Sénat.

Après deux articles assez critiques de Lucie Delaporte dans Mediapart, Monsieur William Rostene, directeur de recherche de classe exceptionnelle à l'INSERM et conseiller auprès du président de l'université Pierre et Marie Curie (Paris VI), s'y est exprimé à son tour. A lire ce texte, qui émane pourtant d'un auteur particulièrement qualifié (il appartient à la fois à l'un des huit EPST français - établissements publics scientifiques et techniques - et très proche d'une des principales universités scientifiques de France, Paris VI, on s'étonne de voir que ne sont abordés, dans son article, que des aspects relativement subalternes de ce grave problème.

Je dirai, si j'avais à faire un choix simple et clair, que le principal problème de l'enseignement supérieur et de la recherche en France n'est pas celui des emplois et des moyens, mais tient précisément à l'existence de certaines structures et en particulier du CNRS qui est une structure totalement archaïque et inadaptée ; j'avais autrefois suggéré à Monsieur Kourilsky, alors directeur du CNRS et qui interrogeait les directeurs d'équipe, sur l'avenir du CNRS, d'en faire le "Jurassic Park de la science soviétique " puisque à peu près tous les pays du monde qui ont connu cette structure, l'ont désormais supprimée, y compris la Russie et la Chine et que, dans le monde, on ne trouve plus qu'en France cette fantomatique survivance.

La France est en effet le seul pays où l'on recrute, entre 25 et 30 ans (avant 35 ans en tout cas), des chercheurs, déjà spécialisés qui, durant une bonne trentaine d'années, en tant que fonctionnaires de la recherche, seront censés avoir des activités scientifiques dans ce domaine précis (refusant, en général, tout changement dans les orientations de leurs travaux) et à peu près sans aucun contrôle, sauf par eux-mêmes sur la base des rapports qu'ils sont, en principe, chargés de remettre tous les deux ans. Or, la recherche est une activité dont les finalités et les méthodes sont soumises à trop d'évolutions (y compris techniques, économiques et même politiques) pour s'accommoder de structures si sclérosées. Tous les grands pays l'ont compris (je pense en particulier ici aux États-Unis. à l'Allemagne et au Japon) et ils ont créé des institutions dans la fonction majeure est de définir et de financer des champs de recherche, éventuellement nouveaux, dans lesquels viennent s'inscrire, pour des durées limitées et dans des perspectives et des programmes clairement définis, des chercheurs qui ne sont, en rien, des fonctionnaires définitivement installés voire ancrés dans leurs domaines initiaux.

Cette tare congénitale du système français est si évidente que même le précédent gouvernement de droite (s'inspirant des propositions faites autrefois par Claude Allègre, alors ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche dans un gouvernement de gauche dont le rêve secret était de supprimer le CNRS qu'il connaissait mieux que quiconque) a tenté de modifier subrepticement ce système. Faute d'avoir le courage politique de supprimer le CNRS, en versant tout son personnel (30 000 agents) dans l'université, on a alors choisi de l'étouffer en créant des structures destinées à le vider de son contenu, en créant en particulier l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AERES ) chargée de l'évaluation des chercheurs des universités comme des EPST et surtout l'Agence nationale de la recherche (ANR) qui disposerait de l'essentiel des crédits scientifiques et les répartirait par des appels d'offres.

Comme j'ai eu l'occasion de l'écrire ailleurs, on retrouve ici la fameuse formule de Britannicus : « J'embrasse mon rival mais c'est pour l'étouffer ». On a en effet tendu à essayer, à travers l'AERES et l'ANR, d'étrangler le CNRS, sans le dire et sans y toucher (on a même continué à y créer des postes !) mais en vidant cette organisation de sa substance et de ses moyens. A la limite, en effet, des chercheurs du CNRS peuvent fort bien choisir de ne pas s'inscrire dans les appels d'offres de l'ANR et rester chez eux à regarder la télévision ou à faire leur jardin. Ajoutons à cela la place qu'ont continué à tenir, dans ces nouveaux organismes, les gros bonnets, professionnels ou syndicaux, des EPST!

En fait; la loi Fioraso ne change pas grand-chose ; elle se borne à tordre un peu le bras des présidents d'université sur lesquels s'était appuyé Valérie Pécresse en répondant d'avance à tous leurs voeux. La principale modification ("Dire c'est faire" !) a consisté à remplacer l'AERES par un Haut conseil de l'évaluation et de la recherche (HCERES) dont les attributions sont vagues et les pouvoirs mal définis.

On ne peut donc que s'étonner que si "le changement, c'est maintenant !", selon la formule désormais bien connue, on n'ait pas mis à profit, aussi bien les assises qui ont précédé cette loi que le rapport qui a été fait par Monsieur Le Déaut (bien timide) pour proposer une formule réellement novatrice qui, en supprimant la principale institution de recherche, le CNRS (dont le personnel pourrait être, sans problème, versé à l'université car l'échelonnement des carrières est exactement identique dans les deux cas) pour mettre en place une véritable agence de la recherche (comme, aux États-Unis ou en Allemagne, dont on a copié fort maladroitement les modèles), dont les moyens auraient été réellement efficacement répartis entre les équipes de recherches universitaires. En effet, faut-il le rappeler, depuis près d'un demi-siècle, tous les enseignants de l'université française sont des enseignants chercheurs, même si on ne leur donne pas toujours les moyens d'accomplir les recherches qu'on attend d'eux?

samedi 25 mai 2013

Université et recherche : du Rapport Le Déaut à la Loi Fioraso


Je n'irai pas jusqu'à vous conseiller la lecture de ce volumineux rapport au titre plein de promesses " Refonder l'université. Dynamiser la recherche. Mieux coopérer pour réussir"; il a été "remis à Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, le 14 janvier 2013, par Jean-Yves Le Déaut, Député du bassin minier de Lorraine". Ce texte est aisément disponible sur Internet et facilement convertible en Word ce qui n'est pas désagréable, même si la loi Fioraso a passé sans encombre en première lecture.

Monsieur Le Déaut n'étant pas forcément connu de tous les lecteurs, je vous livre donc un extrait de sa biographie qui figure en fin de ce rapport : "Député depuis 25 ans d’une circonscription de Meurthe-et-Moselle, Jean-Yves Le Déaut est actuellement Premier vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), dont il a assuré trois fois la présidence depuis 1989. Depuis 2004, il est aussi Premier vice-président du Conseil régional de Lorraine, délégué au Développement et à la Mobilisation économique (Innovation, Recherche, Enseignement supérieur). Il appartient par sa formation initiale à la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche, puisqu’il est docteur es sciences en biochimie, et professeur des universités. Il a dirigé le laboratoire de l'aliment et l'unité de sciences biologiques de l'université de Nancy.

Dans le cadre de l’OPECST, il a réalisé quelque 11 études, concernant les biotechnologies, mais aussi les énergies renouvelables, la société de l’information et la gouvernance de l’Internet, ou encore des questions au cœur des controverses entre la science et la société comme les déchets nucléaires, l’amiante, les OGM, le chlordécone. Son dernier rapport, publié en janvier 2012, a concerné l’innovation face aux peurs et aux risques, thème sur lequel il assure depuis plusieurs années un enseignement à Sciences Po Paris."

Parmi les multiples activités de J.Y. Le Déaut, cette dernière référence n'est sans doute pas la meilleure dans le climat que connaît l'institution citée! Toutefois, on doit aussi admettre que toutes ces tâches, aussi diverses que multiples, ont dû quelque peu éloigner le rapporteur des réalités quotidiennes de l'université française, même s'il est clair qu'il n'oublie jamais ni la Lorraine ni les biotechnologies. On le sait, dès la lecture de l'épigraphe un peu insolite de son texte : « Des mines de fer ... aux mines de matière grise »... en passant, mine de rien, par les mines de sel vu l'ampleur de ses tâches?

Je ne signalerai toutefois ici que quelques points de ce long rapport qui ont attiré mon attention au cours de la lecture cursive que j'en ai faite dans un premier temps. Je ne les classe nullement ici par ordre d'importance mais en fonction de la place que les points évoqués occupent dans ce texte de près de 170 pages.
La question des étudiants étrangers, très présente aussi dans la loi Fioraso.
L'auteur du rapport remarque avec fierté que "notre pays demeure bien placé en termes d'attractivité : nous accueillons aujourd'hui 284.000 étudiants étrangers. Ces derniers représentent 12 % de nos effectifs et ce pourcentage s'élève à plus de 40 % au niveau du doctorat. Cette performance nous place au troisième ou quatrième rang mondial selon les années. Nous devons veiller à conserver cet atout".
Je serai nettement moins enthousiaste et j'ajouterai une ou deux remarques à ce constat qui marque une si vive satisfaction sur ce point. Par expérience, j'ai observé que bon nombre d'étudiants étrangers, en particulier originaires du Sud, de l'Est ou du Moyen-Orient, sont en fait souvent de faux étudiants ; ils trouvent, en s'inscrivant dans nos universités, un moyen commode et peu coûteux à la fois de bénéficier de la sécurité sociale et surtout d'obtenir un titre de séjour. C'est tout particulièrement vrai au niveau du doctorat, ce qui explique d'ailleurs aisément que le pourcentage d'étrangers s'élève alors à 40 % ! Bien entendu, bon nombre de ces étudiants étrangers ont, par ailleurs, un travail illicite qui leur permet de subsister, car leurs pays d'origine n'entretiennent guère les boursiers sur un grand pied ... quand ils donnent des bourses. Bien entendu aussi, beaucoup d'entre eux ne parviennent pas jusqu'au terme de leurs cursus mais ils ne s'en soucient guère. Les récentes dispositions pour contrôler et limiter le nombre des inscriptions ont sans doute eu des effets heureux en la matière.

Il y aurait beaucoup à dire sur le passage du rapport qui concerne les doctorats et plus globalement l'enseignement des sciences "dures" (Sciences de la Structure et de la Matière ou SSM). Ce point mériterait à lui seul un long développement particulier, car on se trouve en présence de conséquences, parfois fâcheuses, de la prétendue recherche de l'harmonisation européenne et, au delà, du fameux processus de Bologne qui visait, en particulier, à harmoniser par le haut les études doctorales en Europe, alors que, dans les faits, rien n'a changé, comme par exemple, dans le cas des directions de thèses franco-allemandes en co-tutelles, dont j'ai eu à connaître ; se posent alors, vu les différences de procédures de jury et d'évaluation entre les systèmes , des problèmes complexes voire des incompatibilités qui vont bien au-delà du port de la toge, du rituel académique ou des formules latines des thèses hollandaises ou belges par exemple!
Le problème a commencé dès 1984 ; auparavant, l'accès aux fonctions de professeur des universités était, en France, strictement conditionné par la thèse de doctorat d'État que de nombreux pays d'Europe nous enviaient, notons-le. La loi Savary a remplacé le doctorat d'État, dans les faits, par l'imposture du prétendu "Diplôme d'habilitation à diriger des recherches", l'HDR, dont chaque université a interprété les dispositions à sa guise.
Le mot "habilitation" lui-même n'était qu'un calque abusif de ce que les Allemands certes appellent ainsi mais qui, chez eux, fait suite au doctorat et surtout exige du candidat la rédaction d'une seconde étude, plus importante que la thèse elle-même et surtout sur un sujet tout différent, qui doit être soutenue devant un jury similaire à celui du doctorat. En France, en revanche, l'HDR, dans une procédure souvent bâclée, sur des dossiers parfois fort légers (une vieille thèse de troisième cycle et quelques articles qui la reprennent), est jugée, sans mention, avec "oui" ou par "non" (je n'ai jamais vu de "non" !) comme seule issue possible à la soutenance pour des candidats qui, par définition, n'ont jamais dirigé de recherches, faute d'en avoir le droit ! En Allemagne, seul ce très gros travail supplémentaire (Privatdozent) ouvre au professorat d'université. Rien de tel avec notre HDR ! L'accès au professorat d'université est, de ce fait, bien plus difficile en Allemagne qu'en France, ce qui explique d'ailleurs le nombre croissant des candidatures d'Outre-Rhin à des postes français vacants! Sur ces questions, le rapport Le Déaut contient diverses erreurs sur lesquelles je ne reviens pas.
En fait, le rapport traite d'un sujet aussi ample qu'ambitieux, mais, à mon avis, assez mal surtout par manque de hauteur de vue, ce que souligne le nombre extravagant de références au "code de l'éducation" dans un texte qui se veut de réflexion et de prospective.
La question des sciences dures à l'université illustre cet aspect. Pour les sciences de la structure et de la matière qui en sont le coeur, la concurrence initiale entre les classes préparatoires (les "prépas") qui, d'emblée, attirent TOUS les très bons et bons étudiants, fait que les filières universitaires ne séduisent que celles et ceux qui n'ont pas réussi à se faire admettre dans l'une de ces multiples classes préparatoires qui existent maintenant avec la prolifération des écoles d'ingénieurs.
La solution proposée par J-Y Le Déaut me paraît très insatisfaisante . La loi Fioraso fera payer les inscriptions en "prépas" au tarif de l'université, avec un argumentaire social débile que la ministre elle-même aurait, dit-on, récusé ! En fait, rien n'empêche et n'a jamais empêché les élèves des classes préparatoires ("khâgnes" comme "maths sup" et "maths spé") de s'inscrire à l'université. C'est ce que faisaient autrefois, en particulier, tous les élèves qui, dans les classes préparatoires littéraires à la rue d'Ulm (hypokhâgnes et khâgnes), s'inscrivaient systématiquement à l'université sans jamais y mettre les pieds et y passaient la propédeutique (ou, dans la suite, le DUEL ou le DEUG selon les époques), puis des certificats de licence, car chacun savait, pour le coup, qu'ils n'"intégreraient" pas tous "l'école" ! Certains "khâgneux", qui faisaient trois années de khâgne (« les bicas »), étaient parfois, de ce fait, titulaires d'une bonne demi-douzaine de certificats de diverses licences (car on ne pouvait entrer à " la rue d'Ulm" avec une licence complète!), pour lesquels ils n'avaient jamais suivi le moindre cours à l'université, se contentant des enseignements qu'ils recevaient dans les classes préparatoires. Toutefois, ils n'avaient ensuite aucune difficulté à regagner le système universitaire lui-même, où ils étaient même souvent, vu l'excellence de leur préparation deux, trois voire quatre années durant, les meilleurs éléments. La pratique était courante aussi dans les "prépas" scientifiques pour "maths géné" par exemple qu'on allait passer à la "fac" sans y avoir suivi le moindre cours.
On espère que la solution proposée par Monsieur Le Déaut n'est pas simplement inspirée, comme on peut le croire à certains propos, par l'idée de tirer 180 € par an aux élèves des classes préparatoires pour alimenter les budgets d'universités où ils ne se rendent jamais !
Pour conclure, je vous allèche dès maintenant par quelques unes des perles ou curiosités de ce rapport.
Le rapporteur croit aux vertus du verbe comme le montre son goût immodéré pour les changements de noms dont il pense, de toute évidence, qu'ils changeront aussi les choses. Un exemple : "Je propose de donner à la structure de coopération l'appellation de "communauté d'universités" et non celle de "grande université".". Fichtre !
Pour finir gaiement, une formule du rapport, parmi les meilleures :
« Quand on a un socle qui est gravé dans le marbre [sic], il faut donner de la souplesse et le droit d'expérimenter ».
On regrette le nombre excessif de fautes d'orthographe dans ce texte, à commencer par la première ligne de la première page du rapport où, dans les remerciements (page VII), la ministre compétente, Madame Fioraso, est prénommée "Geneviive"! Espérons pour elle qu'elle n'a pas ouvert ce rapport!