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samedi 7 juin 2014

Le rapport UNEF sur l'université française

Je m’étonne (Est-ce l’effet soporifique ou euphorisant de l’approche du week-end de la Pentecôte ?) que Mediapart  n'ait même pas fait mention, sous une forme ou sous une autre, du compte rendu de l'enquête de l'UNEF qui a été rendu public le 4 juin 2014 et publié dans Le Monde le 5 juin.

Cette enquête est fort intéressante moins par sa méthode que par ses conclusions et certains de ses diagnostics ; elle a été conduite auprès de 10 700 étudiants sur leurs conditions de formation, mais on ne nous informe guère sur les modalités de sa conception et de sa mise en œuvre (ce qui est pourtant de règle dans l’enquête sociologique) ; 6500 réponses ont été obtenues sans qu'on sache exactement de quelle façon on a procédé tant au choix  des questions qu’à celui des sujets consultés. Ainsi, par exemple, une remarque méthodologique importante est-elle noyée, en passant, à mi-article alors qu’on l’attendrait au tout début: 

 « Le fait que l'enquête repose sur le volontariat, qui favorise toujours l'expression des mécontents, peut contribuer à noircir le tableau, mais notre propre appel à témoignages laisse aussi place à ce type de récriminations. ».

Décidément la formation universitaire de nos sociologues laisse en effet à désirer ! Faute de pouvoir reproduire l'intégralité de ce long et dense document, je n'en ferai que les citations que j'envisage de commenter.

« Pour William Martinet, le président de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), « étudier à l'université est trop souvent un parcours du combattant, surtout pour les jeunes issus des classes populaires ». Premier syndicat chez les étudiants [Un peu de pub ne saurait faire de mal !], l'UNEF a interrogé, début mai par courriel, 10 700 étudiants [de l’UNEF ?] sur leurs conditions de formation et a retenu 6 500 réponses pour qu'elles soient représentatives des différents cursus et universités. ».

L'UNEF, qui a désormais l'intention de rééditer cette enquête chaque année, a engagé ce questionnaire après avoir « senti un fort besoin d'expression au cours des nombreux forums du premier semestre », poursuit M. Martinet. Le constat est plutôt sévère. De l'encadrement à la pédagogie, de l'insertion professionnelle aux modalités d'évaluation, les étudiants ne sont pas satisfaits. Seuls les instituts universitaires de technologie (IUT) échappent à leurs critiques. »

Les IUT échappent, comme souvent, à la critique. Forcément ! La chose n'est pas pour étonner puisque l'on sait que les IUT jouissent d'une réputation flatteuse vu la faiblesse de leurs effectifs et, de ce fait, d'un meilleur encadrement et d'autre part surtout en raison des moyens abondants dont ils ont pu disposer grâce à la taxe professionnelle dont ne bénéficiaient pas, en revanche, la plupart des autres filières universitaires. On doit toutefois faire une remarque qui ne figure pas dans le rapport et qui est cependant essentielle, c'est que l'immense majorité des étudiants titulaires du DUT final demande à continuer dans les filières longues … ce qui est la négation même du principe de ces IUT qui sont censés être des filières courtes !

« Etudier à l'université est trop souvent un parcours du combattant surtout pour les jeunes issus des classes populaires ».

Remarque étonnante et qui demanderait à être revue puisque le baccalauréat étant le « premier grade de l'enseignement supérieur », les portes des universités sont, en principe, grandes ouvertes à tout titulaire de ce diplôme (désormais donné à plus de 90% des candidats !).

D'autre part, les études universitaires françaises sont pratiquement gratuites puisque les droits d'inscription sont quasi symboliques (moins de 200 €, en théorie du moins). Ce faible coût des droits d’inscription explique d'ailleurs la présence, dans nos établissements universitaires, d'un pourcentage très élevé d'étudiants-fantômes, étrangers en particulier, (ils s'inscrivent pour avoir une carte de séjour) ou français (inscrits pour la sécurité sociale et les diverses réductions ou avantages que donne la carte d'étudiant).

Sur ce point, je m’amuse de lire dans ce texte de l’UNEF : « Comment informer les étudiants des nombreux dispositifs d'aide existant au moment où ils en ont besoin ? », explique Carole Vouille, directrice du Service commun universitaire d'information et d'orientation. ». Il n’y a bien qu’une pauvre « directrice du Service commun universitaire d'information et d'orientation » pour ne pas savoir à quel point tous les étudiants connaissent à fond  toutes les filières, voire toutes les combines, donnant accès « aux dispositifs d’aide ». Leur connaissance sans failles de ce domaine m’a toujours laissé pantois !

Poursuivons : «  29 % des étudiants doivent s'inscrire dans une filière qu'ils ne souhaitent pas, » « 22 % de l'ensemble des étudiants sont orientés par défaut ».

Ce point est illustré par des exemples pittoresques que je ne résiste pas à la tentation de citer :
« Des histoires comme celle de Gaétan, il en existe beaucoup. Avec son bac professionnel, le lycéen s'est vu refuser toute place en BTS et a échoué en cinéma, à l'université de Lille. « Je suis très déçu par l'université, avec ses cours trop théoriques, parfois très éloignés du sujet… Je compte arrêter net », témoigne-t-il.
Le droit attire aussi à la sortie du lycée, car c'est une matière nouvelle. Mais il déçoit aussi beaucoup, à l'image de Madeleine. « J'ai choisi le droit à Montpellier pour le prestige, me voyant avocate, défendant la veuve et l'orphelin, mais les cours arides et théoriques m'ont rapidement découragée », raconte celle qui est repartie à zéro en se dirigeant vers une hypokhâgne ».
Un bac pro ne conduit pas nécessairement à une université littéraire et, a fortiori à une filière « cinéma » ; les khâgnes ne sont décidément plus ce qu’elles étaient (Où ? À Pampérigouste peut-être, si l’on y entre en étant rebutée par quelques semaines de droit. C’est vraiment tout ignorer du système et tomber,sans le savoir, de Charrybde en Scylla !
Sur le fonctionnement même de l'université en général et l’activité des enseignants , le constat est tout aussi sévère :
« Le constat est affligeant : Du personnel à la fois formateur, enseignant, secrétaire, conférencier et, enfin, responsable du plus important : le service après-vente. Obligé d'arranger des emplois du temps constamment pour pallier le manque d'effectifs [??? En général c’est plutôt le manque de locaux]. La qualité de la formation en pâtit, la motivation des élèves aussi. Dès lors, nous nous rendons compte que nous ne sommes que de simples pions », raconte Jonathan, qui s'est inscrit à Grenoble en master des métiers de l'enseignement ». 

Ces remarques sont un peu étranges, surtout de la part d'un étudiant de « master des métiers de l’enseignement » qui est presque au terme de sa formation et s'étonne de voir qu’un enseignant d’université, surtout dans un tel master, soit à la fois « formateur, enseignant et conférencier » en même temps ; pour ce qui est du secrétariat, le développement de l'informatique et son usage quotidien par chacun des enseignants, fait que les activités des secrétariats universitaires ont beaucoup changé. Un certain nombre de tâches qui leur étaient dévolues autrefois sont effectivement accomplies par les enseignants eux-mêmes. Quel enseignant dicte son courrier ou fait taper ses sujets d’examens ? Quant au « service après-vente », il pose effectivement un vrai problème dans bien des sections, mais assurément pas dans celle des métiers de l'enseignement, où la crise des vocations a conduit à la remise en état de filières de formation comme les ESPE, qui ne font que redécouvrir les IPES de la fin des années 50, alors créés dans le même contexte et aux mêmes fins !

Le commentaire complet de ce texte est assurément trop long pour cette forme brève qu'est le blog, d'autant que des points généraux sont aussi abordés dans la suite ; je continuerai donc demain ce qui laissera à quelques militants de Mediapart le temps et l’opportunité de m'administrer une volée de bois vert !

jeudi 29 mai 2014

Sur l'avenir de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) (N° 4)


Je poursuis et achève ici la lecture commentée du texte de Matematika publié dans Mediapart du 20 mai 2014 « Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ».

Rappel de la partie de ce texte en cause dans la suite :
Il est exact que comme on le lit dans le texte en cause « un espoir pour sauver la recherche française et faire cesser le harcèlement du personnel émergea en 2011 avec le changement de majorité, de président et de gouvernement ». Et l'on y poursuit sur ce point pour conclure que la nouvelle loi, la loi Fioraso « promulguée en 2013, poursuivait en empirant la loi Pécresse ou LRU de 2007 ». La conclusion me paraît peut-être excessive car, s'il est tout à fait clair que la loi de 2013 prolonge très directement celle de 2007, on ne peut peut-être pas aller toutefois jusqu'à dire qu’elle l'empire.

Les regroupements universitaires, quel que soit le nom dont on les baptise, s'inscrivait dans le droit fil des lectures fausses et même absurdes, pourtant assez générales du fameux classement de Shanghai. Pour ce qui me concerne, je l’ai dit et écrit dès 2009 et je ne citerai, pour le prouver, quelques lignes de mon livre sur l’université consacrées à cette question :
« La "masse critique"
Nous avons vu déjà l'erreur majeure qu'a constituée, au départ, l'idée que la recherche d'une "masse critique" (en gros 50 000 étudiants selon notre président [de la République] de l'époque) était un élément central dans l'évaluation de la qualité d'une université. L'idée est si évidemment absurde que j'ai peine à croire qu'elle n'ait pas été un simple prétexte pour masquer un dessein tout différent.
Comment ne pas avoir vu que TOUTES les universités américaines ou anglaises (Oxford et Cambridge pour ce second cas), les mieux classées par Shanghai (qu'on s'obstine sottement à prendre pour référence unique) avaient et ont toujours des effectifs d'étudiants qui, en gros, tournent, comme on l'a vu, autour de 25 000.
La frénésie du regroupement qu'on a pu observer, à certaines époques, au CNRS, comme je l'ai montré dans mon livre à son sujet, cache aussi souvent l'idée, qui évidemment n'est pas mise en avant, que ces opérations peuvent conduire à des économies, ce qui est une idée aussi fausse que la précédente. Comme on a pu le voir dans le cas précis de la nouvelle université d'Aix et de Marseille, en réunissant les trois universités en une seule[1], on n'a rien fait d'autre qu'ajouter une quatrième assiette supplémentaire sur la pile de trois et, par là même, augmenter les coûts au lieu de les réduire. 
Le problème est que, à travers ces erreurs, le modèle visé, sans que cela soit dit ni même perçu, par la loi Pécresse est clairement celui d'une université américaine, dont la structure comme la culture sont extrêmement différentes de celles d'une université française classique. » (2013 : page 111).

La plupart de ces regroupements n'ont pas eu le moindre effet si ce n'est d'alourdir encore des structures universitaires déjà fort pesantes.

L'estimation selon laquelle cette politique s'est accompagnée de « une forte diminution des postes de maître de conférences et de chargés de recherche » devrait être nuancée. Pour ce qui est des universités en tout cas, les taux d'encadrement selon les disciplines sont extrêmement différents, mais les disciplines qui n'ont plus d'étudiants ou très peu, s'arc-boutent sur la conservation de leurs postes, alors que l'université a toujours eu, bien avant ces deux lois, la possibilité de changer l'étiquette disciplinaire d’un poste vacant, même si l’on ne le fait que rarement et non sans peine. Tout le monde se tient par la barbichette et dès lors rien ne se passe.

Il est évident, et je l'ai déjà dit, que le système des promotions, qu’elles relèvent des conseils d'administration des universités ou des sections du CNU concernées, fonctionne pour une bonne part sous le régime de copinage personnel et/ou syndical. Chacun le sait et il est inutile d'insister tant les faits sont évidents.

Pour les sciences humaines et sociales (SHS),  les risques de fraude, de plagiat, d’espionnage ou de conflits d'intérêts n'existent guère. S'agissant du CNRS, la section 35 qui, sous la houlette et le timbre de la philosophie regroupe d’hétéroclites micro-domaines qui ne sont là que pour faire nombre (dont en 35 la philologie ce qui étonne quand on voit les erreurs de traductions multiples dans les écrits des philosophes grecs !) , n'est guère exposée à de tels risques ; on n'a pas constaté dans les dernières années que les dizaines de chercheurs en philosophie du CNRS ait sensiblement fait progresser cette discipline sur le plan international.

Pour l’université, on peut surtout s'interroger sur le maintien, dans toutes les sections, du premier cycle des études scientifiques tant les meilleurs éléments sont systématiquement éloignés de l'université au profit des classes préparatoires, désormais en aussi grand nombre que les écoles d'ingénieurs. Il est amusant, pour ceux qui ont l’âge adéquat et quelque mémoire, de constater que « l'interdisciplinarité » qui fut le maître-mot et l’échec majeur de la loi Edgar Faure (1968 !) refait surface ; on sait que la réinvention de ce que l'on a supprimé quelques dizaines d'années auparavant est une des lois d'airain du système de l'administration française ; on ne tardera pas à le constater avec le rétablissement de la première partie du bac (déjà en cours) ou celui de l'examen d'entrée en sixième. Comme disait ma bonne grand mère « Faire et défaire c'est toujours travailler ! ».

Il est temps de conclure ses réflexions déjà trop longues et sur lesquelles on doit pas se tromper ; je ne suis nullement, comme on pourrait le croire par une lecture trop rapide, ni un ennemi de la recherche et ni, moins encore, celui de la recherche fondamentale ou académique.

Je me borne à constater simplement, pour ne retenir qu'une seule remarque de tous ces propos, qu'il y a en France une totale et constante impuissance à la réforme qu’illustre plus que tout autre, le cas du CNRS ; le seul ministre de la recherche sensé et courageux et qui en avait conscience fut Claude Allègre, dont je n'appréciais pas toujours la brutalité, tout en reconnaissant que cette voie était peut-être la seule possible.

Je m'amuse en me souvenant que la réforme du CNRS faite je crois par Chevènement qui a conduit à fonctionnariser son personnel, qui était auparavant constitué de simples contractuels, a suscité alors des réactions extrêmement négatives de la part de beaucoup de ces derniers. Sur ce point, ils se préoccupaient bien moins de voir leurs recherches orientées de façon autoritaire par l'État que de perdre les avantages que leur statut de contractuels leur assurait par rapport à la fonction publique classique.

Depuis des années, faute d'avoir le courage de supprimer CNRS, on l’étrangle sournoisement par une technique qui s’apparente fort à celle du garrot qui fut en usage en Espagne jusqu’en 1974 !
La suppression du CNRS  est parfaitement possible, en versant une bonne partie de son personnel dans les universités, où les filières d'enseignement et de recherche correspondent en gros aux sections du CNRS et où l’on se plaint sans cesse du manque d’enseignants. Pour les autres, selon leurs choix, on retournerait à une contractualisation qui permettrait enfin réellement à l'État, si il en a le souci et la volonté, d'orienter les recherches vers les secteurs qu'ils jugent prioritaires et qu’il financerait aux niveaux nécessaires.

Au lieu de faire une telle réforme, indispensable et évidente, on essaye d'étrangler le CNRS sournoisement par des mesures, aussi dérisoires que contradictoires, comme des primes pour aller en fac, la réduction des possibilités de promotion ou plus récemment la création d'organismes du style de l’ANR ou de l’AERES qui le vident progressivement de son activité réelle sans le moindre profit réel et en reprenant d’ailleurs les mêmes.

Comme une partie de son personnel n’a guère d’activité réellement scientifique, souvent moindre que celles d’enseignants chercheurs (j'en connais de multiples exemples et j’ai été amené à conduire des comparaisons précises) dont souffre surtout celles et ceux qui ont une motivation réelle à la recherche et un désir sincère d'en conduire. Il est parfaitement possible de faire de telles réformes pour, avec un nouveau statut, organiser la recherche comme cela se passe dans des pays comme les États-Unis ou l'Allemagne qui ne sont tout de même pas des déserts ou des champs de ruines sur le plan scientifique.

Mais quel sera le ministre qui trouvera le courage de faire une telle réforme et de fermer enfin chez nous ce Jurassic Park de la science stalinienne ?

mardi 27 mai 2014

Sur l'avenir de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) (N° 3)


Je poursuis ici la lecture commentée du texte de Matematika publié dans Mediapart du 20 mai 2014 « Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ».

Rappel de la partie de ce texte en cause dans la suite :
« En 2007, fut adoptée la loi LRU, loi relative aux "libertés et responsabilités des universités". Nous savons aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leurs personnels. Bien gérées ou non, elles sont contraintes de vendre leurs biens immobiliers, ceux de l'état, sous prétexte de manque de ressources. Ainsi, l'Université Paris 6 a vendu son dernier bien en 2013, son château d'Annecy. Ayant probablement mal interprété le mot "liberté" (ou trop bien ?), certaines dérivèrent dans l'affairisme avec notamment des partenariats public-privé (PPP) comme à l'USVQ.".

Nous en revenons à la loi LRU et, comme je l'ai déjà dit, je suis très étonné de lire : « Nous savons aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leur personnel ».
Tout observateur, informé, attentif et de bon sens, savait, dès le départ, combien cette loi était néfaste pour les universités et leur personnel. Il a fallu toute l'astuce de Valérie Pécresse pour la faire passer sans trop de mal, dans la mesure où elle s'était gagnée, en satisfaisant toutes leurs demandes, les faveurs, essentielles en l’occurrence, des présidents d'université, même réputés de gauche ! En effet, eux seuls ont le pouvoir d’ouvrir aux forces de l’ordre les portes d’une université bloquée par des grévistes (étudiants ou non). Ce fut le cas à Aix-Marseille 1, traditionnel bastion de la Gauche universitaire.

Par ailleurs, confier aux universités la gestion de leur patrimoine était un piège évident , puisqu'elles n'avaient pas, en général, les moyens d'en assumer la charge, même quand il s'agissait de locaux proprement pédagogiques. Je suis désolé d’apprendre qu'en 2013 l'université Paris VI a dû « vendre son château d'Annecy », dont j’ignorais qu’elle le possédât et dont si je ne vois pas très bien ce que pouvait en faire cette grande université Paris parisienne ! Je laisse de côté l'affaire de l'université de Versailles, car ce type de dérive « affairiste » est demeuré, par la force des choses, relativement rare car les affairistes s'intéressent généralement peu aux universités.

Poursuivons la lecture du texte en cause :
"Les enseignants-chercheurs et chercheurs furent alors placés sous différentes doubles contraintes contradictoires :

[ …  ]
Exemple 1. Trouver des ressources financières pour leur recherche, ce qui prend nécessairement du temps sur la recherche elle-même, même en cas de succès, tout en étant menacé d'être écarté des laboratoires sous couvert de production insuffisante."

J'ai déjà évoqué ce que j'avais nommé alors « la valeur ajoutée » (aux crédits alloués par le CNRS) en précisant que certains directeurs de laboratoires, dont j'étais, se consacraient à cette recherche. Il est évident qu'en pareil cas, c'est surtout au directeur de laboratoire qu'il incombe de rechercher des financements complémentaires à ceux du CNRS ou de l’université. Je ne m'y attarde pas ici car il est évident que, suivant la nature des recherches, les sources de financement qu'on peut solliciter sont extrêmement différentes et que la première nécessité est de les identifier puis de les sensibiliser par des argumentaires spécifiques ce qui suppose une parfaite connaissance des domaines en cause.
L’évaluation des chercheurs est un problème difficile mais essentiel et fort mal posé et traité en France, ce qui rendait indispensable une réforme.

« De façon concomitante, afin probablement d'augmenter la pression, des règles homogènes (toutes disciplines confondues) de nombre de publications apparurent avec les nouvelles évaluations. On fit donc accepter cette nouvelle règle. Ensuite, il suffira d'en changer le curseur pour créer la pression voulue ou exclure des laboratoires. Cette menace d'exclusion des laboratoires s'accompagna d'un décret qui prévoyait que ceux n'exerçant plus d'activité de recherche (au sens ne respectant pas les règles de publication en vigueur) devait voir augmenter leur charge d'enseignement. Ce nombre pouvant évidemment être régulé via le nombre de projets octroyés. ».

Qu’on me permette de citer ici le début du sixième chapitre de mon libre de 2013 sur le CNRS intitulé « Le problème de l’évaluation de la recherche : l’exception française. » : « De nombreuses critiques ont été émises, en particulier, par la Cour des comptes et l'Inspection générale des finances sur le fait que les laboratoires du CNRS seraient rarement, voire jamais, évalués de manière « indépendante » c'est-à-dire, en fait, extérieure. Ces institutions notent aussi que la plupart de ces laboratoires et les syndicats-maison de chercheurs récusent, comme outil d'évaluation, la bibliométrie, à la différence de la plupart des organismes anglo-saxons et même du monde qui l'ont, pour la plupart, adoptée.
Le syndicat SNCS-FSU s'oppose à la généralisation de la bibliométrie et refuse
d'ailleurs, dans le même mouvement, la généralisation de l'évaluation individuelle, à laquelle il préfère l'évaluation des recherches, mais sans recours à la bibliométrie. Il souligne le caractère collectif de toute recherche et déclare impossible les tentatives « scientifiques » de donner une note aux chercheurs afin d'évaluer leurs compétences sur une échelle numérique, en fonction, par exemple, du "facteur-h" (qui corrèle le nombre de publications dans certaines revues scientifiques et le nombre de mentions d'un auteur), démarche considérée à peu près partout comme mesure légitime de la productivité et du rayonnement d'un chercheur. » (2013 : 69).

Ces considérations générales faites, revenons au texte de Matematika. Les choses ne sont pas très claires en effet  ici, car s'il s'agit de laboratoires propres du CNRS, il n'y a pas lieu d'évoquer l'augmentation des charges d’enseignement puisque le personnel CNRS n’en pas, dans son service du moins.

De toute façon, la modulation des charges d'enseignement au sein même de l'université n'a jamais réellement fonctionné ; des « enseignants-chercheurs » (tous le sont en principe) qui ne font aucune recherche, ne sont pas sanctionnés ; ils peuvent, au pire, ne pas bénéficier de promotions de grade, mais sans jamais voir leur charge d'enseignement augmenter. Le seul cas que je connaisse (je vais encore faire de l'histoire sur ce point, au grand désespoir de mon commentateur) est celui des maîtres assistants agrégés d’autrefois qui devaient, en principe, huit heures par semaine (au lieu de six) s’ils ne faisaient pas de recherche ; je dois ajouter que je n'ai jamais vu observer cette règle pourtant bien établie.

Les tentatives, imprudentes et irréfléchies, faites par Valérie Pécresse et qui concernaient les enseignants de droit, ont mis ces derniers dans la rue, ce qui ne s'était jamais vu. Il est vrai que, si la plupart d'entre eux ne font pas effectivement de recherche ; ils exercent souvent un second métier (avocats ou consultants en général). On se demande d'ailleurs encore comment la ministre a pu envisager de prendre pareille mesure sur laquelle elle est immédiatement revenue, comme je l’avais annoncé d’emblée ! Pour les universités, il  clair que l'on aurait dû offrir aux enseignants, dès le départ, le choix entre un statut d' « enseignant-chercheur » (à mi-temps pour chaque activité) et un statut d'enseignant avec une charge d'enseignement supérieure voire double (comme pour les PRAG). Selon les types d'enseignements et les niveaux auxquels ils sont prodigués (IUT par exemple), il est bien évident qu'il n'est pas nécessaire de faire la recherche pour enseigner à l'université.

Le problème de l'évaluation est évidemment délicat, mais il n'y a guère d'autre moyen des procéder que par le biais des publications de l'intéressé, quelle que soit la méthode retenue. Le nombre, le volume et le rythme des publications est  évidemment un élément important ; la qualité et la réputation des lieux de publications entrent aussi en jeu ; on peut également, à l’américaine et par la bibliométrie , se référer aux index de citations ; on risque fort alors de tomber dans le piège des échanges de séné et de rhubarbe entre chercheurs complices, ce qui est une pratique américaine des plus courantes !

« Exemple 2. Encadrer des étudiants en thèse, pour être bien évalué, obtenir des promotions, des primes, faire vivre son équipe, son activité (car passant du temps à aller chercher les contrats, le chercheur a moins de disponibilité pour sa recherche) tout en subissant la diminution du nombre des bourses de thèses ; de surcroît certaines universités interdisent d'encadrer des thèses sans financement de l'étudiant. Ceci sous prétexte de ne pas précariser les étudiants qui bientôt verront leurs droits d'inscription augmenter par la volonté des mêmes qui disent vouloir les protéger. »

C'est sur ce dernier point que la notion de « valeur ajoutée » peut intervenir aussi car il est évident que le temps que directeur de recherche passe à rechercher des crédits pour le fonctionnement de son équipe est inévitablement déduit du temps qu'il peut lui-même consacrer à sa recherche personnelle.

Là aussi c'est une situation que j'ai bien et longtemps connue, mais il est évident que pour trouver des financements auprès d'interlocuteurs, éventuels financeurs qu'on aura identifiés, il faut soi-même être en mesure de « vendre » le projet de recherche pour lequel on est en quête de financement. Il faut donc nécessairement le connaître à fond, dans son contenu comme dans ses applications, et surtout avoir des arguments pour y intéresser des bailleurs de fonds éventuels. C'est, en Amérique du Nord, l'activité bien connue de « funding » qui est parfaitement admise, reconnue et estimée et qui intervient  dans l'évaluation des chercheurs. Par ailleurs nous retrouvons ici le problème du nombre de thèses dirigées qui devrait nécessairement être très réduit, la dizaine étant vraiment en la matière le maximum !

À suivre.

lundi 26 mai 2014

Sur l'avenir de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) (N° 2)

Je poursuis ici la lecture commentée du texte de Matematika publié dans Mediapart du 20 mai 2014 « Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ».
Rappel de la partie de ce texte en cause dans la suite : « Les chercheurs du secteur public devaient abandonner une grande partie de leur recherche académique pour s'intéresser à des enjeux sociétaux ou industriels »
Il est clair qu'il n'y a pas de contradiction fondamentale entre la recherche académique et les applications qui peuvent en résulter et donc des « enjeux industriels » ; la liste des exemples d'application industrielle de découvertes académiques serait trop longue pour que je tente ici d'en établir le simple début ; l'auteur poursuit : « À terme les universités devaient devenir des centres de coûts et de profits et augmenter les droits d'inscription au risque de pénaliser une population étudiante déjà massivement atteinte par la précarité ».
On mélange ici des questions très différentes : on ne voit pas pourquoi un Etat qui consacre des milliards à faire fonctionner un système de recherche étatique (le CNRS qui est, en fait, sans grand rapport avec l’université) devrait s'interdire d’en tirer profit pour y faire conduire des recherches qu’il juge urgentes et prioritaires ? Aux Etats Unis, des profits importants peuvent résulter, pour les universités, (les Américains ont la chance de ne pas avoir  de CNRS !) de découvertes, de contrats et de brevets déposés par les universités elles-mêmes, qu’elles soient d’Etat ou privées. D'autre part, l'augmentation des droits d'inscription n'est en rien liée à une modification de l'orientation des recherches universitaires bien au contraire puisque, en tout état de cause, l'État français prend en charge de façon quasi totale le fonctionnement des universités et que les droits d'inscription sont des plus symboliques, ce qui est à peu près l’exception française, sur laquelle je reviendrai.
Il y a d'ailleurs là une contradiction voire une aberration fondamentale qui résulte de la copie servile du modèle soviétique, archaïque et inadapté, qui demeure celui de nos établissements publics scientifiques et techniques (EPST). Dans le système soviétique de l'URSS, sans entrer dans le détail, il était bien évident que les chercheurs s'inscrivaient, tous et inévitablement, dans les programmes de recherche définis par l'État et qu'il aurait été fort risqué pour eux de prétendre se comporter autrement. C’était le passage assuré et direct de l’Académie au goulag ! C'est donc en fait l'État qui définissait, de façon exclusive, totale et absolue, les programmes  de recherche des chercheurs, même s’ils étaient absurdes (ce n’est pas par hasard que j’ai mis Lyssenko et Staline  sur la couverture de mon livre) !
Il n'en est rien évidemment dans le CNRS français ou dans l'ex-ORSTOM (devenu IRD) qui sont les deux EPST que je connais le mieux et où je prends, de ce fait, la plupart de mes exemples. En effet, il est rigoureusement et totalement impossible d'obliger un spécialiste des papillons de la Nouvelle-Calédonie  à travailler sur ceux de la Guyane puisqu'il a été recruté sur la base d’une thèse sur les lépidoptères calédoniens,  s’il ne souhaite pas changer de terrain. Je connais de nombreux cas de chercheurs qui sont restés dans une quasi-inactivité, durant des périodes plus ou moins longues, parce qu'ils n’entendaient, en aucune façon, changer de domaine de recherche.
J’ai souvent discuté de ces questions avec un chercheur de l’INSERM (autre EPST), au moment où commençaient les travaux sur le sida dans le milieu des  années 80 ; je lui demandais comment il se faisait qu'aucune équipe de l’INSERM ne se consacrait aux recherches sur les traitements ou les vaccins de cette nouvelle maladie. Il me répondait bien entendu, comme on peut le deviner, qu'il était impossible à l’INSERM d'obliger qui que ce soit en quoi que ce soit à travailler sur ce domaine s'il ne souhaitait pas !
On peut donc se demander quelle est la logique d'une réforme de mise en place d'un organisme comme l'« Agence Nationale de la Recherche » (ANR) qui fait, par appel d’offres, des propositions de sujets ou de programmes de recherches, sans avoir le moindre moyen d'imposer aux chercheurs payés par l'État, qui pourraient s’engager dans de tels programmes, de le faire. Certes ils pourraient le  faire, mais rien ne les y oblige et pourquoi le feraient-ils ? Rien n'oblige un chercheur à faire autre chose que ce qu'il fait dans le domaine qui lui convient et sous  la forme et au rythme qui lui conviennent. Il lui suffit d’avoir une modeste activité scientifique qui lui permette d'élaborer son rapport de recherche personnelle pour qu'il puisse couler des jours paisibles, sans la moindre observation et sans la moindre obligation d'une autre nature jusqu'à sa retraite.
On touche là à ce qu'on pourrait appeler la « lâcheté » de l'administration française dont on voit de multiples exemples tous les jours et dans tous les domaines. C’est surtout là ce qui rend toute réforme un peu forte impossible ! Faute de pouvoir réformer réellement le CNRS ou mieux encore de le supprimer, puisque sa structure est devenue totalement inadéquate. On essaye, lâchement, de l'étrangler sournoisement, d’abord en réduisant de façon forte les promotions de DR, en donnant des primes pour le passage à l’université, en créant ensuite un organisme comme l’ANR (qui propose sous forme d'appel d'offres des projets de recherche qu’on est incapable d’imposer !) ou encore comme l’AERES chargée de l’évaluation,  qu’on feint de substituer à l’auto-évaluation traditionnelle de règle au CNRS comme à l’université. Il suffit de voir, pour s’en convaincre, le fonctionnement de l’AERES et la composition de ses instances comme de ses jurys.
Les quelques rapports que j'ai eu l'occasion de lire sur des universités que je connaissais m’ont paru profondément comiques,  témoignant à l'évidence d'une totale ignorance des réalités de ces établissements. La chose n'est pas pour surprendre d'ailleurs, puisque on ne peut guère demander à des instances composées elles-mêmes d'enseignants-chercheurs d'autres universités de se montrer sévère ou même simplement sérieux dans le jugement (« signé » car les évaluations ne sont même pas anonymées comme dans le moindre comité de lecture) des activités de leurs collègues, qui ne manqueraient pas de procéder de la même façon le jour où inévitablement cette situation serait inversée. Ce n'est évidemment pas, en passant un jour ou deux au mieux, dans un autre établissement, qu'on est en mesure de porter un jugement autorisé sur son activité.
Poursuivons la lecture du texte en cause :
« Pour faire accepter le changement, il faut en faire accepter les outils. Ainsi apparurent de nouveaux outils de transformation de l'organisation de l’ESR français. Citons les plus marquants que sont :
  1. Les primes des enseignants-chercheurs [… ] Ces primes étaient de trois ordres : administration, enseignement et recherche
  2. La recherche par projets avec un budget contingenté. »
3. Je n'ai pas trouvé de trois dans le texte mais peu importe.
Pour ce qui concerne les primes, les primes d'administration ont existé bien plus tôt encore (en particulier pour les présidents d'université mais elles étaient au tout début totalement dérisoires et ont très sensiblement augmenté dans la suite).
La principale réforme pour la recherche fut effectivement celle des primes dites « d’encadrement doctoral et de recherche » qui ne concernaient que les professeurs et étaient en nombre limité, sur décision d’une commission ad hoc. En fait, dès le départ, une réforme indispensable aurait été de limiter de façon drastique le nombre de thèses que pouvait diriger un professeur, alors que des professeurs parisiens « dirigeaient » parfois une centaine de thèses (j’ai connu un record à 142 !). La limitation du nombre de thèses dirigées est un élément qui n'est survenu que beaucoup plus tard, alors qu'il était pourtant sans doute la réforme la plus facile à mettre en œuvre et la plus raisonnable. De toute façon, même à son taux maximum (variable selon le grade), ces primes demeuraient modestes, et, dans bien des cas, on a pu se demander de quelle façon fonctionnait la commission chargée leur attribution. Par prudence et pour prévenir les commentaires injurieux prévisibles, je signale que, pour ce qui me concerne, j'ai toujours bénéficié de cette prime d'encadrement doctoral et de recherche ; il y a donc nulle acrimonie dans mon propos.
Pour le point de la recherche par appel d’offres sur projets, le système abracadabrant de l’ANR ne tient qu’à ce qu’il est impossible, on m'a vu, de contraindre quelque chercheur ou enseignant-chercheur que ce soit à s'engager dans quelque projet que ce soit. Si ce système fonctionne à peu près partout dans le monde, c’est que nulle part les chercheurs sont des fonctionnaires innamovibles et qu’ils ont à peu près partout des statuts contractuels.
Ces appels d’offres de recherche par projets ont existé bien avant l’ANR d'ailleurs, le cadre même du CNRS, mais il est évident que les procédures étaient très souvent biaisées. En général, lorsqu'un projet faisait l'objet d'un appel d'offres, l'équipe retenue à son terme avait été constituée et choisie bien avant la publication de l'appel d'offres ! Les jeux étaient le plus souvent faits à l'avance !
Sur ce point également, je pourrais donner des exemples très précis qui montreraient le fonctionnement de cette procédure. Je n’ai pas à insister sur ce point puisque le texte de Matematika que je commente le dit d'une façon tout à fait claire :
« Ceux qui participaient aux jurys étaient bien placés pour faire accepter les leurs ou ceux de leurs « amis » »
Le texte poursuit non sans cruauté :
« Sans oublier que, dans le domaine de la recherche publique, les évaluateurs sont aussi les employés du même employeur ».
Voilà qui est dit avec plus d'élégance et de force que je ne saurais le faire !
 À suivre.

vendredi 23 mai 2014

« Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ». Réponses et commentaires à propos de l'article de Matematika dans Mediapart du 20 mai 2014. (N° 1)

« Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ». Réponses et commentaires à propos de l'article de Matematika dans Mediapart du 20 mai 2014. (N° 1)

Votre article, cité ici en référence, mérite de ma part une réponse d'autant plus étendue et précise que, contrairement à ce qu'on pourrait penser au premier abord, nos points de vue ne sont pas si éloignés l'un de l'autre, car mon livre sur le CNRS s’éclaire dans un autre, exactement contemporain que j’ai publié chez le même éditeur en 2013 et qui s’intitule « Université : l'impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres » (Paris, l'Harmattan). Nous n'avons donc pas eu à échanger des injures, comme le font certains commentateurs dont un certain Monsieur Spin, qui est probablement du CNRS, ce dont on pourrait douter à voir sa pratique de l'orthographe et de la syntaxe du français ; fort heureusement, son blog est totalement vide !

Le titre de mon livre, CNRS : le Jurassic Park de la science stalinienne, tout en étant évidemment quelque peu provocateur, correspond à une réalité historique et structurelle que l'histoire officielle du CNRS (car il y en a une, ce qui confirme la pertinence de ma formule, s’il en est besoin) tente de gazer ou même de dissimuler. Les « pères fondateurs » du CNRS, grands et légitimes admirateurs de l’URSS, ont en effet emprunté le modèle soviétique qui avec le temps s’est sclérosé encore davantage dans une syndicalocratie que nul ne peut contester. Il suffit pour s'en convaincre d'examiner à la fois le mode d'élection des Commissions de sections (en dépit des prétendus changements qu'on y a apportés) comme leur composition, où l’on s'étonne toujours de ne pas trouver les principaux noms de la discipline en cause qui, à n’en pas douter, ont sans doute autre chose à faire.

Cela me conduit à apporter une première nuance à l'analyse générale que vous faites de la recherche et des évolutions récentes du CNRS comme de l’université.  Vous faites observer, à juste titre, que les entreprises françaises ont moins de ressources que les allemandes par exemple, en raison de la différence dans le taux des « charges sociales » qui pèsent sur elles (64,7 % France et 49,4 % en Allemagne). Sur ce point précis, le politiquement correct hollandais impose désormais de ne plus dire « charges » mais « cotisations » sociales, ce qui n’en change certes pas le taux mais donne une connotation bien différente, le nom étant plus facile à changer que le taux !

Pour ce qui est de l’investissement privé dans la recherche, j’entendais l'autre jour M. Gattaz du Medef parler des « marges » des entreprises ; il était question des salaires des dirigeants et des dividendes des actionnaires, mais il n'a pas pris la peine d’évoquer les investissements dans le domaine de la recherche qui ne le préoccupe guère. J'ai fait exactement la même remarque en écoutant Mme Parisot, l’ancienne présidente  de ce même  MEDEF. La recherche universitaire donne un fâcheux et illustre exemple quand le Président de la Conférence des Présidents des universités française J-L Salzmann, vigilant lecteur de votre texte, vend sans vergogne à une grosse société américaine, Avax Technologies, la « start up » que les moyens étatiques de la recherche française l’ont aidé à développer (cf, la thèse de M. Rémondet).

Pourquoi ne pas raisonner ainsi après tout  puisque, comme dans l'Union soviétique d'antan, la recherche est prise en charge de la façon la plus large par l'État qui possède huit « établissements publics scientifiques et techniques » (EPST) dans le principal, pour le domaine en cause est le CNRS avec ses 35 000 employés et ses 3 milliards de crédits annuels ?

Permettez-moi ici de citer une expérience personnelle, du moins dans mon domaine des sciences humaines et sociales. A l'époque où le CNRS était encore Quai Anatole France, j'ai fait scandale (Serait-ce chez moi une habitude ?), lors d'une réunion des directeurs d'équipes, en demandant si on allait enfin se décider à prendre en compte dans les attributions de crédit, ce que j'avais appelé, déjà un peu par provocation, la  « valeur ajoutée » par l’équipe elle-même. Je désignais ainsi ce qu'une équipe de recherches pouvait trouver (souvent non sans mal comme vous le notez) en crédits de fonctionnement ou de recherche en dehors de l'attribution des moyens qui lui était faite annuellement par le CNRS. J'illustrais en général ce propos en disant que pour ma formation, une des plus modestes de la section car aussi une des plus récentes, ce crédit annuel payait en gros le téléphone et le courrier. Disons que pour 1 franc que je nous recevions annuellement du CNRS, je m'arrangeais pour en trouver 10 autres à l'extérieur. En  revanche, les vieilles et grosses formations ne trouvaient au mieux par leurs propres moyens (dans les rares cas où elles en cherchaient) que le centième des crédits qu'elles recevaient du CNRS. Pour ma discipline et à cette époque, j'illustrais cette vérité par le cas précis et chiffré de l’énorme LACITO parisien, longtemps dirigé par J. Thomas, présidente de la Commission !

Vous écrivez dans le début de votre article : « À partir de 2004 on s'était effectivement rendu compte que les entreprises françaises, handicapées par un euro inadapté à notre économie, ne pouvaient plus faire assez de recherche et d'innovation. La direction de l'UMP (puis du PS) avait alors décidé de réorganiser complètement l'enseignement supérieur et la recherche pour qu’ils suppléent à la recherche privée défaillante. ».

Faut-il que je précise que je suis en désaccord avec cette chronologie comme avec cette analyse ? Je pense même que vous l’êtes vous-même aussi, quoique en partie et de façon latente, à lire la suite de votre article qui démontre qu'à l'évidence, vous ne croyez guère à cette hypothèse pour expliquer la naissance et la forme de la loi dite LRU de 2007 et fort improprement intitulée « loi relative aux libertés et responsabilités des universités ». Tout le monde s’accorde à reconnaître  aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leur personnel. Ce qui m'étonne et même me stupéfie dans cette affaire est que vous-même et tant de gens aient mis sept ans à se rendre compte de la véritable nature et des objectifs de la loi Pécresse-Fioraso !

Je m'amuse d'ailleurs de voir que, dans les commentateurs de votre texte, se trouve Monsieur Jean-Loup Salzmann, encore lui, président actuel de la CPU qui, semble-t-il, n'a pas été un adversaire très actif et très résolu de la loi Pécresse dont il a plus que quiconque bénéficié. Grâce à cette loi, il a été élu et réélu à Paris XIII en 2008 et 2012 puis à la CPU. Il en est à son deuxième mandat présidentiel alors que la possibilité de faire deux mandats était une des principales dispositions (sinon la principale disposition) de la loi de Valerie Pécresse, du moins aux yeux des présidents d'université que Madame Pécresse a eu la grande habileté (de son fait ou inspirée par Monsieur Coulhon !) de placer au centre de sa réforme avec une mainmise quasi totale sur les nouvelles nominations en université, toutes majeures et explicites revendications de la CPU.

Le seul mérite que je revendique (ou en tout cas le principal) est avoir, dès l'abord, dénoncé les perversités de la LRU de V.Pécresse qui s’est acheté à peu de frais les présidents d’université ; on peut très facilement le vérifier par la lecture de mon autre petit livre Université : l'impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres où les dates de mes textes sont aisément vérifiables.
À suivre.

mercredi 30 avril 2014

France Université Numérique (Fin)

Je ne vais naturellement pas reprendre dans cette conclusion ce que j'ai déjà dit ; je ne ferai que souligner ici le caractère à la fois étrange et habituel d'un tel projet.
Comme partout et toujours, nous nous efforçons de faire ce que font ou ont fait les Américains ; comme d’habitude, nous le faisons avec une dizaine d'années de retard et, pire,  souvent même au moment où ils abandonnent eux-mêmes la stratégie que nous leur empruntons.
L'impression que j'ai et que j'exprimais déjà, est que les fameux « moocs », puisqu’il faut bien les appeler ainsi car nous n’avons même pas été capables, en dépit de nos commissions de terminologies multiples, de leur imaginer un nom, ont été utilisés par les grandes universités américaines, qui sont à l’origine de cette mode, pour se faire une publicité gratuite dont elles ne semblent pourtant avoir aucun besoin, puisqu'elles refusent, chaque année, des milliers de candidats prêts à payer les droits d'inscription faramineux qu'elles exigent. Elles cherchaient sans doute plutôt par là à soigner leur image pieuse, grâce à une publicité peu coûteuse, en donnant l'impression fallacieuse d’ouvrir à tous un accès gratuit à leurs enseignements. On a vu qu'il n'en est rien et qu'en réalité, si des cours peuvent être mis sans problème à la disposition de quiconque, on continue à vendre, et fort cher, les diplômes eux-mêmes. Une récente étude dont j'ai entendu parler, sans la lire ni même en avoir la référence, démontre d'ailleurs que 90 ou 95 % des gens qui, à un moment ou à  un autre, suivent ces enseignements sur les moocs, abandonnent et que ceux ou celles qui veulent continuer finissent par s'inscrire à des filières payantes pour valider leur formation.
Nous reviendrons dans la suite aux intentions, probablement cachées, qu'il y a dans le projet français et dont il n'est même pas sûr que Madame Fioraso soit elle-même consciente ( limitation de l’entrée à université de tous les bacheliers, les mauvais n’auront qu’à aller dans les moocs …s’ils savent lire ; majoration des droits d’inscription, etc. J’y reviendrai).
Les moocs ne sont donc nullement une « révolution » dans l'enseignement supérieur où existe depuis toujours un « télé-enseignement » ; à cet égard, il est amusant de voir, côte à côte, dans le site du CNAM, sur la même page, une publicité pour les cours télévisés du CNAM qui existent depuis 1963 et dont le CNAM revendique même l’invention et l’annonce de quatre cours de son mooc, dont les inscriptions sont annoncées comme « terminées », ce qui conduit à s’interroger sur la formule elle-même!
Les moocs sont en outre très loin d'être la réponse aux problèmes qui se posent dans nos universités. Pour plus de détails, je renvoie à mon récent livre Université : l’impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres… ( Paris , l’Harmattan, 183 pages, 2013).
On verra sans doute rapidement disparaître la plupart de ces moocs, dont on commence à discuter la place et le mode de prise en compte dans le « service » des enseignants ; il serait intéressant de voir, de plus près, quels sont ceux des étudiants qui en ont tiré quelque chose de réel et comment se fait la validation. Il est un peu étonnant, à cet égard, de voir déjà de prétendus « experts » (en quoi ?) offrie leurs services pour calculer tout cela.
On peut d'ailleurs constater déjà que la vogue des moocs est sur le déclin ; ces derniers sont dorénavant plus ou moins concurrencés sinon remplacés par les « coocs », qui sont des moocs mis en place par les entreprises pour leurs collaborateurs, leurs partenaires ou leurs clients. En février 2014, Orange par exemple a lancé sa « plate-forme de cours en ligne pour les entreprise » dont le premier cours portait sur une « initiation au monde numérique » ! Avec la modestie, naturelle et constante dans les entreprises françaises, Orange prévoyait des millions d'inscrits ici quelques années.
Le programme FUN lancé à grand fracas en octobre 2013 par G. Fioraso et qui est décrit, comme on l’a vu, dans le site officiel du gouvernement français, répond sans doute à plusieurs motivations dont l’une, très générale, est la découverte du « numérique » par la rue de Grenelle ! Aimez-vous le numérique ? On en a mis partout ! Le numérique et les TIC sont à la fois la panacée et la pierre philosophale ! L'une des motivations est, on l’a vu, qui sert de prétexte en tout cas, est l’imitation d’un système américain qui, aux Etats-Unis, existe déjà comme je le dis, à d’autres fins, depuis une bonne quinzaine d'années. Sur la question de l'enseignement à distance, les États-Unis eux-mêmes ont été largement précédés d’ailleurs par d'autres Etats, où l'étendue même et la démographie rendaient bien avant la chose indispensable comme le Canada ou l'Australie.
Le problème est celui de la validation des enseignements ainsi dispensés à distance ; j’ai déjà fait allusion à l'expérience que nous avons conduite à Aix-en-Provence, à la fin des années 90, avec Louis-Jean Calvet et quelques collègues, dans le cadre d'un DESS de « coopération linguistique et éducative ». Il comportait deux filières, l’une dite « présentielle », l'autre sous forme d'un « cyber-enseignement » ; ce dernier avait été rendu indispensable par le fait que les inscrits étaient dispersés à travers le monde dans les instituts ou centres culturels français et avaient tous accès à l’internet. Il ne s'agissait donc pas en fait de simples cours en ligne, puisque dans les facultés de lettres en tout cas, l'usage n'est pas de faire des cours écrits ou dictés. Le travail des étudiants inscrits était de faire un mémoire, sur un sujet concernant souvent l'Etat où ils se trouvaient ; le cours comportait donc à la fois un exposé général de la problématique du DESS mais, surtout et aussi, des documents pertinents indispensables qui n'étaient pas toujours accessibles en Albanie, au Liban ou au Venezuela. (À cette époque, il était beaucoup moins facile qu'aujourd'hui d'avoir accès à des sources bibliographiques sur Internet). Le but était de donner à la fois aux étudiants les outils problématiques et la matière documentaire dont ils pourraient avoir besoin pour leur mémoire (à titre indicatif, le cours que je faisais dans ce cadre sur internet, comportait 600 pages !). Il fallait donc pour ce type d’enseignement (nullement destiné à tous mais réservé à des étudiants de bac + 5) une définition précise du public visé, les soutenances, précédées d’uns session d’enseignement finale, se faisant à Paris en fin d’année.
Au-delà de l'effet de mode (les modes passent aussi vite qu’elles sont apparues), je m'interroge sur les causes réelles de cette opération FUN qui demeure extrêmement modeste et sans réelles perspectives ; elle n'est même pas originale puisque toutes les universités disposent de services de télé-enseignement, sans parler du dispositif national.
Ne viserait-on pas, en réalité, à apporter un concours, plus illusoire que réel, à la politique générale de réduction des dépenses dans l'enseignement supérieur, en ayant l’air de donner une issue de secours convenable à la masse des étudiants qui sont inscrits à l'université sans jamais y mettre les pieds ! Il y a là une illusion de plus, car la grande masse de ces étudiants fantômes ne s'inscrivent nullement en fac pour bénéficier d'un enseignement quelconque (la preuve en est qu'ils ne viennent pas aux cours), mais simplement pour bénéficier des avantages liés à l'inscription en université (bourses, aides diverses, carte de séjour pour les étrangers, sécurité sociale, réduction au cinéma et tarifs réduits en divers lieux, etc.). Si c'est un public désireux d'une formation générale dans quelque domaine que ce soit qu’on vise, le modèle est alors celui de France Culture ; on pourrait tout à fait ajouter aux émissions qui y remplissent déjà cette fonction, d'autres émissions plus spécialisées, en créant peut-être alors un vrai « France Culture universitaire ». Le coût d’un tel projet, « centralisé »,  serait moindre que celui de cent moocs et il aurait au moins le mérite de la franchise et peut-être de l'efficacité.
J'ai déjà essayé de montrer, dans des blogs comme dans mon livre, comment une politique universitaire, sans projet et sans boussole, a conduit depuis trente ans à des erreurs dont l’une des plus évidentes était la multiplication même des universités, dont le nombre a plus que quintuplé et dont les implantations ont été des plus curieuses, car elle ne répondait guère qu'à des projets politiques de ministres, de maires ou de conseils généraux. L'incapacité à gérer réellement la carte universitaire la France avec quelque bon sens n'a fait que rajouter aux conséquences financières désastreuses de cette démagogie politique stupide. Comme toujours, on est passé d'un extrême à l'autre, et les contraintes financières actuelles amènent à des réductions de budgets qui mettent nombre d'universités au bord de l'immobilisme, voire de la faillite. Ce ne sont assurément pas les moocs qui permettront de sortir de cette ornière universitaire.

vendredi 18 avril 2014

La "carte universitaire française" et "le mal chinois"


Un des aspects de la réforme des universités a été, en la circonstance, une lecture, volontairement absurde mais « porteuse » pour les médias, du fameux classement des cinq cents premières universités du monde, réalisé et publié depuis 2003 par les Chinois.

 Un mot de rappel sur ce palmarès universitaire mondial car la France ne s’est pas remise de ce classement dit de Shanghai. Oh honte ! Nos établissements, dont l'origine remonte pourtant à Robert de Sorbon (et c'est là qu'on mesure l'étendue et la portée du crime de lèse-majesté d'Edgar Faure) et qui attirait autrefois l’élite estudiantine du monde ne sont quasiment pas présents dans les cent premiers. A l’origine, on n’y voit guère que Paris VI (Pierre et Marie Curie) et Paris XI (Orsay), l’une et l’autre dans un rang modeste (en 2007, 39ème et 52ème), alors qu'outre-Manche, Cambridge et Oxford figurent, en revanche, dans les dix premiers. Ce classement n'a guère changé depuis le début. On trouve toujours 17 universités des Etats Unis dans les vingt premières  avec Harvard comme inamovible premier. Parmi la vingtaine  d’universités françaises qu'on trouve dans ce palmarès, on note à peine qu'en 2012 Paris XI (qui, 37ème, double de justesse Paris VI, 42ème) ! Le ridicule d'un tel classement apparaît quand on trouve, à la 73ème place l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm, d'où proviennent la quasi-totalité de nos Prix Nobel (physique ; dont le plus récent Serge Haroche) comme de nos Médailles Fields (mathématiques) et qui, naturellement n'est pas une université ! Je n'insiste pas ici sur le fait que le classement chinois repose, pour l'essentiel, sur le modèle anglo-saxon, d'ailleurs moins représenté par les universités anglaises qu'américaines ; le haut du classement de Shanghai reproduit à peu près, on l'aura noté, le "top ten" des établissements des Etats-Unis qui, n’en comprend en fait que huit, et qui ont souvent repris, dans  l'architecture même (et jusqu'au lierre de l'"Ivy League"), le modèle d'Oxford et de Cambridge.

Bien entendu, on n’a ni vu ni retenu les leçons principales d'un tel classement, si discutable qu'il soit, faute d'avoir voulu ou su le lire convenablement ou plutôt en ne l'ayant lu que pour y trouver une leçon qui n'y était évidemment pas, mais qu'on voulait d'avance et absolument y trouver afin de justifier un projet pour lequel il fallait bien trouver un prétexte.

De la « carte universitaire » française

 Revenons, pour un instant, au titre général de mon livre de 2013, car l'évolution de la carte universitaire française, que les ministres successifs en charge de l'enseignement supérieur depuis 1968 ou du moins ceux et celles qui s'en préoccupaient, n'ont jamais réussi à gérer, parfois en dépit de leurs efforts en ce sens, est au coeur du problème.

 En effet, de même que l'on a mis en avant « l'autonomie » des universités pour faire passer une loi dont les points essentiels n'ont rien à voir avec cette notion, de même, dans le cas du classement mondial des universités, on a tiré argument de ce très contestable palmarès, en mettant en avant, comme appât, le fameux « grand emprunt », pour regrouper les principales universités des villes majeures en des pôles scientifiques, mais surtout, en réalité, au passage et en douce, pour tordre le cou aux petits et moyens établissements, qu'on avait, sans réflexion, créés en nombre dans les deux ou trois décennies précédentes.

 Après la loi Edgar Faure, les « trente glorieuses » économiques ont en effet conduit à multiplier les universités au point que nous en avons désormais 85 (ou à peu près).

 L'exemple est venu de Paris, où l'antique et unique Sorbonne a éclaté en treize universités (le caractère maléfique de ce nombre ayant été oublié) ; la quatorzième, longtemps rêvée, en particulier par l'INALCO  (= « Langues O ») qui s’y rêvait,  n'a jamais vu le jour. Le modèle de fragmentation a été étendu à la province puisqu'avant cette loi de 1968, il n'y avait qu'une seule université par académie, alors qu'il y en a désormais souvent deux ou trois. Commence alors un mouvement irrépressible de multiplication des universités qui va s'étendre souvent très au-delà du raisonnable.
Prenons l'exemple de l'académie d'Aix-Marseille qui m'est familière. Avant 1968, il y avait une seule université, implantée à la fois à Aix-en-Provence (pour les lettres et le droit) et à Marseille (pour les sciences dures et la médecine). Dans la suite de la loi Edgar Faure, on a créé une université à Nice, ce qui était assez logique, et des « centres universitaires » (rattachés au départ aux deux grandes université d'Aix-Marseille, mais qui devaient devenir plus ou moins rapidement des universités) à Avignon (ce qui était déjà moins évident), à Toulon (encore moins justifié) ou à la Réunion, sans parler de la multiplication, dans la suite, des petits centres du genre IUT (ou assimilés) à Digne ou Aubagne ! On a même parlé de Salon-de-Provence ! 

Pas un maire d'une petite ville, plus ou moins conseiller général naturellement, qui ne fasse le forcing pour faire créer dans sa ville (à côté de l'hôpital et avec, à terme, les mêmes funestes conséquences), un établissement universitaire ou, au moins, une antenne d'université. Je connais quelques recteurs, qui se sont faits virer illico de leur rectorat, pour s'être opposés à pareil projet, si déraisonnable qu'il fût. Naturellement, une fois créée une seule année de premier cycle (éventuellement aux frais, tout provisoires bien sûr, de la ville et/ou du département), commence le jeu de « la petite bête qui monte, qui monte » ; on demande alors bien entendu une deuxième année puis une troisième et ainsi de suite, avec le projet à peine caché de constituer, à terme, une université de plein exercice dans le moindre trou.

 Le classement chinois qui, lu de travers ou pas du tout, permettait de mettre en avant la « masse critique » comme facteur majeur d'évaluation des établissements, conduit facilement, à l’inverse, à jouer la carte du regroupement, d’où son succès la crise venue. S'y ajoutait le fallacieux prétexte d'économies, lui-même d'ailleurs en contradiction avec le principe central d'autonomisation. Comme on va le voir sur un cas récent et précis, la création d'une université unique à partir de trois autres préexistantes ne conduit, en fait, qu'à créer une quatrième structure, car nul dans les trois établissements antérieurs ne veut renoncer à sa structure, à son personnel et à ses « avantages acquis ». On se borne donc, en fait, à mettre une quatrième assiette sur la pile qui en comporte déjà trois et au lieu de réduire les coûts, on les augmente. Pour rester dans le cas d'Aix-Marseille, la récente réforme de ce type illustre parfaitement cette remarque et on me permettra ici d'illustrer ce point car il est exemplaire.

Qu'on me pardonne, une fois de plus de revenir pour éclairer tout cela à l'historique de la carte universitaire française et donc à la loi Edgar Faure, car le cas d'Aix-Marseille est tout aussi bien celui de Strasbourg, de Bordeaux ou de Lyon comme on va le voir.

Comme souvent (à Lyon ou à Aix-Marseille par exemple) des antagonismes essentiellement politiques et/ou disciplinaires ont rapidement abouti, par des scissions, à augmenter le nombre des universités qu'avait prévu, en 1968,  la loi Edgar Faure.

À Lyon, où l'on avait réuni le droit et les lettres en raison sans doute de leur voisinage géographique immédiat, les causes du divorce étaient essentiellement politiques ; les juristes ne pouvaient supporter la pure et simple coexistence avec les lettres (réputées de gauche), comme les enseignants de droite et d'extrême droite des SHS ne pouvaient coexister avec leurs rares collègues de gauche. On a donc créé sur ces bases, au départ, de part et d'autre de la rue de l'Université, où les deux anciennes Facultés de Droit et de Lettres se regardaient de chiens de faïence, deux universités, Lyon 2 (pour la gauche) et Lyon 3 (pour la droite), avec, de ce fait, une mini fac de lettres  (quelques langues anciennes ou modernes) à Lyon 3. Les enseignants de droite ou d'extrême droite de Lyon 2 n'ont donc eu que la rue à traverser pour changer d'université ! Seul détail à noter, Lyon 3 (le droit et les dissidents venus des lettres), par mégarde ou antiphrase, s’est baptisée « Université Jean Moulin » et s'est illustrée, dans la suite, par diverses affaires touchant de près ou de loin au négationisme. Une « Commission sur le racisme et le négationnisme à l'université Jean-Moulin Lyon III » a même été créée le 15 novembre2001 par le ministre de l'Éducation nationale, Jack Lang, afin de faire la lumière sur les diverses allégations de racisme et de négationnisme de la part de certains enseignants et étudiants de l'Université Lyon-III. Luc Ferry et François Fillon, successeurs de Jack Lang au ministère, la maintiendront et elle rendra son rapport en 2004.

À Aix-Marseille les choses étaient différentes, car, au départ, il n'y avait aussi que deux universités mais de composition différente. Aix-Marseille 1 pour les SHS (à Aix-en-Provence) et les « sciences dures » (à Marseille);  Aix-Marseille 2 pour le droit, la médecine et un peu de sciences dures à Marseille-Luminy. Comme le premier président d'Aix-Marseille 2 a été un médecin (le fringant président Gastaut), les juristes n'ont naturellement pas supporté que leur président d'université ne fut pas un des leurs et ils se sont employés, en particulier, à l'initiative de Charles Debbasch, à faire créer, en 1973, une troisième université, Aix-Marseille 3. Jusque-là, rien de très grave mais on s'est, de ce fait, retrouvé, à terme, dans la mesure où le clivage disciplinaire initial a entraîné des migrations politiques, mais aussi « hiérarchiques », avec trois facultés de sciences (Saint-Charles pour U1, Luminy pour U2 et Saint-Jérôme pour U3 ! Saint-Charles, réputée de gauche, attira maîtres-assistants et maîtres de conférences tandis que la plupart des professeurs préféraient Saint-Jérôme et l'U3, Luminy, perdu dans l'Est marseillais et sans étudiants, restant alors hors du coup.

Le seul vrai problème était donc en fait celui des coûteuses disciplines scientifiques à Marseille où existaient trois « ex-facultés » de sciences, en trois lieux différents. Une telle circonstance, s'ajoutant au problème du recrutement très spécial des étudiants des premiers cycles de sciences, où ne vient, d'ailleurs en petit nombre, qu'une majorité de « clampins » refusés dans les « taupes » ou « prépas », créait une situation totalement ruineuse, sans la moindre efficacité et, par là même, aberrante. Claude Allègre était fermement décidé à régler ce problème (mais pour les seules sciences et non pour l'ensemble des universités), au besoin par la contrainte et il le fit savoir sans ménagement, en particulier lors d'une importante et massive descente dans le Sud avec plusieurs de ses collaborateurs les plus proches et les plus concernés. Il n'est toutefois pas resté suffisamment longtemps au ministère pouvoir mener cette restructuration à son terme, comme il y était bien décidé.

Le comble est qu'au moment où l'on a réuni les trois universités en une seule (26 août 2011), qui se flatte d’être « la plus grande université francophone [ sic ] avec ses 72.000 étudiants », on n’y constate pas d’autre conséquence réelle que l'alourdissement de toutes les procédures, car, bien entendu, aucune des trois anciennes universités n'entend renoncer à ses prérogatives et privilèges. Pire encore, on a même créé un quatrième centre scientifique, à Aix-en-Provence cette fois, à l'initiative du centre de sciences de Luminy qui, n'ayant guère d'étudiants sur place (naguère encore, on y inscrivait tout le monde, y compris les enseignants et les garçons de laboratoire !), a jugé adroit (et ça l'est en effet) de mettre en place un premier cycle scientifique à Aix-en-Provence, puisque tous les étudiants aixois, qui voulaient faire des études dans ce domaine, étaient obligés de faire un voyage quotidien à Marseille.

En gros pour simplifier et sans chercher la petite bête sur le vocabulaire, il y a maintenant certes une seule université (« francophone » en dépit de la manifeste américanisation de son sigle (AMU), qui réunit les trois précédentes sans pour autant changer quoique ce soit à leurs fonctionnements, sauf à les alourdir encore.

Le seul changement réside dans la simple totalisation, d'ailleurs purement administrative, du nombre des étudiants des trois universités ; 72.000 étudiants pour la nouvelle université « AMU »  contre 3 fois 24.000 pour les trois précédentes, les université d'Aix-Marseille 1, 2 et 3 ? Vous voyez la différence ? Moi non ou plutôt si ! Il y a différence capitale entre « Aix-Marseille Université » et « AMU » qu'on cherche sournoisement à imposer ? Tout tient à  l'absence du trait d'union et à l’ordre des initiales qui oriente d'emblée vers une lecture à l'américaine sur le modèle LSU (Louisiana State University), qui vous a quand même une autre gueule qu’une dénomination banalement et platement française du type Université d’Aix-Marseille !

Pour en finir avec cette absurde question du nombre d'étudiants et de la fameuse « masse critique », je n'évoquerai ici que le « podium » 2013 du classement de Shanghai (qui, d'ailleurs, ne varie guère), en indiquant, pour chaque établissement, le nombre de ses étudiants : 1er, Harvard : 25.000 étudiants ; 2ème, Stanford : 18.000 étudiants ; 3ème, Berkeley  33.000 étudiants. On voit qu'aucun de ces établissements n'approche, même de loin, la « masse critique » qu’on nous a fait avaler et que notre précédent président semblait fixer autour de 50.000 !

(Source . R. Chaudenson, Université : l’impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres, Paris, L’Harmattan, 2013 (Chapitre  « La "carte universitaire française" et "le mal chinois" », pp. 61-68). 

mercredi 16 avril 2014

Université : l'impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres...

Université : l'impossible réforme. Edgar, Valérie, Geneviève et les autres.... Comment ne pas être tenté de reprendre pour ce billet le titre même du livre que je viens de faire paraître à l'Harmattan tout récemment et qui recueillait une bonne partie des billets que j'avais consacrés à l'université française durant les dernières années ?
Je n'avais pourtant guère l'intention de revenir sur le sujet, tant ce que j'y ai écrit peut être repris, sans y changer une virgule, dans les circonstances actuelles, l’université française ayant mis deux ans à sortir de sa précédente torpeur quant à la loi dite « LRU ». Je dois dire que je m'amuse beaucoup de la soudaine prise de conscience, (mais le terme est-il bien propre ?), par le plus grand nombre, que Valérie ou Geneviève, c'est, à très peu près, la même chose et que les dispositions de la loi Pécresse ont été très largement rconduites dans le gouvernement actuel en dépit de quelques replâtrages mineurs. Vincent Peillon, plus malin et/ou mieux placé que d'autres, s’est employé à rejoindre Strasbourg en vitesse, avant que les choses tournent trop au vinaigre.
Madame Fioraso, en revanche, lors du prétendu remaniement, a nettement senti le vent du boulet ! Je ne reviens sur le sujet que pour la seule et fortuite raison que je l'ai entendue ce matin sur France-Culture, pendant une demi-heure, entre 8h15 et 8h45, en promenant mon chien, ce qui me condamne à l'oisiveté et m’a donc conduit à l’écouter jusqu'au bout.
Faisant allusion à la pétition ouverte par deux enseignants de Paris 3 et Lyon 3 (Choix hardi mais politiquement habile !) et signée par plusieurs milliers d'universitaires, Madame Fioraso a laissé entendre que ce mouvement visait moins sa politique qu’il ne tendait à pousser la candidature d'un autre au poste qu'elle occupe, même rétrogradé au rang de Secrétaire d'État. Je me suis demandé si, bien qu’aucun nom n’ait été donné, s'il ne s'agissait pas de Thomas Piketty qu’on a pas mal entendu sur ces questions. Je pense toutefois que notre Président,  à moins qu’il ne veuille faire pendant a son inattendue cohabitation gouvernementale avec Ségolène, est suffisamment informé de la chronique people française pour ne pas songer à réunir, dans le même gouvernement et autour de la même table, ne fût-ce que, par moments, Thomas Piketty et notre  ministre de la culture, qui a eu avec lui  des problèmes de couple qui, pires encore que les siens, sont même allés jusqu'à la justice.
Je me suis amusé d’entendre Madame Fioraso, auprès de qui on faisait état de la grande misère de nos universités, nous dire qu'elle avait visité près de la moitié des universités françaises (c’est bien la moindre des choses, même si l’on ne sait pas combien il y en a exactement, après la réduction drastique de leur nombre à coups de regroupements visant à nous faire mieux apprécier par les Chinois, sans changer quoi que ce soit, sinon alourdir encore le système). Au cours de ces visites, nous a-t-elle confié, elle avait été frappée par le confort et le bien-être des étudiants ! Quel humour ! Je pense qu'elle aurait été mieux inspirée d'aller visiter, pour établir une comparaison plus solide, des universités américaines ou canadiennes. En effet, pour ne prendre que l'exemple que je connais le mieux et qui est plus proche de moi, ce n'est assurément pas le cas de l'université d'Aix-Marseille, désormais l’AMU, et dans laquelle les étudiants en sont réduits à s'installer dans les escaliers ou sur l'asphalte des circulations faute d'avoir un endroit quelconque pour travailler ou lire. Il est vrai que, comme très peu d'entre eux, sont tentés par ce genre d'occupation, ils ne souffrent pas trop de cette situation et s’en accommodent. Au passage, l’américanomanie, qui a conduit à nommer l’ensemble universitaire d’Aix-Marseille AMU (Aix-Marseille Université/y), a empêché de voir que ce sigle, des plus communs, est aussi celui de nombre d’autres organismes et même de l’Aligarh Muslim University !
Je ne veux pas m'étendre sur l'ensemble des propos de Madame Fioraso, dans la mesure où j'ai déjà traité de toutes ces questions dans mon livre, mais je n'en retiendrai que deux parmi les plus significatifs.
Elle a déploré, en particulier, que ne soit pas plus reconnu professionnellement chez nous le titre de « docteur », qui, même au plan académique, ne donne pas la qualification, ajoutant au passage que les docteurs les plus nombreux sont maintenant ceux qui sont issus de la francophonie du Sud. Elle a esquissé alors une comparaison avec l'Allemagne où le titre de docteur est mieux et plus reconnu. Si Madame Fioraso était mieux informée de la situation universitaire nationale et internationale, elle saurait que la plupart des doctorats décernés en France, tous pourvus ou presque, de la mention « très honorable », souvent en outre « à l'unanimité » (quand on n'y ajoute pas les « félicitations du jury » qui normalement ne devraient concerner que moins de 10 % des thèses !) ; ces doctorats sont décernés dans des conditions qui s'apparentent plus à l'échange de séné et de rhubarbe entre les membres du jury qu'à une véritable analyse critique des thèses présentées. Une bonne partie de ces thèses ne mérite d'ailleurs en rien ce nom et est d'une nullité et d’un vide à pleurer ; un certain nombre d'entre elles, pour les disciplines littéraires, sont même à peine rédigées en français. Puisque Madame Fioraso a évoqué cette comparaison, je puis lui dire, pour avoir participé à des jurys de thèse en France et en Allemagne, que les procédures allemandes sont très différentes des nôtres ; si la procédure de soutenance ne s'éternise pas comme en France, des heures durant, pour permettre aux membres du jury de faire leur numéro personnel, on y est beaucoup plus rigoureux et attentif au contenu des thèses et l'évaluation repose avant tout sur un certain nombre de notes dont on fait la moyenne en fin d'exercice. Rien de tel en France où on se contente de vagues appréciations, avec le vieux truc des références précises et détaillées à trois pages des trois cents du travail, le reste ayant été à peine lu, avec dans 95 % des cas la mention « très honorable » qui ne veut évidemment rien dire.
Madame Fioraso a aussi souligné l'intérêt du regroupement des universités (on a fait les communautés d'universités, comme on avait fait des communautés de communes) que l'on a multipliées, des années durant, sur tout le territoire, sans la moindre logique ni vision d’ensemble. Le ministère a échoué totalement à constituer une vraie carte universitaire (j’ai pris part autrefois au groupe d’études sur ce point) ; on aurait pu y donner des spécialités scientifiques précises à quelques universités, au lieu de les laisser se répandre, à faire tout et n’importe quoi,  sur tout le territoire national avec les moyens inévitablement réduits, en raison même de multiplication de ces prétendus centres d'excellence. Non seulement, il n'y a eu aucune logique dans cette dissémination des universités, mais on a, des années durant, cédé aux pressions de municipalités qui toutes voulaient leur embryon d’université ou au moins leur IUT. Le mouvement qu’avait esquissé la loi Edgar Faure, avant laquelle il n'y avait qu'une université par académie, a conduit à multiplier les établissements, ce qui a diminué évidemment d'autant les moyens qu'on était en mesure de leur accorder. Comme toujours en France, on a passé d’abord quelques décennies à multiplier les établissements et on en passe ensuite quelques autres à réduire leur nombre, en étouffant en douce ceux qu’on veut supprimer, sans oser le dire. Comme disait ma bonne grand mère, « Faire et défaire, c'est toujours travailler ».
Bref, Madame Fioraso, quoique rétrogradée au Secrétariat d'État pour des raisons aussi sottes qu’inavouables, reste en place, ce qui ne changera rigoureusement rien, mais la met sur la scène, son ministre n’y entendant rien. La gauche universitaire, dont on perçoit, une fois de plus la pertinence et la clarté du jugement, s'élève contre la loi LRU dont un certain nombre de ses représentants, et non des moindres, ont approuvé la mise en place, surtout parce qu'elle favorisait leurs  revendications personnelles, comme, en particulier les présidents d'université que la ministre avait été assez habile pour mettre dans son jeu, ce qui a été à peu près la principale pour ne pas dire la seule de ses réussites.