En 1965, (donc deux ans seulement avant l’incarcération de Tshombé qui suscitera de la part de J. Vergès l'activité et les profits qu'on a vus), dans la revue Révolution, dirigée par J. Vergès, on lit :
« Quand mourait Lumumba, qui aurait pu prévoir que la lutte au Congo serait aujourd’hui d’une telle ampleur et d’une telle clarté ? D’un côté, Tshombé, installé légalement à Léopoldville, avec le soutien militaire des Etats-Unis. De l’autre, en dépit de leurs faiblesses provisoires, de leurs défauts surmontables, les hommes des faubourgs, des mines et de la forêt. » (décembre 1964-janvier 1965).
A en croire J. Vergès (cf. supra), ses amitiés sont, en effet, dans le Tiers-Monde, mais pas avec ceux qu’on pourrait croire, à le lire, c’est-à-dire, toujours selon ses propres termes, « les hommes des faubourgs, des mines et de la forêt ». Pour la bonne règle, je laisserai de côté l’activité proprement professionnelle (donc judiciaire) de J. Vergès. Certes, on le voit défendre Bongo, Idriss Deby et Sassou Nguesso qui ont déposé des plaintes contre F.X. Verschave et son éditeur pour « offense à chef d’Etat étranger », mais il faut bien vivre et donc plaider. En la circonstance, il le fera d’ailleurs sans grand succès, puisque, le 25 avril 2001, la 17e Chambre reconnaît le droit à cet auteur et à son éditeur d’évoquer les actes de ces hommes politiques. Notons toutefois que la justice ne se prononce pas sur les faits évoqués, mais disqualifie la plainte au seul motif que le délit « d’offense à chef d’Etat étranger » est incompatible avec les articles 6 et 10 de la Convention européenne des droits de l’homme.
Les échecs professionnels répétés de J. Vergès ne sont d’ailleurs peut-être pas étrangers à la critique sévère qu’il a faite, on l'a vu, avec son ami Bernard Debré, en 2002, de la judiciarisation de notre société. Même si amis et clients sont souvent les mêmes (dans les cas d’O. Bongo et de N. Eyadema auxquels je m’attacherai ici), ce sont les relations extra-professionnelles qui seront seules au centre de mon propos.
Tous les journalistes, qui ont interrogé J. Vergès chez lui, notent la présence, dans son environnement quotidien et immédiat, de précieux objets d’art africain dont la plupart sont des cadeaux: masques provenant de la succession d’Houphouët-Boigny, statue offerte par le Président Bongo, etc. Ce ne sont pas là les souvenirs que le touriste moyen rapporte d’un voyage en Afrique. Le caractère personnel de ces cadeaux témoigne donc, inévitablement, du caractère également personnel de la relation avec ceux qui sont à l’origine de tels présents.
J. Vergès, Tshombé et Mobutu
Deux ans plus tard, cette « clarté » s’étant à ses yeux obscurcie (à moins qu’elle ne soit devenue totalement aveuglante), J. Vergès n’hésite guère à tenter, en vain d’ailleurs, coùùe on l'a vu, de se mettre au service de Tshombé donc, selon sa propre analyse, de "l’impérialisme américain". Bien des années après, en 1990, Jacques Vergès s’associera, discrètement et de loin, à la campagne engagée par Mobutu pour s’attirer les faveurs de la France, dont la presse lui semble injustement hostile[1]. Du côté français, les affaires du dictateur zaïrois sont conduites par Jean-Louis Remilleux (auteur de Mobutu, dignité pour l’Afrique, paru chez Albin Michel, s’il vous plaît, en 1989 qu'on retrouvera, en 2008, dans le générique du film de S. Thisse dont, me semble-t-il, il est l'auteur des dialogues). Cet ouvrage est un livre d’entretiens avec le maréchal-président, mais on doit observer ici que deux ouvrages de Jacques Vergès, Le salaud lumineux (1990) et Intelligence avec l’ennemi (1994) sont aussi des livres d’entretiens avec… ce même Jean-Louis Remilleux (apparemment un ami commun du Maréchal Mobutu et de J. Vergès). Le monde (celui-ci surtout) est décidément bien petit et s’achète assez aisément pour peu qu’on soit en mesure d’y mettre le prix.
Jacques Vergès collabore d’ailleurs au « groupe de réflexion » qui, en relation avec l’ambassade du Zaïre, doit définir la stratégie du Maréchal dans sa reconquête du cœur des Français. On trouvera sur cette affaire des détails, sans importance ici, dans le livre d’E. Dungia, Mobutu et l’argent du Zaïre (L’Harmattan, 1993), de peu postérieur à l’ouvrage de Remilleux, mais paru chez un autre éditeur et d’un ton très sensiblement différent.
L’ami Bongo
Comme souvent, les relations avec un président africain, devenu ensuite un ami cher, commencent sur le plan professionnel[2]. Comment pourrait-il en être autrement ?
Dans le cas du président gabonais, ces relations datent de dix ans au moins, puisque, si l’on en croit, la Lettre du Continent (n° 317, 19/11/98), J. Vergès était l’avocat d’O. Bongo, en Suisse, dans une affaire de compte que la justice locale avait saisi (en relation, semble-t-il, avec l’affaire Sirven). J. Vergès avait plaidé que, dans la mesure où le compte appartenait au président gabonais, il était couvert par l’immunité du chef d’Etat. La cour a rejeté cette argumentation, obligeant O. Bongo à changer de stratégie juridique dans cette affaire.
Le détail importe peu, mais il est, au départ, étonnant de voir Omar Bongo solliciter le concours de J.Vergès dans une affaire qui semble fort éloignée de son domaine de compétence professionnelle. Cet avis paraît d’ailleurs avoir été aussi celui des magistrats suisses qui ont rejeté son recours. Il ne s’agit là que d’une affaire d’un million et demi de $, somme modeste rapportée à ce qu’on prétend être la rente pétrolière du Gabon (200 milliards de francs en 40 ans), mais ce pourrait être là une forme de petit cadeau entre amis pour des compétences de fiscaliste plutôt incertaines. Jacques Vergès aurait-il été introduit auprès du président gabonais par leur ami commun Eyadema ?
L’ami Eyadema
Pour aborder les amitiés togolaises de J. Vergès, je ferai appel à un témoin que rendent incontestable la prudence et la modération, qui se manifestent à toutes les pages de ses Mémoires d’Afrique (Fayard, 1999). Guy Penne, ancien conseiller de François Mitterrand pour l’Afrique, y raconte:
« En juillet 1995 [donc quelques semaines après l’élection française], le président Eyadema a été reçu à l’Elysée, et le chef de l’Etat togolais a accordé une interview à Jeune Afrique dans laquelle il a répondu lui-même à la question que vous me posiez au début de ce chapitre, à savoir les raisons de sa longévité politique. « Dieu a voulu, a-t-il dit, que l’âge n’ait pas de prise sur moi.[Dieu paraît avoir changé d’avis depuis!] ». Quant aux amis français [souligné par moi] du président Eyadema, vous savez sans doute que l’avocat Jacques Vergès [souligné par moi], le général Jeannou Lacaze [lui aussi conseiller de Mobutu et d’Eyadema] et l’ancien doyen de la faculté de droit d’Aix-en-Provence [que J. Vergès a présenté à Eyadema en 1992], sont allés au Togo en août 1996 pour soutenir le parti du Président lors des élections législatives partielles qui ont permis au RPT de s’assurer la majorité au parlement togolais.
En revanche, aucun représentant officiel français n’a assisté aux cérémonies commémoratives des trente ans de pouvoir du Président qui se sont déroulées en janvier 1997 (alors qu’Alain Juppé dirigeait le gouvernement). Il est vrai que cette commémoration se tenait le 13 janvier, date anniversaire de l’assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, dans les circonstances que l’on sait [mais que l’on évite de rappeler ici]. Ce qui n’a pas empêché l’ancien ministre de la Coopération, Bernard Debré [souligné par moi], de faire le voyage pour être présent à ces cérémonies. » (G. Penne, 1999 : 289).
Voilà nos bons vieux amis à nouveau tous réunis; nous n’avons pas été longs à les retrouver et le choix de les rapprocher ainsi n’est nullement de notre fait, comme on peut le voir.
Il faut toutefois présenter le nouveau venu dont la carrière est exemplaire de celle de la plupart de ces dictateurs africains; amis inattendus de J. Vergès mais dont l’amitié est si précieuse, à tous les sens du mot !Né en 1936 à Pya où il implantera une école militaire destinée à former le meilleur de l’armée togolaise, appartenant comme lui à l’ethnie kabyé, Gnassingbe Eyadema a accédé au grade de sergent dans l’armée française et a servi en Indochine et en Algérie. Sa carrière militaire rapide (directement de sergent à général), son parcours politique et ses pratiques gouvernementales rappellent fort ceux de son modèle africain, le maréchal Mobutu.La première étape vers le pouvoir est franchie le 13 janvier 1963 quand il assassine le premier président togolais élu, Sylvanus Olympio; la seconde se situe en 1967, avec le coup d’Etat qui le porte au pouvoir pour 38 ans puisqu'il mourra en 2005.
Devenu général et président, Gnassingbe Eyadema instaure un ordre militaro-policier qui repose, en particulier, sur une armée de 13.000 hommes (un militaire pour 300 habitants!), dont la plupart des recrues viennent de la région d’origine du chef de l’Etat. Le commandement est tout entier aux mains de sa famille ou de ses proches. Cette armée est l’instrument majeur d’une dictature brutale que condamne unanimement l’opinion internationale... sauf la France, en dépit de quelques froncements de sourcils occasionnels et d’une interruption momentanée de la coopération franco-togolaise.
Cette dictature sanglante se double d’un régime maffieux. Le pillage des richesses naturelles (phosphates) et de l’aide publique au développement fait que cet Etat, peu peuplé et relativement riche et qu’on nommait dans les années 60 la « Suisse de l’Afrique » ( G. Penne, 1999 : 289), se retrouve classé parmi les pays les moins avancés; là aussi l’entourage familial et ethnique du général président tient un rôle essentiel dans le pillage des ressources de l’Etat..
En somme, une dictature africaine très classique, à la « zaïroise » comme on l’a vu; la seule différence avec d’autres est sa durée. Le multipartisme et la bonne gouvernance dont le Nord découvre soudain les vertus en 1990, à la chute du régime soviétique, n’ont guère de place au Togo, en dépit de quelques simulacres de réformes démocratiques. Le général-président se fait réélire à nouveau et se trouve des majorités complaisantes. Son coup d’éclat est d’empêcher Gilchrist Olympio, fils du président assassiné en 1963, d’être candidat au motif que son dossier médical de candidature a été établi à Paris. Le piquant de l’affaire est que le malheureux avait dû venir se faire soigner à Paris à la suite d’un attentat commis sur lui, disait-on, par le fils du président !
Un des éléments de la longévité présidentielle d’Eyadema est, de l’avis général, le soutien français qui n’a jamais été sérieusement remis en cause, ni par la droite (de Giscard d’Estaing qui aimait à chasser dans la réserve présidentielle du Nord-Togo, à Ch. Pasqua, « ami personnel » du président), ni par la gauche (Jean-Christophe Mitterrand, autre ami d’Eyadema, l’a toujours soutenu). Longtemps, l’assistance française a été militaire et financière; l’avènement de la « démocratie » a engendré d’autres pratiques dont la finalité majeure demeure le maintien du régime en place Selon le mot heureux d’Eric Deroo, « on est passé des affreux de Bob Denard aux mercenaires juridiques symbolisés par Debbasch ». Ce dernier va prendre une place de plus en plus importante. Non seulement, il concocte pour le président (avec, entre autres, son ami J. Vergès) un inénarrable « Observatoire international de la démocratie », mais il devient, dans les dernières années du règne, le tout puissant magicien constitutionnel d’Eyadema.
On parle souvent, quand il s’agit de la « Françafrique » de chèques, de dessous de tables, de commissions, etc., mais l’amitié des puissants, et en particulier, celle d’Eyadéma peut, parfois, avoir aussi des côtés un peu futiles et dérisoires. Ainsi, Jacques Vergès, depuis 1993, a-t-il été décoré de l’ordre du Mono; il partage cette flatteuse distinction avec Michel Roussin, Charles Pasqua et Charles Debbasch.
Fort heureusement, les « conseils privés » adressés au président-général (on hésite à dire "donnés !") et l’amitié qu’on lui porte ne rapportent pas que des médailles. Charles Debbasch est là pour en témoigner. Ses ennuis avec la justice française sont pour le moment au point mort. On a toutefois, en la circonstance, appris qu’il avait, en mars 2002, versé, sur un compte ouvert au Luxembourg, 1,2 million d’euros. Selon ses avocats, cette somme provenait d’honoraires qui lui avaient été versés « en tant que conseiller de présidents africains » et qui, précisait-on, avaient été déclarés au fisc togolais (Libération, 18/2/05). De ces déclarations, on peut conclure que ces sommes, déclarées au Togo où intervenait essentiellement C. Debbasch, lui ont été versées par son ami Gnassingbe Eyadema. Certes, ces confidences de Debbasch sont un peu provoquées par la justice, mais elles donnent d’utiles indications d’échelle. Pour J. Vergès, on ne sait naturellement rien, mais on peut se risquer à tirer des révélations sur l’un quelques indications, grossières certes, mais néanmoins précieuses, sur l’importance des libéralités présidentielles envers l’autre. Vergès et Debbasch sont des amis très chers…
On lit dans Survie (6/11/96), des détails donnés par un Togolais, dont on comprend aisément qu’il ait voulu rester anonyme (donc vivant !), mais dont le témoignage éclaire autant ce qui vient d’être dit que ce qui suit : « [Il suffit de venir] chanter les éloges médiatisés des bourreaux de l’Afrique, en les présentant comme des messies incontournables pour le salut de nos Etats sinistrés par les méfaits de la kleptomanie, du tribalisme et du fascisme tropical grand-guignolesque. 24 heures ou 48 heures passées en qualité d’hôte de marque d’un dictateur ou d’un sergent-président rapportent gros, très gros : une valise bourrée de CFA, en coupures de 10.000, des diamants, de l’or ou quelques cargos de phosphate, de manganèse ou de bauxite. » (www. Survie-France.org).
De ses amis africains, on peut donc attendre, fort heureusement, autre chose que de simples embrassades. Les soutiens qu’un président africain attend de ses « chers » amis peuvent prendre d’autres formes. J. Vergès et Ch. Debbasch, qui ont, l’un et l’autre, la plume facile, n’hésitent pas, pour leur ami commun Eyadema, à la rendre mercenaire. Ils ont ainsi rédigé, pour un supplément de Jeune Afrique, une inénarrable publicité rédactionnelle sur G. Eyadema, dans laquelle J. Vergès, « l’anticolonialiste » se surpasse. Il va jusqu’à écrire :
« Les yeux du peuple togolais sont ouverts. Il a vu comment le général Gnassingbe Eyadema a défendu avec sang-froid, patience et succès les intérêts du Togo contre les intérêts de ces multinationales et leurs serviteurs putschistes. Pour cela, il reste un exemple et pas seulement pour le Togo. » (janvier 1994).
Formulation admirable ! Les habitudes de l’écriture anticolonialiste conduisent ici Jacques Vergès à cirer les bottes présidentielles togolaises dans son style habituel, en dénonçant, machinalement, les « multinationales et leurs serviteurs putschistes ». On ne se refait pas! On espère que le général aura bien compris que de tels écrits n’ont assurément pas de prix! Ecrire ces phrases coûte tant à Jacques Vergès qu(il faut bien que cela lui rapporte gros !
Sur le fond, le propos n’est pas très original et J. Vergès n’ajoute sa touche personnelle que par ce zeste de verbe anticolonialiste (mais c’est le secret de la recette) qui pimente le propos tenu, en décembre 1992, par Charles Pasqua, son confrère dans l’ordre togolais du Mono:
« C’est une chance pour le Togo d’avoir eu à sa tête le général Eyadema. Si la situation ne s’est pas dégradée, c’est en grande partie dû à ses qualités d’homme d’Etat et à sa sagesse. » (Le Monde, 10/01/94).
Ces relations avec ces chefs d’Etats africains, pourtant si étranges, sont traitées en quelques lignes dans le livre de T. Jean-Pierre qui ne peut pas ne pas finir par poser la question à J. Vergès.
"Question « On vous reproche de défendre en Afrique les pires dictateurs ?
Jacques : l’Afrique n’est ni l’Europe, ni la France. Ces pays avaient besoin d’une transition autour de chefs d’Etat qui ont parfaitement joué leur rôle. J’ai effectivement été – et je le suis d’ailleurs encore – l’avocat de certains d’entre eux et j’en suis très fier Il est si facile de faire la leçon à ceux que l’on a aussi longtemps maintenu sous le joug colonial ! La France, à travers ses dirigeants successifs, se garde d’ailleurs bien de déstabiliser ces régimes au nom d’un quelconque impératif démocratique et les rapports entre les chefs d’Etat français et ces dictateurs sont toujours empreints de beaucoup de prévenance et d’un peu de condescendance » (2000 : 227)".
Les deux compères ont l’astuce (un peu grosse) de maintenir les relations sur le simple plan professionnel. La réponse, qui n’est pas dénuée de pertinence, en dépit du fait qu’elle reprend les mêmes vieilles ficelles, semble satisfaire T. Jean-Pierre, qui, soulagé, passe à autre chose. Faut-il rappeler que dans les pages qui précèdent, j’ai délibérément choisi de laisser de côté les aspects professionnels de l’activité de J. Vergès ? Pour n’évoquer que ce seul point, les publicités rédactionnelles auxquelles s’est consacré à diverses reprises Maître Vergès ne me paraissent pas relever, de façon claire et directe, des fonctions habituelles et normales d’un avocat.
Jacques Vergès, aime aussi beaucoup la Côte d’Ivoire, naguère encore le pays le plus riche d’Afrique. Il avait été l’avocat d’Houphouët-Boigny (de qui lui viennent, paraît-il, certains des masques qui ornent son bureau), puis, comme on l’a vu, celui d’Henri Konan Bedie et d’Alassane Ouattara. Comme on l'a vu, il est brièvement passé, avec son vieux compère Roland Dumas (pour 100.000 euros, une misère car l'Afrique n'est plus ce qu'elle était!) du côté de Laurent Gbagbo et on a même annoncé un livre de lui qui s’en prendrait aux Forces Nouvelles du Nord du pays et qui aurait pour titre Halte aux massacres en Côte d’Ivoire (Grigri, n° 42, 3 novembre 2005). l'affaire semble mal barrée mais le coeur africain de Jacques Vergès est vaste et l’homme n’aurait pas fini de nous étonner si la Grande Faucheuse ne s'en était mêlée !
[1] Jean-François Kahn est regardé comme l’un des animateurs majeurs de cette campagne de « propagande hostile » contre Mobutu.
[2] J. Vergès fait lui-même état de sa présence au mariage d’Omar Bongo (1992 : 13). Est-il si courant de voir un Président de la République inviter ses avocats à son mariage ? Il est vrai que ce mariage, célébré à Oyo, était un grand mariage (8 milliards de francs CFA).
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jeudi 29 août 2013
mercredi 28 août 2013
Jacques Vergès, l'homme des mystères (6-1) : L'anticolonialiste ? "Les liaisons dangereuses" et "Les amitiés particulières"
Qu'on ne se trompe pas sur les deux références littéraires de ce titre.
Pour les "liaisons dangereuses", on verra facilement, aux seuls énoncés des noms des personnes en cause combien elles doivent l'être pour un anticolonialiste patenté comme Jacques Vergès, prétendu "amoureux de la justice" !
Quant aux "amitiés particulières", on ne doit assurément pas les entendre au sens que donnait à cette expression Roger Peyrefitte ! Jacques Vergès, qui aimait à se flatter de ses succès féminins, a eu le rare privilège que l'on ait pu voir, lors de ses obsèques, à 89 ans, une fiancée, aussi élégante qu'éplorée, en capeline blanche et en robe de lin de même couleur, suivre son cercueil à défaut de pouvoir l'accompagner à la mairie.
Du côté français, comment ne pas s'étonner de rencontrer, parmi les proches de J. Vergès, non pas des comtesses (Comment résister aux capelines ?), mais des giscardiens et des balladuriens et du côté africain, non pas "les hommes des mines et de la forêt", dont il se plaît tant à parler avec émotion, mais les pires des dictateurs ?
Sans doute beaucoup d'entre vous n'ont-ils pas vu, sur France 0, l'excellent documentaire de Simon Thisse, dont le titre "Jacques Vergès, moi ! Moi ! Moi ! "est, à soi seul, tout un programme. Il faut sans doute le préciser, mais il s'agit là, en effet, d'une citation authentique du héros de ce documentaire, qui est d'ailleurs reproduite dans une scène du film. Pour une fois, Jacques Vergès ne mentait pas, exprimant par là l'immense et exclusif amour de soi qu'il a toujours et sans cesse nourri, tout au long de sa vie.
Les amitiés, à la fois dangereuses et particulières mais d'abord et surtout étonnantes, sont si nombreuses qu'on ne sait pas trop par qui commencer !
« Mes amitiés sont dans les milieux du Tiers Monde » déclarait noblement Jacques Vergès dans Actuel, en avril 1984. A cette époque, d’un peu loin et sans trop d'examen, on pouvait encore être tenté de le croire. Le présent développement soulignera, de façon plus explicite, dans quels milieux du Tiers Monde se situent précisément ces amitiés. Mais liquidons d'abord la France.
Jacques Vergès et Bernard Debré : le plus improbable duo.
On a vu que Jacques Vergès n’a cessé de répéter, trente années durant, que Michel Debré avait voulu le faire assassiner par les services spéciaux français durant la guerre d’Algérie et qu’il n’avait dû son salut qu’à la protection expresse du Général de Gaulle ; ce même Michel Debré, comme député de la Réunion (et, par moments, ministre) n’a cessé de dénoncer aussi en son prétendu frère jumeau Paul l’agent d’une « cinquième colonne » moscovite et une menace permanente pour la Réunion et, plus généralement, la place de la France dans l’océan Indien. Des relations intra-familiales exécrables entre père et fils chez les Debré auraient pu être une occasion de former ce couple improbable, si Bernard Debré avait eu des rapports conflictuels avec son père. Il n’en a apparemment rien été et une telle amitié entre Jacques Vergès et Bernard Debré, député UMP, demeure, de prime abord, un étonnant mystère.
Professeur de médecine connu, urologue de grande réputation (J. Vergès, vu son âge, aurait-il recherché son amitié dans la crainte d’ennuis prostatiques ultérieurs éventuels ?), B. Debré a conduit , à un niveau plus modeste que son père, une carrière politique. Balladurien pur sucre (comme son frère Jean-Louis est un chiraquien pure laine), il est nommé, en 1994, ministre de la coopération, ce qui est moins inattendu qu’on pourrait le croire. Souvenons-nous qu’à l’Elysée, sous Mitterrand, c’est un dentiste, Guy Penne, qui a eu la charge des affaires africaines et qu’il s’est employé dans un livre (1999) à montrer la logique irréfutable d’un tel choix.
Sans élément de preuve particulier autre que leur amitié affirmée et l'un des livres qu’ils ont écrits ensemble, j’incline à croire que l’amitié entre J. Vergès et B. Debré est née en Afrique ou à propos de l’Afrique. J’entre là dans le pur roman, mais comment faire autrement puisque toutes les affaires qui touchent de près à ces questions (événements du Rwanda, du Tchad, du Congo, de l’Angola; affaires Sirven, Elf, Falcone, J.C. Mitterrand, etc.) sont aussi complexes (volontairement et involontairement) que secrètes et politiquement inexplorables, à gauche comme à droite.
Tout porte donc à croire que J. Vergès et B. Debré se sont rencontrés d’abord dans les salons ou à la table de chefs d’Etats africains, dont ils étaient les commensaux, et souvent même les amis, ce qui d'une certaine façon confirme la noble affirmation de J. Vergès : « Mes amitiés sont dans les milieux du Tiers Monde ». Professionnellement, en tant qu’urologue d’abord (cette spécialité concerne moins les adolescents que le troisième ou quatrième âge auquel se rattachent, la plupart du temps, les chefs d’Etat, africains ou non), puis en tant que ministre de la coopération, B. Debré a noué des relations avec des potentats africains que connaît également J. Vergès et avec lesquels il est parfois très lié, sans avoir les mêmes raisons professionnelles de l’être puisqu’il n’est ni fiscaliste ni constitutionnaliste, deux spécialités que recherchent le plus souvent les potentats du Sud.
C’est ainsi que J. Vergès, grand ami du Général Eyadema, Président du Togo, présente à ce dernier, dès 1992, Charles Debbasch, ancien conseiller de Giscard à l'Elysée, qui deviendra son conseiller juridique majeur (T. Hofnung, Libération, 18/2/05), aux côtés de J. Vergès lui-même qui ne déserte pas pour autant le fromage togolais (Debbasch, professeur de droit public, traite quant à lui, à sa manière, les problèmes constitutionnels).
Toutefois, si les deux hommes se sont rencontrés chez Eyadéma, Bernard Debré l’a sans doute connu le premier, et de loin, puisque le dictateur togolais est, selon ses propres termes, « un ami de trente ans ». Nommé ministre de la coopération en novembre 1994 (il le sera jusqu’en mai 1995), il se rend à Lomé, moins d’un mois après et demande, pour le Togo, la reprise de la coopération avec l’Union européenne, quelque peu choquée par les mœurs politiques locales et les violations trop fréquentes et trop manifestes des droits de l’homme. C’est en cette occasion, qu’il déclare: « Je connais le président Eyadéma depuis près de trente ans » (Jeune Afrique, 24/11/94). Une telle affirmation est un peu étonnante, dans la mesure où l’assassinat de Sylvanus Olympio, qui ouvre à l’ancien sergent de l’armée française Gnassingbe Eyadema, la voie du pouvoir, qu’il prend en 1967, a lieu en janvier 1963. Mais, puisqu’il le dit…
Peu importe l’origine de leur relation, toujours est-il que, d’une façon encore plus étonnante surtout pour J. Vergès, les deux hommes vont commencer à écrire et à publier ensemble, en diverses circonstances, dans le début des années 2000. Certes, ils ont déjà l’un et l’autre beaucoup écrit, le professeur Debré dans sa partie surtout (son best-seller est Tout savoir sur la prostate, 1999, Favre), mais de façon non exclusive.
Une de leurs premières collaborations (le galop d’essai de cet étrange attelage), est une lettre ouverte commune, plutôt comique quand on connaît, si peu que ce soit, une infime partie du dessous des cartes. En effet, en juillet 2001, Jacques Vergès, « l’anti-colonialiste » selon la définition de son hagiographe, Philippe Karim Felissi (identité curieusement homologue à celle de Jacques Mansour Vergès !), qui n’a guère poussé l’étude de la biographie de son héros au-delà de la fin de la Guerre d’Algérie, et le très balladurien Bernard Debré, qui rêvait sans doute déjà de la Mairie de Paris, rédigent et rendent publique une lettre commune au procureur de Paris. Ils y dénoncent avec ironie l’hypocrisie de la classe politique et le scandale des fonds perçus en liquide par les ministres (« les fonds spéciaux » qui servent, en particulier et en principe, à assurer des suppléments de rémunération aux membres des cabinets des ministres, quand ces derniers ne gardent pas pour eux, comme le font certains, ces sommes dont ils n’ont pas à justifier l’usage). B. Debré ajoute à ce courrier, sur RTL, un témoignage verbal qui va dans le même sens.
On ne peut résister au plaisir rare de citer quelques fragments du courrier de nos deux délateurs, moralistes et « citoyens » (ce dernier terme étant pris dans l’absurde et incorrect emploi adjectival qu’on ne cesse d’en faire de nos jours) :
« Vous-même, Monsieur le Procureur, avez dû toucher cet argent en espèces [B. Debré aussi !] au temps où vous étiez au cabinet du ministre de la justice, garde des sceaux et gardien de la loi [J.P. Dintilhac, rendu célèbre par son escapade toubonesque et himalayenne[1], avait été membre du cabinet du socialiste Henri Nallet]. Nous sommes sûrs que vous ne l’avez ni gardé dans un coffre, ni utilisé pour acheter des billets d’avion [pierre balladurienne dans le jardin aéronautique chiraquien], mais que vous l’avez déclaré […]. Nous vous dénonçons [le terme est propre] ces faits pour ne pas être accusés, s’ils sont délictueux et qu’ils vous auraient échappé, de ne pas en informer la justice. » RTL, in rtl.fr/rtllinfo, 1/8/01).
La démarche est amusante, mais l’ironie, facile est tout de même inattendue de la part de ces auteurs! Cette collaboration leur plaît tant qu’en deux ans, ils vont écrire ensemble trois livres. Le premier, Jacques Vergès - Bernard Debré, Le suicide de la France. Entretiens, paraît en avril 2002. On observe que, dans cette collaboration, B. Debré, contre les usages, cède sa première place normale à son collaborateur, plus mal placé que lui dans l’ordre alphabétique. Qu’en conclure? Courtoisie du littérateur néophyte vis-à-vis d’un auteur plus confirmé ou, en tout cas, plus prolifique ? Devenus momentanément inséparables, ils font conférences communes, dans la promotion du livre, comme à l’ESSEC le 23/4/02.
L’expérience est si gratifiante qu’ils récidivent, dix mois plus tard, avec deux ouvrages, portant sur un domaine qui leur est, à l’un et l’autre, familier, l’Afrique : Une révolution pour l’Afrique (Lattès, février 2003). L’ordre des deux noms d’auteurs est toujours étonnant pour le premier (Vergès-Debré), mais il est inversé dans l’ouvrage suivant (Debré-Vergès), sans doute car le contenu paraît provenir, pour l’essentiel de B. Debré. Le texte porte, dans une approche un peu différente sur le même sujet, toujours chez Lattes: De la mauvaise conscience en général et de l’Afrique en particulier. On croit rêver. Après s’être pincé, le lecteur demeure interloqué devant le sujet et surtout les titres. Comment les auteurs n’ont-ils songé à associer à la rédaction commune de ces ouvrages, comme troisième auteur, leur ami commun, Gnassingbe Eyadema, fin connaisseur des révolutions africaines et dont la bonne conscience est inébranlable?
Les étranges relations avec B. Debré que je viens d’évoquer et que j’ai laissées en suspens en évoquant leur ouvrage commun, Une révolution pour l’Afrique sont liées de façon si étroite aux curieuses amitiés africaines de J. Vergès qu’il paraît plus simple, pour tenter de s’y retrouver, d’aborder d’ores et déjà cet aspect, sans renoncer définitivement, pour autant, au point précédent.
(A suivre demain)
[1] On se souvient peut-être que Jacques Toubon, alors Garde des sceaux, avait lancé un hélicoptère sur la piste de J.P. Dintilhac, parti faire de la randonnée (pardon du trekking !) dans l’Himalaya.
Pour les "liaisons dangereuses", on verra facilement, aux seuls énoncés des noms des personnes en cause combien elles doivent l'être pour un anticolonialiste patenté comme Jacques Vergès, prétendu "amoureux de la justice" !
Quant aux "amitiés particulières", on ne doit assurément pas les entendre au sens que donnait à cette expression Roger Peyrefitte ! Jacques Vergès, qui aimait à se flatter de ses succès féminins, a eu le rare privilège que l'on ait pu voir, lors de ses obsèques, à 89 ans, une fiancée, aussi élégante qu'éplorée, en capeline blanche et en robe de lin de même couleur, suivre son cercueil à défaut de pouvoir l'accompagner à la mairie.
Du côté français, comment ne pas s'étonner de rencontrer, parmi les proches de J. Vergès, non pas des comtesses (Comment résister aux capelines ?), mais des giscardiens et des balladuriens et du côté africain, non pas "les hommes des mines et de la forêt", dont il se plaît tant à parler avec émotion, mais les pires des dictateurs ?
Sans doute beaucoup d'entre vous n'ont-ils pas vu, sur France 0, l'excellent documentaire de Simon Thisse, dont le titre "Jacques Vergès, moi ! Moi ! Moi ! "est, à soi seul, tout un programme. Il faut sans doute le préciser, mais il s'agit là, en effet, d'une citation authentique du héros de ce documentaire, qui est d'ailleurs reproduite dans une scène du film. Pour une fois, Jacques Vergès ne mentait pas, exprimant par là l'immense et exclusif amour de soi qu'il a toujours et sans cesse nourri, tout au long de sa vie.
Les amitiés, à la fois dangereuses et particulières mais d'abord et surtout étonnantes, sont si nombreuses qu'on ne sait pas trop par qui commencer !
« Mes amitiés sont dans les milieux du Tiers Monde » déclarait noblement Jacques Vergès dans Actuel, en avril 1984. A cette époque, d’un peu loin et sans trop d'examen, on pouvait encore être tenté de le croire. Le présent développement soulignera, de façon plus explicite, dans quels milieux du Tiers Monde se situent précisément ces amitiés. Mais liquidons d'abord la France.
Jacques Vergès et Bernard Debré : le plus improbable duo.
On a vu que Jacques Vergès n’a cessé de répéter, trente années durant, que Michel Debré avait voulu le faire assassiner par les services spéciaux français durant la guerre d’Algérie et qu’il n’avait dû son salut qu’à la protection expresse du Général de Gaulle ; ce même Michel Debré, comme député de la Réunion (et, par moments, ministre) n’a cessé de dénoncer aussi en son prétendu frère jumeau Paul l’agent d’une « cinquième colonne » moscovite et une menace permanente pour la Réunion et, plus généralement, la place de la France dans l’océan Indien. Des relations intra-familiales exécrables entre père et fils chez les Debré auraient pu être une occasion de former ce couple improbable, si Bernard Debré avait eu des rapports conflictuels avec son père. Il n’en a apparemment rien été et une telle amitié entre Jacques Vergès et Bernard Debré, député UMP, demeure, de prime abord, un étonnant mystère.
Professeur de médecine connu, urologue de grande réputation (J. Vergès, vu son âge, aurait-il recherché son amitié dans la crainte d’ennuis prostatiques ultérieurs éventuels ?), B. Debré a conduit , à un niveau plus modeste que son père, une carrière politique. Balladurien pur sucre (comme son frère Jean-Louis est un chiraquien pure laine), il est nommé, en 1994, ministre de la coopération, ce qui est moins inattendu qu’on pourrait le croire. Souvenons-nous qu’à l’Elysée, sous Mitterrand, c’est un dentiste, Guy Penne, qui a eu la charge des affaires africaines et qu’il s’est employé dans un livre (1999) à montrer la logique irréfutable d’un tel choix.
Sans élément de preuve particulier autre que leur amitié affirmée et l'un des livres qu’ils ont écrits ensemble, j’incline à croire que l’amitié entre J. Vergès et B. Debré est née en Afrique ou à propos de l’Afrique. J’entre là dans le pur roman, mais comment faire autrement puisque toutes les affaires qui touchent de près à ces questions (événements du Rwanda, du Tchad, du Congo, de l’Angola; affaires Sirven, Elf, Falcone, J.C. Mitterrand, etc.) sont aussi complexes (volontairement et involontairement) que secrètes et politiquement inexplorables, à gauche comme à droite.
Tout porte donc à croire que J. Vergès et B. Debré se sont rencontrés d’abord dans les salons ou à la table de chefs d’Etats africains, dont ils étaient les commensaux, et souvent même les amis, ce qui d'une certaine façon confirme la noble affirmation de J. Vergès : « Mes amitiés sont dans les milieux du Tiers Monde ». Professionnellement, en tant qu’urologue d’abord (cette spécialité concerne moins les adolescents que le troisième ou quatrième âge auquel se rattachent, la plupart du temps, les chefs d’Etat, africains ou non), puis en tant que ministre de la coopération, B. Debré a noué des relations avec des potentats africains que connaît également J. Vergès et avec lesquels il est parfois très lié, sans avoir les mêmes raisons professionnelles de l’être puisqu’il n’est ni fiscaliste ni constitutionnaliste, deux spécialités que recherchent le plus souvent les potentats du Sud.
C’est ainsi que J. Vergès, grand ami du Général Eyadema, Président du Togo, présente à ce dernier, dès 1992, Charles Debbasch, ancien conseiller de Giscard à l'Elysée, qui deviendra son conseiller juridique majeur (T. Hofnung, Libération, 18/2/05), aux côtés de J. Vergès lui-même qui ne déserte pas pour autant le fromage togolais (Debbasch, professeur de droit public, traite quant à lui, à sa manière, les problèmes constitutionnels).
Toutefois, si les deux hommes se sont rencontrés chez Eyadéma, Bernard Debré l’a sans doute connu le premier, et de loin, puisque le dictateur togolais est, selon ses propres termes, « un ami de trente ans ». Nommé ministre de la coopération en novembre 1994 (il le sera jusqu’en mai 1995), il se rend à Lomé, moins d’un mois après et demande, pour le Togo, la reprise de la coopération avec l’Union européenne, quelque peu choquée par les mœurs politiques locales et les violations trop fréquentes et trop manifestes des droits de l’homme. C’est en cette occasion, qu’il déclare: « Je connais le président Eyadéma depuis près de trente ans » (Jeune Afrique, 24/11/94). Une telle affirmation est un peu étonnante, dans la mesure où l’assassinat de Sylvanus Olympio, qui ouvre à l’ancien sergent de l’armée française Gnassingbe Eyadema, la voie du pouvoir, qu’il prend en 1967, a lieu en janvier 1963. Mais, puisqu’il le dit…
Peu importe l’origine de leur relation, toujours est-il que, d’une façon encore plus étonnante surtout pour J. Vergès, les deux hommes vont commencer à écrire et à publier ensemble, en diverses circonstances, dans le début des années 2000. Certes, ils ont déjà l’un et l’autre beaucoup écrit, le professeur Debré dans sa partie surtout (son best-seller est Tout savoir sur la prostate, 1999, Favre), mais de façon non exclusive.
Une de leurs premières collaborations (le galop d’essai de cet étrange attelage), est une lettre ouverte commune, plutôt comique quand on connaît, si peu que ce soit, une infime partie du dessous des cartes. En effet, en juillet 2001, Jacques Vergès, « l’anti-colonialiste » selon la définition de son hagiographe, Philippe Karim Felissi (identité curieusement homologue à celle de Jacques Mansour Vergès !), qui n’a guère poussé l’étude de la biographie de son héros au-delà de la fin de la Guerre d’Algérie, et le très balladurien Bernard Debré, qui rêvait sans doute déjà de la Mairie de Paris, rédigent et rendent publique une lettre commune au procureur de Paris. Ils y dénoncent avec ironie l’hypocrisie de la classe politique et le scandale des fonds perçus en liquide par les ministres (« les fonds spéciaux » qui servent, en particulier et en principe, à assurer des suppléments de rémunération aux membres des cabinets des ministres, quand ces derniers ne gardent pas pour eux, comme le font certains, ces sommes dont ils n’ont pas à justifier l’usage). B. Debré ajoute à ce courrier, sur RTL, un témoignage verbal qui va dans le même sens.
On ne peut résister au plaisir rare de citer quelques fragments du courrier de nos deux délateurs, moralistes et « citoyens » (ce dernier terme étant pris dans l’absurde et incorrect emploi adjectival qu’on ne cesse d’en faire de nos jours) :
« Vous-même, Monsieur le Procureur, avez dû toucher cet argent en espèces [B. Debré aussi !] au temps où vous étiez au cabinet du ministre de la justice, garde des sceaux et gardien de la loi [J.P. Dintilhac, rendu célèbre par son escapade toubonesque et himalayenne[1], avait été membre du cabinet du socialiste Henri Nallet]. Nous sommes sûrs que vous ne l’avez ni gardé dans un coffre, ni utilisé pour acheter des billets d’avion [pierre balladurienne dans le jardin aéronautique chiraquien], mais que vous l’avez déclaré […]. Nous vous dénonçons [le terme est propre] ces faits pour ne pas être accusés, s’ils sont délictueux et qu’ils vous auraient échappé, de ne pas en informer la justice. » RTL, in rtl.fr/rtllinfo, 1/8/01).
La démarche est amusante, mais l’ironie, facile est tout de même inattendue de la part de ces auteurs! Cette collaboration leur plaît tant qu’en deux ans, ils vont écrire ensemble trois livres. Le premier, Jacques Vergès - Bernard Debré, Le suicide de la France. Entretiens, paraît en avril 2002. On observe que, dans cette collaboration, B. Debré, contre les usages, cède sa première place normale à son collaborateur, plus mal placé que lui dans l’ordre alphabétique. Qu’en conclure? Courtoisie du littérateur néophyte vis-à-vis d’un auteur plus confirmé ou, en tout cas, plus prolifique ? Devenus momentanément inséparables, ils font conférences communes, dans la promotion du livre, comme à l’ESSEC le 23/4/02.
L’expérience est si gratifiante qu’ils récidivent, dix mois plus tard, avec deux ouvrages, portant sur un domaine qui leur est, à l’un et l’autre, familier, l’Afrique : Une révolution pour l’Afrique (Lattès, février 2003). L’ordre des deux noms d’auteurs est toujours étonnant pour le premier (Vergès-Debré), mais il est inversé dans l’ouvrage suivant (Debré-Vergès), sans doute car le contenu paraît provenir, pour l’essentiel de B. Debré. Le texte porte, dans une approche un peu différente sur le même sujet, toujours chez Lattes: De la mauvaise conscience en général et de l’Afrique en particulier. On croit rêver. Après s’être pincé, le lecteur demeure interloqué devant le sujet et surtout les titres. Comment les auteurs n’ont-ils songé à associer à la rédaction commune de ces ouvrages, comme troisième auteur, leur ami commun, Gnassingbe Eyadema, fin connaisseur des révolutions africaines et dont la bonne conscience est inébranlable?
Les étranges relations avec B. Debré que je viens d’évoquer et que j’ai laissées en suspens en évoquant leur ouvrage commun, Une révolution pour l’Afrique sont liées de façon si étroite aux curieuses amitiés africaines de J. Vergès qu’il paraît plus simple, pour tenter de s’y retrouver, d’aborder d’ores et déjà cet aspect, sans renoncer définitivement, pour autant, au point précédent.
(A suivre demain)
[1] On se souvient peut-être que Jacques Toubon, alors Garde des sceaux, avait lancé un hélicoptère sur la piste de J.P. Dintilhac, parti faire de la randonnée (pardon du trekking !) dans l’Himalaya.
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