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jeudi 29 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères : (6-2) : Liaisons dangereuses ou Amitiés particulières ?

En 1965, (donc deux ans seulement avant l’incarcération de Tshombé qui suscitera de la part de J. Vergès l'activité et les profits qu'on a vus), dans la revue Révolution, dirigée par J. Vergès, on lit :
« Quand mourait Lumumba, qui aurait pu prévoir que la lutte au Congo serait aujourd’hui d’une telle ampleur et d’une telle clarté ? D’un côté, Tshombé, installé légalement à Léopoldville, avec le soutien militaire des Etats-Unis. De l’autre, en dépit de leurs faiblesses provisoires, de leurs défauts surmontables, les hommes des faubourgs, des mines et de la forêt. » (décembre 1964-janvier 1965).

A en croire J. Vergès (cf. supra), ses amitiés sont, en effet, dans le Tiers-Monde, mais pas avec ceux qu’on pourrait croire, à le lire, c’est-à-dire, toujours selon ses propres termes, « les hommes des faubourgs, des mines et de la forêt ». Pour la bonne règle, je laisserai de côté l’activité proprement professionnelle (donc judiciaire) de J. Vergès. Certes, on le voit défendre Bongo, Idriss Deby et Sassou Nguesso qui ont déposé des plaintes contre F.X. Verschave et son éditeur pour « offense à chef d’Etat étranger », mais il faut bien vivre et donc plaider. En la circonstance, il le fera d’ailleurs sans grand succès, puisque, le 25 avril 2001, la 17e Chambre reconnaît le droit à cet auteur et à son éditeur d’évoquer les actes de ces hommes politiques. Notons toutefois que la justice ne se prononce pas sur les faits évoqués, mais disqualifie la plainte au seul motif que le délit « d’offense à chef d’Etat étranger » est incompatible avec les articles 6 et 10 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Les échecs professionnels répétés de J. Vergès ne sont d’ailleurs peut-être pas étrangers à la critique sévère qu’il a faite, on l'a vu, avec son ami Bernard Debré, en 2002, de la judiciarisation de notre société. Même si amis et clients sont souvent les mêmes (dans les cas d’O. Bongo et de N. Eyadema auxquels je m’attacherai ici), ce sont les relations extra-professionnelles qui seront seules au centre de mon propos.

Tous les journalistes, qui ont interrogé J. Vergès chez lui, notent la présence, dans son environnement quotidien et immédiat, de précieux objets d’art africain dont la plupart sont des cadeaux: masques provenant de la succession d’Houphouët-Boigny, statue offerte par le Président Bongo, etc. Ce ne sont pas là les souvenirs que le touriste moyen rapporte d’un voyage en Afrique. Le caractère personnel de ces cadeaux témoigne donc, inévitablement, du caractère également personnel de la relation avec ceux qui sont à l’origine de tels présents.

J. Vergès, Tshombé et Mobutu

Deux ans plus tard, cette « clarté » s’étant à ses yeux obscurcie (à moins qu’elle ne soit devenue totalement aveuglante), J. Vergès n’hésite guère à tenter, en vain d’ailleurs, coùùe on l'a vu, de se mettre au service de Tshombé donc, selon sa propre analyse, de "l’impérialisme américain". Bien des années après, en 1990, Jacques Vergès s’associera, discrètement et de loin, à la campagne engagée par Mobutu pour s’attirer les faveurs de la France, dont la presse lui semble injustement hostile[1]. Du côté français, les affaires du dictateur zaïrois sont conduites par Jean-Louis Remilleux (auteur de Mobutu, dignité pour l’Afrique, paru chez Albin Michel, s’il vous plaît, en 1989 qu'on retrouvera, en 2008, dans le générique du film de S. Thisse dont, me semble-t-il, il est l'auteur des dialogues). Cet ouvrage est un livre d’entretiens avec le maréchal-président, mais on doit observer ici que deux ouvrages de Jacques Vergès, Le salaud lumineux (1990) et Intelligence avec l’ennemi (1994) sont aussi des livres d’entretiens avec… ce même Jean-Louis Remilleux (apparemment un ami commun du Maréchal Mobutu et de J. Vergès). Le monde (celui-ci surtout) est décidément bien petit et s’achète assez aisément pour peu qu’on soit en mesure d’y mettre le prix.

Jacques Vergès collabore d’ailleurs au « groupe de réflexion » qui, en relation avec l’ambassade du Zaïre, doit définir la stratégie du Maréchal dans sa reconquête du cœur des Français. On trouvera sur cette affaire des détails, sans importance ici, dans le livre d’E. Dungia, Mobutu et l’argent du Zaïre (L’Harmattan, 1993), de peu postérieur à l’ouvrage de Remilleux, mais paru chez un autre éditeur et d’un ton très sensiblement différent.

L’ami Bongo

Comme souvent, les relations avec un président africain, devenu ensuite un ami cher, commencent sur le plan professionnel[2]. Comment pourrait-il en être autrement ?

Dans le cas du président gabonais, ces relations datent de dix ans au moins, puisque, si l’on en croit, la Lettre du Continent (n° 317, 19/11/98), J. Vergès était l’avocat d’O. Bongo, en Suisse, dans une affaire de compte que la justice locale avait saisi (en relation, semble-t-il, avec l’affaire Sirven). J. Vergès avait plaidé que, dans la mesure où le compte appartenait au président gabonais, il était couvert par l’immunité du chef d’Etat. La cour a rejeté cette argumentation, obligeant O. Bongo à changer de stratégie juridique dans cette affaire.

Le détail importe peu, mais il est, au départ, étonnant de voir Omar Bongo solliciter le concours de J.Vergès dans une affaire qui semble fort éloignée de son domaine de compétence professionnelle. Cet avis paraît d’ailleurs avoir été aussi celui des magistrats suisses qui ont rejeté son recours. Il ne s’agit là que d’une affaire d’un million et demi de $, somme modeste rapportée à ce qu’on prétend être la rente pétrolière du Gabon (200 milliards de francs en 40 ans), mais ce pourrait être là une forme de petit cadeau entre amis pour des compétences de fiscaliste plutôt incertaines. Jacques Vergès aurait-il été introduit auprès du président gabonais par leur ami commun Eyadema ?

L’ami Eyadema

Pour aborder les amitiés togolaises de J. Vergès, je ferai appel à un témoin que rendent incontestable la prudence et la modération, qui se manifestent à toutes les pages de ses Mémoires d’Afrique (Fayard, 1999). Guy Penne, ancien conseiller de François Mitterrand pour l’Afrique, y raconte:
« En juillet 1995 [donc quelques semaines après l’élection française], le président Eyadema a été reçu à l’Elysée, et le chef de l’Etat togolais a accordé une interview à Jeune Afrique dans laquelle il a répondu lui-même à la question que vous me posiez au début de ce chapitre, à savoir les raisons de sa longévité politique. « Dieu a voulu, a-t-il dit, que l’âge n’ait pas de prise sur moi.[Dieu paraît avoir changé d’avis depuis!] ». Quant aux amis français [souligné par moi] du président Eyadema, vous savez sans doute que l’avocat Jacques Vergès [souligné par moi], le général Jeannou  Lacaze [lui aussi conseiller de Mobutu et d’Eyadema] et l’ancien doyen de la faculté de droit d’Aix-en-Provence [que J. Vergès a présenté à Eyadema en 1992], sont allés au Togo en août 1996 pour soutenir le parti du Président lors des élections législatives partielles qui ont permis au RPT de s’assurer la majorité au parlement togolais.

En revanche, aucun représentant officiel français n’a assisté aux cérémonies commémoratives des trente ans de pouvoir du Président qui se sont déroulées en janvier 1997 (alors qu’Alain Juppé dirigeait le gouvernement). Il est vrai que cette commémoration se tenait le 13 janvier, date anniversaire de l’assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, dans les circonstances que l’on sait [mais que l’on évite de  rappeler ici]. Ce qui n’a pas empêché l’ancien ministre de la Coopération, Bernard Debré [souligné par moi], de faire le voyage pour être présent à ces cérémonies. » (G. Penne, 1999 : 289).

Voilà nos bons vieux amis à nouveau tous réunis; nous n’avons pas été longs à les retrouver et le choix de les rapprocher ainsi n’est nullement de notre fait, comme on peut le voir.

Il faut toutefois présenter le nouveau venu dont la carrière est exemplaire de celle de la plupart de ces dictateurs africains; amis inattendus de J. Vergès mais dont l’amitié est si précieuse, à tous les sens du mot !Né en 1936 à Pya où il implantera une école militaire destinée à former le meilleur de l’armée togolaise, appartenant comme lui à l’ethnie kabyé, Gnassingbe Eyadema a accédé au grade de sergent dans l’armée française et a servi en Indochine et en Algérie. Sa carrière militaire rapide (directement de sergent à général), son parcours politique et ses pratiques gouvernementales rappellent fort  ceux de son modèle africain, le maréchal Mobutu.La première étape vers le pouvoir est franchie le 13 janvier 1963 quand il assassine le premier président togolais élu, Sylvanus Olympio; la seconde se situe en 1967, avec le coup d’Etat qui le porte au pouvoir pour 38 ans puisqu'il mourra  en 2005.

Devenu général et président, Gnassingbe Eyadema instaure un ordre militaro-policier qui repose, en particulier, sur une armée de 13.000 hommes (un militaire pour 300 habitants!), dont la plupart des recrues viennent de la région d’origine du chef de  l’Etat. Le commandement est tout entier aux mains de sa famille ou de ses proches. Cette armée est l’instrument majeur d’une dictature brutale que condamne unanimement l’opinion internationale... sauf la France, en dépit de quelques froncements de sourcils occasionnels et d’une interruption momentanée de la coopération franco-togolaise.

Cette dictature sanglante se double d’un régime maffieux. Le pillage des richesses naturelles (phosphates) et de l’aide publique au développement fait que cet Etat, peu peuplé et relativement riche et qu’on nommait dans les années 60 la « Suisse de l’Afrique » ( G. Penne, 1999 : 289), se retrouve classé parmi les pays les moins avancés; là aussi l’entourage familial et ethnique du général président tient un rôle essentiel dans le pillage des ressources de l’Etat..

En somme, une dictature africaine très classique, à la « zaïroise » comme on l’a vu; la seule différence avec d’autres est sa durée. Le multipartisme et la bonne gouvernance dont le Nord découvre soudain les vertus en 1990, à la chute du régime soviétique, n’ont guère de place au Togo, en dépit de quelques simulacres de réformes démocratiques. Le général-président se fait réélire à nouveau et se trouve des majorités complaisantes. Son coup d’éclat est d’empêcher Gilchrist Olympio, fils du président assassiné en 1963, d’être candidat au motif que son dossier médical de candidature a été établi à Paris. Le piquant de l’affaire est que le malheureux avait dû venir se faire soigner à Paris à la suite d’un attentat commis sur lui, disait-on, par le fils du président !

Un des éléments de la longévité présidentielle d’Eyadema est, de l’avis général, le soutien français qui n’a jamais été sérieusement remis en cause, ni par la droite (de Giscard d’Estaing qui aimait à chasser dans la réserve présidentielle du Nord-Togo, à Ch. Pasqua, « ami personnel » du président), ni par la gauche (Jean-Christophe Mitterrand, autre ami d’Eyadema, l’a toujours soutenu). Longtemps, l’assistance française a été militaire et financière; l’avènement de la « démocratie » a engendré d’autres pratiques dont la finalité majeure demeure le maintien du régime en place   Selon le mot heureux d’Eric Deroo, « on est passé des affreux de Bob Denard aux mercenaires juridiques symbolisés par Debbasch ». Ce dernier va prendre une place de plus en plus importante. Non seulement, il concocte pour le président (avec, entre autres, son ami J. Vergès) un inénarrable « Observatoire international de la démocratie », mais il devient, dans les dernières années du règne, le tout puissant magicien constitutionnel  d’Eyadema.

On parle souvent, quand il s’agit de la « Françafrique » de chèques, de dessous de tables, de commissions, etc., mais l’amitié des puissants, et en particulier, celle d’Eyadéma peut, parfois, avoir aussi des côtés un peu futiles et dérisoires. Ainsi, Jacques Vergès, depuis 1993, a-t-il été décoré de l’ordre du Mono; il partage cette flatteuse distinction avec Michel Roussin, Charles Pasqua et Charles Debbasch.

Fort heureusement, les « conseils privés » adressés au président-général (on hésite à dire "donnés !") et l’amitié qu’on lui porte ne rapportent pas que des médailles. Charles Debbasch est là pour en témoigner. Ses ennuis avec la justice française sont pour le moment au point mort. On a toutefois, en la circonstance, appris qu’il avait, en mars 2002, versé, sur un compte ouvert au Luxembourg, 1,2 million d’euros. Selon ses avocats, cette somme provenait d’honoraires qui lui avaient été versés « en tant que conseiller de présidents africains » et qui, précisait-on, avaient été déclarés au fisc togolais (Libération, 18/2/05). De ces déclarations, on peut conclure que ces sommes, déclarées au Togo où intervenait essentiellement C. Debbasch, lui ont été versées par son ami Gnassingbe Eyadema. Certes, ces confidences de Debbasch sont un peu provoquées par la justice, mais elles donnent d’utiles indications d’échelle. Pour J. Vergès, on ne sait naturellement rien, mais on peut se risquer à tirer des révélations sur l’un quelques indications, grossières certes, mais néanmoins précieuses, sur l’importance des libéralités présidentielles envers l’autre. Vergès et Debbasch sont des amis très chers…

On lit dans Survie (6/11/96), des détails donnés par un Togolais, dont on comprend aisément qu’il ait voulu rester anonyme (donc vivant !), mais dont le témoignage éclaire autant  ce qui vient d’être dit que ce qui suit : « [Il suffit de venir] chanter les éloges médiatisés des bourreaux de l’Afrique, en les présentant comme des messies incontournables pour le salut de nos Etats sinistrés par les méfaits de la kleptomanie, du tribalisme et du fascisme tropical grand-guignolesque. 24 heures ou 48 heures passées en qualité d’hôte de marque d’un dictateur ou d’un sergent-président rapportent gros, très gros : une valise bourrée de CFA, en coupures de 10.000, des diamants, de l’or ou quelques cargos de phosphate, de manganèse ou de bauxite. » (www. Survie-France.org).

De ses amis africains, on peut donc attendre, fort heureusement,  autre chose que de simples embrassades. Les soutiens qu’un président africain attend de ses « chers » amis peuvent prendre d’autres formes. J. Vergès et Ch. Debbasch, qui ont, l’un et l’autre, la plume facile, n’hésitent pas, pour leur ami commun Eyadema, à la rendre mercenaire. Ils ont ainsi rédigé, pour un supplément de Jeune Afrique, une inénarrable publicité rédactionnelle sur G. Eyadema, dans laquelle J. Vergès, « l’anticolonialiste » se surpasse. Il va jusqu’à écrire :
« Les yeux du peuple togolais sont ouverts. Il a vu comment le général Gnassingbe Eyadema a défendu avec sang-froid, patience et succès les intérêts du Togo contre les intérêts de ces multinationales et leurs serviteurs putschistes. Pour cela, il reste un exemple et pas seulement pour le Togo. » (janvier 1994).

Formulation admirable ! Les habitudes de l’écriture anticolonialiste conduisent ici Jacques Vergès à cirer les bottes présidentielles togolaises dans son style habituel, en dénonçant, machinalement, les « multinationales et leurs serviteurs putschistes ». On ne se refait pas! On espère que le général aura bien compris que de tels écrits n’ont assurément pas de prix! Ecrire ces phrases coûte tant à Jacques Vergès qu(il faut bien que cela lui rapporte gros !

Sur le fond, le propos n’est pas très original et J. Vergès n’ajoute sa touche personnelle que par ce zeste de verbe anticolonialiste (mais c’est le secret de la recette) qui pimente le propos tenu, en décembre 1992, par Charles Pasqua, son confrère dans l’ordre togolais du Mono:
« C’est une chance pour le Togo d’avoir eu à sa tête le général Eyadema. Si la situation ne s’est pas dégradée, c’est en grande partie dû à ses qualités d’homme d’Etat et à sa sagesse. » (Le Monde, 10/01/94).

Ces relations avec ces chefs d’Etats africains, pourtant si étranges, sont traitées en quelques lignes dans le livre de T. Jean-Pierre qui ne peut pas ne pas finir par poser la question à J. Vergès.

"Question « On vous reproche de défendre en Afrique les pires dictateurs ?
Jacques : l’Afrique n’est ni l’Europe, ni la France. Ces pays avaient besoin d’une transition autour de chefs d’Etat qui ont parfaitement joué leur rôle. J’ai effectivement été – et je le suis d’ailleurs encore – l’avocat de certains d’entre eux et j’en suis très fier Il est si facile de faire la leçon à ceux que l’on a aussi longtemps maintenu sous le joug colonial ! La France, à travers ses dirigeants successifs, se garde d’ailleurs bien de déstabiliser ces régimes au nom d’un quelconque impératif démocratique et les rapports entre les chefs d’Etat français et ces dictateurs sont toujours empreints de beaucoup de prévenance et d’un peu de condescendance » (2000 : 227)".

Les  deux compères ont l’astuce (un peu grosse) de maintenir les relations sur le simple plan professionnel. La réponse, qui n’est pas dénuée de pertinence, en dépit du fait qu’elle reprend les mêmes vieilles ficelles, semble satisfaire T. Jean-Pierre, qui, soulagé, passe à autre chose. Faut-il rappeler que dans les pages qui précèdent, j’ai délibérément choisi de laisser de côté les aspects professionnels de l’activité de J. Vergès ? Pour n’évoquer que ce seul point, les publicités rédactionnelles auxquelles s’est consacré à diverses reprises Maître Vergès ne me paraissent pas relever, de façon claire et directe, des fonctions habituelles et normales  d’un avocat.

Jacques Vergès, aime aussi  beaucoup la Côte d’Ivoire, naguère encore le pays le plus riche d’Afrique. Il avait été l’avocat d’Houphouët-Boigny (de qui lui viennent, paraît-il, certains des masques qui ornent son bureau), puis, comme on l’a vu, celui d’Henri Konan Bedie et d’Alassane Ouattara. Comme on l'a vu, il est brièvement passé, avec son vieux compère Roland Dumas (pour 100.000 euros, une misère car l'Afrique n'est plus ce qu'elle était!) du côté de Laurent Gbagbo et on a même annoncé un livre de lui qui s’en prendrait aux Forces Nouvelles du Nord du pays et qui aurait pour titre Halte aux massacres en Côte d’Ivoire (Grigri, n° 42, 3 novembre 2005). l'affaire semble mal barrée mais le coeur africain de Jacques Vergès est vaste et l’homme n’aurait  pas fini de nous étonner si la Grande Faucheuse ne s'en était mêlée !


[1] Jean-François Kahn est regardé comme l’un des animateurs majeurs de cette campagne de « propagande hostile » contre Mobutu.
[2] J. Vergès fait lui-même état de sa présence au mariage d’Omar Bongo (1992 : 13). Est-il si courant de voir un Président de la République inviter ses avocats à son mariage ? Il est vrai que ce mariage, célébré à Oyo, était un grand mariage (8 milliards de francs CFA).

lundi 26 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères (4) : le marronnage (1970-1978)


Il apparaît clairement toutefois qu'il y a un lien étroit entre la disparition mystérieuse de Jacques Vergès entre 1970 et 1978 qu'il aime tant, dans la tradition réunionnaise et familiale, nommer son "marronnage" (les "marrons" étant, dans les colonies esclavagistes, les esclaves fugitifs) et le soudain enrichissement qui lui permet, très vite, à son retour, d'acheter un hôtel particulier de trois étages dans le 9ème arrondissement parisien. J'avais envisagé, au départ de réunir ces deux textes en un seul document, mais il était de toute évidence trop long. Bien entendu, fidèle à ses stratégies ("la lettre volée" !), J. Vergès a toujours refusé de dire où il était allé pour détourner l'attention de la seule vraie question qui tient, non au lieu où il était réfugié, mais aux raisons réelles de cette disparition qui en désignent naturellement les causes, probablement peu avouables. Ni les Chinois, ni Pol Pot n'avaient à l'évidence besoin d'un Vergès qui ne connaissait rien ni aux sociétés ni aux langues de la zone !

Jacques Vergès « entre en marronnage » au printemps 1970 pour ne réapparaître, aussi soudainement qu’il avait disparu, fin 1978. Il n’a jamais voulu dire où il était allé ni ce qu’il avait fait durant ces huit ans ; en présence de T. Jean-Pierre, il conserve le même mutisme. Dans de plus récentes déclarations, il n’en dit guère davantage, lâchant de vagues indications, destinées davantage à alimenter les imaginations et à maintenir le mystère en détournant l'attention qu’à préciser les faits :

« Vous disparaissez mystérieusement de 1970 à 1979. Qu’avez-vous fait ? Où étiez-vous ? Au Liban, à Moscou ou chez Pol Pot, au Cambodge ? Pourquoi garder un tel secret ?
Je n’étais pas sur la lune. J’étais avec des amis qui sont encore vivants, dont certains ont des responsabilités importantes. Les événements que nous avons vécus ensemble sont connus. C’est notre rôle qui ne l’est pas; non pas réellement le mien qui fut modeste, mais le leur. Il ne m’appartient pas d’en parler. »

Il répond dans les mêmes termes à Gilles Gaetner (L’Express, 28/02/05), alors qu’il est engagé dans la promotion de son dernier livre, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger; il faut bien relancer un peu la machine médiatique. Le propos semble tendre des perches : Pol Pot est mort et cette hypothèse est donc écartée. Il en reste toutefois bien d’autres…

Savoir où il est allé me paraît toutefois, comme on l'a vu, bien moins intéressant que de savoir pourquoi il est parti si soudainement et pour si longtemps.

Selon J. Givet, l'auteur qui le connaît le mieux, J. Vergès a fui pour des raisons très fortes, probablement des menaces de « gens plus forts que lui ». Pour ce qui est du lieu, la conclusion de T. Jean-Pierre est essentiellement fondée sur l’analyse de son livre Agenda (1979), dont la rédaction daterait de cette période. Selon T. Jean-Pierre, J. Vergès a vécu alors en Extrême-Orient, ce qui est d’ailleurs la supposition la plus courante, mais la moins fondée. C’était déjà, en 1980, l’avis de Régis Debray qui a oublié l’avoir dit; B. Violet, qui cite ce dernier détail, recense et évalue, après d’autres, les principales hypothèses : Chine, Liban, Cuba, Cambodge, Viet-Nam, etc. (2000 : 182-184). J. Vergès le confirme en parlant de "l'Est", mais peu importe après tout car ce n'est sans doute pas vrai !

Ce qui paraît sûr, en revanche, est que Jacques, à la différence de son frère Paul, n’a pas volontairement choisi de disparaître. Il y a été contraint par une menace précise et très forte. Il en convient d’ailleurs, en répondant à T. Jean-Pierre qui s’étonne qu’il n’ait pas « donné de nouvelles à ses proches » : « Lorsque quelqu’un est recherché, ce sont ses proches qui sont surveillés. J’avais donc deux bonnes raisons de ne donner aucune nouvelle : je ne voulais pas que ceux que j’aime soient inquiétés et je ne pouvais prendre le risque d’être localisé. » (2000 : 192).

Les ennemis de J. Vergès sont si nombreux et si divers que l’on n’a que l’embarras du choix. Le plus simple est de suivre sur ce point, par élimination, T. Jean-Pierre qui évoque quelques ennemis possibles et surtout B. Violet qui fait la revue de détail des menaces envisageables :

- L’OAS ? Il en a été l’une des cibles (d’ailleurs ratées car ces agents secrets dont il la cible sont, on le verra, tous plus nuls et maladroits les uns que les autres) ; c’est peu plausible, car la guerre d’Algérie est finie depuis huit ans et la page tournée ;

- Le FLN à cause de l’affaire du "trésor" de guerre dans laquelle, selon T. Jean-Pierre, il « n’est absolument pour rien »? Toutefois, cet auteur a tendance à voir en J. Vergès une sorte d’agneau… qui, en outre, « n’est pas un homme riche », ce dont on peut douter, comme on vient de le voir ; on peut avoir de l’argent et être contraint de le cacher, en particulier du fait des conditions spéciales dans lesquelles on l’a acquis ; J. Vergès vit en Algérie depuis 7 ans avec sa famille et le "trésor du FLN" est devenu, comme on l'a vu, une affaire algéro-algérienne. L'hypothèse n'est donc pas vraisemblable.

- Le Mossad, en raison de ses liens avec les Palestiniens et de la publication en 1969 de Pour les Fidayins aux Editions de minuit ? On peut en douter car le Mossad est, en général, plus discret, plus expéditif et surtout moins maladroit.

- Les liens de J. Vergès avec l’affaire Tshombé où des milliards sont en jeu ?

Cette dernière piste est, à mon sens, la plus vraisemblable donc la plus intéressante et, à coup sûr, la plus complexe. T. Jean-Pierre, quant à lui, écarte cette hypothèse avec un argument qui laisse sans voix et qui étonne sous la plume d’un ancien juge : « Tue-t-on pour de l’argent ? » (Je donne la référence pour que le lecteur, s’il est aussi stupéfait que moi, puisse vérifier, page 196 !). Il ne manque en effet pas de crimes dont le mobile est l’argent, sous toutes les latitudes et sous les formes les plus diverses. Fecit cui prodest disait déjà l’adage latin ; en français « A qui profite le crime ? ».

Les menaces consécutives et liées à l’affaire Tshombé sont les plus envisageables, sur le plan chronologique comme pour ce qui concerne les mobiles. B. Violet fait une étude très détaillée des événements qui précèdent et suivent la mort de Moïse Tshombé, enlevé dans des conditions rocambolesques le 30 juin 1967 comme on l'a vu. Le personnage attire tous les escrocs (car il a fui avec une immense fortune) mais aussi tous les services secrets. Tshombé est, en effet, très impliqué dans la décolonisation du Congo belge, objet de toutes les convoitises, et il est surtout une menace pour Mobutu, élément central dans l’affrontement entre les blocs soviétique et occidental en Afrique. On ne peut entrer dans le détail d’une intrigue si complexe qu’il ne faut pas moins de dix pages à B. Violet pour en faire l’exposé, sans d’ailleurs parvenir à une conclusion nette (2000 : 184-194). Nous reviendrons sur l’étrange quatuor Vergès-Lumumba-Tshombé-Mobutu. En tout cas, J. Vergès mis en cause, dans des articles comme dans des ouvrages, n’a jamais réagi sur le plan judiciaire, ce qui, dans son cas, mérite d’être noté.

Moïse Tshombé meurt fort opportunément en prison en Algérie, le 1er juillet 1969, dans des conditions un peu suspectes, mais cette mort arrange beaucoup de gens. Dès son enlèvement (en 1967), le prisonnier posait, en effet, bien des problèmes. De façon inattendue, le nom de J. Vergès était apparu d'emblée, comme on l'a vu, dans cette affaire. Inscrit au barreau d’Alger, il est curieusement le premier à être sollicité par la famille Tshombé qui veut surtout empêcher l’extradition vers le Zaïre qu'exige Mobutu. J. Vergès, rapidement remplacé dans cette fonction officielle de défense, serait resté néanmoins, resté, on ne sait trop pourquoi et à quel prix, « le conseil local de la famille » (B. Violet, 2000 : 188).

Moïse Tschombé a-t-il été supprimé ? Sa mort arrangerait la plupart des protagonistes et beaucoup pensent à un assassinat. Ses proches avaient donc formé le projet de le faire évader avec l'aide de ... J. Vergès ; selon des témoignages que cite B. Violet, ce dernier aurait pu recevoir « plusieurs millions de francs belges » pour intervenir auprès de ses « amis » algériens dans ce projet d’évasion que la mort du prisonnier va rendre inutile.

Dernière hypothèse et non la moindre. Mobutu lui-même aurait versé à J. Vergès « de 5 à 7,5 millions de francs belges [ plus ou moins 150.000 euros] » pour faire empoisonner Tshombé dans sa prison (B. Violet, 2000 : 193). Allez savoir et, de toute façon, encaisser de l’un n’empêche pas d'encaisser aussi de l’autre!

On ne prête qu’aux riches! Si l’on ne s’arrête pas à la réflexion, aussi naïve qu’inattendue, de T. Jean-Pierre (« Tue-t-on pour de l’argent ? »), la famille et le clan Tshombé semblent avoir eu quelques raisons fortes d’en vouloir à J. Vergès. J. Givet, un de ses bons amis à l’époque, s’étonne toutefois de le voir décidé, lui "l'anticolonialiste", à défendre Tshombé (l'assassin de Lumumba !) et note à ce propos : « Comme je manifestais un certain étonnement, il me confia non sans franchise qu’il s’agissait surtout pour lui de « plumer la famille » (1986 : 25-26). J. Givet est un témoin fiable ; le propos rapporté, précis car cité entre guillemets, n’étonne pas dans la bouche de J. Vergès, qui aurait même pu ajouter, cerise sur le gâteau congolais, qu’en "plumant" les Tshombé, il vengeait Lumumba !

Dans les diverses hypothèses évoquées, les héritiers et les proches de M. Tshombé avaient, dans tous les cas de figures, des raisons très fortes et très récentes d’en vouloir à l’avocat et, faute de pouvoir récupérer leur argent (perspective inenvisageable vu la nature secrète des transactions), de le faire tuer. En Afrique, à la fin des années 60 (et hélas après !), on en a vu bien d’autres et J. Vergès avait donc quelques motifs de craindre sérieusement pour sa vie. Tshombé lui-même, de son vivant, ne s’était jamais embarrassé de scrupules en la matière. La date du début du "marronnage" (1970), quelques mois seulement après la mort de Tshombé (juste le temps de constater qu’on ne peut pas espérer récupérer l’argent) plaide aussi fortement en faveur de cette hypothèse.  

En tout cas, quelle que soit l’origine de la menace, J. Vergès avait sans doute, lui, de très bonnes et très puissantes raisons de la prendre au sérieux et de disparaître, comme le suppose J. Givet, qui en sait sans doute plus qu’il n’en dit sur la question.

Les conditions de son départ (il cache même sa destination qui serait, à l'en croire, Alicante !), sans la moindre explication et sans prévenir sa femme, le prouvent. Dans "Jacques Vergès et l’argent", on a vu qu’à son retour, il n’était pas si pauvre qu’il le disait et que T. Jean-Pierre ne le donne à croire, loin de là. Si l’on connaissait l’origine de ce magot, dont une partie semble réapparaître à son retour en 1978, on saurait sans doute du même coup qui il avait lieu de craindre.

Je rejoindrai personnellement volontiers dans sa conclusion J. Givet qui, pour avoir bien connu J. Vergès et avoir été très lié, un moment, avec lui, en trace le portrait le plus pénétrant : « Le mystère le plus épais selon moi n’est pas que l’on ne puisse savoir où il a séjourné, mais qu’il ait pu, où que ce fût, demeurer si longtemps incognito et silencieux, lui qui aime tant se montrer, parler et faire parler de lui. Sans doute des raisons très fortes l’ont-elles contraint à étouffer ses penchants naturels. Ou des gens plus forts que lui (oui, cela existe, j’en ai rencontrés). » (1986 : 34).

On s'interroge, beaucoup trop à mon sens, sur le lieu où était J. Vergès, entre 1970 et 1978. A mon avis, il était probablement tout simplement à Paris. On se cache mieux dans la foule d'une grande ville (et pour J. Vergès, dans le 13ème !) que dans un désert ou un village où ne se terrent que les sots dont la présence est aussitôt remarquée! Il reconnaît d'ailleurs lui même être "revenu" en France et j'incline à croire qu'il n'en est jamais vraiment parti ! Cette hypothèse est d'autant plus plausible que non seulement elle est vraisemblable (seul un imbécile hésite à se cacher dans la foule et J. Vergès est tout sauf un imbécile!), mais que tout indique, comme on l'a vu, qu'il reste en contact avec les siens, ce qui n'est pas évident du fond de l'Asie où nul n'avait que faire de sa présence.

Un mensonge de plus dans une série déjà bien longue !