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mardi 27 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères : "La cible mouvante"

Comme le marronnage, il y a là un autre trait familial, sans doute génétique ; comme son père, son frère et son neveu, Jacques Vergès a souvent fait allusion à des complots et à des menaces d’attentats dont il aurait été l’objet.

Le fait le plus net et le seul réellement établi est, en octobre 1961, l’attentat au plastic commis dans l’immeuble où il réside à Paris, 36 Avenue de Villiers. La charge a été placée devant la porte cochère et seule la cage d’escalier est réellement endommagée. L’avocat n’habite d'ailleurs pas au rez-de-chaussée et, en outre, il est en voyage au moment des faits, ce que ne peuvent manquer de savoir les poseurs de bombes, s’ils sont tant soit peu sérieux et professionnels. Il s’agit là d’une des « nuits bleues » de l’OAS et il y aura, cette même nuit, six autres attentats dans Paris. L’attentat a été regardé comme imputable à l’Organisation de l’Armée Secrète, l’OAS, qui, dans d’autres cas, s’est montrée plus expéditive et efficace. Tout semble donc indiquer qu’on ne voulait pas réellement atteindre J. Vergès (la chose était même impossible vu les circonstances), mais l’intimider, avec d’autres, dans le cadre d’une opération plus large, comme il s’en faisait souvent à l’époque.

Le thème de J. Vergès filé et espionné à tous les instants est repris souvent dans nombre de ses déclarations et de ses écrits, en particulier dans son livre de 1998 « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans »( p. 168). Comme Zorro, il échappe toujours à toutes ces menaces. Il fait même mieux que Zorro puisque, coïncidence remarquable : il aurait reçu les confidences d’au moins trois anciens « espions » qui avaient été chargés de le surveiller, voire de le tuer, mais qui, des années après sont conquis par l’aura, le charisme et les qualités de J. Vergès. Rassurez-vous, je ne vais pas vous refaire le coup de Daniel et des lions mais c'est tout juste !

C’est le cas de celui qu’il nomme Lardon (1998 : 167-177), un ancien policier de la DST[1], qui lui déclare quand J. Vergès s’étonne de le voir s’adresser à lui : « Vous ne pouvez imaginer ni comment, ni combien de fois, j’ai ouvert votre courrier, écouté vos conversations téléphoniques. Je vous ai suivi au restaurant et à vos autres rendez-vous. C’est peut-être ça le syndrome de Stockholm ; en apprenant à vous connaître un tout petit peu, j’ai appris à vous respecter. » (1998 : 168).

Cet épisode, non daté dans le texte, peut-être situé, du fait de quelques détails, à la fin des années 70 et au début des années 80. Le cadre de l’anecdote-type, si chère à notre héros, est en tout cas posé et il ne changera guère, sauf pour les personnages. Ce récit rappelle en effet, sous une forme très voisine, des faits, sans doute antérieurs, évoqués dans le récit fait, un peu plus tard, à T. Jean-Pierre (2000 : 214-215).

J. Vergès raconte : « Bien des années après la guerre d’Algérie […] un homme est venu me voir [après un dîner-débat] et m’a dit « Je suis un ancien de l’OAS. J’avais été chargé de vous tuer lorsque vous étiez en Suisse », et de se lancer dans la description exacte des lieux où j’avais effectivement séjourné, puis : « Malheureusement, vous n’étiez jamais seul et je n’ai pu vous éliminer. Je m’en étais beaucoup voulu. Mais aujourd’hui, après vous avoir écouté, je me dis que cela aurait été dommage. » (2000 : 181).

Les tueurs genevois de l’OAS ne paraissent pas bien plus efficaces que les assassins réunionnais qui voulaient tuer son frère Paul, plus qu'octogénaire aujourd'hui ! En tout cas, la conversion intellectuelle d’un ancien agent de l’OAS à l’anti-colonialisme, sujet de prédilection de J. Vergès dans les dîners-débats, mérite d’être saluée et portée à son crédit. D’autres cibles de l’OAS n’ont pas eu autant de chance que lui !

Il y aurait eu aussi, plus tard encore, un autre espion à lui faire de semblables confidences, car J. Vergès a la chance inouïe de recueillir les repentances de tous ceux qui ont été, un moment, chargés de l’espionner, voire de l’assassiner.. Les propos de Lardon, ex-policier de la DST, sont, curieusement, exactement identiques à ceux que J. Vergès prête à l’Inspecteur Dufourg, des Renseignements généraux, qui lui aussi demande à J. Vergès de le défendre dans l’affaire Doucé (en 1990). Interrogé sur ce choix, il répond : « Maître, j’avais été chargé par ma hiérarchie de vous suivre, d’écouter vos conversations téléphoniques, d’ouvrir votre courrier. Depuis j’ai une totale confiance en vous ! » (T. Jean-Pierre, 2000 : 214). Les propos de nos deux espions sont, on le constate, étrangement semblables.

Dans ce même livre, une confidence de Jacques Vergès sur un sujet tout autre (mais J. Vergès est-il homme à se trahir si facilement?) est à rapprocher des anecdotes précédentes. Interrogé par T. Jean-Pierre sur ses rapports avec le capitaine Barril qu’il a aussi défendu, J. Vergès déclare :  « Il m’a appris qu’il avait été chargé de m’assassiner! Mais l’action ne pouvait, en vertu d’une règle imposée aux services secrets français, être commise qu’à l’étranger où je n’étais jamais seul. Le projet a donc été abandonné. » (2000 : 214).

Dans ce livre, à quelques dizaines de pages de distance (184 et 214), le rapprochement des propos de deux assassins potentiels de J. Vergès intrigue. Comme il n’y a tout de même pas des dizaines de personnes qui ont été chargées de tuer J. Vergès à l’étranger et qui y auraient renoncé pour la même étrange raison, « qu’il n’était jamais seul » ( ce qui n’embarrasse guère, semble-t-il, les vrais tueurs), on peut se demander s’il ne s’agit pas, en fait, d’une confusion, volontaire ou non. L’authenticité du fait et la crédibilité du narrateur s’en trouvent par là même un peu compromises.

Jacques Vergès a raconté plusieurs fois ces histoires, sans qu’on sache bien s’il cherche à brouiller les pistes ou s’il se prend simplement les pieds dans le tapis du calendrier. On vient de voir que, dans les aveux qu’il lui fait, le capitaine Barril, que cite J. Vergès lui-même (T. Jean-Pierre, 2000 : 214), lui affirme qu’il « avait été chargé de l’assassiner ». On se demande un peu pourquoi et surtout quand., car dans ce cas Jacques Vergès pousse un peu trop loin le bouchon !

Examinons d'un peu près les faits et les dates sans être subjogués, comme tant d'autres, par l'aura de Jacques Vergès. S’il y a eu des menaces contre J. Vergès du côté des services secrets français, elles ne peuvent guère dater que de la période du FLN et de la guerre d’Algérie. Cette guerre, faut-il le rappeler, s’achève en 1962, alors que Paul Barril (né en 1946) est âgé alors de 16 ans, ce qui est bien jeune, convenez-en, pour un tueur professionnel des services secrets. En fait, Barril n'entre en scène qu'après l’élection de F. Mitterrand, en 1981-2 et on ne voit guère alors ce qui pourrait justifier l’assassinat de J. Vergès, surtout par la Gauche et plus spécialement par l’entourage immédiat du président. Selon B. Violet, le projet d’assassinat, où devait intervenir Barril, daterait de 1982-1983 (Violet, 2000 : 246). Ici, comme ailleurs, il ne faut pas mettre du sucre sur le miel : « Selon Barril, l’opération aurait dû être exécutée à l’Ile Maurice, à l’occasion d’un sommet de la francophonie » (2000 : 246). La mémoire du Capitaine Barril n’est pas plus sûre que celle de J. Vergès. Le 5ème Sommet de la Francophonie, tenu à Maurice, a eu lieu, en effet, dix ans plus tard, en 1993!

En fait, toutes ces anecdotes ne sont, (vraies, arrangées ou fausses), que des variations sur un même modèle à double effet. Elles alimentent la prodigieuse aura de J. Vergès, cible favorite de tous les méchants, de l’OAS à l’Etat français. Naturellement, il triomphe sans encombre de toutes ces menaces et échappe à tous les pièges. Mieux encore; par là, il gagne les cœurs de tous ceux qu’on avait chargé de l’espionner, voire de le tuer et qui, tous, sont conquis et même subjugués, pour finir, par son courage, son honnêteté, ses vertus, etc. Non seulement, les lions ne dévorent pas Daniel-Jacques, mais ils viennent lui lécher les mains et même pour certains, comme clients, lui apporter leur obole sous forme d'honoraires. Comme on l'a vu, il en est de même pour les juges, aux honoraires près, alors que cette espèce pourtant plus dangereuse encore que les lions.

En fait, les menaces les plus sérieuses sur la vie de J. Vergès sont celles qui sont ultérieures, dont on ne sait rien et dont lui-même se refuse encore aujourd’hui à parler car il lui faudrait en évoquer les causes, de toute évidences peu avouables. En revanche, lors de la guerre d’Algérie, il semble avoir été l’objet, comme on l’a vu, de deux sortes de menaces. Celles de l’OAS auxquelles il vient d’être fait allusion, et celles des services secrets français (le SDECE de l’époque), qui sont antérieures, si elles ont réellement pris forme.

On sait que des exécutions ont alors eu lieu, mais, mis à part l’avocat du collectif FLN Ould Aoudia dont l'assassinat a déjà été évoqué, les vraies cibles étaient plutôt choisies parmi les dirigeants du FLN lui-même ou parmi les trafiquants d’armes. J. Vergès, quant à lui, a affirmé à plusieurs reprises que la France a voulu le faire tuer. Il désigne même Michel Debré, (le père de son cher ami et collaborateur, le député UMP Bernard Debré que nous retrouverons dans la suite), comme responsable, un moment, d’une telle décision : « M. Debré qui avait déjà demandé au service Action de m’abattre » (1998 : 227). Dans son livre d’entretiens avec P.H Felissi, il donne un peu plus de précisions sur ce point :
« Constantin Melnik, chargé des questions de sécurité auprès du Premier ministre de l’époque, écrit dans ses souvenirs que Michel Debré avait un jour convoqué le général Grossin, patron du contre-espionnage, pour lui faire exécuter les « quatre têtes » du collectif, comme il disait - Ould Aoudia, Benabdallah, Oussedik - et moi car, du fait de notre travail, « nous étions plus dangereux qu’une division ». [Ce qui constitue, une fois encore, un compliment qu'il aime à rappeler et il le fait à tout propos car cette mention l'amène à réciter la lettre du général de Gaulle]. Melnik soutient aussi que Foccart a participé aussi à cette réunion […]. Mon cas semblait plus compliqué, car mon engagement comme volontaire dans les Forces françaises libres pendant la Seconde Guerre mondiale [ cf. mon texte de départ sur ce sur sujet] exigeait un ordre explicite du Général de Gaulle pour mon exécution. De fait cet ordre explicite n’est jamais arrivé. » (2005 : 90).

Cette version est proche de celle que donne déjà B. Violet (2000 : 105); ce dernier cite aussi Melnik qui prétend qu’en fait, il n’y a jamais eu d’ordre formel concernant J. Vergès. Le Général de Gaulle se serait sans doute personnellement opposé à une telle idée, si elle lui avait été soumise. Jacques Vergès fait état, à de multiples reprises, de l’envoi qu’il avait fait, en 1957, d’un exemplaire dédicacé du livre qu’il avait écrit avec Georges Arnaud, Pour Djamila Bouhired (Editions de minuit) G. Arnaud avait rédigé la préface et le corps du texte était constitué par la plaidoirie de J. Vergès. La démarche était un peu inattendue de la part de ces auteurs. Plus étonnante encore est la réponse du Général. Brève, mais chaque terme y est pesé, elle mérite d’être citée intégralement et Jacques Vergès, qui connaît par coeur le texte de cette lettre, aime à la citer, comme dans son dernier film, (en 2008, de S. Thisse) :

Lettre à MM. Georges Arnaud et Jacques Vergès
Le 8 décembre 1957
Messieurs,
Je tiens à vous dire que j’ai lu avec intérêt et non sans émotion votre petit livre Pour Djamila Bouhired. Je sais – dirai-je « par expérience » ?- que tout drame français est un monde de drames humains.
Inutile de les cacher ou de les défigurer. A ce point de vue, tout au moins, votre éloquente sincérité ne peut laisser personne indifférent.
Veuillez croire, Messieurs, à mes sentiments les meilleurs et très distingués.
Charles de Gaulle
Avec pour vous, Vergès, mon fidèle souvenir. »

Dans son livre de 1998, J. Vergès précisait que ce texte, dont « par discrétion, il n’avait jamais fait état » (ce qui est faux bien entendu comme on peut le voir dans T. Jean-Pierre, 2000 : 139 et J. Vergès en a fait état depuis à de multiples reprises), a été publié dans Lettres, notes et carnets du Général de Gaulle. La lettre montre que le Général qui, apparemment, n’avait pas oublié l’engagement et la conduite de J. Vergès pendant la guerre [tout en le connaissant bien entendu très mal, dans son détail que nous avons vu dans un précédent texte], n’aurait pas admis son exécution sommaire, comme le présume, sans doute à juste titre, J. Vergès lui-même.  La menace a donc été, là aussi, plus théorique que réelle.

Les vraies menaces contre J. Vergès sont, comme on l’a vu, celles qui ne se sont pas exprimées de façon spectaculaire et elles ne venaient sans doute pas ni du côté français ni du côté algérien. Quand, pour une première fois, il quitte précipitamment et quasi clandestinement l’Algérie en 1963, il vient en effet de constater que les tueurs qui ont abattu son ancien client, M. Khemisti, devenu ministre et comme tel son patron et protecteur, (la version officielle est alors que le tueur est un fou) ne se contentent pas de vous envoyer de petits cercueils par la poste ou des listes de noms de personnes qui seront exécutées avec des numéros d’ordre, ni même de mettre des bombinettes devant les portes cochères!

Les vrais dangers, devant lesquels, par la force des choses et par lucidité, il a fui, sept ans plus tard, sont venus plutôt des affaires troubles ou louches, ouvrant des perspectives de gains importants et rapides, auxquelles, souvent, il n’a pas voulu ou n’a pas su résister.

Pour conclure ce texte, un détail entre cent, mais plus gai et tout à fait caractéristique de la rhétorique et de la présentation de soi hagiographiques si chères à Jacques Vergès.

Il s'agit, au cours du procès Barbie d'une de ces anecdotes édifiantes que Jacques Vergès adore et dont il a toute une panoplie. De même que, comme on vient de le voir, les tueurs autrefois chargés de l’assassiner, conquis désormais par la découverte de sa noblesse d’âme, viennent à récipiscence et se confessent à lui, de même, lors du procès Barbie... Mais laissons-lui la parole car tout le sel est dans son récit même :
« Un jour au cours d’une suspension, une journaliste juive a traversé la salle, est montée à la tribune, m’a tendu une rose. Je lui ai baisé la main, j’ai longuement regardé les trente-neuf avocats de parties civiles tout en humant cette rose qui, pour moi, avait un triple parfum de plaisir : l’odeur de la fleur, le souvenir de l’attention de la jeune femme et la tête de mes adversaires » (2000 : 221).

Comme toujours dans ce genre d’anecdote, rien ne manque à la gloire du héros qui conquiert le coeur tous ses ennemis, quand il ne les écrase pas de son talent ou de sa verve. Mieux, dans ce cas, l’ennemi subjugué n’est pas une barbouze patibulaire, mais une jeune juive, qui ne peut être que ravissante (et, on le devine, secrètement éprise du maître). Dans la mesure où les trente neuf avocats l’identifient aussitôt comme telle, sans doute porte-elle, dans la main qui ne tient pas la rose offerte, une pancarte où l’on peut lire « Je suis une journaliste juive amoureuse de Jacques Vergès ».

Quel homme !


[1] Selon B. Violet, il s’agirait là de Daniel Burdan (2000 : 242); le fait est sans grande importance puisque c’est la fable elle-même qui compte !

lundi 26 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères (4) : le marronnage (1970-1978)


Il apparaît clairement toutefois qu'il y a un lien étroit entre la disparition mystérieuse de Jacques Vergès entre 1970 et 1978 qu'il aime tant, dans la tradition réunionnaise et familiale, nommer son "marronnage" (les "marrons" étant, dans les colonies esclavagistes, les esclaves fugitifs) et le soudain enrichissement qui lui permet, très vite, à son retour, d'acheter un hôtel particulier de trois étages dans le 9ème arrondissement parisien. J'avais envisagé, au départ de réunir ces deux textes en un seul document, mais il était de toute évidence trop long. Bien entendu, fidèle à ses stratégies ("la lettre volée" !), J. Vergès a toujours refusé de dire où il était allé pour détourner l'attention de la seule vraie question qui tient, non au lieu où il était réfugié, mais aux raisons réelles de cette disparition qui en désignent naturellement les causes, probablement peu avouables. Ni les Chinois, ni Pol Pot n'avaient à l'évidence besoin d'un Vergès qui ne connaissait rien ni aux sociétés ni aux langues de la zone !

Jacques Vergès « entre en marronnage » au printemps 1970 pour ne réapparaître, aussi soudainement qu’il avait disparu, fin 1978. Il n’a jamais voulu dire où il était allé ni ce qu’il avait fait durant ces huit ans ; en présence de T. Jean-Pierre, il conserve le même mutisme. Dans de plus récentes déclarations, il n’en dit guère davantage, lâchant de vagues indications, destinées davantage à alimenter les imaginations et à maintenir le mystère en détournant l'attention qu’à préciser les faits :

« Vous disparaissez mystérieusement de 1970 à 1979. Qu’avez-vous fait ? Où étiez-vous ? Au Liban, à Moscou ou chez Pol Pot, au Cambodge ? Pourquoi garder un tel secret ?
Je n’étais pas sur la lune. J’étais avec des amis qui sont encore vivants, dont certains ont des responsabilités importantes. Les événements que nous avons vécus ensemble sont connus. C’est notre rôle qui ne l’est pas; non pas réellement le mien qui fut modeste, mais le leur. Il ne m’appartient pas d’en parler. »

Il répond dans les mêmes termes à Gilles Gaetner (L’Express, 28/02/05), alors qu’il est engagé dans la promotion de son dernier livre, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger; il faut bien relancer un peu la machine médiatique. Le propos semble tendre des perches : Pol Pot est mort et cette hypothèse est donc écartée. Il en reste toutefois bien d’autres…

Savoir où il est allé me paraît toutefois, comme on l'a vu, bien moins intéressant que de savoir pourquoi il est parti si soudainement et pour si longtemps.

Selon J. Givet, l'auteur qui le connaît le mieux, J. Vergès a fui pour des raisons très fortes, probablement des menaces de « gens plus forts que lui ». Pour ce qui est du lieu, la conclusion de T. Jean-Pierre est essentiellement fondée sur l’analyse de son livre Agenda (1979), dont la rédaction daterait de cette période. Selon T. Jean-Pierre, J. Vergès a vécu alors en Extrême-Orient, ce qui est d’ailleurs la supposition la plus courante, mais la moins fondée. C’était déjà, en 1980, l’avis de Régis Debray qui a oublié l’avoir dit; B. Violet, qui cite ce dernier détail, recense et évalue, après d’autres, les principales hypothèses : Chine, Liban, Cuba, Cambodge, Viet-Nam, etc. (2000 : 182-184). J. Vergès le confirme en parlant de "l'Est", mais peu importe après tout car ce n'est sans doute pas vrai !

Ce qui paraît sûr, en revanche, est que Jacques, à la différence de son frère Paul, n’a pas volontairement choisi de disparaître. Il y a été contraint par une menace précise et très forte. Il en convient d’ailleurs, en répondant à T. Jean-Pierre qui s’étonne qu’il n’ait pas « donné de nouvelles à ses proches » : « Lorsque quelqu’un est recherché, ce sont ses proches qui sont surveillés. J’avais donc deux bonnes raisons de ne donner aucune nouvelle : je ne voulais pas que ceux que j’aime soient inquiétés et je ne pouvais prendre le risque d’être localisé. » (2000 : 192).

Les ennemis de J. Vergès sont si nombreux et si divers que l’on n’a que l’embarras du choix. Le plus simple est de suivre sur ce point, par élimination, T. Jean-Pierre qui évoque quelques ennemis possibles et surtout B. Violet qui fait la revue de détail des menaces envisageables :

- L’OAS ? Il en a été l’une des cibles (d’ailleurs ratées car ces agents secrets dont il la cible sont, on le verra, tous plus nuls et maladroits les uns que les autres) ; c’est peu plausible, car la guerre d’Algérie est finie depuis huit ans et la page tournée ;

- Le FLN à cause de l’affaire du "trésor" de guerre dans laquelle, selon T. Jean-Pierre, il « n’est absolument pour rien »? Toutefois, cet auteur a tendance à voir en J. Vergès une sorte d’agneau… qui, en outre, « n’est pas un homme riche », ce dont on peut douter, comme on vient de le voir ; on peut avoir de l’argent et être contraint de le cacher, en particulier du fait des conditions spéciales dans lesquelles on l’a acquis ; J. Vergès vit en Algérie depuis 7 ans avec sa famille et le "trésor du FLN" est devenu, comme on l'a vu, une affaire algéro-algérienne. L'hypothèse n'est donc pas vraisemblable.

- Le Mossad, en raison de ses liens avec les Palestiniens et de la publication en 1969 de Pour les Fidayins aux Editions de minuit ? On peut en douter car le Mossad est, en général, plus discret, plus expéditif et surtout moins maladroit.

- Les liens de J. Vergès avec l’affaire Tshombé où des milliards sont en jeu ?

Cette dernière piste est, à mon sens, la plus vraisemblable donc la plus intéressante et, à coup sûr, la plus complexe. T. Jean-Pierre, quant à lui, écarte cette hypothèse avec un argument qui laisse sans voix et qui étonne sous la plume d’un ancien juge : « Tue-t-on pour de l’argent ? » (Je donne la référence pour que le lecteur, s’il est aussi stupéfait que moi, puisse vérifier, page 196 !). Il ne manque en effet pas de crimes dont le mobile est l’argent, sous toutes les latitudes et sous les formes les plus diverses. Fecit cui prodest disait déjà l’adage latin ; en français « A qui profite le crime ? ».

Les menaces consécutives et liées à l’affaire Tshombé sont les plus envisageables, sur le plan chronologique comme pour ce qui concerne les mobiles. B. Violet fait une étude très détaillée des événements qui précèdent et suivent la mort de Moïse Tshombé, enlevé dans des conditions rocambolesques le 30 juin 1967 comme on l'a vu. Le personnage attire tous les escrocs (car il a fui avec une immense fortune) mais aussi tous les services secrets. Tshombé est, en effet, très impliqué dans la décolonisation du Congo belge, objet de toutes les convoitises, et il est surtout une menace pour Mobutu, élément central dans l’affrontement entre les blocs soviétique et occidental en Afrique. On ne peut entrer dans le détail d’une intrigue si complexe qu’il ne faut pas moins de dix pages à B. Violet pour en faire l’exposé, sans d’ailleurs parvenir à une conclusion nette (2000 : 184-194). Nous reviendrons sur l’étrange quatuor Vergès-Lumumba-Tshombé-Mobutu. En tout cas, J. Vergès mis en cause, dans des articles comme dans des ouvrages, n’a jamais réagi sur le plan judiciaire, ce qui, dans son cas, mérite d’être noté.

Moïse Tshombé meurt fort opportunément en prison en Algérie, le 1er juillet 1969, dans des conditions un peu suspectes, mais cette mort arrange beaucoup de gens. Dès son enlèvement (en 1967), le prisonnier posait, en effet, bien des problèmes. De façon inattendue, le nom de J. Vergès était apparu d'emblée, comme on l'a vu, dans cette affaire. Inscrit au barreau d’Alger, il est curieusement le premier à être sollicité par la famille Tshombé qui veut surtout empêcher l’extradition vers le Zaïre qu'exige Mobutu. J. Vergès, rapidement remplacé dans cette fonction officielle de défense, serait resté néanmoins, resté, on ne sait trop pourquoi et à quel prix, « le conseil local de la famille » (B. Violet, 2000 : 188).

Moïse Tschombé a-t-il été supprimé ? Sa mort arrangerait la plupart des protagonistes et beaucoup pensent à un assassinat. Ses proches avaient donc formé le projet de le faire évader avec l'aide de ... J. Vergès ; selon des témoignages que cite B. Violet, ce dernier aurait pu recevoir « plusieurs millions de francs belges » pour intervenir auprès de ses « amis » algériens dans ce projet d’évasion que la mort du prisonnier va rendre inutile.

Dernière hypothèse et non la moindre. Mobutu lui-même aurait versé à J. Vergès « de 5 à 7,5 millions de francs belges [ plus ou moins 150.000 euros] » pour faire empoisonner Tshombé dans sa prison (B. Violet, 2000 : 193). Allez savoir et, de toute façon, encaisser de l’un n’empêche pas d'encaisser aussi de l’autre!

On ne prête qu’aux riches! Si l’on ne s’arrête pas à la réflexion, aussi naïve qu’inattendue, de T. Jean-Pierre (« Tue-t-on pour de l’argent ? »), la famille et le clan Tshombé semblent avoir eu quelques raisons fortes d’en vouloir à J. Vergès. J. Givet, un de ses bons amis à l’époque, s’étonne toutefois de le voir décidé, lui "l'anticolonialiste", à défendre Tshombé (l'assassin de Lumumba !) et note à ce propos : « Comme je manifestais un certain étonnement, il me confia non sans franchise qu’il s’agissait surtout pour lui de « plumer la famille » (1986 : 25-26). J. Givet est un témoin fiable ; le propos rapporté, précis car cité entre guillemets, n’étonne pas dans la bouche de J. Vergès, qui aurait même pu ajouter, cerise sur le gâteau congolais, qu’en "plumant" les Tshombé, il vengeait Lumumba !

Dans les diverses hypothèses évoquées, les héritiers et les proches de M. Tshombé avaient, dans tous les cas de figures, des raisons très fortes et très récentes d’en vouloir à l’avocat et, faute de pouvoir récupérer leur argent (perspective inenvisageable vu la nature secrète des transactions), de le faire tuer. En Afrique, à la fin des années 60 (et hélas après !), on en a vu bien d’autres et J. Vergès avait donc quelques motifs de craindre sérieusement pour sa vie. Tshombé lui-même, de son vivant, ne s’était jamais embarrassé de scrupules en la matière. La date du début du "marronnage" (1970), quelques mois seulement après la mort de Tshombé (juste le temps de constater qu’on ne peut pas espérer récupérer l’argent) plaide aussi fortement en faveur de cette hypothèse.  

En tout cas, quelle que soit l’origine de la menace, J. Vergès avait sans doute, lui, de très bonnes et très puissantes raisons de la prendre au sérieux et de disparaître, comme le suppose J. Givet, qui en sait sans doute plus qu’il n’en dit sur la question.

Les conditions de son départ (il cache même sa destination qui serait, à l'en croire, Alicante !), sans la moindre explication et sans prévenir sa femme, le prouvent. Dans "Jacques Vergès et l’argent", on a vu qu’à son retour, il n’était pas si pauvre qu’il le disait et que T. Jean-Pierre ne le donne à croire, loin de là. Si l’on connaissait l’origine de ce magot, dont une partie semble réapparaître à son retour en 1978, on saurait sans doute du même coup qui il avait lieu de craindre.

Je rejoindrai personnellement volontiers dans sa conclusion J. Givet qui, pour avoir bien connu J. Vergès et avoir été très lié, un moment, avec lui, en trace le portrait le plus pénétrant : « Le mystère le plus épais selon moi n’est pas que l’on ne puisse savoir où il a séjourné, mais qu’il ait pu, où que ce fût, demeurer si longtemps incognito et silencieux, lui qui aime tant se montrer, parler et faire parler de lui. Sans doute des raisons très fortes l’ont-elles contraint à étouffer ses penchants naturels. Ou des gens plus forts que lui (oui, cela existe, j’en ai rencontrés). » (1986 : 34).

On s'interroge, beaucoup trop à mon sens, sur le lieu où était J. Vergès, entre 1970 et 1978. A mon avis, il était probablement tout simplement à Paris. On se cache mieux dans la foule d'une grande ville (et pour J. Vergès, dans le 13ème !) que dans un désert ou un village où ne se terrent que les sots dont la présence est aussitôt remarquée! Il reconnaît d'ailleurs lui même être "revenu" en France et j'incline à croire qu'il n'en est jamais vraiment parti ! Cette hypothèse est d'autant plus plausible que non seulement elle est vraisemblable (seul un imbécile hésite à se cacher dans la foule et J. Vergès est tout sauf un imbécile!), mais que tout indique, comme on l'a vu, qu'il reste en contact avec les siens, ce qui n'est pas évident du fond de l'Asie où nul n'avait que faire de sa présence.

Un mensonge de plus dans une série déjà bien longue !