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jeudi 5 septembre 2013

Jacques Vergès lecteur d'Hitler et de Bormann

J'ai mis hier, en commentaire de mon prédent billet, le texte suivant qui contient une information qui me paraît mériter mieux qu'un modeste commentaire d'un texte qui lui-même a très vite disparu!

Il s'agit en effet d'un extrait d'un article à la gloire de J. Vergès paru dans une revue dite, je crois, Palestine , écrit par un certain Lemieux (qui aurait mieux fait de se nommer Lepire !) et qui manie ici le pavé de l'ours :

"Quand il fut un jour question de Nicolas Sarkozy et de l’expédition néocoloniale française contre la Libye, de l’armement des rebelles berbères du Djebel Nefoussa, il [ J. Vergès comme vous l'aurez deviné] était allé chercher dans sa gigantesque bibliothèque, couvrant les murs de deux pièces de son cabinet, les Propos de table d’Adolphe Hitler, rapportés par son conseiller Martin Bormann, ouvrage paru chez Flammarion en 1954. Le Führer, s’y moquait méchamment de la velléité de Benito Mussolini de se présenter en défenseur de l’islam devant un parterre rassemblé par la propagande fasciste, organisé avec le cheikh pro-italien d’une tribu berbère de la région de Tripoli".

Il a trouvé sans peine le volume et le passage en cause ; "Aux pages souvent lues, le livre s'ouvre seul". C'était sans doute là un petit cadeau de son vieil ami Genoud, éditeur de Bormann et d'Hitler  à son cher Jacques Vergès, lecteur assidu des oeuvres d'Hitler !

Ces papiers d'Hitler ont en effet transité par Genoud qu'on évoque pudiquement comme "un éditeur de Lausanne" ! MDR !

Jean Sigmann
Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale 23e Année, No. 90, L'ANGLETERRE DANS LA GUERRE  (AVRIL 1973), pp. 98-101 Published by: Presses Universitaires de France Article Stable URL: http://www.jstor.org/stable/25728521

mardi 3 septembre 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères (n° 9) : Moi ! Moi ! Moi ! Moi !

Mon billet numéro huit, consacré à la vieille et indéfectible amitié entre Jacques Vergès et François Genoud, le banquier des nazis et le nazi des banquiers, qui éclaire toute la carrière de notre avocat, a suscité un échange de propos avec Bernard Gensane sur lequel je souhaite revenir brièvement, avant d'entamer le texte de ce billet. Quelques indices me donnent à penser qu'il sera l'avant-dernier de la série et très probablement de ma participation au Club de Mdp.

Bernard Gensane me reproche d'évoquer les cigares, le Mouton Rothschild et le porto rouge de Jacques Vergès et écrit " Je me fiche de ses cigares et de son porto". Moi aussi et je n'ai rigoureusement rien, en tant que tels, contre ces trois plaisirs de l'existence, quoique je ne les pratique pas du tout pour le premier et relativement peu pour les deux autres. Le problème n'est évidemment pas là, et B. Densane le sait, pas plus qu'il n'est dans les fornications de Karl Marx avec sa bonne.

Je ne connais guère de photos de Jacques Vergès où il n'apparaisse pas avec un cigare et on nous a même fait savoir, urbi et orbi, qu'il était mort avec un verre de vieux Bordeaux à la main. Il s'est même, dans le passé, fait photographier pour un magazine consacré aux cigares parmi d'autres vedettes de la presse people ;  je crains toutefois que, dans ce cas-là, ses honoraires aient été moindres, quoique plus honorables, que dans d'autres circonstances. Ce qui me gêne dans le cas de J. Vergès, dont l'attitude est à ce point ostentatoire, pour ne pas dire provocante, tient à ce que, pour dire les choses autrement, je n'aime guère le comportement de ceux qui fricotent avec les rois nègres, tout en affirmant (et ce sont ses propres termes) qu'ils ont sans cesse dans leurs pensées "les pauvres Africains des mines et des forêts". J'avoue que, plus généralement encore, ce type d'individus, qui porte à gauche son cœur en écharpe mais planque à droite son épais morlingue, ne trouve guère grâce à mes yeux.

B. Gensane critique ainsi mon texte et je le cite : « Ce sont les imprécisions, les modalisations que l'on trouve dans tous vos billets précédents. Vos thèses n'en auraient plus que plus de force si vous étiez plus précis ». Je regrette évidemment (et je l'ai dit) de ne pouvoir donner des photocopies des reçus que Jacques Vergès aurait dû établir quand il recevait des mallettes de billets de François Genoud comme du général Eyadéma, de Bongo ou de Mobutu. Ce n'est malheureusement pas l'usage en pareils cas et je ne pense pas que quiconque puisse disposer de documents de cette nature!

Peut-être B. Gensane aurait-il préféré que je donne à la chose une tournure plus littéraire, en me livrant, vu mon manque de talent littéraire, à quelque misérable imitation de Candide. On y aurait vu Jacques Vergès, dans le rôle de Candide et Genoud dans celui de Pangloss : " François Genoud-Pangloss disait quelquefois à Jacques Vergès-Candide: " Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si Hitler n'avait pas exterminé des millions de Juifs, si nous n'avions pas arraché à leurs cadavres leurs alliances et leurs dents en or pour réunir le trésor dit "l'or des nazis", je n'aurais pas pu vous payer si grassement trente années durant pour défendre des bourreaux et des terroristes selon la pensée d'Hitler ; vous ne fumeriez pas des cigares à 200 euros pièce (l'équivalent de six mois de salaires de vos nègres des mines et des forêts qui vous causent tant d'angoisse) et vous ne boiriez pas ici du vieux bordeaux et un excellent porto. - Cela est bien dit, répondit Jacques Vergès-Candide ".

Revenons à notre mouton noir, en l'occurrence Jacques Vergès. J'ai intitulé ce billet : « Moi ! Moi ! Moi! Moi ! », en reprenant les termes mêmes de J. Vergès (dans un rare moment de sincérité ou de lucidité ; il avait dû forcer sur le bordeaux et/ou le porto), mais en ajoutant un quatrième "Moi !" pour faire bonne mesure à son égocentrisme. Je crois que c'est la meilleure façon de résumer Jacques Vergès qui, au fond, se fout de tout ... sauf de lui-même. S'il unit, de façon si paradoxale, l'amour du secret et le goût immodéré pour la représentation (il aura fini comme acteur et c'est assurément par là qu'il aurait dû commencer)!), c'est tout simplement que sa vérité est si inavouable qu'il est bien obligé de la cacher pour en donner une représentation supportable.

Stendhal (et beaucoup d'autres) aimait le peuple mais détestait la foule. Jacques Vergès aime la France (mythique ou en tout cas abstraite, celle de la culture, des philosophes, de la révolution etc. au sein de laquelle il s'attribue bien entendu une place éminente) mais il hait les Français (la France réelle), sans pour autant renoncer à leur commerce et aux avantages qu'ils lui procurent. Pour reprendre l'une de ses formules (car il ,n'aime rien tant que parler de soi !), écoutons-le : on a dit de moi que "j'étais un homme déchiré, mais ce n'est pas vrai ; je suis un homme double »( Félissi, 2005 :24). "Double" donne bien entendu "dualité", ce qui est flatteur et c'est en ce sens qu'il entend cet adjectif, mais il donne aussi "duplicité", ce qui le définit d'une façon beaucoup plus exacte.

Quand Jacques Vergès quitte la Réunion et s'engage dans les FFL en 1943, ce n'est en rien ni par patriotisme ni pour la France, mais tout simplement, pour fuir d'une façon ou d'une autre la Réunion où il n'y a aucun avenir pour le "bâtard chinois" qu'il est et qu'il restera toujours, même si du côté de sa grand-mère, Marie Florentine Hermelinde Millon des Marquets (dont le patronyme est, à soi seul, tout un programme), il descend de propriétaires d'esclaves aisés (ils en ont 128 à l'abolition en 1848). Cette circonstance rend particulièrement pittoresque qu'on ait imprudemment attribué à sa nièce, Françoise Vergès, la présidence du Comité contre l'esclavage !

Chez J. Vergès, cette vanité se double d'un amour passionné de son confort, de ses aises dans tous les domaines ; ce trait est relevé avec beaucoup de précision et de justesse par Jacques Givet qui me paraît, de tous ceux qui ont écrit sur Jacques Vergès (l'auteur le plus prolifique étant naturellement Vergès lui-même), celui qui l'a le plus connu et donc qui a le mieux saisi sa psychologie. Il le nomme, avec cet amour de la langue française qu'on ne trouve plus guère que chez les étrangers, le « muscadin ». Un peu par malice, il retient pour ce terme la définition du Dictionnaire universel de la langue française de Boiste . Cet auteur, que J. Givet préfère même à Littré, définit le « muscadin » comme un « fat musqué » en ajoutant cette précision que Givet estime prémonitoire « terme révolutionnaire » (J. Givet, 1986 : 23). La définition du Robert historique est plus classique et plus claire « Le mot [muscadin] a servi à désigner un élégant, un « petit-maître » et, tout particulièrement sous la Révolution, les royalistes qui se distinguaient par leur élégance recherché » (1790) ».

Une anecdote peut résumer et conclure ce point. A l’époque où J. Vergès loge parfois chez J. Givet, ce dernier note : « Un jour qu’il se baignait chez nous en se servant de mousse pour le bain, il se montra tout étonné de ne pas trouver sous la main d’huile parfumée, produit qui, « assurait-il, « est indispensable après usage de la mousse, car celle-ci dessèche la peau ». ». (1986 :14).

Un dernier détail pour B. Gensane, avide de certitudes et de précisions. On trouve sur le site « Astrothème » un très long thème astral de Jacques Vergès (23 pages avec force graphiques et cartes astrales !). Le problème est que le point de départ en est « Jacques Vergès né le 5 mars 1925 à 06 heures à Ubon ». Or comme on l’a vu et de la façon la plus sûre qui soit, ce ne sont là, en réalité, ni sa date ni son lieu de naissance puisqu'il est né ailleurs un an plus tôt ! En revanche, comme ces indications sont celles de son frère Paul, ce dernier pourrait tirer profit de la consultation de cette analyse qui, en réalité, ne s’applique qu’à lui.

A demain pour mon dernier billet qui vous révélera les conditions réelles et véritables de la mort de Jacques Vergès.

mardi 27 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères : "La cible mouvante"

Comme le marronnage, il y a là un autre trait familial, sans doute génétique ; comme son père, son frère et son neveu, Jacques Vergès a souvent fait allusion à des complots et à des menaces d’attentats dont il aurait été l’objet.

Le fait le plus net et le seul réellement établi est, en octobre 1961, l’attentat au plastic commis dans l’immeuble où il réside à Paris, 36 Avenue de Villiers. La charge a été placée devant la porte cochère et seule la cage d’escalier est réellement endommagée. L’avocat n’habite d'ailleurs pas au rez-de-chaussée et, en outre, il est en voyage au moment des faits, ce que ne peuvent manquer de savoir les poseurs de bombes, s’ils sont tant soit peu sérieux et professionnels. Il s’agit là d’une des « nuits bleues » de l’OAS et il y aura, cette même nuit, six autres attentats dans Paris. L’attentat a été regardé comme imputable à l’Organisation de l’Armée Secrète, l’OAS, qui, dans d’autres cas, s’est montrée plus expéditive et efficace. Tout semble donc indiquer qu’on ne voulait pas réellement atteindre J. Vergès (la chose était même impossible vu les circonstances), mais l’intimider, avec d’autres, dans le cadre d’une opération plus large, comme il s’en faisait souvent à l’époque.

Le thème de J. Vergès filé et espionné à tous les instants est repris souvent dans nombre de ses déclarations et de ses écrits, en particulier dans son livre de 1998 « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans »( p. 168). Comme Zorro, il échappe toujours à toutes ces menaces. Il fait même mieux que Zorro puisque, coïncidence remarquable : il aurait reçu les confidences d’au moins trois anciens « espions » qui avaient été chargés de le surveiller, voire de le tuer, mais qui, des années après sont conquis par l’aura, le charisme et les qualités de J. Vergès. Rassurez-vous, je ne vais pas vous refaire le coup de Daniel et des lions mais c'est tout juste !

C’est le cas de celui qu’il nomme Lardon (1998 : 167-177), un ancien policier de la DST[1], qui lui déclare quand J. Vergès s’étonne de le voir s’adresser à lui : « Vous ne pouvez imaginer ni comment, ni combien de fois, j’ai ouvert votre courrier, écouté vos conversations téléphoniques. Je vous ai suivi au restaurant et à vos autres rendez-vous. C’est peut-être ça le syndrome de Stockholm ; en apprenant à vous connaître un tout petit peu, j’ai appris à vous respecter. » (1998 : 168).

Cet épisode, non daté dans le texte, peut-être situé, du fait de quelques détails, à la fin des années 70 et au début des années 80. Le cadre de l’anecdote-type, si chère à notre héros, est en tout cas posé et il ne changera guère, sauf pour les personnages. Ce récit rappelle en effet, sous une forme très voisine, des faits, sans doute antérieurs, évoqués dans le récit fait, un peu plus tard, à T. Jean-Pierre (2000 : 214-215).

J. Vergès raconte : « Bien des années après la guerre d’Algérie […] un homme est venu me voir [après un dîner-débat] et m’a dit « Je suis un ancien de l’OAS. J’avais été chargé de vous tuer lorsque vous étiez en Suisse », et de se lancer dans la description exacte des lieux où j’avais effectivement séjourné, puis : « Malheureusement, vous n’étiez jamais seul et je n’ai pu vous éliminer. Je m’en étais beaucoup voulu. Mais aujourd’hui, après vous avoir écouté, je me dis que cela aurait été dommage. » (2000 : 181).

Les tueurs genevois de l’OAS ne paraissent pas bien plus efficaces que les assassins réunionnais qui voulaient tuer son frère Paul, plus qu'octogénaire aujourd'hui ! En tout cas, la conversion intellectuelle d’un ancien agent de l’OAS à l’anti-colonialisme, sujet de prédilection de J. Vergès dans les dîners-débats, mérite d’être saluée et portée à son crédit. D’autres cibles de l’OAS n’ont pas eu autant de chance que lui !

Il y aurait eu aussi, plus tard encore, un autre espion à lui faire de semblables confidences, car J. Vergès a la chance inouïe de recueillir les repentances de tous ceux qui ont été, un moment, chargés de l’espionner, voire de l’assassiner.. Les propos de Lardon, ex-policier de la DST, sont, curieusement, exactement identiques à ceux que J. Vergès prête à l’Inspecteur Dufourg, des Renseignements généraux, qui lui aussi demande à J. Vergès de le défendre dans l’affaire Doucé (en 1990). Interrogé sur ce choix, il répond : « Maître, j’avais été chargé par ma hiérarchie de vous suivre, d’écouter vos conversations téléphoniques, d’ouvrir votre courrier. Depuis j’ai une totale confiance en vous ! » (T. Jean-Pierre, 2000 : 214). Les propos de nos deux espions sont, on le constate, étrangement semblables.

Dans ce même livre, une confidence de Jacques Vergès sur un sujet tout autre (mais J. Vergès est-il homme à se trahir si facilement?) est à rapprocher des anecdotes précédentes. Interrogé par T. Jean-Pierre sur ses rapports avec le capitaine Barril qu’il a aussi défendu, J. Vergès déclare :  « Il m’a appris qu’il avait été chargé de m’assassiner! Mais l’action ne pouvait, en vertu d’une règle imposée aux services secrets français, être commise qu’à l’étranger où je n’étais jamais seul. Le projet a donc été abandonné. » (2000 : 214).

Dans ce livre, à quelques dizaines de pages de distance (184 et 214), le rapprochement des propos de deux assassins potentiels de J. Vergès intrigue. Comme il n’y a tout de même pas des dizaines de personnes qui ont été chargées de tuer J. Vergès à l’étranger et qui y auraient renoncé pour la même étrange raison, « qu’il n’était jamais seul » ( ce qui n’embarrasse guère, semble-t-il, les vrais tueurs), on peut se demander s’il ne s’agit pas, en fait, d’une confusion, volontaire ou non. L’authenticité du fait et la crédibilité du narrateur s’en trouvent par là même un peu compromises.

Jacques Vergès a raconté plusieurs fois ces histoires, sans qu’on sache bien s’il cherche à brouiller les pistes ou s’il se prend simplement les pieds dans le tapis du calendrier. On vient de voir que, dans les aveux qu’il lui fait, le capitaine Barril, que cite J. Vergès lui-même (T. Jean-Pierre, 2000 : 214), lui affirme qu’il « avait été chargé de l’assassiner ». On se demande un peu pourquoi et surtout quand., car dans ce cas Jacques Vergès pousse un peu trop loin le bouchon !

Examinons d'un peu près les faits et les dates sans être subjogués, comme tant d'autres, par l'aura de Jacques Vergès. S’il y a eu des menaces contre J. Vergès du côté des services secrets français, elles ne peuvent guère dater que de la période du FLN et de la guerre d’Algérie. Cette guerre, faut-il le rappeler, s’achève en 1962, alors que Paul Barril (né en 1946) est âgé alors de 16 ans, ce qui est bien jeune, convenez-en, pour un tueur professionnel des services secrets. En fait, Barril n'entre en scène qu'après l’élection de F. Mitterrand, en 1981-2 et on ne voit guère alors ce qui pourrait justifier l’assassinat de J. Vergès, surtout par la Gauche et plus spécialement par l’entourage immédiat du président. Selon B. Violet, le projet d’assassinat, où devait intervenir Barril, daterait de 1982-1983 (Violet, 2000 : 246). Ici, comme ailleurs, il ne faut pas mettre du sucre sur le miel : « Selon Barril, l’opération aurait dû être exécutée à l’Ile Maurice, à l’occasion d’un sommet de la francophonie » (2000 : 246). La mémoire du Capitaine Barril n’est pas plus sûre que celle de J. Vergès. Le 5ème Sommet de la Francophonie, tenu à Maurice, a eu lieu, en effet, dix ans plus tard, en 1993!

En fait, toutes ces anecdotes ne sont, (vraies, arrangées ou fausses), que des variations sur un même modèle à double effet. Elles alimentent la prodigieuse aura de J. Vergès, cible favorite de tous les méchants, de l’OAS à l’Etat français. Naturellement, il triomphe sans encombre de toutes ces menaces et échappe à tous les pièges. Mieux encore; par là, il gagne les cœurs de tous ceux qu’on avait chargé de l’espionner, voire de le tuer et qui, tous, sont conquis et même subjugués, pour finir, par son courage, son honnêteté, ses vertus, etc. Non seulement, les lions ne dévorent pas Daniel-Jacques, mais ils viennent lui lécher les mains et même pour certains, comme clients, lui apporter leur obole sous forme d'honoraires. Comme on l'a vu, il en est de même pour les juges, aux honoraires près, alors que cette espèce pourtant plus dangereuse encore que les lions.

En fait, les menaces les plus sérieuses sur la vie de J. Vergès sont celles qui sont ultérieures, dont on ne sait rien et dont lui-même se refuse encore aujourd’hui à parler car il lui faudrait en évoquer les causes, de toute évidences peu avouables. En revanche, lors de la guerre d’Algérie, il semble avoir été l’objet, comme on l’a vu, de deux sortes de menaces. Celles de l’OAS auxquelles il vient d’être fait allusion, et celles des services secrets français (le SDECE de l’époque), qui sont antérieures, si elles ont réellement pris forme.

On sait que des exécutions ont alors eu lieu, mais, mis à part l’avocat du collectif FLN Ould Aoudia dont l'assassinat a déjà été évoqué, les vraies cibles étaient plutôt choisies parmi les dirigeants du FLN lui-même ou parmi les trafiquants d’armes. J. Vergès, quant à lui, a affirmé à plusieurs reprises que la France a voulu le faire tuer. Il désigne même Michel Debré, (le père de son cher ami et collaborateur, le député UMP Bernard Debré que nous retrouverons dans la suite), comme responsable, un moment, d’une telle décision : « M. Debré qui avait déjà demandé au service Action de m’abattre » (1998 : 227). Dans son livre d’entretiens avec P.H Felissi, il donne un peu plus de précisions sur ce point :
« Constantin Melnik, chargé des questions de sécurité auprès du Premier ministre de l’époque, écrit dans ses souvenirs que Michel Debré avait un jour convoqué le général Grossin, patron du contre-espionnage, pour lui faire exécuter les « quatre têtes » du collectif, comme il disait - Ould Aoudia, Benabdallah, Oussedik - et moi car, du fait de notre travail, « nous étions plus dangereux qu’une division ». [Ce qui constitue, une fois encore, un compliment qu'il aime à rappeler et il le fait à tout propos car cette mention l'amène à réciter la lettre du général de Gaulle]. Melnik soutient aussi que Foccart a participé aussi à cette réunion […]. Mon cas semblait plus compliqué, car mon engagement comme volontaire dans les Forces françaises libres pendant la Seconde Guerre mondiale [ cf. mon texte de départ sur ce sur sujet] exigeait un ordre explicite du Général de Gaulle pour mon exécution. De fait cet ordre explicite n’est jamais arrivé. » (2005 : 90).

Cette version est proche de celle que donne déjà B. Violet (2000 : 105); ce dernier cite aussi Melnik qui prétend qu’en fait, il n’y a jamais eu d’ordre formel concernant J. Vergès. Le Général de Gaulle se serait sans doute personnellement opposé à une telle idée, si elle lui avait été soumise. Jacques Vergès fait état, à de multiples reprises, de l’envoi qu’il avait fait, en 1957, d’un exemplaire dédicacé du livre qu’il avait écrit avec Georges Arnaud, Pour Djamila Bouhired (Editions de minuit) G. Arnaud avait rédigé la préface et le corps du texte était constitué par la plaidoirie de J. Vergès. La démarche était un peu inattendue de la part de ces auteurs. Plus étonnante encore est la réponse du Général. Brève, mais chaque terme y est pesé, elle mérite d’être citée intégralement et Jacques Vergès, qui connaît par coeur le texte de cette lettre, aime à la citer, comme dans son dernier film, (en 2008, de S. Thisse) :

Lettre à MM. Georges Arnaud et Jacques Vergès
Le 8 décembre 1957
Messieurs,
Je tiens à vous dire que j’ai lu avec intérêt et non sans émotion votre petit livre Pour Djamila Bouhired. Je sais – dirai-je « par expérience » ?- que tout drame français est un monde de drames humains.
Inutile de les cacher ou de les défigurer. A ce point de vue, tout au moins, votre éloquente sincérité ne peut laisser personne indifférent.
Veuillez croire, Messieurs, à mes sentiments les meilleurs et très distingués.
Charles de Gaulle
Avec pour vous, Vergès, mon fidèle souvenir. »

Dans son livre de 1998, J. Vergès précisait que ce texte, dont « par discrétion, il n’avait jamais fait état » (ce qui est faux bien entendu comme on peut le voir dans T. Jean-Pierre, 2000 : 139 et J. Vergès en a fait état depuis à de multiples reprises), a été publié dans Lettres, notes et carnets du Général de Gaulle. La lettre montre que le Général qui, apparemment, n’avait pas oublié l’engagement et la conduite de J. Vergès pendant la guerre [tout en le connaissant bien entendu très mal, dans son détail que nous avons vu dans un précédent texte], n’aurait pas admis son exécution sommaire, comme le présume, sans doute à juste titre, J. Vergès lui-même.  La menace a donc été, là aussi, plus théorique que réelle.

Les vraies menaces contre J. Vergès sont, comme on l’a vu, celles qui ne se sont pas exprimées de façon spectaculaire et elles ne venaient sans doute pas ni du côté français ni du côté algérien. Quand, pour une première fois, il quitte précipitamment et quasi clandestinement l’Algérie en 1963, il vient en effet de constater que les tueurs qui ont abattu son ancien client, M. Khemisti, devenu ministre et comme tel son patron et protecteur, (la version officielle est alors que le tueur est un fou) ne se contentent pas de vous envoyer de petits cercueils par la poste ou des listes de noms de personnes qui seront exécutées avec des numéros d’ordre, ni même de mettre des bombinettes devant les portes cochères!

Les vrais dangers, devant lesquels, par la force des choses et par lucidité, il a fui, sept ans plus tard, sont venus plutôt des affaires troubles ou louches, ouvrant des perspectives de gains importants et rapides, auxquelles, souvent, il n’a pas voulu ou n’a pas su résister.

Pour conclure ce texte, un détail entre cent, mais plus gai et tout à fait caractéristique de la rhétorique et de la présentation de soi hagiographiques si chères à Jacques Vergès.

Il s'agit, au cours du procès Barbie d'une de ces anecdotes édifiantes que Jacques Vergès adore et dont il a toute une panoplie. De même que, comme on vient de le voir, les tueurs autrefois chargés de l’assassiner, conquis désormais par la découverte de sa noblesse d’âme, viennent à récipiscence et se confessent à lui, de même, lors du procès Barbie... Mais laissons-lui la parole car tout le sel est dans son récit même :
« Un jour au cours d’une suspension, une journaliste juive a traversé la salle, est montée à la tribune, m’a tendu une rose. Je lui ai baisé la main, j’ai longuement regardé les trente-neuf avocats de parties civiles tout en humant cette rose qui, pour moi, avait un triple parfum de plaisir : l’odeur de la fleur, le souvenir de l’attention de la jeune femme et la tête de mes adversaires » (2000 : 221).

Comme toujours dans ce genre d’anecdote, rien ne manque à la gloire du héros qui conquiert le coeur tous ses ennemis, quand il ne les écrase pas de son talent ou de sa verve. Mieux, dans ce cas, l’ennemi subjugué n’est pas une barbouze patibulaire, mais une jeune juive, qui ne peut être que ravissante (et, on le devine, secrètement éprise du maître). Dans la mesure où les trente neuf avocats l’identifient aussitôt comme telle, sans doute porte-elle, dans la main qui ne tient pas la rose offerte, une pancarte où l’on peut lire « Je suis une journaliste juive amoureuse de Jacques Vergès ».

Quel homme !


[1] Selon B. Violet, il s’agirait là de Daniel Burdan (2000 : 242); le fait est sans grande importance puisque c’est la fable elle-même qui compte !