Messages les plus consultés

Affichage des articles dont le libellé est FLN. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est FLN. Afficher tous les articles

lundi 26 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères (4) : le marronnage (1970-1978)


Il apparaît clairement toutefois qu'il y a un lien étroit entre la disparition mystérieuse de Jacques Vergès entre 1970 et 1978 qu'il aime tant, dans la tradition réunionnaise et familiale, nommer son "marronnage" (les "marrons" étant, dans les colonies esclavagistes, les esclaves fugitifs) et le soudain enrichissement qui lui permet, très vite, à son retour, d'acheter un hôtel particulier de trois étages dans le 9ème arrondissement parisien. J'avais envisagé, au départ de réunir ces deux textes en un seul document, mais il était de toute évidence trop long. Bien entendu, fidèle à ses stratégies ("la lettre volée" !), J. Vergès a toujours refusé de dire où il était allé pour détourner l'attention de la seule vraie question qui tient, non au lieu où il était réfugié, mais aux raisons réelles de cette disparition qui en désignent naturellement les causes, probablement peu avouables. Ni les Chinois, ni Pol Pot n'avaient à l'évidence besoin d'un Vergès qui ne connaissait rien ni aux sociétés ni aux langues de la zone !

Jacques Vergès « entre en marronnage » au printemps 1970 pour ne réapparaître, aussi soudainement qu’il avait disparu, fin 1978. Il n’a jamais voulu dire où il était allé ni ce qu’il avait fait durant ces huit ans ; en présence de T. Jean-Pierre, il conserve le même mutisme. Dans de plus récentes déclarations, il n’en dit guère davantage, lâchant de vagues indications, destinées davantage à alimenter les imaginations et à maintenir le mystère en détournant l'attention qu’à préciser les faits :

« Vous disparaissez mystérieusement de 1970 à 1979. Qu’avez-vous fait ? Où étiez-vous ? Au Liban, à Moscou ou chez Pol Pot, au Cambodge ? Pourquoi garder un tel secret ?
Je n’étais pas sur la lune. J’étais avec des amis qui sont encore vivants, dont certains ont des responsabilités importantes. Les événements que nous avons vécus ensemble sont connus. C’est notre rôle qui ne l’est pas; non pas réellement le mien qui fut modeste, mais le leur. Il ne m’appartient pas d’en parler. »

Il répond dans les mêmes termes à Gilles Gaetner (L’Express, 28/02/05), alors qu’il est engagé dans la promotion de son dernier livre, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger; il faut bien relancer un peu la machine médiatique. Le propos semble tendre des perches : Pol Pot est mort et cette hypothèse est donc écartée. Il en reste toutefois bien d’autres…

Savoir où il est allé me paraît toutefois, comme on l'a vu, bien moins intéressant que de savoir pourquoi il est parti si soudainement et pour si longtemps.

Selon J. Givet, l'auteur qui le connaît le mieux, J. Vergès a fui pour des raisons très fortes, probablement des menaces de « gens plus forts que lui ». Pour ce qui est du lieu, la conclusion de T. Jean-Pierre est essentiellement fondée sur l’analyse de son livre Agenda (1979), dont la rédaction daterait de cette période. Selon T. Jean-Pierre, J. Vergès a vécu alors en Extrême-Orient, ce qui est d’ailleurs la supposition la plus courante, mais la moins fondée. C’était déjà, en 1980, l’avis de Régis Debray qui a oublié l’avoir dit; B. Violet, qui cite ce dernier détail, recense et évalue, après d’autres, les principales hypothèses : Chine, Liban, Cuba, Cambodge, Viet-Nam, etc. (2000 : 182-184). J. Vergès le confirme en parlant de "l'Est", mais peu importe après tout car ce n'est sans doute pas vrai !

Ce qui paraît sûr, en revanche, est que Jacques, à la différence de son frère Paul, n’a pas volontairement choisi de disparaître. Il y a été contraint par une menace précise et très forte. Il en convient d’ailleurs, en répondant à T. Jean-Pierre qui s’étonne qu’il n’ait pas « donné de nouvelles à ses proches » : « Lorsque quelqu’un est recherché, ce sont ses proches qui sont surveillés. J’avais donc deux bonnes raisons de ne donner aucune nouvelle : je ne voulais pas que ceux que j’aime soient inquiétés et je ne pouvais prendre le risque d’être localisé. » (2000 : 192).

Les ennemis de J. Vergès sont si nombreux et si divers que l’on n’a que l’embarras du choix. Le plus simple est de suivre sur ce point, par élimination, T. Jean-Pierre qui évoque quelques ennemis possibles et surtout B. Violet qui fait la revue de détail des menaces envisageables :

- L’OAS ? Il en a été l’une des cibles (d’ailleurs ratées car ces agents secrets dont il la cible sont, on le verra, tous plus nuls et maladroits les uns que les autres) ; c’est peu plausible, car la guerre d’Algérie est finie depuis huit ans et la page tournée ;

- Le FLN à cause de l’affaire du "trésor" de guerre dans laquelle, selon T. Jean-Pierre, il « n’est absolument pour rien »? Toutefois, cet auteur a tendance à voir en J. Vergès une sorte d’agneau… qui, en outre, « n’est pas un homme riche », ce dont on peut douter, comme on vient de le voir ; on peut avoir de l’argent et être contraint de le cacher, en particulier du fait des conditions spéciales dans lesquelles on l’a acquis ; J. Vergès vit en Algérie depuis 7 ans avec sa famille et le "trésor du FLN" est devenu, comme on l'a vu, une affaire algéro-algérienne. L'hypothèse n'est donc pas vraisemblable.

- Le Mossad, en raison de ses liens avec les Palestiniens et de la publication en 1969 de Pour les Fidayins aux Editions de minuit ? On peut en douter car le Mossad est, en général, plus discret, plus expéditif et surtout moins maladroit.

- Les liens de J. Vergès avec l’affaire Tshombé où des milliards sont en jeu ?

Cette dernière piste est, à mon sens, la plus vraisemblable donc la plus intéressante et, à coup sûr, la plus complexe. T. Jean-Pierre, quant à lui, écarte cette hypothèse avec un argument qui laisse sans voix et qui étonne sous la plume d’un ancien juge : « Tue-t-on pour de l’argent ? » (Je donne la référence pour que le lecteur, s’il est aussi stupéfait que moi, puisse vérifier, page 196 !). Il ne manque en effet pas de crimes dont le mobile est l’argent, sous toutes les latitudes et sous les formes les plus diverses. Fecit cui prodest disait déjà l’adage latin ; en français « A qui profite le crime ? ».

Les menaces consécutives et liées à l’affaire Tshombé sont les plus envisageables, sur le plan chronologique comme pour ce qui concerne les mobiles. B. Violet fait une étude très détaillée des événements qui précèdent et suivent la mort de Moïse Tshombé, enlevé dans des conditions rocambolesques le 30 juin 1967 comme on l'a vu. Le personnage attire tous les escrocs (car il a fui avec une immense fortune) mais aussi tous les services secrets. Tshombé est, en effet, très impliqué dans la décolonisation du Congo belge, objet de toutes les convoitises, et il est surtout une menace pour Mobutu, élément central dans l’affrontement entre les blocs soviétique et occidental en Afrique. On ne peut entrer dans le détail d’une intrigue si complexe qu’il ne faut pas moins de dix pages à B. Violet pour en faire l’exposé, sans d’ailleurs parvenir à une conclusion nette (2000 : 184-194). Nous reviendrons sur l’étrange quatuor Vergès-Lumumba-Tshombé-Mobutu. En tout cas, J. Vergès mis en cause, dans des articles comme dans des ouvrages, n’a jamais réagi sur le plan judiciaire, ce qui, dans son cas, mérite d’être noté.

Moïse Tshombé meurt fort opportunément en prison en Algérie, le 1er juillet 1969, dans des conditions un peu suspectes, mais cette mort arrange beaucoup de gens. Dès son enlèvement (en 1967), le prisonnier posait, en effet, bien des problèmes. De façon inattendue, le nom de J. Vergès était apparu d'emblée, comme on l'a vu, dans cette affaire. Inscrit au barreau d’Alger, il est curieusement le premier à être sollicité par la famille Tshombé qui veut surtout empêcher l’extradition vers le Zaïre qu'exige Mobutu. J. Vergès, rapidement remplacé dans cette fonction officielle de défense, serait resté néanmoins, resté, on ne sait trop pourquoi et à quel prix, « le conseil local de la famille » (B. Violet, 2000 : 188).

Moïse Tschombé a-t-il été supprimé ? Sa mort arrangerait la plupart des protagonistes et beaucoup pensent à un assassinat. Ses proches avaient donc formé le projet de le faire évader avec l'aide de ... J. Vergès ; selon des témoignages que cite B. Violet, ce dernier aurait pu recevoir « plusieurs millions de francs belges » pour intervenir auprès de ses « amis » algériens dans ce projet d’évasion que la mort du prisonnier va rendre inutile.

Dernière hypothèse et non la moindre. Mobutu lui-même aurait versé à J. Vergès « de 5 à 7,5 millions de francs belges [ plus ou moins 150.000 euros] » pour faire empoisonner Tshombé dans sa prison (B. Violet, 2000 : 193). Allez savoir et, de toute façon, encaisser de l’un n’empêche pas d'encaisser aussi de l’autre!

On ne prête qu’aux riches! Si l’on ne s’arrête pas à la réflexion, aussi naïve qu’inattendue, de T. Jean-Pierre (« Tue-t-on pour de l’argent ? »), la famille et le clan Tshombé semblent avoir eu quelques raisons fortes d’en vouloir à J. Vergès. J. Givet, un de ses bons amis à l’époque, s’étonne toutefois de le voir décidé, lui "l'anticolonialiste", à défendre Tshombé (l'assassin de Lumumba !) et note à ce propos : « Comme je manifestais un certain étonnement, il me confia non sans franchise qu’il s’agissait surtout pour lui de « plumer la famille » (1986 : 25-26). J. Givet est un témoin fiable ; le propos rapporté, précis car cité entre guillemets, n’étonne pas dans la bouche de J. Vergès, qui aurait même pu ajouter, cerise sur le gâteau congolais, qu’en "plumant" les Tshombé, il vengeait Lumumba !

Dans les diverses hypothèses évoquées, les héritiers et les proches de M. Tshombé avaient, dans tous les cas de figures, des raisons très fortes et très récentes d’en vouloir à l’avocat et, faute de pouvoir récupérer leur argent (perspective inenvisageable vu la nature secrète des transactions), de le faire tuer. En Afrique, à la fin des années 60 (et hélas après !), on en a vu bien d’autres et J. Vergès avait donc quelques motifs de craindre sérieusement pour sa vie. Tshombé lui-même, de son vivant, ne s’était jamais embarrassé de scrupules en la matière. La date du début du "marronnage" (1970), quelques mois seulement après la mort de Tshombé (juste le temps de constater qu’on ne peut pas espérer récupérer l’argent) plaide aussi fortement en faveur de cette hypothèse.  

En tout cas, quelle que soit l’origine de la menace, J. Vergès avait sans doute, lui, de très bonnes et très puissantes raisons de la prendre au sérieux et de disparaître, comme le suppose J. Givet, qui en sait sans doute plus qu’il n’en dit sur la question.

Les conditions de son départ (il cache même sa destination qui serait, à l'en croire, Alicante !), sans la moindre explication et sans prévenir sa femme, le prouvent. Dans "Jacques Vergès et l’argent", on a vu qu’à son retour, il n’était pas si pauvre qu’il le disait et que T. Jean-Pierre ne le donne à croire, loin de là. Si l’on connaissait l’origine de ce magot, dont une partie semble réapparaître à son retour en 1978, on saurait sans doute du même coup qui il avait lieu de craindre.

Je rejoindrai personnellement volontiers dans sa conclusion J. Givet qui, pour avoir bien connu J. Vergès et avoir été très lié, un moment, avec lui, en trace le portrait le plus pénétrant : « Le mystère le plus épais selon moi n’est pas que l’on ne puisse savoir où il a séjourné, mais qu’il ait pu, où que ce fût, demeurer si longtemps incognito et silencieux, lui qui aime tant se montrer, parler et faire parler de lui. Sans doute des raisons très fortes l’ont-elles contraint à étouffer ses penchants naturels. Ou des gens plus forts que lui (oui, cela existe, j’en ai rencontrés). » (1986 : 34).

On s'interroge, beaucoup trop à mon sens, sur le lieu où était J. Vergès, entre 1970 et 1978. A mon avis, il était probablement tout simplement à Paris. On se cache mieux dans la foule d'une grande ville (et pour J. Vergès, dans le 13ème !) que dans un désert ou un village où ne se terrent que les sots dont la présence est aussitôt remarquée! Il reconnaît d'ailleurs lui même être "revenu" en France et j'incline à croire qu'il n'en est jamais vraiment parti ! Cette hypothèse est d'autant plus plausible que non seulement elle est vraisemblable (seul un imbécile hésite à se cacher dans la foule et J. Vergès est tout sauf un imbécile!), mais que tout indique, comme on l'a vu, qu'il reste en contact avec les siens, ce qui n'est pas évident du fond de l'Asie où nul n'avait que faire de sa présence.

Un mensonge de plus dans une série déjà bien longue !

 

dimanche 25 août 2013

Jacques Vergès l'homme des mystères (3) : l'argent


B. Violet, que Jacques Vergès n’apprécie guère, écrit : « Vergès homme d’argent ? L’avocat aime le luxe et le confort, mais se défend d’être cupide. » (2000 : 243). Toutefois, le luxe est rarement gratuit et les relations à l’argent offrent une gamme quasi infinie de nuances, qui vont de la cupidité féroce au total désintéressement. L’avocat ne s’inscrit, en apparence, ni dans l’une ni dans l’autre de ces positions extrêmes, même si tout semble indiquer qu’il se situe vraisemblablement bien plus près de la première que de la seconde.

Pour aborder ce point, je pense que la seule façon d’approcher, si peu que ce soit, la vérité, est d’examiner de près un exemple où l’on a quelques chances d’y voir clair plutôt que de tenter, en vain, de suivre toutes les fausses pistes que J. Vergès ne cesse d’ouvrir et tous les méandres qu’il se complaît à tracer.

Avant ou après B. Violet, tous les journalistes et biographes décrivent, avec complaisance, le cadre luxueux de l’hôtel particulier de trois étages de la rue de Vintimille où vit et travaille J. Vergès et que des films nous ont souvent montré, récemment encore : tapisserie flamande du XVIIe siècle, livres rares, collection de jeux d’échecs; objets d’art, cadeaux d’Houphouët-Boigny ou d’Omar Bongo...Tout a été dit et écrit sur ce point et même l’inventaire de son mobilier est établi.

Le point un peu inattendu de la chose est que Jacques Vergès possède ce bien depuis près de trente ans, mais que nul ne s’est jamais demandé dans quelles conditions et comment il a pu l’acquérir. C’est un peu le principe de la « lettre volée » d’E. A. Poe. On détaille les trésors que contient l’écrin, mais nul ne songe à s’interroger sur l’écrin lui-même dont la possession paraît aujourd’hui aller de soi, vu ce qu’il renferme. A l’époque où il a acquis ce bien, les services fiscaux ont-ils posé à l’acquéreur la question de l’origine des fonds ainsi investis, comme ils ont coutume de le faire pour les citoyens plus modestes ? En effet les coiffeurs et les avocats sont les deux corporations qui sont considérées, par le fisc lui-même, comme les rois de la fraude fiscale. Il est vrai que l’administration a parfois de singulières inadvertances, oubliant ainsi de demander naguère, à Christine Deviers-Joncourt, amie de Roland Dumas, qui occupait, chez ELF, un modeste emploi à 10.000 francs par mois, comment elle avait pu s’acheter un appartement de 11 millions de francs.

En 1978 (pour la bonne règle et pour être à l’abri de toute contestation, je me réfère aux propos de J. Vergès lui-même et, en particulier, au livre de T. Jean-Pierre peu suspect de prévention à son endroit), il revient de son mystérieux « marronnage » et sa situation n’est pas très brillante, de son propre aveu. Il confie à T. Jean-Pierre qu’il vit « de l’à valoir versé par Jean-Claude Simoën pour un petit livre Agenda que je publie à mon retour » (2000 : 212). L’à valoir versé par un très modeste éditeur pour une oeuvrette, fût-elle poétique, et même si, comme le promet la quatrième de couverture, elle constitue « un témoignage ardent, avec la dimension dramatique du vécu », ne doit pas permettre à son auteur de vivre longtemps sur un très grand pied ! Il lui faut donc se réinscrire au Barreau de Paris. Les affaires de son confrère J. Gambier de la Forterie (grand invalide de guerre et ancien juge d’instruction militaire !), qui l’héberge au départ, vont si mal qu’il se trouve privé bientôt de cette opportune hospitalité professionnelle. Ses propres affaires « allant de mieux en mieux », il se loue d’abord un appartement près de Pigalle, puis, dès 1984, achète son hôtel particulier du XIX siècle, ce qui semble indiquer une très belle et surtout très rapide réussite professionnelle.

En cinq ans à peine, il aurait donc gagné assez d’argent pour faire un tel investissement. Durant cette période, il a pour associée Isabelle Coutant-Peyre, qui deviendra dans la suite l’épouse de Carlos. Elle est donc mieux placée que quiconque pour juger de l’état de son activité et de  ses revenus professionnels. Elle le déclare, elle aussi, « fauché ». En tout cas, rien de mirobolant selon son témoignage informé : « Il se passionnait pour les petites affaires de droit commun, disant que dans tout dossier il y un roman » (citée par P. Nivelle,  Libération, 30/10/02). Selon B. Violet, il en est même réduit à solliciter des dossiers auprès de Jules Borker (2000 : 204).

Les affaires qu’il traite, si passionnantes qu’elles soient sur le plan humain, ne semblent pas susceptibles de lui rapporter beaucoup d’argent . On en connaît tout le détail. Il plaide pour Gilles Gérouville, un vigile des Halles accusé d’avoir assassiné un clochard invalide; il défend des travailleurs immigrés dans les affaires de foyers de la Sonacotra; selon B. Violet, qui cite Jean-Louis Hurst, de Libération, qui avait mis J. Vergès sur l’affaire et qui croyait de sa part à un « acte politique » (entendre « bénévole » et donc gratuit), la note d’honoraires est « plutôt salée » et elle ne pourra pas être intégralement payée par le mouvement des foyers  (2000 : 205).

Ces détails, donnés au journaliste par son ancienne associée sont déjà, avec d’autres, dans le récit de Jacques Givet. On peut adjoindre à cette liste d’affaires, « une femme de Saint-Flour […] qui avait été tondue à la Libération […], une affaire de pédophilie, […], de petits commerçants poujadistes. (1986 : 37). On voit apparaître des clients plus sérieux comme le Président Bongo (déjà !) ou la famille de R. Boulin (mort dans les conditions que l’on sait… ou que l’on ne sait pas, en 1979). Ce genre de dossiers ne conduit toutefois pas, en général, à acquérir si rapidement, dans Paris, un luxueux hôtel particulier de trois étages.

Que faut-il donc déduire de cette étrange énigme financière ? Une des hypothèses possibles est qu’à son retour, début 1979, il est bien moins « fauché » qu’il ne le dit et qu’on le croit; une telle supposition pourrait cadrer naturellement avec son « marronnage », dont la raison majeure réside, peut-être, dans les menaces de « partenaires » qu’il aurait plumés. A peine de retour à Paris, il rembourse, en effet, aussitôt à Jérôme Lindon « une importante somme d’argent empruntée avant sa mystérieuse disparition » et sur le remboursement de laquelle J. Lindon ne comptait plus (ce dernier détail confirme le remboursement; B. Violet, 2000 : 202). J. Lindon précise même « Il m’a remis une mallette pleine de billets de banque » (ibidem). Pour un fugitif « fauché » à son retour de cavale, c’est aussi méritoire qu’étonnant!

Dans le même ordre d’idées, on peut se demander aussi de quoi a vécu, entre 1970 et 1978, la famille de J. Vergès, son fils Jacques, dit Jacquou, né en 1951 de son premier mariage (le divorce date de 1959), sa femme Djamila épousée en 1965 selon T. Jean-Pierre (2000 : 278) ou en 1963 (selon B. Violet (2000 : 143; c’est cette seconde date qui est le plus souvent donnée) et leurs deux enfants, une fille, Meriem (née en 1967) et un garçon, Liess (1969). On pourrait alléguer que sa famille n’est pas son souci majeur, puisque ce départ soudain l’en a brutalement séparé. Toutefois, manifestement contraint à une disparition précipitée, il fait passer à Djamila un message codé par J. Lindon. Plusieurs détails montrent que J. Vergès se préoccupe des siens et qu’il est peu vraisemblable qu’il ait laissé sans ressources durant huit ans son épouse et leurs deux enfants en bas âge. C’est d’autant moins envisageable que le couple Jacques-Djamila s’est réuni, au retour du « marronnage », assez longtemps en tout cas pour qu’ils viennent ensemble séjourner à la Réunion « dans les années 1980 » (P. Vergès, in T. Jean-Pierre, 2000 : 164). Dans le même ordre d’idées matérielles, on peut noter que si Jacquou Vergès a fait ses études secondaires au Lycée Fromentin en Algérie, il les achève par une terminale à l’Ecole Internationale de Genève, établissement privé de grand standing très coûteux que fréquentent les enfants du gratin de la diplomatie en poste à Genève. « Tout cela coûte ! » comme dit le bon peuple.

Après 1965, ses choix en faveur de la cause palestinienne, ses prises de positions publiques (il publie en 1969 Pour les fidayins), sa collaboration avec F. Genoud qu’il assiste dans le procès des terroristes de Winterthour en 1969 également, lui ont peut-être permis de se constituer, en Suisse probablement, un magot où puiser en cas de nécessité. La somme toutefois ne peut être très considérable, sauf si le compte a été alimenté par des fonds dont l’origine demeure mystérieuse et dont la destination initiale était peut-être autre.

Seconde hypothèse à méditer, dans le cas où Jacques Vergès ne se serait pas constitué, avant son « marronnage », d’une façon ou d’une autre, un trésor de guerre. Dans la période qui va de sa réapparition à l’acquisition de son hôtel particulier (1979-1984), si on laisse de côté le menu fretin peu susceptible de dégager des profits substantiels, la seule source de financements importants se trouve du côté du terrorisme international.

B. Violet décrit dans le plus grand détail le rôle de J. Vergès dans l’affaire Magdalena Kopp, la « fiancée de Carlos » qui est arrêtée en février 1982 et les rapports de J. Vergès avec Carlos lui-même. Les réseaux terroristes européens, soutenus par le réseau des anciens nazis, ont-ils alimenté sa caisse noire pour rémunérer ses précieux services, de natures très diverses ? Moins d’un mois après l’attentat du train le Capitole qui a fait cinq morts et 27 blessés, M. Kopp est condamnée à 4 ans de prison, ce qui peut apparaître comme un verdict de clémence un peu inattendu, que J. Vergès aurait, peut-être, plus ou moins négocié avec le gouvernement français. Par ailleurs, comme on le verra plus loin, F. Genoud a reconnu son soutien aux terroristes et à Carlos en particulier. Jacques Vergès en aurait-il bénéficié ?

Bien des détails de ces affaires sont désormais connus à travers des rapports de la Stasi qui suivent et décrivent les agissements et les déplacements de J. Vergès et de l’avocat suisse B. Rambert depuis la fin de 1982 (Violet, 2000 : 212-216). Au moment de la révélation de ces documents, en 1994, J. Vergès prétend, comme d’habitude, qu’il s’agit d’« une vaste opération de désinformation montée par la Stasi » (Libération , 20/8/94, cité in B. Violet, 200 : 218) et j’aurais donc pu traiter tout aussi bien ce point dans la rubrique des complots.

Cette explication, des plus classiques, ne tient guère. Pourquoi la Stasi, dix ans plus tôt, aurait-elle rédigé, sur J. Vergès, ces notes que nombre de détails corroborent et qui, selon les spécialistes, ont « un haut degré de véracité » (ibidem)? Dans le but de nuire mais à qui donc, puisque tous ces documents étaient et auraient dû demeurer secrets ? La Stasi, si bien informée qu’elle fût, ne savait évidemment pas que le Mur de Berlin tomberait, dix ans plus tard, en 1989 et nul ne pouvait penser, a fortiori, que ces documents secrets deviendraient un jour publics. Dans tous ces documents, on ne parle d'ailleurs guère d’argent. Tout au plus apprend-on que les « démarches entreprises pour la libération des détenus ont coûté fort cher » (Violet, 2000 : 219) et que le groupe de Carlos envisage, pour financer un déplacement de J. Vergès, de lui verser 8000 $ (ibidem, 218). Ce n’est pas le Pérou et bien peu de chose en vue de l'achat d'un hôtel particulier à Paris !

Ce qui est important pour notre propos est qu’en fait J. Vergès, dans la période 1982-1984, se consacre essentiellement à ce genre d'affaires. Dans des rôles qui ne sont pas toujours, loin de là, ceux d’un avocat, en relations étroites et constantes avec les milieux terroristes; il passe une bonne partie de son temps à courir l’Europe, abandonnant désormais à leur triste sort parisien vigiles meurtriers et travailleurs immigrés en mal de logement !

Tout donne donc à penser que l’hôtel particulier a été acquis en 1984 grâce à des fonds autres que ceux qu’a pu lui rapporter, en ces mêmes années, son activité professionnelle proprement dite. On peut donc supposer qu’il s’était constitué, avant même sa disparition, un trésor de guerre sur l’origine duquel on peut faire de multiples hypothèses (FLN ? Tshombé ? F. Genoud et la mouvance nazie pro-palestinienne ?) Allez savoir ?

On le sait d’autant moins que ces hypothèses, loin de s’exclure, s’entremêlent. Mohamed Khider, le trésorier du FLN, est lié à Moïse Tshombé et le magot du FLN - on parle de dizaines de milliards d’anciens francs - aurait été déposé, pour partie, sur des comptes de l’Union minière du Haut Katanga (cf. B. Violet, 2000 : 190)! Quand sont en jeu de telles sommes - le plus souvent frauduleusement acquises et clandestinement transférées - et de tels intérêts, à la fois personnels et politiques, on n’en est plus à quelques millions de $, ni à quelques vies humaines près.

J. Vergès a pu faire vivre sa famille et peut-être lui-même grâce à ces fonds durant son « marronnage ». Les innombrables déplacements en Europe et en particulier en Suisse, dans les années 80-84, ont pu lui permettre de « rapatrier » ou de transférer des fonds, les siens ou d’autres, peu à peu et sans trop de risques. Les conditions dans lesquelles il se serait constitué ce magot expliquerait à la fois sa soudaine disparition (les propriétaires initiaux des fonds n’auraient pas pris les choses avec philosophie !) et les modalités de son utilisation dans les années qui ont suivi.

Bien entendu tout cela n’est que spéculations car, dans de telles affaires, on ne laisse guère de traces écrites. Peut-être, après tout, si les services fiscaux ont eu l’idée de lui demander, en 1984, comme la loi le permet et conduit à le faire pour de plus modestes citoyens, de justifier l’origine des fonds qui lui ont servi à payer son hôtel particulier, les archives du Trésor public français détiennent peut-être la clé de ce mystère que couvre notre fameux "secret fiscal".

Même pour un fait aussi simple que cet investissement immobilier de 1984, on voit combien les pistes sont multiples et brouillées quand il s’agit de Jacques Vergès. A de nombreuses reprises, on le dit pauvre voire ruiné. Il fait état de « difficultés financières » quand T. Jean-Pierre l’interroge sur ses affaires et son cabinet : « Nous avons eu quelques difficultés, notamment financières. Je suis seul à mon cabinet et j’avais engagé des collaborateurs qui étaient manifestement trop nombreux. J’ai dû alléger ma structure. J’avais aussi tendance à ne pas réclamer d’honoraires dans un certain nombre de dossiers [sic !!! Voir l'affaire de la Sonacotra que j'ai évoquée et le cas Barbie sur lequel je reviendrai]. Tout est maintenant rentré dans l’ordre. ». (T. Jean-Pierre, 2000 : 225-226).

On est rassuré car rien dans le train de vie de J. Vergès ne laisse percevoir cette misère qui se veut discrète. Sur toutes les couvertures des livres qu’il se laisse consacrer (Felissi, 2005) ou qu’il écrit ( Journal 2003-2004, 2005), il apparaît toujours dans un cadre luxueux, confortablement installé dans un fauteuil de style et fumant un gros et coûteux havane ( de préférence un Partaga ou un Hoyo de Monterey dont le prix moyen, unitaire bien sûr, est d'une trentaine d'euros), ce qui n’est pas exactement l’image habituelle de la pauvreté ! Il se prétendait même, tout récemment encore, être "locataire" de son logis, ce qui est, après tout, peut-être vrai s'il se le loue à lui-même, via une LCI  dans quelque embrouille fiscale.