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jeudi 29 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères : (6-2) : Liaisons dangereuses ou Amitiés particulières ?

En 1965, (donc deux ans seulement avant l’incarcération de Tshombé qui suscitera de la part de J. Vergès l'activité et les profits qu'on a vus), dans la revue Révolution, dirigée par J. Vergès, on lit :
« Quand mourait Lumumba, qui aurait pu prévoir que la lutte au Congo serait aujourd’hui d’une telle ampleur et d’une telle clarté ? D’un côté, Tshombé, installé légalement à Léopoldville, avec le soutien militaire des Etats-Unis. De l’autre, en dépit de leurs faiblesses provisoires, de leurs défauts surmontables, les hommes des faubourgs, des mines et de la forêt. » (décembre 1964-janvier 1965).

A en croire J. Vergès (cf. supra), ses amitiés sont, en effet, dans le Tiers-Monde, mais pas avec ceux qu’on pourrait croire, à le lire, c’est-à-dire, toujours selon ses propres termes, « les hommes des faubourgs, des mines et de la forêt ». Pour la bonne règle, je laisserai de côté l’activité proprement professionnelle (donc judiciaire) de J. Vergès. Certes, on le voit défendre Bongo, Idriss Deby et Sassou Nguesso qui ont déposé des plaintes contre F.X. Verschave et son éditeur pour « offense à chef d’Etat étranger », mais il faut bien vivre et donc plaider. En la circonstance, il le fera d’ailleurs sans grand succès, puisque, le 25 avril 2001, la 17e Chambre reconnaît le droit à cet auteur et à son éditeur d’évoquer les actes de ces hommes politiques. Notons toutefois que la justice ne se prononce pas sur les faits évoqués, mais disqualifie la plainte au seul motif que le délit « d’offense à chef d’Etat étranger » est incompatible avec les articles 6 et 10 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Les échecs professionnels répétés de J. Vergès ne sont d’ailleurs peut-être pas étrangers à la critique sévère qu’il a faite, on l'a vu, avec son ami Bernard Debré, en 2002, de la judiciarisation de notre société. Même si amis et clients sont souvent les mêmes (dans les cas d’O. Bongo et de N. Eyadema auxquels je m’attacherai ici), ce sont les relations extra-professionnelles qui seront seules au centre de mon propos.

Tous les journalistes, qui ont interrogé J. Vergès chez lui, notent la présence, dans son environnement quotidien et immédiat, de précieux objets d’art africain dont la plupart sont des cadeaux: masques provenant de la succession d’Houphouët-Boigny, statue offerte par le Président Bongo, etc. Ce ne sont pas là les souvenirs que le touriste moyen rapporte d’un voyage en Afrique. Le caractère personnel de ces cadeaux témoigne donc, inévitablement, du caractère également personnel de la relation avec ceux qui sont à l’origine de tels présents.

J. Vergès, Tshombé et Mobutu

Deux ans plus tard, cette « clarté » s’étant à ses yeux obscurcie (à moins qu’elle ne soit devenue totalement aveuglante), J. Vergès n’hésite guère à tenter, en vain d’ailleurs, coùùe on l'a vu, de se mettre au service de Tshombé donc, selon sa propre analyse, de "l’impérialisme américain". Bien des années après, en 1990, Jacques Vergès s’associera, discrètement et de loin, à la campagne engagée par Mobutu pour s’attirer les faveurs de la France, dont la presse lui semble injustement hostile[1]. Du côté français, les affaires du dictateur zaïrois sont conduites par Jean-Louis Remilleux (auteur de Mobutu, dignité pour l’Afrique, paru chez Albin Michel, s’il vous plaît, en 1989 qu'on retrouvera, en 2008, dans le générique du film de S. Thisse dont, me semble-t-il, il est l'auteur des dialogues). Cet ouvrage est un livre d’entretiens avec le maréchal-président, mais on doit observer ici que deux ouvrages de Jacques Vergès, Le salaud lumineux (1990) et Intelligence avec l’ennemi (1994) sont aussi des livres d’entretiens avec… ce même Jean-Louis Remilleux (apparemment un ami commun du Maréchal Mobutu et de J. Vergès). Le monde (celui-ci surtout) est décidément bien petit et s’achète assez aisément pour peu qu’on soit en mesure d’y mettre le prix.

Jacques Vergès collabore d’ailleurs au « groupe de réflexion » qui, en relation avec l’ambassade du Zaïre, doit définir la stratégie du Maréchal dans sa reconquête du cœur des Français. On trouvera sur cette affaire des détails, sans importance ici, dans le livre d’E. Dungia, Mobutu et l’argent du Zaïre (L’Harmattan, 1993), de peu postérieur à l’ouvrage de Remilleux, mais paru chez un autre éditeur et d’un ton très sensiblement différent.

L’ami Bongo

Comme souvent, les relations avec un président africain, devenu ensuite un ami cher, commencent sur le plan professionnel[2]. Comment pourrait-il en être autrement ?

Dans le cas du président gabonais, ces relations datent de dix ans au moins, puisque, si l’on en croit, la Lettre du Continent (n° 317, 19/11/98), J. Vergès était l’avocat d’O. Bongo, en Suisse, dans une affaire de compte que la justice locale avait saisi (en relation, semble-t-il, avec l’affaire Sirven). J. Vergès avait plaidé que, dans la mesure où le compte appartenait au président gabonais, il était couvert par l’immunité du chef d’Etat. La cour a rejeté cette argumentation, obligeant O. Bongo à changer de stratégie juridique dans cette affaire.

Le détail importe peu, mais il est, au départ, étonnant de voir Omar Bongo solliciter le concours de J.Vergès dans une affaire qui semble fort éloignée de son domaine de compétence professionnelle. Cet avis paraît d’ailleurs avoir été aussi celui des magistrats suisses qui ont rejeté son recours. Il ne s’agit là que d’une affaire d’un million et demi de $, somme modeste rapportée à ce qu’on prétend être la rente pétrolière du Gabon (200 milliards de francs en 40 ans), mais ce pourrait être là une forme de petit cadeau entre amis pour des compétences de fiscaliste plutôt incertaines. Jacques Vergès aurait-il été introduit auprès du président gabonais par leur ami commun Eyadema ?

L’ami Eyadema

Pour aborder les amitiés togolaises de J. Vergès, je ferai appel à un témoin que rendent incontestable la prudence et la modération, qui se manifestent à toutes les pages de ses Mémoires d’Afrique (Fayard, 1999). Guy Penne, ancien conseiller de François Mitterrand pour l’Afrique, y raconte:
« En juillet 1995 [donc quelques semaines après l’élection française], le président Eyadema a été reçu à l’Elysée, et le chef de l’Etat togolais a accordé une interview à Jeune Afrique dans laquelle il a répondu lui-même à la question que vous me posiez au début de ce chapitre, à savoir les raisons de sa longévité politique. « Dieu a voulu, a-t-il dit, que l’âge n’ait pas de prise sur moi.[Dieu paraît avoir changé d’avis depuis!] ». Quant aux amis français [souligné par moi] du président Eyadema, vous savez sans doute que l’avocat Jacques Vergès [souligné par moi], le général Jeannou  Lacaze [lui aussi conseiller de Mobutu et d’Eyadema] et l’ancien doyen de la faculté de droit d’Aix-en-Provence [que J. Vergès a présenté à Eyadema en 1992], sont allés au Togo en août 1996 pour soutenir le parti du Président lors des élections législatives partielles qui ont permis au RPT de s’assurer la majorité au parlement togolais.

En revanche, aucun représentant officiel français n’a assisté aux cérémonies commémoratives des trente ans de pouvoir du Président qui se sont déroulées en janvier 1997 (alors qu’Alain Juppé dirigeait le gouvernement). Il est vrai que cette commémoration se tenait le 13 janvier, date anniversaire de l’assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, dans les circonstances que l’on sait [mais que l’on évite de  rappeler ici]. Ce qui n’a pas empêché l’ancien ministre de la Coopération, Bernard Debré [souligné par moi], de faire le voyage pour être présent à ces cérémonies. » (G. Penne, 1999 : 289).

Voilà nos bons vieux amis à nouveau tous réunis; nous n’avons pas été longs à les retrouver et le choix de les rapprocher ainsi n’est nullement de notre fait, comme on peut le voir.

Il faut toutefois présenter le nouveau venu dont la carrière est exemplaire de celle de la plupart de ces dictateurs africains; amis inattendus de J. Vergès mais dont l’amitié est si précieuse, à tous les sens du mot !Né en 1936 à Pya où il implantera une école militaire destinée à former le meilleur de l’armée togolaise, appartenant comme lui à l’ethnie kabyé, Gnassingbe Eyadema a accédé au grade de sergent dans l’armée française et a servi en Indochine et en Algérie. Sa carrière militaire rapide (directement de sergent à général), son parcours politique et ses pratiques gouvernementales rappellent fort  ceux de son modèle africain, le maréchal Mobutu.La première étape vers le pouvoir est franchie le 13 janvier 1963 quand il assassine le premier président togolais élu, Sylvanus Olympio; la seconde se situe en 1967, avec le coup d’Etat qui le porte au pouvoir pour 38 ans puisqu'il mourra  en 2005.

Devenu général et président, Gnassingbe Eyadema instaure un ordre militaro-policier qui repose, en particulier, sur une armée de 13.000 hommes (un militaire pour 300 habitants!), dont la plupart des recrues viennent de la région d’origine du chef de  l’Etat. Le commandement est tout entier aux mains de sa famille ou de ses proches. Cette armée est l’instrument majeur d’une dictature brutale que condamne unanimement l’opinion internationale... sauf la France, en dépit de quelques froncements de sourcils occasionnels et d’une interruption momentanée de la coopération franco-togolaise.

Cette dictature sanglante se double d’un régime maffieux. Le pillage des richesses naturelles (phosphates) et de l’aide publique au développement fait que cet Etat, peu peuplé et relativement riche et qu’on nommait dans les années 60 la « Suisse de l’Afrique » ( G. Penne, 1999 : 289), se retrouve classé parmi les pays les moins avancés; là aussi l’entourage familial et ethnique du général président tient un rôle essentiel dans le pillage des ressources de l’Etat..

En somme, une dictature africaine très classique, à la « zaïroise » comme on l’a vu; la seule différence avec d’autres est sa durée. Le multipartisme et la bonne gouvernance dont le Nord découvre soudain les vertus en 1990, à la chute du régime soviétique, n’ont guère de place au Togo, en dépit de quelques simulacres de réformes démocratiques. Le général-président se fait réélire à nouveau et se trouve des majorités complaisantes. Son coup d’éclat est d’empêcher Gilchrist Olympio, fils du président assassiné en 1963, d’être candidat au motif que son dossier médical de candidature a été établi à Paris. Le piquant de l’affaire est que le malheureux avait dû venir se faire soigner à Paris à la suite d’un attentat commis sur lui, disait-on, par le fils du président !

Un des éléments de la longévité présidentielle d’Eyadema est, de l’avis général, le soutien français qui n’a jamais été sérieusement remis en cause, ni par la droite (de Giscard d’Estaing qui aimait à chasser dans la réserve présidentielle du Nord-Togo, à Ch. Pasqua, « ami personnel » du président), ni par la gauche (Jean-Christophe Mitterrand, autre ami d’Eyadema, l’a toujours soutenu). Longtemps, l’assistance française a été militaire et financière; l’avènement de la « démocratie » a engendré d’autres pratiques dont la finalité majeure demeure le maintien du régime en place   Selon le mot heureux d’Eric Deroo, « on est passé des affreux de Bob Denard aux mercenaires juridiques symbolisés par Debbasch ». Ce dernier va prendre une place de plus en plus importante. Non seulement, il concocte pour le président (avec, entre autres, son ami J. Vergès) un inénarrable « Observatoire international de la démocratie », mais il devient, dans les dernières années du règne, le tout puissant magicien constitutionnel  d’Eyadema.

On parle souvent, quand il s’agit de la « Françafrique » de chèques, de dessous de tables, de commissions, etc., mais l’amitié des puissants, et en particulier, celle d’Eyadéma peut, parfois, avoir aussi des côtés un peu futiles et dérisoires. Ainsi, Jacques Vergès, depuis 1993, a-t-il été décoré de l’ordre du Mono; il partage cette flatteuse distinction avec Michel Roussin, Charles Pasqua et Charles Debbasch.

Fort heureusement, les « conseils privés » adressés au président-général (on hésite à dire "donnés !") et l’amitié qu’on lui porte ne rapportent pas que des médailles. Charles Debbasch est là pour en témoigner. Ses ennuis avec la justice française sont pour le moment au point mort. On a toutefois, en la circonstance, appris qu’il avait, en mars 2002, versé, sur un compte ouvert au Luxembourg, 1,2 million d’euros. Selon ses avocats, cette somme provenait d’honoraires qui lui avaient été versés « en tant que conseiller de présidents africains » et qui, précisait-on, avaient été déclarés au fisc togolais (Libération, 18/2/05). De ces déclarations, on peut conclure que ces sommes, déclarées au Togo où intervenait essentiellement C. Debbasch, lui ont été versées par son ami Gnassingbe Eyadema. Certes, ces confidences de Debbasch sont un peu provoquées par la justice, mais elles donnent d’utiles indications d’échelle. Pour J. Vergès, on ne sait naturellement rien, mais on peut se risquer à tirer des révélations sur l’un quelques indications, grossières certes, mais néanmoins précieuses, sur l’importance des libéralités présidentielles envers l’autre. Vergès et Debbasch sont des amis très chers…

On lit dans Survie (6/11/96), des détails donnés par un Togolais, dont on comprend aisément qu’il ait voulu rester anonyme (donc vivant !), mais dont le témoignage éclaire autant  ce qui vient d’être dit que ce qui suit : « [Il suffit de venir] chanter les éloges médiatisés des bourreaux de l’Afrique, en les présentant comme des messies incontournables pour le salut de nos Etats sinistrés par les méfaits de la kleptomanie, du tribalisme et du fascisme tropical grand-guignolesque. 24 heures ou 48 heures passées en qualité d’hôte de marque d’un dictateur ou d’un sergent-président rapportent gros, très gros : une valise bourrée de CFA, en coupures de 10.000, des diamants, de l’or ou quelques cargos de phosphate, de manganèse ou de bauxite. » (www. Survie-France.org).

De ses amis africains, on peut donc attendre, fort heureusement,  autre chose que de simples embrassades. Les soutiens qu’un président africain attend de ses « chers » amis peuvent prendre d’autres formes. J. Vergès et Ch. Debbasch, qui ont, l’un et l’autre, la plume facile, n’hésitent pas, pour leur ami commun Eyadema, à la rendre mercenaire. Ils ont ainsi rédigé, pour un supplément de Jeune Afrique, une inénarrable publicité rédactionnelle sur G. Eyadema, dans laquelle J. Vergès, « l’anticolonialiste » se surpasse. Il va jusqu’à écrire :
« Les yeux du peuple togolais sont ouverts. Il a vu comment le général Gnassingbe Eyadema a défendu avec sang-froid, patience et succès les intérêts du Togo contre les intérêts de ces multinationales et leurs serviteurs putschistes. Pour cela, il reste un exemple et pas seulement pour le Togo. » (janvier 1994).

Formulation admirable ! Les habitudes de l’écriture anticolonialiste conduisent ici Jacques Vergès à cirer les bottes présidentielles togolaises dans son style habituel, en dénonçant, machinalement, les « multinationales et leurs serviteurs putschistes ». On ne se refait pas! On espère que le général aura bien compris que de tels écrits n’ont assurément pas de prix! Ecrire ces phrases coûte tant à Jacques Vergès qu(il faut bien que cela lui rapporte gros !

Sur le fond, le propos n’est pas très original et J. Vergès n’ajoute sa touche personnelle que par ce zeste de verbe anticolonialiste (mais c’est le secret de la recette) qui pimente le propos tenu, en décembre 1992, par Charles Pasqua, son confrère dans l’ordre togolais du Mono:
« C’est une chance pour le Togo d’avoir eu à sa tête le général Eyadema. Si la situation ne s’est pas dégradée, c’est en grande partie dû à ses qualités d’homme d’Etat et à sa sagesse. » (Le Monde, 10/01/94).

Ces relations avec ces chefs d’Etats africains, pourtant si étranges, sont traitées en quelques lignes dans le livre de T. Jean-Pierre qui ne peut pas ne pas finir par poser la question à J. Vergès.

"Question « On vous reproche de défendre en Afrique les pires dictateurs ?
Jacques : l’Afrique n’est ni l’Europe, ni la France. Ces pays avaient besoin d’une transition autour de chefs d’Etat qui ont parfaitement joué leur rôle. J’ai effectivement été – et je le suis d’ailleurs encore – l’avocat de certains d’entre eux et j’en suis très fier Il est si facile de faire la leçon à ceux que l’on a aussi longtemps maintenu sous le joug colonial ! La France, à travers ses dirigeants successifs, se garde d’ailleurs bien de déstabiliser ces régimes au nom d’un quelconque impératif démocratique et les rapports entre les chefs d’Etat français et ces dictateurs sont toujours empreints de beaucoup de prévenance et d’un peu de condescendance » (2000 : 227)".

Les  deux compères ont l’astuce (un peu grosse) de maintenir les relations sur le simple plan professionnel. La réponse, qui n’est pas dénuée de pertinence, en dépit du fait qu’elle reprend les mêmes vieilles ficelles, semble satisfaire T. Jean-Pierre, qui, soulagé, passe à autre chose. Faut-il rappeler que dans les pages qui précèdent, j’ai délibérément choisi de laisser de côté les aspects professionnels de l’activité de J. Vergès ? Pour n’évoquer que ce seul point, les publicités rédactionnelles auxquelles s’est consacré à diverses reprises Maître Vergès ne me paraissent pas relever, de façon claire et directe, des fonctions habituelles et normales  d’un avocat.

Jacques Vergès, aime aussi  beaucoup la Côte d’Ivoire, naguère encore le pays le plus riche d’Afrique. Il avait été l’avocat d’Houphouët-Boigny (de qui lui viennent, paraît-il, certains des masques qui ornent son bureau), puis, comme on l’a vu, celui d’Henri Konan Bedie et d’Alassane Ouattara. Comme on l'a vu, il est brièvement passé, avec son vieux compère Roland Dumas (pour 100.000 euros, une misère car l'Afrique n'est plus ce qu'elle était!) du côté de Laurent Gbagbo et on a même annoncé un livre de lui qui s’en prendrait aux Forces Nouvelles du Nord du pays et qui aurait pour titre Halte aux massacres en Côte d’Ivoire (Grigri, n° 42, 3 novembre 2005). l'affaire semble mal barrée mais le coeur africain de Jacques Vergès est vaste et l’homme n’aurait  pas fini de nous étonner si la Grande Faucheuse ne s'en était mêlée !


[1] Jean-François Kahn est regardé comme l’un des animateurs majeurs de cette campagne de « propagande hostile » contre Mobutu.
[2] J. Vergès fait lui-même état de sa présence au mariage d’Omar Bongo (1992 : 13). Est-il si courant de voir un Président de la République inviter ses avocats à son mariage ? Il est vrai que ce mariage, célébré à Oyo, était un grand mariage (8 milliards de francs CFA).

dimanche 9 janvier 2011

Tonton quinze ans après ou les coups de Jarnac.

Ferai-je un blog tous les cinq ans pour l’anniversaire de la mort de Tonton 1er ? Je crains de ne pas tenir la distance et, par ailleurs, je ne vois guère à ajouter à celui que j’ai publié il y a cinq ans (17/01/2006) et que je reproduis ci-dessous , mais, à part, pour éviter à Olivier, mon plus ancien et plus fidèle lecteur, le pensum d‘une redif. !

Quelques remarques sur la cérémonie touchante de Jarnac, ce 8 janvier 2011, aussi remarquable par celles et ceux qui y assistaient que par celles et ceux dont l’absence était notable.

Et « les coups de Jarnac » me direz-vous, impatient(e) lecteur(e) ?

Si le premier « coup de Jarnac » fut la botte portée, en 1547, dans un duel contre un adversaire a priori plus fort, par Guy Chabot, en ce qui concerne Tonton, les "coups de Jarnac" furent, à la fois, le premier (né à Jarnac, la suite de sa vie donne à penser qu’il y fut aussi conçu, mais on va me dire que je cause comme Sarko) et le dernier dont je parle dans mon post de 2006.

Le vrai coup de Jarnac du samedi 8 janvier 2011 était porté au spectateur par Mazarine, au centre de toutes les images. Une fois de plus, je suis frappé par l’image qu'elle donne d’un travelo de Mitterrand, avec une tête de vieillard sardonique qui ne correspond guère aux photos officielles d’elle-même qu’elle met partout (dont celle du blog du Néo-obs où elle sévit). Pour faire peuple, elle portait un manteau qu’elle avait dû récupérer au Secours populaire car, dit-on, comme papa, elle n’attache pas les chiens avec des saucisses !

En revanche, je n’ai pas vu Tatie Danielle qui officiait, en maîtresse de cérémonie accomplie en 1996, et qui alors avait bien voulu faire place à la seconde famille de feu son époux.

Echanges de coups de Jarnac, à fleurets mouchetés toutefois, entre Ségolène et Martine qui, à la même table mais sous elle, ont dû échanger, en douce, quelques coups de pieds aussi subreptices que vigoureux.

Pas grand chose à dire sur les autres, sauf sur Jack Lang qui s’arrange toujours pour passer, par le plus grand hasard, du côté des caméras. L’expert mondial en matière de piraterie (sujet qu’il connaît bien pour avoir, des années durant, mis en coupe réglée ministères et services de l’Etat) n’a pas évoqué son ami Gbagbo (peu en cour auprès de l’ONU qui commandite grassement la mission "pirates"). En revanche, il était revenu à la cravate, moins pour cet ornement désormais désuet chez nos politiques, que pour la chemise à col très montant et de plus serré par une épingle, un peu à la Karl Lagersfeld. Un tel arrangement, comme le tour de cou en velours des douairières, permet de maintenir et de masquer les inévitables chairs pendantes du cou qui la foutent mal chez un chasseur de pirates.

Pas vu non plus Roland Dumas qui devait se remettre de son voyage à Abidjan et qui ne supporte guère la station debout. Il a depuis très longtemps les pieds fragiles (d’où, on s’en souvient la nécessité des Berlutti de milliardaire qui hélas ne sont pas remboursées par la sécu) et il doit même s’appuyer sur une canne (fort élégante et luxueuse au demeurant). En outre comme il le confiait récemment à une chaîne de télé qui l’interrogeait sur le million d’euros promis, dit-on, par Gbagbo pour ses services, il n’avait pas encore rédigé et envoyé sa note d’honoraires. Il a dû profiter de ce samedi pour le faire, ce qui me paraît prudent quand on a affaire à Laurent, surnommé « le boulanger » pour sa fâcheuse habitude de rouler les autres dans la farine. Je doute fort toutefois que Dumas ait quitté Abidjan sana avoir en poche le chèque de banque.

Autre absence éclatante sans réelle excuse, celle de Badinter qui avait toutefois causé dans les postes pour prendre sa part, à distance, à l’hagiographie collective. A mourir de rire, si j’ose dire en pareil cas ! Badinter rend en effet hommage à l’immense talent politique du grand homme, sans même rappeler, par modestie et discrétion, ses talents sportifs inexploités qui auraient pu le conduire sur les podiums mondiaux des courses de haies ou du 3000 mètres steeple, à voir la façon dont il franchissait les obstacles mis sur sa route dans les jardins de l’Observatoire !

C’est pourtant en politique internationale qu’il était le meilleur, même si Badinter néglige, par hasard, de mentionner son refus obstiné de voir l’Allemagne réunifiée ou son comportement significatif dans le putsch avorté contre Gorbatchev, où il fut le premier et, d’ailleurs, le seul chef d’Etat à envoyer des félicitations immédiates aux mutins !

Le mieux est toutefois quand la journaliste qui l’interviewe évoque, insolemment et contre toute attente, l’amitié de Tonton pour Bousquet habitué de Latche (entre anciens de Vichy !). Badinter, dont la diction est toujours impeccable de précision et de rigueur, se met soudain à bredouiller pour expliquer que Bousquet, entre la rafle du Vel d’Hiv et l’organisation des expéditions de Juifs dans les camps de la mort, a été un grand résistant (là encore comme Tonton...après Stalingrad !). On sent quand même, malgrè ou à cause des explications confuses, que le coeur n’y est pas tout à fait.

Toutefois, force est de reconnaître que Tonton était un homme prévoyant puisque, dans cette année 2011 où le PS se déchire autour de sa succession, il avait prévu de programmer à la fois le quinzième anniversaire de sa mort et, en mai 2011, le trentième anniversaire de son accession à la présidence de la République grâce à Chira. On repartira alors pour un tour... comme au Vel d'Hiv!).

Quel homme ! Seule ombre au tableau ; le candidat socialiste à sa succession risque d’être un juif ! Son ami Bousquet va sûrement s’en retourner dans sa tombe !

mercredi 5 janvier 2011

Abidjan : Dominique (vil)Pin ou Dominique de Villepin ?

Le malin génie de mon ordinateur, dont j’évoquais hier les farces successives qui me font à chaque fois changer de propos, a encore frappé.

Pourtant Dieu sait que ce matin, mercredi 5 janvier 2011, je tenais un bon sujet. Suite au retour en France des deux ganaches du barreau parisien (« pathétiques » ou « pitoyables » selon les qualificatifs des uns ou des autres), j’avais entendu ce sinistre duo interviewé à France-Infos, en me demandant comment ils avaient pu se tirer du lit assez tôt pour intervenir à 8 heures 30 ! Rien à dire ! Les deux baveux affirmaient, de conserve et avec impudence, ne pas avoir touché un sou pour cette ridicule prestation (la question qui fâche était la flèche du Parthe d’un journaliste complaisant) après avoir fait leur numéro habituel.

Le premier, le doyen d’âge, avait causé, comme à son habitude, dans le genre noble et filandreux, s’étant paré de sa qualité d’ancien président du conseil constitutionnel français ! On se souvient de ses prestations dans cet emploi, bien conformes aux vues de Mitterrand. Tonton, qui savait bien pourquoi il l’avait installé dans une telle sinécure, avait, aimait-il à dire, deux avocats « Badinter pour le droit, Dumas pour le tordu ».

A propos de Michèle Alliot-Marie qui l’a paré de l’un de deux adjectifs que j’ai rappelés ci-dessus, Dumas a lancé, sans doute fier de sa trouvaille : « Je la laisse jaspiner ». Devant l’incompréhension du journaliste (mais que peut-on attendre d’un journaliste de France-Infos pour qui la langue française est toujours pleine de mystères), Dumas ,pour faire le savant, a invoque Lacan ! Pauvre Dumas et pauvre Lacan ! Le verbe, comme le confirme le TLF, n’est qu’argotique et non lacanien (« arg. . Jaser, bavarder. Hé! Pomme de canne! mugit une voix, tu jaspineras plus tard, sers-nous d'abord des bocks! (HUYSMANS, Marthe, 1876, p. 93). Elle n'a que ses bouts de chiffon qui la comprennent, le soir, dans les coins tranquilles, elle défait son baluchon, elle leur jaspine, pas besoin d'articuler, pour eux, c'est trop fatigant, elle parle comme les chiens (ARAGON, Beaux quart., 1936, p. 251) ». Dumas aurait été mieux inspiré d’invoquer Auguste Le Breton que Lacan, mais le bougre n’a jamais reculé devant une imposture !

Quant à Vergès, les journalistes qui, comme Apathie, disent qu’il aurait même défendu Hitler, devrait plutôt méditer une autre formule de Jacques Vergès Elle est rapportée par J. Givet, qui fut son ami et l’accueillit même chez lui au moment où l’avocat s’était réfugié à Genève. Je la cite d’après R. Chaudenson , Vergès Père, fils et frères. Une saga réunionnaise (Paris, l’Harmattan, 2007) :
« Un jour, [c’est J. Givet qui parle] je crois que c’était le jour même où j’ai appris qu’il allait défendre les pirates qui avaient assassiné un pilote d’El Al et je m’en était étonné devant lui, Vergès me dit : « J’aurais aussi défendu Anne Franck ». » (2007 : 243).

C’est sans doute l’un des plus ignobles propos de cet individu qui persiste à se poser en « anticolonialiste » et à être considére comme tel par quelques nigauds comme Ph.K. Felissi. Vergès ne fait pas trop état de ses relations amicales (et non professionnelles) étroites avec quelques chers disparus comme Mobutu, Eyadema ou Bongo comme avec quelques autres dictateurs africains encore bien vivants comme Idriss Deby ou Sassou Nguesso (cf. R. Chaudenson , 2007 : 229-267).

Puisque nous sommes partis de la Côte d’Ivoire, revenons y un instant car décidémment je ne pourrais aborder que demain le sujet que j’avais prévu pour aujourd’hui et dont j'ai gardé le titre.

Jacques Vergès, aujourd’hui grand défenseur de Gbagbo, depuis que , vers 2005, il en est devenu le stipendié (cf. R. Chaudenson, 2007 : 267), est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel politique ivoirien. Il fut d'abord l’avocat d’Houphouët-Boigny (ennemi juré de son ami actuel Laurent G.), qui lui aurait donné certains des masques qui ornent le bureau parisien de l’avocat. Il se mit ensuite au service d’Henri Conan Bédié avant d’être un proche d’Alassane Ouattara.

Peut-on rêver meilleur « go between » pour régler la crise d’Abidjan ?
Il vous faudra toutefois attendre demain pour comprendre le titre de ce post car je suis finalement revenu à mon premier sujet et il est tard !

jeudi 30 décembre 2010

« Samedi noir à Abidjan » ou « Du sang dans la lagune »

Non ce ne sont pas là les titres, à la OSS 117, de romans noirs tropicaux, mais ce pourrait être, dans quelques jours, les unes de la presse francophone à propos de la crise ivoirienne !

La visite diplomatique des trois chefs d'État de la CEAO aux deux présidents ivoiriens a tourné à la farce, comme on pouvait le prévoir. Il s'agissait pour eux, d’abord et surtout, de ne pas perdre la face après leurs rodomontades, tout en sachant très bien que cette mission ne servirait à rien, même en promettant de la renouveler début janvier. Toutefois, d’ici là, peut-être risque-t-on d’être passé aux choses sérieuses, voire dramatiques, car Laurent Gbagbo commence à comprendre que cette situation, si favorable à ses affaires qu’elle puisse paraître, ne pourra pas se prolonger longtemps, pour des raisons financières surtout.

Cette mission afro-africaine était d'ailleurs assez instructive du seul et simple fait de la différence de comportements entre les deux protagonistes majeurs. Laurent Gbagbo, à l'africaine, était tout sourire. Retrouvailles (entre patrons !), congratulations et embrassades ; un vrai chef africain recevant des grands frères chez lui. Ouattara, au contraire, visage fermé, maigrement logé à l'hôtel du Golf, apparaissait plutôt comme l’un de ces Africains expatriés ayant déjà pris les habitudes et les comportements des gens du Nord.

Si j'avais le temps, je vous ferai ici une interprétation de ces deux scènes en termes de proxémique, cette micro-science si heureusement développée par Edward T. Hall dans son beau livre Silent Language. On y apprend que, dans chaque culture, sont déterminés, informellement mais avec précision, les rapports de comportement entre des interlocuteurs et, en particulier, la distance à laquelle il convient de se tenir par rapport à la personne à laquelle on parle. Ainsi les Arabes qui se tiennent très près de leur interlocuteur et ne manquent jamais de le tripoter au cours de l’interaction seront-ils regardés avec une certaine suspicion par des Japonais dont les codes interactionnels sont tout différents et qui, de ce fait, (j’invente) ne doivent jamais être à moins de 65 cm de leur interlocuteur et surtout s'abstenir soigneusement de le toucher (c’est vrai !).

On parle à nouveau d’une marche sur l'hôtel du Golf pour samedi prochain. Il en avait déjà été question dans le passé mais celui qui l'évoquait était Charles Blé Goubé, personnage à mon sens très dangereux dont le regard évoque pour moi celui des enfants-soldats. En la circonstance, c'est tout autre chose, car l’idée vient de Laurent Gbagbo lui-même. Certes il laissera naturellement à l'un ou l'autre de ses séides le soin de mener l'opération sur le terrain et on la présentera comme spontanée. On ne sait jamais, Ouattara pourrait se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et un accident est si vite arrivé. Cela ne mange pas de pain et dans la suite on pourra sans mal se tordre les mains sur son cercueil en déplorant le sort qui l'a frappé. Pourquoi pas même, après tout, organiser des funérailles nationales en profitant de la venue de la mission de la CEAO, puisque chez les Musulmans on enterre très vite les défunts ?

Comme même dans des circonstances aussi inquiétantes, il faut tout de même rire un peu, Laurent Bagbo reçoit aujourd'hui le renfort inattendu des pépés comiques, les deux verts octogénaires (et même plus!), Roland Dumas et Jacques Vergès qui, à l’heure où j’écris ces lignes, sont peut-être même déjà à boire le champagne dans l'avion pour Abidjan.

La chose peut paraître un peu inattendue, du moins aux yeux de la presse française, mais elle est en fait tout à fait logique même si leurs buts ne sont pas identiques, en partie du moins.

Les deux hommes, que tout semble séparer, sont unis par une passion commune de l'argent, du luxe et de la jouissance dans tous les domaines et un peu, mais si peu, par la politique.

Laurent Gbagbo, il faut le reconnaître, a été le seul homme politique ivoirien à résister à Houphouët-Boigny et à choisir l'exil plutôt que l'obéissance. Il a donc été durant son séjour en France accueilli par le parti socialiste dont il faisait même partie me semble-t-il, Simone étant, elle, une marxiste pur sucre. C'était l'époque du mitterrandisme et Roland Dumas en est aujourd'hui le dernier vestige. Rien d’étonnant donc à ce qu'il fasse une virée à Abidjan, tous frais payés naturellement (en première classe et en hôtel cinq étoiles !), avec, en prime et pour le bounga-bounga, quelques accortes négrillonnes propres à ranimer ses sens alanguis (« C'est l’amour qui passe !» comme on dit dans les grands hôtels d'Afrique).

Pour Jacques Vergès c'est un peu la même chose en ce qui concerne le paiement des frais et le programme coquin des soirées. S'y ajoute toutefois la nécessité impérieuse pour lui de relancer un peu la promotion de sa modeste personne (à 85 ans pas de retraite !) qu’on tend à oublier. Son carnet d’adresses de dictateurs africains (les meilleurs clents de cet « anticlonialiste ») s’est vidé ! On ne parle plus guère de lui depuis quelques mois en dépit de ses efforts au théâtre (à son âge ça ne paie pas !) et il faut relancer un peu la machine de la réclame. Cette affaire pourrait l'y aider, à condition pourtant qu'il rentre en France avant un éventuel « samedi noir à Abidjan » qui ferait désordre dans le tableau.