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dimanche 6 avril 2014

Francophonie et Fricophonie : À propos du SMIC francophone (4)


En conclusion à cette courte série de billets sur les activités ubuesques et les comptes d’apothicaires démographes de l’ODSEF québécois, je pense utile de revenir sur une question, essentielle en Afrique francophone, tant pour le dénombrement des francophones que, plus encore, pour la diffusion de la langue française dans le Sud. Il s’agit du niveau de compétence minimal qui permet de définir un locuteur comme « francophone » et non comme « francophonoïde » ou, pire encore, « franco-aphone ». A cette fin, je me bornerai à reproduire ici un texte (« L’évaluation des compétences dans une politique de diffusion du français ») que j’ai écrit il y a une bonne vingtaine d’années, mais sur le contenu duquel, comme Julio Iglesias, « Je n’ai pas changé ! ».

« Notre entreprise avait un objectif plus lointain qui avait été posé par des travaux antérieurs (R. Chaudenson et al., L’école du Sud, Paris, Didier Erudition, 1992) et qui apparaissait, en filigrane, dès le stade initial du projet[1] (1996, p. 4 et 13). Définir un seuil minimal de compétence en français qui permette de reconnaître à un sujet la qualité de francophone, c’est aussi, corollairement définir ce que devraient être les objectifs minimaux de la pédagogie du français dans l’espace francophone du Sud où le français, quoique langue officielle en général, est toujours langue seconde. Doit-on, dans le Sud, perpétuer la fiction de « Tout le français à tout le monde » grâce à une scolarisation totale et généralisée (c’était, au fond, les objectifs définis à Addis-Abeba en 1961 comme, trente ans plus tard, à Jomtien en 1990) ou doit-on s’orienter vers une politique réaliste en se fixant en matière de pédagogie du français des objectifs plus modestes mais plus raisonnables et en visant à faire acquérir effectivement la compétence minimale que nous définissons par le SMIC [2](Seuil Minimal Individuel de Compétence) francophone ? 
    
Nous défendons ce point de vue et nous l’avons proposé dès le début du programme LAFDEF (1988) ; il a été exposé, en particulier, dans l’Ecole du Sud (1992). Une évolution en ce sens s’est peu à peu manifestée dans les instances officielles. Pour ne pas remonter trop loin en arrière, la Conférence Mondiale sur l’Education pour tous, tenue à Jomtien en 1990, définissait ainsi « l’éducation de base » : « L’éducation de base est celle qui fait acquérir à l’individu dans un contexte historique, social et linguistique déterminé, un minimum de connaissances, d’aptitudes et d’attitudes lui permettant de comprendre son environnement, d’interagir avec lui, de poursuivre son éducation et sa formation au sein de la société et de participer plus activement au développement économique, social et culturel de celle-ci ».

J’ai souligné dans ce texte les éléments qui montrent que les objectifs que nous proposons sont, au plan de la pédagogie et de la diffusion du français, la stricte et vraie application des recommandations de Jomtien, où ces aspects sont omis au profit de discours généralistes. Fort opportunément, ces idées ont été reprises et précisées pour l’espace francophone dans deux documents de réflexion et d’orientation importants produits par la CONFEMEN : le Programme Minimum Commun de français langue seconde pour l’école élémentaire (1994) et L’éducation de base : vers une nouvelle école (1995). L’articulation entre les deux documents est tout à fait claire ; pour reprendre les termes de Jomtien, on ne peut songer à assurer la transmission des messages et l’efficacité des apprentissages qui forment l’éducation de base si l’on ne dispose pas d’un code linguistique qui assure la permanence et l’efficacité de la communication entre l’enseignant et l’élève. Cette nécessité absolue se retrouve dans bien d’autres domaines tout à fait essentiels dans les pays en développement comme la vulgarisation agricole (cf. R. Chaudenson, chapitre « Francophonie, formation et vulgarisation » in 1989, Vers une révolution francophone ?, 1989, pp.167-189 ou R. Chaudenson, « Vulgarisation et développement rural dans les Etats du Sud : un problème de communication » in Langues et civilisations africaines. ACCT, 1991, pp. 19-41) ou comme l’éducation pour la santé (cf. R. Chaudenson et M. Slodzian (éd.), Comprendre pour communiquer et soigner : langues, informatique et santé oculaire en Afrique, Didier Erudition, 1994). 

Toutefois, pour le moment, les prises de position de la CONFEMEN ne se traduisent en rien dans les faits ; les programmes de français des Etats africains sont en total décalage par rapport au « Programme Minimum Commun de français langue seconde » qui, comme on l’a vu, est tout à fait proche de notre SMIC francophone. Contre tout bon sens, les exigences en matière de français demeurent bien plus fortes dans les Etats africains pour des enfants de pays où le français est langue seconde que pour les écoliers français dont le français est la langue maternelle (cf. R. Chaudenson, Rapport sur la refonte des curricula en Afrique préparé dans le cadre du CIRELFA pour la Direction Générale de l’Education et de la Formation de l’Agence de la Francophonie, novembre 1996).

Toutefois, une réflexion et, espérons-le, une évolution s’engagent[3]. L’Agence de la Francophonie[4] a tenu à Bordeaux en février 1997 une importante réunion sur ce thème où se trouvaient représentés la plupart des Etats du Sud ; l’AUPELF-UREF[5] a mis sur pied ses Assises régionales sur l’enseignement du et en français ; elles doivent conduire à des propositions qui seront formulées lors des Assises Générales et dont on voit mal comment elles pourraient ignorer cet aspect essentiel du problème.
    
Si l’on fait le choix du français comme langue d’enseignement, ce qui paraît être, pour le moment, l’option politique de la quasi-totalité des Etats francophones du Sud et même si demeure posé le problème de la place des langues nationales, il faut inévitablement et de façon urgente  adapter la pédagogie du médium de l’enseignement (le français) aux réalités des situations linguistiques comme à celles de  l’enseignement de base ; on doit donc soulever, de façon prioritaire, deux problèmes essentiel et urgents : 
- la révision à la baisse des objectifs pédagogiques en matière de langue française de façon à les rendre réalisables,
- la mise sur pied de systèmes complémentaires ou supplémentaires de diffusion du français.

C’est le sens de la communication que j’ai faite aux Assises régionales de Dakar sur « l’enseignement du et en français » organisées à Dakar en  juin 1997 par l’AUPELF-UREF. Son titre « La langue française en Afrique : enseignement et/ou diffusion » nécessite quelques commentaires qu’on peut faire sans rhétorique ni discours inutiles sous la forme de quelques constats simples et presque unanimes (j’ajoute presque par prudence et pour éviter des contestations oiseuses) :

- l’école a en Afrique le quasi-monopole de la diffusion du français ; cette affirmation a été contestée à Dakar, mais on ne peut guère proposer comme solution alternative sérieuse à l’école publique l’Alliance française, quels que soient ses mérites dans la mesure où ses effectifs, là où elle existe d’une part et où elle fonctionne bien de l’autre, sont sans commune mesure avec la taille des populations scolarisées et à scolariser. 
  
- l ’école africaine, en dépit des investissements énormes et des efforts de tous, fonctionne mal et, pourrait-on dire, de l’avis général,  de plus en plus mal ( cf. mon article : R. Chaudenson, « La politique francophone : y-a-t-il un pilote dans l’avion? » où un développement est consacré aux « années blanches de l’Afrique noire » in M. Gontard et M. Bray (éds.), Regards sur la francophonie, 1996).

- L’enseignement du français ne peut que subir les conséquences de cette dégradation et cela d’autant que, contre tout bon sens,  ses objectifs en matière de compétence linguistique sont toujours très supérieurs à ceux qu’on propose, en France, pour les élèves dont le français est la langue maternelle. La diffusion du français par ce canal est donc, de ce fait, de plus en plus mauvaise. J’invoquerai d’autres témoignages que le mien (je passe pour pessimiste alors que mes efforts depuis 10 ans[6], demeurés à peu près vains, me paraissent au contraire témoigner de ma part d’un optimisme quasi incurable !).

On peut en effet songer à m’opposer les évaluations scolaires (auto-évaluations ou expertises d’organismes spécialisés du Nord) ; elles me paraissent souvent très contestablespour des raisons évidentes que je ne détaillerai pas ici. Je me référerai en revanche à l’excellente étude faite tout récemment aux Comores par l’IFERE qui a eu la bonne idée de faire passer aux élèves (CM2, troisième et terminale) des tests de compétences linguistiques qui reposaient, non sur les exercices scolaires traditionnels mais sur des textes liés à des situations de la vie courante. Pour les élèves de CM2 qui, on le devine, m’intéressent particulièrement puisque ces élèves sont censés avoir atteint le niveau du SMIC francophone, il s’agissait de lire et de comprendre des textes comme la notice d’emploi d’un médicament  ou d’un produit de consommation courante ou comme une recette de cuisine. Sans entrer dans le détail de ce remarquable travail, je n’en retiens que la première des conclusions générales : « Les performances enregistrées dans la langue d’enseignement sont faibles » (Document PASECOM, IFERE, 1997, p.10). Comment des élèves qui, pour la plupart, ne parviennent pas à comprendre la recette des gâteaux à la noix de coco peuvent-ils assimiler les notions complexes qu’on leur propose en mathématiques ou en géographie ? Questions subsidiaires : Quelle infinie patience faut-il aux maîtres comme aux élèves de telles classes, des années durant, pour s’accommoder de situations où les seconds ne comprennent que peu et mal la langue dont usent les premiers ? Quels résultats peut-on espérer, même pour une éducation de base, dans pareil contexte de communication pédagogique ?

La réforme des programmes de français et l’enseignement du français langue seconde constituent, dans la refonte des curricula, la priorité des priorités. J’ai défendu ce point de vue à Bordeaux en février 1997 (Agence de la francophonie) et j’ai eu la surprise de ne pas être unanimement suivi ; il est vrai que le désaccord venait principalement d’un participant du Nord dont le point de vue était exclusivement techniciste et qui ne semblait pas percevoir l’importance de la question du médium éducatif dans des contextes où il est peu ou mal maîtrisé par la plupart des élèves. Ce différent relève assurément de l’anecdote ; il souligne toutefois chez les « spécialistes » de l’éducation (Banque Mondiale, IREDU, etc.) une occultation permanente, volontaire ou non, de ce problème pourtant fondamental (Pour plus de détails et en particulier, sur ce point précis, une critique du rapport de la Banque Mondiale de 1988, L’éducation en Afrique subsaharienne, cf. R. Chaudenson, 1989.Vers une révolution francophone? 1989, pp. 146-157).

Pour conclure sur cet aspect, on peut regretter que dans le document essentiel sur l’éducation de base, le tableau où la CONFEMEN synthétise les caractères de la « nouvelle école de base », définie comme « un projet ambitieux, exigeant et réaliste » (1995, p. 31) soit trop peu précis (voire muet !) sur la question de l’apprentissage du médium éducatif.  Parmi les « compétences » traduites en terme de « curricula », on trouve les « contenus », les « rythmes », la « pédagogie », les « objectifs intermédiaires », « l’évaluation et certification », mais on ne voit évoquée nulle part la question, pourtant fondamentale, de l’apprentissage du français et de la compétence des élèves dans ce médium d’enseignement. Ce point commande pourtant toute stratégie d’acquisition. Comme se plaisait à le dire Talleyrand « Ce qui va sans dire va encore mieux en le disant »!

La dégradation de l’enseignement du français doit conduire à définir des stratégies et des modes de diffusion de la langue française complémentaires à l’école et qui puissent la remplacer pour les populations, de plus en plus nombreuses, qu’elle exclut (les filles en particulier) ou qu’elle laisse au bord du chemin (victimes de la déperdition scolaire).

Si l’on souhaite ne pas accroître les coûts et gérer au mieux les multilinguismes régionaux comme les plurilinguismes nationaux (coexistence dans le même espace du français et des langues nationales), ce mode de diffusion du français ne peut être qu’audio-visuel. On le sait depuis quarante ans, mais les progrès techniques et la diffusion des outils audio-visuels sont tels (comme l’a bien montré l’excellente intervention de Maktar Silla, Directeur de TV5 Afrique, aux Assises de Dakar en juin 1997) qu’on a peine à croire que toutes les déclarations de principe qu’on entend à ce sujet ne soient pas encore suivies d’effet.

Les dispositifs audio-visuels français et francophones actuels ne répondent en aucune façon aux nécessités d’une diffusion audio-visuelle du français en vue de son apprentissage ; je devrais dire « presque en aucune façon » pour éviter, ici aussi, des discussions tatillonnes aux marges du problème, ce qui est bien sûr la meilleure façon de noyer le poisson ! J’avais fait en ce sens, au Colloque qui marquait le 25ème anniversaire de l’ACCT, des propositions pour la création d’un dispositif audio-visuel universel de diffusion de la langue française. On m’a fort poliment écouté puis, très vite, on est passé à autre chose. (On trouvera ce texte, qui, apparemment, n’a jamais été publié, à la fin du présent ouvrage). Le Sommet de Cotonou (1995) avait inscrit une résolution qui paraissait aller dans ce sens ; près de deux ans ont passé et l’intention me semble avoir été vidée de son sens. Il va sans doute en sortir un nouveau magazine sur TV5. Nul doute que la face linguistique du monde francophone s’en trouve changée !




[1] Il s’agit du projet LAFDEF (« Langues africaines, français et développement dans l’espace francophone du Sud » que j’avais présenté à la Sous-Direction de la recherche du ministère français de la coopération et du développement qui l’a en grande partie financé. Il s’est déroulé entre 1988 et 1994, comme je l’ai montré dans les billets précédents.
[2] J’ai déjà évoqué le goût qu’on a, en Afrique, pour les détournements de sigles, à commencer par le fameux SIDA, « Syndrome Inventé pour Décourager les Amoureux » !
[3] Il n’en a évidemment rien été et on continue à exiger d’un élève de fin de primaire camerounais les règles d’accord des verbes pronominaux réfléchis qu’ignorent 95 Français sur cent !
[4] Devenue depuis l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).
[5] Devenue depuis Agence Universitaire de la Francophonie, (AUF), au sein même de l’OIF.
[6] En fait désormais 25 !

samedi 5 avril 2014

Francophonie et fricophonie (N° 3).


Je ne parlerai ici que du début de la première partie (pages 11- 63) de La langue française 2010, car il suffit largement à faire apparaître les choix et les points de vue des « démolinguistes [1]» de l’ODSEF, auteurs de la prétendue « méthodologie », du choix des « études consultées » (dont celle de la TNS-Sofres, pp. 53-61) et de quelques articles[2].
Faute de place, quelques détails amusants seulement. Curieusement le volume en cause s’ouvre sur un « erratum » inattendu du planisphère en couleurs placé au tout début de la première partie, où est présentée la « population francophone dans les pays de l’OIF ». Comme aux « jeu des sept erreurs » ou du chat caché dans les arbres de mon enfance, j’ai cherché, longtemps et partout sur cette carte « corrigée », les erreurs rectifiées de la première version. J’ai cru d’abord trouver les erreurs à Saõ Tome et Principe, à Maurice, aux Seychelles et à Mayotte où l’on indiquait, contre toute vraisemblance,  plus de 60% de francophones ! Pas du tout, les données sont les mêmes dans l’erratum que dans la version originale! Certes, partout, les pourcentages de francophones étaient très exagérés  (de 36 à 60% en Haïti et en Afrique Centrale (RDC, Gabon, Congo !!!) … mais ils le sont encore sur la carte corrigée où on a des données identiques ! Donc chou blanc là aussi ! En fait, j’ai fini par comprendre que l’erreur ne concernait que le seul Québec dont on avait simplement mal dessiné la carte !Les géographes de la Belle Province sont plus sérieux que les démographes de l’ODSEF.
Grâce à cet ODSEF, toutefois, et à la si remarquable enquête TNS-Sofres qu’il cite en détails, j’ai renouvelé totalement l’idée que je me faisais de la francophonie concrète dans quelques grandes villes d’Afrique. Ainsi ai-je fait plusieurs découvertes, aussi majeures qu’inattendues : « À Libreville, le français est parlé par la quasi-totalité des individus (99%) et il en est de même à Douala … » (2010 : 63) ; sur Kinshasa : « Plus de la moitié des Kinois atteignent le niveau de francophonie maîtrisée, résultat meilleur qu’à Libreville (ibidem) ». Puisque 99% des habitants de Libreville parlent français, à Kinshasa on crève forcément le plafond de la francophonie, alors qu’on nous dit que Douala « atteint le niveau de francophonie global le plus élevé (85%) » ! Allez comprendre puisqu’on a trouvé 99% à Libreville ! À l’ODSEF, on ne connaît pas très bien l’Afrique c’est sûr, mais en outre et c’est plus fâcheux pour des démographes, de toute évidence, on ne sait pas très bien compter !
En tout cas, A. Diouf, actuel Secrétaire général de l’OIF mais aussi et d’abord ancien Président du Sénégal, a dû tomber de sa chaise en lisant (2010 : 56-57), avec graphiques à l’appui, que la « connaissance de la langue française » est bien supérieure à Kinshasa qu’à Dakar ! Peut-être a-t-il jugé bon d’en plaisanter en terminant la préface qu’il a signée (2010 : page 3) quand il affirme que cette « promenade », (surtout africaine), « sera une source vive d’étonnement ». C’est le moins qu’on puisse dire et on ne saurait être plus nuancé ou plus ironique !
Laissons ces incohérences et ces balivernes, même si elles ont clairement joué un rôle central dans le débat sur l’avenir de la francophonie et l’intérêt suscité désormais  dans ce que l'on pourrait appeler la « filière économique », habituellement peu préoccupée par les problèmes linguistiques.
Jacques Attali, ancien dirigeant de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) et actuel président de « PlaNet Finance », toujours à la recherche d’expertises ou de rapports, porteurs non seulement de contrats mais aussi de publicité, a flairé la bonne affaire ! Il a d’autant plus senti le vent que, dès septembre 2012, il s’était vu confier un rapport sur « l'économie positive » par le nouveau Président de la République, rapport qu'il lui a remis un an après. J. Attali s’est trouvé dès lors mis sur les rangs des experts et des consultants et par un article dans l’Express (4 mars 2013)  a repris les thèmes de l’OIF.
Il y écrit « La francophonie est un formidable atout pour l’avenir. Le  français, parlé par 220 millions de personnes, est la cinquième langue au monde, derrière le chinois, l’anglais, l’espagnol, le hindi [ces chiffres viennent manifestement de l’OIF – ce qui indique aussi la source du propos général  – et sont bien entendu, sinon faux du moins très discutables, en l’absence de définition de la compétence en français des individus en cause, comme on l’a vu]. Elle sera dans 40 ans la quatrième,  parlée par près d’un milliard de personnes [Attali, qui entend bien être le mieux disant, y va de son coup de pouce démographique personnel de quelques centaines millions de locuteurs ! Au point où on en est ! ], si nous  réussissons à maintenir notre enseignement du français en Afrique et  en Asie, ce qui dépend évidemment de la langue de notre propre enseignement supérieur, en France et sur internet ».
Les discours de l’OIF, d’Attali et du ministère français des finances sont remarquablement proches : « La dimension économique de la francophonie est encore trop mal mesurée [Heureusement, comme dans la chanson, Zorro, c’est-à-dire l’ODSEF, est arrivé !] et son potentiel d’« échanges, de croissance et d'emploi mérite une action résolue », alors que le français « est la quatrième langue la plus parlée au monde et constitue une opportunité majeure pour l'économie française et ses entreprises », (Communiqué du ministère des finances). 
L’argumentaire est le même ; le poisson a mordu et le discours a été repris sous des formes quasi identiques, le lien avec l’OIF se faisant par la préparation de la thématique du Sommet de Dakar, prévu pour fin 2014. Le ministre de l'Économie Pierre Moscovici a donc confié à Jacques Attali, une « mission sur la dimension économique de la francophonie. J. Attali devra, dans le cadre de cette mission, faire une quinzaine de propositions pour « mieux mesurer le poids de la francophonie dans l'économie mondiale, identifier les secteurs porteurs où la francophonie est créatrice de valeur et de déterminer les actions à mettre en oeuvre au bénéfice de l'économie française et de ses entreprises ». Elles alimenteront notamment « les travaux préparatoires au XVème Sommet de la Francophonie qui se tiendra à Dakar en novembre prochain", souligne le même communiqué.
En  réalité, bien entendu, si nous en revenons à notre point de départ et à Natixis, tout indique que cette banque n'a jamais fait, par elle-même, la moindre recherche sur ces questions. Au plus, elle s’est fait refiler une pseudo étude par un aigrefin, comme il y en beaucoup, qui était tombé par hasard sur les données abracadabrantes de l’OBSEF parues en 2010. Cet escroc et/ou Natixis se sont bornés à reprendre, forcément sans les citer, les données de l’OBSEF, sans doute à travers la publication qu’en a faite en 2010, « l'observatoire de la langue française » sous la coordination d’Alexandre Wolf dont ce genre de travail n'est nullement la spécialité.
J'ai mis un certain temps à comprendre comment les choses se sont passées. Il semble, en fait, que si la « filière économique » ignorait les travaux de l’OBSEF comme les publications sur la francophonie dans le monde ; elle a dû, en revanche, avoir connaissance des faits relatés et des prévisions folles qu’on y faisait qui ont été tout aussi follement donné à croire à un marché potentiel. Natixis en conclut (et c'est le titre même de l'article de septembre 2013 semble-t-il) que « la francophonie [offre] une opportunité de marché majeur ». Le texte de Natixis n'était nullement destiné à un vrai public scientifique, mais à de grands groupes de communications commerciales comme Vivendi et Lagardère et visait en fait à faire la cour à Bercy. La langue française y est présentée, sans la moindre vérification des données, « comme une opportunité de marché pour l'industrie des médias français ». Selon C. Gouëset (L’Express , 26/3/2014) la conclusion de ce texte (que je n’ai pas pu retrouver) était que « le français pourrait être en 2050 la langue la plus parlée dans le monde devant l'anglais et le mandarin ». A.Wolff (ibidem), reprenant ces « éléments de langage », ajoute sa touche personnelle en disant que « si le processus de scolarisation se poursuit dans les pays africains et si ce pays continue à enseigner le français aux enfants au cours des prochaines années, on comptera 715 millions de locuteurs les Français en 2050, soit 8 % de la population mondiale prévue en 2050 (9 milliards ».
LOL/MDR !
Tout devient donc parfaitement clair.
Les « groupes de communication industrielle » n'entendent évidemment rien aux réalités du terrain (encore que le groupe Lagardère connaisse bien, et pour cause, le marché du livre scolaire africain !) et comptent plus sur la Françafrique que sur tout le reste ! Pour ce qui concerne la prétendue « progression fulgurante du français en Afrique à travers les systèmes éducatifs », la perpétuation et l’extension de systèmes éducatifs réputés excellents et, à partir de là l’« augmentation  prodigieuse du nombre des personnes qui sont aptes à lire et à écrire le français » (comme on dit à l’ODSEF ; 2010 : page 52), on ne peut qu’être stupéfait, voire indigné, devant l’absurdité de tels propos qui détournent de voir les problèmes (que constatent tous les organismes sérieux, de l’UNESCO à la Banque Mondiale !) et, a fortiori, de les résoudre. On comprend toutefois mieux, devant des ignorances et des naïvetés si confondantes, l'état pitoyable de notre industrie nationale et de notre commerce international comme la dégradation de la situation de la langue française.

Le plus drôle dans cette affaire est le rôle qu’y tient Natixis, banque qui résulte du rapprochement des Caisses d'épargne et des Banques populaires. On comprend mieux son enthousiasme devant les perspectives illusoires ouvertes par cette « prétendue » étude, quand on se souvient des pertes colossales faites par Natixis et comblées par nous, durant la grande crise financière. Voilà qui devrait pourtant inciter à la méfiance quand cette banque, si clairvoyante, distingue des opportunités de marché de cette nature pour l'industrie des médias français ! Il serait urgent que Natixis recrute pour ce futur marché linguistique et communicationnel Jérôme Kerviel qui se trouve fort heureusement disponible.





[1] Les « démolinguistes » sont, dans les sciences humaines et sociales, comme les chauves-souris de la fable. Avec les démographes, ils sont linguistes (« Je suis oiseau, voyez mes ailes !») et avec les linguistes, les voilà devenus démographes (« Je suis souris, vivent les rats ! »).
[2] Il est étrange que, dans un tel ouvrage, les textes concernant l’Afrique que j’évoque ici ne soient pas signés, sauf parfois, dans de très discrètes notes ; les « généralités » et la « note méthodologique »  (pp 9-30) sont anonymes. Sont toutefois signés par R. Marcoux (comme auteur) « Les populations francophones : passé, présent et perspectives » ( 2010 : 45-50) et par le même, comme co-auteur avec Moussa Bougma et Mamadou Konaté, « Les population francophones a Burkina et au Mali depuis le milieu des années 1980 » ( 2010 : 50-52). J’ai peine à croire que ces derniers aient pu écrire sans rire, en conclusion de ce court texte, qu’on observe dans ces Etats une « augmentation  prodigieuse du nombre des personnes qui sont aptes à lire et à écrire le français » (2010 : page 52). 

vendredi 4 avril 2014

Francophonie et Fricophonie (N° 2)


Mais revenons à mon titre « Francophonie et fricophonie ». Ce choix tient tout simplement à ce que les articles que la presse a consacrés à ce sujet sont d’origines tout à fait différentes et, pour celle qui se trouve dans la presse économique et financière (Challenges, Forbes), tout à fait inattendue. Comment s’explique pareil mystère et pourquoi de telles publications en viennent-elles à s’intéresser à la francophonie et au nombre des francophones?
Certains articles (comme celui du Figaro  de mars 2013) viennent, banalement, de la presse généraliste (même explication pour ceux du Monde ou de L'Express qui paraissent aussi autour du 20 mars, « Journée de la francophonie ») ; ces publications, sont en perpétuel mal de copie comme de lecteurs ; leurs journalistes sont donc, de ce fait même, prêts à se précipiter sur tous les sujets. Rien donc de bien notable en ce domaine, puisque la Francophonie officielle s'emploie à leur fournir de la matière, comme le 12 octobre 2010 où est diffusé un « communiqué de presse », La langue française 2010  (« disponible  en librairie le 21 octobre 2010 au prix de 26 euros ») qui émane plus précisément d’un tout nouvel « Observatoire de la langue française ».
Cet Observatoire, en effet, en a remplacé trois ou quatre observatoires antérieurs, plus ou moins fantomatiques, dont le dernier s’intitulait, non sans bon sens car la nature linguistique comme l’autre, « a horreur du vide », « Observatoire du français et des langues nationales ». Officiel désormais,  ce nouvel « Observatoire de la langue française » est lui-même installé au sein d’un nouveau « Haut Conseil de la Francophonie » qui, créé par F. Mitterrand en 1984, s’est succédé à lui-même, tel le phénix, en 2004, cessant toutefois d’être français (rattaché à Matignon) pour devenir « francophone », au sein même de l’OIF. L’ancien HCF avait en 1984 remplacé, dans les faits comme dans les rêveries démolinguistiques des « paladins de la francophonie », l’IRAF (l'Institut de Recherche sur l'Avenir du Français) créé au début des années 80 par Philippe Rossillon, de sa propre initiative et qui avait  longtemps alimenté de ses évaluations, statutairement optimistes, ceux qui s'intéressaient à ces questions, mais que la presse, mis à part le Figaro, avait toujours ignorées.
Rien de très nouveau de ce côté. L'originalité en la circonstance tient à ce que, contre toute attente, on a pu voir la presse économique, en la circonstance Challenges (en français, 20 mars 2014) ou Forbes (en anglais, 21 mars 2014) s'intéresser à cette question (le second « pompant » le premier) et reprendre à son sujet des informations, d'ailleurs tout à fait farfelues mais largement diffusées grâce à d’autres sites (par exemple planet.fr du 26 mars 2014, etc.). Comme toujours sur la toile, on trouve n’importe quoi, et tout le monde y copie tout le monde sans vérifier quoi que ce soit !
Le cas est si curieux que je l'ai considéré comme exemplaire, car il permet de prendre en compte, même si c'est pour dénoncer des pratiques regrettables, la relation souvent ignorée ou oubliée entre les langues et l'économie, que j'ai très souvent abordée sous l'angle du développement, qui est d'ailleurs inscrite en filigrane dans cette approche de la question choisie.
Tous les journalistes ou réputés tels qui ont écrit sur ce sujet, étant, comme le plus souvent, totalement ignorants des questions dont ils traitent, ils se sont bornés à copier, ne citant que rarement leurs sources (« divers rapports »,…) et agrémentant parfois leurs plagiats de quelques sottises de leur cru.
Le fait le plus curieux de la chose (c’est même celui qui a retenu au départ mon attention !) est qu’à propos de la langue française, on a souvent évoqué une mystérieuse « étude de la banque d’investissement Natixis », citée par Challenges et reprise par de nombreux sites depuis  sous le titre « le français sera-t-il la langue la plus parlée en 2050 ». (C. Gouëset, L’Express , 26/3/2014).
« L’information » de Challenges (20 mars) est reprise, sans référence bien entendu, dans Forbes par un certain Jean-Emmanuel Gobry, dont on voit mal ce qu’il vient faire dans cette galère. A la lumière de quelques renseignements que j'ai pu trouver à son sujet dans Google, il semble se voir en businessman de l'Internet et ramasse un peu tout ce qui peut lui apporter une clientèle quelconque, sans être trop regardant sur le contenu des articles, pourvu qu'il les juge suffisamment accrocheurs. J'ajoute d'ailleurs que tout semble indiquer que son article de Forbes est postérieur à celui de Challenges, sa seule originalité étant la traduction en anglais.
Ces articles, sans parler de tous les écrits qu'ils ont eux-mêmes engendrés car ces journalistes se recopient évidemment les uns les autres, ont la même origine qui est la prétendue « étude » de Natixis ; elle daterait de septembre 2013 et il est intéressant d’en retracer brièvement la pseudo-genèse car elle montre le degré de fiabilité de ces constructions journalistiques et la nature réelle de leurs intérêts.
Il nous faut ici remonter plus loin encore car tout est parti, en fait, d’un protocole d'entente signé à Montréal, le 25 mars 2009 ; il visait à la création d'un « Observatoire démographique et statistique de l'espace francophone », l’ODSEF,  projet issu lui-même d’un « Séminaire international sur la méthodologie d’observation de la langue française dans le monde [1]» (12-14 juin 2008) et suivi d'un engagement en ce sens pris par Jean Charest, Premier Ministre du Québec, lors du 12e Sommet de la Francophonie, tenu à Québec en octobre 2008. Ce nouveau dispositif d'observation, financé à hauteur de 650 000 $, grâce au partenariat de l’OIF et du Québec, est mis en place à l'université Laval qui est, de facto, désignée pour assurer la direction scientifique du projet et lui fournir le personnel scientifique à travers son équipe de démographes.  La création de cet « observatoire démographique et statistique » à pratiquement coïncidé avec la restructuration du Haut Conseil de la francophonie, survenue en 2004 et qui a conduit l’OIF, à pas comptés, à mettre en place à Paris un « Observatoire de la langue française » dont la direction a été finalement confiée à Alexandre Wolff, en stand by au feu HCF, en attente d’affectation.
L’ODSEF de Laval s’est donc vu explicitement attribuer deux objectifs pour les quatre années à venir. Le premier, de « contribuer à assurer la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine démographique [sic] des États de la Francophonie, un patrimoine qui est particulièrement menacé dans les États africains et qui nécessite ainsi des actions urgentes et bien ciblées ».  Le second, « d’appuyer l’ensemble des initiatives permettant de circonscrire les dynamiques démo-linguistiques et de mieux situer la place qu’occupe la langue française au sein des populations de la Francophonie. L’Afrique occupera à nouveau [ sic, mais je m’interroge sur le sens de ce « à nouveau »] une place centrale dans les activités de l’Observatoire et non sans raison : c’est sur le continent africain qu’on observera les plus importantes augmentations de populations francophones au cours des prochaines décennies ». 
Tout cela est bel et bon, mais l’Afrique n’est pas le Québec et le magnifique outil de recherche qu’est « Statistiques Canada » y fait fâcheusement défaut, même à l’état embryonnaire. Sauf erreur de ma part, les dernières et seules statistiques de l’Etat le plus peuplé de la francophonie  africaine, la RDC, l’ancien Zaïre, ont plus de trente ans ! Ajoutons que les terrains africains, de toute évidence, ne sont pas très familiers aux démographes de Laval ! Je n'insisterai pas ici sur les aspects linguistiques, voir démo-linguistiques des premières données fournies par l'ODSEF de Laval.  Je l'ai fait ailleurs, dans un certain détail et en soulignant les travaux informés et précieux qu’on pouvait y trouver, par exemple pour l’océan Indien, qui sont présentés par des chercheurs locaux ( 2010 : 64-100). Cela m'a d'ailleurs amené à quelques discussions avec Alexandre Wolff lui-même, Richard Marcoux et ses collègues québécois n'ayant pas jugé bon de se justifier face à des critiques contre lesquelles ils auraient d'ailleurs été bien empêchés de dire quoi que ce soit.
L'attitude d'A. Wolf est d'ailleurs parfaitement compréhensible et normale, étant lui-même, à l’OIF, chargé de la direction de l'Observatoire du français ; il ne peut faire autrement que prendre en compte, sans autre examen, les données « démo-linguistiques » de l’ODSEF qui a été créé, à grands frais, précisément à cette fin. On voit bien dès lors  l’enchaînement des faits. L’Observatoire et l’OIF parisiens ne peuvent guère faire autrement que de reprendre, mentionner et de diffuser les prévisions démo-linguistiques de l’ODSEF pour l’Afrique, si folles qu’elles soient (et fort heureusement A. Wolff – on l’aura deviné – n’est pas un Africain !) ; les chercheurs de cet Institut québécois croient sans doute nécessaire et apprécié de « renvoyer l'ascenseur » à l’OIF pour le remercier ainsi de son appui décisif et de sa contribution financière à la création de l’ODSEF où ils se trouvent ! Je bornerai ici à donner quelques éléments de mes conclusions à propos du premier produit des travaux sur l’Afrique du tout jeune ODSEF, qui, dans sa quatrième de couverture, se déclare modestement « Unique ouvrage de référence sur le sujet », affirmation à laquelle semblent avoir cru bon nombre de journalistes qui se sont de ce fait abstenus de toute vérification !
À suivre demain




[1] Le titre de ce séminaire est tout à fait fallacieux ; je sais, pour avoir participé à ce séminaire, qu’il n’y a guère été question de « méthodologie d‘observation de la langue française », ce que confirme la table des matières du volume de 430 pages publié (sans date) par l’OIF et l’AUF. Le but n’était que de faire légitimer d’avance par une instance réputée scientifique le financement et la création de l’ODSEF !