Si je me limite ici au secteur de l'éducation qui est celui que je connais le mieux, les rapports qui sont soit produits au terme de ces visites, soit rédigés, sur commande expresse, par des "experts", auxquels on a confié, à prix d'or, la rédaction de tels textes, témoignent d'une ignorance à peu près totale et parfois confondante des réalités qu'ils visent pourtant à décrire et à analyser.
Je ne rappellerai pas ici mon blog d'il y a quelques jours ; j'y parlais de Madame Lagarde du FMI qui avait évoqué, non sans émotion, sa visite dans une école d"un "petit village du Niger" où les élèves étaient assis à trois sur une même chaise, ce qui est un exploit, même pour de menus enfants nigériens. Comme souvent le mensonge est révélé par un souci excessif du détail car, pour ce qui me concerne, je n'ai jamais vu dans un "petit village africain" des élèves assis sur des chaises ; si le détail est vrai, on avait dû, en prévision de la visite de la grande dame blanche rassembler toutes les chaises du coin, à vingt kilomètres à la ronde!
Pour être plus sérieux, prenons, car il est exemplaire, le cas du grand rapport sur l'éducation en Afrique subsaharienne produit par la Banque Mondiale en 1988 et qui est, à ma connaissance, le dernier grand livre "officiel" sur ces questions.
Il a précédé et engendré la série des Forums mondiaux de l'éducation, réunis par l'UNESCO, à grands frais, en 1990 (Jomtien) et de Dakar (2000), (simple détail : un seul de ces forums représente le coût de la construction de 100.000 écoles au Mali!). L'action, comme souvent, a depuis tourné court après le fiasco de Dakar et l'on a attendu en vain le Forum mondial de 2010 ! Or ce texte de 192 pages consacre une page et demie à la question du médium éducatif dans l'école africaine qui est pourtant, de toute évidence, la question majeure et centrale.
En revanche, les agents ou les experts des organismes du style de la Banque Mondiale s'attachent avec passion aux rapports qu'on pourrait établir entre les résultats des élèves et le matériau de construction des écoles (béton, briques, bois, banco, etc.).
Une question qui préoccupe beaucoup aussi est celle du rapport entre les résultats des élèves et le "genre" des enseignant(e)s. La question est amusante surtout dans sa formulation. Ces experts, pudibonds (nous sommes aux Etats Unis!), n'osent pas user du mot "sexe" (le terme leur semble choquant). La question, ainsi formulée, est naturellement absurde, puisque les deux mots ne sont absolument pas synonymes, sauf pour des experts internationaux de la Banque Mondiale et des organismes internationaux, trop ignorants pour le savoir et qui naturellement, entre deux juteuses expertises, n'ont jamais eu le temps de lire le grand livre qu'Ivan Illitch a consacré au genre vernaculaire car il n'y a pas de "sexe" vernaculaire" !
Il est clair que c'est surtout dans ces organisations qu'on trouve les vrais nababs de la pauvreté plus que dans les O.N.G., où il y a incontestablement, en dehors de quelques nababs, nombre d'agents, souvent bénévoles, qui pensent sincèrement pouvoir oeuvrer au développement des pays dans lesquels ils sont envoyés.
Je ne veux pas tomber toutefois dans un angélisme excessif ; je citerai toutefois une petite expérience que j'ai vécue à Ouagadougou en 2004 au moment du Sommet de la francophonie (je précise que ma condition est beaucoup trop modeste pour que j'aie été invité dans ce cadre) car elle me conduit à modérer mes appréciations positives sur les O.N.G.
En cette circonstance, comme la réunion à laquelle je participais se tenait en un lieu assez éloigné du centre de Ouagadougou où je logeais et que je commençais à m'ennuyer un peu, j'ai décidé avec un collègue de prendre un taxi pour rentrer en ville. Il y en avait évidemment aucun ; nous avons donc essayé de trouver un autre moyen de transport. À cette fin, nous avons longé de longues files de véhicules qui étaient garés là, de toute évidence par des participants qui avaient, eux, la patience de rester en séance. Nous avons pu constater alors que l'immense majorité de ces véhicules étaient des 4x4 de luxe, tous flambant neufs, climatisés, aux vitre teintés (prix moyen 100.000 euros) et portant, à peu près tous, le sigle de l'O.N.G. qui en était propriétaire. À force de patience nous avons fini par trouver un taxi, sans avoir pu faire l'expérience d'un transport dans l'un de ces somptueux véhicules.
Il y a donc sans doute aussi dans les O.N.G. quelques nababs de la pauvreté, certains sont même devenus ministres !
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samedi 2 juin 2012
jeudi 31 mai 2012
Charity business : le point sur Haïti
Roberson Alphonse ( ralphonse@lenouvelliste.com), journaliste au quotidien haïtien, le Nouvelliste, a consacré à la reconstruction de la région d'Haïti dévastée par le terrible tremblement de terre du 12 janvier 2010, un article dont le contenu, très informé, se fonde sur un rapport du "Centre global pour le développement" (CGD) intitulé "Haïti : où est allé l'argent ?".
Ce rapport constitue (mais je n'en parle ici qu'à travers l'article d'A.Roberson que vous pouvez d'ailleurs lire dans le site du Nouvelliste, fort bien fait et aisément accessible) une terrible, mais prévisible, mise en cause de ce qui s'est passé là-bas depuis la catastrophe.
Quelques brefs extraits de son article en vous invitant à aller le lire dans le site du Nouvelliste.
" Quelques grandes ONG internationales ont produit des rapports annuels et publié des informations financières avec des décalages. Sur 196 ONG [ certains en ont compté jusqu'à mille !], seules huit ont publié des rapports d'activités, a révélé le "Disaster Accountability Project", cité par le CGD. Cet intérêt accordé aux ONG et aux contractants privés est dû au rôle important qu'ils joueront encore pendant un certain temps en Haïti où l'Etat est faible, a indiqué le CGD, soulignant que quelque 3 milliards de dollars ont été alloués à des ONG dans le cadre des opérations humanitaires.
L'USAID (Agence américaine de développement international) n'est pas parmi les bons élèves. Sur requête du Center for economic and policy research, l'USAID a publié en avril 2012 les noms des entreprises haïtiennes traitées en parents pauvres. Seulement 1 %, soit 9, 45 millions sur 1 milliard de dollars a été accordé à des firmes locales, alors que l'USAID a consacré 75 % de cette enveloppe pour donner des contrats ayant fait des vagues à des contractants privés, à l'intérieur du "Beltway", c'est-à-dire Washington DC, Maryland ou Virginia, selon le rapport du CGD. Chemonic International Inc, Lakeshore Engineering Services Inc, Development Alternativ Inc. PAE Governement services Inc. Management Services, Contingency Response Service LLC, Perini Management Services SRI, CEEPCO Contracting LLC, American Institute..., sont parmi les plus gros contractants privés recensés dans ce rapport sur le chemin de l'argent qui met en lumière les faiblesses de l'Etat haïtien, confronté à un problème : les donateurs sont peu enclins à décaisser.
Deux ans après le séisme, les donateurs tardent à concrétiser les promesses faites en évoquant l'existence d'un système d'accointance, de passe-droit, de corruption et d'inefficience du gouvernement haïtien. « Jusqu'ici, les capacités du gouvernement ne seront jamais renforcées si les donateurs continuent de contourner les institutions locales en faveur des ONG », a prévenu le rapport du CGD. Prompt à mettre en lumière l'effet pervers de cette politique, le CGD a recommandé la transparence au gouvernement haïtien pour un « rétablissement de sa crédibilité ». « Les appels d'offres du gouvernement haïtien doivent le plus souvent possible se faire sur une base compétitive, de façon à s'assurer l'obtention des services tout en construisant ses propres capacités à long terme », a indiqué ce rapport qui invite les donateurs à participer à cet effort dont les résultats seront perceptibles sur des décennies et non des années.
Cependant, au regard de ce rapport, la loi d'urgence de 18 mois votée à la fin du quinquennat de René Préval a été bénéfique aux firmes internationales ayant les moyens de se payer des lobbyistes bien « souchés », proches des donateurs et des faiseurs de décisions d'allocation de fonds dans la reconstruction d'Haïti.
Depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010, quelque 6 milliards de dollars ont été débloqués pour Haïti, un pays de 10 millions d'habitants. Selon les chiffres communiqués, plus de 3 milliards de dollars ont été donnés à des ONG pour réaliser des opérations humanitaires, de relèvement et de reconstruction. Les Etats-Unis ont dépensé plus de 2 milliards de dollars et promis plus de 3 milliards dans les efforts de relèvement et de reconstruction. Alors que les résultats ne sont toujours pas au rendez-vous, la fenêtre d'attention sur Haïti est entrebâillée. Fermée, selon les sceptiques qui zappent et se souviennent des ballets de nos amis, de nos tuteurs, des flambeurs de frics ou des relations publiques, d'un avocat cinq étoiles comme Bill Clinton, disparu des radars...Tout comme les résultats que l'on cherche pour les milliards dépensés...".
La suite demain car je suis déjà long!
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