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lundi 23 septembre 2013

Honni soit qui Mali pense (N° x + 1)


Je résiste, depuis des jours et des jours devant le discours euphorique sur me Mali  tenu par les autorités et la presse françaises sur Mali, couronné "in fine" comme on dit désormais à tout propos, par le triomphe proconsulaire de F. Hollande, à l'envie tenace de reprendre la série des billets que j'avais consacrés au Mali sous le titre « Honni soit qui Mali pense ». Faute d'avoir le courage de la rechercher les références, j'ai usé ici d'un commode et paresseux N° x + 1 !

Je ne voulais surtout pas le faire pour me flatter d'avoir prévu le cours ultérieur des événements maliens, tant il était évident, quand on connaît, tant soit peu et même de loin, l'histoire des peuples que la colonisation a bizarrement réunis dans cet Etat, comme celle des relations qui ont été les leurs au cours de l'histoire antérieure et aussi celle de la politique qui y a été menée depuis l'indépendance.

François Hollande, dans sa dernière et encore largement triomphale, visite dans ce pays a été bien inspiré de se rendre à Bamako plutôt qu'à Kidal ; s'il a été accueilli dans la capitale du Mali par une foule enthousiaste, à laquelle on avait pris soin de distribuer des drapeaux tricolores et des T-shirts à l'effigie présidentielle de rigueur et s'il a pu enfin, après des jours d'épreuves et de déconvenues syriennes, faire un discours triomphaliste, il en était tout autrement, au même moment, à Kidal où sa visite dans la capitale n'a pas été du tout saluée dans les mêmes termes et avec le même enthousiasme.

On pouvait aisément le prévoir, vu que le climat politique malien n'a cessé de se détériorer depuis l'élection d'IBK, conduisant même à des affrontements violents dont on a donné diverses explications, mais dont l'important est surtout qu'ils aient pu avoir lieu. Quand on voit en outre le patronyme même de celui qui a été chargé de la réconciliation entre le Nord et Sud, de façon spécifique et ciblée, on constate qu'il n'est en rien tamashek, ce qui aurait été sage (il s'appelle Maïga !) et je n'ai pas vu, autour d'IBK, beaucoup de personnalités porteurs de la coiffure traditionnelle du Nord dont étaient, en revanche, pourvus, pour le grand plaisir des photographes, les représentants du Nord lors de la conférence de Ouagadougou. Le pittoresque de la tenue des hommes bleus fait toujours recette dans la presse comme au cinéma.

Il est intéressant de voir que dans les projets immédiats, Ibrahim Boubacar Keita, on distingue deux volets majeurs fort différents : l'un consiste dans la formation de 500 imams en coopération avec le Maroc ; l'autre le sempiternel et mythique développement du Nord qui, depuis un demi-siècle a des allures de déjà vu. "L'urgence absolue dans le Nord, c'est le désenclavement." tonitrue IBK ! Un de ses proches précise  "Signer un accord de paix sans permettre au Nord d'être relié au Sud ne servirait à rien. Pour deux raisons : le développement économique ne sera pas possible sans ces routes, et c'est le seul moyen de mettre fin aux trafics entre Kidal, Gao et l'Algérie".

Ce dernier argument est quelque peu fallacieux pour deux raisons au moins ; d'une part cette route pourrait aussi bien, au contraire, les favoriser ; d'autre part, une partie de ce trafic (pour la drogue surtout) se fait par voie aérienne comme l'a naguère montré l'affaire du boeing dans le désert ! Le désenclavement du Nord est toutefois une nécessité reconnue par l'Union européenne (UE) et surtout financée en partie par elle ; l'UE veut relancer la construction d'un autre tronçon stratégique Niono-Tombouctou (500 kilomètres !). Les 160 millions d'euros octroyés par l'UE ont permis le démarrage du projet en janvier 2012, mais la guerre l'a interrompu aussitôt.

Attendons de voir si ces projets routiers ne seront pas, comme souvent un peu partout en Afrique confiés aux "moins disants" chinois, ce qui obligera à  refaire ces routes dans cinq ou dix ans au plus, durée de vie maximale des routes construites en Afrique par les Chinois, alors que les routes "normales" peuvent durer, en moyenne, une cinquantaine d'années.

On nous ressort, une fois de plus, la vieille tarte à la crème du développement du Nord-Mali : "Demain, on développera gratis!". On l'a entendu cent fois depuis une bonne trentaine d'années avec les résultats qu'on peut y constater. Je ne rappellerai ici qu'un des plus beaux éléphants blancs de cette politique qui a consisté dans un effort, certes louable, de créer, au Nord, des centres de protection maternelle et infantile et des dispensaires, mais en y envoyant des infirmiers du Sud qui ne parlaient naturellement que le bambara (pardon le bamanankan!), alors que les femmes qui venaient y conduire leurs enfants et s'y faire soigner ne parlaient évidemment que le tamashek et repartaient aussitôt car, en outre, leur culture les empêchait de se faire soigner par des hommes! Dois-je préciser que tous ces constats ont été faits après coup naturellement !

Il est évident que l'opposition entre le Nord et Sud c'est-à-dire entre les "peaux rouges" du Nord et "noires" du Sud ne sera pas levé par quelques déclarations ou aménagements ethno-politiques ; elle demeurera, dans la mesure où elle dure depuis des millénaires et où la haine entre ces deux peuples est quasiment inscrite dans les gênes ; les populations du Nord, qui venaient autrefois razzier leurs esclaves dans le Sud, se sentent désormais spoliés, en tout, par les populations noires méridionales.

Loin de moi l'idée de dire, en aucune façon, que les choses sont simples et faciles à régler ; bien au contraire, je juge la situation ingérable sauf à évoluer vers une forme de fédéralisme dont ne veulent, pour des raisons différente ni Bamako ni Paris. Il n'empêche que, même si la France ne pouvait guère échapper à une intervention sollicitée, elle aurait dû la rendre aussi brève et aussi limitée que possible, alors qu'on n'a cessé d'intervenir et qu'on a commence déjà à dire qu'on ne laissera pas seulement au Mali le millier de soldats qu'on avait annoncé, tandis que, tant du côté de la Libye que du Niger, les djihadistes se réservent toutes les possibilités d'intervenir dès qu'une partie de nos troupes aura tourné les talons, les forces de l'ONU étant là plus pour la décoration (quand ce n'est pas pour le pillage) que pour un véritable maintien de l'ordre.

Comme je l'ai dit et répété sans grand mérite, la France est très loin d'être sortie de l'auberge sahélienne en dépit des rodomontades de nos ministres qui feraient bien de se montrer plus discrets dans l'avenir, quelles que soient leurs intentions.

mardi 30 juillet 2013

Jean-François Copé est-il un "zeru zeru" ?

Jean-François Copé est-il un "zeru zeru" ? Vous n'en savez rien et la question vous paraît de toute évidence saugrenue. Vous n'avez pas à rougir de cette ignorance car un zeru zeru est, en swahili et dans l'Afrique orientale et centrale, un "fantôme" et, plus particulièrement c'est le nom que l'on donne aux albinos, dont j'ai parlé dans un précédent billet sans m'attirer les remarques que je craignais.

Les albinos passent en effet pour jouer un rôle important dans les pratiques magiques traditionnelles ; posséder une partie du corps d'un albinos donnerait un pouvoir immense pour guérir (forniquer avec une femme albinos guérit même le sida!), acquérir la richesse ou réussir en politique. C'est ce qui explique les disparitions et les meurtres de ces pauvres albinos que l'on enlève et dépèce ensuite pour faire commerce de leurs membres et de leurs organes ; un bras d'albinos se négocie aux environs de 2000 $ en Tanzanie et la tête ou le sexe bien davantage encore, en raison des puissances magiques qu'ils recèlent.

Rassurez-vous, Jean-François Copé n'est assurément pas un albinos et il n'est pas exposé à un sort si cruel dans son séjour africain, mais ses singularités font qu'il semble en avoir les vertus magiques aux yeux de certains Africains, en raison sans doute de ses caractères exceptionnels. Ils peuvent évoquer celui des mélanodermes sans mélanine, quand on entend ce contempteur vengeur de la xylolalie pratiquer la langue de bois avec autant de constance que de talent. N'est-il pas d'ailleurs, selon Wikipédia, le fils d'un proctologue-comédien réputé, lauréat de nombreux prix pour ses films sur l'anus et par ailleurs acteur dans la série "Plus belle la vie"?

La presse française fait, en ce moment grand cas des 30 000 € (son entourage conteste le chiffre et parle d'un simple défraiement) qu'il aurait touchés pour faire une conférence à Brazzaville. La somme paraît assurément considérable pour certains, mais elle modeste pour d'autres, puisque le tarif de Nicolas Sarkozy est considérablement plus élevé, ce qui n'est sans doute pas pour plaire à Jean-François Copé,. La presse française fait ses choux gras de cette affaire, dénonçant "l'affairisme" de l'UMP, en oubliant simplement que certains dignitaires du PS en font tout autant.

Peu importe d'ailleurs, car l'intérêt de cette affaire est ailleurs et en particulier dans l'organisme qui finance toute cette opération. Cette prétendue conférence du 23 juillet 2013 à Brazzaville n'a sans doute pas été prise en charge, en dépit des apparences, par l'État congolais (il s'agit du Congo-Brazzaville qui n'est pas la RDC, le Congo dit démocratique, situé de l'autre côté du fleuve), mais par le magazine américain Forbes dont on ne connaît que le côté pipole mais qui est bien autre chose. Depuis deux ans, en effet, il tente, avec lui-même des financements plus discretssans doute, de s'installer sur le terrain africain. Il y a juste un an dans cette même ville de Brazzaville, on a lancé le magazine Forbes Afrique, à grand son de trompe, avec comme parrains françafricains Dominique de Villepin et Jean-Pierre Raffarin. L'offensive américaine double celle de la même entreprise éditoriale : Forbes Africa, lancé en 2011 à Johannesburg et reprise, il y a quelques semaines, à Libreville au Gabon, à travers le « New York Forum for Africa ». Ne comptez pas sur la presse française pour vous en parler, allez plutôt faire un tour dans le réseau Nerrati-Press !

Tout cela procède naturellement de l'offensive américaine sur l'Afrique et ces divers avatars de Forbes sont naturellement des chevaux de Troie africains des Etats-Unis qui s'efforcent, sur des terrains différents, de contrer la mainmise de plus en plus forte des Chinois sur l'Afrique. Si officiellement, le président Obama a choisi de s'opposer à la Chine essentiellement en Asie, cela n'empêche nullement de placer des pions sur le terrain africain, au Nord comme au Sud, en essayant de jouer la carte des dirigeants et des industriels sur un terrain différent de celui de la Chine. Il n'est d'ailleurs pas indifférent que les trois versions du Forbes Magazine lancent leurs offensives depuis le Gabon, la RSA et le Congo. Ce n'est évidemment pas par hasard si n'ont pas été choisis des Etats qui auraient pourtant plus besoin encore de l'aide au développement qui est la tarte à la crème de ces nouveaux forums.

Pour comprendre quelle est la finalité réelle de ces actions, il suffit de voir d'ailleurs quels en sont les invités (en dehors de Jean-François Copé lui-même qui ne fait pas mystère du fait qu'il a le soutien des principaux industriels français implantés en Afrique;  ils auraient même promis quelques millions d'euros de dons, selon une stratégie bien connue mais qui est rarement suivie d'effet). Un des principaux est l'inévitable Kofi Annan qui, avant d'être secrétaire général des Nations Unies, avait été à la tête de la "United Bank for Africa"! Tout cela n'a rien d'étonnant, quand on se souvient que le magazine Forbes, depuis sa création, a toujours été très proche du parti républicain des États-Unis, à travers les présidents Reagan et Bush et du lobby de l'immigration cubaine pré-castriste, très présente aux États-Unis. Forbes et le développement MDR ou LOL au choix !

Une des curiosités de ce forum africain est la présente de deux Français dont on ne parle guère ; le premier est Bernard Kouchner qui a curieusement fait une réapparition soudaine dans les médias et dont les honoraires étaient infiniment supérieurs à ceux de ce pauvre Jean-François Copé puisqu'on se souvient qu'il avait touché d'Omar Bongo, dit-on, 400 000 € en 2004 pour un rapport d'une vingtaine de pages, ce qui met le record du prix de la page très au-delà de celui qu'avait établi Madame Tiberi. Le second Français, ou plutôt la seconde Française (quoiqu'elle soit d'origine belge) est Christine Ockrent qui, réduite aux maigres émoluments de France-Culture, ne dédaigne pas de faire des "ménages" pour les Américains, mettant ainsi à profit ses compétences linguistiques si rares dans le milieu journalistique français. Sa présence favorisera-t-elle, selon la thématique de la réunion "l'émergence des classes moyennes en Afrique", on peut en douter. Espérons pour elle que ses honoraires seront au moins égaux à ceux de Jean-François Copé. De toute façon on ne peut que souhaiter que l'émergence des classes moyennes en Afrique affecte, de ce fait, au premier chef, le Congo Brazzaville puisque cet Etat n'est qu'à la 142e place selon l'indicateur de développement humain du PNUD.

vendredi 7 septembre 2012

Au gré des vents de la mode

Notre époque est friande de mots magiques ; quelques-uns des plus en vogue sont "écologie" (tout est plus ou moins "vert" ou mieux encore "green" désormais), "recyclage", "développement durable", "entreprenariat", etc.

Si vous arrivez, tel un Éole moderne, à faire entrer tous ces vents dans la même outre, le succès est assuré.

J'entendais, l'autre jour, sur je ne sais quelle radio (France-Infos me semble-t-il), l'un de ces jeunes entrepreneurs (dont je ne citerai pas le nom de peur d'un procès), qui se proclamait lui-même agro-économiste et entrepreneur, vanter les mérites d'une société qu'il vient de créer et dont l'objet est de pratiquer la culture urbaine des champignons sur le marc de café dont on ne sait généralement que faire.

La chose ne me semble pas si nouvelle qu'il le prétendait car, depuis quelques années, deux chercheurs américains (nommés, me semble-t-il, Arora et Velez)) ont eu cette même idée et pratiquent déjà cette technique ; peut-être n'ai-je pas tout entendu mais je n'ai pas observé que notre entrepreneur français ait mentionné les noms de ces innovateurs et fait référence à cette technique qu'ils utilisent depuis un certain temps. Bien sûr, la journaliste, au courant de rien, n'y a vu que du feu!

On aura compris qu'on vise par là une économie dite "circulaire", cette démarche étant, pour faire savant, affublé de l'adjectif "biomimétique" .

On pourra ainsi faire pousser des champignons en ville sur le marc de café recueilli dans les bistrots du voisinage. Ce marc de café ayant évidemment été pasteurisé dans l'eau bouillante qui sert à la confection de notre breuvage, on pourra même ensuite se resservir du marc de café pour en faire du compost et faire pousser des légumes avec lesquels on pourra manger des champignons tout en buvant le café.On ne peut toutefois en rester là mais dans la suite, mais il faudra alors remplacer le modèle américain par le modèle chinois!

Tout cela est fort séduisant, mais les activités de nos deux jeunes Américains n'ont pas bouleversé l'économie des États-Unis ; ils ont même eu quelques problèmes avec le stockage du marc de café.

What else ?

Je pense qu'on pourrait, dans cette circularité économique idéale visée ajouter au départ une activité supplémentaire qui, dans la perspective de la préservation de l'environnement comme dans l'innovation entreprenariale et le développement de l'emploi n'est pas à négliger et qui est celle de la voyance. On sait, en effet, que nombre de voyantes utilisent le marc de café pour exercer leur industrie ; une telle utilisation n'apporte pas à cette matière de transformations assez importantes pour l'empêcher de servir, dans la suite, de substrats à la culture des champignons. Il y a donc là un élément intéressant et c'est une idée que je cède très volontiers, gratuitement comme toujours, à notre agro-économiste.

samedi 2 juin 2012

Charity business (fin)

Si je me limite ici au secteur de l'éducation qui est celui que je connais le mieux, les rapports qui sont soit produits au terme de ces visites, soit rédigés, sur commande expresse, par des "experts", auxquels on a confié, à prix d'or, la rédaction de tels textes, témoignent d'une ignorance à peu près totale et parfois confondante des réalités qu'ils visent pourtant à décrire et à analyser.

Je ne rappellerai pas ici mon blog d'il y a quelques jours ; j'y parlais de Madame Lagarde du FMI qui avait évoqué, non sans émotion, sa visite dans une école d"un "petit village du Niger" où les élèves étaient assis à trois sur une même chaise, ce qui est un exploit, même pour de menus enfants nigériens. Comme souvent le mensonge est révélé par un souci excessif du détail car, pour ce qui me concerne, je n'ai jamais vu dans un "petit village africain" des élèves assis sur des chaises ; si le détail est vrai, on avait dû, en prévision de la visite de la grande dame blanche rassembler toutes les chaises du coin, à vingt kilomètres à la ronde!

Pour être plus sérieux, prenons, car il est exemplaire, le cas du grand rapport sur l'éducation en Afrique subsaharienne produit par la Banque Mondiale en 1988 et qui est, à ma connaissance, le dernier grand livre "officiel" sur ces questions.

Il a précédé et engendré la série des Forums mondiaux de l'éducation, réunis par l'UNESCO, à grands frais, en 1990 (Jomtien) et de Dakar (2000), (simple détail : un seul de ces forums représente le coût de la construction de 100.000 écoles au Mali!). L'action, comme souvent, a depuis tourné court après le fiasco de Dakar et l'on a attendu en vain le Forum mondial de 2010 ! Or ce texte de 192 pages consacre une page et demie à la question du médium éducatif dans l'école africaine qui est pourtant, de toute évidence, la question majeure et centrale.
En revanche, les agents ou les experts des organismes du style de la Banque Mondiale s'attachent avec passion aux rapports qu'on pourrait établir entre les résultats des élèves et le matériau de construction des écoles (béton, briques, bois, banco, etc.).

Une question qui préoccupe beaucoup aussi est celle du rapport entre les résultats des élèves et le "genre" des enseignant(e)s. La question est amusante surtout dans sa formulation. Ces experts, pudibonds (nous sommes aux Etats Unis!), n'osent pas user du mot "sexe" (le terme leur semble choquant). La question, ainsi formulée, est naturellement absurde, puisque les deux mots ne sont absolument pas synonymes, sauf pour des experts internationaux de la Banque Mondiale et des organismes internationaux, trop ignorants pour le savoir et qui naturellement, entre deux juteuses expertises, n'ont jamais eu le temps de lire le grand livre qu'Ivan Illitch a consacré au genre vernaculaire car il n'y a pas de "sexe" vernaculaire" !
Il est clair que c'est surtout dans ces organisations qu'on trouve les vrais nababs de la pauvreté plus que dans les O.N.G., où il y a incontestablement, en dehors de quelques nababs, nombre d'agents, souvent bénévoles, qui pensent sincèrement pouvoir oeuvrer au développement des pays dans lesquels ils sont envoyés.
Je ne veux pas tomber toutefois dans un angélisme excessif ; je citerai toutefois une petite expérience que j'ai vécue à Ouagadougou en 2004 au moment du Sommet de la francophonie (je précise que ma condition est beaucoup trop modeste pour que j'aie été invité dans ce cadre) car elle me conduit à modérer mes appréciations positives sur les O.N.G.
En cette circonstance, comme la réunion à laquelle je participais se tenait en un lieu assez éloigné du centre de Ouagadougou où je logeais et que je commençais à m'ennuyer un peu, j'ai décidé avec un collègue de prendre un taxi pour rentrer en ville. Il y en avait évidemment aucun ; nous avons donc essayé de trouver un autre moyen de transport. À cette fin, nous avons longé de longues files de véhicules qui étaient garés là, de toute évidence par des participants qui avaient, eux, la patience de rester en séance. Nous avons pu constater alors que l'immense majorité de ces véhicules étaient des 4x4 de luxe, tous flambant neufs, climatisés, aux vitre teintés (prix moyen 100.000 euros) et portant, à peu près tous, le sigle de l'O.N.G. qui en était propriétaire. À force de patience nous avons fini par trouver un taxi, sans avoir pu faire l'expérience d'un transport dans l'un de ces somptueux véhicules.

Il y a donc sans doute aussi dans les O.N.G. quelques nababs de la pauvreté, certains sont même devenus ministres !

samedi 17 mars 2012

Les satrapes de l'eau

Les satrapes de l'eau.

Ce titre risque de vous paraître bien mystérieux, mais il s'inscrit, en fait, dans la noble lignée des dignitaires de la misère et et du développement dont la longue théorie est ouverte par les nababs de la pauvreté que suivent les vizirs de l'éducation et dont la marche est désormais fermée par les satrapes de l'eau.

Ce blog m'est inspiré, en effet, par la gigantesque et coûteuse réunion qui s'est tenue à Marseille trois jours durant, pendant cette semaine, sur le thème de "l'eau dans le monde" (a-t-on choisi Marseille à cause du pastis qui, on le sait, exige cinq fois son volume d'eau?). Plus de 1200 délégués de 170 pays s'y sont retrouvés ; l'ardoise globale, naturellement, demeurera confidentielle, couverte sans doute par le secret "Défense" ; si l'on additionne tous les frais d'organisation, de voyage et de séjour, elle doit certainement approcher la centaine de millions de dollars.

Cela me fait irrésistiblement penser moins aux nababs de la pauvreté eux-mêmes qui, à travers le monde, avec des per diem équivalents à un an de salaire d'un travailleur moyen des pays qu'ils visitent, vont de Hyatt en Sheraton, avant de se faire, pour la bonne conscience, quelques petites réunions entre soi dans le cadre de la FAO ou du PNUD qu'aux fameux Forums mondiaux de l'éducation de l'Unesco, tout aussi coûteux et inutiles. Il n'y en a fort heureusement eu que deux, le premier en 1990 à Jomtien, le second à Dakar en 2000. Le troisième est passé à la trappe sans que nul ne s'en étonne, vu le coût,  l'ampleur des ambitions affichées et la modestie des résultats obtenus.

Après le Forum mondial de l'éducation tenu à Dakar en 2000, les experts ont calculé qu'avec l'argent dépensé dans cette réunion, qui n'a rigoureusement servi à rien (la preuve, s'il en faut une, étant qu'on n' a pas tenu celle qui devait lui succéder en 2010), on aurait pu construire 100 000 écoles dans les pays pauvres de l'Afrique comme le Mali ou le Tchad.

Le coût du forum de l'eau à Marseille demeurera évidemment inconnu et pour cause, mais combien aurait-on pu creuser de puits dans le Sud, offrir d'ingénieux fûts roulants pour le transport de l'eau qui permettent à une seule personne de transporter sans mal plusieurs dizaines de litres d'eau et distribuer de centaines d'exemplaires de cette ingénieuse petite machine qui permet de dépolluer l'eau et de la rendre immédiatement consommable, même si elle ne permet de le faire qu'en quantité réduite.

Le pire dans cette affaire est que le seul intérêt (ou le prétexte ?) de ce genre de réunion est d'y recenser et d'évaluer, en une sorte de Concours Lépine de l'eau, des techniques qui permettent de résoudre le problème de la potabilité de l'eau ; il est si aigu et si dramatique que, chaque année, plus de 2 millions d'enfants meurent dans le monde du seul fait avoir consommé de l'eau non potable!

Est-il besoin toutefois, pour faire un tel inventaire si utile qu'il soit, de réunir, à grands frais, à Marseille où l'eau ne manque pas 1200 personnes qui, sans doute, pour beaucoup n'y entendent rien et s'en soucient guère plus?

samedi 30 juillet 2011

Les nababs de la pauvreté . Exemple et suite.

Par hasard, j'ai lu, dans le quotidien haïtien, le Nouvelliste, un article de Carl-Henry Cadet qui fait un rapprochement, inattendu mais pertinent, entre Haïti et le Cambodge . Cet article fait suite à la projection publique à la FOKAL du film « Inside job » de la journaliste-cinéaste américaine d'origine cambodgienne Kalyanee Mam, Oscar 2011 du meilleur documentaire. qui avait été invitée à Port-au-Prince par l'ICFJ (International Center for Journalists).

"Haïti et Cambodge : un triste tableau

Haïti et Cambodge sont très distants sur le plan géographique, mais ils sont très proches sur le plan socio-politico-économique. Les deux pays, sous protectorat voilé ou ouvert de la communauté internationale, deviennent des terres fertiles pour le développement des ONG.

[...]

Le débarquement de l'ONU a ouvert la porte aux ONG qui sont aujourd'hui les vrais maîtres du Cambodge [il y en aurait un millier en Haïti]. Elles sont, selon la journaliste, plus de 3 000 au pays dont la population est aujourd'hui évaluée à 14 millions d'habitants. « Fuite de la main-d'oeuvre qualifiée, effondrement de l'industrie, dégradation du système éducatif, généralisation de la corruption... » sont parmi les maux ayant frappé le pays après 1991.

Avant l'arrivée de l'ONU, la pandémie du sida était presque méconnue au Cambodge. « Pas plus de 6 000 personnes malades du sida ont été recensées à travers tout le pays avant 1991, a indiqué Kalyanee. Ce chiffre est passé à 20 000 en 1992 pour atteindre entre 50 000 à 90 000 en 1995. » « L'ONU a apporté le sida au Cambodge et le choléra en Haïti », a souligné un participant à l'atelier [il est désormais avéré que sont en cause, pour Haïti et le choléra, non pas les ONG, mais des troupes asiatiques de la MINUSTAH dont le contenu des latriners a été déversé dans l'Artibonite par une société haïtienne chargée de leur traitement].

Dans les années 50 et 60, le Cambodge était considéré pour son attractivité touristique et son industrie florissante comme « La Perle de l'Orient ». Aujourd'hui, avec un revenu per capita inférieur à 800 dollars américains, les Cambodgiens vivent de l'assistanat.

Les meilleurs emplois du pays, offerts par les ONG, sont octroyés aux ressortissants des pays étrangers. Comme c'est le cas en Haïti, les Cambodgiens se contentent des postes de subalternes ou de seconde zone. Menant un train de vie supérieur à celui de la majorité des Cambodgiens, les expatriés font grimper le prix des loyers et des produits alimentaires. Et l'anglais tend à s'imposer comme la langue officielle du pays au détriment de la langue maternelle, le cambodgien, qu'on enseigne de moins en moins à l'école".

Cet article rappelle sur bien des points les propos de l'auteur des Nababs de la pauvreté!

Dans un même registre, scène comique au journal de 13 heures de jeudi 28 juillet 2011, sur France 2 où officie un des supplétifs estivaux d'Elise Lucet. Au fait que diable font ces deuxièmes, troisièmes ou quatrièmes couteaux - car chaque "journaliste" habituel en a deux ou trois - durant le reste de l'année, quand ceux et celles dont ils sont les doublures ne sont pas en vacances? Bref, la doublure du jour reçoit Rony Brauman à propos de la famine dans la Corne de l'Afrique. D'emblée, Brauman le douche en rejetant avec force le chiffre de 12 millions de personnes menacées par la famine que tout le monde avance, le disant très exagéré et surtout mettant en avant tous les autres problèmes de la Somalie (structurels, militaires, tribaux, politiques, etc.). La doublure essaye de protester, mais Brauman, qui connaît la situation du pays infiniment mieux que l'autre qui ne saurait sans doute pas situer exactement la Somalie sur une carte du monde, tient bon et, par là, tend à modérer l'enthousiasme caritatif des éventuels donateurs que l'autre veut précisément taper. Ce dernier choisit donc d'écourter l'entretien et de faire taire son invité pour pouvoir conclure sur les données fausses et le couplet qu'il avait préparé.

Un classique de nos informations télévisées!

mardi 26 juillet 2011

Les nababs de la pauvreté (2)

Dans la mesure où j'ai souvent emprunté, dans mon texte d'hier comme dans d'autres qui l'ont précédé ici ou là, le titre français du livre de Graham Hancock, Les nababs de la pauvreté (je me suis permis de retirer les majuscules du titre français de cet ouvrage qui étaient une reproduction servile de la pratique orthographique anglaise qui fait un usage immodéré de la majuscule), il me semble normal de dire quelques mots de cet excellent livre, sans doute un peu oublié aujourd'hui, bien à tort d'ailleurs.

Graham Hancock, né en 1950 à Edinburgh, a passé une partie de son enfance en Inde où son père était chirurgien avant de revenir pour ses études en Grande Bretagne. Comme journaliste, il a passé deux ans (1981-1983) en Afrique orientale et c'est sans doute de ces expériences qu'il a nourri son analyse critique du "charity business". Toutefois ce livre est unique dans sa bibliographie car son intérêt et ses travaux se sont portés de façon centrale et quasi unique sur des problèmes archéologiques où il a, le plus souvent, des vues très hétérodoxes ; ainsi conteste-t-il les datations admises pour les pyramides de Gizeh et le Sphinx auxquels il accorde de 12.000 à 10.000 ans d'âge alors que la plupart des archéologues considèrent qu'ils datent du 3ème millénaire avant J.- C..

Paru en 1989, The Lords of Poverty fait surtout référence à l'aide au développement des années 80, mais il faut bien reconnaître que les choses n'ont guère changé comme la situation actuelle en Haïti ou dans la Corne de l'Afrique le confirme chaque jour. Combien de vies auraient pu être sauvées en Ethiopie par les sommes qui ont été engagées pour tenir, ce lundi 24 juillet 2011, à Rome, la réunion dite d’urgence de l'ONU qui a rassemblé (mais à quel prix et avec quels résultats ?) les ministres et dirigeants des 191 pays membres de la FAO ainsi que les représentants d'autres agences des Nations Unies comme les responsables d'organisations internationales et d'ONG. En tout cas, nombreuse magnifique assemblée que nous avons pu admirer à la télévision!

Pour revenir à lui, cet ouvrage faisait surtout référence à l'inadaptation de nombreuses entreprises d'aide au développement (éléphants blancs ou éléphants roses) et stigmatisait moins qu'on a pu le faire par la suite les prélèvements immodérés (jusqu'à 80%) que peuvent opérer certaines O.N.G. sur les dons qui leur sont faits par le public. D'autres affaires survenues depuis sont bien connues et me dispensent de faire référence à ces étranges modes de fonctionnement.

La cible principale de ce livre est constituée par les agents des grandes organisations, pour l'essentiel internationales : Programme des Nations unies pour le développement, FAO, Programme alimentaire mondial, Organisation mondiale de la santé (OMS), UNICEF, FMI, Banque mondiale (je cite dans le désordre ce qui en l'occurrence importe peu). L'auteur dénonçait, à juste titre, le train de vie des représentants de ces organisations qui souvent n'ont, en fait, que peu de contacts avec les pays qu'ils sont censés visités, passant du salon VIP de l'aéroport au Sheraton ou au Hyatt de la capitale, avec éventuellement, en voiture climatisée quelques visites au ministère compétent (dont les bureaux sont également climatisés) comme aux bons restaurants du coin, s'il en existe. Tous leurs séjours se passent, au mieux dans les réceptions, les cocktails et les dîners, ou, au pire, dans quelques lieux où les nobles étrangers sont censés se rendre pour les besoins de leur mission : écoles, hôpitaux, ou autres endroits du même acabit où ils ne font que de brefs séjours en vue desquels on leur a, en général, préparé les décors adéquats et réuni les témoins propres à satisfaire leurs attentes.

Faut-il ajouter que souvent, alors qu'ils sont à peu près totalement pris en charge par le pays qui les accueille, ces séjours sont générateurs de per diem fastueux, surtout si on les rapporte au salaire moyen annuel d'un travailleur dans les pays visités.

Si je me limite ici aux problèmes de l'éducation qui sont ceux que je connais le mieux, les rapports qui sont soit produits au terme de ces visites, soit rédigés, sur commande expresse, par des "experts", auxquels on a confié, à prix d'or, la rédaction de tels textes, témoignent d'une ignorance à peu près totale et parfois confondante des réalités qu'ils visent pourtant à décrire et à analyser. Prenons, car il est exemplaire, le cas du grand rapport sur l'éducation en Afrique subsaharienne produit par la Banque Mondiale en 1988 et qui est, à ma connaissance, le dernier grand livre sur ces questions. Il a précédé la série des Forums mondiaux de l'éducation, réunis par l'UNESCO à grands frais en 1990 (Jomtien) et de Dakar (2000), (simple détail : un seul de ces forums représente le coût de la construction de 100.000 écoles au Mali!) et qui a depuis tourné court après le fiasco de Dakar (on attend toujours le Forum de 2010!). Or ce texte de 192 pages consacre une page et demie à la question du médium éducatif dans l'école africaine qui est pourtant, de toute évidence, la question majeure et centrale.

En revanche, les agents ou les experts des organismes du style de la Banque Mondiale s'attachent avec passion aux rapports qu'on pourrait établir entre les résultats des élèves et le matériau de construction des écoles (béton, briques, bois, banco, etc.). Une question qui préoccupe beaucoup est celle du rapport entre les résultats des élèves et le "genre" des enseignant(e)s. La question est amusante surtout dans sa formulation. Les experts, pudibonds, n'osent pas user du mot "sexe" (le terme leur semble choquant). Cette question est naturellement absurde, puisque les deux mots ne sont absolument pas synonymes saufs pour des experts internationaux de la Banque Mondiale et des organismes internationaux, trop ignorants pour le savoir et qui naturellement, entre deux expertises, n'ont jamais eu le temps de lire le grand livre d'Ivan Illitch sur le genre vernaculaire!

Il est clair que c'est surtout dans ces organisations qu'on trouve les vrais nababs de la pauvreté plus que dans les O.N.G., où il y a incontestablement nombre d'agents, souvent bénévoles, qui pensent sincèrement pouvoir oeuvrer au développement des pays dans lesquels ils sont envoyés.

Je ne veux pas tomber toutefois dans un angélisme excessif ; une petite expérience que j'ai vécue à Ouagadougou en 2004 au moment du Sommet de la francophonie (je précise que ma condition est beaucoup trop modeste pour que j'aie été invité dans ce cadre) me conduit toutefois à modérer ici mes appréciations positives sur les O.N.G. En cette circonstance, comme la réunion à laquelle je participais se tenait en un lieu assez éloigné du centre d'Ouagadougou où je logeais et que je commençais à m'ennuyer un peu, j'ai décidé avec un collègue de prendre un taxi pour rentrer en ville. Il y en avait évidemment aucun et nous avons donc essayé de trouver un autre moyen de transport. À cette fin, nous avons longé de longues files de véhicules qui étaient garés là, sans doute par des participants qui avaient eu, eux, la patience de rester en séance. Nous avons pu constater alors que l'immense majorité de ces véhicules étaient des 4x4 de luxe, tous flambant neufs, climatisés et portant, à peu près tous, le sigle de l'O.N.G. qui en était propriétaire. À force de patience nous avons fini par trouver un taxi, sans avoir pu faire l'expérience d'un transport dans l'un de ces somptueux véhicules.

Il y a donc sans doute aussi dans les O.N.G. quelques nababs de la pauvreté !

lundi 25 juillet 2011

Famine dans la Corne de l'Afrique ; les nababs de la pauvreté

J'ai déjà souvent abordé le problème de l'aide au développement, généralement dans une perspective critique, pour y avoir été maintes fois confronté sur le terrain.

J'ai écrit, il y a quelques années, un texte que j'avais intitulé, d'une façon pas forcément très claire "Des éléphants blancs aux éléphants roses". Par ce rapprochement singulier entre divers genres de proboscidés, je voulais faire allusion à certains projets de développement ; les uns sont, par l'étrangeté et l’inadaptation de l'idée sur laquelle ils reposent dans les contextes où on les met en place, ce que l'on appelle « des éléphants blancs ». Je rangerai par exemple dans cette catégorie un projet de développement d'implantation d'élevage industriel de porcs en Israël ou, mieux encore, en Arabie Saoudite. Quant aux éléphants roses, ce sont des rêves si étranges qu'on ne peut guère les comparer qu'à ces créatures roses qui, dit-on, hantent l'imagination des malades atteints de delirium tremens.

Quelques textes que j'ai rédigés depuis le séisme survenu en Haïti le 12 janvier 2010 traitent de ce problème. On n'y a, là bas, que l'embarras du choix puisque, paraît-il, il y aurait un bon millier d'ONG qui y interviennent. De ce fait, il doit y avoir, par la force des choses, un certain nombre d'éléphants blancs et sans doute aussi quelques éléphants roses. Entre, à mon sens, dans cette catégorie, l'idée (française) d'y faire intervenir pour traiter les Haïtiens traumatisés par la catastrophe, des psychologues français, espèce surabondante dans un pays qui forme, chaque année à lui seul, autant de psychologues que les 26 autres pays de la communauté européenne. Cette circonstance explique que, désormais, le moindre incident survenu en France suscite illico la mise en place d'une "cellule psychologique", ce qui ne suffit apparemment pas toutefois à donner de l'emploi aux hordes de psychologues dont nous disposons. C'est sans doute ce qui a conduit, un moment, à imaginer d'en envoyer quelques dizaines en Haïti, sans évidemment prendre conscience que ces spécialistes francophones (mais Haïti n'est-il pas aussi un pays "francophone" ?) seraient dans l'impossibilité de communiquer avec leurs patients haïtiens qui, dans leur totalité, sont exclusivement créolophones et monolingues.

Ce problème de l'aide au développement est revenu brutalement dans l'actualité, l'affaire DSK commençant à perdre de son intérêt avant que, ce matin même, les propos inattendus de Mme Diallo ne la relance. Le sujet du jour était la famine dans la Corne de l'Afrique qui avait suscité, pour ce lundi 25 juillet, une réunion exceptionnelle de la FAO (« Food and Alimentation Organisation ») à Rome puisque c'est dans cette ville que siège cette honorable institution de l’ONU. On a donc réuni, dans la ville éternelle, une cohorte de ce que Graham Hancock appelle si heureusement "The Lords of Poverty".

Face à ce genre et à ce thème de réunion, je suis toujours stupéfait de voir que nul participant ou commentateur n'ait jamais eu l'idée, pourtant bien simple, dans la réflexion sur une catastrophe de cette ampleur et de cette nature, de suggérer que les participants à une telle réunion internationale renoncent, pour une fois, à titre symbolique, aux per diem et aux indemnités reçus pour y prendre part. Les sommes perçues, en la circonstance par chaque participant pour un jour équivalent en effet à des DECENNIES du revenu des malheureux dont les participants sont censés s'occuper. Vu le train de vie de ces institutions et le coût de telles réunions, cela ne réglerait sans doute pas le problème de la famine en Somalie, mais cela constituerait un petit point de départ, hautement symbolique, pour les centaines de millions qu'on aura sans doute à y investir. Cela démontrerait surtout que ces fonctionnaires ou "experts" internationaux peuvent, pour une fois, faire un petit geste en direction des causes qu'ils prétendent défendre et qui les font vivre sur un si grand pied.

Je suis trop long. La suite demain.

dimanche 22 mai 2011

Les TIC dans le Sud : « e-an ou hi-han ! » (3)

Haïti offre un excellent exemple des problèmes que posent les TIC dans le Sud et des perspectives réelles qu’on y trouve.

En Afrique par exemple, on pourrait être tenté de faire un rapprochement entre le succès fulgurant du téléphone dit « cellulaire » et celui qu’a connu en Europe le « portable ». La différence faite, en français même, mérite qu’on s’y arrête. Alors qu’en France la dénomination a caractérisé l’appareil lui-même (les nouveaux téléphones étant caractérisés comme « portables » ou "mobiles" par rapport aux anciens dits « fixes), au début du moins, ce caractère qui en rendait possible l’usage, en tous lieux, y compris dans la rue et en public, en a fait un élément quasi ostentatoire de luxe et de modernité. On se souvient qu’en Italie, en particulier, on fabriqua et on vendit même des téléphones factices qui permettaient de donner le change. Dans le Sud, le nouvel usage imposa le nom de « téléphone cellulaire » car l’essentiel était non pas dans la « portabilité » du nouvel objet mais dans sa technique qui le distinguait, totalement et radicalement, du téléphone traditionnel qui, dans la plupart des pays, fonctionnait très mal voire pas du tout ! C’était donc, de ce fait, la fiabilité du nouvel outil de communication qui était essentielle, tout autre caractère devenant par là-même secondaire. L’argument majeur des sociétés téléphoniques nouvelles était donc là ; elles n’eurent donc pas, dans la plupart des cas, à s’imposer face à des sociétés de téléphone traditionnel qui ne fonctionnaient à peu près pas, comme le savent tous ceux qui comme moi, ont souvent essayé d’appeler en vain des abonnés au téléphone rwandais ou burkinabés.

En Haïti, le cas de la société Digicel est exemplaire, tant par les modalités de son implantation locale que par son action depuis le séisme du 12 janvier 2011.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Digicel n’a nullement attendu cette catastrophe et les immenses dégâts d’infrastructure qu’elle a entraînés pour débuter ses activités dans le pays. Elles y ont commencé depuis cinq ans déjà et le 3 mai 2011, Digicel a même célébré cet anniversaire en distribuant, d’après le Nouvelliste, 130 millions de gourdes aux 2,6 millions de clients qu'elle prétend avoir sous la forme d'un cadeau de 50 gourdes de minutes par abonné. En 2006, le réseau téléphonique traditionnel n’existait déjà pratiquement plus en Haïti ; on comptait alors 10 postes pour 1000 foyers avec un usage des plus incertains ; la porte était donc largement ouverte à la technologie cellulaire, le seul problème étant celui de l’étendue du marché, non pas en fonction des besoins mais des capacités économique des usagers potentiels. La nombreuse diaspora haïtienne laissait toutefois espérer des perspectives prometteuses dans le marché local lui-même.

Digicel, société créée en 2001 par Denis O’Brien, s’était donné comme champ d’action la zone caribéenne et avait entamé son programme par la Jamaïque avec, partout, la même politique de communication très agressive, fondée sur des actions spectaculaires dont la musique, la mode et surtout la sponsorisation des équipes et des compétitions de football. En Haïti, au cours de sa première année d’implantation, Digicel aurait rassemblé 1,4 million d’abonnés. Comme le note Frantz Duval dans le Nouvelliste : « Ses abonnés, la Digicel les chouchoute. La compagnie vient de dépenser huit millions de dollars pour rénover ses magasins. Le mégastore qui lui sert de flagship à Turgeau est une merveille. L'immeuble peut résister à un tremblement de terre de magnitude 10. Tous les produits exposés peuvent être utilisés, essayés par les clients comme cela se fait à l'étranger dans un environnement convivial, bien éclairé, wifi free, ouvert sept jours sur sept ».

L’action promotionnelle la plus spectaculaire de Dennis O’Brien a sans doute été, durant l’année 2010, la reconstruction du « marché de fer », au coeur de Port-au-Prince, qui, construit en 1889, était inspiré, de toute évidence, des Halles parisiennes de Baltard. Cette magistrale et rapide reconstruction a été assurée, sur ses fonds propres (pour 15 millions de $), par le milliardaire irlandais qui, ne nous le cachons pas, a fait, par cette action généreuse et surtout efficace qu’il a conduite et surveillée d’un bout à l’autre, une large publicité à sa société Digicel, dont le nom est désormais répété et reproduit, à l'envi, sur les maillots des joueurs de foot comme sur les T-shirts des ouvriers haïtiens !

Le marché haïtien suscite toutefois des convoitises et ici comme ailleurs, on voit débarquer les Asiatiques. Natcom, un concurrent vietnamien, est arrivé et on s’interroge sur la stratégie d’intervention qu’il va choisir. La meilleure défense étant l’attaque, Digicel qui, depuis 2006 aurait investi plus de 500 millions de $ en Haïti, en a consacré, depuis 2010, cent vingt à accroître le taux de couverture de son réseau comme la fiabilité de ses sites.

Qu’en conclure, pour Haïti et sur un plan plus général ? Nous le verrons demain !

vendredi 20 mai 2011

Les TIC dans le Sud : « e-an ou hi-han ! » (2)

Je n’ai guère changé d’avis, loin de là, depuis cette époque et c’est la lecture du Nouvelliste, le quotidien de Port-au-Prince, qui m’a remis à l’esprit cette question. En Haïti, en effet, autour du thème « Mieux vivre dans les communautés rurales grâce aux technologies de l'information et de la communication (TIC) », s’est tenue, les 17 et 18 mai 2011, une conférence du Groupe d'épanouissement social, technique et éducatif (GESTE) à l’occasion de la Journée mondiale des technologies de l'information et de la communication (TIC). Ce « e-jour », on va le voir, ressemble fort à un « hi-han », à moins que ce ne soit à un « e-commerce », comme c’est souvent le cas.

Le cas d’Haïti est assurément exemplaire mais les situations sont, en fait, quasi identiques dans nombre d’Etats africains. Naturellement cet événement a suscité plusieurs articles dans le Nouvelliste. Ils contiennent des informations précises et utiles, quoique souvent triviales, que je cite ici par honnêteté, mais qui sont aussi, pour partie, contradictoires comme on pourra le constater.
Le constat majeur de Gérard Jeanty Junior (19/05/2011) est celui de la forte baisse des prix, mais l’effet bénéfique d’une telle donnée est aussitôt annulé quand on prend en compte le niveau de vie très bas des utilisateurs potentiels du Sud :

« La baisse générale des prix des services fixes large bande s'explique essentiellement par la baisse des prix dans les pays en développement où les prix du large bande fixe ont chuté de 52% contre 35% dans les pays développés. Toutefois, il est à noter que cette forte baisse des prix est souvent à mettre en regard du coût extrêmement élevé du large bande dans les pays en développement. Même si ce prix a diminué de moitié, le service reste souvent hors de portée de l'homme de la rue ».
Précisons un peu : « Les habitants de 31 pays - tous des pays hautement industrialisés - ne paient que l'équivalent de 1% ou moins du RNB moyen par habitant pour une connexion large bande de base.

Dans 32 pays toutefois, le prix mensuel d'un abonnement pour une connexion large bande fixe de base représente plus de la moitié du revenu mensuel moyen. Dans 19 de ces pays, une connexion large bande coûte plus de 100% du RNB moyen mensuel par habitant et dans une poignée de pays en développement, le prix mensueI d'une connexion Internet haut débit représente encore plus de 10 fois le revenu mensuel moyen […]. Le taux de pénétration du large bande et le nombre d'internautes dans ces pays restent extrêmement faibles.
[…]. L'Afrique continue de se démarquer pour ses prix relativement élevés. Les prix de l'accès à l'Internet large bande en particulier restent prohibitifs et, pour l'ensemble de la région, représentent encore près de trois fois le revenu mensuel moyen par habitant. Seul un habitant sur 10 utilise l'Internet en Afrique ». (Source UIT).

En dépit de cette situation dont le constat de base est identique, quelles que soient les sources consultées, le ton général de la réunion du GESTE en Haïti est très optimiste : « Une bonne utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) dans les communautés rurales pourrait contribuer à une amélioration des vies dans le milieu, si l'on se réfère aux propos de l'ingénieur Jimmy Aurelus, président du Groupe d'épanouissement social, technique et éducatif ».

L'un des conférenciers est intervenu sur les enjeux et les avantages de l'utilisation du téléphone mobile. On ne sait hélas ni son nom ni sa nationalité mais, de toute évidence, non seulement il ignore tout des réalités haïtiennes, mais en outre, durant son séjour, il n’a guère dû quitter l’Hôtel Montana ou le Club Indigo (je ne sais pas où s’est tenue la réunion en cause) ; il a en effet oser déclarer : « L'éducation devrait constituer la pierre fondamentale de la reconstruction et avec l'aide de l'internet (E-Learning), il est possible de former les jeunes évoluant dans les communautés rurales. L'apprentissage à l'aide de l'internet se fait à distance et est moins coûteux que celui qui se fait traditionnellement. Avec l'apprentissage à distance, les jeunes vivant dans le milieu rural, n'auront pas besoin de quitter leur communauté pour aller étudier dans les villes ».

Comment peut-on oser dire pareilles stupidités dans un pays qui se trouve dans l’état où se trouve Haïti, sans que les Haïtiens présents n’interrompent un propos aussi clairement débile et sans que l’auteur de l’article du Nouvelliste n’en stigmatise le caractère follement et dangereusement irréaliste !

En fait, comme on peut aisément l’imaginer la plupart de ces propos ne sont que le masque technico-humanitaire de visée mercantiles qui ignorent évidemment tout des réalités haïtiennes et ne visent qu’à tirer un profit maximum, soit financier soit idéologique, des opportunités que pourraient offrir la coopération et l’assistance internationale.

On se souvient peut-être que naguère, on s’était amusé à calculer ce que chaque coopération nationale récupérait, finalement, à travers la vente des matériels et la rémunération des agents, des sommes qu’elle avait elle-même allouées. Sauf erreur de ma part, c’était je crois, la coopération suisse qui atteignait dans ce domaine le pourcentage le plus élevé.

Les TIC dans le Sud : « e-an ou hi-han ! » (1)

On ne s’y retrouve plus entre les « journées » (de la femme, des secrétaires, du cancer, de je ne sais quoi, etc.), les « semaines » (pour la suite voir ci-dessus) voire les « années » (de… idem). Autre vogue insupportable, les e-…(prière de prononcer i-) du commerce aux « books » (on légifère sur le prix de ce dernier avec un parfait mépris de la loi de ce pauvre Monsieur Toubon, bien oubliée aujourd’hui !). Le « e-an » que je suggère ici est donc l’année du « e-», ce qui me fait irrésistiblement penser au « hi-han » de l’âne quoique je n’aie jamais entendu un asin s’exprimer de cette façon.

Sur ce sujet, je tiens des propos non conformistes depuis des années ; en particulier depuis 2006, année du Sommet francophone de Bucarest, où l’on avait déjà choisi comme thème les « NTIC », les « nouvelles techniques d’information et de communication », qui ont d’ailleurs, depuis, perdu, fort logiquement, leur caractère de nouveauté. On essayait alors de se persuader (ou, au moins, de donner à croire) que les NTIC allaient résoudre les problèmes du développement du Sud. Notons que, si, à ce moment, si les actuelles TIC avaient encore le N initial de leur adjectif, le développement n’était pas encore devenu « durable » !

A l’appui de ce que je viens de dire, je citerai ici un extrait d’un texte que j’ai écrit, courant 2006, donc comme on pourra le constater, avant le Sommet francophone de Bucarest et espérant, en vain bien sûr, qu’il puisse y être entendu :

« Liquidons tout de suite une ambiguïté car je vois déjà s'agiter les sectateurs de la modernité la plus récente, parfois animés en outre par des motivations mercantiles qui, bien entendu, ne s'avouent jamais comme telles. Je les devine, en outre, frétillants d’enthousiasme à la vue de la thématique proposée pour le Sommet de Bucarest (septembre 2006), « L’éducation et les nouvelles technique de la communication ». […]

Dans les pages qui précèdent, en évoquant l’audiovisuel, je ne pense nullement à l’enseignement audiovisuel classique, ni à l'enseignement par ordinateur ou assisté par ordinateur, ni à la réception de l’internet ou de la télévision sur les téléphones portables, ni à aucun des multiples gadgets qu’on ne cesse de nous proposer. Ce ne sont là, pour les dernières techniques, qu’obsessions de technomanes du Nord qui, pour la plupart sont d’abord et surtout préoccupés de placer leurs marchandises, mais ne connaissent rien aux réalités du Sud. On devrait absolument les envoyer passer quelques semaines, dans la brousse, au fin fond du Tchad ou du Niger, pour leur faire découvrir enfin les réalités quotidiennes du Sud et leur remettre les idées en place.

Je me suis réjoui de voir signalé tout récemment le numéro, n° 66 d’Africultures, dont le titre me paraissait prometteur : « Leurres et lueurs du cyberespace ». Comme on ne peut pas en faire une lecture directe sur le site (le résumé m’avait alléché), je l’ai acheté par paiement électronique mais, à ce jour (plusieurs mois après), quoique mon compte ait été débité, je n’ai malheureusement toujours rien reçu. J’en profite donc, au passage, pour dénoncer cette modeste escroquerie, bel exemple d’un « leurre du cyberespace » et pour éviter ce désagrément à d’autres, qui seraient tentés, comme moi, d’acheter ce texte, dont j’espère tout de même qu’il dénonce les « leurres » du cyberespace, sans se contenter d’en offrir une coupable illustration.

Je suis d’autant plus porté à mettre en garde contre les rêveries irréalistes sur le « cyberespace » du Sud que, depuis quinze ans, je suis confronté aux difficultés de communication avec le Sud, tant par téléphone ou fax (jusqu’aux années 2000), que par internet depuis quelques années. Récemment encore, dans le cadre d'un projet du réseau « Observation du français et des langues nationales » de l'AUF, en 2004, j’ai passé plusieurs mois à essayer de prendre contact avec des chercheurs du Sud de l'espace francophone, en privilégiant, dans un premier temps, ceux qui semblaient avoir une adresse de courriel. Après avoir constaté, mais cela ne m'a pas étonné, que rares étaient ceux qui en disposaient à titre personnel, j'ai pu voir que bon nombre de ces adresses étaient fausses ou qu'elles avaient été abandonnées, sans doute pour des raisons de coûts trop élevés.

Je ne reviens pas sur l’illusion, volontairement créée et entretenue, de la « réduction de la fracture numérique » entre le Nord et le Sud. Loin de se combler, la fracture numérique est devenue un gouffre qui ne cesse de croître.

J'ai toujours le plus grand mal à communiquer avec nombre de collègues africains, par quelque voie que ce soit (téléphone, fax, courriel). Je suis donc à la fois étonné et inquiet, quand je prends connaissance de tous les projets qui sont, en principe, conduits ou envisagés par internet. Je pense ici au RESAFAD, avec ses chantiers sur la formation des directeurs d'école (au Niger par exemple, où le taux de scolarisation est l'un des plus faibles du monde et où il y a un seul utilisateur de l’internet pour 1000 habitants) ou de planificateurs de l'éducation, aux projets PROCOOPTIC (Programme de promotion des TIC en Afrique lancé par la Coopération française en 1999) ou aux AVU (Universités Virtuelles Africaines), subventionné par la Banque Mondiale depuis 1997 dans le cadre d'Infodev.

Quelques beaux spécimens d'arbres électroniques implantés dans des centres administratifs bien équipés (services et techniciens de maintenance, lignes téléphoniques sécurisées, groupes électrogènes, onduleurs, etc.) ne cachent-ils pas l'immense misère du cyber-désert africain ? Croit-on réellement qu'on va résoudre le problème de l'éducation pour tous par ce genre d'opérations qu'il vaut, sans doute, mieux examiner depuis les rives du Potomac, du Saint-Laurent ou de la Seine que depuis celles du Niger ou du Congo?
A suivre