La ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse, a fait une importante découverte stratégique lors de l’élaboration de sa loi LRU sur la prétendue autonomisation des universités. Petit rappel du texte. Il s’agit de la loi 2007-1199 du 10 août 2007 relative aux « libertés et responsabilités des universités », initialement intitulée « loi portant organisation de la nouvelle université » et plus communément appelée « loi d'autonomie des universités » ou même « LRU ».
Je dois ici une courte explication de l’usage que j’ai fait du terme « prétendue », car les universités françaises ne pourront être réellement autonomes que le jour où elles ne dépendront plus, quasi totalement, des financements de l'État. Un tel cas est, par exemple, celui des grandes universités américaines (le « top-ten » des « ivy universities »), qui constitue également le peloton de tête mondial dans le classement de Shanghai, que les autorités universitaires françaises ont sottement pris pour référence, sans connaître grand chose aux réalités ou sans vouloir les prendre en compte.
En France, on paraît ne pas savoir, en effet, que ces universités américaines prestigieuses ont un financement largement privé (à 80%)et des modes de fonctionnement radicalement autres que les nôtres. Aux Etats-Unis, même les universités dites « d'État », ne dépendent des moyens publics que pour 30 ou 40 % de leur budget.
Réforme bidon ou pas, c'est un tout autre problème dont je veux parler aujourd’hui et je laisse donc de côté cet aspect sur lequel je pourrais, le cas échéant, revenir, car mon sentiment n'a pas changé depuis l’époque où j’ai écrit à ce même propos.
Le point important ici est la stratégie habile (une fois n'est pas coutume !), mise en oeuvre en 2007 par le MESR. Je doute, vu la subtilité de la manoeuvre, que Valérie Pécresse ait imaginé elle-même ou, en tout cas, seule, une manoeuvre si adroite. Il est vrai que, comme le sont souvent les bonnes idées, la formule est très simple.
L'astuce a en effet consisté à se gagner, pour la mise en oeuvre de la réforme, le concours et même la complicité des présidents d'universités, les « petits chefs » locaux en la circonstance. La rumeur d'une importante réforme courant ici et là, la conférence des présidents d'universités, la CPU, avait jugé bon d'exprimer officiellement sur ce point les principales revendications de ses membres dans le cas d’une réforme. Il y en avait deux, essentielles à leurs yeux : d’une part, avoir un mandat renouvelable car depuis la loi Edgar Faure, l’une des plus sages mesures prises alors était le mandat unique pour les présidents d’université (ce qui tordait le cou à la fois au clientélisme et à l’électoralisme) ; d’autre part, avoir la haute main sur les recrutements d'enseignants grâce à la mise en place, par les présidents eux-mêmes, de commissions ad hoc qui remplaceraient les commissions de spécialité élues.
Il était évident qu'en inscrivant dans la loi LRU ces deux exigences majeures de la CPU, on faisait des présidents des instruments dociles, voire empressés, de l'acceptation et de la mise en oeuvre de la loi Pécresse. Les choses se sont passées exactement comme on l'avait prévu ; la CPU qui était, auparavant, en fréquent désaccord avec le ministre, s'est aussitôt chargée de la mise en place de la volonté ministérielle et de la propagande en faveur de la loi LRU.
On a ainsi vu des présidents d'université s'employer localement, fût-ce par le recours aux forces de l'ordre (eux qui étaient naguère encore tellement attachés aux franchises universitaires) à entraver et même à briser toutes les tentatives syndicales et/ou estudiantines de contester ou d'entraver la loi LRU.
Il apparaît désormais que la rue de Grenelle (ministère de l’éducation nationale) a compris et retenu la leçon de la rue Descartes (ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche). L. Chatel le montre bien en songeant désormais à faire des chefs d'établissement des « petits chefs » et, par là, les rouages complaisants et dociles des volontés du ministre, à la fois en accroissant leur propre pouvoir (vieille idée qui ne saurait leur déplaire et qu’on a déjà dix fois avancée sous le masque de la déconcentration), mais en alléchant en outre les plus serviles et/ou les plus cupides d’entre eux par une prime (jusqu'à 6000 € tous les trois ans). Vous aurez déjà compris que le ministre jugera naturellement, seul ou à travers ses affidés, des mérites qui seront reconnus à ceux de ces « petits chefs » qui seront les bénéficiaires de cette prime.
On a déjà préparé la chose en faisant le même coup pour les recteurs, pourtant jamais portés à contrarier les vues du ministre, mais naturellement, avec un tarif bien supérieur pour la prime. Dans ce cas, la « modulation » peut atteindre 22.000 € . A « petit chef » petite prime et, dans l’arithmétique ministérielle, un recteur comme « moyen chef » vaut quatre « petits chefs » ou plutôt douze car la prime des recteurs est annuelle!
Les premiers services attendus des recteurs sont, bien entendu, la facilitation maximale de l’ingestion par les enseignants et les syndicats de la pilule, grosse et quelque peu amère, des suppressions de postes.
Qu'il y ait lieu de récompenser le mérite dans la fonction publique, qui pourrait dire le contraire, à part peut-être quelques farouches syndicalistes ? Ces derniers ne veulent entendre parler que de l'ancienneté (qui met strictement sur le même pied tous les enseignants consciencieux ou fumistes, assidus ou absentéistes, etc.) et du principe intangible du « choix » (« grand » ou « petit » dans la terminologie officielle) que les syndicats eux-mêmes contrôlent plus ou moins au bénéfice de leurs membres ou de leurs amis.
Il est à craindre que, dans les universités comme dans les lycées, collèges ou écoles, l'érection (je pèse mes mots) des responsables locaux en « petits chefs », loin de favoriser un meilleur fonctionnement des systèmes éducatifs, ne fasse que les pervertir encore davantage par des dysfonctionnements nouveaux et supplémentaires, allant selon les lieux et les cas, mais sans aucune exclusive, du clientélisme et du simple copinage au droit de cuissage !
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mercredi 26 janvier 2011
mardi 4 mai 2010
Haïti quatre mois après
Depuis le 12 février 2010, date du séisme de Port-au-Prince, j’ai écrit de nombreux posts sur Haïti, en particulier pour tenter de donner des informations un peu plus sûres que celles que nous donnaient les médias français et pour corriger les erreurs les plus criantes. Il se trouve en effet que je connais un peu ce pays depuis longtemps, ce qui n’est apparemment pas le cas de beaucoup de ceux qui ont parlé ou écrit à son propos.
Ces textes ont naturellement été publiés dans mon blog de l’époque, textes que la censure du Nouvel Observateur a rendus inaccessibles ; je les ai toutefois réunis dans un document électronique que je puis envoyer à tout(e) lecteur(e) qui le souhaite et qui me donnerait, d’une façon ou d’une autre, à cette fin, une adresse électronique.
Nombre de ces textes sont encore d’actualité, en particulier, tous ceux qui concernent, par exemple, les adoptions d’enfants haïtiens ; tout me paraît, en effet, préférable à la coutume locale des « restavek » (enfants esclaves) qui sévit en Haïti et qui concerne là-bas au moins 300.000 enfants.J’hésite en effet à republier ces textes ici car mes lecteur(e)s les plus fidèles les ont sans doute déjà lus pour la plupart.
Le Chili, le nuage islandais puis la Chine ont, désormais, fait passer Haïti à l’arrière-plan, mais quelques actions demeurent et certaines me paraissent inquiétantes, en particulier celles qui concernent le système éducatif et, plus particulièrement, le système universitaire qui est la clé de l’ensemble, puisque une école ne peut fonctionner qu’avec des maîtres adéquatement formés, la formation ne pouvant s’opérer qu’au niveau universitaire.
On va tenir à Montréal, les 25 et 26 mai 2010, dans le cadre de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) une grande, et donc très coûteuse, réunion internationale (donc avec de nombreux participants qui, sans doute, pour la plupart non seulement ne connaissent rien d’Haïti mais sont même pour certains incapables de situer ce pays sur un planisphère muet !). Le thème en est « la reconstuction du système universitaire haïtien ». Cette formulation me paraît dangereuse et j’aurais infiniment préféré qu’on employât plutôt les mots « « refondation » ou mieux encore « rénovation » !
En effet, le séisme a frappé surtout, à travers la Faculte de linguistique appliquée (où se trouvaient un grand nombre d’étudiants de l’Ecole Normale Supérieure) les futurs professeurs du pays ; 200 étudiants de lettres et sciences humaines y ont péri ainsi que trois de leurs professeurs. Il y aurait donc là, au-delà de l’horreur d’une catastrophe (où j’ai moi-même perdu plusieurs de mes amis !), une occasion, certes déplorable mais unique, de repenser à la fois un aspect majeur de l’école haïtienne et, corollairement, en amont, la formation de ses maîtres.
Dans la « rénovation » de l’université d’Haïti, un seul domaine doit être repensé prioritairement et entièrement : l’enseignement du français, puisque cette langue (l’une de deux langues officielles, l’autre étant le créole haïtien qui en est issu, tout en étant un système linguistique tout à fait autonome par rapport au français) est le médium quasi unique de l’école de base dans un pays où cette langue est parlée par moins de 10% de la population. Il y a là un choix souverain qui n’est pas à mettre en question. En revanche, un Etat qui impose, comme langue officielle et médium majeur, une langue autre que la langue première de ses citoyens a le devoir absolu de leur donner les moyens de l’acquérir.
La situation éducative d’Haïti n’est pas sans évoquer celle de la plupart des Etats de l’Afrique dite francophone, où l’école est à peu près partout exclusivement en français, alors que moins de 10% de la population parle cette langue, ce qui souligne d’ailleurs, du même coup et surtout, l’immense et ruineux échec des systèmes scolaires où les Etats engloutissent souvent le quart de leur budget national.
Il y a toutefois entre l’Afrique et Haïti (et on peut joindre à cet Etat, une dizaine de pays du monde, dont nos propres départements ultramarins !) une différence capitale. En effet, alors que les langues africaines (le bambara ou le wolof pour prendre des exemples connus) sont sans le moindre rapport génétique et structurel avec le français, le créole haïtien (comme tous les autres créoles français) met en œuvre des matériaux linguistiques qui, à 90%, sont issus de variétés de français (anciennes, régionales, populaires, « avancées », etc.) ce qui n’est généralement pas perçu, dans la mesure où la comparaison ne se fait qu'avec le français standard actuel.
Dans ces conditions, tout créolophone est familier, souvent sans le savoir, avec un grand nombre d’éléments linguistiques français. Il est donc proprement stupéfiant qu’on enseigne le français aux petits Haïtiens (et à tout enfant créolophone) comme on l’enseigne à des élèves chinois ou turcs !
Une telle situation a des causes précises, en particulier socio-historiques, éducatives, mais aussi mercantiles qu’il est facile de mettre en évidence, mais qui sont hors de propos ici. Dans la catastrophe qui s’est produite en janvier 2010 et qui a détruit une bonne partie des structures des établissements scolaires et universitaires du pays, il est à la fois urgent et indispensable de se préoccuper de la reconstruction des batiments, mais ne serait-il pas aussi opportun et je dirais même indispensable de se soucier aussi de ce qui doit se passer dans les classes ?
Ces textes ont naturellement été publiés dans mon blog de l’époque, textes que la censure du Nouvel Observateur a rendus inaccessibles ; je les ai toutefois réunis dans un document électronique que je puis envoyer à tout(e) lecteur(e) qui le souhaite et qui me donnerait, d’une façon ou d’une autre, à cette fin, une adresse électronique.
Nombre de ces textes sont encore d’actualité, en particulier, tous ceux qui concernent, par exemple, les adoptions d’enfants haïtiens ; tout me paraît, en effet, préférable à la coutume locale des « restavek » (enfants esclaves) qui sévit en Haïti et qui concerne là-bas au moins 300.000 enfants.J’hésite en effet à republier ces textes ici car mes lecteur(e)s les plus fidèles les ont sans doute déjà lus pour la plupart.
Le Chili, le nuage islandais puis la Chine ont, désormais, fait passer Haïti à l’arrière-plan, mais quelques actions demeurent et certaines me paraissent inquiétantes, en particulier celles qui concernent le système éducatif et, plus particulièrement, le système universitaire qui est la clé de l’ensemble, puisque une école ne peut fonctionner qu’avec des maîtres adéquatement formés, la formation ne pouvant s’opérer qu’au niveau universitaire.
On va tenir à Montréal, les 25 et 26 mai 2010, dans le cadre de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) une grande, et donc très coûteuse, réunion internationale (donc avec de nombreux participants qui, sans doute, pour la plupart non seulement ne connaissent rien d’Haïti mais sont même pour certains incapables de situer ce pays sur un planisphère muet !). Le thème en est « la reconstuction du système universitaire haïtien ». Cette formulation me paraît dangereuse et j’aurais infiniment préféré qu’on employât plutôt les mots « « refondation » ou mieux encore « rénovation » !
En effet, le séisme a frappé surtout, à travers la Faculte de linguistique appliquée (où se trouvaient un grand nombre d’étudiants de l’Ecole Normale Supérieure) les futurs professeurs du pays ; 200 étudiants de lettres et sciences humaines y ont péri ainsi que trois de leurs professeurs. Il y aurait donc là, au-delà de l’horreur d’une catastrophe (où j’ai moi-même perdu plusieurs de mes amis !), une occasion, certes déplorable mais unique, de repenser à la fois un aspect majeur de l’école haïtienne et, corollairement, en amont, la formation de ses maîtres.
Dans la « rénovation » de l’université d’Haïti, un seul domaine doit être repensé prioritairement et entièrement : l’enseignement du français, puisque cette langue (l’une de deux langues officielles, l’autre étant le créole haïtien qui en est issu, tout en étant un système linguistique tout à fait autonome par rapport au français) est le médium quasi unique de l’école de base dans un pays où cette langue est parlée par moins de 10% de la population. Il y a là un choix souverain qui n’est pas à mettre en question. En revanche, un Etat qui impose, comme langue officielle et médium majeur, une langue autre que la langue première de ses citoyens a le devoir absolu de leur donner les moyens de l’acquérir.
La situation éducative d’Haïti n’est pas sans évoquer celle de la plupart des Etats de l’Afrique dite francophone, où l’école est à peu près partout exclusivement en français, alors que moins de 10% de la population parle cette langue, ce qui souligne d’ailleurs, du même coup et surtout, l’immense et ruineux échec des systèmes scolaires où les Etats engloutissent souvent le quart de leur budget national.
Il y a toutefois entre l’Afrique et Haïti (et on peut joindre à cet Etat, une dizaine de pays du monde, dont nos propres départements ultramarins !) une différence capitale. En effet, alors que les langues africaines (le bambara ou le wolof pour prendre des exemples connus) sont sans le moindre rapport génétique et structurel avec le français, le créole haïtien (comme tous les autres créoles français) met en œuvre des matériaux linguistiques qui, à 90%, sont issus de variétés de français (anciennes, régionales, populaires, « avancées », etc.) ce qui n’est généralement pas perçu, dans la mesure où la comparaison ne se fait qu'avec le français standard actuel.
Dans ces conditions, tout créolophone est familier, souvent sans le savoir, avec un grand nombre d’éléments linguistiques français. Il est donc proprement stupéfiant qu’on enseigne le français aux petits Haïtiens (et à tout enfant créolophone) comme on l’enseigne à des élèves chinois ou turcs !
Une telle situation a des causes précises, en particulier socio-historiques, éducatives, mais aussi mercantiles qu’il est facile de mettre en évidence, mais qui sont hors de propos ici. Dans la catastrophe qui s’est produite en janvier 2010 et qui a détruit une bonne partie des structures des établissements scolaires et universitaires du pays, il est à la fois urgent et indispensable de se préoccuper de la reconstruction des batiments, mais ne serait-il pas aussi opportun et je dirais même indispensable de se soucier aussi de ce qui doit se passer dans les classes ?
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