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jeudi 23 janvier 2014

« Arbeit macht frei »


 Ne vous interrogez pas trop longtemps sur le titre de ce blog, car il traduit simplement l'impression pénible que me donne, à chaque fois que je l’entends, le mot « hashtag » qui fait désormais partie du lexique quotidien de toute personne qui aspire à être dans le vent ou du moins à le donner à penser.

C'est évidemment le cas en particulier de toutes celles et de tous ceux qui causent dans nos postes ou se montrent sur nos écrans. Ce que l’on sait moins, car eux-mêmes ne le comprennent pas nécessairement,  c’est qu’au-delà du plaisir quasi orgasmique que leur procure l’usage répété de ce terme, c'est évidemment la façon la plus commode et la moins coûteuse de faire de la publicité pour leur employeur, en recommandant, par cette voie la lecture ou la consultation,  de tout ce qui peut être pour le « hashtag » en cause sur le site de cet employeur ; dont ils ne cessent par ailleurs de répéter inlassablement le nom.

Je sais bien que l'immense majorité des Français n'éprouve pas le même sentiment que moi, mais je fais hélas partie de celles et de ceux qui, si peu que ce soit, ont connu la dernière guerre mondiale et l'occupation de la France et pour qui le mot « hashtag » sonne hélas, à tort ou à raison, comme « stalag » ou « oflag », termes qui me furent familiers dans ma petite enfance pour avoir servi de résidences à des membres de ma famille. On me  pardonnera donc la référence peut-être un peu excessive que j'ai faite à ces sonorités en donnant ce titre à ce billet.

Elle est d'ailleurs passablement inexacte, puisque, assez curieusement (la chose est rare et mérite d’être signalée), en dépit de quelques recherches rapides, je n'ai pas réussi à trouver la véritable étymologie de ce terme, qui pourtant à chaque jour se multiplie dans nos médias.

Il faut constater hélas que, comme la plupart du temps, nos informaticiens et nos multiples commissions de terminologie n’ont même pas été capables de trouver un équivalent français convenable. S’en sont-ils même souciés, tout à leur joie d’user d’un américanisme de plus ? Vous n’avez sans doute même pas noté que le Journal officiel de la République française, dans sa page 1515 du 23 janvier, a admis dans notre langue l’étrange «mot-dièse» (avec, en outre, un trait d’union proscrit par la loi Rocard !) et s’est risqué à en donner une définition : « Suite signifiante de caractères sans espace commençant par le signe # (dièse), qui signale un sujet d'intérêt et est insérée dans un message par son rédacteur afin d'en faciliter le repérage», en précisant même qu’au pluriel, on doit écrire «des mots-dièse ».

Peut-être faudrait-il mettre en concours l'innovation néologique en cette matière, comme on l'a fait, autrefois, lorsqu'il s'est agi de trouver un équivalent français au mot « computer » qui était en train d'envahir le lexique informatique français. Si je me souviens bien, ce fut l’éminent latiniste Jacques Perret, spécialiste de Virgile, qui, à la demande d’un de ses anciens étudiants, devenu un haut cadre chez IBM, qui proposa le mot « ordinateur » qui s'est imposé dans la suite.

Au cas où vous ne seriez pas exactement informé, (comme moi avant de rédiger ce billet), le sens exact et de l’origine du mot « hashtag » qui est d'ailleurs intraduisible en français, pour le moment du moins. C’est sans doute ce qui conduit à en faire un abus d'autant plus insupportable que la plupart de ceux qui utilisent ce terme en ignorent la véritable définition qui est passablement complexe et souvent inexacte en outre comme nous le verrons demain car je ne viendrai pas à bout de cette affaire aujourd’hui.

Je me permets ici de vous donner quelques informations plus précises que j’ai purement et simplement empruntées, sans « hashtag », via Google, à Wikipedia qui s’avance sur ce terrain avec beaucoup de prudence, en faisant appel à ses lecteurs pour compléter ou corriger son propre texte :
« Le hashtag (ou encore mot-dièse, mot-clic) est un marqueur de métadonnées couramment utilisé sur internet où il permet de marquer un contenu avec un mot-clé plus ou moins partagé. Composé du signe typographique croisillon « # » (appelé hash en anglais), suivi d’un ou plusieurs mots accolés (le tag, ou étiquette), il est particulièrement utilisé sur les IRC et réseaux sociaux ».

Autre définition : « Le principe du hashtag mérite donc une petite explication : tout d’abord, d’un point de vue étymologique, il se compose de hash (une sorte de dièse, que les Anglo-Saxons ont souvent l’habitude d’utiliser en substitution au terme « number ») et de tag. Ce dernier signifiant « mot-clé » [dès lors pourquoi ne pas en user ]. Voilà, un hashtag c’est un mot-clé précédé d’un dièse. [ un dièse qui n’en est d’ailleurs pas un !  ] ».

Tout cela n’est pas très clair et on se prend à rêver quand on apprend que le « faux dièse », signe conventionnel qu’on place devant un mot pour le rechercher,  aurait pu être notre charmante « esperluette », représentée typographiquement par &, qui figure elle sur tous les claviers et qui même fut longtemps la 27ème lettre de notre alphabet français !

Il y a sans doute parmi ceux et celles qui par hasard liront ce blog des gens qui auraient la capacité de se livrer à une réflexion à ce sujet et de nous proposer un terme qui fleure un peu moins la « quenelle » que ce détestable et indéfendable « hashtag ».

mercredi 22 mai 2013

Langue française : la loi Toubon et le Dictionnaire de termes officiels de la langue française


La loi Toubon, votée le 4 août 1994, dont on reparlera à propos de l'usage de l'anglais dans nos universités, a imposé, pour les textes administratifs, l'usage d’un vocabulaire français "officiel", disposition qui, comme dans le cas de "courriel" n'est guère respectée. Dans ces circonstances et à cette fin, il a donc fallu, à la hâte, fabriquer et éditer un Dictionnaire de termes officiels de la langue française ( sans nom d'auteur, DGLF).
Issu des travaux des multiples commissions de terminologie des ministères français (chacun a la sienne comme dans "l'Ami Bidasse"), ce dictionnaire, outre des aberrations qu'il contient, a un vice bien plus grave à mes yeux. Comme on le verra par des exemples, il prend quasi systématiquement le contre-pied des propositions québécoises en matière de terminologie, alors qu'on ne cesse de nous vanter l'harmonisation et la mise en synergie au sein de la francophonie. Or, les Québécois, par la force des choses et l’effet de leur Loi 101, se sont consacrés, bien plus que les Français et depuis bien plus longtemps, au développement terminologique de la langue française. Il aurait donc été courtois, logique et intelligemment coopératif de retenir un certain nombre des termes dont ils avaient usé avant nous et qui, souvent, étaient aussi convenables, sinon meilleurs, que ceux qui ont été proposés dans la suite par la France.

On sait l’importance du social dans le lexical; cette remarque est toujours d'actualité et on peut la faire, de nos jours, à propos de ce Dictionnaire de termes officiels de la langue française. Si l'on y examine les vocabulaires du sport par exemple, on ne peut être que stupéfait de voir la place accordée au golf qui ne paraît pourtant pas être en France le sport le plus répandu. Si, comme on peut le penser, l'auteur a compilé les propositions des Commissions ministérielles de terminologie, force est de conclure que les distingués membres de la Commission du Ministère de la jeunesse et des sports fréquentent davantage les « greens » que les jeux de boules des bistrots, les terrains de « foot » ou les « play grounds » des banlieues (N'oublions pas que l’actuel Président de la Commission générale de terminologie est Monsieur de Broglie qui n'a rien d'un bouliste ni d’un hooligan !). C'est, après tout, leur droit, mais cela perpétue néanmoins, dans l'innovation terminologique, une tradition lexicographique qui remonte au XVIIe siècle (ce n'en est que mieux aux yeux de certains!). Le vrai et seul problème est que tout donne à penser que les membres de cette Commission sont, hélas, meilleurs golfeurs que terminologues! Dans ce dernier domaine, leur « handicap » apparaît en effet très lourd.
Le vocabulaire de ce sport constitue environ 40% des termes sportifs contenus dans l’ouvrage. Ce choix est un peu étrange, je viens de le dire, mais le plus important est ailleurs. En effet, sur le plan proprement terminologique, deux aspects apparaissent nettement.
D’une part, une grande indigence proprement néologique. On y procède essentiellement par des traductions littérales absurdes des mots anglais qu’on prétend éviter. On impose ainsi « aigle » pour « eagle » ou « oiselet » pour « birdie », etc. L’innovation proprement terminologique est donc nulle. Autant garder les termes anglais, éventuellement en les francisant à la Marcel Aymé (sur le modèle de « biftèque » ou de « coquetèle »)
La seconde remarque tient à l’évitement systématique des termes proposés par les Québécois. Pourquoi proposer, par exemple, de dire en français « chien de fusil » pour l’anglicisme « dog leg » (« trou dont le tracé dessine un coude très accentué »), tout en signalant que « les termes allée coudée et trou coudé sont également utilisés au Canada ») (1994 : 37). Les termes québécois sont bien meilleurs que le terme proposé qui, en français moderne, est désuet, hors de l’expression « dormir en chien de fusil ». Qui sait, de nos jours, ce qu’est un « chien de fusil » ? J’ajoute que dire "au Canada " et non "au Québec, me paraît une mesquinerie inutile ou, plus grave encore, une ignorance de la sensibilité des Québécois à l’égard d’une telle formulation. On trouve mieux encore avec l’article « par » : « par n.m., Domaine Sport/golf. Définition « Nombre de coups considéré comme la référence sur [sic ; je dirais plutôt « pour », que « sur » mais enfin…] un trou. Note : le terme utilisé au Canada [même remarque que plus haut] pour le par est « la normale ». Anglais : "par". On voit qu’on déroge au principe, réputé fondateur, d’éviter l’emprunt anglais pour la seule satisfaction de ne pas user du terme (québécois) de « normale » qui semble pourtant excellent.
Outre l’inventaire terminologique lui-même, l’ouvrage publié en janvier-février 1994, comprend un recueil de « textes généraux » de près de 150 pages (315-462). Tout cela est d’une pesanteur insupportable et même absurde, puisque tous les arrêtés comportent une annexe qui n’est pas reproduite dans la mesure où les termes proposés figurent eux-mêmes dans le dictionnaire. On a le sentiment qu’on a voulu chercher à donner à l’ouvrage une taille impressionnante car ces annexes doublent le volume de l’inventaire des termes lui-même. Il y a toutefois là une indication éventuelle sur l’identité de l’auteur de ce travail puisque, à cette même époque, a été soutenue une thèse dont le contenu paraît fort proche et qui, par sa nature même, conduit à pareille recension de documents, tout à fait inutile en dehors du genre académique.
On s’étonne, mais sans le regretter, de ne pas trouver, dans cet ensemble, insipide et répétitif, le texte fondateur de cette entreprise terminologique française, le décret n° 72-19 du 7 janvier 1972 instituant auprès des administrations centrales des commissions de terminologie et rendant, dès cette époque, obligatoire l’emploi des termes ainsi retenus dans tous les documents officiels. On a peut-être, dans ce dernier détail, la vraie raison de l’omission de ce document essentiel, cette circonstance illustrant, une fois de plus, le goût, bien français, pour des lois et décrets qu’on n’applique pas réellement (ce qui est également le cas de la loi Toubon elle-même).

 Le Dictionnaire en cause est donc un travail contestable au plan lexicographique proprement dit. Il n’y a pas lieu de s’en étonner quand on sait que ces commissions, dont l’activité relève pourtant, pour une part importante, des sciences du langage, ne comportent aucun lexicographe ou lexicologue. Certes, l’appui et le contrôle scientifiques sont apportés, dans les commissions spécialisées, par le « Commissaire général à la langue française ou son représentant », dans la commission générale, par ce même Commissaire général, le Secrétaire général du Haut Conseil de la Francophonie « ou son représentant » et le Secrétaire Perpétuel de l’Académie française « ou son représentant ». Si éminentes que puissent être ces personnalités, elles n’ont pas nécessairement le profil scientifique précis en cause. Pour prendre des exemples parmi les personnalités qui ont occupé certaines de ces fonctions durant la période concernée, S. Farandjis était, par exemple, historien et A. Magnant, administrateur civil ; en outre, leurs multiples occupations ne leur permettent guère, en général, de prendre part de façon régulière et suivie aux travaux de ces commissions.
Il n’aurait donc pas été mauvais, avant la publication de ce Dictionnaire de termes officiels, de recueillir à son propos quelques avis compétents. Il constitue, en effet, une sorte de florilège des erreurs et aberrations en matière lexicographique et néologique. La simple consultation de la couverture du livre et de sa quatrième de couverture laisse rêveur. Sur la première, on trouve, d’une façon qu’on a sans doute jugée ingénieuse et percutante, les définitions des mots qui forment le titre même du livre. Pour « des » (Dictionnaire des termes [observez que le vrai titre est, de façon étrange "Dictionnaire de termes" ]), on lit donc « article masc. et fém. pluriel ». Fournir pour ce terme, en pareil cas, une telle définition n’aurait pas été pardonné à un élève de cours moyen deuxième année, à l’époque où l’on savait encore la grammaire et où l’on faisait de « l’analyse grammaticale ». Dans cet emploi, « des » ( < « de les ») est un article contracté et, comme tel, il est, en outre, à classer sous « de » dans un dictionnaire ! Sur la quatrième de couverture, on lit : « Doter la langue française de termes inventifs [sic], telle est la tâche des commissions de terminologie ». Enrichir la langue, soit ; encore faut-il la connaître et ne pas trop la malmener. « Inventif » est ici tout à fait impropre, car cet adjectif ne peut qualifier que celui qui a le don d’inventer ou qui est fertile en ressources. On voit mal comment un mot pourrait présenter ces caractères. Peut-être a-t-on voulu dire « inventés », mais de pareilles approximations ne laissent pas d’inquiéter surtout sur la couverture d’un tel ouvrage. On ne peut s’empêcher de songer au grand Emile Littré. Il perdait si peu ses moyens et ses réflexes professionnels que, Madame Littré le trouvant un jour au lit avec la bonne et s’exclamant « Emile, je suis surprise de vous trouver là ! », il lui fit aussitôt observer, non sans esprit et à propos : « Pas du tout, ma chère ! Vous êtes étonnée ; c’est nous qui sommes surpris ! ».
Ce livre qu’on baptise, aussi pompeusement qu’inexactement, « dictionnaire » n’est donc qu’un simple agrégat de termes, eux-mêmes issus de listes, que caractérise une totale absence de systématicité. Le vocabulaire le plus courant, celui des médias par exemple, avec sa nuée d’emprunts à l’anglo-américain, de « prime time » à « pannel » en passant par « medley », n’est même pas pris en compte (à croire qu’il ne doit pas y avoir de Commission pour ça!).
L’exemple du sport est l’un des plus absurdes, mais aussi des plus significatifs. On y rompt des lances contre des mots intégrés dans le français ordinaire depuis près d’un siècle (la proscription aberrante de « corner » et « penalty » a révolté, à juste titre, B. Pivot, grand amateur de football !) et l’on y pourfend des termes que nul n’emploie jamais. Ainsi évoque-t-on un mythique « goal » qu’on dénonce alors que nul n’en use! Sur tous les terrains de foot de France, un "goal" est un « gardien de but » et non un « but ». On note nombre d'erreurs de référents. Remplacer « starter » par « démarreur » prouve qu’on ne sait pas plus ce qu’est un démarreur qu’un starter, ces deux pièces étant tout à fait différentes! Le fait que nul n’ait fait remarquer pareille bévue, à ma connaissance du moins, montre le peu d’intérêt que portent à un tel ouvrage les professionnels, qui sont pourtant les premiers concernés. La commission technique en cause apparaît donc n’être guère plus compétente en mécanique qu’en lexicographie. Autre exemple : « cafèterie » est imposé pour remplacer « cafétéria » qui, notons-le en passant, est parfaitement intégré au français ; or, le mot « cafèterie » existe déjà dans notre langue depuis longtemps avec le sens de « plantation de caféiers ». Les membres de la Commission et les académiciens ignoreraient-ils aussi le français ? On aurait pu, en tout cas, vérifier tous ces détails dans de vrais dictionnaires.

 

mardi 21 mai 2013

Email, mél ou courriel ?


 Le choix terminologique entre ces termes, sans doute sans importance aux yeux de certains, est aux miens à la fois exemplaire et de la plus grande gravité. On me pardonnera donc d'en traiter ici dans le détail car il est essentiel. Alors que la Loi Toubon et le Dictionnaire de termes officiels de la langue française ( sans nom d'auteur, DGLF) datent de 1994, donc sont antérieurs à la création, en France, de la "Commission générale de terminologie et de néologie", la responsabilité de cette dernière est, en revanche, incontestable dans l’affaire que je vais évoquer ici. Elle souligne en outre que, dans tout cela, ces comportements, que je juge regrettables, reçoivent le soutien et même l’aval des autorités françaises les plus officielles, même si ces dernières ne sont sans doute ni informées, ni préoccupées du détail des faits (ce qui, à mes yeux, ne constitue en rien une excuse !).

La sotte prétention des Français à tout régenter, seuls et de façon exclusive, dans la langue française, pour le présent comme pour le futur, est illustrée de la façon la plus caricaturale par l'affaire de la création d'un équivalent français de l'anglo-américain e-mail. Je m'honore d'avoir joué un rôle modeste dans cette affaire, en particulier, en dénonçant ce scandale très publiquement, en présence même de Monsieur de Broglie, lors d'une réunion au Centre de conférences de l'avenue Kléber, en 2001 me semble-t-il.
 Résumé de l'histoire.
Avant même que se pose le problème du choix d'un terme administratif pour désigner ce que les anglophones ont nommé e-mail, j'avais connaissance, par mes relations constantes avec le Québec, du terme « courriel » que les Québécois avaient adopté pour traduire ce mot. Ce choix m'avait paru excellent, à la fois par la pertinence et la transparence sémantiques du terme (une sorte de mot-valise pour « courrier-électronique ») et par ses possibilités paradigmatiques (courriel >courrieler). Certes j'avais quelque crainte quant aux réactions du côté français vu les comportements antérieurs (Dictionnaire de 1994!), mais on pouvait espérer voir ce néologisme si réussi adopté par les Français.

Il n’en a évidement rien été ! Le choix initial par la France du mot « mél » m'a néanmoins étonné, quoiqu'on y retrouve cet absurde parti-pris de s'affranchir de l'influence de l'anglais, en suivant, en même temps, cette langue de la façon la plus servile, comme lorsque, pour éviter, dans le vocabulaire du golf, cher à nos terminologues français officiels, birdie ou eagle, on leur donne, comme équivalents français, « oiselet » ou « aigle »!

Le choix français a été rendu officiel par un texte du 2/12/1997 dont je cite quelques extraits hautement significatifs, en notant au passage qu’en 1994, le Dictionnaire ignorait encore jusqu’à l’existence du courrier électronique :
« La commission générale de terminologie et de néologie s’est penchée sur la traduction française de l’anglo-américain e-mail et en particulier sur le symbole à utiliser […] Le  symbole retenu est Mél [en gras dans le texte]. […] La commission générale a adopté un certain nombre de dénominations : […] message électronique [désigne] le document. […] L’Académie française vient d’approuver ces propositions qui seront publiées prochainement au Journal officiel ».

On a peine à croire qu’on puisse voir imposé, comme graphie officielle, approuvée par les plus hautes instances académiques, un mot mél (avec un accent aigu !). Une des règles absolues du français est, en effet, qu'un é (e fermé) est impossible devant la liquide l, finale de syllabe, comme on le constate dans tous les mots où se présente cette séquence. Dans ciel, miel ou fiel, non seulement e est toujours ouvert (è), mais il n'y a jamais d'accent (et surtout pas d'accent aigu). Dans cette ignorance inouïe, on distingue toutefois la raison possible d'une proposition si aberrante: peut-être a-t-on voulu, pour l'inévitable verbe dérivé (comme « faxer » issu de « fax »), éviter la confusion avec « mêler » qu'aurait suscitée le mot « mel » (sans accent). Je ne vois pas d'autres raisons quoique la rationalité de la chose m'échappe, puisque le verbe « mêler » a un accent circonflexe qui, de toute façon, distingue le terme de mel (sans accent) comme de mél (avec un impossible accent aigu).

Un point essentiel est que dans ce texte, aucune mention n’est faite du mot « courriel » dont l’usage était pourtant déjà, depuis longtemps, généralisé au Québec. Personnellement, j'ai, dès le départ, systématiquement usé de ce terme et mené une campagne, incessante mais vaine, en tous lieux et en tous temps, contre ce monstrueux mél.

L’histoire n’est pas finie. Elle s’achève sur un gros mensonge ou, en tout cas, si l’on est d’un naturel indulgent, sur une éclatante mauvaise foi. En effet, en juillet 2003 (donc au bout de près de six ans !), la Commission se range enfin dans la voie du bon sens, mais les termes, dans lesquels elle le fait, valent le détour:
« Utilisé depuis un certain temps notamment au Québec, ce néologisme s’est progressivement répandu dans l’usage français pour désigner le courrier électronique, qu’il s’agisse du message lui-même, ou, par extension de la messagerie utilisée. […] Evocateur, avec une sonorité bien française, le mot courriel est largement utilisé dans la presse et concurrence avantageusement l’emprunt à l’anglais mail. La commission générale se range donc à la proposition québécoise désormais consacrée par l’usage, tout en maintenant la forme  courrier électronique comme synonyme. En effet, dès 1997, elle avait publié comme équivalent français de e-mail, le terme courrier électronique, qui reste parfaitement adapté.
Enfin le symbole Mél., qui n’a jamais été proposé comme terme équivalent de e-mail, reste utilisable comme symbole et jamais comme nom, devant une adresse électronique, de même que Tél. s’emploie devant un numéro de téléphone. »

Ce texte mérite d’être commenté en détail car il constitue un étonnant monument de mauvaise foi où, tout en cherchant, en apparence, la conciliation, on manifeste la volonté permanente d’avoir toujours raison, envers et contre tous… à la française en somme !

Petit commentaire. Le rédacteur de ce texte est si ému de devoir revenir sur la proclamation du 2 décembre 1997 qu’il en oublie de préciser de quel mot il s’agit (D’Austerlitz à Canossa, le parcours est difficile !). Le « depuis un certain temps » (en fait six ans !) est plaisant et n’est pas sans rappeler une histoire de feu Fernand Raynaud. Elle mettait en scène un adjudant interrogeant de jeunes recrues sur le temps que le fût du canon met à se refroidir après qu’on a tiré un coup. Les réponses des bidasses sont multiples et diverses (de deux secondes à trois mois), mais la vraie réponse, que personne ne trouve bien sûr et qui constitue la chute de l’histoire, est, comme ici,.... « un certain temps ».

Le « notamment  au Québec » vise à montrer qu’on ne recule pas devant les seuls Québécois, mais qu’on cède noblement à une sollicitation générale qui se manifeste, en France même, dans la presse (ce qui me paraît aussi totalement faux !). Le mot est, en fait, très spécifiquement québécois, au départ du moins, la terminologie étant, avec le sirop d'érable, l'une des deux spécialités de la Belle Province.

La Commission se garde de noter que si le mot « courriel » s’est « progressivement répandu dans l’usage français » (ce qui est également faux car il est très loin de l'être, dix ans plus tard !), c’est que les Français n’ont pas tenu compte de son injonction de 1997. En outre, si les mérites de « courriel » (« Evocateur, avec une sonorité bien française ») sont si éclatants, on se demande pourquoi la Commission ne l’a pas retenu d’emblée !

On poursuit dans le même registre. Le texte de 1997, que celui de 2003 rend caduc, reste néanmoins « parfaitement adapté » ! Nous sommes bien toujours les meilleurs, même quand nous sommes contraints de revenir sur nos choix ! Bien que je nourrisse pas le fol espoir que mes critiques contre « mél » aient pu être entendues (je les avais plusieurs fois écrites et même communiquées en une circonstance publique à G. de Broglie), j’observe qu’on s’efforce ici d’y répondre, non sans astuce, mais avec une manifeste mauvaise foi. L’argument pour justifier l’aberrante orthographe de « mél. »que j’avais dénoncée est l’invocation d’un parallèle avec « tél. », dont on use devant un numéro de téléphone. Les deux cas sont, en réalité, sans aucun rapport. « Tél. » est clairement (avec ou sans point derrière) l’abréviation de « téléphone » qui a, lui, un accent aigu « normal ». De quel mot commençant par « mél-»  ce « mél. » serait-il l’abréviation ?

L’argument est de toute évidence fallacieux, même couvert par l’autorité de l’Académie française. En outre, la Commission comporte, dans ses membres, quelques linguistes. Aucun d’entre eux ne pouvait ignorer que l’usage de ce « mél. », même limité au symbole précédant une adresse électronique, allait immédiatement entraîner la « substantivation » du terme et l’émergence d’un verbe dérivé, exactement comme dans le cas de « fax ».

Le bon sens a fini, non sans mal, par triompher et la France, contrainte et forcée, a abandonné ce « maudit » mél (je dis « maudit » par référence aux Québécois, pour lesquels nous sommes souvent, et nous le fûmes, en l'occurrence, six années durant et à raison, les « maudits » Français!). Nous avons en tout cas, en la circonstance, montré une fois de plus notre manque total d'esprit de coopération francophone et confirmé cette arrogance qu'on nous reproche tant et qui rend évident, une fois de plus, que nous nous jugeons les seuls propriétaires de la langue française.

J’ajoute que non seulement « courriel » a permis, comme on pouvait le prévoir, de créer le dérivé verbal « courrieler », mais qu’il a engendré, au Québec du moins, (mais peut-être en userons-nous à notre tour un jour), le terme « pourriel » qui désigne joliment  les « courriels » importuns et souvent porteurs de virus qui, de plus en plus, envahissent nos messageries électroniques et que nos machines appellent "spams".

Cette affaire ramène, une fois de plus, le problème de la langue française que la loi Fioraso risque fort de poser à nouveau.
 J'y reviendrai donc!