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jeudi 3 avril 2014

Francophonie et fricophonie


L’intitulé de ce billet est, en fait, la reprise du titre d'un chapitre d'un livre que j'ai publié en 1989 et qui s'intitulait, d'une façon follement optimiste quoique clairement dubitative, 1989 ? Vers une révolution francophone ? (R. Chaudenson, Paris, l'Harmattan, 1989) ; le sens de cette formule est toutefois, ici,  tout à fait différent, comme on va le voir.
La réflexion était, dans ce premier ouvrage, très générale ; se fondant sur un rapprochement des dates (1789-1989), elle proposait d’opérer, dans la Francophonie de 1989, une vraie révolution comme on l’avait fait, deux siècles plus tôt, dans la France de 1789 : il n’en a évidemment rien été ! Toutefois, il faut le rappeler, le Ministère français de la Coopération, grâce à sa Sous-Directrice à la recherche, Madame Thérèse Pujolle, a soutenu et financé ma proposition d’un programme au titre et aux finalités fort explicites, « Langues africaines, français et développement dans l’espace francophone du Sud » (LAFDEF). Grâce à ce grand programme, coordonné, puis relayé dans la suite par l’ACCT et le CIRELFA[1] qu’ont pu paraître, entre 1988 et 1994, dans le cadre du programme LAFDEF, une vingtaine de livres publiés dans la collection « Langues et développement », elle-même créée en 1989. Ils rendaient compte des travaux d’une trentaine de chercheurs, du Sud comme du Nord, travaux conduits dans ces perspectives autour de trois thèmes jugés et majeurs :
1.    La typologie des situations de francophonie qui commande, bien entendu, tous les types de coopération adaptée ; les résultats seront publiés en 2004 : R. Chaudenson et D. Rakotomala, Situations linguistiques de la Francophonie. Etat des lieux, AUF,
2.    La gestion des plurilinguismes africains (déterminée pour partie par les données et les conclusions du point précédent),
3.    Les langues et leur usage comme leur gestion  dans les métiers modernes et/ou modernisés.
Dans le présent billet, les perspectives sont infiniment plus modestes et la question, même si elle se rattache à la description des situations de francophonie, est fort différente, dans son ampleur comme dans ses perspectives. Il ne s’agit ici une simple question de prospective démolinguistique touchant a l’avenir de la langue française en Afrique où il se jouera, de toute évidence, comme je le répète depuis plus de vingt ans, sans grand succès. Comme on l’a vu dans ce qui précède, j’en ai souvent et longuement traité dans de multiples articles ou livres, dont en particulier  Mondialisation : la langue française a-t-elle encore un avenir ? (2000, Paris, Didier Erudition, 237 pages) et Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française (2006, Paris, l’Harmattan, 211 pages).
Cette question du dénombrement des francophones et de l’évolution  de ce nombre a  soudain attiré toutes les attentions, dans les deux dernières années (2013-2014) et fait l'objet de multiples et récentes publications dans la presse générale et parfois spécialisée dans des domaines insolites comme l’économie et la finance.
Le point de départ de ce mouvement est la publication, en 2010, par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) d’un ouvrage intitulé  La langue française dans le monde 2010. Ce livre, tout en s’inscrivant dans une série déjà longue, paraît chez un nouvel éditeur (Nathan, comme la précédente livraison, alors que le volume antérieur avait été publié chez Larousse) et avec un nouveau titre, la Francophonie étant remplacé par La langue française.
Le principal changement, à peine signalé mais capital pour notre propos, est que,  pour la première fois, comme on va le voir, le dénombrement des francophones (actuels et à venir) est conduit par des démographes québécois qui, ignorent tout du Sud et s’abstiennent donc, par calcul ou par ignorance, d’évoquer le niveau de compétence en français de celles et ceux qui sont censés en être des locuteurs. Cette question devrait pourtant être essentielle et surtout préalable à tout dénombrement un peu sérieux, car on ne peut songer à compter, où que ce soit, les francophones, sans avoir auparavant défini le niveau de compétence en français de ceux qu’on classe comme tels[2].
C’est en revanche une longue expérience des terrains du Sud qui m’a inspiré une typologie un peu floue, j’en conviens, mais infiniment plus proche des réalités africaines. Elle conduit à y distinguer trois catégories principales : les « francophones » qui possèdent la compétence minimale que j’ai nommée, avec un de ces détournements de sigles qu’aiment tant les Africains, le « SMIC francophone » (= Seuil Minimal Individuel de Compétence) ; les « francophonoïdes » dont la dénomination même se passe de commentaires et que, de loin et en passant, on pourrait prendre pour des francophones, car ils savent dire « Bonjour ! Ça va ?[3] » ; et enfin, troisième et dernière catégorie, de très loin la plus nombreuse, les « franco-aphones » !
C’est précisément en vue de cette évaluation des compétences, même chez des analphabètes, qu’avec des collègues du Nord comme du Sud, a été élaboré et publié le seul test disponible, librement et gratuitement, le Test d’Abidjan (R. Chaudenson, 1997, L’évaluation des compétences linguistique en français. Le test d’Abidjan, Paris, L’Harmattan, 206 pages). Ce test conçu, élaboré et expérimenté en Afrique (sa première version fut le « test de Cotonou), a été utilisé dans divers pays, mais jamais  en Afrique francophone pour laquelle il avait été pourtant imaginé et où il avait été expérimenté et mis au point. On comprend aisément pourquoi si l’on songe que les Etats africains engloutissent pour la plupart 25% à 30% de leurs budgets nationaux dans leurs systèmes éducatifs, en pure perte ou presque, à en croire toutes les évaluations objectives qui en sont faites !
Dans la deuxième partie de La langue française dans le monde qui comprend près de 100 pages (97 très exactement) qui rassemble des documents hétéroclites et souvent d’une pertinence comme d’une fiabilité douteuses, sans offrir la moindre synthèse signée, on ne trouve à peu près aucune allusion au fonctionnement réel et surtout aux résultats observables de cet enseignement africain Du et EN français. Le titre même de cette deuxième partie est une merveille d’hypocrisie « Une langue pour apprendre » ! Certes ! Mais quoi et comment ? Le point capital, imprudemment pourvu d’un titre pourtant sans ambiguïté, « Carence des systèmes éducatifs » (2010 : 121), est traité en une page et demie, dont l’essentiel est occupé par des balivernes sur « les jeux d’orthographe à Brazzaville » ou les déclaration, de pur principe, en faveur du français, des Présidents de Zambie, du Ghana et du Zimbabwe dont les systèmes scolaires sont bien entendu anglophones !
Les élucubrations farfelues sur de telles perspectives d’avenir de la langue française ne sont pas nouvelles. J'ai moi-même longtemps tenu, en la matière, une sorte de Guinness book des records en la matière,  où la première place a été longtemps occupée par Maurice Druon, le Secrétaire perpétuel de l'Académie française d’alors (avec 500 millions de francophones ), dont la mort a quelque peu mis en doute le caractère « perpétuel » mais surtout a fait oublier les improbables prévisions. Le pauvre Monsieur Druon est aujourd'hui bien dépassé, puisque les estimations venues des « arpents de neige », s’élèvent désormais à 750 millions[4] et je suis tenté d’ajouter « sans compter les femmes et les petits enfants » ! Il est clair qu'au Québec, on aime le français et que, là-bas, comme ici, quand on aime, on ne compte pas.





[1] Cette coordination a été d’autant plus aisée qu’après avoir été depuis sa création membre du CIRELFA, j’en ai été élu secrétaire général en 1988, succédant dans cette fonction, que j’ai exercée pour deux mandats jusqu’en 1994, à mon ami Jean-Claude Corbeil dont les vues étaient très voisines des miennes.

[2] J’avais, quant à moi, refusé à Philippe Rossillon, vers 1980, d’entrer dans le Conseil de son IRAF si l’on ne s’attachait pas à définir préalablement avec un peu de rigueur ce que qu’on y appelait un « francophone ». Nous y reviendrons !
[3] «  Diable! C'est une belle langue que l'anglais ;  il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d'un bon poulet gras ? Entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) Goddam! On vous apporte un pied de boeuf salé sans pain. C'est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d'excellent bourgogne ou de clairet? Rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam! On vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes, qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches? Mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah! God-dam! Elle vous sangle un soufflet de crocheteur. Preuve qu'elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là quelques autres mots en conversant; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue. ». J’ai toujours pensé que cette tirade de Figaro dans le Mariage (III ; 5) m’avait inspiré cette démarche !

[4] Le record actuel appartient au Figaro ; dans le figaro.fr du 20 mars 2013, on lit ainsi : « Le scénario A2 ajoute les autres États membres de l'OIF dont notre langue n'est qu'un des parlers pratiqués; surgissent ainsi 21 autres pays, parmi lesquels l'Albanie, la Mauritanie, l'Égypte, le Laos, le Liban, le Maroc, la Moldavie, la Roumanie ou le Vietnam. C'est la «francophonie active». Pour celle-là, à partir de la base de 1960 de 280.266.000 de locuteurs, l'effectif 2010 monte à 672.993.000, et la projection 2060 atteint le sommet inouï de… 1.222 milliard de pratiquants! ». Le 20 mars étant la Journée de Francophonie, on avait dû arroser un peu trop cette petite fête !

mardi 21 mai 2013

Email, mél ou courriel ?


 Le choix terminologique entre ces termes, sans doute sans importance aux yeux de certains, est aux miens à la fois exemplaire et de la plus grande gravité. On me pardonnera donc d'en traiter ici dans le détail car il est essentiel. Alors que la Loi Toubon et le Dictionnaire de termes officiels de la langue française ( sans nom d'auteur, DGLF) datent de 1994, donc sont antérieurs à la création, en France, de la "Commission générale de terminologie et de néologie", la responsabilité de cette dernière est, en revanche, incontestable dans l’affaire que je vais évoquer ici. Elle souligne en outre que, dans tout cela, ces comportements, que je juge regrettables, reçoivent le soutien et même l’aval des autorités françaises les plus officielles, même si ces dernières ne sont sans doute ni informées, ni préoccupées du détail des faits (ce qui, à mes yeux, ne constitue en rien une excuse !).

La sotte prétention des Français à tout régenter, seuls et de façon exclusive, dans la langue française, pour le présent comme pour le futur, est illustrée de la façon la plus caricaturale par l'affaire de la création d'un équivalent français de l'anglo-américain e-mail. Je m'honore d'avoir joué un rôle modeste dans cette affaire, en particulier, en dénonçant ce scandale très publiquement, en présence même de Monsieur de Broglie, lors d'une réunion au Centre de conférences de l'avenue Kléber, en 2001 me semble-t-il.
 Résumé de l'histoire.
Avant même que se pose le problème du choix d'un terme administratif pour désigner ce que les anglophones ont nommé e-mail, j'avais connaissance, par mes relations constantes avec le Québec, du terme « courriel » que les Québécois avaient adopté pour traduire ce mot. Ce choix m'avait paru excellent, à la fois par la pertinence et la transparence sémantiques du terme (une sorte de mot-valise pour « courrier-électronique ») et par ses possibilités paradigmatiques (courriel >courrieler). Certes j'avais quelque crainte quant aux réactions du côté français vu les comportements antérieurs (Dictionnaire de 1994!), mais on pouvait espérer voir ce néologisme si réussi adopté par les Français.

Il n’en a évidement rien été ! Le choix initial par la France du mot « mél » m'a néanmoins étonné, quoiqu'on y retrouve cet absurde parti-pris de s'affranchir de l'influence de l'anglais, en suivant, en même temps, cette langue de la façon la plus servile, comme lorsque, pour éviter, dans le vocabulaire du golf, cher à nos terminologues français officiels, birdie ou eagle, on leur donne, comme équivalents français, « oiselet » ou « aigle »!

Le choix français a été rendu officiel par un texte du 2/12/1997 dont je cite quelques extraits hautement significatifs, en notant au passage qu’en 1994, le Dictionnaire ignorait encore jusqu’à l’existence du courrier électronique :
« La commission générale de terminologie et de néologie s’est penchée sur la traduction française de l’anglo-américain e-mail et en particulier sur le symbole à utiliser […] Le  symbole retenu est Mél [en gras dans le texte]. […] La commission générale a adopté un certain nombre de dénominations : […] message électronique [désigne] le document. […] L’Académie française vient d’approuver ces propositions qui seront publiées prochainement au Journal officiel ».

On a peine à croire qu’on puisse voir imposé, comme graphie officielle, approuvée par les plus hautes instances académiques, un mot mél (avec un accent aigu !). Une des règles absolues du français est, en effet, qu'un é (e fermé) est impossible devant la liquide l, finale de syllabe, comme on le constate dans tous les mots où se présente cette séquence. Dans ciel, miel ou fiel, non seulement e est toujours ouvert (è), mais il n'y a jamais d'accent (et surtout pas d'accent aigu). Dans cette ignorance inouïe, on distingue toutefois la raison possible d'une proposition si aberrante: peut-être a-t-on voulu, pour l'inévitable verbe dérivé (comme « faxer » issu de « fax »), éviter la confusion avec « mêler » qu'aurait suscitée le mot « mel » (sans accent). Je ne vois pas d'autres raisons quoique la rationalité de la chose m'échappe, puisque le verbe « mêler » a un accent circonflexe qui, de toute façon, distingue le terme de mel (sans accent) comme de mél (avec un impossible accent aigu).

Un point essentiel est que dans ce texte, aucune mention n’est faite du mot « courriel » dont l’usage était pourtant déjà, depuis longtemps, généralisé au Québec. Personnellement, j'ai, dès le départ, systématiquement usé de ce terme et mené une campagne, incessante mais vaine, en tous lieux et en tous temps, contre ce monstrueux mél.

L’histoire n’est pas finie. Elle s’achève sur un gros mensonge ou, en tout cas, si l’on est d’un naturel indulgent, sur une éclatante mauvaise foi. En effet, en juillet 2003 (donc au bout de près de six ans !), la Commission se range enfin dans la voie du bon sens, mais les termes, dans lesquels elle le fait, valent le détour:
« Utilisé depuis un certain temps notamment au Québec, ce néologisme s’est progressivement répandu dans l’usage français pour désigner le courrier électronique, qu’il s’agisse du message lui-même, ou, par extension de la messagerie utilisée. […] Evocateur, avec une sonorité bien française, le mot courriel est largement utilisé dans la presse et concurrence avantageusement l’emprunt à l’anglais mail. La commission générale se range donc à la proposition québécoise désormais consacrée par l’usage, tout en maintenant la forme  courrier électronique comme synonyme. En effet, dès 1997, elle avait publié comme équivalent français de e-mail, le terme courrier électronique, qui reste parfaitement adapté.
Enfin le symbole Mél., qui n’a jamais été proposé comme terme équivalent de e-mail, reste utilisable comme symbole et jamais comme nom, devant une adresse électronique, de même que Tél. s’emploie devant un numéro de téléphone. »

Ce texte mérite d’être commenté en détail car il constitue un étonnant monument de mauvaise foi où, tout en cherchant, en apparence, la conciliation, on manifeste la volonté permanente d’avoir toujours raison, envers et contre tous… à la française en somme !

Petit commentaire. Le rédacteur de ce texte est si ému de devoir revenir sur la proclamation du 2 décembre 1997 qu’il en oublie de préciser de quel mot il s’agit (D’Austerlitz à Canossa, le parcours est difficile !). Le « depuis un certain temps » (en fait six ans !) est plaisant et n’est pas sans rappeler une histoire de feu Fernand Raynaud. Elle mettait en scène un adjudant interrogeant de jeunes recrues sur le temps que le fût du canon met à se refroidir après qu’on a tiré un coup. Les réponses des bidasses sont multiples et diverses (de deux secondes à trois mois), mais la vraie réponse, que personne ne trouve bien sûr et qui constitue la chute de l’histoire, est, comme ici,.... « un certain temps ».

Le « notamment  au Québec » vise à montrer qu’on ne recule pas devant les seuls Québécois, mais qu’on cède noblement à une sollicitation générale qui se manifeste, en France même, dans la presse (ce qui me paraît aussi totalement faux !). Le mot est, en fait, très spécifiquement québécois, au départ du moins, la terminologie étant, avec le sirop d'érable, l'une des deux spécialités de la Belle Province.

La Commission se garde de noter que si le mot « courriel » s’est « progressivement répandu dans l’usage français » (ce qui est également faux car il est très loin de l'être, dix ans plus tard !), c’est que les Français n’ont pas tenu compte de son injonction de 1997. En outre, si les mérites de « courriel » (« Evocateur, avec une sonorité bien française ») sont si éclatants, on se demande pourquoi la Commission ne l’a pas retenu d’emblée !

On poursuit dans le même registre. Le texte de 1997, que celui de 2003 rend caduc, reste néanmoins « parfaitement adapté » ! Nous sommes bien toujours les meilleurs, même quand nous sommes contraints de revenir sur nos choix ! Bien que je nourrisse pas le fol espoir que mes critiques contre « mél » aient pu être entendues (je les avais plusieurs fois écrites et même communiquées en une circonstance publique à G. de Broglie), j’observe qu’on s’efforce ici d’y répondre, non sans astuce, mais avec une manifeste mauvaise foi. L’argument pour justifier l’aberrante orthographe de « mél. »que j’avais dénoncée est l’invocation d’un parallèle avec « tél. », dont on use devant un numéro de téléphone. Les deux cas sont, en réalité, sans aucun rapport. « Tél. » est clairement (avec ou sans point derrière) l’abréviation de « téléphone » qui a, lui, un accent aigu « normal ». De quel mot commençant par « mél-»  ce « mél. » serait-il l’abréviation ?

L’argument est de toute évidence fallacieux, même couvert par l’autorité de l’Académie française. En outre, la Commission comporte, dans ses membres, quelques linguistes. Aucun d’entre eux ne pouvait ignorer que l’usage de ce « mél. », même limité au symbole précédant une adresse électronique, allait immédiatement entraîner la « substantivation » du terme et l’émergence d’un verbe dérivé, exactement comme dans le cas de « fax ».

Le bon sens a fini, non sans mal, par triompher et la France, contrainte et forcée, a abandonné ce « maudit » mél (je dis « maudit » par référence aux Québécois, pour lesquels nous sommes souvent, et nous le fûmes, en l'occurrence, six années durant et à raison, les « maudits » Français!). Nous avons en tout cas, en la circonstance, montré une fois de plus notre manque total d'esprit de coopération francophone et confirmé cette arrogance qu'on nous reproche tant et qui rend évident, une fois de plus, que nous nous jugeons les seuls propriétaires de la langue française.

J’ajoute que non seulement « courriel » a permis, comme on pouvait le prévoir, de créer le dérivé verbal « courrieler », mais qu’il a engendré, au Québec du moins, (mais peut-être en userons-nous à notre tour un jour), le terme « pourriel » qui désigne joliment  les « courriels » importuns et souvent porteurs de virus qui, de plus en plus, envahissent nos messageries électroniques et que nos machines appellent "spams".

Cette affaire ramène, une fois de plus, le problème de la langue française que la loi Fioraso risque fort de poser à nouveau.
 J'y reviendrai donc!

mercredi 14 novembre 2012

Francophony (suite)


Un de mes amis québécois me signale un article sur la francophonie "Molière , oh my God! " paru dans Le courrier international (numéro 1149, du 8 novembre 2012). Je lui suis d'autant plus reconnaissant de me signaler ce texte que, quoiqu'étant moi-même abonné à cet hebdomadaire, je n'ai pas reçu le numéro en cause dans la mesure où la distribution m'en est faite désormais de façon très aléatoire, en dépit des plaintes que j'ai pu formuler auprès de la rédaction. Selon la formule éditoriale de cet hebdo, le texte original est d'Adrian Tabourdin et a été publié dans le Times Literary Supplement.

Cet ami (Québécois d'adoption mais Haïtien d'origine) m'a envoyé ce texte sachant l'intérêt que je porte à cette question, mais sans doute aussi dans le cadre, plus général, des positions québécoises sur le problème de la langue française.

Nos amis qui peuplent ces arpents de neige ne nous pardonnent guère, en effet, à la fois nos compromissions avec la langue anglaise (du style de nos "shopping" et "week-end" au lieu de leurs "magasinage" et "fin de semaine"), mais, aussi et surtout désormais, nos prétendus renoncements, sur le terrain international et scientifique en particulier. Pourtant, (mais est-ce la bonne voie), depuis des décennies, nous investissons des centaines de millions pour tenter de faire parler français dans les institutions internationales, contre tout bon sens et la plus modeste des observations, ce qui nous empêche pas de continuer en ce sens ; ce fut, une fois de plus, un des thèmes du dernier Sommet francophone dont je vais parler.

Désespérant de nous convaincre, en dépit des vitupérations de Madame Denise Bombardier et de l'appel des 101 (non pas qu'il n'y ait que 101 intellectuels québécois qui plaident cette cause, mais sans doute plutôt par référence à la loi 101 de la Belle Province), ils ont récemment fait installer à l'université Laval de Québec (en le finançant par moitié, le reste venant de financements internationaux francophones, donc largement français par la force des choses) un institut de démographie linguistique (la démographie est, avec la terminologie et le sirop d'érable, une des spécialités du Québec).

Cet institut s'efforce désormais, dans une intention louable, de renvoyer l'ascenseur à l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), basée à Paris, en lui fournissant des chiffres mirifiques sur l'usage et l'avenir du français. Je dis et répète depuis longtemps que fabriquer des statistiques, fausses ou même aberrantes, si satisfaisantes qu'elles soient pour les paladins de la francophonie, n'est assurément pas le meilleur moyen de définir et de jeter les bases d'une politique réaliste et efficace en matière de diffusion de la langue française.

Je serai très bref sur le contenu même de cet article qui, est, surtout, une recension dans notre presse de ce que l'auteur appelle, non sans raison, son anglomanie (cela va de "standing" à "traveling" en passant par "casting" ; pas de quoi fouetter un rédacteur en chef ! Comme vous voyez le genre, je n'insisterai pas là-dessus. Tout a été dit à ce propos depuis le "franglais" d'Étiemble qu'apparemment l'auteur de cet article ne connaît pas.

En revanche je citerai volontiers le début de cet article tant il concentre les erreurs et les aberrations. Le voici donc :

« Le 14e sommet de l'Organisation Internationale de la Francophonie s'est tenu du 12 au 14 octobre à Kinshasa. Cette organisation qui défend les « valeurs humanistes attachées à la langue française » regroupe 57 Etats membres situés pour la plupart en Afrique subsaharienne et de l'Ouest. Selon ses estimations, en 2050, 85 % des francophones du monde seront concentrées sur ce continent. Le nombre des francophone est estimé aujourd'hui à 220 millions. ».

La plus grosse sottise, mais elle est nullement spécifique de l'auteur de cet article et traîne partout, est la référence aux « valeurs humanistes attachées à la langue française ». Une telle formule, dont on nous rebat les oreilles depuis des siècles, est évidemment totalement dépourvue de sens et on se demande bien comment une langue pourrait, plus qu'une autre, porter des "valeurs humanistes". Hitler parlait allemand et bon nombre de ses sectateurs français parlaient français ; cela ne les empêchait nullement de le suivre. On pourrait citer bon nombre de francophones, y compris dans les locuteurs actuels, dont les propos ne paraissent guère caractérisés par ces fameuses "valeurs humanistes" qu'on prétend attachées à la langue française.

Sur le plan de la géographie, ce début d'article ne vaut guère mieux ; je rappelle qu'il localise la plupart des Etats francophones « en Afrique subsaharienne et de l'Ouest ». Pour un défenseur si ardent de la langue française, l'auteur devrait éviter de coordonner ainsi par la préposition "et" l'adjectif qualificatif "subsaharienne" et un complément de nom comme "de l'Ouest", ce qu'interdit le bon usage de cet idiome qui est en outre pléonastique car tout ce qu'on nomme Afrique de l'Ouest est susaharien. Toutefois, comme un puriste trouve toujours plus puriste que lui qui l' épure, je ne m'attarderai pas sur ce point

Cet article ne vaut pas mieux pour ce qui concerne la démographie et, par conséquent, la démographie linguistique. C'est désormais, après le décès de l'IRAF, l'institut de démographie linguistique de l'université Laval qui alimente les organismes francophones en données mirifiques sur l'état et l'avenir de la francophonie. Cette reconnaissance du ventre est louable chez ces démographes (qui ne me paraissent guère linguistes et peu familiers de l'Afrique) puisque, si cet institut a été financé par moitié par le Québec, le reste de son financement est venu de la francophonie ; on juge donc bon de renvoyer l'ascenseur. Normal mais très dangereux!

Ce qui est louable sur le plan de la morale et de la politesse ne l'est pas forcément sur ceux de la science et de la politique. Passons sur les 220 millions de francophones actuels ; ce genre de données dépend évidemment du niveau de compétence par lequel on définit un francophone ; il semble que, dans le présent cas, on considère que l'on est francophone si l'on sait dire "Bonjour, ça va?", comme Figaro prétendait qu'on savait tout de la langue anglaise, si l'on savait placer avec adresse le mot "Goddam".

En revanche, le chiffre le plus aberrant fourni par cet institut et repris par les autorités francophones et toute la presse n'est pas celui-ci ; il tient, lui, à l'évaluation du nombre des francophones en 2050 à 500 millions ! Si l'on admet qu'il y a aujourd'hui moins de 500 millions d'hispanophones dans le monde (l'espagnol étant la langue mondiale la plus répandue chez des locuteurs compétents voire natifs), on doit estimer que la tâche des responsables de la diffusion du français dans le monde est donc plutôt de modérer cet essor que de l'accélérer et l'intensifier!

Il est clair que fonder une stratégie politique de diffusion du français sur des données si aberrantes ne peut conduire qu'à la catastrophe, surtout si, au même moment, on ferme les yeux sur des évolutions, certes un peu symboliques mais significatives, qui font que des Etats comme naguère le Zaïre ou maintenant le Rwanda et le Gabon font les yeux doux à l'anglophonie et au Commonwealth. Mais j'ai déjà écrit sur ces questions et je ne peux que renvoyer à différents blogs que j'ai faits sur le sujet ; c'est d'ailleurs ce qui explique que j'ai intitulé ce dernier "Francophony (suite)".

Un mot, en forme de conclusion, à notre brave auteur québécois se désole de l'envahissement de notre français actuel par les termes anglais ; je le déplore comme lui surtout quand il est parfaitement inutile, mais il y a encore infiniment plus de mots d'origine française (ou assimilée) dans l'anglais qu'il n'y aura jamais de mots anglais dans le français!

Je terminerai sur un mot, très à la mode maintenant dans la presse française (le top et le must à la fois!) car il témoigne que nos journalistes ne connaissent pas mieux le français que l'anglais. Il s'agit en effet du "fact-checking" qui consiste à confronter les affirmations, faites ici ou là, propos de faits évoqués, avec que ce qu'on peut juger de leur réalité par d'autres sources.

Le problème est que l'usage de ce terme est, en français déjà, à la fois inutile et stupide. En effet, ce qu'on peut vérifier, ce ne sont en rien des faits ("facts"), mais des données ("data"). Ce que l'on devrait pratiquer, chez nos journalistes à la mode, c'est le "data checking" et non pas le "fact checking" car seules les données sont accessibles, les faits restant toujours, à ce niveau du moins, hors de notre portée.

lundi 19 mars 2012

Du halal à la charia

Un de mes amis québécois m'a adressé, suite à la lecture de mes blogs (je devrais écrire "blogue", à la québécoise) sur le "halal" des extraits d'un blogue de Djemila Benhabib.

"Diplômée en science physique, en science politique et en droit international, Djemila Benhabib consacre une partie de son temps à l’écriture. Ses deux livres Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident (2011) et Ma vie à contre-Coran (2009) connaissent un succès fulgurant. Elle intervient régulièrement dans les médias sur des questions reliées à l’islam politique qu’elle dénonce avec véhémence. Elle collabore à l’émission BazzoTv à Télé Québec et "Plus on est de fous plus on lit" à la première chaine de Radio-canada. Résolument engagée pour la démocratie dans les pays arabes et musulmans, elle milite en faveur de la laïcité et des droits des femmes. Elle a travaillé comme journaliste et a fait de nombreux reportages à l’étranger".

Son texte confirme tout à fait mon point de vue et mes réserves qui ne sont en rien de l'ordre de la religion mais exclusivement de l'hygiène et même de la santé. Je la cite :

"Une enquête d’Envoyé Spécial de France-Télévision diffusée au début du mois de mars révélait, témoignages solides à l’appui, qu’en Ile-de France et dans de nombreuses villes de France la totalité des bovins, ovins et caprins sont abattus selon les méthodes halal.

Le magazine Marianne a interrogé plusieurs experts qui confirment le contenu de l’enquête. « Selon Gilbert Mouthon, professeur à l’Ecole Vétérinaire de Maison Alfort (94) et expert auprès des tribunaux, « pour des raisons économiques, tous les animaux abattus en Ile-de-France le sont selon les techniques halal. Et le phénomène est en train de gagner toute la France, où on estime que 80% des moutons sont abattus selon les méthodes halal ». Le principe est simple : des dérogations – légitimes – ont été accordées pour permettre les abattages rituels, halal et cascher, à des moments clairement identifiés. Or ces méthodes présentent bien plus de risques sanitaires que les méthodes conventionnelles, très codifiées. Ce qui implique, pour les abatteurs, une fois ces moments réservés aux pratiques rituelles passées, d’arrêter les chaînes d’abattage pour les nettoyer et les désinfecter. Ce que de moins en moins de professionnels se résolvent à faire, préférant généraliser les pratiques rituelles et augmenter leurs profits. » Le problème posé, analyse le Dr Jean-Louis Thillier, auteur de nombreux rapports officiels sur la sécurité sanitaire, c’est celui du non-respect des normes d’hygiène, conduisant à une augmentation des contaminations à l’Echerichia Colli, ces terribles bactéries qui provoquent tant d’insuffisances rénales chez les enfants. Au cours de ce type d’abattages rituels, le contenu de l’œsophage et des intestins des animaux risque de souiller la viande, particulièrement les quartiers avant qui finissent dans les steaks hachés. Voilà pourquoi l’étiquetage indiquant comment les animaux ont été abattus est si important. Le consommateur est en droit de savoir. »

Selon Djemila Benhabib, le halal va surtout très au-delà de la simple question de la viande, dans une stratégie globale de l'intégrisme musulman.

"Car le halal est une espèce de cordon sanitaire qui préserve la « pureté » des musulmans du reste de la société d’accueil. C’est en cela qu’il est devenu un formidable enjeu politique. En définitif, en avouant sa ressemblance avec tous, l’autre n’est plus tout à fait l’autre. On retrouve en l’autre ce qu’il y a en nous. C’est précisément cette ouverture à l’autre que combat férocement l’idéologie de l’islam politique en formatant ses adeptes pour les distinguer du NOUS collectif citoyen".