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dimanche 24 mars 2013

L'auberge sahélienne


Je vous arrête tout de suite. Ne cherchez pas cette auberge sahélienne dans le Guide Michelin, vous ne l'y trouverez pas. Nous y sommes pourtant, et, à mon avis, nous ne sommes pas près d'en sortir, selon la formule consacrée !

Un petit retour en arrière est nécessaire pour comprendre quelque chose à cette situation fort compliquée et sur laquelle "on ne nous dit pas tout", loin de là.

Je ne sais même pas si le nom d'Idriss Deby Itno (Il a adjoint ce nom à son précédent patronyme)vous dit quelque chose ; il est, en tout cas, beaucoup plus connu depuis le début de la guerre au Nord-Mali puisque il est le Président de la République du Tchad qui a joué un rôle décisif, dans les opérations comme dans la médiatisation de cette guerre, occultant même, sans que cette dernière s'en fâche, le rôle de la France, quoique les troupes françaises soient deux fois plus nombreuses que les Tchadiens. Il est vrai que les pertes de ces dernières ont été, en gros, 50 fois plus importantes que celles de l'armée française (cinq morts, dont trois hors de la zone Nord), même si ces données ont été soigneusement dissimulées tant du côté tchadien que du côté français.

Le Tchad est un Etat dont les relations avec ses voisins, le soudanais en particulier, sont fort agitées ; le pays lui-même ne brille pas par le calme intérieur et il subit en outre les contrecoups des relations avec ses voisins. Tantôt le Soudan (surtout jusqu'en 2009 ; les relations se sont quelque peu normalisées depuis) mais aussi la République Centrafricaine, où les choses se gâtent à nouveau.

Les relations entre le nouveau président français, élu en mai 2012, et Idriss Deby ont été passablement tumultueuses dans le deuxième semestre de l'année 2011 (rappelons que c'est le 21 mars 2012 que le président régulièrement élu du Mali Amadou Toumani Touré dit "ATT" a été renversé par le capitaine Sanogo). Le Tchad, qui n'est pas membre de la CEDEAO (Afrique de l'Ouest) mais de l'équivalent de cette organisation en Afrique centrale (la CEMAC), n'a donc pas été officiellement associé aux premières réflexions de cette assemblée sur le Mali ; il avait donc fait clairement savoir qu'il ne bougerait pas tant qu'on ne le solliciterait pas. Or, en dépit des purges que Deby a fait subir à son armée, celle-ci est sans doute la meilleure et la plus expérimentée des troupes des Etats du Sahel.

Idriss Déby, qui n'est pas précisément socialiste et qui a même fait disparaître depuis cinq ans, on ne sait trop comment, l' opposant socialiste tchadien majeur (il a été enlevé par des militaires et n'a jamais reparu), n'est donc pas fait pour s'entendre le mieux du monde avec François Hollande. S'ajoute à cela, l'affaire de l'Arche de Zoé qui n'est pas complètement réglée (en particulier pour l'indemnisation des prétendus "parents" par la France) et dans laquelle le président tchadien se déclare, si je puis dire, "blanc comme neige"!

Néanmoins, à l'automne 2012, François Hollande, passant sur ces menus  différends, comprend bien que l'intervention du Tchad est indispensable, car on ne peut guère compter, ni sur l'Europe, ni sur Obama, ni sur les troupes de la CEDEAO, ni sur celles de l'ONU ; un rendez-vous est donc pris en octobre 2012 pour une visite officielle à Paris du président Deby qui, par ailleurs, marque ses sentiments quelque peu refroidis envers la France en ne participant pas au Sommet de la Francophonie à Kinshasa, où il aurait pu rencontrer François Hollande qui a fini par s'y rendre.

Je vous épargne les détails (que je ne connais d'ailleurs pas) des tractations qui s'opèrent dans le dernier trimestre 2012 entre Paris et N'Djamena, la visite d'octobre ayant été annulée, comme on dit pudiquement et si joliment dans le langage diplomatique, « en raison d'un conflit d'agendas". François Hollande finira sans doute par céder aux exigences de Deby (et ce n'est pas fini...!) et Idriss Deby sera reçu à l'Élysée le 5 décembre 2012, en grande pompe et avec tous les honneurs, en dépit de ses réserves. Idriss Deby profite naturellement de la situation pour se faire prier et avoir l'air de ne rien céder tout en haussant ses exigences. Ne cherchez pas dans la presse française des détails sur cette rencontre ; elle s'est montrée fort discrète et seule RFI, qui ne pouvait guère faire autrement, en a parlé quelque peu.

Si Idriss Deby a fanfaronné et clamé son indépendance au sortir de son entrevue avec François Hollande et dans les comptes-rendus faits de sa visite sur le site officiel de la République du Tchad et dans la presse locale, il n'empêche qu'un mois après il annonce soudain l'envoi de plus de 2000 hommes au Mali !

Comme j'ai déjà parlé des événements qui ont suivi depuis cette date dans mes précédents posts de la série "Honni soit qui Mali pense", je n'y reviens pas et y renvoie.

Toujours est-il que l'affaire du Mali non seulement a obligé la France à mettre les pouces dans ses relations avec Idriss Deby, mais elle a permis à ce dernier à la fois de rétablir sa situation au Tchad même, où elle demeure instable, mais et surtout de se donner une image internationale qu'il n'avait guère, au sein de la zone de la CEMAC d'abord, où il joue un rôle décisif avec le président congolais Denis Sassou Nguesso. En RCA, il contraint François Bozizé à négocier avec l'opposition coalisée dans le Séléka . Les choses rebondissent d'ailleurs, aujourd'hui même, puisque les rebelles du Séléka marchent de nouveau sur Bangui et que les Français doivent sans doute y intervenir sous prétexte de protéger leurs ressortissants. Idriss Déby a également tenu un discours vengeur et  autoritaire au sein de la CEDEAO (dont le Tchad ne fait pas parti et a fortement tancé les membres officiels de cette organisation ainsi que les soldats maliens dont la place, à l'entendre, devait être au front, même si les groupes Tamasheq s'y opposent dans leur zone et si la France a cédé à leur demande à propos de l'occupation de Kidal).

Nous étions fortement engagés au Mali, dont nous devions retirer nos troupes en avril 2013 (début avril d'abord, puis dans la suite fin avril et sans préciser l'importance exacte de ces retraits); les troupes retirées n'auront pas trop de chemin à faire si elles doivent se rendre en République Centrafricaine où on annonce aujourd'hui même, 24 mars 2013, qu'elles vont intervenir.

Comme je vous le disais en commençant, nous ne sommes pas sortis de l'auberge sahélienne et le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle n'est ni confortable ni accueillante et que nous n'y sommes pas, aux yeux de beaucoup, les bienvenus.

 

mercredi 6 mars 2013

Honni soit qui Mali pense : "On nous ment!"


Vu l'urgence, j'interromps provisoirement la série de mes posts sur "L'école 2013".

L'heure semble jugée grave puisque, lundi 4 mars 2013, au lieu des prétendus "experts" habituels, je n'ai pas entendu moins de officiers généraux causer de la guerre au Mali sur nos antennes, deux retraités pigistes et un amiral, pas du tout quart de place mais chef de nos armée. L'intervention de ce dernier tenait sans doute à l'annonce de la mort d'un de nos soldats, sur laquelle il a eu quelques paroles émues, tout en soulignant que "mourir pour la patrie" était un des devoirs assumés par tout soldat.

J'ouvre ici une parenthèse pour solliciter la science militaire d'Expat qui a eu l'amicale imprudence de me permettre de le solliciter sur les questions militaires!

1. A quand remonte la dernière "mort au champ d'honneur "d'un général français ?

2. Comment s'explique que ce soit souvent des amiraux qui soient les chefs suprêmes de nos armées ?

Mais revenons au Mali (ou plutôt au Tchad) car le temps et l'espace me manquent !

On se croirait presque revenu au temps de la Seconde Guerre mondiale, quand les communiqués des forces de l'Axe, en février 1943 (moment de Stalingrad pour ceux et celles qui l'auraient oublié) , fidèlement repris par "Radio Paris" nous faisait savoir, chaque jour, que les troupes du Troisième Reich se repliaient en bon ordre "sur des positions préparées à l'avance". La ritournelle de Radio-Londres était, on s'en souvient : « Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand !".

Nous n'en sommes fort heureusement pas là, mais le quasi total black-out imposé sur les événements du Nord-Est du Mali commence à prendre des proportions inquiétantes. Fort heureusement, il est devenu aujourd'hui beaucoup plus difficile de museler tout à fait l'information pour qui veut la chercher; J'ai donc obtenu des informations tout à fait différentes, de façon très simple, grâce à Google en consultant simplement ce qui s'écrit à ce sujet au Tchad même, et  plus précisément à N'Djamena.

Je dois dire d'ailleurs que j'ai été agréablement surpris de constater que l'information locale bénéficie, vis-à-vis du pouvoir en place, d'une liberté de ton peu courante et que je ne soupçonnais pas ; je pensais en effet que le président Idriss Deby, si branlante et contestée que soit sa position, était plus soucieux de museler son information ; il est bien loin de faire la l'unanimité dans son propre pays et cela se lit!

C'est ainsi que, sur la plan militaire, indépendamment de ce qui se passe au Mali même (et sous réserve, bien entendu, de la validité des informations que j'ai pu obtenir par ces voies)  une colonne armée de « terroristes djihadistes" a attaqué le Tchad même et a investi le massif du Djebel Moun, à partir du Nord Mali, en traversant la région de l'extrême Nord du Tchad, dans la zone de la frontière tchado-soudanaise. Le berger djihadiste a donc déjà répondu à la bergère tchadienne, en lançant une offensive sur le Tchad même ; elle aurait déjà conduit à un affrontement sanglant dans lequel 12  soldats tchadiens auraient été blessés et évacués sur Adré.

Ce dimanche 3 mars 2013, selon une source qui se définit comme fiable car proche de l'état-major tchadien, le président Deby aurait donc délibérément modifié le bilan des combats. L'embuscade du vendredi 22 février a été désastreuse pour les Tchadiens. Il y aurait eu, en réalité, de leur côté, 117 tués dont  68 morts sur place, 27 autres ayant succombé à leurs blessures. C'est seulement de ces derniers que le gouvernement a fait état et dont il a organisé en grande pompe les funérailles nationales. Il faut en outre ajouter à ces lourdes pertes, la mort de 22 des 23 soldats tchadiens faits prisonniers et qui ont été fusillés par les djhadistes.

Le seul Tchadien, qui a été épargné par eux, a bénéficié de cette mesure en raison de son appartenance à une communauté musulmane particulière ; il a été relâché et c'est lui qui a révélé l'exécution sommaire de tous  ses camarades. Il a délivré le message dont les djihadistes l'avaient chargé et qui est le suivant : « Vous êtes des incultes et votre président Idriss Deby est un mécréant ; nous attendons le reste de sa troupe pour lui réserver ce que vous venez de subir".

Sur instruction d'Idriss Deby ce soldat a été transféré à Bamako puis à N'Djamena où il a été mis à l'isolement et même, semble-t-il, torturé.

Tout cela ne ressemble guère à ce que l'on nous donne à croire et la suite moins encore!
A demain pour cette suite !