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lundi 9 décembre 2013

Refondation ou révolution permanente ?

Lecteur de mon blog, un des bons amis québécois, m'envoie un article intitulé "Révolution permanente" publié dans le Devoir du 6 décembre 2013 par Christian Rioux, à la suite d'un colloque tenu à Rouen. J'espère que l'auteur ne m'en voudra pas de le reproduire ici tant son point de vue me paraît pertinent i
"« Innovation », « nouveauté », « changement », « créativité », « originalité », « invention »,« transformation », « rénovation », « découverte », « mutation », « évolution », « renouvellement »,« modernité », « renouveau » et j’en passe. En quittant le grand amphithéâtre de l’Université de Rouen la semaine dernière, ces mots me tournaient dans la tête comme des mouches noires au-dessus de la chair fraîche. Toute la journée, ils avaient été scandés comme des sourates du Coran dans une madrasa.
On se serait cru dans un congrès de publicitaires chargés de convaincre des consommateurs blasés. Le clinquant moderniste ne semblait jamais assez étincelant. Ce colloque franco-québécois sur la pédagogie et le décrochage scolaire aurait d’ailleurs pu s’intituler « Révolution permanente ». La plupart des participants n’y auraient rien trouvé à redire, ne sachant probablement pas que ce titre prémonitoire était du révolutionnaire russe Léon Trotski.
Tous les conférenciers arboraient évidemment d’inutiles projections PowerPoint, gadget obligé de la modernité académique (et que personne n’avait véritablement le temps de lire). Ici, les mots « traditionnel », « classique » et « ancien » suffisaient à vous condamner sans autre procès. Comme si tout ce monde ne travaillait pas pour une institution dont le rôle essentiel était encore aux dernières nouvelles de transmettre des connaissances souvent millénaires comme lire, compter, écrire, s’exprimer, argumenter, raisonner, conjuguer, diviser et réfléchir.
Toutes choses que les élèves apprennent de plus en plus mal, nous révélaient cette semaine les tests Pisa divulgués par l’OCDE. Tous les trois ans, cet instrument de la mondialisation à tous crins est devenu le prétexte de grands mea-culpa aux quatre coins du monde. Les experts ont beau dire que ces enquêtes (qui ne sont pas sans intérêt) ne permettent pas de classer les systèmes d’éducation entre eux, les ministres en profitent pour promettre encore et toujours plus de nouvelles méthodes toutes plus innovantes destinées à ces cobayes que sont devenus les élèves.
On aura pourtant remarqué que la nouvelle coqueluche de l’éducation mondialisée n’est plus la gentille Finlande avec son école « cool » sans notes ni sélection. Ce sont aujourd’hui Singapour, la Corée du Sud et le Japon, où les jeunes étudient 50 heures par semaine, ont trois heures de devoirs tous les soirs, sont soumis à une sélection draconienne et où la « pédagogie de la découverte » reste inconnue. La presse québécoise va-t-elle se précipiter en Corée comme elle l’a fait en Finlande 
♦♦♦
À moins qu’au lieu de copier la Finlande hier, la Corée demain et peut-être un jour l’Arabie saoudite, on songe à redonner de toute urgence l’école aux professeurs ? À Rouen, une participante me confiait que les enseignants des quartiers pauvres de Montréal redécouvraient, au grand dam des fonctionnaires du ministère qui ne voulaient rien entendre, les vertus des cours magistraux, rebaptisés « enseignements explicites ». Une urgence pour ces élèves dont les parents ne peuvent pas combler les lacunes de l’école.
Quelques jours plus tard, à Paris, j’écoutais le professeur Loys Bonod expliquer que certains élèves étaient« devenus étrangers à leur propre langue ». Cet enseignant du lycée Chaptal, à Paris, tient un blogue sous-titré « Ce qui est moderne peut (aussi) être idiot ». Il incrimine l’omniprésence de l’anglais dès le primaire, mais surtout une profession qui n’est plus attractive. « Plus personne ne veut devenir professeur, dit-il.
Un jour, on veut refonder l’école avec des pédagogies nouvelles, le lendemain par le numérique. Ça fait rire tout le monde ! Qui peut penser que des tablettes vont sauver le niveau de nos élèves ? On est en période de crise et on dépense pour du numérique. On veut appliquer des méthodes pédagogiques qui sont celles de l’innovation alors qu’on ferait mieux de suivre la tradition. On avait une école qui savait former les élèves à lire et à écrire. Voyez tout ce qu’on a cassé avec 25 ans de sciences de l’éducation ! » L’éducation n’est pas une science mais un artisanat, dit-il.
Selon Loys Bonod, la solution n’est pas si compliquée. Il faudrait être plus exigeant à l’égard des professeurs et les laisser travailler en paix en cessant de leur imposer des pédagogies et des méthodes qui tiennent souvent plus de l’idéologie. « Il faudrait faire confiance aux enseignants car les enseignants savent ce qu’il faut faire. Mais, on leur a tout retiré, même leur pédagogie. »
À Rouen, devant moi, deux jeunes enseignantes faisaient la conférence buissonnière. Discrètement, elles sortirent une pile de copies de leur serviette. Je me suis penché vers elles. Pendant que les conférenciers tenaient des discours futuristes, elles corrigeaient minutieusement des dictées au stylo rouge. De bonnes vieilles dictées écrites à la main d’une écriture fine en lettres attachées sur du papier ligné. À chacune, elles mettaient une note dans la marge et un petit commentaire personnel. Exactement comme firent mes professeurs avant elles. Et si c’était elles, les vraies modernes…".

samedi 1 septembre 2012

Le marronnier de la formation des maîtres (3)

« Enseigner, un métier qui s’apprend » : Philippe Meirieu, du pédagogisme à l’écologie !
Soyons justes. On ne peut reprocher à Philippe Meirieu de ne pas savoir gérer, surtout s’il s’agit de sa carrière, de son business éditorial et audio-visuel personnel et, tout récemment, avec moins de succès, de sa carrière politique. Pour l’école, c’est une toute autre affaire, même s’il nous joue maintenant le gars qui est monté un jour, par hasard, au 110 de la rue de Grenelle parce qu’il y avait vu de la lumière.

C’est la gauche avec Lionel Jospin comme ministre de l’Education nationale (et Claude Allègre comme conseiller spécial et ministre de fait), puis Allègre lui-même comme ministre qui ont érigé Philippe Meirieu en gourou de l’école de France :
-       artisan de la création des IUFM (ce qui montre son aveuglement réformateur, puisqu’on les a supprimés, sans susciter de regrets, vingt ans après, mais sa bonne vision de son propre avenir, puisqu’il s’est récupéré lui-même à la direction de celui de Lyon, avant de gagner, grâce à l’intégration universitaire des IUMF, son billet d’entrée à Lyon 2.
-       père spirituel du « collège unique » désormais jugé désastreux,
-       apôtre de la pédagogie par « objectifs », simple démarcage de théories nord-américaines, comme le sont, plus généralement, les prétendues sciences de l’éducation.

Président du Comité d’organisation de la réforme des lycées, directeur de l’INRDP (1998-2000), puis directeur de l’IUFM de Lyon (2001- mars 2006), il a une activité plus importante encore dans la promotion de ses ouvrages (tournées VRP de conférences organisées par ses éditeurs ! Directeur de collection chez ESF, etc.) et/ou des produits dérivés. Pour couronner le tout, reconversion récente dans l’écologie et le développement durable, avec comme cheval de bataille majeur, la sauvegarde des moulins à café de nos grands-mères!

Son site comportait même une rubrique inattendue « Films et documents audio-visuels », devenue dans une version plus récente « Films et documents vidéo »; on y trouvait l’évocation de ses activités sur la chaîne Cap-Canal (chaîne locale sur Lyon et Grenoble que la mairie socialiste de Lyon l’a chargé de développer au terme de son mandat à l’IUFM local. On ne saurait laisser en jachère un tel talent, mais le PS n’a pas donné à ces ouvertures une suite suffisante pour le retenir dans ses rangs.

Comment ne pas reconnaître en lui, près de deux décennies durant, une sorte de télé-évangéliste de l’école, un Billy Graham de la pédagogie ? Dans une logique mercantile, dont les dominantes de son discours pourraient faire croire qu’il la réprouve (mais le portefeuille a ses raisons que la raison ne connaît pas !), Philippe Meirieu a longtemps monnayé, de toutes les façons, la position qu’il s’était faite (et/ou qu’on lui avait faite) dans l’éducation nationale française.

C’est son droit (même si l'on peut discuter ce point) ; en tout cas, il est loin d’être le seul à le faire, même s’il est sans aucun doute l’un de ceux qui en ont tiré le plus de profits. On sent d’ailleurs à la remarque liminaire de son « bloc-notes » du 29 août 2006 (« Les livres sur l’école sont, comme chaque année, nombreux à paraître à la rentrée. ») qu’il trouve fâcheux de ne pas avoir l’exclusivité de ce genre de productions, lui qui, chaque année, le mois de septembre revenu, tel un pommier pédagogique, produit un ouvrage, avec parfois même, avant ou après, quelques fruits de « contre-saison ».

Ce qui m’agace (on aura déjà peut-être perçu dans mes propos un léger agacement) chez Philippe Meirieu, c’est de voir que cet homme, qui a fait sa carrière et à n’en pas douter sa situation (du moins pour un ancien instituteur, même adorné d’une thèse d’Etat en sciences de l’éducation) dans les sphères les plus hautes du pouvoir éducatif, non seulement n’assume aucune responsabilité dans les multiples erreurs qu’il a commises ou incité à commettre, mais évoque désormais les problèmes de l’école comme s’il n’avait jamais été pour quoi que ce dans toutes ces affaires. Sa très récente conversion à l’écologie rhônalpine va assurément lui permettre de faire table-rase de ce fâcheux passé pédagogique que symbolise de toute évidence le sacrifice de sa moustache !

Le comble est atteint quand on le voit affirmer, déjà en 2006, dans le même « bloc-notes », qu’il n’est pour rien dans « les absurdités des programmes » (après tout, il n’a été que trois ans, de 1990 à 1993, membre du Comité national des programmes), qu’il ne se sent « nullement impliqué dans la jargonisation du vocabulaire scolaire français » (Ben voyons, ! Peu sportif, il ne s’est jamais intéressé aux « référentiels bondissants !)  et enfin, cerise sur le gâteau, quand il dénonce les « apparatchiks du ministère » ! On croit rêver et l’on est tenté de se pincer. Qu’a-t-il été d’autre, une décennie durant, que le gourou et le chef de ces « apparatchiks » ?
Alzheimer à ses débuts, mauvaise foi totale ou Docteur Philippe et Mister Meirieu ? Peut-être, après tout, Philippe Meirieu nous prend-il tout simplement pour des imbéciles ?

vendredi 31 août 2012

Le marronnier de la formation des maîtres (2)

"Enseigner : un métier qui s'apprend". Le grand gourou

Si, par le plus grand des hasards, vous ne connaissez pas Philippe Meirieu, cette lacune peut être aisément comblée par la consultation de son site ou de tous ceux où il figure et dont il ne manque pas de mentionner les adresses par des liens. Autre chance pour vous, certaines sources d’information sont agrémentées d’une photo, car, si étonnante que soit la chose, l’homme paraît aussi satisfait de son image que de sa pensée. Louons le Seigneur, mes frères et soeurs, car il vous sera même peut-être accordé, parfois, d’avoir le privilège d'y entendre la voix du Maître !

Soyons modernes et savants dans cette approche, car l’homme l’impose.

Un peu de sémiologie de l’image. Il arborait, le 20 avril 2008 chez Moatti dans un "Ripostes", une curieuse chemise rouge sang (éclatant rappel de ses convictions originelles de gauche encore présentes avant qu'il vire au vert, l'année suivante, en passant du PS à Europe Ecologie), mais avec cravate. Un directeur de CNDP ou d’IUFM, même honoraire, doit garder de la tenue. Il faut donner confiance au client. Chevelure et moustache blanches bien entendu, rinçage bleuté, lunettes, tout signifie de façon éclatante le pédago ! Instituteur monté en graine, il se lança vite dans les sciences de l’éducation et la pédagogie, domaines propres à abriter et/ou à générer les impostures éducatives.

Je dois à la vérité des faits une rectification; en effet, depuis qu’il a troqué le PS pour Europe Ecologie en vue des régionales (avec une tête de liste que l’ingratitude du PS ne lui a jamais offerte)  et qu’il a abandonné le pédagogisme pour la politique et délaissé le sauvetage des élèves pour celui de la planète, Philippe Meirieu, en habile communicant, a supprimé  de son appareil sémiologique la moustache (photo de février 2010) qui auparavant était la sienne depuis près de 40 ans. Elle faisait désormais un peu trop "pédago" ou même "instruisou" pour les nouvelles destinées auxquelles il aspire et ne pouvait rivaliser avec celle de José Bové.

La soutenance-éclair d’une thèse (d’Etat, s’il vous plaît, directement et sans "tri-cycle", car  l’homme, s'il n’est pas modeste est pressé), en sciences de l’éducation, naturellement. Revenons en 1983 et le voilà docteur d'Etat ; il a 34 ans, ce qui, vu sa carrière antérieure, apparaît quasi fulgurant, du moins dans les disciplines universitaires normales, et cela d’autant que, selon ses termes, ses « engagements militants et professionnels » ont déjà été multiples. Quel homme !

Curieusement pour quelqu'un qui ne nous cache rien (pour ne pas dire qui étale tout !), le titre et les références de cette thèse demeurent non précisés. Il faut consulter l’un de ses hagiographes patentés pour apprendre qu’ayant passé son CAP d’instituteur en 1974, il a soutenu une thèse d’Etat dès 1983 sur le thème, sinon le sujet suivant : "Apprendre à apprendre". De la bouche même du Docteur Meirieu, on apprend que cette somme était « un énorme pavé de près de 1000 pages » (ce qui est, somme toute, très banal et n'a rien d'excessif pour une thèse d’Etat), mais surtout qu’elle a exigé de son auteur "dix ans de travail acharné et solitaire" (dixit Ph. Meirieu). Là, il se prend un peu les pieds, sinon dans le tapis, du moins dans la chronologie, car si on compte bien 1983 - 10 = 1973. Ce détail prouve qu’il a commencé sa thèse d’Etat avant même d’être instituteur titulaire ! Quel homme (encore !). Il faut éviter de mettre du sucre sur le miel, comme disait ma bonne grand’mère!

Si la tenue et l’apparence ne changent guère selon les photos, on dispose, en revanche, de deux versions majeures du portrait. La première est, pourrait-on dire, socratique. Un demi-sourire laisse entendre qu’on est allé au bout des choses et qu’on en est revenu. Toutefois, la version officielle, celle du site que notre héros s’est résigné à créer, à la demande générale, est celle du penseur. Le « Penseur » de Rodin, on s'en souvient, appuie sa tête sur son poing droit et regarde le sol ; il ne positive donc pas. Le penseur selon Meirieu (sujet et objet !), tient le précieux think tank, qui lui sert de tête, de sa main gauche (faut-il y voir un signe de son orientation politique majeure, pour un temps au moins?), l’index doctoral est levé (et non le majeur « fuckeur », ne nous y trompons pas !), le pouce étant délicatement allongé sous le menton. Le regard bleu est fixé, non pas sur la ligne de même couleur des Vosges, mais sur l’horizon pédagogique qu’il ne cesse de scruter pour alimenter une réflexion que rien ne suspend jamais.

Philippe Meirieu incarne de façon parfaite tout le mal qu’ont fait à notre école les sciences de l’éducation ; lors du « Ripostes » que j'ai évoqué, la charmante Natacha Polony lui a rappelé, mais avec bien trop de discrétion à mon sens, qu’il a traîné, quinze ans durant, Rue de Grenelle, même s’il paraît l’avoir totalement oublié ; il ne saurait donc fuir des responsabilités qui sont incontestablement les siennes.

Claude Allègre s’est souvent moqué, non sans humour et pertinence, des sciences de l’éducation et de leur jargon. Il aimait à rappeler que le ballon des cours de gym d'antan. est, dans ce nouvel idiome, le « référentiel bondissant ». Il est donc stupéfiant que, d’abord comme conseiller spécial de Lionel Jospin, puis comme ministre, il ait donné à Philippe Meirieu la place qui fut la sienne. Il est vrai qu’Allègre ne s’intéressait vraiment qu’à l’enseignement supérieur et à la recherche, alors que Meirieu n’est jamais sorti des sciences de l’éducation, dont la maxime suprême est que l’on enseigne bien que ce que l’on ne sait pas.

Philippe Meirieu, qui, depuis un quart de siècle, s’est fait de la pédagogie un superbe fromage où il s’est longtemps installé, avant de continuer à en vivre, même après l’avoir quitté, a tenté de rendre à la fromagerie, fût-ce par métaphore, une partie de ce qu’il lui doit, en suggérant, certains s’en souviennent peut-être, de régler les problèmes de la carte scolaire grâce au camembert.
 

A suivre.

jeudi 30 août 2012

Le marronnier de la rentrée : la formation des maîtres (1)

 

"Enseigner un métier qui s'apprend"

La formation des maîtres est, avec l'immobilier et le salaire des cadres, l'un des marronniers de notre presse écrite agonisante. Songer que ce pauvre Christophe Barbier, directeur de l'Express, est de obligé de faire LUI-MEME la réclame de son hebdomadaire à la radio. Finira-t-on par le voir, dans les rues, glapir "Demandez l'Express ! Demandez l'Express !". Pauvre France!

Je me vois donc contraint moi aussi, après avoir entendu, ce matin-même, notre nouveau ministre de l'éducation nationale, de revenir sur cette question à propos de laquelle on entend tant de sottises et d'erreurs. 

J’ai écrit, je ne sais plus quand un blog après lecture d'un article paru dans un magazine "professionnel" à l’usage sans doute exclusif des pédagos ; il avait pour titre « Formation des enseignants : mise au point » et était illustré d’une photo qui surmontait cet intitulé. On y voyait une douzaine de personnages vociférant devant une pancarte émanant d’un ou plusieurs IUFM (Institut de formation des maîtres pour les non-initiés, s’il y en a encore), cet acronyme encadrant le slogan suivant, en capitales pour la première ligne « ENSEIGNER, UN METIER QUI S’APPREND » et, pour la seconde, en écriture anglaise malhabile « Pour un service public de la formation ». Je ne sais pas trop si l’on avait voulu reproduire la graphie maladroite d’un élève de CM1 ou l’écriture normale des étudiants actuels de  Master 2, puisque nos enseignants du futur seront recrutés à ce niveau académique. Je penche plutôt vers la seconde hypothèse pour avoir vu, très récemment encore, des copies d’étudiants de lettres modernes de ce niveau.

Premier constat, et non le moindre, sur les douze personnages de la photo, les deux tiers (8) sont des filles, ce qui est un indicateur fort sur l’évolution de la profession, surtout dans le primaire et le secondaire, la vague de féminisation atteignant désormais l’université. Cette évolution a un certain nombre de conséquences importantes, d’ordres divers, dans le détail desquels je ne puis entrer ici.

Seconde remarque. Les IUFM sont, comme les régions ultramarines « monodépartementales », des innovations relativement récentes, 1982 pour les secondes, 1989 pour les premiers. La généralisation des IUFM n’a donc que vingt ans ce qui est fort peu pour une réforme très importante puisqu’elle fut présentée, en son temps, comme révolutionnaire et qu’elle concernait à la fois le primaire et le secondaire. Auparavant, la formation des instituteurs se faisait dans les écoles normales et les professeurs du secondaire, certifiés ou agrégés, n’avaient aucune formation réelle, les « Centres Pédagogiques Régionaux » n’étant qu’une vaste farce sur laquelle je vais revenir).

Cette création des IUFM s’est inscrite dans l’apparition progressive dans notre pays des « sciences de l’éducation » qui nous sont venues d’Amérique du Nord. On a d’ailleurs retenu le terme de « licence de sciences de l’éducation », (dénomination québécoise), jugée plus noble que « licence de pédagogie » qui avait pourtant alors les faveurs du ministère. Cette nouvelle filière universitaire instituée, il a bien fallu ouvrir des activités et des emplois pour ces licenciés (et bientôt docteurs !) en sciences de l’éducation.

L’exemple, funestement  prototypique de cette évolution, est Philippe Meirieu. Ancien instituteur, il a, non sans adresse, surfé sur cette vague politico-pédagogique. En 1983, il soutient un doctorat d’Etat sur le sujet suivant « Apprendre à apprendre » sur lequel il est toutefois inexplicablement discret, peut-être parce qu’il en déclinera inlassablement, dans la suite, le titre : « Apprendre à apprendre », « Apprendre à apprendre à apprendre», « Apprendre à apprendre à apprendre…etc. ». Il est l’un des artisans de la loi d’orientation de L. Jospin qui, en 1989, crée les IUFM, et il devient, une dizaine d’années durant, le gourou de la rue de Grenelle. Il a fini sa carrière comme directeur de l’IUFM de Lyon, avant de se replier sur l’université de Lyon 2 pour jeter enfin le masque de la pédagogie afin d’entrer ouvertement en politique sous l’étiquette Europe-Ecologie, en 2009. Je ne puis développer cet aspect ici, mais dès demain, car son action est essentielle, j'évoquerai Ph. Meirieu dont le rôle a été aussi funeste que déterminant.

Revenons à notre propos. Dans ce contexte, à la fin des années 80, la pédagogie, même si on lui a préféré « sciences de l’éducation », devient le maître-mot des filières universitaires ainsi dénommées comme les IUFM eux-mêmes qui en sont la résultante. On avait là enfin l’application du bon vieux principe « Ce qu’on sait faire on le fait, ce qu’on ne sait pas faire, on l’enseigne ! »

Pour éclairer ce point, sans raconter ma vie (vous m’accorderez que je ne donne guère dans ce travers, pourtant assez courant dans certains blogs), je voudrais illustrer cette question de la fameuse formation des maîtres par mon cas personnel. J’ai autrefois passé successivement les deux concours de recrutement d’enseignants ouverts dans mon domaine, le CAPES d’abord, l’agrégation ensuite.

Le CAPES comportait alors une épreuve dite « théorique », écrite d'abord, orale ensuite pour les admissibles (le tout après la licence donc à bac + 3 mais en fait à bac + 4 car il fallait une année pour préparer ce concours). Si l’on y était admis, ce CAPES théorique faisait de vous un « professeur certifié stagiaire », rémunéré et affecté à ce titre à un Centre Pédagogique Régional (CPR), institution parfaitement mythique comme on va le voir.

La prétendue « formation » ne comportait, en effet, aucun enseignement et consistait exclusivement en des heures de stage dans deux établissements. Il s’agissait d’assister, chaque semaine, à quelques heures d’enseignement (six si je me souviens bien) d’un « maître de stage », qui se bornait à faire, devant deux ou trois stagiaires planqués au fond de sa classe, son cours normal. Le drôle de la chose, dans mon cas, est que le premier semestre de mon stage s’est déroulé dans un lycée de garçons qui était, par hasard, celui-là même où j’avais fait mes classes secondaires ; j’y avais donc déjà fait, comme élève, sept années de stage à temps plein ; je n’avais donc plus grand chose à apprendre sur les pratiques pédagogiques de mes anciens maîtres!

En fin d’année de CPR, on faisait une heure de classe devant un inspecteur général, la chose étant censée être l’épreuve « pratique » du CAPES. Une fois définitivement reçu (je n’ai jamais vu quiconque échouer à cette épreuve pratique), on était nommé dans un établissement et vogue, pour quarante ans, la galère pédagogique !

Les choses étaient encore pires, si l’on peut dire pour l’agrégation, où elles prenaient vraiment l’allure d’une farce. En d’autres termes, à cette époque, pour le secondaire, s’il y avait, pour les deux concours de recrutement, des épreuves théoriques difficiles (par exemple pour l’agrégation, moins de 10% des candidats étaient reçus pour un concours à bac + 5 (au moins) : licence en trois ans + diplôme d’études supérieures (DES qui deviendra ensuite la maîtrise) et en outre, en général, une voire deux années de préparation spécifique fort sérieuse du concours. La formation professionnelle, une fois les concours passés, était rigoureusement NULLE.

Pour en finir avec mon cas, je ne veux en retenir que trois conclusions.

1 . Pour ce qui me concerne du moins, les heures de stage ne m’ont rigoureusement rien appris. Cette année de stage fut pour moi une année de vacances payées qui m’ont permis de préparer le DES que je n’avais pas encore et qu’il me fallait posséder pour me présenter à l’agrégation. Mes « maîtres de stage », excellents enseignants eux-mêmes, ne m’ont en rien conseillé, puisque ces stages consistaient pour eux à faire devant des stagiaires leurs cours habituels et qu’ils ne nous ont vu enseigner, au mieux, qu’une heure ou deux.

2. Ma seule formation pédagogique est celle que j’ai reçue (et qu’ils ne cherchaient nullement à me donner) de deux de mes maîtres, Pierre Savinel et Jean Pouilloux, dont je garde toujours le souvenir, aussi vivace et présent, tant d’années après, le premier professeur de première au lycée, le second  professeur d’université.

3. A mes yeux, l’enseignement, comme la médecine, est d’abord un art, mais, dans les deux cas, il est indispensable, pour les exercer, de maîtriser, aussi complètement que possible, les savoirs qu’implique et met en œuvre l’exercice de ces arts.

Les professeurs de l’époque, « non formés  », étaient-ils moins bons que ceux des vingt dernières années qui ont tâté des IUFM (avant qu'on les supprime) et de la 
« pédagogie/sciences de l’éducation »? Je n’en suis pas certain (litote pour dire que je suis à peu près sûr du contraire !).

Je suis déjà long et je n’ai présenté ici que les premiers éléments de mon point de vue. Je reviendrai demain sur le sujet à partir du cas Meirieu qui est exemplaire.

vendredi 27 janvier 2012

De l'école

Je n'avais en rien l'intention de revenir sur les problèmes de l'école dont j’ai souvent parlé, mais c'est l'actualité qui m'amène à le faire en me conduisant à étendre mon propos de l'école à l'université.

Mieux vaut commencer par l'université, surtout au moment où l’on voit l'équipe gouvernementale en place faire figurer, dans les réussites du quinquennat, la loi de réforme des universités (LRU) de Madame Pécresse. J'ai déjà consacré des blogs à cette question et je continue à penser que la LRU (pour faire court) n'a rigoureusement rien changé ; si elle a eu quelque action dans le domaine universitaire, c’'est plutôt pour en aggraver les défauts que pour y porter remède.

Comme je l'ai déjà dit à différentes reprises, la seule chose qu'il y a à admirer dans cette loi est l'astuce de la ministre ou, plus probablement, de l'un ou l'autre de ses conseillers, dont l'un en particulier avait été vice-président de la Conférence des présidents d'université et qui de ce fait connaissait bien la faune de la CPU. Elle a consisté à inscrire dans cette loi les deux revendications majeures des présidents d'universités eux-mêmes, de façon à se gagner par là leur faveur, leurs intérêts personnels les motivant plus que ceux de leurs établissements. Ces deux revendications concernaient en effet exclusivement, l'une et l'autre, les présidents (droit à un second mandat présidentiel et mainmise totale sur les recrutements d'enseignants, en éliminant les commissions de spécialités au profit de commissions ad hoc choisies par eux et donc à leur botte) et nullement les universités elles-mêmes. Faire figurer désormais dans le budget de l'université, la masse incompressible des salaires du personnel et la gestion des sites est naturellement illusoire. En effet, les charges d'entretien des sites sont tout aussi incompressibles, dans leur ensemble, que les salaires et cela ne conduit qu’en apparence à un accroissement du budget et des moyens. En outre où se situe l’autonomie d’établissements qui reçoivent de l’Etat 95% de leurs budgets ! Cette loi LRU est de la poudre aux yeux !

J'en viens à l'école puisqu'il paraît que M. Bayrou, dont on a pu apprécier les idées et l’efficacité dans ce domaine quand il était ministre de l'éducation nationale, a, dit-on, des idées sur l'école, dont les deux piliers sont la restauration du calcul mental et de la culture générale. Mieux vaut tard que jamais. Why not ?

Je lisais ce matin même que la culture générale était gravement atteinte dans le système éducatif par la suppression de l’épreuve de ce nom au concours de Sciences-Po Paris. En fait la culture générale, la vraie, n'a rien à craindre quand on connaît la nature de ce genre de concours qu’on trouve dans tous les établissements de cette farine ! Il s'agit en effet de questions à choix multiples (QCM) que des machines corrigent sans problèmes, surtout pour les correcteurs qui ne veulent pas se fatiguer à corriger des devoirs rédigés. Les dits QCM portent sur toutes sortes de sujets, qui vont du sport à la littérature en passant par l’économie, car à Sciences Po comme à l’ENA, on se doit d’avoir « des clartés de tout » et garder quelque chose en soi "quand on a tout oublié" (Voilà deux questions de culture générale – fournies par Usbek et gratuites comme toujours - pour les fabricants de ce genre de QCM !). Auprès de ces épreuves de culture générale, feu le jeu des mille francs apparaît comme une épreuve intellectuelle de la plus haute tenue. Ces questionnaires sont parfaitement ridicules et on devrait les présenter plutôt sous le nom d’« épreuve d'inculture générale ».

Quant à l’évaluation plus générale de nos établissements éducatifs, j'ai eu à ce sujet une discussion avec une de mes amies qui a récemment pris sa retraite de l’IUFM où elle enseignait. Vous savez feus ces Instituts universitaires de formation des maîtres, temples de la grande déesse Pédagogie, nés des sciences nord-américaines de l’Education et accouchés Rue de Grenelle par le bon docteur Meirieu, l’immortel auteur d’une thèse (d’Etat s’il vous plait) sur « Apprendre à apprendre à apprendre…. « , lui-même reconverti dans l’écologie suite à la non-reconnaissance de son génie par le PS rhodanien ?

Comme je lui faisais observer ( à cette amie et non à l’Auguste Philippe Meyrieu– petite question de grammaire française qui pourrait figurer dans un quizz de l’ENA : pourquoi cette majuscule apparemment intempestive à « Auguste » et quelle est la nature de ce mot ?), après avoir eu à connaître de quelques devoirs de lycéens, que le niveau m'en paraissait singulièrement bas, ne serait-ce que, sur le plan des savoirs, du style et de l'orthographe, elle m’a fait observer (avec, il est vrai, un esprit de contradiction qui ne la quitte guère) qu’au contraire les élèves actuels sont bien meilleurs que ceux d’autrefois.

Elle n'a pas manqué évidemment, cet égard, de faire valoir leur habileté à manipuler les ordinateurs, ce qui à vrai dire n’a pas grand-chose à voir avec le problème en cause. Il me semble, au contraire, que la pratique des jeux et du zapping qui marque de façon forte ces NTIC (nouvelles techniques d'information et de communication), la télévision et/ou l’ordinateur) est une caractéristique actuelle de la fréquentation constante de telles sources d'information, qu'on retrouve malheureusement dans les manuels scolaires que j'ai pu avoir entre les mains ces derniers temps. Je pense ici en particulier à l'histoire et au français.

On voit ainsi des élèves de cinquième devoir prendre en compte (observez que je ne dis pas « apprendre ») les noms des livres de la Bible hébraïque, quand ils sont totalement incapables d'avoir moindre idée de la chronologie générale de l'histoire de l'Antiquité. En français, de la même façon, on a traité avec mépris le Lagarde et Michard ( et autres) où histoire littéraire et textes figuraient et s’éclairaient réciproquement et on les a remplacés par des ouvrages de type nouveau où l'on procède à des regroupements, bizarroïdes et achroniques d'auteurs qui peuvent être (exemple authentique) Marot et Desnos et où figurent, à des fins manifestes de nouveauté et d'originalité, des auteurs dont nul n'a jamais entendu parler et dont les exemples textuels invoqués sont des plus médiocres pour ne pas dire nuls !

Tout cela se fait sous les auspices de la rénovation et de la pédagogie, mais aussi il faut bien le dire (même si on se garde  de le faire) d'un total mercantilisme. Il faut bien faire marcher le business monopolistique de l’édition scolaire et renouveler sans cesse des manuels que la plupart des enseignants, non sans bon sens ailleurs, se refusent à utiliser, mais dont les achats massifs, assumés désormais surtout par les mairies ou les institutions départementales et régionales, font marcher un fructueux commerce et permettent aux patrons mais même aux simples directeurs de collection et aux inspecteurs généraux de s'offrir des villas en Bretagne ou sur la Côte d'Azur.

Il y a encore beaucoup à dire mais je suis déjà bien long.

mercredi 15 juin 2011

Enseigner, un métier ? (1)

A l’heure où les syndicats d’enseignants organisent des manifs contre les suppressions de postes et de classes et où une grande campagne de publicité gouvernementale, rappelant celles de l ‘armée, propose 17.000 emplois d’enseignants, comment ne pas s’interroger sur « le plus noble des affreux métiers » .

J’ai sous les yeux un article paru il y a quelques années (avant la fin des IUFM et la « mastérisation ») dans un magazine professionnel, sans doute à l’usage exclusif des pédagos ; il a pour titre « Formation des enseignants : mise au point » et il est illustré d’une photo qui surmonte son intitulé. On y voit douze personnages vociférant devant une pancarte émanant d’un ou plusieurs IUFM (Institut de formation des maîtres pour les non-initiés, s’il y en a encore) puisque cet acronyme encadre le slogan suivant, en capitales pour la première ligne « ENSEIGNER, UN METIER QUI S’APPREND » et, pour la seconde, en écriture anglaise malhabile « Pour un service public de la formation ». Je ne sais pas trop si l’on a voulu reproduire la graphie maladroite d’un élève de CM1 ou s’il s’agit de l’écriture normale des étudiants de Master 2, puisque nos enseignants du futur seront recrutés à ce niveau académique. Je penche plutôt vers la seconde hypothèse pour avoir vu, très récemment encore, des copies d’étudiants de lettres modernes de ce niveau.

Premier constat, et non le moindre, sur les douze personnages de la photo, les deux tiers (8 car, à la différence de nos ministres successifs de l’éducation national je sais calculer un pourcentage et faire une règle de trois) sont des filles, ce qui est un indicateur fort sur l’évolution de la profession, surtout dans le primaire et le secondaire, la vague de féminisation atteignant désormais l’université. Cette évolution a un certain nombre de conséquences importantes, d’ordres divers, dans le détail desquels je ne puis entrer ici.

Seconde remarque. Les IUFM étaient des innovations relativement récentes ( 1989). Ces temples de la pédagogie ont duré une vingtaine d’année et ont déjà disparu ; c’est fort peu pour une réforme présentée comme très importante et même comme révolutionnaire puisqu’elle concernait à la fois le primaire et le secondaire. Auparavant, la formation des instituteurs se faisait dans les écoles normales et les professeurs du secondaire, certifiés ou agrégés, n’avaient aucune formation réelle, les « Centres Pédagogiques Régionaux » n’étant qu’une vaste farce sur laquelle je vais revenir.

Cette création des IUFM s’est inscrite, en fait, dans l’apparition progressive dans notre pays des « sciences de l’éducation » qui nous sont venues d’Amérique du Nord. On a d’ailleurs retenu le terme de « licence de sciences de l’éducation », dénomination québécoise, jugée plus noble que « licence de pédagogie » qui avait pourtant alors les faveurs du ministère. Cette nouvelle filière universitaire instituée, il a bien fallu ouvrir des activités et des emplois pour ces licenciés (et bientôt docteurs) en sciences de l’éducation.

L’exemple, funestement prototypique de cette évolution, est Philippe Meirieu. Ancien instituteur, il a, non sans adresse, surfé sur cette vague politico-pédagogique. En 1983, il soutient un doctorat d’Etat avec le sujet suivant « Apprendre à apprendre », sur lequel il est toutefois inexplicablement discret, peut-être parce qu’il en déclinera inlassablement, dans la suite, le titre : « Apprendre à apprendre », « Apprendre à apprendre à apprendre», « Apprendre à apprendre à apprendre…etc. ». Il est l’un des artisans majeurs de la loi d’orientation de L. Jospin qui, en 1989, crée les IUFM, et devient, une dizaine d’années durant, le gourou de la rue de Grenelle. Il a fini sa carrière comme directeur de l’IUFM de Lyon, avant de se replier sur l’université de Lyon 2 pour jeter enfin le masque de la pédagogie afin d’entrer ouvertement en politique sous l’étiquette Europe-Ecologie) en 2009.

Dans ce contexte, à la fin des années 80, la pédagogie, même si on lui a préféré « sciences de l’éducation », devient le maître-mot des filières universitaires ainsi dénommées comme des IUFM eux-mêmes qui en sont la résultante avant qu’on passe aux « mastaires ». On avait là enfin l’application ouverte du vieux principe « Ce qu’on sait faire on le fait, ce qu’on ne sait pas faire, on l’enseigne ! »

Pour éclairer ce point, sans raconter ma vie (vous m’accorderez que je ne donne guère dans ce travers, pourtant assez courant dans certains blogs), je voudrais illustrer cette question de la fameuse formation des maîtres par mon cas personnel. J’ai autrefois passé successivement les deux concours de recrutement d’enseignants ouverts dans mon domaine (« les lettres classiques »), le CAPES d’abord, l’agrégation ensuite.

Le CAPES comportait alors une épreuve dite « théorique » (après la licence donc à bac + 3 mais en fait à bac+4 car il fallait une année pour préparer ce concours). Si l’on y était admis, ce CAPES théorique faisait de vous un « professeur stagiaire » rémunéré et affecté à ce titre à un Centre Pédagogique Régional, un CPR, institution parfaitement utopique (au sens propre) et mythique comme on va le voir. La « formation » ne comportait, en effet, aucun enseignement et consistait exclusivement en des heures de stage. Il s’agissait d’assister, chaque semaine, à quelques heures d’enseignement d’un prétendu « maître de stage », qui se bornait à faire, devant deux ou trois stagiaires planqués au fond de sa classe, son cours normal. Le drôle de la chose, dans mon cas, est que le premier semestre de mon stage s’est déroulé dans un lycée de garçons qui était, par hasard, celui-là même où j’avais fait mes études ; j’y avais donc déjà fait, comme élève, sept années de stage à temps plein et je n’avais donc plus grand chose à apprendre de mes anciens maîtres! En fin d’année de CPR, on faisait une heure de classe devant un inspecteur général, la chose étant censée être l’épreuve « pratique » du CAPES. Une fois définitivement reçu (je n’ai jamais vu quiconque échouer à cette épreuve pratique), on était nommé dans un établissement et, pour quarante ans, vogue la galère pédagogique !

Les choses étaient encore pires, si l’on peut dire pour l’agrégation, où elles prenaient vraiment l’allure d’une farce. En d’autres termes, à cette époque, pour le secondaire, s’il y avait, pour les deux concours de recrutement, des épreuves théoriques difficiles (par exemple pour l’agrégation, moins de 10% des candidats étaient reçus pour un concours à bac + 5 (au moins) : licence en trois ans + diplôme d’études supérieures (DES qui deviendra ensuite la maîtrise) et en outre, en général, une voire deux années de préparation spécifique fort sérieuse du concours. En revanche, la formation professionnelle, une fois les concours passés, était rigoureusement NULLE et se ramenait à une quinzaine de jours de stage dont on dispensait même ceux qui, comme moi, avaient déjà le CAPES

Pour en finir avec mon cas qui n’est, en rien particulier, je ne veux en retenir que trois conclusions.
1 . Pour ce qui me concerne du moins, les heures de stage ne m’ont rigoureusement rien appris. Cette année de stage fut pour moi une année de vacances payées qui m’ont permis de préparer le DES que je n’avais pas encore et qu’il me fallait posséder pour me présenter à l’agrégation. Mes « maîtres de stage », charmants et excellents enseignants eux-mêmes, ne m’ont en rien conseillé, puisque ces stages consistaient pour eux à faire devant des stagiaires leurs cours habituels et qu’ils ne nous ont vu enseigner, au mieux, qu’une heure ou deux.

2. Ma seule formation pédagogique est celle que j’ai reçue (et qu’ils ne cherchaient nullement à me donner) de deux de mes maîtres, Pierre Savinel et Jean Pouilloux, dont je garde toujours le souvenir, aussi vivace et présent, le premier, professeur de lettres classiques en première au lycée, le second, professeur de grec à l’université.

3. A mes yeux, l’enseignement, comme la médecine, est d’abord un art, mais, dans les deux cas, il est indispensable, pour les exercer, de maîtriser, aussi complètement que possible, les savoirs qu’implique et met en œuvre l’exercice de ces arts.

Les professeurs de l’époque, « non formés », étaient-ils moins bons que ceux des vingt dernières années qui ont tâté des fameux IUFM et de la « pédagogie/sciences de l’éducation » ou des futurs « mastérisés »? Je n’en suis pas certain (litote pour dire que je suis à peu près sûr du contraire !).