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vendredi 7 mars 2014

La cour de Babel

« Ils viennent d’arriver en France. Ils sont Irlandais, Serbes, Brésiliens, Tunisiens, Chinois ou Sénégalais... Pendant un an, Julie Bertuccelli a filmé les échanges, les conflits et les joies de ce groupe de collégiens âgés de 11 à 15 ans, réunis dans une même « classe d’accueil » pour apprendre le français. Dans ce petit théâtre du monde s’expriment l’innocence, l’énergie et les contradictions de ces adolescents qui, animés par le même désir de changer de vie, remettent en cause beaucoup d’idées reçues sur la jeunesse et l’intégration et nous font espérer en l’avenir... » . Ne cherchez pas à en savoir plus, toutes les notices de promotion du film sont reprises, mot à mot, par toutes les annonces dans Google car J. Bertuccelli n’est pas Polanski !

Dans la présentation de ce film, sur Canal+ en ce jeudi 6 mars 2014, dans son « Grand Journal », il est clair que le plus mauvais a été, alors qu’il  était pourtant chargé d'ouvrir la séance, le ministre de l'éducation nationale Vincent Peillon. Il faut dire qu'à la différence de toutes les autres protagonistes, il n'avait pas répété sa prestation. Pour les autres, en effet, la séance du Grand journal comportait à peu près toutes les mimiques, répliques et situations qu'on trouve dans la brève présentation promotionnelle du film. Lui semble ne pas avoir répété sa modeste intervention !

Toutefois le mérite dans l'affaire revient peut-être plutôt à Freud qu'à Monsieur Peillon lui-même. Il nous a, en effet, sorti, un superbe et des plus opportuns lapsus, en disant « l'écueil » au lieu de « l'école » et, en se corrigeant aussitôt, ce qui était la meilleure façon d'attirer l'attention sur la chose. Quoi qu'il ait assez peu parlé, il nous en a sorti aussi une autre bien bonne, pour nous inviter à admirer l'école française, si scrupuleuse, si vigilante et si efficace dans l'accueil des étrangers non francophones, en disant (la citation est parfaitement exacte et vous pourrez vérifier) : « Regardez ce que fait la République là où elle est encore debout ! ». Je continue à ne pas en croire mes oreilles et je comprends tout à fait qu'avec des idées comme celle-ci, Monsieur Vincent Peillon envisage de quitter le 110 de la rue de Grenelle pour Strasbourg et le Parlement européen, qui sont des havres plus sûrs.

Cette petite séance du « Grand Journal » m'en a rappelé une autre sur laquelle j'avais même fait un billet que je pourrais peut-être retrouver. C'était au sujet du film « Entre les murs », car, comme vous le savez et c’est notre malheur, notre télévision sert essentiellement à faire la promotion des films dans lesquels les chaînes mettent des sous, ce qui est le cas de la plupart de nos nombreuses productions. Cofinancer un film revient en effet moins cher que d'acheter les droits d'un match de foot de notre misérable Première Ligue !

Cette émission a été, comme toujours, une simple forme de promotion pour je ne sais quel produit ou personnage ! Antoine de Caunes, qui hélas n'est plus ce qu'il était, et ne compte plus que sur les charmes  de sa Miss Météo (Daphné devrait se méfier !), s'est borné, en gros, à étirer comme du chewing-gum la présentation du film qu'on trouve à tous les étages de Google, avec les mêmes personnages, les mêmes répliques, les mêmes situations ce qui, offrait évidemment à ses yeux, la garantie que les trois minettes (pas de garçon bien sûr) nous donneraient ainsi une image assez flatteuse de leurs compétences en français grâce à des propos cent fois répétés.

Naturellement, il fallait aussi  jouer sur la séduction en prenant trois grâces (cachons les boudins !), un parfait échantillonnage de jeunes beautés exotiques, une Libyenne (bien blanche) pour l'Islam, une Guinéenne pour l'Afrique profonde et une Ukrainienne, qui, en outre, nous en a poussé une à la fin car elle chante, dans le film comme dans la présentation et comme dans le Grand Journal. C'est à la fois utiliser les physiques et les compétences, sans prendre de risques. Elles en ont d'autant moins pris pour la circonstance que, comme je l'ai déjà dit, elles avaient répété cent fois des phrases qui sont non seulement dans le film lui-même, mais également dans la présentation qu'on peut en trouver dans Google ; vous pouvez consulter, ce qui vous dispensera d'aller voir le film.

Le vrai drame est que ce type de produit est à la fois mensonger et stupide ! La non-pratique de la langue française est évidemment la cause majeure de l'échec scolaire des enfants de l'immigration qui parlent de moins en moins et de plus en plus mal le français. Sur ce plan, ce film est une vraie fiction ; il m'arrive souvent d’entendre des jeunes parler entre eux, ici ou là, à Paris comme à Marseille ; je puis vous dire que leur langue véritable (la variation du français est un des thèmes de ma recherche et j'ai beaucoup écrit sur ce point) n'a pas grand-chose à voir avec les énoncés que nous ont produits, pour la télévision, ces trois jeunes filles, au demeurant ravissantes mais dont le témoignage n'a pas l'ombre de la moindre pertinence. Tout cela ne ser à rien sionon à écarter les vrais problèmes !
Il est évident qu'enseigner le français, de façon urgente et prioritaire mais surtout efficace, est une nécessité pédagogique absolue mais que le faire, comme dans ce film, à des élèves qui ont entre 11 et 15 ans est évidemment beaucoup trop tard. On  se demande ce qu'ils (les vrais enfants et non ces figurantes de luxe dans un quartier bobo !) ont pu faire à l'école pendant la dizaine d'années précédentes, puisqu'ils recevaient un enseignement dans une langue qu'ils ne comprenaient pas et surtout qu’on ne s’était jamais réellement préoccupé de leur enseigner, puisqu'on les traitait exactement comme des enfants dont le français était la langue maternelle.

Bref je ne veux pas m'attarder trop sur cette question car j'ai sous presse un livre dont je ne donnerai ici que le titre, tout à fait significatif : L’école française : refondation, rénovation ou replâtrage ? Il est évident qu’à mes yeux c'est la troisième dénomination qui est la bonne et ce film en apporte une illustration de plus ! Cerise sur le gâteau s’il en est besoin. Ce film a été tourné dans un collège de rue de la Grange-aux-Belles, dans le Xe arrondissement de Paris, tout près du Canal Saint Martin et de l’Hôtel du Nord, sans doute dans ce qui fut le siège du « Laboratoire de pédagogie expérimentale » ! Comment trouver un lieu plus propice ? On n’allait tout de même pas aller s’encanailler dans le 93 !

L'apport personnel d'Antoine de Caunes a été d'administrer la preuve du succès de l'entreprise en demandant à ces trois jeunes filles les sens de trois mots quasi inconnus de la langue française, qu'elles ont évidemment donnés sans coup férir ! Elles avaient bien entendu été prévenues et avaient longuement répété l'épisode auparavant, alors que 999 Français sur 1000 auraient été bien empêchés de répondre.

Cher Antoine de Caunes, comme disait ma bonne grand mère, « Il ne faut pas mettre du sucre sur le miel » ; c’est ce que vous avez fait et j’en ai la preuve, même si je suis sans doute un des seuls spectateurs à l’avoir noté et pire encore à le prouver.

Vous avez en effet demandé à la jeune Libyenne le sens du mot « matabiche » qu’elle a donné sans la moindre hésitation. Cher Antoine, vous avez par là doublement signé votre crime. Il est bien évidemment impossible que cette minette ait connu ce mot qui est ignoré de tous et figure à peine dans mon cher TLFI où ne l’ont amené d’ailleurs que les citations de Gide. Mais surtout ce terme, ancien et oublié, est un terme de l’Afrique Centrale (Congo), à des milliers de kilomètres de la Libye, ce qui démontre à la fois la stupidité de la question et l'évidence du trucage de cette interrogation. La chose a toutefois permis à Monsieur le ministre de faire assaut de modestie avec le public (les trois minettes allogènes non comprises, car elles, elles étaient bien sûr, dans le coup !) en confessant une ignorance qui n'a rien de scandaleux.

Cher Antoine de Caunes , vous ne devriez pas nous prendre ainsi pour des imbéciles ! Comme preuve de ce que j’avance, voici l’article sur « matabiche » dans le TLFI que vous me copierez dix fois pour lundi !
« Matabiche : subst. masculin. Région. (Afrique noire). Pourboire, pot de vin. Synon. bac(c)hich, bak(s)chich.Le vieux (...) ne s'attendait évidemment à rien recevoir, car, lorsque je lui glisse un matabiche dans la main, son visage (...) se détend (Gide, Voy. Congo, 1927, p.832). J'écris à Coppet également à ce sujet, afin que ces pauvres gens ne soient point frustrés; de plus, quelques matabiches récompenseront les bons vouloirs (Gide, Retour Tchad, 1928, p.920).Prononc.: [matabiʃ]. Étymol. et Hist. 1927 (Gide, Voy. Congo, p.744). Mot du Congo Belge et d'Afrique Équatoriale Française, empr., par l'intermédiaire du bantou [d'Angola] matabicho «pourboire», au port. matabicho «gorgée de boisson alcoolique», lui-même issu de l'expr. matar o bicho «tuer le ver, en buvant à jeun un verre de vin ou d'alcool» littéralement «tuer (matar, v. matador) la bête (bicho, v. bête et biche)»; v. Boletim de filologia, t. 18, 1959, pp.301-307. Fréq. abs. littér.: 15. ».

jeudi 30 janvier 2014

Dieudonné et la théorie du genre

Je vous jure que ce titre étrange ne doit rien à une volonté perverse de ma part mais relève du hasard pur et simple et, en ce 30 janvier 2013, des deux sujets qui préoccupent toute notre presse écrite et audiovisuelle depuis deux jours.
Il s'agit à la fois du magot en liquide retrouvé par la police chez Dieudonné M’Bala M’Bala (on a parlé de 650.000 €, mais je préfère, de beaucoup, le chiffre de 666.666 € qui a été mentionné sur l’une de nos chaînes d'information en continu, par une présentatrice, peut-être bègue hélas, car un tel nombre est à lui seul tout un programme maléfique) et de la théorie du genre que des esprits pervers s'efforceraient d'introduire en douce dans nos maternelles et nos écoles primaires.
 Je passerai très vite sur le pactole planqué sous le matelas de Monsieur M’bala car, mis à part la précision inquiétante des 666.666 €, je ne vois pas bien pourquoi, quand tout le monde fraude sur les recettes de spectacles, on pourrait empêcher un honnête commerçant (fût-il antisémite) de faire du black, comme tout le monde, ce qui dans son cas particulier est quasiment inévitable !
 Je consacrerai donc plutôt la seconde partie de ce billet à la « théorie du genre », dont on nous abreuve depuis 24 heures et dont Monsieur le ministre de l'éducation nationale s'est lui-même ouvert sur tous les médias, en s'abstenant toutefois de donner, sur ce point, quelques précisions qui auraient été bien utiles et même, je pense, indispensables. Sans prétendre me substituer à Monsieur Vincent Peillon, j'essayerai donc d'éclairer quelque peu la lanterne de nos journalistes et, par là même, de l'happy few qui fréquente ce blog.
 Je suis d'autant plus enclin à éclairer quelques lanternes qu'il existe un très beau livre, peu connu, d’Ivan Illich (il me semble que Le Seuil devrait le rééditer s'il n'a pas déjà songé à faire) qui s'intitule précisément Le genre vernaculaire et dont la traduction est parue chez ce même éditeur en 1983. Le titre même de cet ouvrage appelle deux éclaircissements qui portent, le premier sur le nom, le second sur l'adjectif.
 Le mouvement qu'on observe autour de la notion même de genre n'est pas pour m’étonner, car je constate, depuis une bonne dizaine d'années, que le mot « sexe » que l'on doit juger équivoque voire obscène, tend à disparaître du lexique officiel de l'éducation. Je ne la citerai pas ici dans son détail mais j'ai même vu une étude sur un bazar dénommé IFADEM. Il s’agit  de l’Initiative francophone pour la formation des maîtres qui prétend apporter une aide à l'école du Sud par les NTIC, coûteux projet, grotesque quand on voit l’état de cette pauvre école du Sud ! (allez donc voir le site ifadem.org !) Figurait dans ce site une enquête faite en Haïti où l’on ne séparait pas les femmes et les hommes (les enseignants interrogés) sur la base du « sexe » mais sur celle du genre ! Cette étude, émanant d’un prétendu chercheur de l’Est de la France, était financée par la francophonie et une simple approche du texte montrait déjà l'étendue de l'ignorance de l'expert français venu en Haïti à cette fin.
 On constate d'ailleurs que les divers organismes internationaux tendent quasi systématiquement à rejeter la notion de sexe au profit de celle de « genre », ces deux termes étant à leurs yeux synonymes mais le  second étant sans doute à leurs yeux plus décent. C'est dire l'étendue des ignorances dans ces milieux internationaux et , pire encore, chez leurs « experts » surtout avides de voyages, de per diem et de contrats juteux !
 L'examen rapide de l'adjectif « vernaculaire » conduit d'ailleurs aux mêmes conclusions. Pendant très longtemps, on a utilisé, en Afrique en particulier, le mot « vernaculaire » (à peu près au sens que lui donne Ivan Illich à quelques nuances près) pour désigner les langues locales en usage dans un groupe ethnique, en particulier pour les distinguer des langues dites « véhiculaires » qui servent à communiquer entre locuteurs appartenant à des groupes ethniques différents et donc de « vernaculaires » divers. Cette distinction assez juste et commode permettait une description convenable des situations linguistiques de l'Afrique qui faut-il le rappeler abrite des milliers de langues, la plupart des Africains étant par nécessité polyglottes!
 Le problème est venu de ce que, un beau jour, un fonctionnaire de l'Unesco précisément, un peu moins ignorant et inculte que les autres, a découvert, sans doute dans son vieux Gaffiot, que le mot « vernaculus » était, en latin, utilisé pour désigner « l'esclave né dans la maison ». Horreur, car le bougre ne savait évidemment pas que ce terme n'est pas réservé aux ! Le mot « vernaculaire » a donc été aussitôt banni du vocabulaire officiel de l'Unesco et dans les officines qui en dépendent, sans qu’on sache trop d’ailleurs par quoi le remplacer. 
Fort heureusement pour Ivan Illich son beau livre ne s'intitule pas « le sexe vernaculaire », ce qui est d'ailleurs impossible vu les idées qu’on y trouve. Si le mot vernaculaire a été banni des lexiques officiels internationaux depuis deux bonnes décennies, le terme sexe était toujours présent ; fort heureusement depuis deux décennie, l'apparition de son prétendu synonyme  « genre », que dans leur ignorance, ces fonctionnaires croyaient de même sens, a permis d'écarter des documents officiels, ce vocable obscène.
 Comment faut-il comprendre le titre du livre d’Illich, point essentiel ici ? Je serai évidemment bref sur cette question ;  je me limiterai à la définition qu'il donne du « genre », même si je ne suis pas tout à fait d'accord avec lui sur cette question. Les sociétés pré-capitalistes dit-il « sont fondées sur le genre », les sociétés capitalistes sur le sexe. Le genre, concret dans les comportements et abstrait dans la pensée, permet que la famille et la maisonnée subsistent dans une répartition des tâches accomplies, en leur sein, par l'homme et la femme dont les rôles ne sont pas interchangeables.
 Il est d'ailleurs intéressant de constater (ce qui me ramène à mon point précédent) que l'école et plus généralement l'instruction conduisent à des formules de modifications, voire de disparition, du parler vernaculaire au profit de langues véhiculaires ou même étrangères. Et on retrouve là le sens originel de « vernaculaire » que je signalais précédemment (« Quidquid domi nascitur » = tout ce qui nait ou est produit à la maison). Le genre est donc vernaculaire en ce sens que, même s'il ne se limite pas à l'usage domestique, il est en effet le produit d'une culture spécifique d'un ensemble de traits et de comportements culturels que les enfants acquièrent par l'imitation de ceux en usage dans les groupes auxquels ils appartiennent (famille, pairs, société). Il en résulte qu’il  est aisé (et classique) de montrer que, dans certains groupes humains, on trouver des femmes qui ont des comportements à nos yeux masculins comme, ailleurs,  des hommes qui ont des mœurs pour nous féminines.
 Ce que l'on désigne habituellement du nom de « théorie du genre » est tout autre chose. Il s’agit une théorie sociologique, récente et très discutée, née dans les années 90, qui met en avant l'idée que le genre et l'orientation sexuelle ne sont pas déterminés (Aïe !  Voilà que je me démasque et qu’en affreux mâle dominant, je fais que le masculin l’emporte sur le féminin !) exclusivement par le sexe, mais srtou  par l'environnement socioculturel et donc, pour partie, par l’éducation ! C'est déjà la fameuse formule de Madame Sartre selon laquelle "on ne naît pas femme, on le devient".
On aura donc déjà deviné naturellement que les féministes ont fait leurs choux gras de cette « queer theory », pourtant quelque peu en perte de vitesse. Il suffit, pour s’en convaincre et le prouver, de relever simplement les prénoms des théoricien(ne)s majeures de cette école (Anne, Eve, Gloria, Judith, etc.).
 Dans la manœuvre mise en œuvre dans les écoles parisiennes (indice sociologique intéressant), on distingue d’ailleurs un élément de forte  contradiction puisque, dans la revendication actuelle, se rejoignent, semble-t-il, féministes et adversaires du mariage pour tous, ce qui ne les réunit clairement  que dans l’ignorance et l’opportunisme!

mercredi 4 décembre 2013

PISA pour tout le monde !

Notre manie de la notation et du classement est telle, en France, que nous classons tout, des hôpitaux aux universités en passant par le degré d'intégration des villes ! Lorsque nous ne classons pas nous-mêmes, les autres s'en chargent à notre place, les Chinois pour les universités du monde et l'OCDE pour les systèmes éducatifs avec le fameux classement PISA.

Depuis hier et la publication de ce classement, le menu de l'information est unique, comme le souligne mon titre, c'est "PISA" pour tout le monde !

Ne parlons pas des médias audiovisuels à qui il a si opportunément fourni leur ain quotidien en un jour d'étiage médiatique ( on ne va pas quand même s'occuper de l'Ukraine, de la Thaïlande ou de la Centrafrique dans les chaumières françaises !). Des radios et télés jusqu'à l'Assemblée nationale, il n'est bruit que du classement PISA et de la dégringolade, pourtant largement prévisible, de la France dans ce classement. PISA a même fait sortir de leur trou désormais commun, Jean-Louis Borloo et François Bayrou qui sont au moins d'accord sur la nécessité absolue d'agir en la matière. Il est dommage que notre François le Champi n'ait pas eu plus tôt conscience d'une telle urgence dans le passé, car, rappelons-le, il a tout de même été l'un de nos ministres de l'éducation nationale les plus inactifs.

Ce classement PISA, dont les modalités sont d'ailleurs discutables, réunit, de façon peu rigoureuse, des systèmes éducatifs socialement très différents. Les asiates, qui tiennent les premiers rangs, ont des conceptions et des modalités de fonctionnement qui sont fort éloignées des nôtres. Dans certains pays, on a été obligé d'interdire les cours particuliers pour les élèves au-delà de 23 heures et il y a une boutade japonaise qui dit que dans les écoles du Japon, il n'y a pas de mauvais élèves car ils se sont déjà tous suicidés !

Personnellement je n'apporte guère d'attention réelle à ce classement auquel je ne crois pas, mais qui a tout de même l'intérêt (et l'émotion qu'il suscite le prouve) de tempérer un peu notre arrogance qui s'exerce à propos de l'école comme dans les autres domaines où nous inclinons toujours à nous juger les meilleurs ! Le point important est si nous sommes dans le milieu de ce palmarès mondial (25ème sur 65 je crois), nous sommes en fait dans les bons derniers des pays qui ont notre niveau de développement. Consolation : nous sommes très loin devant la Somalie qui ferme la marche !

Ce qui m'amuse le plus dans cette affaire est, une fois de plus, la malice du hasard puisque, en ce moment même, au détriment de la régularité de mon blog, je suis en train de réunir en un livre sur le thème de l'école (comme je viens de le faire pour l'université et le CNRS chez l'Harmattan) les billets que j'ai pu écrire dans mes différents blogs depuis quelques années. Je m'amuse donc beaucoup à voir que les mêmes thèmes qu'on agite depuis une bonne vingtaine d'années (la formation des maîtres, les rythmes scolaires, le ratio profs-élèves, les programmes, l'échec scolaire, les "fondamentaux", l'illettrisme, etc.) sont repris, à nouveau à propos de l'enquête PISA et que les ministres en charge de ce secteur (Monsieur Peillon et Madame Pau-Langevin) prennent soudain conscience de l'existence de ces questions dont ils semblent découvrir l'importance et l'urgence ; ils nous promettent dès lors solennellement qu'ils vont s'en occuper imminemment sous peu ! On croit rêver, surtout dans le cas du ministre, dont il semble évident qu'il va quitter la rue de Grenelle pour Bruxelles et Strasbourg, ce qui n'est pas un mauvais calcul de sa part vu la situation dans laquelle il se trouve.

La fameuse enquête PISA fait aussi apparaître que nous sommes mal placés pour les acquis scolaires généraux, ce qui n'est pas trop grave (nous le savions puisque 20% au moins des enfants ne savent pas lire en fin de primaire mais, après tout, l'école sert précisément à porter remède à un tel problème), mais que les inégalités sociales, en particulier pour ce qui concerne les élèves issus de l'immigration, se sont considérablement accrues, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'on n'en tient aucun compte, l'école de la République devant être la même pour tous, fût-ce au prix de l'inefficacité.
 
C'est vrai en particulier pour des élèves qui ne parlent pas le français et à qui on se préoccupe en aucune façon de l'enseigner de façon spécifique (enseigner EN français n'est pas enseigner LE français); ce qui entraîne inévitablement de graves conséquences, parfaitement prévisibles. Quel peut être à votre avis le comportement d'un enfant de six ans qui ne parle pas le français et qu'on place dans une classe où, durant toute la semaine, on va s'efforcer d'abord, la première année, de lui apprendre à lire et à écrire une langue qu'il ne parle pas et, dans la suite, de lui infliger, en permanence, des cours d'histoire, de géographie, de sciences, et même d'arithmétique dans cette même langue qu'il ne parle et ne comprend pas? Au mieux il est frotté au français ordinaire de la rue, mais non pas à ce que l'on appelle maintenant le "français de scolarisation", qui ne présente avec la variété ordinaire voire populaire de cette langue que des rapports relativement lointains.

Une telle situation amène fatalement à des comportements dont on peut aisément esquisser une brève typologie. Le premier est celui de l'indifférence et de la surdité volontaires. L'enfant cesse de s'intéresser à ce qui se passe autour de lui et il sera très rapidement ce qu'on nomme désormais un « décrocheur ». Le deuxième comportement est celui de l'agressivité qui comporte différentes modalités : l'élève, selon les cas, peut mettre le feu à la classe ou tourner son agressivité contre son bourreau ; il peut alors insulter le maître ou planter un couteau dans le ventre de l'institutrice. La dernière catégorie assurément la plus réduite est celle d'élèves, très doués d'abord pour l'apprentissage des langues, et pour l'école ensuite, qui vont réussir à se sortir d'une telle situation et progresser, souvent brillamment, dans le cursus scolaire.

On pourrait comparer l'éducation scolaire à l'apprentissage de la natation. Si l'on prend  cent enfants de trois ans et qu'on les jette tous dans une piscine. soixante-dix vont probablement se noyer immédiatement, vingt vont réussir à barboter puisqu'à un point d'appui qui leur permettra de sortir de l'eau ; une dizaine regagneront le bord en nageotant et deviendront probablement d'excellents nageurs dans la suite. Est-ce toutefois là une bonne méthode pour apprendre à nager aux enfants?
J'ai écouté ou lu depuis hier une quantité de discours, tous plus volontaristes et ineptes les uns que les autres, mais je n'ai entendu nulle part la vérité d'évidence qui est que, en particulier, pour les enfants de l'immigration qui ne parlent pas le français, il serait sage de le leur apprendre réellement et efficacement de façon spécifique, comme cela se fait dans les pays où leur intégration est réussie, avant de les mettre dans le bain de l'enseignement commun à tous. Et qu'on ne vienne pas ici me parler  des CEFISEM et des CLIN qui sont de vastes blagues et que je connais dans leur inepte détail !

J'ai entendu des sottises dans la bouche d'une personne qui est en grande responsabilité, mais que je nomme pas pour ne pas être mis en examen pour diffamation ! Elle voyait dans la "mixité sociale des écoles de quartier" le gage de la réussite. MDR ! Confier des responsabilités à quelqu'un qui peut tenir de pareils propos est assurément un gage d'échec total, présent et à venir, pour notre école.
On continue à enseigner les mêmes choses, avec les mêmes programmes (plutôt accrus), selon les mêmes méthodes au PUBLIC scolaire actuel qu'aux élèves d'il y a 50 ans, avant la massification de l'enseignement et les apports considérables d'élèves issus de l'immigration qui sont naturellement bien plus nombreux dans la population scolaire que les immigrants (français ou non) ne le sont dans la population générale, car dans les familles de ces milieux, les enfants sont infiniment plus nombreux que dans les familles des Français "de souche" ; ce détail démographique capital semble avoir totalement échappé à nos responsables qui ne doivent guère aller dans les écoles, ce en quoi ils ont bien raison.

Bref je sors rasséréné de cet examen rapide de la réception française des données du PISA car les textes que je réunis dans le livre que je suis en train de préparer n'ont pas pris une ride depuis l'époque, pas si lointaine d'ailleurs, où je les ai écrits.

Il faut donc, après ce billet, que je retourne travailler sérieusement.

dimanche 23 septembre 2012

Encore l'éducation

Au moment même où s'ouvre je ne sais quelle énième série de colloques, États généraux, Grenelle ou réunions de tout poil sur l'éducation, il est stupéfiant d'entendre et de lire tant de sottises sur le sujet.

On s'abstient bien entendu, par exemple, de signaler, à propos de la formation des maîtres, le fait plus évident qui est, que, vingt ans après avoir constaté l'absence de formation réelle des maîtres et créé, à cette fin, sous Jospin inspiré par Ph. Mérieu, les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, les sinistres IUFM, on les a supprimés, pour envisager aussitôt, sous Peillon, de les remplacer par je ne sais quelles "Ecoles Supérieures du Professorat et de l'Education", instituts universitaires qui n'en seront que la vague resucée. En effet, les IUFM étaient déjà dans les universités en fait, par leur nom mêrme mais surtout en raison du nombre de leurs enseignants qui n'étaient là que faute de mieux et aspiraient à entrer dans les universités par la grande porte! Même après la suppression théorique des IUFM,  ces derniers n'ont disparu en fait que pour une partie d'entre eux.

Ce sont, comme toujours, ces allers-retours caractérisent le fonctionnement de l'administration française et comme disait ma bonne grand-mère « faire et défaire c'est toujours travailler ».

Une longue familiarité avec l'éducation nationale me ramène d'ailleurs beaucoup plus loin encore, puisque, vers 1958, on a déjà mis en oeuvre l'idée même de Peillon avec les IPES, les Instituts de Préparation à l'Enseignement Secondaire dont nos responsables actuels de la rue de Grenelle ne connaissent sans doute pas l'existence. Il s'agissait, exactement comme désormais dans nos futures Ecoles, de recruter, devant le manque prévisible d'enseignants, des étudiants encore non licenciés, de les payer durant la préparation de leur licence et de leur maîtrise pour ensuite en faire des enseignants du secondaire. Monsieur Peillon devrait bien consulter les archives du ministère de l'éducation nationale qui contiennent sur ce point des informations utiles.

Une autre sottise qu'on entend, quotidiennement ou presque, concerne les affectations dans les établissements réputés difficiles de ce qu'on appelle désormais les « quartiers ».

Les bons apôtres, dans leur robuste sens commun et leur ignorance tout aussi robuste, s'étonnent qu'on ne nomme pas, dans ces établissements, des maîtres confirmés, expérimentés et compétents. Mais, mon pauvre monsieur ou ma bonne dame, c'est qu'on ne peut pas!

Les dits maîtres confirmés et compétents sont déjà depuis 10, 15 ou 20 ans enseignants à Romorantin, à Menton ou à Quimper et ils n'ont aucune envie d'aller enseigner dans le 93 ou dans les quartiers Nord de Marseille. Or un professeur titulaire, certifié ou agrégé, est totalement inamovible ; il est évidemment impossible de le déplacer sans qu'il l'ait, au préalable, demandé lui-même, dans le cadre d'une mutation, demande qu'il se gardera bien en la circonstance, de formuler, comme vous vous en doutez !

Vous comprenez dès lors que le seul moment où le ministère de l'éducation nationale est libre de placer un enseignant à peu près où il veut est celui de sa première nomination. La direction du personnel de la Rue de Grenelle n'agit donc pas ainsi par perversité ou vice. C'est tout bêtement parce qu'on ne peut pas faire autrement qu'on envoie systématiquement dans ces postes difficiles de jeunes professeurs qui sont par définition sans expérience mais sont contraints d'accepter des postes dont nul ne veut !

Ils sont ensuite obligés d'y passer quelques années, car les mutations sont extrêmement difficiles à obtenir, même au-delà des deux premières années où elles ne peuvent être sollicitées. Il ne reste donc plus à ces jeunes enseignants qu'à faire contre mauvaise fortune bon cœur, à se faire porter malades ou à démissionner pour changer de métier.

On pourrait songer à changer ce statut mais alors gare aux syndicats!

Bien entendu nos journalistes, comme d'habitude, ne connaissent rien et ne comprennent rien aux sujets dont ils traitent. Il semble qu'une solution, dans le cadre du régime actuel, serait, non pas une prime minable, mais, par exemple, de doubler le salaire de professeurs, déjà pourvus d'une ancienneté suffisante et surtout dont les capacités auraient été dûment évaluées, s'ils acceptaient de se faire nommer dans ce type de poste. Dans ces conditions, on trouverait sans doute des candidats mais je ne pense pas que cette mesure soit envisagée sérieusement (Et encore et toujours gare aux syndicats!).