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mardi 5 juin 2012
Haïti : faut-il une Valérie Pécresse à Haïti ?
Le débat sur l'université en Haïti, qui n'est qu'un aspect du problème général de la situation globale de ce malheureux Etat, est à nouveau alimenté, le 4 juin 2012, par un article du Nouvelliste qui consiste dans une interview du "Docteur Fritz Dorvilier" (Je me demande d'où sort, en Haïti, cette ridicule manie teutonne qui nous épargne encore le "Professeur Docteur"!), auteur d'un ouvrage intitulé La crise haïtienne du développement qui semble être une version destinée au grand public de sa thèse (belge) d'anthropologie. Les vues générales de cet ouvrage qui rappellent, à certains égard, celle si pertinentes de mon ami André-Marcel d'Ans, ne sont pas fausses bien entendu, mais je voudrais ici m'en tenir au problème de l'université.
On sait qu'elle a été fortement éprouvée par le séisme du 12 janvier 2010, aussi bien dans ses établissements privés (l'Université Quisqueya s'est, elle, vite remise de cette épreuve) que dans ses établissements publics, dont le plus éprouvé a été sans aucun doute la Faculté de linguistique appliquée où l'on a compté plus de 200 victimes parmi les étudiants et les professeurs.
Toutefois, cela n'y a pas changé grand-chose au fonctionnement général de l'Université ; les récents et consternants affrontements internes autour de l'élection du recteur et de ses vice-recteurs ont souligné le caractère dérisoire de tels débats dans pareille situation.
Le paradoxe pour Haïti, et il n'est pas mince, est que des facultés comme celle de linguistique appliquée n'ont pas de locaux et ont longtemps fonctionné sous des tentes (je ne sais pas quel est l'état actuel des choses), tandis que, grâce à la République Dominicaine, on a construit un superbe campus à Limonade qui, pour le moment, est totalement vide, faute de moyens et de personnel, mais aussi parce qu'on n'a toujours pas réussi à en définir exactement le statut ni même le nom !
Comme le dit Fritz Dorvilier, pour l'université haïtienne « il faut une réforme structurelle à la fois administrative et pédagogique ». Il faudrait surtout à mon sens que cette université existe dans un projet cohérent et adapté (les meilleurs étudiants haïtiens à Paris viennent y faire de la PHILOSOPHIE!) et qu'elle soit pourvue en premier lieu, dans cette perspective, des moyens et du personnel nécessaires. Il y a sans doute d'excellents enseignants-chercheurs haïtiens dans le monde (j'en connais plusieurs) ; le malheur est qu'ils sont aux États-Unis, au Québec ou en France et non en Haïti.
La politique actuelle de bourses de doctorat ou de "post-docs", suite au séisme de 1012, qui a consisté à donner des bourses pour envoyer de-ci de là à travers le monde de jeunes chercheurs haïtiens est évidemment une stupidité voire un crime car la plupart d'entre eux ne reviendront jamais au pays. Le feraient-ils d'ailleurs (je pense ici aussi au cas très précis d'une jeune linguiste haïtienne qui a soutenu l'an dernier un doctorat en France avec le désir arrêté dès le départ de revenir en Haïti) qu'on s'emploierait à ne pas leur permettre de trouver un poste qui leur permette de rester définitivement et honorablement dans leur patrie. Il est bien plus rémunérateur en effet de jouer les gratte-papiers subalternes pour une ONG que d'enseigner à l'université!
Il s'agit donc non pas d'investir dans la recherche et l'université que de le faire dans une université qui soit en mesure de permettre réellement l'enseignement supérieur et la recherche.
Cette situation me rappelle tout à fait la conclusion du rapport que j'ai fait lors de ma première visite en Haïti, en 1978 ; j'étais alors en mission pour le compte du ministère français des affaires étrangères afin d'évaluer les chances de succès de la réforme Bernard à laquelle la coopération française apportait une aide considérable (1 million de dollars par an et des dizaines de postes d'enseignants coopérants). Au terme de mon séjour j'ai produit un rapport qui a fait quelque bruit dans le landerneau du Quai d'Orsay et probablement en Haïti aussi, car on a dû s'empresser de l'envoyer au ministère de l'éducation haïtien ; j'y avais écrit, d'une façon un peu brutale mais sincère, que pour réformer un système éducatif où qu'il fût, je pensais que la première et indispensable condition était qu'il EXISTAT. On peut faire, pour l'université haïtienne, à quelques notables exceptions près, la même remarque de bon sens !
Fritz Dorvilier, s'il fait un tableau sans concession de l'université haïtienne, me semble avoir des illusions concernant les universités occidentales et particulièrement françaises. Je le cite : « Il faut voir comment les occidentaux plus particulièrement gèrent leurs universités. Il faut savoir ce que représentent quatre années d'études doctorales et l'épreuve psycho-cognitive constitue une soutenance de thèse ». Cette appréciation, en particulier pour ce qui touche la gestion des universités est des plus optimistes, pour ne pas dire totalement erronée.
D'abord pour ce qui concerne le titre de docteur ; j'ai vu dans ma vie une foule d'étudiants échouer (parfois à de multiples reprises) à un concours censé être de même niveau comme l'agrégation ; je n'ai jamais vu personne, s'il s'en donne le temps et la peine, ne pas parvenir à soutenir une thèse de doctorat (quitte, dans quelques cas à la faire faire par un(e) autre!).
L'élection comme président d'une université française résulte d'un jeu complexe où interviennent, en dosages subtils et variables, appartenances politiques, rattachements disciplinaires et affinités syndicales ; inévitablement, la recherche comme l'enseignement universitaire n'y ont guère de place. L'ambition de devenir président d'université ne peut guère être, sauf dans quelques cas exceptionnels, le rêve d'un enseignant-chercheur de grande valeur puisqu'il sait d'avance que, dans ces conditions, il devra renoncer pour cinq ou même désormais dix ans à l'enseignement et à la recherche ; ce faisant, il se place donc fatalement sur une trajectoire administrative et finira probablement dans un ministère ou, au pire, dans un rectorat.
La récente loi Pécresse ou loi LRU qu'on encense sans y rien comprendre, loin d'arranger les choses les a empirées. Pour se les gagner et non sans calcul, V. Pécresse a donné aux présidents d'universités tous les pouvoirs qu'ils voulaient et surtout leur a permis de rester dix ans dans cette fonction, ce qui les écarte, définitivement et à tout jamais, des réalités de l'enseignement et de la science.
Pour en revenir à l'université haïtienne, comme je l'ai dit déjà souvent, le problème n'est pas de la reconstruire mais de la PENSER et de la CONSTRUIRE. Pour cela, il faut évidemment des moyens qu'elle n'a pas mais qui abondent par ailleurs dans une aide internationale qui, comme je l'ai montré dans un précédent blog, retournent pour l'essentiel dans les pays donateurs ou sont confisqués à d'autres fins au lieu de s'investir réellement dans le pays. Le modèle cubain n'est certes pas recommandable à tous les égards, mais, sur ce point au moins, il pourrait inspirer, non pas une inutile réforme mais une véritable réflexion sur la création d'une université nationale.
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lundi 27 juin 2011
Haïti : Ecoles "borlettes" et écoles fantômes.
« Pauvre Haïti ! » comme disent les Haïtiens, qui donnent à ce pays le genre féminin (sans doute à cause de la chanson "Haïti chérie"), sans qu'on sache trop pourquoi d'ailleurs, aussi bien dans la chanson qu'ailleurs!
Haïti n'a toujours pas de gouvernement, un mois après l'élection de Michel Martelly, élection elle-même encore contestée par certains pour des détails du texte même de la constitution haïtienne sur lequel il a prêté serment lors de son entrée en fonction. "Voilà une chose qu'elle est importante!" comme aurait dit Coluche dont on a récemment célébré l'anniversaire de la mort ! Dans un pays qui se trouve encore dans l'état qui est le sien, un an et demi après le séisme de janvier 2010, la rédaction exacte du troisième paragraphe de la page 32 du texte de la Constitution est évidemment un élément capital.
Plus grave en revanche est la difficulté prévisible qu'éprouve le nouveau président à constituer son premier gouvernement dans la mesure où sa mouvance n'a que trois députés ou sénateurs, au sein de la centaine de députés et de sénateurs qui doivent approuver le choix qu'il fera dans la composition de son gouvernement et plus encore dans celui de son Premier Ministre. Comme on pouvait le craindre, le Premier Ministre qu'il avait choisi n'a pas été confirmé dans cette position par une majorité de parlementaires. On assiste donc pour le moment au retour de M. Bellerive, qui avait été le dernier Premier Ministre du président Préval. Affaire à suivre, mais on ne voit guère comment on en pourra sortir.
Toutefois, quand on constate que l'essentiel de l'aide humanitaire est géré par les O.N.G. et non par le gouvernement haïtien lui-même (en 2010-2011, il n'a contrôlé que moins de 40 % de cette aide), on se demande donc si cette absence de gouvernement est un élément décisif dans le marasme général que connaît ce malheureux pays. En effet, non seulement une bonne partie des aides annoncées voire promises n'ont jamais été réellement versées, mais, comme on vient de le voir, beaucoup de ces aides ne sont pas gérées par le gouvernement lui-même.
En tout cas, il semble que certains non seulement s'en accommodent, mais en tirent des profits qui sont fort loin d'être licites. On connaissait en Haïti les écoles "borlettes" (en Haïti "borlette" signifie "loterie"). Il s'agit là d'écoles privées payantes, plus ou moins équipées et pourvues d'enseignants aux compétences incertaines, où l'on apprend pas grand-chose mais qui permettent de pallier, surtout auprès des institutions internationales qui aiment ce genre de statistiques, l'absence d'écoles publiques et ainsi de faire monter, au moins dans les chiffres, le taux général de scolarisation, fût-ce de façon fallacieuse). Or on a découvert, dans la riche faune scolaire haïtienne, une nouvelle espèce qui est celle des "écoles fantômes".
C'est ainsi que deux de ces écoles fantômes ont bénéficié, de la part du ministère de l'éducation, de 21 millions de gourdes (la monnaie locale) de subventions au titre de la reconstruction du système scolaire haïtien qui est on le sait la priorité majeure du programme de gouvernement du nouveau président.
On a beaucoup parlé de cette "reconstruction" depuis le séisme et après avoir eu le "Plan Vallas" auquel j'ai consacré moi-même plusieurs posts, on parle désormais d'un nouveau plan qui émane de la Banque intergouvernementale de développement ( "Haiti's Reconfiguration of the Educational Sector"). Ce nouveau plan, dont le titre même est tout un programme, entre dans un détail extrême des ventilations financières et des prévisions technocratiques (on y va jusqu'à prévoir, dans le moindre détail, les fournitures qui seront accordées aux 27 500 élèves qu'il va concerner - des deux uniformes scolaires (les tailles et couleurs ne sont toutefois pas précisées) - aux quatre crayons, en passant par les cahiers et les gommes), mais, en revanche, on ne trouve pas un mot sur ce que seront les contenus des enseignements, leurs finalités et moins encore les langues qui seront utilisées dans ce système scolaire ou comment seront formés les 600 maîtres indispensables. Le Plan Vallas avait au moins le mérite, à défaut de traiter réellement et sérieusement de ces questions, de les évoquer.
De toute façon, si comme le souhaite le président Martelly, on entend désormais scolariser gratuitement la totalité des enfants haïtiens dans un système scolaire public, il y a deux ordres de questions d'importance inégale mais l'une et l'autre essentielles, qu'il conviendrait poser en préalable à tout projet.
D'une part, (sans prendre en compte l'état des choses réels après le séisme), dans un système éducatif qui compte plus de 80 % d'établissements privés (écoles "borlettes" incluses), si l'enseignement devient totalement public, que deviennent la plupart de ces établissements privés qui sont une source de revenus non négligeable pour nombre de gens en Haïti. Va-t-on, par exemple, financer les écoles borlettes ou les fermer ?
L'autre question est beaucoup plus importante et, bien entendu, de ce fait, on en parle moins encore, s'il est possible. Il ne s'agit pas en effet de replâtrer plus ou moins ("Reconfigurer" ?) un système éducatif dont on sait qu'il fonctionnait très mal. On peut dire et d'aucuns l'ont fait, en Haïti même, qu'on devrait "profiter" de l'inévitable changement imposé par le séisme de 2010 pour repenser totalement l'enseignement en Haïti, puisque la grande "réforme Bernard" des années 80 n'a fait qu'accroître l'anarchie qui régnait dans ce système. Or il est clair que nul ne pose réellement ce problème, comme le montrent les plans successifs proposés par les États-Unis, avec le Plan Vallas d'abord puis le plan actuel de "reconfiguration" du "secteur éducationnel" d'Haïti.
Peut-on espérer, non seulement en finir avec les écoles borlettes et les écoles fantômes mais voir envisagées enfin les vraies questions qui se posent pour l'école en Haïti.
Haïti n'a toujours pas de gouvernement, un mois après l'élection de Michel Martelly, élection elle-même encore contestée par certains pour des détails du texte même de la constitution haïtienne sur lequel il a prêté serment lors de son entrée en fonction. "Voilà une chose qu'elle est importante!" comme aurait dit Coluche dont on a récemment célébré l'anniversaire de la mort ! Dans un pays qui se trouve encore dans l'état qui est le sien, un an et demi après le séisme de janvier 2010, la rédaction exacte du troisième paragraphe de la page 32 du texte de la Constitution est évidemment un élément capital.
Plus grave en revanche est la difficulté prévisible qu'éprouve le nouveau président à constituer son premier gouvernement dans la mesure où sa mouvance n'a que trois députés ou sénateurs, au sein de la centaine de députés et de sénateurs qui doivent approuver le choix qu'il fera dans la composition de son gouvernement et plus encore dans celui de son Premier Ministre. Comme on pouvait le craindre, le Premier Ministre qu'il avait choisi n'a pas été confirmé dans cette position par une majorité de parlementaires. On assiste donc pour le moment au retour de M. Bellerive, qui avait été le dernier Premier Ministre du président Préval. Affaire à suivre, mais on ne voit guère comment on en pourra sortir.
Toutefois, quand on constate que l'essentiel de l'aide humanitaire est géré par les O.N.G. et non par le gouvernement haïtien lui-même (en 2010-2011, il n'a contrôlé que moins de 40 % de cette aide), on se demande donc si cette absence de gouvernement est un élément décisif dans le marasme général que connaît ce malheureux pays. En effet, non seulement une bonne partie des aides annoncées voire promises n'ont jamais été réellement versées, mais, comme on vient de le voir, beaucoup de ces aides ne sont pas gérées par le gouvernement lui-même.
En tout cas, il semble que certains non seulement s'en accommodent, mais en tirent des profits qui sont fort loin d'être licites. On connaissait en Haïti les écoles "borlettes" (en Haïti "borlette" signifie "loterie"). Il s'agit là d'écoles privées payantes, plus ou moins équipées et pourvues d'enseignants aux compétences incertaines, où l'on apprend pas grand-chose mais qui permettent de pallier, surtout auprès des institutions internationales qui aiment ce genre de statistiques, l'absence d'écoles publiques et ainsi de faire monter, au moins dans les chiffres, le taux général de scolarisation, fût-ce de façon fallacieuse). Or on a découvert, dans la riche faune scolaire haïtienne, une nouvelle espèce qui est celle des "écoles fantômes".
C'est ainsi que deux de ces écoles fantômes ont bénéficié, de la part du ministère de l'éducation, de 21 millions de gourdes (la monnaie locale) de subventions au titre de la reconstruction du système scolaire haïtien qui est on le sait la priorité majeure du programme de gouvernement du nouveau président.
On a beaucoup parlé de cette "reconstruction" depuis le séisme et après avoir eu le "Plan Vallas" auquel j'ai consacré moi-même plusieurs posts, on parle désormais d'un nouveau plan qui émane de la Banque intergouvernementale de développement ( "Haiti's Reconfiguration of the Educational Sector"). Ce nouveau plan, dont le titre même est tout un programme, entre dans un détail extrême des ventilations financières et des prévisions technocratiques (on y va jusqu'à prévoir, dans le moindre détail, les fournitures qui seront accordées aux 27 500 élèves qu'il va concerner - des deux uniformes scolaires (les tailles et couleurs ne sont toutefois pas précisées) - aux quatre crayons, en passant par les cahiers et les gommes), mais, en revanche, on ne trouve pas un mot sur ce que seront les contenus des enseignements, leurs finalités et moins encore les langues qui seront utilisées dans ce système scolaire ou comment seront formés les 600 maîtres indispensables. Le Plan Vallas avait au moins le mérite, à défaut de traiter réellement et sérieusement de ces questions, de les évoquer.
De toute façon, si comme le souhaite le président Martelly, on entend désormais scolariser gratuitement la totalité des enfants haïtiens dans un système scolaire public, il y a deux ordres de questions d'importance inégale mais l'une et l'autre essentielles, qu'il conviendrait poser en préalable à tout projet.
D'une part, (sans prendre en compte l'état des choses réels après le séisme), dans un système éducatif qui compte plus de 80 % d'établissements privés (écoles "borlettes" incluses), si l'enseignement devient totalement public, que deviennent la plupart de ces établissements privés qui sont une source de revenus non négligeable pour nombre de gens en Haïti. Va-t-on, par exemple, financer les écoles borlettes ou les fermer ?
L'autre question est beaucoup plus importante et, bien entendu, de ce fait, on en parle moins encore, s'il est possible. Il ne s'agit pas en effet de replâtrer plus ou moins ("Reconfigurer" ?) un système éducatif dont on sait qu'il fonctionnait très mal. On peut dire et d'aucuns l'ont fait, en Haïti même, qu'on devrait "profiter" de l'inévitable changement imposé par le séisme de 2010 pour repenser totalement l'enseignement en Haïti, puisque la grande "réforme Bernard" des années 80 n'a fait qu'accroître l'anarchie qui régnait dans ce système. Or il est clair que nul ne pose réellement ce problème, comme le montrent les plans successifs proposés par les États-Unis, avec le Plan Vallas d'abord puis le plan actuel de "reconfiguration" du "secteur éducationnel" d'Haïti.
Peut-on espérer, non seulement en finir avec les écoles borlettes et les écoles fantômes mais voir envisagées enfin les vraies questions qui se posent pour l'école en Haïti.
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dimanche 16 janvier 2011
« Sauvez Haïti » : reconstruction et langues.
Je n’ai vu que récemment, car la chose m'avait échappé vu l’heure tardive de l'émission, le documentaire « Sauvez Haïti » que la chaîne Arte a diffusé le 12 janvier 2011, me semble-t-il.
Ce documentaire est long (76 minutes) et cette production, allemande, est remarquable d’intérêt et de qualité. Elle retrace, sur l’ensemble de l’année 2010, la reconstruction du « marché de fer » de Port-au-Prince qui, construit en 1889, était inspiré, de toute évidence, des Halles parisiennes de Baltard. Il est d'ailleurs curieux de constater que, sauf erreur de ma part, dans le commentaire français de cette émission, on ne désigne l'ancien marché de la capitale haïtienne que comme « les halles », alors que le nom local a toujours été « le marché de fer », expression qui est, à mon sens, beaucoup plus parlante et pittoresque.
Cette reconstruction a été assurée, sur ses fonds propres, par le milliardaire irlandais Dennis O’Brien, qui, ne nous le cachons pas, a fait, dans cette action généreuse et surtout efficace qu’il a conduite et surveillée d’un bout à l’autre, une large publicité de sa société Digicel, dont le nom est répété et reproduit à l'envi dans tout le documentaire, jusque sur les T-shirts des ouvriers haïtiens !
Si on laisse de côté les aspects de propagandes diverses (où Bill Clinton joue un rôle tout à fait central à travers la « Global Clinton Initiative »), il y a, dans ce documentaire, un tableau, sans doute partiellement involontaire d'ailleurs, de la vie et de la société locale et, plus précisément, de la situation administrative et politique d'Haïti après le séisme du 12 janvier 2010.
Je connais trop et depuis trop longtemps Haïti pour être, dans cette affaire, un témoin « normal » et, par là, objectif, mais je trouve qu'on a dressé dans ce film, pour partie sans vouloir sans doute, un tableau assez juste à la fois de la société haïtienne dans son fonctionnement habituel, des relations entre les affaires et le pouvoir, et enfin du rapport entre la prétendue reconstruction d'Haïti et les événements politiques, centrés en cette fin d'année 2010, sur les élections présidentielles qui demeurent d’ailleurs dans une totale impasse,en ce 16 janvier 2011. C’est, en effet, la date où devait avoir lieu le second tour d’une élection présidentielle, dont les vrais résultats de premier tour ne sont même pas encore connus, un mois et demi après ce vote.
Le post étant une forme brève, je me limiterai ici à ce qui m'a le plus intéressé dans ce documentaire : l'usage des langues par les personnes filmées (en excluant, bien entendu, celle du commentaire lui-même qui était évidemment le français).
La première remarque est que, alors que 99 % de la production linguistique quotidienne en Haïti doit s'opérer en créole haïtien, on n’a, à peu près, jamais vu personne s’exprimer dans cette langue dans ce film d'une heure et quart. Le peuple haïtien, pourtant très présent comme élément du décor ou acteur des activités, des marchands aux passants et aux ouvriers, y est muet. Je ne suis pas sûr d'avoir été parfaitement attentif, mais je n'en ai guère entendu quelques mots de créole qu'au moment où Leslie Voltaire, architecte local du projet et, pour finir, candidat malheureux à la présidence, prend la parole dans une réunion publique de sa campagne électorale. Il s'exprime alors, à la fois et alternativement, en créole et en français.
Ce même Leslie Voltaire, qui, dans sa campagne, semble vouloir mettre le vaudou de son côté, est filmé, un moment, dans la maison d'un « houngan » (prêtre vaudou) important. Il est étonnant de voir alors que le prêtre vaudou s'exprime lui-même en anglais, comme la plupart des Haïtiens qui, dans ce film, prennent la parole, des architectes au ministre du tourisme. Un seul Haïtien parle en français, à New-York, lorsque dans une réunion manifestement très chic de la « Global Clinton Initiative », et c’est, lorsque Bill Clinton lui donne la parole en public, le président René Préval qui, avant et devant Barrack Obama, hésitait sans doute à parler anglais et qui, dans un tel cadre, ne pouvait guère songer à user du créole.
Il y a bien sûr deux mondes dans ce film, outre celui que forme le petit peuple haïtien totalement muet : celui des anglophones comme O’Brien lui-même et son architecte Mac Aslan qui, logiquement, fonctionne en anglais et, par ailleurs, celui de l'élite haïtienne très présente dans ce film et que caractérisent, au-delà de la langue, ses vêtements et, pourrait-on dire, ses phénotypes. En effet, sauf quand il s'agit des ouvriers des chantiers, des passants ou des marchands des rues, on voit surtout, dans ce film, des « milat », désormais de plus en plus anglophones, et très peu de ces « nèg fèy » ou « nèg mòn » (noirs de la campagne et des « mornes ») qui sont le plus souvent du plus beau noir et créolophones unilingues.
Le français, dans cette affaire, n’a donc guère de place, (pas plus que le créole en tout cas), sauf, dans les affichages publics ou dans quelques écrits qu’on entrevoit ici ou là. Il est clair que la catastrophe de janvier 2010 aura des incidences fortes sur le plan linguistique et éducatif, en donnant encore plus de place à l’anglo-américain et en accroissant l'influence non seulement des États-Unis, mais aussi, pourrait-on dire, de toute l’Amérique du Nord, car même si l’essentiel de l'émigration haïtienne au Canada se concentre au Québec, il est clair qu'à terme, toutes les élites haïtiennes, qui se forment de plus en plus en Amérique du Nord, seront très majoritairement et de façon très dominante anglophones.
Il serait temps sans doute que la France et la Francophonie, qui se donnent pour préoccupation l’avenir de la langue française dans le monde fassent ce genre d’observation et réfléchissent à des stratégies qui permettent d’y faire face.
Ce documentaire est long (76 minutes) et cette production, allemande, est remarquable d’intérêt et de qualité. Elle retrace, sur l’ensemble de l’année 2010, la reconstruction du « marché de fer » de Port-au-Prince qui, construit en 1889, était inspiré, de toute évidence, des Halles parisiennes de Baltard. Il est d'ailleurs curieux de constater que, sauf erreur de ma part, dans le commentaire français de cette émission, on ne désigne l'ancien marché de la capitale haïtienne que comme « les halles », alors que le nom local a toujours été « le marché de fer », expression qui est, à mon sens, beaucoup plus parlante et pittoresque.
Cette reconstruction a été assurée, sur ses fonds propres, par le milliardaire irlandais Dennis O’Brien, qui, ne nous le cachons pas, a fait, dans cette action généreuse et surtout efficace qu’il a conduite et surveillée d’un bout à l’autre, une large publicité de sa société Digicel, dont le nom est répété et reproduit à l'envi dans tout le documentaire, jusque sur les T-shirts des ouvriers haïtiens !
Si on laisse de côté les aspects de propagandes diverses (où Bill Clinton joue un rôle tout à fait central à travers la « Global Clinton Initiative »), il y a, dans ce documentaire, un tableau, sans doute partiellement involontaire d'ailleurs, de la vie et de la société locale et, plus précisément, de la situation administrative et politique d'Haïti après le séisme du 12 janvier 2010.
Je connais trop et depuis trop longtemps Haïti pour être, dans cette affaire, un témoin « normal » et, par là, objectif, mais je trouve qu'on a dressé dans ce film, pour partie sans vouloir sans doute, un tableau assez juste à la fois de la société haïtienne dans son fonctionnement habituel, des relations entre les affaires et le pouvoir, et enfin du rapport entre la prétendue reconstruction d'Haïti et les événements politiques, centrés en cette fin d'année 2010, sur les élections présidentielles qui demeurent d’ailleurs dans une totale impasse,en ce 16 janvier 2011. C’est, en effet, la date où devait avoir lieu le second tour d’une élection présidentielle, dont les vrais résultats de premier tour ne sont même pas encore connus, un mois et demi après ce vote.
Le post étant une forme brève, je me limiterai ici à ce qui m'a le plus intéressé dans ce documentaire : l'usage des langues par les personnes filmées (en excluant, bien entendu, celle du commentaire lui-même qui était évidemment le français).
La première remarque est que, alors que 99 % de la production linguistique quotidienne en Haïti doit s'opérer en créole haïtien, on n’a, à peu près, jamais vu personne s’exprimer dans cette langue dans ce film d'une heure et quart. Le peuple haïtien, pourtant très présent comme élément du décor ou acteur des activités, des marchands aux passants et aux ouvriers, y est muet. Je ne suis pas sûr d'avoir été parfaitement attentif, mais je n'en ai guère entendu quelques mots de créole qu'au moment où Leslie Voltaire, architecte local du projet et, pour finir, candidat malheureux à la présidence, prend la parole dans une réunion publique de sa campagne électorale. Il s'exprime alors, à la fois et alternativement, en créole et en français.
Ce même Leslie Voltaire, qui, dans sa campagne, semble vouloir mettre le vaudou de son côté, est filmé, un moment, dans la maison d'un « houngan » (prêtre vaudou) important. Il est étonnant de voir alors que le prêtre vaudou s'exprime lui-même en anglais, comme la plupart des Haïtiens qui, dans ce film, prennent la parole, des architectes au ministre du tourisme. Un seul Haïtien parle en français, à New-York, lorsque dans une réunion manifestement très chic de la « Global Clinton Initiative », et c’est, lorsque Bill Clinton lui donne la parole en public, le président René Préval qui, avant et devant Barrack Obama, hésitait sans doute à parler anglais et qui, dans un tel cadre, ne pouvait guère songer à user du créole.
Il y a bien sûr deux mondes dans ce film, outre celui que forme le petit peuple haïtien totalement muet : celui des anglophones comme O’Brien lui-même et son architecte Mac Aslan qui, logiquement, fonctionne en anglais et, par ailleurs, celui de l'élite haïtienne très présente dans ce film et que caractérisent, au-delà de la langue, ses vêtements et, pourrait-on dire, ses phénotypes. En effet, sauf quand il s'agit des ouvriers des chantiers, des passants ou des marchands des rues, on voit surtout, dans ce film, des « milat », désormais de plus en plus anglophones, et très peu de ces « nèg fèy » ou « nèg mòn » (noirs de la campagne et des « mornes ») qui sont le plus souvent du plus beau noir et créolophones unilingues.
Le français, dans cette affaire, n’a donc guère de place, (pas plus que le créole en tout cas), sauf, dans les affichages publics ou dans quelques écrits qu’on entrevoit ici ou là. Il est clair que la catastrophe de janvier 2010 aura des incidences fortes sur le plan linguistique et éducatif, en donnant encore plus de place à l’anglo-américain et en accroissant l'influence non seulement des États-Unis, mais aussi, pourrait-on dire, de toute l’Amérique du Nord, car même si l’essentiel de l'émigration haïtienne au Canada se concentre au Québec, il est clair qu'à terme, toutes les élites haïtiennes, qui se forment de plus en plus en Amérique du Nord, seront très majoritairement et de façon très dominante anglophones.
Il serait temps sans doute que la France et la Francophonie, qui se donnent pour préoccupation l’avenir de la langue française dans le monde fassent ce genre d’observation et réfléchissent à des stratégies qui permettent d’y faire face.
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lundi 24 mai 2010
Haïti : le Vallas ou lavalas ?
Le hasard est malicieux. Voilà que pour remettre sur pied l’école haïtienne, il est allé pêcher, au fin fond de la classe des policiens des Etats Unis, un certain Vallas dont le nom évoque forcément pour les Haïtiens, vu les circonstances de la catastrophe, « lavalas », terme créole qui désigne une pluie torrentielle accompagnée souvent de glissements de terrain.
Le hasard est même doublement malicieux. En effet on nomme « Fanmi
lavalas » ou, plus communément par abreviation, « lavalas », le parti populiste créé en Haïti par le Père Jean-Bertrand Aristide (dit « Titid »), qui, après la chute de Baby Doc Duvalier (qu’il avait lui-même provoquée), prit le pouvoir dans le pays. Réélu président de le République en 2004, dans des conditions uu peu douteuses (93% des voix des 5% de votants !), Aristide dut quitter le pouvoir et s’exiler en 2004. Ses partisans demeurent néanmoins actifs (à en juger, du moins, par les inscriptions sur les murs de Port-au-Prince) et un nom comme celui de Vallas ne peut manquer de susciter des échos dans l’esprit de bien des Haïtiens !
Le hasard est même triplement malicieux. Ce mot « lavalas », que l’on croit, en Haïti, proprement local, se retrouve, en fait, dans tous les créoles français du monde, des Antilles aux Mascareignes et aux Seychelles. Une telle situation prouve évidemment une origine française que nul ne soupçonne, comme dans les cas de bien d’autres termes créoles, et que confirme, sans problème, le Trésor de la langue française : « Avalaison ou avalasse : Torrent formé par de grosses pluies ou par la fonte subite des neiges. P. ext. Amas de pierres entraînées par cette chute d'eau ».
Le Vallas et « lavalas » ?
Ce rapprochement souligne, de façon heureuse et ambiguë à la fois, ce qu’a d’insolite, pour ne pas dire d’absurde, dans le règlement des problèmes haïtiens, l’étrange recours à un obscur politicien américain, apôtre incontestable d’une politique éducative qui s’inscrit dans la ligne de la réforme Bush , plus ou moins reprise, en douce, par Obama. Cette politique vise essentiellement, en effet, aux Etats-Unis, à réduire les coûts de l’éducation primaire (par diverses formes de privatisation), tout en tentant d’augmenter son rendement (par le système des « écoles à charte » ou les évaluations multiples des enseignants comme des élèves). On a du mal à saisir le rapport avec la situation haïtienne !
Si Paul Vallas a été amené à travailler à la Nouvelle-Orléans après le cyclone Katrina, ce n’est nullement en raison d’une compétence particulière dans les cas de remédiation de catastrophes naturelles, mais parce que son soudain changement de camp politique (il venait de passer brusquement du Parti démocrate aux Républicains) lui interdisait son ancien fief de Chicago comme je l’ai montré dans un post précédent.
Le voir préposer, par la Banque Internaméricaine de Développemnt, à la « reconstruction du système éducatif » d’Haïti, Etat dont il ignorait tout et même peut-être jusqu’à la simple localisation géographique, est proprement aberrant et, en même temps, tout à fait caractéristique du traitement général des problèmes de ce malheureux pays.
Si grands que soient les problèmes du système scolaire des Etats-Unis (ils sont immenses et ont justifié les tentatives de réformes mises en place par Bush et poursuivies actuellement par Obama, dont le Secrétaire d’Etat à l’éducation est un ancien collaborateur de P. Vallas à Chicago, ce qui montre bien que tout se tient !), ils n’ont absolument rien de commun avec ceux d’Haïti ; ces derniers tiennent en effet à la fois aux problèmes que posent la situation linguistique de cet Etat, mais aussi et surtout à la quasi-inexistence d’une structure scolaire réelle.
Tenter de « reconstruire » à l’identique un système scolaire qui n’existe à peu près pas, au lieu de le «repenser » de fond en comble, donc ne pas le « refonder », en fonction d’une analyse globale et lucide d’abord de la situation génerale en particulier linguistique, ensuite des moyens dont on peut disposer et enfin des objectifs qu’on souhaite atteindre, est une pure folie, mais c’est, hélas, la voie dans laquelle on engage Haïti.
On le fait à la fois par le Plan Vallas, mais aussi par les propositions qui risquent de sortir de la réunion que va tenir, les 25 et 26 mai, à Montréal, l’Agence Universitaire de la Francophonie. Comment espérer voir des idées novatrices et adaptées sortir d’une assemblée « mondiale » où voisineront des notables universitaires venus de l’Afrique, de l’Europe de l’Est et de l’Asie, hors de mesure, pour la plupart, de situer Port-au-Prince sur un planisphère muet et d’autres notables universitaires, haïtiens pour le coup, mais qui, fort légitimement d’ailleurs, n’ont pas la charge, expresse et première, de « refonder » le système scolaire national. En tant que médecins, juristes, physiciens, etc., ils ont pour objectif unique et immédiat de rétablir, au plus vite et du mieux possible, les facultés ou établissements universitaires dont ils ont la charge?
L’analyse globale de l’école haïtienne qui est l’enjeu majeur pour le pays a été faite par Madame E. Préval elle-même, le 10 mars 2010 et j’en rappelle les termes essentiels :
« Il m’a été dit que 77 % des établissements d’enseignement existants (publics et privés confondus) n’étaient pas reliés au réseau électrique. Dans les régions rurales, cette proportion atteint 91 %. 65 % de nos écoles n’ont pas l’eau (et je ne parle pas ici d’eau potable). 74 % d’entre elles n’ont pas de bibliothèque ; 31 % sont situées dans une église, 16 % dans une maison privée et 19 % dans des locaux précaires.
Seuls 29 % des enfants inscrits en première année atteindront la 7ème année. Quel gâchis ! Telles sont les raisons de notre souci de la qualité. Lorsqu’un enfant doit passer 6, 7 ou 8 années à l’école sans être en mesure de lire d’écrire, de calculer, de résoudre des problèmes et de commencer à apprendre par lui-même, c'est un gâchis pour l'enfant lui-même, sa famille et la société dans son ensemble. Nous devons veiller à ce que l’éducation qu’il reçoit soit de qualité.
Je crois savoir que moins de 30 % des enseignants possèdent les qualifications requises pour enseigner. La disponibilité d’enseignants qualifiés est un préalable à une éducation de qualité. Tout en œuvrant pour la reconstruction, nous devons lancer un programme massif de formation des enseignants ».
La parution très récente d’un ouvrage (Deschamps, Haïti, 2010), qui confirme et même aggrave les précédentes données, devrait pourtant rendre plus pressante encore la nécessité de « repenser » tout le système scolaire, et surtout de le faire dans le cadre général de la formation des maîtres et, donc, de la redéfinition des missions et par là des structures des facultés de l’université elle-même qui ont la charge directe de cette formation. Il s’agit du livre Enseigner le créole et le français aux enfants haïtiens. Enjeux et perspectives, dont l’auteur est assurément l’une des voix les plus autorisées du pays, puisqu’il s’agit de Pierre-Michel Laguerre, qui est actuellement Directeur général du Ministère de l’Education et de la forimation professionnelle !
Naturellement, seuls des Haïtiens ont le droit moral de souligner ce que la catastrophe du 12 janvier 2019 pourrait, au-delà de son horreur, avoir de positif. Quelques voix lucides se font entendre et se manifestent en faveur d’une vraie « refondation » générale et non du simple replâtrage de ce que le séisme a détruit. « Il faut toujours savoir tirer du malheur quelque chose de bon » souligne Jean-Vernet Henry, recteur de l’UEH. Myrtho Bonhomme se prononce également dans le même sens en disant : «Le séisme va inévitablement modifier la façon dont la formation est dispensée en Haïti. Ce dont on a besoin, c'est la vision. Malheureusement, c'est ce qui nous manque le plus ». Comment ne pas être d’accord avec une tel propos ! Le mieux placé de tous est sans doute J. Lumarque, recteur de l’Université Quisqueya, qui préside le Groupe de Travail sur l'Education et la Formation (GTEF), organe qui, depuis 1998, a oeuvré à élaborer le projet de « Pacte national sur l'éducation et la formation ».
J. Lumarque soutient, en effet, lui aussi que « C'est une occasion pour nous de sortir la formation universitaire des salles de classe qui l'ont souvent étouffée ».
Puissent-ils être entendus, car demain il sera trop tard !
Le hasard est même doublement malicieux. En effet on nomme « Fanmi
lavalas » ou, plus communément par abreviation, « lavalas », le parti populiste créé en Haïti par le Père Jean-Bertrand Aristide (dit « Titid »), qui, après la chute de Baby Doc Duvalier (qu’il avait lui-même provoquée), prit le pouvoir dans le pays. Réélu président de le République en 2004, dans des conditions uu peu douteuses (93% des voix des 5% de votants !), Aristide dut quitter le pouvoir et s’exiler en 2004. Ses partisans demeurent néanmoins actifs (à en juger, du moins, par les inscriptions sur les murs de Port-au-Prince) et un nom comme celui de Vallas ne peut manquer de susciter des échos dans l’esprit de bien des Haïtiens !
Le hasard est même triplement malicieux. Ce mot « lavalas », que l’on croit, en Haïti, proprement local, se retrouve, en fait, dans tous les créoles français du monde, des Antilles aux Mascareignes et aux Seychelles. Une telle situation prouve évidemment une origine française que nul ne soupçonne, comme dans les cas de bien d’autres termes créoles, et que confirme, sans problème, le Trésor de la langue française : « Avalaison ou avalasse : Torrent formé par de grosses pluies ou par la fonte subite des neiges. P. ext. Amas de pierres entraînées par cette chute d'eau ».
Le Vallas et « lavalas » ?
Ce rapprochement souligne, de façon heureuse et ambiguë à la fois, ce qu’a d’insolite, pour ne pas dire d’absurde, dans le règlement des problèmes haïtiens, l’étrange recours à un obscur politicien américain, apôtre incontestable d’une politique éducative qui s’inscrit dans la ligne de la réforme Bush , plus ou moins reprise, en douce, par Obama. Cette politique vise essentiellement, en effet, aux Etats-Unis, à réduire les coûts de l’éducation primaire (par diverses formes de privatisation), tout en tentant d’augmenter son rendement (par le système des « écoles à charte » ou les évaluations multiples des enseignants comme des élèves). On a du mal à saisir le rapport avec la situation haïtienne !
Si Paul Vallas a été amené à travailler à la Nouvelle-Orléans après le cyclone Katrina, ce n’est nullement en raison d’une compétence particulière dans les cas de remédiation de catastrophes naturelles, mais parce que son soudain changement de camp politique (il venait de passer brusquement du Parti démocrate aux Républicains) lui interdisait son ancien fief de Chicago comme je l’ai montré dans un post précédent.
Le voir préposer, par la Banque Internaméricaine de Développemnt, à la « reconstruction du système éducatif » d’Haïti, Etat dont il ignorait tout et même peut-être jusqu’à la simple localisation géographique, est proprement aberrant et, en même temps, tout à fait caractéristique du traitement général des problèmes de ce malheureux pays.
Si grands que soient les problèmes du système scolaire des Etats-Unis (ils sont immenses et ont justifié les tentatives de réformes mises en place par Bush et poursuivies actuellement par Obama, dont le Secrétaire d’Etat à l’éducation est un ancien collaborateur de P. Vallas à Chicago, ce qui montre bien que tout se tient !), ils n’ont absolument rien de commun avec ceux d’Haïti ; ces derniers tiennent en effet à la fois aux problèmes que posent la situation linguistique de cet Etat, mais aussi et surtout à la quasi-inexistence d’une structure scolaire réelle.
Tenter de « reconstruire » à l’identique un système scolaire qui n’existe à peu près pas, au lieu de le «repenser » de fond en comble, donc ne pas le « refonder », en fonction d’une analyse globale et lucide d’abord de la situation génerale en particulier linguistique, ensuite des moyens dont on peut disposer et enfin des objectifs qu’on souhaite atteindre, est une pure folie, mais c’est, hélas, la voie dans laquelle on engage Haïti.
On le fait à la fois par le Plan Vallas, mais aussi par les propositions qui risquent de sortir de la réunion que va tenir, les 25 et 26 mai, à Montréal, l’Agence Universitaire de la Francophonie. Comment espérer voir des idées novatrices et adaptées sortir d’une assemblée « mondiale » où voisineront des notables universitaires venus de l’Afrique, de l’Europe de l’Est et de l’Asie, hors de mesure, pour la plupart, de situer Port-au-Prince sur un planisphère muet et d’autres notables universitaires, haïtiens pour le coup, mais qui, fort légitimement d’ailleurs, n’ont pas la charge, expresse et première, de « refonder » le système scolaire national. En tant que médecins, juristes, physiciens, etc., ils ont pour objectif unique et immédiat de rétablir, au plus vite et du mieux possible, les facultés ou établissements universitaires dont ils ont la charge?
L’analyse globale de l’école haïtienne qui est l’enjeu majeur pour le pays a été faite par Madame E. Préval elle-même, le 10 mars 2010 et j’en rappelle les termes essentiels :
« Il m’a été dit que 77 % des établissements d’enseignement existants (publics et privés confondus) n’étaient pas reliés au réseau électrique. Dans les régions rurales, cette proportion atteint 91 %. 65 % de nos écoles n’ont pas l’eau (et je ne parle pas ici d’eau potable). 74 % d’entre elles n’ont pas de bibliothèque ; 31 % sont situées dans une église, 16 % dans une maison privée et 19 % dans des locaux précaires.
Seuls 29 % des enfants inscrits en première année atteindront la 7ème année. Quel gâchis ! Telles sont les raisons de notre souci de la qualité. Lorsqu’un enfant doit passer 6, 7 ou 8 années à l’école sans être en mesure de lire d’écrire, de calculer, de résoudre des problèmes et de commencer à apprendre par lui-même, c'est un gâchis pour l'enfant lui-même, sa famille et la société dans son ensemble. Nous devons veiller à ce que l’éducation qu’il reçoit soit de qualité.
Je crois savoir que moins de 30 % des enseignants possèdent les qualifications requises pour enseigner. La disponibilité d’enseignants qualifiés est un préalable à une éducation de qualité. Tout en œuvrant pour la reconstruction, nous devons lancer un programme massif de formation des enseignants ».
La parution très récente d’un ouvrage (Deschamps, Haïti, 2010), qui confirme et même aggrave les précédentes données, devrait pourtant rendre plus pressante encore la nécessité de « repenser » tout le système scolaire, et surtout de le faire dans le cadre général de la formation des maîtres et, donc, de la redéfinition des missions et par là des structures des facultés de l’université elle-même qui ont la charge directe de cette formation. Il s’agit du livre Enseigner le créole et le français aux enfants haïtiens. Enjeux et perspectives, dont l’auteur est assurément l’une des voix les plus autorisées du pays, puisqu’il s’agit de Pierre-Michel Laguerre, qui est actuellement Directeur général du Ministère de l’Education et de la forimation professionnelle !
Naturellement, seuls des Haïtiens ont le droit moral de souligner ce que la catastrophe du 12 janvier 2019 pourrait, au-delà de son horreur, avoir de positif. Quelques voix lucides se font entendre et se manifestent en faveur d’une vraie « refondation » générale et non du simple replâtrage de ce que le séisme a détruit. « Il faut toujours savoir tirer du malheur quelque chose de bon » souligne Jean-Vernet Henry, recteur de l’UEH. Myrtho Bonhomme se prononce également dans le même sens en disant : «Le séisme va inévitablement modifier la façon dont la formation est dispensée en Haïti. Ce dont on a besoin, c'est la vision. Malheureusement, c'est ce qui nous manque le plus ». Comment ne pas être d’accord avec une tel propos ! Le mieux placé de tous est sans doute J. Lumarque, recteur de l’Université Quisqueya, qui préside le Groupe de Travail sur l'Education et la Formation (GTEF), organe qui, depuis 1998, a oeuvré à élaborer le projet de « Pacte national sur l'éducation et la formation ».
J. Lumarque soutient, en effet, lui aussi que « C'est une occasion pour nous de sortir la formation universitaire des salles de classe qui l'ont souvent étouffée ».
Puissent-ils être entendus, car demain il sera trop tard !
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