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jeudi 6 mars 2014

« Ce qui va sans dire encore mieux en le disant !»


Cette formule qu'on prête, comme tant d’autres, à Talleyrand (qui se disait « de Périgord », alors que cette peste de Cambacérès disait qu’au fond il ne se trompait que d’une lettre puisqu’il était bien « du » Périgord) est toujours d'actualité et il est  hélas très souvent nécessaire d'y recourir.

Dans le billet que j'ai publié dans le titre, franco-québécois, était, je crois, à peu près  : « Ça va faire une maudite poutine !», je faisais part de mon scepticisme à propos de la crise russo-ukrainienne et de mon impression (j'ai failli dire de ma certitude) que toute l'affaire de l'Ukraine était largement, du côté russe surtout,  un jeu  de poker menteur fondé sur les rodomontades et les gesticulations des uns et des autres, dans lesquelles l'Europe n'était ,comme toujours, que la figurante, en attendant qu’elle mette la main à la poche. Face aux pauvres 900 millions, dont on parlait à Bruxelles, Poutine avait sorti ses 13 milliards ou plutôt, sans les sortir et les mettre sur la table, les avait évoqués pour faire monter les enchères de notre côté. Cela n'a pas tardé et voilà que, dès le lendemain, nous faisons un tapis de 13 milliards face aux mythiques 13 milliards de Monsieur Poutine et aux grotesques défilés de pseudo-bidasses cagoulés organisés en Crimée, pour le Mardi-Gras, nul n’ayant d'ailleurs  rendu hommage à l'humour de Poutine dans le choix de cette date !

Tout cela était écrit dans le ciel ; la partie était inégale entre un expert en la matière et l'Europe qui, au poker, à l'expérience et le métier d‘un enfant de six ans.

Manque de chance, les feuilletons journalistiques ne se suivent pas vraiment mais plutôt se chevauchent, ce qui rend leur péremption encore plus rapide ! L’affaire Patrick Buisson est une autre occasion dans laquelle s'étale la naïveté du public quand elle n'est pas aussi celle des politiques.
Fort heureusement pour moi, j'ai fort peu fréquenté les sombnres corridors du pouvoir, mais les quelques brèves incursions que j'y ai faites m’ont toujours convaincu que les « fuites », en particulier en direction du Canard enchaîné, le seul vecteur médiatique possible, sont TOUJOURS organisées, non par les ennemis de ceux qui en sont victimes (comme le croient les ignorants et les imbéciles), mais par leurs amis. J’ai, en  mémoire, une scène de ce genre dans le bureau d’un ministre à propos d’une « fuite » de ce genre ; plus récemment les affaires horlogères de Julien Dray et l’affaire (initialement conjugale) de Cahuzac ont eu la même histoire.

Voilà qu'on découvre soudain la perfidie de P. Buisson qui a, en outre, le physique de l’emploi ! Pas besoin d'être grand clerc pour percevoir la fourberie et la dangerosité du bonhomme vu sa carrière et sa mine. La vraie leçon de toute cette histoire est ailleurs. Seule, l'ambition frénétique et le penchant à la trahison d'un homme (notre ancien président de la République en la circonstance) ont été susceptibles de l'aveugler à ce point sur un Buisson !

Que Patrick Buisson trahisse Sarkozy (ce dernier étant tout aussi propre et prête à l’inverse !) n'a évidemment rien d'étonnant ; il a même sans doute eu l'intention de le faire dès le départ, puisque tout indique que, dès qu'il est entré dans l'entourage du Président, il a commencé les enregistrements qui n'étaient évidemment pas destinés à l'écriture d'un livre, mais à une utilisation éventuelle soit contre le président lui-même (« le nain » comme il le nommait lui-même paraît-il dans ces cassettes, ce qui montre bien évidemment l'affection qu’il lui portait), soit plus vraisemblablement contre tel ou tel autre membre de son entourage et, comme on dit « à toutes fins utiles ».

C’est là ce que P. Buisson aurait répondu à son fils unique, avec lequel il est brouillé et qui pourrait bien être serait le serpent que PB aurait réchauffé dans son sein selon le schéma classique ; peu importe, il est évident que le traître est vraisemblablement un proche comme toujours et que ce n'est pas la sympathie qu'inspirent, de façon naturelle, la binette et les pratiques de Monsieur Patrick Buisson qui ont pu l'arrêter. Cet aspect est d'ailleurs le moins intéressant, car je ne connais guère de plus sûr moyen de se gagner la haine de quiconque que de l'obliger et de lui rendre service ! Je suis confus d’en être réduit à écrire de telles platitudes .
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Cela dit, Monsieur Patrick Buisson ne manque pas de fers au feu et il est certain qu’il peut faire un carton éditorial et financier en publiant, aussi rapidement possible, le verbatim de ses précieux et truculents enregistrements ; en tout cas, ce n'est pas la gauche et Monsieur Jacques Attali qui pourront le lui reprocher.

Cela dit, j'ai entendu, à plusieurs reprises, de vertueux UMP ou assimilés (style Raffarin dont j’espère qu’il ne s’est pas fait trop de mal en tombant de sa chaise !) évoquer le caractère inouï de tels procédés. La chose n'a rien d'étonnant chez les politiques français qui, comme tous leurs compatriotes, ignorent aussi bien l'histoire que la géographie. Jacques Foccart en effet fut accusé, dans une affaire autrement grave, par le Canard Enchaîné (déjà et toujours lui !) d’avoir fait espionner le Général de Gaulle, grâce à la fameuse « commode » de l’Elysée, découverte durant l’interim d’A. Poher.

Pour l’édification de Monsieur Raffarin et de quelques autres, voici, d'après Wikipedia, le résumé de la procédure engagée par J. Foccart lui-même : « En première page du Canard enchaîné du 4 juin 1969, on peut lire en surbandeau l’Histoire de la commode à Foccart qui renvoie en page 2, où il est question de la découverte de la dite commode. Le journal ajoute : Cette découverte a eu l'avantage de mettre en évidence un petit fait qui en dit long : les propos tenus dans les propres bureaux de De Gaulle étaient écoutés et enregistrés par Foccart. Foccart porte plainte contre le journal relevant entre autres les insinuations malveillantes lancées contre lui de manière épisodique, le présentant comme le chef d'une police parallèle, ou l'Éminence grise du chef de l'État…. Durant dix semaines, le Canard instruira à l'avance le procès de M. Foccart, avec une page d'enquête et d'échos chaque semaine. Fin janvier 1970, le tribunal de grande instance de Paris se déclara incompétent et condamne Foccart aux dépens, au motif que le Canard avait attaqué Foccart homme public, dans sa fonction et que c'était Foccart privé qui s'estimait diffamé. Le 4 novembre 1970, la cour d'appel déboute Foccart. ».

lundi 14 octobre 2013

Gérontocratie européenne


Grande fiesta européenne pour les Journées de Bruxelles organisées, ce jeudi 10 octobre 2013, par le Nouvel Observateur avec comme animateur Laurent Mouchard dit Laurent Joffrin, qui aurait été mieux inspiré dans ce rôle en révélant un peu aux spectateurs, souvent jeunes semble-t-il, le dessous des cartes.

 À la télé (car vous l'aurez deviné, je n'étais pas à Bruxelles), le spectacle avait des allures de musée Grévin, car il s'ouvrait par la présentation des deux vedettes de la soirée. Le premier arrivant était Valéry Giscard d'Estaing, 87 ans aux prunes, quasi momifié, qui était chargé d'ouvrir le spectacle ; son concurrent direct, qui le suivait de près, était Jacques Delors, son aîné d'une année (88 ans). Il manquait hélas à cette petite fête, Monsieur Martens, hélas ravi à l'affection de l'Europe quelques jours auparavant, à 77 ans, frappé en pleine jeunesse par un inexorable destin.

Ce qui est admirable dans toute cette affaire, c'est que l'un et l'autre, car je n'ai guère entendu que des fragments des discours de ces deux vedettes, semblent parfaitement satisfaits quand ils se retournent, dans la mesure où leurs articulations le leur permettent encore, pour examiner leur œuvre et leur bilan européens.

Giscard, déçu dans ses perspectives de réélection à une seconde présidence de la République en France, n'a cessé de rêver en vain, en ses lieu et place, à une présidence de l'Europe ! Dans toute cette affaire, sa responsabilité est toutefois bien moindre que celle de Jacques Delors.

Ce dernier, au fond, à parcouru un chemin onirique un peu inverse. Après avoir rêvé d'être Premier Ministre (en 1981), déçu d'abord dans cet espoir par le choix de Mauroy puis viré du gouvernement Fabius, il est entré, en 1985, dans la galère européenne et y est resté à la barre jusqu'en 1995, pour notre malheur.

Il a été, en effet, alors un des pères de la "grande" Europe au moment de la fin de l'URSS et du racolage frénétique des PECO (1993) qui n'avaient rien à y faire. Faire nombre était la grande idée de Delors ; pour faire une Union européenne, qui se voulait celle de l'industrie et du commerce, on y a fait entrer, sans la moindre réflexion, une série de clampins de tout poil. Delors y avait fait entrer l'Espagne et le Portugal (1986) et mis en œuvre la fameuse intégration européenne de la Grèce dont on a vu les résultats(acquise depuis 1981) ; tout le monde savait qu'elle était frauduleuse, puisque ses comptes, vendus à prix d'or par Goldman-Sachs, étaient totalement falsifiés. Le folklore grec a immortalisé le nom même de Jacques Delors par la tradition des "paquets Delors" (le «  paquet Delors I  » de février 1988 visait, à l'origine, à financer les mesures d’accompagnement du marché unique) ; les milliards donnés par l'Europe, qui arrivaient en Grèce, en repartaient aussitôt pour les paradis fiscaux, la Suisse en particulier 

Bref, Jacques Delors, entre 1985 et fin 1994, a été l'initiateur et le propagandiste de l'incessant élargissement, démentiel et irréfléchi, de l'Europe dont nous payons toutes les conséquences aujourd'hui dans l'Est (avec les PECO ou les Etats baltes) comme dans le Sud (avec les pitreries de l'intégration européenne de Chypre ou de Malte ! On attend encore avec impatience celle du Vatican qui ne serait pas la pire). Notre malheur n'est sans doute pas fini puisque la grande négociation actuelle, on le sait, est celle de l'entrée de l'Ukraine qui a donné toutes les garanties du côté de la démocratie qu'on exigeait préalablement d'elle, avec l'affaire Timochenko! Le problème n'est d'ailleurs pas seulement là, car l'Ukraine n'est pas Malte et ses 46 millions d'habitants nous préparent des lendemains qui chantent et les Ukrainiens  vont sans doute, pour partie, venir s'ajouter au déferlement oriental. Nous sommes d'autant moins sortis de l'auberge européenne que c'est aussi à ce bon Monsieur Delors que nous devons l'espace Schengen dont nous subissons aujourd'hui toutes les conséquences.

Sur un autre plan, l'Europe, de façon plus ou moins directe, est devenue une sorte de maison de retraite spirituelle pour ceux qui rêvent, comme Giscard et Delors bien entendu au premier chef, de la gloire des Jean Monnet et Robert Schuman ; ils songent même désormais au Panthéon, même s'il est trop tard pour eux de songer à changer de sexe pour passer devant les autres ! L'Europe est une sinécure pour certains autres, beaucoup plus jeunes et assez malins qui pour s'en faire une, comme ce brave Romano Prodi, grand apôtre actuel de l'intégration de l'Ukraine mais qui, il faut bien le dire, est un bambin à côté des deux autres avec ses 75 ans. C'est sans doute ce qui lui permet de jouer à la fois la carte du Sahel (avec l'ONU) et celle de l'Ukraine (du côté de l'UE).

Le plus remarquable de tout cela est que ces bons vieillards semblent vivre davantage dans le passé que dans le présent et moins encore dans l'avenir, ce que l'on comprend ; le principal mérite de l'UE aux yeux de Giscard est qu'elle « a rétabli la paix sur notre continent », ce qui est, pour le moins, faire bon marché de feue la Yougoslavie ; quand on lui fait observer que les Européens "n'aiment pas l'Europe", ce qui est bien normal après tout puisqu'elle apparaît sans cesse comme un cerbère sourcilleux et tatillon, plus préoccupé de l'épaisseur des tranches de mortadelle ou du pourcentage de cacao dans le chocolat que de l'harmonisation des régimes fiscaux ou sociaux des Etats membres, il n'en croit rien, car il n'en retire, lui, que des bienfaits, des invitations et des honneurs ! Il persiste donc à croire, contre toutes les évidences, que la majorité des Européens est aussi optimiste que lui.

Quant à Jacques Delors (ce syndicaliste de gauche farouche qui mettait sa petite Martine à l'école au « Collège privé Notre-Dame-des-Oiseaux », rue Michel Ange), il persiste dans ses contradictions et ses utopies, mais je pense que ses économies comme ses retraites, diverses et multiples, le mettent à l'abri des calamités financières qui frappent la majorité des pauvres Européens. En tout cas, il est clair qu'il n'a aucune conscience des sottises qu'il a pu commettre et du caractère fâcheux de leurs conséquences que nous subissons chaque jour.

Apparemment à Bruxelles, on leur a épargné les tomates et les oeufs punais qu'on pouvait craindre et qu'ils méritaient. Ils ont pu, une dernière fois peut-être, jouir avec délices de tous les honneurs, descendre de leur limousine, se faire tirer le portrait (on prépare les "nécros"), signer des autographes et serrer des louches. Heureux vieillards !
 Les choses seront sans doute moins gaies pour ces nonagénaires, grands admirateurs d'une Europe dont ils se jugent les pères fondateurs, alors que les élections qui se profilent pour le printemps amèneront sans doute au parlement de Strasbourg une majorité d'anti-européens ; la chose leur pend au nez mais ils ne le voient pas, car ils ne sont pas plus clairvoyants aujourd'hui qu'ils ne l'ont été dans le passé.

vendredi 12 juillet 2013

Les langues en Europe

Depuis la victoire de la gauche, le problème des langues régionales et de leur fameuse charte européenne revient régulièrement dans le Club de Mediapart, sans que l'information sur le sujet soit toujours très bonne ; d'où cette petite méditation sur le passé.

La dernière grand messe sur les langues et le multilinguisme en Europe à laquelle j'ai pris part était les "Etats généraux du multilinguisme", qui se sont tenus à Paris, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, le 26 septembre 2008. Il n'y manquait naturellement pas la fameuse Tour de Babel de Brueghel !
On se souvient, en effet, que le multilinguisme serait né de la volonté de Dieu de diviser les hommes qui parlaient auparavant une seule et même langue et qui avaient entamé une construction qui devait monter jusqu’au ciel, cette fameuse tour de Babel. Dans sa crainte de les voir unis pour contrecarrer ses propres desseins, Dieu leur imposa des langues différentes : «Confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres » (Genèse XI, 1-9).

L’amusant de la chose (ce Dieu , quoique par principe omniscient, est décidément bien imprévoyant) tient à ce que, dans la suite, un autre miracle lui fut nécessaire pour que la diversité des langues, que Dieu avait pourtant voulue, n’empêchât pas la diffusion du message divin par les apôtres. Comme Dieu n’en est pas à un miracle près, ce fut la Pentecôte ! Les apôtres « furent tous remplis du St Esprit et se mirent à parler des langues étrangères selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer »(AC ; 2,1).

Dieu ne s’intéressant pas spécialement à l’Union Européenne et son représentant personnel, notre Président, étant à cette époque très occupé par la crise financière américaine, on n’a pas jugé nécessaire de faire descendre les indispensables flammes sur la tête de chacun des 495 millions d’Européens; force nous fut donc, en la circonstance, de faire de notre mieux avec le multilinguisme et de nous en accommoder tant bien que mal. 
 

Le choix du terme « multilinguisme » est lui-même une prudence, sans doute involontaire, car on use aussi mais à tort comme synonyme, du terme « plurilinguisme », qui est plus inquiétant, puisque « plures » est, en latin, le comparatif de supériorité de « multi ». « Plures » veut donc dire « plus nombreux » et non pas « plusieurs », comme le croient les mauvais latinistes !

Cela dit, au sein même de l’Union Européenne, certains esprits pervers ne verraient pas d’un mauvais œil qu’on passât du « multilinguisme » au « plurilinguisme », puisque, durant ces Etats généraux, Monsieur Michel Angel Martinez Martinez, Vice-Président du Parlement européen, mentionnait que l’UE, qui a déjà à faire avec ses 23 langues « officielles » de l'époque (puisque chaque citoyen européen doit avoir accès à tous les documents officiels dans sa langue), pourrait se retrouver avec 62 langues, si l’on ajoute les langues « co-officielles » en faveur de la reconnaissance desquelles existe une revendication. On ne sait guère d’ailleurs où s’arrêterait ce mouvement, puisque, si les Catalans peuvent faire valoir qu’il y a, en tout cas, selon leurs propres chiffres, autant de catalanophones que de néerlandophones, on est plus embarrassé lorsqu’il s’agit de l’auvergnat ou du savoyard !

Un mot au passage sur la fameuse "Charte européenne des langues régionales ou minoritaires" de 1992 ; elle est, à l'origine une initiative du Conseil; de l'Europe et même, pour être plus précis et selon les meilleures sources, du "lobby austro-hongrois", ce que confirme d'ailleurs certains de ses articles.

Les langues concernées par cette convention sont les langues traditionnellement employées par les ressortissants des groupes ethniques d'une partie d'un État européen. Elle s'applique donc essentiellement aux langues parlées par une minorité linguistique de l'Etat en cause: Les langues "régionales" sont parlées dans des zones déterminées de cet Etat, comme le corse en Corse, tandis que les langues "minoritaires" sont utilisées, sans territorialisation précise, par des minorités linguistiques importantes implantées dans l'Etat, ce qui est le cas, par exemple, de l'allemand au Danemark. En revanche, les langues des immigrants récents venus d'États non européens (comme l'arabe ou le turc), ainsi que les "dialectes" locaux ou "patois" sont exclus.

De telles dispositions confirment le rôle du "lobby austro-hongrois" dans un tel texte, qui pose par ailleurs des problèmes socio-démographiques mais surtout linguistiques. en effet, sur ce dernier plan, rien ne distingue une "langue minoritaire" d'un dialecte ou d'un patois et on connaît la formule si pertinente selon laquelle un patois ou un dialecte avec une armée et une marine!

Tout cela est naturellement assez discutable, comme l’a montré la suite de l’affaire, en France en particulier. Lionel Jospin a été tenté un moment de la signer en choisissant les 39 articles indispensables parmi les 98 qu'elle offre. Toutefois si la France a donné un accord théorique préalable à ce choix en mai 1999,
depuis cette date, elle n'a pas ratifié la Charte ; elle ne s'est donc pas engagée à appliquer ces dispositions et ne figure pas parmi les Etats signataires.

Certains politiques et même des institutions ont cru ingénieux de tenter d’ébranler par là le vieux concept d’Etat-Nation (jugé antagonique de certaines conceptions de l’Europe) et de favoriser l’émergence d’une « citoyenneté européenne », en jouant les langues régionales contre les langues nationales ou, si l’on préfère, les langues « co-officielles » » contre les langues officielles.

Ces Etats généraux de septembre 2008 ont été surtout marqués par deux ou trois tendances lourdes ou faits majeurs qui, sans avoir été voulus, ont illustré quelques aspects majeurs des problèmes linguistiques européens.

D’abord, la volonté pour ne pas dire l’exigence, que les intervenants s’expriment dans leur langue, a fait que qu'un très performant (et sans doute très coûteux) système de traductions simultanées en huit langues a dû être mis en place. En dehors des langues de l’Europe de l’Ouest, les seules langues de traduction étaient le polonais et le roumain. Cinq langues romanes contre trois langues germaniques ou slaves, les PECO et le "lobby austro-hongrois" auraient eu là quelques raisons de se plaindre !

Rares exceptions au principe qui voulait qu’on parlât dans la langue du pays qu’on représentait. La plus heureuse fut le brillant ministre de la culture du Portugal, José Antonio Pinto Ribeiro. Ce dernier s’est plaint que, contrairement à la présentation idyllique du multilinguisme européen, il lui était souvent impossible de s’exprimer en portugais. Il a d’ailleurs, en la circonstance, parlé en français, puisque, comme il l’a confié en commençant, sa langue première, est curieusement, l’allemand. Bel exemple de cette « citoyenneté européenne » dont on rêve. Autre exception moins notable, Catherine Velissaris, qui avait parlé en français et non en grec, sans toutefois juger utile de préciser qu’elle est elle-même d’origine française !

L’absence quasi totale de l’anglais, dont chacun sait qu’il domine largement dans les institutions européennes, a été le trait le plus marquant de cette manifestation ; les seuls intervenants à user de cette langue étant, pour des raisons différentes mais sans intérêt ici, des Allemands ! Un seul intervenant anglophone, de langue première anglaise, sur une trentaine d’orateurs prévus, cela sentait fort l’ostracisme larvé et me rappelait ces clubs de tennis du Sud, où parmi les membres, tous blancs, on note toujours un noir, pour prévenir toute suspicion de racisme !

Le plus comique a été la sempiternelle question du coût du « multilinguisme institutionnel » européen. Il a été traité par Michel Angel Martinez Martinez, Vice-Président du Parlement européen, et donc bien placé, en principe, pour connaître la vérité des chiffres qui ne sont pas toujours faciles à se procurer et même à établir, surtout quand on veut avoir des précisions sur les modes de calcul. Pour lui, les choses sont simples. L’interprétation et la traduction coûtent à l’UE 100 millions d’euros par an. Il a même précisé, pour être concret, 2,2 euros par citoyen de l’Europe, soit à peine plus que le prix d’un café en Espagne !

Ce chiffre a été repris dans la suite sans que nul ne semble s’en étonner et moins encore le contester. Deux constats pour conclure.

Le bistrot espagnol où Monsieur Michel Angel Martinez Martinez, Vice-Président du Parlement européen, va boire son petit noir doit connaître le nom et la situation de son client pour le lui faire payer 2,2 euros, quand le prix courant est de 1,5 euro!

Passons sur ce détail! On a pu constater toutefois à écouter ce même Monsieur Michel Angel Martinez Martinez, Vice-Président du Parlement européen, qu’à l’heure de la calculatrice électronique, plus personne ne sait compter mentalement. En effet, si l’on admet, et comment faire autrement, que la population européenne est d’environ 500 millions (très précisément mais ce chiffre, est sans doute dépassé, 494.296.878 habitants), à raison de 2,2 euros par habitant, le coût est non pas de CENT millions comme il le croit, mais de MILLE millions d’euros, c’est-à-dire un MILLIARD d’euros!

N’est-il pas un peu imprudent pour l’Europe de confier des fonctions si éminentes à des gens qui ne savent même pas faire une multiplication si élémentaire ? Plus grave encore, comment une assemblée, si distinguée et en un lieu si illustre, a-t-elle pu entendre, sans réagir et sans que nul n’intervienne, pareille incongruité ?

lundi 17 juin 2013

Exception culturelle et diversité culturelle

L'ordre dans lequel on peut présenter ces deux termes est discutable si l'on y voit une référence chronologique. La tendance actuelle est de plutôt présenter "le concept de "défense de l'exception culturelle" comme un sous-ensemble de celui de la "défense de la diversité culturelle"." (je cite là un extrait de l'article de Wikipédia sur le sujet). En fait, s'agissant de la France, la principale intervenante dans ce débat politico-commercial, on devrait bien plutôt faire l'inverse.

Il est, en effet, incontestable que la défense de la "diversité culturelle" n'est venue qu'après celle de "l'exception culturelle", exclusivement française au départ, cette position manifestant de façon un peu trop voyante l'arrogance française et la croyance inébranlable des Français dans la supériorité de leur langue et de leur culture. Un peu d'historique de cette question du côté français et francophone est donc ici indispensable et cela d'autant que, du fait même de cette ignorance, on a totalement oublié de célébrer, en 2013, les 20 ans de "l'exception culturelle" française qui a été établie et reconnue sur le plan international et francophone lors du Sommet de la Francophonie tenu à l'île Maurice en 1993.

En fait, du côté proprement français, les choses remontent même un peu plus loin, puisque un décret du 17 janvier 1990, pris par Catherine Tasca, alors ministre de la francophonie, imposait des quotas de création francophone pour le cinéma et l'audiovisuel. Le détail importe peu ici (et cela d'autant moins qu'il ne semble guère respecté). Comme il fallait naturellement à la France un appui international, on l'a assez logiquement cherché, comme toujours à l'ONU, du côté de la francophonie du Sud et, lors du sommet de l'île Maurice que j'évoquais précédemment, en 1993, on a obtenu, sans trop de mal, le soutien d'une bonne quarantaine d'États membres de l'Organisation Internationale de la Francophone. On les a sans doute un peu poussés du côté français, mais il faut bien dire que les Etats du Sud qui ont d'autres chats à fouetter, se sont laissés assez facilement convaincre car cela ne les engageait à rien.

En fait la France et la Francophonie, quoique un peu dures à la détente, se sont rendus compte toutefois du caractère quelque peu impérialiste d'une mesure qui ne concernait guère qu'elles. Aussi, deux ans plus tard, avec la déclaration de Cotonou, à l'occasion du Sommet de la Francophonie tenu dans cette ville en 1995, on a fait entrer dans la danse la "diversité culturelle". La chose ne manquait pas de pittoresque car la France, naguère encore, le grand oppresseur des langues et des cultures autres que les siennes, en son sein propre comme dans son empire colonial, s'est faite alors le bon apôtre de la diversité. La France prenait enfin conscience de ne pouvoir dresser, à elle seule, contre l'anglais (évidemment le seul adversaire réel) l'une de ces lignes Maginot dont elle possède le secret. Cela ne trompe évidemment personne et les francophones non français, comme nos amis québécois, ne cessent de nous reprocher non sans quelque raison, notre arrogance et même, de temps en temps, une forme de complaisance envers l'anglais qu'ils ne manqueront pas de souligner dans le fait que la loi Fioraso ouvre les portes de nos universités à la langue de Shakespeare.

Non sans difficultés, cette stratégie qui vise, à terme, à faire de la culture une exception dans les traités internationaux, en particulier auprès de l'OMC, s'avère payante, d'autant que l'idée de "diversité culturelle", qui fait un peu pendant à celle de "biodiversité", lui gagne la sympathie des mouvements écologiques. La France se heurte toutefois à l'opposition constante et puissante des Etats-Unis. Finalement en 1994, une clause d'exception culturelle (mais différente de celle que prône la France) est adoptée. Elle stipule que la culture, sans être n'est pas "exclue" définitivement du champ d'application des accords du GATT, n'y est pas, pour l'instant, incluse.

Toutefois, la France a fini, non sans mal, par faire voter par l’UNESCO, le 20 octobre 2005, une « convention sur la protection et la promotion de la diversité culturelle ». En mars 2007, à Montréal, trente-huit "coalitions" regroupant quatre cents organisations professionnelles de la culture de toutes les régions du monde, ont réaffirmé leur soutien à la "diversité culturelle".

La diversité culturelle est donc assurément plus vendable et plus porteuse que l'exception culturelle francophone initiale de 1993 puisqu'elle fait entrer dans le jeu toutes les autres langues alors que l'exception culturelle de départ était perçue clairement comme l'exception française. On retrouve ici le curieux exceptionnalisme français qui conduit certains à affirmer que le français est la langue des droits de l'homme, ce que j'ai quelque peine à croire et que dément en tout cas une connaissance plus précise de l'histoire des idées. Placer en France l'origine exclusive des droits de l'homme est même, pour le coup, une erreur historique manifeste, même si la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, rédigée en français, peut inciter à le faire. Tout analyste, qui a une connaissance suffisante de l'histoire des idées au XVIIIe siècle, attribue plutôt le mérite de l'émergence de ces idées à l'Angleterre, pépinière des idées des Lumières et refuge de nombre de nos philosophes.

Vendredi 14 mai 2013, la Communauté européenne, à accepté, en traînant un peu les pieds il est vrai, de faire, dans les accords du GATT, une exception pour la culture ;  cette mesure n'est sans doute pas définitivement acquise, selon les termes mêmes des textes de 1994. Elle est contestée, au sein même de l'Europe, ne serait-ce que par M.J. Barroso. On observe d'ailleurs que c'est des lusophones (comme Barroso) comme autrefois des hispanophones (comme Aznar), que viennent les réserves de certains à l'égard de l'exception culturelle ; hispanophones et lusophones, forts du nombre de locuteurs réels de leurs langues et du dynamisme démographiques de ces populations n'ont pas, de toute évidence, quant à l'avenir de leurs langues, les mêmes craintes que les francophones !

mardi 11 juin 2013

Impressions de Turquie

Comme souvent, je vais céder à ma fâcheuse manie de parler de choses que je ne connais pas bien. Vous observerez toutefois que j'ai la prudence d'intituler ce post "impressions de Turquie" car ce sont véritablement des impressions que je vais livrer ici et qui, en outre, reposent non pas sur des observations récentes et prolongées, mais sur la comparaison de souvenirs que j'ai de la Turquie d'il y a dix ou quinze ans avec les images que nous en donnent quotidiennement les télévisions, suite aux événements qui s'y déroulent.

Je suis bien loin d'être un spécialiste de la Turquie, mais je m'y suis rendu, à la fois professionnellement et en touriste, à diverses reprises entre la fin des années 1990 et le début des années 2000. Je ne suis allé en fait qu'à Istanboul surtout et à Izmir (mais les télés ne nous montrent rien d'autre que ces villes) et naturellement j'ai fait, en la circonstance, toutes les promenades classiques sur le Bosphore et les visites des monuments que fréquentent tous les touristes. Néanmoins comme j'y ai séjourné quelques jours chaque fois, sans contraintes particulières, j'ai eu l'occasion de me promener pas mal dans les rues de ces villes (surtout à Istanboul).

Je ne puis qu'être frappé et interrogé à la fois en comparant les souvenirs que j'en ai gardés (assez forts car c'était pour moi une expérience nouvelle et intéressante) avec les images actuelles qu'on nous en présente et qui sont fort éloignées de mes propres souvenirs.

Je ne suis pas assez naïf pour penser que les quelques séjours que j'ai pu lui faire là-bas m'ont permis de connaître la Turquie, mais, néanmoins, je ne vois pas pourquoi je mettrais en doute des souvenirs précis que j'en ai, d'autant que les événements qui se sont déroulés depuis une douzaine d'années me paraissent confirmer et, pour partie, expliquer, l'impression que me donne la comparaison de mes souvenirs avec les images actuelles.

Je pense ici surtout à Istanboul mais les impressions que j'ai eues à Izmir vont tout à fait dans le même sens. Je ne fais ici en rien référence aux visites des monuments ou des bazars, largement peuplés de touristes, mais surtout à mes déambulations dans les rues où je vois encore la foule animée qu'on y rencontrait, avec des femmes dont beaucoup étaient blondes (naturellement par des décolorations) et portaient des tenues tout à fait comparables à celles qu'on trouvait alors dans nos villes de France avec des minijupes et des hauts décolletés et colorés. Toute cette foule était bigarrée et apparemment joyeuse ; la Turquie donnait l'impression d'un pays moderne, qui était engagé, très fortement et très résolument, dans l'occidentalisation comme dans le développement économique.

C'est pourquoi, tout en ayant suivi les événements qui se sont déroulés depuis une douzaine d'années sous le gouvernement Erdogan, j'ai été extrêmement étonné, (c'est même là l'origine précise de ce post) lorsque depuis quelques mois, on a commencé à nous donner, de plus en plus fréquemment, des vues de la rue turque, prises essentiellement à Istanboul.

Aux images en technicolor que j'avais conservées dans mes souvenirs (je m'étais pas mal déplacé à pied dans le centre-ville puisque je logeais près de Taksim) s'étaient substituées maintenant des images, essentiellement en noir et blanc, de foules urbaines où l'on voyait plus aucune de ces femmes blondes autrefois si nombreuses ; en revanche, beaucoup de foulards et de voiles islamiques naguère rares ; la population me paraissait aussi infiniment moins joyeuse que dans mes souvenirs, même lorsqu'il s'agissait pourtant de foules, jeunes et contestataires, comme celles qui occupaient Taksim ces jours derniers.

Cette évolution de la Turquie a sans doute fortement tenu aux choix politiques et idéologiques du gouvernement Erdogan mais aussi, me semble-t-il, aux comportements de l'Union Européenne face au souhait de l'État turc, maintes fois exprimé, d'entrer dans cette communauté. Il y a une douzaine d'années, une majorité de Turcs était extrêmement favorable à l'entrée de leur pays dans la Communauté européenne et croyait en cette possibilité. Ce sont les réticences, voire les refus, de moins en moins voilés, de nombreux pays d'Europe qui ont peu à peu ruiné ces espoirs au sein de la population turque. Cette déception a sans doute facilité largement l'évolution du gouvernement national qui s'est détourné d'une certaine façon de l'Europe en direction du Moyen-Orient, après avoir compris que ses chances d'y entrer étaient des plus minces, car même s'il satisfaisait aux exigences prétendument démocratiques de l'UE, on ne manquerait pas de trouver d'autres motifs pour s'opposer à son entrée dans cette communauté.

Tout cela est naturellement trivial mais ce qui me paraît le plus curieux dans toute cette affaire, c'est que (mais peut-être suis-je mal informé ?) le gouvernement turc, au lieu de chercher à se faire une place dans une zone instable et dangereuse, comme le montrent les événements actuels, n'ait pas choisi de se rapprocher davantage des Républiques musulmanes de l'ancienne Union soviétique. Non seulement en effet, ce sont là des pays économiquement fort intéressants par leurs grandes richesses naturelles, mais, ce que l'on sait moins, (ce qui évite de l'oublier), leurs langues et leurs cultures sont apparentées à celles de la Turquie ! Tout cela ne serait-il pas à prendre en compte, d'autant que de telles relations ne seraient pas pour déplaire à l'indéfectible allié américain qui ne saurait se fâcher de petites misères faites à Poutine ?