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mercredi 20 avril 2011

Les fondamentaux ! Les fondamentaux !

Comme vous le savez sans doute je suis à la fois émotif, distrait et, faut-il ajouter, un peu trop occupé, ce qui me conduit, le plus souvent, à faire deux choses en même temps, dont l'une, qui est parfois la troisième, est d’écouter la radio.

Ce matin, occupé à je ne sais quoi vers 8:00, alors que, dans le poste, on causait de l'Ukraine, j'ai soudain entendu prononcer le mot « dome » dans un contexte que je n'avais pas identifié. Ayant lu la veille un texte sur Mayotte (pour des problèmes d'ordre linguistique et anthropologique), dans un probable instant d’aberration, j’ai soudain cru que l'Ukraine, outre quelques dizaines de millions qu’elle nous avait soutirés et que notre Premier Ministre était venu en personne lui apporter, avait demandé et obtenu, comme Mayotte, le statut de département d’outre-mer français (D.O.M) car je ne voyais pas à quoi pouvait renvoyer en français la séquence phonétique « dome ». Rendu soudain plus attentif par l’émotion, j'ai compris qu'en fait il était question de Tchernobyl et que le « D.O.M. » en question qu’évoquait la « journaliste » n’était pas un D.O.M (département d’outre-mer mais ici peut-être d’outre-mur !) était, en réalité, un « dôme » car la France allait en construire un d’acier et de béton pour couvrir d'une façon plus efficace le « dôme » actuel qui ne protège guère des radiations que persistent à produire les restes de la centrale nucléaire.

Heureusement pour moi, je ne suis pas trop attaché à la stricte correction phonétique lexicale et syntaxique de notre langue bien que, dans le passé, j'aie consacré quelques blogs à cette pauvre langue française. J'ai un vague souvenir de l'un d'entre eux que j'avais dédié à Marie Jeanne Bécu, comtesse Du Barry et que j'avais intitulé « La France, ton français fout le camp ! » en parodiant la fameuse formule par laquelle elle prévenait Louis XV que son café allait bouillir « La France ! Ton café fout le camp ! ». L’explication de cette apostrophe que je ne donne ici qu’à l’usage des nobles étrangers qui fréquentent ce blog, est que, dans l'intimité, la Du Barry appelait « la France » son royal amant et que, selon une des formules de nos campagnes, « Café bouillu ! Café foutu !».

L'absence d'opposition est devenue fréquente, surtout sur nos antennes, entre l’« o » fermé (celui qu’on devrait avoir dans « dôme ») que je n’ose gloser par une équivalence avec « au » car, au-dessous de la Loire, la « paume » devient une « pomme » comme le « saule » se change en « sol » et l’« o » ouvert, qui, lui, me pose, à l’inverse, les mêmes problèmes. La chose est parfois fâcheuse, même hors de mon émotion ukrainienne du matin, quand, dans des cas plus fréquents que celui que j'ai évoqué à propos de Tchernobyl, cette neutralisation conduit, par exemple, à confondre la « cote » du kilo de boeuf ou d'agneau, à l'achat ou à la vente, avec la « côte » de ces mêmes animaux qui d’ailleurs a elle-même en outre une « cote » spécifique par rapport à de moins nobles morceaux.

Les fondamentaux ! Toujours les fondamentaux !

Mais il est des cas plus fâcheux encore d’ordre arithmétique cette fois. Ils concernent tout bêtement les opérations les plus simples du calcul mental qui ont désormais disparu du registre intellectuel et pratique de la plupart des Français. La faute en est sans doute aux instruments électroniques (des caisses enregistreuses des commerçants, qui proposent les rendus de monnaie, aux calculettes des élèves) qui font qu’un ancien ministre de l'éducation nationale montre à la France médusée qu’il ne sait pas poser une règle de trois des plus simples et, pis encore, que le président de notre Cour des Comptes ignore les tables de multiplication, estimant, si je me souviens bien, que sept fois huit font 63 !

Hier, chez Calvi, dans « C dans l'air », j'ai entendu un respectable professeur d’université, géographe il est vrai, faire observer que deux-tiers font moins que la moitié ! C'est un peu étonnant, mais ça n'est pas dramatique.

En revanche, j’ai entendu, à plusieurs reprises, des politiques et même un général, devenu, au terme de sa carrière, directeur de je ne sais quelles recherches « stratégiques », spéculer sur le pourcentage de chars libyens que nos attaques aériennes avaient pu détruire. L'estimation était, dans leurs propos, qu'environ un tiers des blindés de Kadhafi avait été détruit. Si l'on admet, selon les données les plus communes et les plus sûres, qu'il en avait, au départ, 2000 et qu’au mieux (ou au pire selon lui) une centaine ont été détruits, il faudrait, à moins qu’on ne fasse de la guerre psychologique, que ces politiques et ses militaires révisent d’urgence leurs fondamentaux arithmétiques faute de quoi nous risquons les pires ennuis dans cette affaire libyenne !

Les fondamentaux que diable ! Les fondamentaux !

mardi 19 avril 2011

Les meilleures blagues de la radio.


Je ne sais pas si vous connaissez la chaîne de radio « Rires et chansons » ? En tout cas, c'est là son slogan publicitaire : « Les meilleures blagues sont sur « Rires et chansons » ». Eh bien, je vais vous confier que cela n'est pas vrai. Les meilleures blagues sont, contre toute attente, sur les concurrentes de cette chaîne spécialisée qui, elles, se veulent sérieuses, et en particulier RMC et Europe 1.

Le matin, en faisant autre chose bien sûr, j'écoute souvent les informations sur ces chaînes ainsi que sur France Info, car, sur mon micro-poste et en FM, ces stations sont très voisines. Je le fais en zappant sans cesse, pour échapper à la fois à la répétition insupportable des mêmes nouvelles, et, pis encore, aux incessantes publicités qui constituent l'essentiel de leurs programmes des heures de grande écoute.

Ce matin, voici qu’était arrivé « le moment fatidique » (comme on écrivait autrefois dans les rédactions du CE2 ) c'est-à-dire le jour où Médiamétrie (ou quelque officine de la même farine) publie les audiences des différentes chaînes, calculées scientifiquement, Dieu seul et les employés des « instituts » qui vendent ce genre de fariboles savent comment. Il était du plus haut comique d'entendre, exactement au même moment, l'animateur de service sur Europe1 se réjouir du fait que sa chaîne avait 300.000 auditeurs de plus, tandis que, sur la chaîne concurrente RMC, le remplaçant de Jean-Jacques Bourdin parti en vacances de Pâques chez son pépé gardois comme souvent, se réjouissait, au même instant et de la même façon, d'avoir gagné un nombre d'auditeurs d’ailleurs à peu près identique.

Je ne sais pas ce qu'il en est pour RMC, mais j’avais cru comprendre que Marc-Olivier Fogiel avait quitté l'Europe 1 (ou en avait été viré) en raison de la forte baisse de son audience. Va comprendre Charles !

Sauf si les hordes d’immigrés clandestins qui nous envahissent, venus de l’Est comme du Sud, s’érigent aussitôt avec leurs familles en auditeurs assidus de ces chaînes, il doit bien y avoir, quelque part dans notre beau pays, des chaînes qui perdent, elles, des auditeurs et dont les animateurs doivent verser des larmes secrètes.

Le plus clair me paraît qu’on nous prend, nous auditeurs, pour des imbéciles mais que ce petit commerce statistico-médiatique, comme celui des instituts de sondages, se nourrit de la feinte naïveté de leurs clients, aussi complaisante que calculée.

On se demande, de ce fait et par ailleurs, quelle est la nécessité qui conduit à ce que coexistent parallèlement ces chaînes de radio qui, comme à la télévision, font exactement et aussi mal, la même chose au même moment, en se félicitant, sans cesse et sans vergogne (un de mes chers zeugmas !) de la qualité extraordinaire, pour ne pas dire exceptionnelle, de leurs prestations, en évitant, selon la formule classique, de « se méfier des imitations ». Mais, chers journalistes de RMC dont c’est la formule favorite (pierre dans le jardin d’Europe1), ce ne sont pas des « imitations » puisque les deux produits sont identiques et sans la moindre originalité !

On comprend après cela pourquoi nos médias apprécient tellement ces fameuses soirées électorales où l'on réunit autour d'une table une demi-douzaine de représentants de partis qui tous se félicitent, avec autant d'enthousiasme et de verve, du succès qu'ils ont tous eu, en même temps, dans l'élection en cause. Nos journalistes (si on peut les nommer ainsi) ont une grande habitude de se féliciter de tout, en particulier quand ce tout n'est rien !

Je vous avais, en quelque, sorte promis une blague ; aussi vais-je tenir parole. Passant devant la télé allumée, j’y ai vu Fidel Castro apparemment plus ou moins ressuscité, en tout cas assez pour passer la main en faveur de son petit frère. Cela m’a rappelé une facétie de Jules Edouard Moustic (de Groland !) qui pratique, parfois avec bonheur, le détournement d’images. C’était la première photo de Fidel après sa maladie. On le voyait, en survêtement bleu et rouge, esquissant quelques pas chancelants dans un couloir.

Et Moustic de commenter « Fidel Castro a signé au PSG » !



Post-scriptum : Revoyant, par hasard, les images du passage de (faux) témoin entre les frères Castro, j'ai constaté que Fidel, quoique chancelant, était à nouveau en survêt', mais cette fois-ci bleu. Quitterait-il le PSG ?

jeudi 14 avril 2011

La fin des vacances de Monsieur Hulot ou le « visiteur du mercredi »

Explication de titre, sinon de texte

On ne le dit guère, faute de le savoir sans doute, mais Jacques Tati aurait créé son fameux personnage de « Monsieur Hulot » (« Les vacances de Monsieur Hulot », 1953) à partir du modèle que lui avait offert le grand-père paternel de notre Nicolas Hulot, architecte de son état, qui habitait le même immeuble que le cinéaste.

Nicolas Hulot, quant à lui, a-t-il choisi le mercredi (13 avril 2011) pour faire son entrée sur la scène de l’élection présidentielle de 2012, en souvenir de ses débuts à la télévision, en 1980, dans une émission pour enfants qui s’intitulait « Les visiteurs du mercredi » ?

Cela valait sans doute mieux, de toute façon, que de s’inspirer du titre de sa deuxième intervention dans les médias car, à France-Inter, la chronique sur la moto qui avait fait suite à sa première expérience, avait pour titre « La poignée dans le coin » !

Son premier succès à la télé, plus tardif (en 1987), fut sur TF1, « Ushuaïa, le magazine de l’extrême », titre qui n’était pas prémonitoire puisqu’il se cantonna plutôt, dans la suite, au centre.

Belle opération en tout cas pour TF1 et pour Hulot, en dépit du coût très élevé d’« Ushuaïa Nature » (un million d’euros en moyenne par émission), puisque les seuls revenus de la marque Ushuaïa, vendu de tous côtés (de l’Oréal à Atol) pour des produits dérivés de toutes sortes (des gels-douches au jeu de société en passant par les lunettes de soleil, les draps de bain et les sacs à dos ) s’élèvent, dit-on, très au delà des coûts de réalisation de l’émission. Disons-le tout net car c’est tout à son honneur, Nicolas Hulot n’est pas impliqué dans ce bizness ; toutefois, il assume et, en s’efforçant de garder sa liberté, il donne, le cas échéant et de temps en temps, son avis. Il est vrai que 33.000 euros mensuels l’aident un peu à se faire une raison !

Comme l’un des futurs rivaux (suivez mon regard), Monsieur Hulot « n’aime pas les riches ». L’aisance matérielle n’empêche pas d’avoir une « sensiblité sociale », désormais quasi épidémique, comme le montre la floraison actuelle des mesures soudain proposées de toutes parts, en faveur de la garantie de primes annuelles et de minima sociaux. On se croirait dans une salle des ventes au moment des enchères : « 850 euros » de Monsieur à ma droite ; « 1000 euros sur ma gauche » ! Qui dit mieux ! Le Monsieur au fond ?

Le cap choisi par Monsieur Hulot est clair : « Je n’ai pas d’autre ambition que de contribuer à ouvrir la voie d’une société nouvelle, écologique et sociale ». « Vaste programme » comme disait l’autre ! Il est vrai que dans son cas, comme dans tous les autres, par miracle, la perspective de l’élection dessillent soudain les yeux : « En France aussi les conditions de vie se dégradent. Les difficultés s'accumulent. La précarité devient un sentiment prégnant. C'est, pour beaucoup de nos compatriotes, la peur quotidienne du chômage, du déclassement, de l'exclusion, c'est l'angoisse des factures et des fins de mois difficiles, le piège de l'endettement, le stress de la compétition, le mal être récurrent, la perte des repères, la dissolution du lien collectif et des solidarités. » Ce n’est pas du Mélanchon mais du pur Hulot !

L’émotion n’empêche pas toutefois la lucité et la détemination, bien au contraire : « Des moyens existent pour faire décroître l’empreinte écologique, protéger la santé, soustraire les biens communs à la spéculation, remettre la finance à sa place, tisser les solidarités ici et avec les pays du Sud, fortifier la démocratie. ». Que n’y a –t-on pas songé avant ? Au fond pourquoi ne pas construire les villes à la campagne ?

« Aux peurs et aux pulsions identitaires qui désagrègent les liens du vivre ensemble, il faut opposer un projet de société constructif et partagé ». Et de conclure : « J’ai donc décidé d’être candidat à l’élection présidentielle et de mettre au service du changement le capital de confiance que j’ai pu accumuler auprès des Françaises et des Français. ».

Une seule chose est sûre en tout cas : les adversaires ne lui manqueront pas, au moins dans la mouvance écologique qui est censée être la sienne. Eva Joly, dès ce matin, s’est employée à le dézinguer sur RMC, en particulier à propos de son silence sur le nucléaire dans sa déclaration de candidature. Pour les autres partis, ce sera sans doute moins net, la Gauche comme la Droite espérant récupérer au second tour ses éventuels électeurs, si toutefois il va jusqu’au bout de son projet.

Vous allez vite regretter vos belles vacances Monsieur Hulot !

mercredi 13 avril 2011

Abidjan : le commencement de la fin.

Comme souvent, on ne peut guère compter sur les médias français pour être informé sur autre chose que la chronique de Clochemerle où les faits-divers métropolitains !

Ce matin, sur l’une des radios d'information quasi continue du matin, j'ai appris, par hasard, dans un communiqué présenté, comme toujours, comme exclusif (ces radios se nourrissent de scoops qui traînent partout depuis la veille) qu'un ministre de Gbagbo, Désiré Tagro, avait été assassiné, ce qui fait, j’en conviens un peu désordre, dans le climat officiel franco-ivoirien de justice et de réconciliation. En fait, on le savait partout depuis la veille (le 12 avril 2011) et la nouvelle était dans la plupart des bulletins internet du paysage audiovisuel sans que les grands médias veuillent trop en parler.

Il s'agit pourtant de l’un des ministres les plus proches de Gbagbo qui avait été l’un des négociateurs des accords passés naguère avec Guillaume Soro. Inutile donc de se référer à la presse française qui n'en parle guère pas et préfère évoquer le ralliement, un peu ridicule, des chefs militaires, mais on trouve plus de détails dans des sites africains, hors de Côte d’Ivoire bien sûr, les médias officiels ivoiriens faisant naturellement le silence sur l’affaire.

La version officielle, qui circule dans les milieux proches du gouvernement est que D. Tagro se serait suicidé, d’une seule balle semble-t-il, à la différence de nombre d’autres « suicidés » célèbres de l’histoire. Selon des versions, concordantes, plus détaillées et moins officielles, Tagro était présent dans le bunker au moment de l'attaque et avait été conduit, un peu brutalement, à l'Hôtel du golf. Là, il aurait été tabassé à coups de crosse par des soldats, puis achevé d'une balle. Ce sort aurait également été celui du docteur Bley, le médecin personnel de Gbagbo ; on a même parlé de deux autres ministres qui auraient également été sommairement exécutés. Difficile d’y voir clair entre les rumeurs que diffusent les partisans de Gbagbo et les demi-vérités ou gros mensonges des communiqués officiels !

Les bruits qui ont couru à propos de Gbagbo lui-même sont aussi, à certains égards, un peu étranges. Le porte-parole des Nations- Unies a ainsi annoncé d'abord (avant de se rétracter) que Laurent Gbagbo avait quitté l’Hôtel du golf et avait été mis en sécurité ailleurs ; selon certaines rumeurs, on le disait conduit dans le Nord du pays (le fief d'ADO), pour prévenir toute tentative de libération. Toutefois, le bruit du suicide du président déchu a également couru, ce qui a donné à penser à certains que l'on pourrait tout à fait, par là, préparer l'opinion à la nouvelle de sa mort.

Va-t-on assister à une épidémie de crises cardiaques chez les anciens dictateurs, Ben Ali d'abord, Moubarak ensuite et enfin Laurent Gbagbo ? Kadhafi, qui a perdu son opulente infirmière, rentrée au pays, a convoqué d’urgence son cardiologue.

DERNIERES NOUVELLES (de Politicosn.com)

"Le mystère Charles Blé Goudé.
Parmi les personnes arrêtées avec Laurent Gbagbo et placées avec lui sous la protection de la police de l’ONU au Golf Hôtel, se trouvent sa mère, Marguerite Lélé Gado, sa femme Simone, ses deux filles, les jumelles Marie-Patrick et Marie-Laurence, ainsi que son fils Michel. Des correspondants de médias français ayant cru voir, comme de nombreuses personnes, Charles Blé Goudé, la rumeur se répand que le leader des « jeunes patriotes » fait partie des détenus. En fait, il n’en est rien et le « fils spirituel » de Gbagbo restait introuvable dans la journée de mardi. Interrogé par RFI mardi matin, le président du Front populaire ivoirien, Pascal Affi N’Guessan n’a pas dévoilé l'endroit où il se trouvait, mais plusieurs sources le disent au 43e BIMA de Port-Bouët sous bonne garde, avec l’ancien ministre de l’Économie et des Finances, Paul-Antoine Bohoun Bouabré, et le porte-parole de l’ex-gouvernement Gbagbo, Ahoua Don Mello. Le général Philippe Mangou, ex-chef d'état-major des armées du président sortant, a, quant à lui, fait allégeance à Alassane Ouattara dans l'après-midi".
Mercredi 13 Avril 2011 - 06:57

mardi 12 avril 2011

Côte d'Ivoire : Ouattara ou Mandela ?

Le sinistre feuilleton ivoirien entamé il y a quatre mois a enfin pris fin ; à cet égard, on ne peut que se réjouir que l'intervention militaire des forces française ait pu accélérer le processus, conduire à l’issue finale à moindres frais et surtout épargner des vies humaines.

Naturellement on essaye maintenant de nous faire prendre les vessies pour des lanternes mais l’éloquence et la conviction conjuguées des ministres français concernés n’y font rien. Leur stratégie consiste à invoquer le « mandat » de l’ONU, mais il excluait totalement la capture de Gbagbo et il y avait peu de « populations innocentes » à sauver dans son bunker assiégé – sauf, au mieux, lui-même et les siens. Il n’est pas plus convaincant de faire état, dans l’investissement du bunker, du rôle des forces de l'ONU. On sait qu'elles n'ont aucun moyen logistique sérieux en dehors de ceux de Licorne, mis au couleurs internationales provisoires grâce à quelques seaux de peintures blanche et bleue. Nul n’ignore en outre qu’il s’agit là de troupes hétéroclites de divers Etats, sans formation ni expérience, bien incapables d’actions militaires sérieuses. Ne parlons même pas ici des forces « républicaines » de Ouattara, armée d’opérette, qu’un expert militaire français que j’entendais Dieu sait où, disait même « incapables de tenir une position » !

Une maladresse de communication majeure a été, au matin même de l'attaque contre le refuge de Gbagbo, d’exhiber fièrement, sur tous nos écrans de télévisions, les martiales colonnes de blindés français qui se mettaient fièrement en route, fleur au fusil, pour attaquer la résidence de l'usurpateur. Ces images deviennent fâcheuses, a posteriori, quand on veut nous faire croire ensuite que ces forces françaises n’ont joué aucun rôle dans l'affaire, alors qu'on sait très bien que, sans elles, les troupes « républicaines » d’ADO, avec leurs pétoires, leurs bonnets disparates et leurs accoutrements hétéroclites, auraient été bien incapables de forcer le blocus du bunker, ce qu'on ne cessait de nous répéter depuis huit jours.

De ce point de vue, l'intervention française, en épargnant des vies ivoiriennes, a été bénéfique et elle était assurément indispensable. Reste toutefois maintenant à en payer le prix sur le plan politique et diplomatique, car il est clair que le meilleur moyen de réconcilier les partisans des deux camps est d'opérer cette réconciliation sur le dos des Français, ce qui est à la fois traditionnel et bien commode, compte tenu du passé colonial, du passif de la Françafrique et plus récemment, de ce qui s’est passé en Côte d'Ivoire au début des années 2000 !

En ce qui concerne les images de l’arrestation proprement dite de Laurent en « marcel » blanc et de Simone effondrée dans son fauteuil, aucun doute que le service photographique des armées françaises avait été convoqué pour opérer en la circonstance . Comme l'annonçait M. Longuet ce matin, nous aurons bientôt des images (pas du tout exclusives, comme d’habitude, mais diffusées aux quatre vents des médias) de l'arrestation de Laurent et Simone avec de bons Ivoiriens pur sucre leur mettant la main au collet devant les objectifs des caméras de l'armée française, nos bidasses restant prudemment hors du champ et dans l'ombre. Ne comptez pas sur des papararazzi pour voler des photos de la scène dans son ensemble !

Il est clair, et il a tout à fait raison en cela, que le modèle que s'est donné Ouattara est Nelson Mandela. Il est même allé jusqu'à lui reprendre, sans le citer, la formule de la commission « vérité et réconciliation » que ce dernier avait mise en place au moment de son arrivée au pouvoir en RSA. Reste à savoir si ADO est l'homme politique exceptionnel (sans doute l'homme du siècle !) qu'a été Nelson Mandela qui, après des dizaines d'années en prison, a été capable de concevoir et de conduire une politique réelle et effective de réconciliation nationale.

Il est permis d'en douter car, si ses vingt-sept années de prison avaient forgé l'esprit, la volonté et les convictions de Nelson Mandela au point de lui permettre de gouverner son pays sans haine, en passant de la cellule à l'exercice du pouvoir, il risque d'en être tout autrement en ce qui concerne ADO. Les luxueux bureaux du FMI, les salons VIP et la contemplation des flots du Potomac n'ont peut-être pas eu les mêmes effets sur son caractère que les carrières de chaux de Robben Island et la solitude d'une cellule au milieu des eaux sinistres du Cap des tempêtes sur Nelson Mandela. La boxe et la lutte sociale et politique d'abord, la terrible captivité ensuite, ont assurément forgé le coeur et l'esprit de Mandela, homme en tous points exceptionnel et qui, en outre et c’est le plus admirable de tout, a même su résister, pour finir, à la folie de l’exercice du pouvoir.

Il est à craindre qu'il en soit tout autrement dans le cas d'ADO et ce n’est même pas de ma part une critique. Il est aussi à craindre que l'éphémère unité, qui a régné, depuis quatre mois, dans son camp (avec comme Premier Ministre l’inattendu Guillaume Soro, qu’on voyait plutôt, au départ, dans le camp Gbagbo), ne résiste pas à la victoire. Le pouvoir suscite déjà les convoitises et, de ce fait, les rivalités. On voit réapparaître des ambitions masquées un moment par l'épisode Gbagbo, mais aussi des exigences, plus légitimes ou, en tout cas, plus fondées, comme celle d'un Henri Konan Bédié, leader politique des Baoulés et inventeur contre Ouattara de "l'ivoirité". Classé troisième lors du premier tour de la présidentielle et contestant le vote, il a pourtant été clairement l'instrument majeur, final et inattendu, de la victoire électorale de ce même Ouattara au second tour, en faisant voter pour lui des zones qui, a priori, ne lui étaient en rien acquises.

Nul doute que la plupart des Ivoiriens sont soulagés de la fin de cette guerre civile ! Il serait imprudent d'en conclure que tout est réglé et que le cours normal des choses va reprendre sans nuages.

dimanche 10 avril 2011

De la relativité de la notion de massacre ou bons et mauvais morts

Les tensions politiques qui se sont étendues, depuis le début de 2011, de la Tunisie au Moyen-Orient en passant par l’Egypte et la Libye (le tsunami des révoltes populaires doit composer, en effet, entre le politique, le chronologique et le géographique ce qui fait que sa progression n’est donc pas linéaire), a même fini par toucher la Jordanie et surtout la Syrie, bastion d’un gouvernement dictatorial qu’on jugeait inexpugnable.

J’ai souvent choqué, dans des blogs, me faisant même traiter de sioniste, en déclarant que, si j’étais un Palestinien (ce qu’à Dieu ne plaise !) et si l’on me donnait la possibilité de choisir, au sein de la zone, mon lieu de vie entre (dans le désordre) la Jordanie, la Syrie, le Liban, la Cisjordanie, Gaza et Israël (ce dont rêvent sans doute nombre de Palestiniens), je choisirais, sans la moindre hésitation, Israël ! Je me suis déjà expliqué sur ce point et je suis tout prêt à le faire à nouveau mais, compte tenu du titre de ce post, je voudrais aborder cette question par la sinistre comptabilité des victimes palestiniennes du conflit moyen oriental qui reste, contre toute attente, le meilleur moyen de faire descendre dans les rues les foules des Etats islamiques.

Après une période de calme relatif, les tirs vers Israël ont repris et donc, inévitablement, les représailles israéliennes sur Gaza. Depuis vendredi dernier, 12 Palestiniens (désormais 18 en ce dimanche 10 avril 2011), dont des combattants du Hamas, ont péri lors de raids israéliens, ce qui, pour Gaza, constitue les jours les plus meurtriers depuis la fin de l'opération israélienne de 2008-2009. Selon B’Tselem, ONG israélienne de défense des droits de l’Homme, plus de la moitié des 1.387 morts palestiniens qui avaient été tués lors de « Plomb durci », entre le 7 décembre 2008 et le 18 janvier 2009, étaient des civils. C’était évidemment énorme, mais il s’agissait là d’une opération de guerre contre l’ennnemi juré Israël et elle avait duré un mois et demi.

Toutefois et on l’oublie, dans le sinistre palmarès que j’évoque ici, Israël est loin derrière le Liban où les milices chrétiennes ont, en trois jours, dans les camps de Sabra et de Chatila, causé la mort de centaines voire de milliers de réfugiés palestiniens (les estimations vont de 700 à 3.500).

Dans les massacres de Palestiniens, peuple si précieux et si présent dans l’idéologie des foules arabes, nul ne songe à disputer à la Jordanie la première place dans les massacres de Palestiniens avec son « Septembre noir ». Mais qui s’en souvient encore, surtout après avoir vu, dans la suite, Yasser Arafat se tordre les mains de chagrin derrière le cercueil d’Hussein de Jordanie, l'auteur même de "Septembre noir" ?

Très bref rappel des faits. C'est l'époque où Yasser Arafat appelait ouvertement au renversement de la monarchie hachémite pour s'emparer lui-même de la Jordanie. Le 12 septembre 1970, le leader de l’OLP/Fatah qui porte ses coups aussi bien sur Israël que sur Hussein, fait exploser devant la presse internationale les trois avions d’El Al (vides !) qui avaient été détournés. Hussein doit agir. Le 17 septembre, l'armée jordanienne attaque les fedayins en bombardant camps de réfugiés et sièges d’organisations palestiniennes. Aprés dix jours de bombardements, ces camps sont rasés et les Palestiniens doivent fuir au Liban et même en Israël pour échapper au massacre. La Syrie envoie alors ses blindés à la frontière afin de leur venir en aide, mais Hussein appelle à son secours les États-Unis et même Israël (grâce au Plan Rogers). Les avions israéliens menaçent les chars syriens qui battent en retraite, abandonnant les Palestiniens à leur funeste sort.

C’est Nasser qui, dix jours plus tard, obtient la cessation des hostilités entre la Jordanie et l'OLP. Durant ce mois désormais nommé « Septembre Noir », le nombre de victimes palestiniennes varie, selon les sources, entre 3.500 (sources jordaniennes) et 10.000 (sources palestiniennes), la seconde estimation étant sans doute plus proche de la vérité que la première.

Dernier exemple, différent et plus actuel. Le tsunami « démocratique » ayant touché la Syrie, on évoque désormais chaque jour ou presque des victimes parmi les manifestants. Ainsi, à Deraa (cent kilomètres au Sud de Damas), on a parlé, selon les sources, de 17 ou 27 morts enterrés vendredi dernier. Là encore toutes ces morts sont déplorables, mais Deraa (2011 et le fils Bachar el-Assad) peut-il faire oublier Hama (1982 et le père Hafez el-Assad) ? Dans ce dernier cas, il ne s’agissait pas de simples forces de police et de quelques coups de feu dans des manifestations ! En 1982, Hafez el-Assad avait lancé, non pas la police mais son armée et ses Forces spéciales, sur Hama. Pendant trois semaines, des combats avec bombardements et canonnades, avaient opposé les troupes syriennes aux Frères musulmans et à la population de la ville.

Là aussi, le nombre de victimes demeure inconnu mais il est, en tout cas, énorme. R. Fisk parle de 20 000 morts, The Economist en compte 30 000 et le Comité syrien des droits de l’homme le situe entre 30.000 et 40.000. Le seul point que je veux souligner ici est que ce froid massacre n’a alors suscité nulle réaction de la communauté internationale qui semble s’émouvoir des 17 morts (infiniment regrettables) de Deraa.

En d’autres termes, il y a pour l’opinion internationale et donc pour les médias, des mauvais morts et des bons morts !

Bien plus, pour les premiers, on compte, sans trop d'émotion, en milliers (comme à Hama), en centaines de milliers voire en millions (comme en Afrique Centrale, où l’on ne sait même pas si les génocides ont fait trois, quatre ou cinq millions de victimes), alors qu’ailleurs deux ou trois morts pourvu qu’ils soient du bon côté font les gros titres et tirent des larmes au bon peuple.

Remarque banale de ma part mais que je voudrais extrapoler aux événements actuels et en particulier à ceux de la Libye et de la Côte d’Ivoire où diverses organisations (l’ONU et l’OTAN qui opère là, notons-le, bien loin de son champ d’intervention désigné, à moins que « Atlantique Nord » ne soit devenu « Afrique Noire » !) et la France, accompagnée de quelques Etats, d’ailleurs de plus en plus rares, ont jugé bon d’intervenir militairement dans des conflits intérieurs (ce que, comme on l’a vu ni Hussein de Jordanie ni Hafez el-Assad ni bien d’autres n’avaient pas eu à craindre !).

Là aussi, il y a les bons et les mauvais morts.

Les premiers sont les morts qui auraient pu se trouver dans les forces d’intervention et, fort heureusement, il n’y en a pas eu pour le moment, vu la nature de ces interventions (aériennes ou lointaines en Libye ; quelque peu symboliques en Côte d’Ivoire à en juger par les images et les résultats). Parmi les bons morts se comptent aussi les victimes civiles, sauf bien entendu celles des dommages « collatéraux », mais on n’en sait pas grand chose, car les « envoyés spéciaux » répugnent, de toute évidence et par prudence, à s’approcher des vrais théâtres d’opérations.

Les mauvais sont une catégorie plus mouvante. Ainsi les centaines de morts des massacres de Dokoué, en Côte d’Ivoire, qu’on avait d’abord mis au compte des « mercenaires » de Gbagbo s’étant révélées des victimes des « troupes républicaines » de Ouattara, ces morts ont brusquement vu changer leur statut de « bons morts » en celui de « mauvais morts ». Le récent discours d'ADO évoquant les « exactions » de ses troupes et les « sanctions » qui frapperaient leurs auteurs a été une confirmation indirecte de cette mutation. En Libye, les frappes si efficaces et si destructrices de notre artillerie de marine, des missiles américains ou de nos propres missiles air-sol n’ont pas pu ne pas faire nombre de victimes. Ce sont là sont assurément des mauvais morts que, de ce fait même, on passe totalement sous silence. Ces soldats libyens, rôtis dans leurs camions ou leurs véhicules blindés, tués dans leurs casernes ou derrière leurs pièces d’artillerie n’étaient pourtant pas nécessairement tous de farouches partisans de Kadhafi ; de toute façon, tous avaient, eux-aussi, des parents et des amis que leur mort n’a pas nécessirement gagnés à la cause de la révolution libyenne et de l'intervention extérieure !

« Quelle connerie la guerre ! »
Et celles-ci plus que les autres, car les protagonistes majeurs ne seront pas longs à se réconcilier.
En Lybie, autour des barils de pétrole et de quelques contrats, d’armement de préférence, puisque, sur le terrain libyen, nous aurons pu faire la démonstration « éclatante » de l’efficacité de nos produits.
En Côte d’Ivoire, ce sera plus simple encore car la haine de la France est le sujet déjà programmé pour la réconciliation générale !

LUNDI 11 avril au matin

Le point que j'évoquais en finissant (la réconciliation ivoirienne contre la France et sur son dos) est en marche avec l'intervention, nocturne et absurde, des armes françaises contre la résidence de Gbagbo qui doit bien rire, même si c'est un peu jaune. L'ONU et les "troupes républicaines de ADO" comptent pour du beurre! A qui fera-t-on croire que samedi 9 avril 2011 à 17 heures, on a pu tirer des missiles ou envoyer des obus sur l'Hôtel du Golf, surpeuplé jusque dans ses pelouses, sans faire la moindre victime?

vendredi 8 avril 2011

Haïti : Docteur Aristide. Félicitations ? (suite et fin)

Il est clair que la mise en cause de la thèse de Jean-Bertrand Aristide comporte des aspects sur lesquels il est bien difficile de se prononcer. Les universités sud-africaines ont en effet connu et connaissent encore, semble-t-il, des séquelles de la situation de la RSA du temps passé ; l’UNISA elle-même, de création récente, du moins dans sa forme et sa structure actuelles, n’a eu son premier chancelier noir qu’en 2001 !

En Afrique du Sud, la mise en cause de la thèse de J-B Aristide, qui a pour titre « Umoya Wamagama » (sans italiques puisque la thèse ne semble pas encore publiée), porte essentiellement sur les données zoulou d’une part, et, d’autre part, sur le septième chapitre du travail (intitulé, de façon inattendue pour une thèse qui, dans le système français, serait rattachée aux sciences du langage), « A theological explanation », est qualifié de «désastre » par les trois professeurs (blancs précise-t-on) qui ont critiqué la thèse.

Faute de connaissances et de compétence tant en ce qui concerne la langue et la culture zoulou qu’en ce qui regarde la théologie, je me limiterai à un examen qui ne prendra en compte (et, rassurez-vous de façon très sommaire) que deux domaines qui me sont plus familiers et qui sont la créolistique (en particulier sous l’angle de la genèse des créoles) et la « méthode comparative » (le chapitre cinquième étant intitulé « Comparative Linguistic Features and Translation »).

On pourrait presque prétendre que, dans cette thèse, tout est dit dès les premiers paragraphes du résumé qui ouvre ce travail et qui en est plutôt, en quelque sorte, la conclusion. Je me risque à donner en ici ma traduction personnelle.

« Cette thèse intitulée Umoya Wamagama vise à établir la nature de la relation entre l’IsiZulu et le Kreyòl haïtien. Membre du groupe Nguni, l’IsiZulu est parlé par des Africains. D’autre part, le Kreyòl l’est par des descendants d’Africains en Haïti, la première République noire indépendante dans le monde.

Dans une perspective multidisciplimaire, ces deux langues offrent une parenté significative ; de là, une importante observation. IziZulu – Kreyòl haïtien. Si Près, Cependant si Loin ! [je respecte scrupuleusement les majuscules et la ponctuation]. En d’autres termes; ils sont loin d’un point de vue linguistique mais près dans une perspective psycho-théologique. (1) Si Loin : la linguistique comparative montre que le Kreyòl est génétiquement rattaché au français et au latin. (2) Si Près. Né en Haïti, durant la traite négrière transatlantique, le Kreyòl a gardé vivant l’esprit des ancêtres africains et contient encore les racines linguistiques des langues ancestrales.

Vibrante et vitale est cette relation historique entre les deux langues. Tandis que le Kreyòl haïtien est génétiquement lié au français et au latin, il partage avec l’IsiZulu une psychodynamique ancestrale et des paradigmes théologiques profondément enracinés dans l’Ubuntu » (2006 : iii).

On aura déjà compris que la démarche de J-B Aristide est sans le moindre rapport, en dépit des apparences, avec les théories substratistes ou, dans le cas haïtien, afrogénétistes dont l’origine première se trouve dans l’hypothèse d’une linguiste haïtienne, Suzanne Comhaire-Sylvain (1936) dont, curieusement, l’ouvrage, pourtant un grand classique, ne figure pas dans les références de la thèse en cause ici !

Si le deuxième chapitre de cette thèse s’intitule « Racines historiques. Racines linguistiques » sa briéveté (moins de 20 pages dans un travail qui en comporte plus de 450 !) est déjà fort inquiétante puisqu’il touche à un aspect essentiel du problème (les modalités de la genèse du créole haïtien). Ce sentiment est de courte durée car on constate très vite que ce chapitre est à peu près vide mises à part quelques rêveries sur les Taïnos (« the Amerindians », les occupants d’Haïti avant la colonisation européenne), l’un de thèmes favoris de l’idéologie caribéenne visant, non sans naïveté, à l’éviction de l’apport européen et quelques sornettes concernant l’origine des esclaves amenés. Il s’agit sur ces points de faire apparaître l’importance de l’apport bantou (cf. en particulier page 23 « African Roots of Haitian Kweyòl » où un « camembert » aux superbes couleur, sous-titré hardiment « Haitian Kweyòl rooted in Bantu people and Bantu language » fait apparaître que la moitié des esclaves étaient des Bantous !

Une référence, purement décorative, est faite ici à un ouvrage estimable mais très ancien (Curtin Philip, Feierman Steven, Thompson Leonard et Vansina Jan, African History, Londres 1978), mais J-B Aristide se garde de préciser que la remarque des auteurs cités ne concerne en aucune façon Haïti ! Il suffit de rappeler ici que C. Lefebvre (dont l’auteur signale, mais sans doute sans l’avoir lu, le livre de 1998 dont le point de vue, tout différent, n’aurait pu être que discuté comme on va le voir), tout en aboutissant à une hypothèse aussi fausse, s’est attachée depuis des décennies à démontrer que le créole haïtien n’était que du fongbe relexifié en français. Il suffit d’ailleurs de regarder une des cartes linguistiques de l’Afrique que reproduit la thèse pour constater que l’aire d’usage du zoulou se trouvant dans la partie quasi extrême du Sud-Est de la RSA, il y a peu de chances qu’au XVIIe et au XVIIIème siècles des esclaves aient parcouru, même si on les tranportait parfois sur « 1000 milles », les 6000 kilomètres qui les séparaient des ports de traite du Golfe de Guinée, et cela d’autant que la traite est-orientale était elle-même fort active. Ajoutons, pour conclure, même si la messe est dite (si j’ose dire !) que quand on parle de « Bantous » dans la traite ouest-atlantique, il ne peut donc en aucun cas s’agir de « Zoulous » ! Comme J-B Aristide ne se préoccupe guère de détails comme l’origine des esclaves et les langues qu'ils pouvaient parler, je ne juge pas utile de m’en soucier à sa place, tout ce chapitre pouvant être considéré comme à peu près nul, en dehors des images ou cartes et d’un poème de Dante « Per me si va nella città dolente... » sur la présence duquel je continue à m’interroger !

Sur la « méthode comparative » ; il est stupéfiant de ne trouver aucune des références classiques. A vrai dire, il n’y a même pas de références du tout, car les deux seuls noms cités dans le chapitre en cause sont ceux de H.D Duncan
( Language and Literature in Society, 1953) mais il s’agit là bien plutôt de sociolinguistique (un peu avant la lettre) que de comparatisme et de A. Fox (je traduis le titre de son ouvrage « La linguistique historique, linguistique comparative, la reconstruction (linguistique); Typologie (linguistique); Méthodologie ») qui se veut plutôt un manuel pour étudiants un peu avancés qu’une référence de recherche proprement dite, surtout au niveau du doctorat.

Cette remarque conduit d’ailleurs à une autre, plus générale, concernant les références du travail qui sont des plus étonnantes. On n’y trouve pas en effet des ouvrages qui apparaissent incontournables (pas plus ceux d'afro-génétistes comme S. Sylvain – cas déjà mentionné- ou A. Bentolila que d'auteurs majeurs comme M.DeGraff, D. Fattier, J. Faine, R. Hall Jr, M. Herskovits, S. Mufwene - dont JBA cite le livre de 2001 mais pas celui de 1993 bien plus directement en rapport avec son sujet et qu'il ignore manifestement - Pradel Pompilus, etc.). Le cas le plus drôle est que se trouve mentionné (mais omis dans les références finales), comme un défenseur des « racines africaines du créole haïtien » (2006 : 25), André-Marc [sic] d’Ans, 1968. il s’agit naturellement d'André-Marcel d'Ans et de sa première thèse préparée, dans sa jeunesse, à Kinshasa et dont le point de vue est d’ailleurs tout autre, mais, en revanche, son grand livre Haïti. Paysage et société, est ignoré !

On ne doit pas, dit-on, tirer sur les ambulances et tout le reste est à l’avenant, avec pour atteindre sans doute les dimensions d’une thèse sud-africaine des tas d’éléments inutiles ou dont la pertinence n’apparaît pas comme ces poèmes zoulou traduits en anglais ou les listes, multiples et interminables d’éléments linguistiques zoulou et kweyòl. Le cas le plus fou est, en une vingtaine de pages, une liste de 1152 mots sous leur forme « kweyòl », française et latine ! De sa formation ecclesistique, J-B Aristide a assurément gardé une vaste culture, des clartés dans beaucoup de domaines, et une incontestable agilité intellectuelle mais il est clair qu’il n’entend rien au sujet linguistique dont il prétend traiter.