Messages les plus consultés

Affichage des articles dont le libellé est orthographe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est orthographe. Afficher tous les articles

dimanche 16 février 2014

Pan sur le bec !

« Pan sur le bec ! » était autrefois une rubrique du Canard enchaîné où ce volatile confessait et redressait ses erreurs. N’attendez rien de tel de ma part, sinon une anecdote un peu voisine mais en version « 2.0 », comme il est de bon ton de dire aujourd’hui ! Suite à mon billet d’hier, j’ai interrogé Google pour voir ce que j'y trouvais à ce sujet. Quel ne fut pas mon étonnement d’y trouver, parmi les premiers textes signalés, un passage d’un de mes livres, vieux de près dix ans, Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française, extrait d’un de ses chapitre intitulé « Championnat du monde d'orthographe et francophonie », où j’avais déjà traité, dans une perspective un peu différente et plus large du sujet que j’envisageais pour le lendemain ? J’avais tout à fait oublié ce texte. Sénilité, narcissisme ou paresse, je vous laisse le choix du chef d’accusation ! Mais après tout c’est dimanche et le débat sur le travail du dimanche n’est pas clos ; je reprendrai donc ici mon texte.

«  Le titre de ce chapitre [C’était, je le rappelle, « Championnat du monde d'orthographe et francophonie »] semblera sans doute insolite, comme nombre d'autres choses dans ce livre que d'aucuns jugeront irrévérencieuses voire provocatrices. Par ailleurs, je donne le sentiment de changer une nouvelle fois de sujet, en abandonnant la linguistique « dure » pour des considérations de nature très différente. On verra, j’espère, qu’il n’en est rien.

J'ai reçu, il y a quelques mois (je ne sais toujours pas bien pourquoi) une lettre d'un jeune Gabonais qui, en un style des plus fleuris, se prévalait d'un succès flatteur aux Championnats du monde d'orthographe organisés, je suppose, par Bernard Pivot (j'ajoute cette prudence car, peut-être, comme pour les élections de Miss France, y a-t-il des concurrents sur le même créneau !). Cette lettre, par certains côtés émouvante, par d'autres ridicule, illustrait une image du français qui n'est sans doute pas la meilleure qu’on puisse souhaiter en vue de sa diffusion dans le monde.

Soyons clairs ; il y a là, dans ce genre de concours comme dans le commerce des dictionnaires dont j'ai parlé dans le premier chapitre, une affaire purement commerciale avec des produits « dérivés » (comme on dit…) : émissions de télévision, magazines, livres, jeux, etc. Il y a même, comme pour « l'auto-bridge », un outil personnel d'entraînement, naguère manuel, désormais électronique, qui permette de se préparer quotidiennement à ce genre d'épreuve.

Ces concours d’orthographe ne sont, en fait, que des versions, à visée désormais sérieuse, voire nationale et patriotique, (l'opération est retransmise par la télévision depuis le grand amphithéâtre de la Sorbonne!), de la dictée imaginée autrefois par Mérimée pour distraire l’Impératrice Eugénie et son entourage. Cette épreuve est proposée, dans le cadre de ses opérations linguistico-patriotico-commerciales, par B. Pivot, dont les Français ont pu évaluer les compétences réelles en matière orthographique, lors d'une émission où il accueillait Jacques Toubon, alors Ministre de la Culture et de la Francophonie. Mais n’anticipons pas car je raconterai cet épisode édifiant dans le chapitre suivant. [Comme vous n’avez pas sous la main cet excellent livre, il me faut bien vous raconter ici l’histoire promise qui est censée être narrée par un Japonais ! A propos de ce même ministre, je vais te raconter une petite histoire vraie qui va te rassurer définitivement. Quand Jacques Toubon a été nommé Ministre de la Culture et de la Francophonie, en 1993, il a été invité à l’émission « Bouillon de culture ». Il est arrivé sur le plateau, hilare, brandissant une note écrite par un des ses collaborateurs; elle présentait une faute d’orthographe qu’il avait été le seul à repérer parmi tous les gens qui avaient lu ce texte. Il a montré la feuille de papier à Bernard Pivot qui, est, comme tu le sais, le père des Championnats du monde d’orthographe; ils se sont tous les deux esclaffés d'abord, indignés ensuite devant cet attentat scandaleux contre l’orthographe du français, qui est une si belle, si noble et si respectable institution. Manque de chance ! Leur triomphe a été de courte durée. Ils avaient tous les deux tort et ce qu’ils jugeaient une faute scandaleuse était, en fait, l'orthographe correcte du terme. Toute la presse en a ri ! Dans leur position, chez nous, ils auraient dû l’un et l’autre démissionner sur le champ de leurs fonctions. Ici, cela n’a provoqué que des sourires. La France sera toujours la France !].

La dictée de Mérimée (« Ce dîner à Sainte-Adresse, près du Havre, fut un vrai guêpier… ») était un texte qui, certes accumulait à dessein les pièges orthographiques (« les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil… »), mais qui avait une certaine cohérence. Octave Feuillet, de l’Académie français, fit 24 fautes et le vainqueur, avec trois fautes, fut un étranger, le Prince de Metternich ! 

Les dictées de Pivot ne sont, en revanche, que des ramassis d'aberrations et d’anomalies où le trait d'union joue le rôle majeur ; elles n'ont même pas de validité réelle, au plan strictement administratif, puisque l'arrêté de Georges Leygues, pris le 26 février 1901, a établi des tolérances officielles sur beaucoup de ces points. Ainsi, dans le titre IV de ce texte, « Noms composés », lit-on: « Les mêmes noms composés se rencontrent aujourd’hui tantôt avec le trait d’union, tantôt sans trait d’union. Il est inutile de fatiguer les enfants à apprendre des contradictions que rien ne justifie »  Cet arrêté, plein de bon sens, vaut « pour les examens et concours » nationaux et son préambule précise qu’« il ne sera pas compté de fautes aux candidats pour avoir usé des tolérances indiquées ». En d'autres termes, les fautes sur lesquelles se fondent des championnats d’orthographe ne sont pas des fautes aux yeux de la loi française, car à ma connaissance ce texte est toujours valide.

On peut, de la même façon, se demander en outre si, dans ces concours de dictées plus ou moins officiels, on prend ou non en compte ce qu’on appelle souvent la « réforme Rocard » et qui consiste, en fait, dans des rectifications orthographiques, approuvées à l’unanimité par l’Académie française le 3 mai 1990 et publiées dans le Journal Officiel le 6 décembre de la même année. Un certain nombre de documents diffusés par des organismes officiels respectent ces dispositions (sans toujours le rappeler, ce qui fait parfois problème) ; c’est le cas de la DGLFLF, me semble-t-il  ; j’ajoute cette restriction faute de lire tous les textes qu’elle produit. Il faut avouer qu’on s’y perd un peu puisque l’Académie française, pourtant unanime dans son premier choix, mais cédant sans doute devant la grogne des paladins de la francophonie, a publié, en janvier 1991, un communiqué marquant son souhait que ses recommandations « ne soient pas mises en application par voie impérative ». Il  en résulte que l’application de cette réforme est très limitée et qu’en gros, dans la francophonie du Nord, le respect de ces dispositions est chose rare, ce qui les a fait tomber rapidement dans l’oubli, dans le grand public au moins. De ce fait, si l’on se risque à écrire selon ces normes, il est prudent de le préciser d’emblée pour ne pas se faire taxer d’ignorance ! On peut s’en convaincre, s’il est besoin, en utilisant les correcteurs orthographiques du français dont sont équipés nos ordinateurs. Pour la plupart, ils signalent comme fautes, par des soulignements vengeurs, tout mot écrit selon les recommandations de 1990 ! Le français issu  de la réforme Rocard ne fait pas encore  partie des diverses variétés de orthographiques de français que prennent en compte les machines.

Quant au gouvernement français, il soutient, mais apparemment sans problèmes, à la fois l’application de la réforme Rocard (mise en œuvre dans certaines productions officielles) et des manifestations comme celles qu’organise B. Pivot qui, pour une bonne part, reposent sur le  non-respect radical de la réforme de  1991.

Si Mérimée est sans doute l’inventeur de la dictée faite pour regrouper le maximum de difficultés orthographiques, selon André Goosse, Bernard Pivot n’aurait même pas eu, le premier, l’idée de créer des « championnats d’orthographe ». Les premières compétitions de ce genre auraient, en effet, eu lieu à Bruxelles, ce qui ne m’étonne guère quand on connaît la passion de certains Belges pour la grammaire (A. Goosse, Présentation de l’APARO, 1997 : 4).

De l'orthographe du français.

Comment ne pas rappeler, en abordant ce point, la si pertinente remarque de Pierre Larousse dans l’article « orthographe » de son dictionnaire de 1874 : « Nous passons une grande partie de notre vie à apprendre à écrire en français et, […] les plus instruits et les plus intelligents d’entre nous n’y parviennent qu’imparfaitement ».

On pourrait, de façon quelque peu sophiste, tirer de cette remarque la conclusion que ceux qui arrivent à maîtriser parfaitement cette orthographe sont en fait des imbéciles, ce que la sagesse populaire d’autrefois disait, à sa façon, en proclamant que l’orthographe était la science des ânes!
En fait, ces compétitions sont aussi puériles que vaines ; on pourrait juger qu’elles s'apparentent simplement aux stupides records du Guiness Book, s'il n'y avait pas là des indices de mentalité, qui sont en fait d'autant plus graves pour la langue française que les promoteurs de telles opérations, quand ils ne sont pas assez rusés pour en tirer un profit personnel, sont naïfs et aveugles au point de ne pas voir le tort qu'ils font à l'objet même de leur dévotion : la langue française. La sacralisation du français, dont j'ai donné déjà nombre d'exemples, est, en effet, aussi absurde dans son principe que funeste dans ses conséquences.

Les championnats d'orthographe se fondent sur les inconséquences, les absurdités, les bizarreries, etc., de l'orthographe du français. Il faut reconnaître qu'à cet égard, notre langue est d'une richesse infinie ! Cela tient à son histoire et aux cuistres d'antan, parfois eux-mêmes assez ignorants, qui, au stade du moyen français surtout, l'ont compliquée à qui mieux mieux. [Jacobus Silvius  à qui nous devons l’accent grave, l’accent circonflexe et le tréma est le principal bienfaiteur de notre système orthographique]. Nous n'y pouvons rien, mais devons-nous pour autant en tirer gloire, nuire, par là, à la diffusion de notre langue et même aider certains à en faire commerce et profit ?

Le pire est que la graphie du français, en particulier avec ses signes diacritiques (nos accents aigus, graves, circonflexes, les trémas et les cédilles), est non seulement un handicap pour la diffusion de la langue (les étrangers désireux de l'apprendre s'en effrayent à juste titre, nous y reviendrons) et une surcharge inutile qui, souvent, ne correspond plus à rien dans la pratique langagière (Combien de Français distinguent encore, dans la prononciation, « pâte » de « patte » ?), mais elle constitue un handicap est encore bien plus grave dans le monde informatique. En effet, ces signes, pour la plupart inutiles, sont une vraie catastrophe à l'ère de l'électronique.

Il faut tout de même qu’on sache que ces diacritiques (qui en fait ne le sont même pas, puisque « diacritikos » en grec veut dire « qui sert à distinguer » alors que la plupart des diacritiques n’ont plus réellement cette fonction !) sont de pures inventions des grammairiens et, à leur suite, des éditeurs de la Renaissance, alors que l’ancien français n’en avait pas. Ici, comme ailleurs, on a singé, souvent sottement, les Grecs. On connaît même les noms des inventeurs de ces signes : Robert Estienne pour l’accent aigu en 1530, Jacques Dubois (alias Jacobus Sylvius qui aurait été mieux inspiré de s’en tenir à la nomenclature cérébrale et à son fameux « aqueduc ») pour l’accent grave, l’apostrophe et le tréma en 1531 (Quel homme !).

Il y a plus de vingt ans, Maurice Gross, l’un des premiers et, à l’époque, l'un des rares linguistes à s’intéresser à l’informatique, proposait, non pas de rendre l’orthographe du français plus simple, plus cohérente, plus logique, etc. (tâche impossible dont tant d’autres ont rêvé, avant et après lui), mais simplement de la débarrasser de ses signes diacritiques, dans lesquels il voyait, avant tout le monde, autant d’entraves à l’usage futur de cette langue dans les ordinateurs. Moins connue que d’autres, sa proposition n’a pas eu plus de succès, mais je demeure aujourd’hui encore admiratif devant la précocité et la justesse de son analyse.

A l’époque, ces signes diacritiques étaient des obstacles quasi insurmontables vu la limitation du nombre de bits dans la représentation d’un caractère graphique ; ils ont en partie cessé de l’être, dans l'usage intra-francophone du moins, car, dans les relations internationales, il en est tout autrement. J’entends déjà les utilisateurs moyens des ordinateurs, qui se servent de cette machine pour le courrier familial, s’esclaffer de mon ignorance, puisqu’ils usent chaque jour de l’accent circonflexe, de la cédille et du tréma sans la moindre difficulté. Je note néanmoins que, dans les échanges scientifiques internationaux, la plupart de mes collègues envoient leurs courriels à l’étranger, sans user eux-mêmes de ces signes diacritiques pour éviter les problèmes.

Pour en rester au niveau le plus modeste, celui, par exemple, du simple usage des courriels, chacun a pu constater que les adresses électroniques n’admettent pas les signes diacritiques du français. Ce point me paraît assez clair pour que je ne m’y arrête pas davantage, même si les choses ont un peu évolué, tout récemment d'ailleurs et sans que soient réglés tous les problèmes, loin de là ! Au moment même où j’écris ces lignes, je constate avec un plaisir non dissimulé que, dans un courriel que je reçois d’une collègue allemande, les trémas qui marquent en allemand l’inflexion vocalique (umlaut) ont disparu et que, par exemple, « für » est écrit « fuer » ! Mon collègue et ami Jürgen Lang doit ainsi, dans son adresse électronique, se rebaptiser « Juergen » faute de pouvoir user de « Jürgen ». Quelle joie ; nous ne sommes donc pas les seuls à avoir ce genre de problèmes… quoiqu’on die (comme écrivent Corneille et Racine !).

J’attire au passage l’attention sur le problème que posent aux ordinateurs les diacritiques du français quand on doit les utiliser pour des majuscules. Je n’entre pas dans le détail, laissant à chacun le soin de s’amuser avec ce petit problème électronique que je suggère de réserver pour un soir d’hiver. Simple exemple; si l’on en croit Word, [Ce texte est publié en 2006 !] pour faire un E majuscule avec un accent grave, c’est tout simple et je le fais au fil du texte; par ce qu’on nomme si joliment le « raccourci », il suffit de faire « alt + crtl + 7, majuscule + E » …= È… Formidable, c’est un peu long, très compliqué et difficile à réaliser (il faut presser en même temps plusieurs touches), mais ça marche… la preuve !

Pour tenter d’en finir avec les diacritiques, la réforme Rocard s’était attaquée aux accents circonflexes. On avait décidé, non sans courage et bon sens, de supprimer les accents circonflexes sur i et u et de proposer d’écrire « traitre » et « bruler ». Fort bien. Toutefois, on ajoute aussitôt des exceptions à cette règle comme les 1ères et 2èmes personnes du passé simple (nous vîmes, nous lûmes), et les mots qui, sans accent, seraient homographes (dû, mûr, sûr, jeûne et les formes du verbe croître qui sans accent seraient identiques à des formes du verbe croire). La belle affaire ! J’ai cherché en vain des exemples où une telle homographie pourrait faire problème. En trouverait-on un, ici ou là, qu’on se demande quelle pourrait être l’importance du fait.  Autre changement majeur, on peut désormais écrire « évènement », comme on le prononce en général, et non « événement » comme l’exigent nos correcteurs d’orthographe ! En fait l’auteur de cette réforme me fait penser à Jules César dont un historien latin se demandait s’il était « trop audacieux ou trop prudent » (audacior an prudentior). Peut-être aurait-il fallu avoir l’audace de supprimer, d’un seul coup, tous les accents du français ? Quitte à ne pas être suivi, autant concevoir un grand dessein !

Près de La rumeur publique prétend que, dans la réforme de 1991, les savants rédacteurs du texte ont « consulté », avant de rendre publiques leurs propositions. Qui donc ? Comme aurait écrit Madame de Sévigné, « Je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, je vous le donne en mille ». Ne cherchez plus et accordez votre langue au chat ! ... Bernard Pivot ! Je ne doute donc pas un instant que c’est à lui que nous devrons, si le texte est un jour appliqué, les « crûtes » et les « crûmes » qui ont si délicieusement enjolivé les dictées de notre enfance. Je vois d’ailleurs mal, pour le dit « crûmes », en quoi la présence ou l’absence d’accent circonflexe distinguerait les formes du verbe « croire » de celles du verbe « croître ». Mais si Bernard Pivot, qualifié au Québec, à l’occasion de la Semaine de la Francophonie 2005, de « grand maître de la langue française » l’a dit, on ne peut que le croire !

J’ai encore eu tout récemment (juin 2004) à Ouagadougou, avec Marc Van Campenhout (du Centre de recherche Termisti, Institut Supérieur de traducteurs et interprètes de Bruxelles), une vive discussion d’où nous sommes sortis l’un et l’autre sans résultat très net. Mon point de vue personnel est très simple et se résume en deux idées élémentaires, mais fortes.

Premièrement, ce n’est pas parce que « la norme Unicode permet désormais de représenter en une table unique les caractères d’un très grand nombre de langues » (T. Cisse, C. Mbodj, M. Van Campenhout et M. Wane, 2004 : 86) et donc qu’elle permet de « graphiser » n’importe quelle langue à la fantaisie de chaque créateur de signes graphiques, qu’il faut opérer de tels choix sans la moindre réflexion préalable sur la « graphiation » de cette langue. Ce point est capital dans le cas des nombreuses langues du Sud qui n’ont pas de codes graphiques et que l’on entreprend d’en pourvoir. Même si les auteurs de l’article cité ouvrent un paragraphe de leur texte par un titre alléchant et prometteur « Un clavier, pour quoi faire, » (ibidem, 87), on n’y trouve pas de vraie réflexion sur le problème général et la seule préoccupation est en fait d’ordre ergonomique, alors que la première question à se poser, avant celle de savoir comment écrire une langue est celle de savoir « pour quoi ? » on décide de le faire et dans quel environnement économique et social s’opère une telle entreprise.

C’est pour mettre en évidence l’ordre même de ces démarches que je propose de distinguer la « graphiation » (prise en compte de l’ensemble des facteurs linguistiques, sociaux, économiques, etc. qui conditionnent et déterminent le choix et les modes d’écriture de la langue en cause) et la « graphisation » (les choix techniques de la graphie adoptée, opérés en fonction des facteurs mis en évidence dans la phase antérieure). Il est absurde de concevoir des signes graphiques complexes, pourvus de multiples diacritiques pour la seule raison que la technique informatique permet désormais de l’envisager.

En second lieu, tout le monde n’est pas nécessairement un spécialiste des techniques informatiques ; l’usage normal de l’ordinateur doit être comparable à celui de n’importe quel appareil. Je n’ai pas besoin d’être ingénieur en télécommunications pour me servir de mon téléphone ; de même, j’attends de mon ordinateur un usage aisé, convenable et adapté, en dépit du fait que je ne suis pas ingénieur informaticien. Les auteurs de l’article cité ci-dessus reconnaissent eux-mêmes qu’on « trouve sur la toile des gratuiciels qui permettent de créer des claviers qui apparaissent sur l’écran. La saisie s’effectue en activant chaque touche à l’aide de la souris, ce qui s’avère rapidement fastidieux » (ibidem : 89). C’est le moins qu’on puisse dire ! Cette dernière remarque nous renvoie à ma démonstration précédente concernant les accents sur les majuscules en français ! Les langues orales qu’on cherche à écrire connaissent déjà assez de handicaps sociolinguistiques pour qu’on n’y ajoute pas, à plaisir, des obstacles techniques que rien ne justifie.

 L'histoire de l'orthographe du français a été faite par N. Catach qui y a consacré sa vie ; il n'y a plus grand chose à en dire, si ce n'est que, quels que soient ses défauts et ses incohérences, tout démontre qu'il est impossible d'y changer quoi que ce soit, même avec des visées aussi modestes que celles de la réforme tentée par M. Rocard. Prenons-en acte. Faut-il pour autant, à grand renfort de fastes et de publicité, s'en faire gloire et, pire encore, organiser des célébrations rituelles et solennelles de ces tares de notre infortuné système orthographique ? Y-a-t-il un moyen plus sûr et plus efficace de maintenir, voire de renforcer, l'idée bien française que toutes ces absurdités sont intangibles voire sacrées? Faut-il ajouter que, si le Rapport Duvernois affirme avec force (en titre) et pertinence qu’il faut « désacraliser le français » (2004 : 28), on ne trouve pas, dans les pages qui suivent cette forte parole, un seul mot sur cette entreprise de « désacralisation ».

mardi 7 mai 2013

Météo France (2)




Plus sérieusement qu'hier, je voudrais aujourd'hui revenir sur le cas de Météo France dont je rappellerai simplement, en guise d'introduction, que le budget de 350 millions d'euros (pour 2010) est alimenté, pour l'essentiel, par l'État et qui emploie 3500 salariés dont 1200 sont "décentralisés" à Toulouse.

La localisation de Météo France constitue d'ailleurs un point intéressant, puisque son siège a été installé, fin 2011, à Saint-Mandé, alors que la décentralisation sur Toulouse date de 1982. Curieuse absence de prévision chez des spécialistes de la chose. Le lieu choisi, Saint-Mandé, est aussi intrigant ; en la circonstance, l'endroit semble voué à la remédiation de la cécité, puisque l'Institut "le Val Saint-Mandé" (ancien Institut départemental des aveugles) avait été lui-même transféré à Saint-Mandé bien avant, en 1889. Faut-il voir une relation de cause à effet entre ces deux transferts si voisins dans leurs finalités ? Je ne me hasarderai pas à le prétendre.

Depuis avril 2009, le PDG de Météo France est Monsieur François Jacq. Rien à voir avec Christian Jaque, immortel auteur de "Caroline chérie", en dépit du fait que Martine Carol, comme Météo France, est de Saint-Mandé ! De telles considérations ne sont en rien pertinentes. Monsieur François Jacq, est un X, ingénieur général des mines, ce qui n'aurait pas dû, logiquement, le conduire à l'observation du ciel avec la tête dans les nuages, même s'il a débuté en tant que chercheur au centre de sociologie de l'innovation de l'Ecole des mines, avant de s'intéresser à l'histoire des sciences, puis de diriger, cinq années durant, l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Je ne pense pas toutefois que ces changements successifs d'orientation et ce parcours, "à sauts et gambades" comme disait Montaigne, soient à l'origine de l'expression bien connue "faire le Jacques" même si elle peut parfois (Cf mon cher TLF), sans doute à cause du Maître Jacques de l'Avare, désigner un homme propre à tous les emplois.

J'ai lu dans le descriptif de Météo France que cette institution est signataire du "pacte PME" qui, à mon avis, ne doit pas s'interpréter comme "Petites et moyennes entreprises" car, avec 3500 salariés, on ne peut guère jouer dans cette catégorie. PME doit ici signifier plutôt de "Prévisionnistes Médiocres et Errants".

Ce n'est assurément pas l'argument publicitaire de Météo France, qui souligne, dans sa propre hagiographie, que "l'intérêt stratégique des prévisions météo tient à ce que 25 à 30 % du produit national brut est influencé par la météo" qui m'impressionne. Que le temps ait une influence sur le PNB (surtout en matière agricole), je n'en doute pas un instant, mais, justement, le temps qu'il fait n'est généralement pas celui que Météo France a prévu et il est donc évident que cet argument ne peut impressionner que les imbéciles !

Qu'on n'aille toutefois pas me dire qu'on ne réfléchit pas, à Météo France, à la gestion optimale de cette entreprise plutôt que de s'attacher à prévoir, sottement, le temps qu'il va faire ; toutes les prévisions de Météo France démontrent le contraire et, après tout, il suffit, le matin, d'ouvrir en même temps l'oeil et sa fenêtre pour être fixé!

Non ! Le principal sujet de recherche et de réflexion dans cet établissement est, en fait, l'orthographe de son nom comme le montrent ces quelques lignes du descriptif de son activité qui sont, à mon avis, aussi ubuesques que significatives :

"Le nom officiel de l'établissement contient un trait d'union et des accents dans ses statuts, même si les accents sont supprimés de la plupart des documents publiés par Météo-France (ainsi que de son site internet officiel et de son logo), qui a enregistré les marques commerciales Meteo-France et Meteo France (ainsi que les mêmes noms entièrement en majuscules), afin de faciliter le référencement de ses publications sous un nom unique (le plus souvent écrit sans trait d'union simplement METEO FRANCE)".

Ce ne sont pas assurément des grenouilles de la concurrence qui, les pauvres, seraient capables de réfléchir avec une telle pertinence sur une stratégie orthographique si élaborée. Elle va même jusqu'à se poser le problème de l'accentuation des majuscules qui pourtant ne sont jamais porteuses d'accents selon les règles de la typographie française (à la différence de celles d'autres francophonies).

Mais à force d'avoir la tête dans les nuages, on finit par la perdre !

lundi 18 février 2013

L'école 2013. (N°4) Retour en arrière. Septembre 2007



Désormais, comme on le sait, dans tous les domaines, tout est dans le marketing, peu importe le fonds et les modes de production. Un bel exemple nous en est, actuellement, donné avec un livre L’orthographe, à qui la faute ? (ESF). Sa rédaction n’a pas nécessité moins que le concours de deux maîtres de conférences, Danièle Manesse (issue de Paris V je crois, désormais promue professeur à Paris 3 ) et Danièle Cogis (IUFM de Paris), de deux professeurs des écoles, la piétaille de l’entreprise à peine mentionnée dans certains des avis de publication, et d’un universitaire en retraite André Chervel, chercheur associé au Service d’histoire de l’éducation, auteur d’une préface (D. Manesse, elle, dit « postface » ; je ne suis pas allé voir et où est l’importance ?) et qui avait mené une enquête identique, en 1987, avec Danièle Manesse d’ailleurs.

Indépendamment même de son contenu et de son intérêt, assez minces d’ailleurs, une telle publication me paraît poser trois ordres de problèmes que j’aborderai successivement.

Le premier est celui de la détermination, exclusive désormais, de toutes les politiques éditoriales, en ce qui concerne les savoirs comme le divertissement, par les exigences du marché. Un livre est publié désormais non pour l’intérêt qu’il présente, mais exclusivement pour les profits qu’il semble susceptible d’engendrer dans une conjoncture choisie. On aura noté que je dis ici « savoirs» et non « sciences humaines et sociales », car, en la matière et tout particulièrement en sciences du langage, secteur dont relève l’ouvrage en cause, il n’y a plus en France un seul éditeur spécialisé digne de ce nom.


Ne nous y trompons pas, les Editions sociales, qui publient l’ouvrage de Manesse and co., ne sont plus celles que dirigea autrefois, durant plus de dix ans, Lucien Sève et elles donnent aujourd’hui, entre autres domaines, dans le développement personnel et le « coaching ». Elles n’ont de toute façon rien à voir ni avec Routledge ou Cambridge University Press (E-U et UK), ni même avec J. Benjamins (Hollande). L’édition scientifique française est désormais naine ou morte.

De toute façon, chacun sait que dans l’édition tout est désormais commandé par les commémorations (200 ou 250 livres sur Mozart pour l’année Mozart ; pour les commémorations de l’abolition de la traite ou de l’esclavage (on ne fait pas trop la différence entre les deux !)-plusieurs ouvrages, deux au moins « écrits » par des ignorantes ! La réputation des auteurs , fût-elle acquise dans un tout autre champ, est l'essentiel. Un livre de Zidane sur l’éducation ou l’astrologie ferait sans doute un malheur. Passons…

L’éducation a été au centre des débats, dans l’éphémère de la campagne électorale, par le biais inattendu de la lutte contre la violence grâce à la grammaire ; publions d’importe quoi, mais publions ; on trouvera toujours un créneau à la télé pour la promotion de l’ouvrage.

Le deuxième ordre de problèmes tient à l’ouvrage lui-même et à son probable contenu. Dois-je répéter que je ne l’ai pas lu et que je n’ai aucune intention de le lire et moins encore de l’acheter? J’investirai bien plus volontiers les vingt euros qu’il doit coûter dans une pression et une moules-frites, agrémentées de la lecture du « Canard enchaîné ». Je puis d’autant me passer de cette lecture et en parler de façon relativement autorisée qu’il n’échappe à personne que l’orthographe est de plus en plus mal connue des jeunes et des élèves en particulier. Notre blog en apporte chaque jour de multiples preuves. A quand une thèse sur l’orthographe des blogs du NO ?

Je ne sais pas si vous avez noté, comme moi, qu’une partie non négligeable de la production scientifique en sciences humaines et sociales consiste essentiellement à formaliser des évidences et à présenter en statistiques, tableaux, camemberts, diagrammes, histogrammes, etc. les truismes les plus éculés. Autrefois, il y avait un certain mérite à procéder à de telles mises en forme, aussi longues que fastidieuses. Aujourd’hui, les ordinateurs font tout le travail en un clin d’œil, mais le bon peuple, qui l’ignore, demeure admiratif.

Est-il vraiment indispensable, sauf pour se faire un titre dans un dossier d' habilitation à diriger des recherches, de proposer, en dictée, un texte de Fénelon de 83 mots (celui de l’enquête précédente de 1987) à un échantillon représentatif de 2 767 élèves de 123 classes, du CM2 à la troisième, pour constater la baisse du niveau des élèves en orthographe? L’avantage est qu’en 2026 ou même avant, on pourra renouveler cette prodigieuse expérience scientifique. Le marronnier orthographique est inusable et inépuisable.

Sans vouloir médire, il aurait sans doute été plus intéressant de faire faire une dictée, peut-être un peu plus difficile, à un certain nombre d’élèves-professeurs des IUFM, dont la fonction sera précisément d’enseigner l’orthographe à leurs élèves. On aurait pu avoir quelques surprises, à en juger par les annotations que je lis, de temps à autres, sur des cahiers d’écoliers.

La conclusion majeure de l’ouvrage, si j’en juge par les divers comptes rendus que j’ai lus (ils me paraissent tous mettre en évidence le prévisible peu d’intérêt de ce livre) est que les élèves de cinquième de 2005 font autant de fautes d’orthographe que les élèves de CM2 de 1987. Ceux-ci, eux-mêmes, en faisaient beaucoup plus que ceux qui étaient entrés en sixième avant 1956, car ils n’auraient jamais pu faire la dictée de l’examen d’entrée en sixième, supprimé en 1956.

Il faudrait lire ce livre (ce que je ne ferai pas, je le répète) pour être sûr que les auteurs, d’après les commentaires que j’ai pu lire, ne semblent pas soupçonner que la désaffection de l’immense majorité des élèves à l’égard de la lecture ait pu jouer un rôle dans l’évolution qu’elles étudient. Ce serait un comble, mais rien ne m’étonne vu la suite !

Le troisième problème est à mes yeux le plus grave et le plus important. On a vu que Danièle Cogis est maître de conférences à l’IUFM de Paris ; Danièle Manesse est issue de Paris V si je me souviens bien (où enseigne, notons-le au passage, Alain Bentolila quand il n’est pas dans son bureau de chez Nathan). Le point essentiel pour moi est que s’il faut en croire Luc Cedelle, dans Le Monde (08/02/07) , elle est « une proche de Philippe Meirieu, considéré dans le débat sur l'éducation comme le chef de file des pédagogues ». Nous y voilà !


J’ai naguère consacré à ce personnage une partie d’un blog intitulé « La carte scolaire : fromage ou dessert ? » ; comme le sujet revient sur le tapis électoral, il va falloir que je repasse le plat. Je me borne ici à ce qui concerne directement le présent propos. Revenons sur la scène du crime, comme on dit à la télé. ; IUFM, D. Cogis, D. Manesse, A. Chervel, INRDP (Institut National de Recherche Pédagogique)... Ph. Meirieu.
Eurêka. Tout se met soudain en place. Bon sang, mais c’est bien sûr !

Lionel Jospin comme ministre de l’Education nationale (avec Claude Allègre comme conseiller spécial et ministre de fait), puis Claude Allègre lui-même comme ministre ont fait de Philippe Meirieu, entre 1989 et 2000, le gourou de l’école de France : artisan de la création des IUFM (ce qui montre sa vision de l’avenir, puisqu’il a dirigé dans la suite celui de Lyon où il s'est "récupéré" au terme de sa période de gloire parisienne), père spirituel du « collège unique » quoiqu'apôtre de la pédagogie par « différenciée »,président du Comité d’organisation de la réforme des lycées, puis directeur de l’INRDP (1998-2000), et enfin Directeur de l’IUFM de Lyon (2000-2006), il a admirablement géré sa carrière et déployé une activité constante dans la promotion de ses ouvrages (Tournées VRP de conférences organisées par ses éditeurs, etc.) ou des produits dérivés. Son site comporte même une rubrique inattendue « Films et documents audio-visuels »; on y trouve l’évocation de ses activités sur la chaîne Cap-Canal (chaîne locale sur Lyon et Grenoble que la mairie socialiste de Lyon l’a chargé de développer au terme de son mandat à l’IUFM) et les références de ses séries de films comme la publicité pour ses diaporamas. On ne peut s’empêcher de voir en lui une sorte de télé-évangéliste de l’école, un Billy Graham de la pédagogie.

Dans une logique financière dont les dominantes de son discours pourraient faire croire qu’il la réprouve (mais le portefeuille a ses raisons que la raison ne connaît pas !), Philippe Meirieu a monnayé, de toutes sortes de façons, la position qu’il s’est faite (et/ou qu’on lui a faite) dix années durant dans l’éducation nationale française. C’est son droit et il est loin d’être le seul à le faire, même s’il est sans aucun doute l’un de ceux qui en tirent le plus de profits. On sent d’ailleurs à la remarque liminaire de son« bloc-notes » du 29 août 2006 (« Les livres sur l’école sont, comme chaque année, nombreux à paraître à la rentrée. ») qu’il trouve fâcheux de ne pas avoir l’exclusivité de ce genre de production, lui qui, le mois de septembre revenu, comme un pommier pédagogique, produit un ouvrage, avec parfois même quelques fruits de « contre-saison ».

Ce qui m’agace (on aura déjà perçu dans mon propos un léger agacement) chez Philippe Meirieu, c’est de voir qu’un homme, qui a fait sa carrière et à n’en pas douter sa fortune dans les sphères les plus hautes du pouvoir éducatif, non seulement n’assume aucune responsabilité dans les erreurs qu’il a commises ou incité à commettre, mais évoque les problèmes de l’école comme s’il n’avait jamais été pour rien dans toutes ces affaires.

Le comble est atteint quand on le voit affirmer dans le même « bloc-notes »,qu’il n’est pour rien dans « les absurdités des programmes » et qu’il ne se sent « nullement impliqué dans la jargonisation du vocabulaire scolaire français » et enfin, cerise sur le gâteau, quand il dénonce les « apparatchiks du ministère ». On est tenté de se pincer. Qu’a-t-il été d’autre, dix années durant que le gourou et le chef de ces « apparatchiks ». Alzheimer précoce ou Docteur Philippe et Mister Meirieu ?

« Ort(h)ographe, à qui la faute ? » L’astuce est un peu faiblarde (dans le titre du livre, le h est amovible), mais la réponse est claire. Pour une bonne part, la faute incombe au type d' enseignants et de formateurs qu’incarnent les« auteures » (on peut leur faire ce petit plaisir féministe), aux IUFM, puisque c’est l’invention de Meirieu et que c’est là qu’on a formé les maîtres, aux horaires et aux programmes, mais ces gens-là ou leurs séides ont eu,
des années durant, la haute main sur tous ces domaines qui portent encore leur marque..

Au fait, devinez qui dirige chez ESF, éditeur du livre en cause, la collection« Pédagogie » ? Je vois que vous avez déjà deviné, ce n’était pas difficile : Philippe Meirieu bien sûr.

mercredi 21 décembre 2011

Ciel Mamaires :

En ces temps de crise et dans la nécessité impérieuse de faire des économies sur tous les plans, Usbek and Co Consulting tente une fois de plus d'apporter des solutions efficaces par des conseils comme toujours gratuits.

Tout semble indiquer qu'on s'achemine désormais vers un retrait général des prothèses mammaires défectueuses dont la silicone industrielle n'est pas propre à l'usage qu’en ont subrepticement fait des fabricants peu scrupuleux et qui devaient, eux aussi, comme tant d’autres s’offrir les services des « experts » officiels chargés de les contrôler.

Petite contribution au problème de l'orthographe dont je vous entretenais hier : contre toute attente et en dépit des usages fautifs multiples qui en sont faits au masculin, le mot silicone est féminin, ce qui est, après tout conforme à la majorité de ses usages, même si j’ai appris, ce matin même que certains messieurs, ou réputés tels, s’offraient des prothèses « pectorales ».

Il semble donc que nous serons prochainement en possession d'un nombre très important de prothèses mammaires usagées dont on ne sait trop que faire. Arrêtons-nous un instant sur cette question.

Liquidons d’un mot les points de détails et les aspects marginaux.

Laissons d’abord de côté les pectoraux mâles qui ne forment sans doute qu’un pourcentage négligeable. La chirurgie esthétique ne concerne guère non plus Sri Minakshi, déesse de la mythologie indienne qui avait trois seins. Cette curiosité de la nature a caractérisé aussi naguère, une actrice de films X dont le pseudonyme anglo-saxon « Triceratits » annonçait la singularité mammaire. On peut également mettre à part d’éventuelles interventions sur certaines des Amazones du colonel Kadhafi et n’impliquant, de ce fait même, qu’un seul sein

La plupart des opérations chirurgicales ont donc eu lieu avec une finalité esthétique et ont, de ce fait, sans doute concerné des paires de seins donc deux prothèses mammaires. Si l'on tient compte également des cas où une opération à finalité médicale n'a entraîné la pose que sur un seul sein, on peut admettre qu'on se trouvera vraisemblablement, en gros, pour 30.000 cas, en possession de 55 000 prothèses usagées et retirées.

On se trouve alors en présence d’un calcul arithmétique difficile à réaliser de façon précise et qui nécessite forcément des approximations. Si l'on admet que la plupart des opérations esthétiques visent à augmenter la grosseur des seins, on peut estimer à 550 g le poids moyen de chacune de ses prothèses, ce qui doit correspondre en gros (si j’ose dire) à une taille de soutien-gorge 90 C. Je ne suis pas hostile à l’idée que des spécialistes de l'érotisme mammaire apportent ici leur contribution et m’aident à préciser cette évaluation sommaire.

On peut donc admettre qu'on se trouvera alors à la tête d’un peu plus de 300 tonnes de prothèses mammaires dont on saura pas trop que faire.

On pourrait certes, comme on le fait pour le matériel informatique périmé, envoyer ces prothèses en Afrique en donnant à penser que les dames indigènes pourront leur trouver un usage, ce que d'ailleurs l'ingéniosité locale ne manquerait pas de faire. Certes il serait difficile que des femmes songent à les replacer, sauf à les coller pour rehausser leurs avantages, mais on peut compter sur elles pour trouver de nouvelles utilisations originales à ces prothèses dont on pourrait peut-être faire des oreillers ou des coussinets.

Il me paraîtrait plus judicieux de faire appel à des artistes contemporains. Ils pourraient sans doute trouver à ces objets, plastiques et translucides, une finalité artistique plus noble et moins coûteuse en CO2 qu’un transport vers les poubelles du Tiers Monde.

Nul doute qu'une « installation » de ces prothèses mammaires à la FIAC 2012 pourrait connaître le plus grand succès, surtout si l’on a eu soin d’y inclure des photos suggestives des porteuses de ces implants… réalisées bien entendu avant le retrait de ces suppléments esthétiques.

mardi 20 décembre 2011

« Ça sent si bon la France »

Décidément le retour au pays a quelques avantages et ne manque pas d'un certain charme que nous sommes sans doute nombreux à goûter.

J'ai déjà raconté hier mon arrivée à Roissy où le premier parfum de France que j'ai respiré, avec quelques milliers de candidats au voyage, a été celui de la grève des agents de sécurité ou de sûreté.

Je ne sais pas très bien ce qui différencie ces deux catégories de travailleurs, sinon que l'une a le droit et l’avantage de nous palper, ce qui est, en revanche, refusé à l'autre. Une seule de ces deux catégories professionnelles était en activité hier, l’autre étant en grève ; comme j'ai eu le privilège d’être palpé moi-même, je pense que j’ai eu la chance d’avoir affaire à la catégorie qui était alors en activité. En passant, je trouve que l’une et l’autre ont en général des mines patibulaires, ce que confirme régulièrement les affaires de vol que nous narre la presse. Bref, la plus grande pagaille régnait à Roissy ; tout cela m'indiquait d'emblée que j'avais enfin mis les pieds en France.

Ce conflit n’a toutefois pas fait oublier à nos gouvernants la lutte qu'ils ont entamée contre la fraude sociale. Elle a toutefois changé de nature et Mme Pécresse a ingénieusement détourné la chasse aux fraudeurs vers les fraudeuses. Suite à la découverte de la fraude à la silicone sur les prothèses mammaires, on va pouvoir enfin, de la façon la plus inattendue, identifier à leurs poitrines opulentes les fraudeuses mais surtout les médecins complices de leur transformation. On sait en effet que 80 % des opérations, qui visent à redonner aux dames des seins triomphants, ne sont pas liées à des opérations de chirurgie reconstructrice.

Bon nombre de ces opérations, on le sait depuis longtemps, sont, avec la complicité des chirurgiens qui les pratiquent, portées au compte de la reconstruction après une opération (en général, le traitement d’un cancer) et, comme telles remboursée par la Sécu, alors qu'elles ne relèvent que de la simple esthétique. Si l'opération actuelle de changement de prothèses ne permet pas assurément de découvrir immédiatement les fraudes, elle devrait faciliter considérablement leur mise en évidence, puisque que les 20 % de vraies reconstructions étant écartés d’emblée, il ne restera plus qu'à voir, dans les 80 % restant, quelles opérations ont bénéficié d'un remboursement frauduleux de la part de la Sécurité sociale.
Les enquêteurs des impôts n'ont plus qu'à se mettre au travail avec ardeur sur un terrain plus attrayant que celui de la TVA, même s'ils ne peuvent pas espérer, à la différence des contrôleurs de sécurité ou de sûreté aériennes, accompagner leurs investigations fiscales de palpations des corps des délits.

Toutefois le meilleur moment dans cette France retrouvée a été une émission de Canal+ sur l'orthographe (dans je ne sais quel journal), dont la vedette inattendue était « un coach en orthographe ». Je ne pense pas toutefois qu'on puisse réinsérer dans cette noble fonction les rédacteurs de la plupart de nos documents administratifs. Hier encore, je notais, dans un texte de moins d’une ligne et demie émanant de la SNCF (renouvellement de la carte « Grand Voyageur » si vous voulez vérifier !) deux superbes fautes d’orthographe qu'on aurait jamais trouvées, naguère encore, sous la pointe Bic d'un élève de CM1.

De la bouche d’or de l’inattendu coach en orthographe, j'ai appris, non sans stupeur, que l'orthographe était désormais, dans les cabinets de recrutement, l'indice majeur le plus pertinent dans la recherche des cadres de haut niveau ! A en juger par les textes produits, à l’Elysée comme Rue de Solferino, à l’occasion du décès de Danielle Mitterrand (huit fautes à sept en faveur de la présidence de la République), les recrutements ne s’y font certainement pas sur ces bases.

On disait autrefois que l'orthographe était la science des ânes, la voilà devenue l'indice de la plus haute qualification professionnelle.

lundi 4 juillet 2011

Haïti et orthographe



« Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier". Je vous épargne la suite car vous avez sans doute reconnu les premières lignes de la dictée dite de Mérimée que ce dernier avait préparée, à la demande de l'Impératrice Eugénie pour amuser la cour impériale. A ce que l'on raconte, Napoléon III fit soixante-quinze fautes, Eugénie, quoiqu'elle fut espagnole ou parce qu'elle l'était (le FLE déjà!) en fit treize de moins ; Octave Feuillet, que cela n'empêcha pas d'entrer quelques années après à l'Académie française, en commit dix-neuf, tandis qu'Alexandre Dumas, qui en avait laissé vingt-quatre dans sa copie, dût attendre à la porte du Quai de Conti jusqu'en 1875, sans qu'on sache si c'était vraiment à cause de ça. Le seul à s'en tirer avec les honneurs fut Metternich, avec trois fautes seulement, mais je méfie toujours des diplomates!

On disait autrefois, bien à tort, que l'orthographe était la science des ânes. Nous n'avons désormais plus guère d'ânes et c'est sans doute pour cela que notre orthographe s'est perdue à ce point. On pourrait s'attendre néanmoins à ce que le respect des règles subsistât, comme dirait notre président, au moins dans les documents officiels. Sans mettre en cause l'orthograpge de la DDE dont témoigne,ci-dessus, l'image que m'a envoyée, par hasard, une amie, voici quelques lignes d'un texte de Capénergies (pôle de compétitivité PACA-Corse) : " Il est nécessaire d’impliquer la gouvernance des universités dans le pôle comme une forte ambition pour les 3 ans à venir [sens ?]. En ce qui concerne le volet corse de CAPENERGIES, il semble que l’Université de Corse est pris ["ait pris" je suppose?] une part entière [????] à l’activité du pôle notamment au niveau [au plan je suppose encore?] de la recherche à travers [sic] le laboratoire sur les Énergies Renouvelables labellisé par le CNRS (UMR SPE) tant au niveau de la formation avec le master SEER [on attend ici un "qu' à celui..." qui ne viendra jamais].

Le grand prêtre de la langue française (Dieu seul sait pourquoi!), Bernard Pivot, a abandonné, il y a quelques années, son petit commerce des Championnats (de France d'abord puis du monde...) d'orthographe, devenus, dans la suite, les "Dicos d'or", par une référence, sans doute involontaire, au caractère indirectement mercantile de telles opérations. Heureusement pour l'orthographe du français, il nous reste Haïti pour en être le dernier refuge, voire le sanctuaire au sein de l'espace francophone.
Voici des extraits, brefs mais significatifs, de l'article de Valéry Daudier publié, il y a une petite semaine, par le principal quotidien haïtien, le Nouvelliste qui est, sur le net, une de mes lectures quotidiennes :
"Orlson-Ainé Joseph, de l'Institution St Louis de Gonzague, a été sacré, le 25 juin 2011, épeleur de l'année, et Walens Louis, du Petit Séminaire Collège St Martial, vice-épeleur de la première édition du concours d'épellation organisé par Télé Soleil à laquelle ont pris part 168 écoliers de 42 établissements scolaires. Les deux gagnants sont repartis chez eux avec des laptops, des ouvrages, des fleurs et des médailles. En outre, la Digicel a offert un chèque de 2 000 dollars US à l'épeleur et 1 000 dollars au vice-épeleur.[...] Télé Soleil et Pain de Vie, en collaboration avec le Bureau diocésain de l'Education (BDE), ont transformé beaucoup de maisons de la capitale en « maisons d'épellation » avec leur concours d'épellation baptisé : « J'épelle au Soleil », lancé le 23 mars dernier et qui a pris fin le samedi 25 juin 2011 dans les locaux de Radio Télé Soleil à Pétion-Ville [...].
Orlson-Ainé Joseph, 11 ans, et Walens Louis, 11 ans également, tous deux en sixième année fondamentale, ont rehaussé le prestige de leur établissement respectif et fait honneur à leurs camarades, leurs amis, leurs professeurs et leurs parents. [...] Sur ses petites épaules, il [Orlson-Aimé Joseph] a su quand même faire honneur à son établissement, l'un des meilleurs du pays. Au cours de cette finale à laquelle ont pris part des élèves, des responsables d'écoles et des éducateurs, dont Sabine Boisson, Orlson a tiré du tambour les mots : « bruyamment, hypnotiser, hublot, vilipender, proie, léthargique, spaghetti, pénitentiaire, ophtalmologique et galvauder ». Il a manqué l'épellation de : hypnotiser et de pénitentiaire. Avant cette finale, sur une vingtaine de mots à épeler, le Saint-Louisien n'a raté que l'épellation de « racontar ».
[...]
Quant à Walens, durant ce concours, il s'est donné une lourde mission : connaître l'orthographe de tous les mots de la langue de Voltaire. Une mission que Walens n'aura pas accomplie, mais l'enfant intelligent et un peu turbulent en classe est fier d'être sacré vice-épeleur de la première édition de ce concours. [...] Au cours de la finale, l'enfant de Guerdie Louis était tombé sur des mots jugés selon plus d'un un peu moins difficiles que ceux d'Orlson. Walens a tiré du tambour les mots : « thésauriser, pacotille, cacophonie, étanchéité, ennoblissement, euthanasie, glycémie, hémiplégie, coercition et enivrement ». Il a manqué l'épellation de quatre, dont : cacophonie, étanchéité, coercition et enivrement qui a fermé les plateaux de la première édition de « J'épelle au Soleil ». Sur 32 mots à épeler durant ce concours organisé en 65 rencontres, il se rappelle avoir raté l'épellation de 7 ou 8 termes.

Et l'auteur de conclure : "L'Education nationale a boudé une telle initiative !
Aucun représentant des ministères de l'Education nationale ou de la Culture, n'a été présent à la cérémonie de clôture de « J'épelle au Soleil ». Les autorités de ces deux ministères, a souligné père Jean, n'ont pas non plus répondu aux invitations qui leur ont été faites et n'ont pas plus collaboré à la réalisation de ce concours qui s'est taillé une place parmi les émissions éducatives, utiles, instructives, dédiées aux enfants, s'il y en a d'autres.

En fait, même si l'Education nationale et la Culture n'ont pas reconnu l'importance de ce concours d'épellation qui a été l'idole de beaucoup d'écoliers, les partenaires, dont la Digicel, le Conatel, la Fokal, Plan Haïti et Caritas Haïti se sont rendus compte qu'une telle émission aura été profitable pour l'ensemble de la communauté".

Au-delà de la petite guerre entre l'Education nationale publique et les établissements confessionnels (rappelons qu'en Haïti l'école est privée à 85%), on peut faire une ou deux remarques d'inégale importance.

La première est qu'une telle pratique est venue en Haïti depuis les Etats-Unis, peut-être, via le Canada anglophone, où les "spelling bees" furent un moment en vogue dans les écoles selon le principe décrit ci-dessus. Le mot "épellation" lui-même (traduction littérale de "spelling") est assez peu courant en français pour ne pas figurer dans le Trésor de la Langue Française!

Au delà du caractère parfaitement inepte d'une telle compétition, surtout dans le contexte éducatif haïtien global et, plus particulièrement encore après le séisme du 12 janvier 2010, au moment où l'on parle d'une éventuelle "reconstruction" de ce système, le point le plus important me paraît que ce genre d'opération témoigne, à propos du français (évoqué ici, de façon très significative, comme " la langue de Voltaire"), d'une vision totalement passéiste et même obsolète, préjudiciable à la diffusion du français et qui ne peut qu'encourager et conforter dans leurs entreprises, les adversaires de cette langue que ses soutiens défendent manifestement à grand renfort de pavés de l'ours.

Il est à cet égard significatif qu'a deux ou trois jours près, cet article sur les concours d'épellation ait été suivi par une rencontre "Livres en folie", organisée, à Port-au-Prince même, et dont le Nouvelliste a rendu compte sous le titre "Il y a des fautes partout"? Là encore, on a retrouvé cette même obsession de l'orthographe. Je ne nie pas l'importance de ce problème que nous connaissons en France aussi ou le Monde qui fut longtemps de temple de l'exemplarité orthographique dans notre presse nationale a bien changé sur ce point.Toutefois, vu la situation du français en Haïti, est-ce là le problème majeur qui se pose à lui ? Par ailleurs la question est fort mal posée quand on lit dans cet article :

" Par rapport à cet atelier, je suis venu humblement pour écouter et pour apprendre. Quand on est auteur on est appelé normalement à se corriger, à perfectionner son texte », a déclaré Dominique Batraville. Par ailleurs, il a fait remarquer qu'aujourd'hui en Europe et en Afrique se développe une tendance à détecter les lacunes des classiques. « Il y a de grands auteurs qui ont eu de graves fautes d'orthographe, de syntaxe. Même chez Camus, chez Sartre, chez Balzac. Un courant d'étude critique en Afrique essaie d'évaluer les textes laissés par des auteurs dans un état lamentable".

Une telle remarque, par ailleurs fausse (je n'ai guère trouvé de fautes de langue chez Sartre que j'ai un peu fréquenté), est assez sotte car, jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, nos grands auteurs ne se préoccupent guère de l'orthographe de leurs manuscrits et certains d'entre eux écrivent souvent à peu près n'importe quoi, laissant à leurs éditeurs les soucis de la mise en forme!

Franchement, n'y a-t-il pas d'autres soucis pour le français en Haïti que celui-ci ?