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lundi 24 mars 2014

L'Islam russe (N° 3)




J'entendais, l'autre jour, l'interview d'une habitante de la Crimée, manifeste opposante à Poutine et à l'intégration de son pays à la Russie, déclarer qu'elle allait quitter ce pays pour aller vivre … à Istanbul. Ce détail naturellement n'a en rien attiré l’attention du journaliste qui l’interrogeait et qui n’a pas songé un seul  instant à lui demander les raisons d’un tel choix, un peu étonnant au premier abord.
Je suis d'autant plus sensible à cet aspect qu'ayant eu, un moment, l'occasion d'aller, à diverses reprises, en Turquie, dans le cadre de la politique de coopération franco-turque, fort active alors et qu’on jugeait, chez nous, porteuse d’espérances, j'avais eu l'occasion de souligner, sans être entendu d’ailleurs car on voyait déjà la Turquie entrer dans l’UE, que, dans les tentatives pour attirer cet Etat vers l'Ouest, on ne devrait pas oublier les liens historiques et linguistiques qu'il a avec l’Est et en particulier avec les Républiques musulmanes de Russie. Ces républiques, il faut bien dire, ont été déjà, à l'époque de l'URSS, des formes  de colonies dont les populations étaient socialement dévalorisées, mais dont on ne se privait pas de s'approprier les richesses et les matières premières, bien plus que ne l’avait fait, des siècles durant, la Sublime Porte !
On ne doit donc pas imaginer la relation entre la Russie et les Républiques musulmanes comme d'égal à égal, mais plutôt comme celle de la puissance colonisatrice avec les terres colonisées. Sans être en quoi que ce soit un spécialiste de ces questions ni de ces domaines, j'ai le sentiment que les relations n'ont jamais été des meilleures, avec des périodes de crises graves, voire de conflits violents. Ces populations et ces républiques musulmanes (le terme de « république » étant lui-même à utiliser avec prudence et circonspection) sont loin d’être unifiées sur les plans politique et idéologique (le gouvernement tchètchène en exil est au Qatar !) et les positions sur la Palestine varient comme celles qui concernent le rapport avec la Russie elle-même !
On a pu le constater surtout dans les périodes de crises fortes. Les réactions provoquées par les prises de position de Khomeiny avaient commencé à donner l'idée à certains Musulmans de Russie qu'ils pourraient un jour peut-être avoir d’autres types de relations avec les Russes. On a pu le constater aussi à l’occasion de l'invasion de l'Afghanistan qui a causé beaucoup d'émotion dans les Républiques musulmanes. On a même vu alors, dit-on, des Musulmans russes rejoindre les moudjahidines afghans ; la défaite et le retrait de l’Armée rouge ont évidemment encore aggravé les choses, en prouvant que cette armée,  dont on pensait qu’elle ne ferait qu'une bouchée des tribus afghanes, était, en fait, un colosse aux pieds d'argile. En 1990, on a commencé à entendre en Azerbaïdjan une forte mise en cause du pouvoir russe et, à ce que l'on raconte, les Musulmans azerbaïdjanais se sont mis à attaquer les postes-frontières qui séparaient la république de l’Iran. La répression brutale mise en place par Mikhaïl Gorbatchev n'a fait qu'exacerber le nationalisme musulman et la haine contre Moscou. Un peu plus tard, au Tadjikistan, on a observé les mêmes réactions et les mêmes troubles qui plus tard ont éclaté en Kirghizie entre Kirghizes et Ouzbeks.
Sans entrer dans un détail inutile et lassant sur toutes ces questions où se traduisent, partout et toujours, des nationalismes latents ou patents que nourrit évidemment la religion, on comprend bien qu’au plan géopolitique le fondamentalisme musulman ne peut que tirer profit des réactions contre la russification, d'autant que la proximité comme l’exemple de l'Iran encouragent ces mouvements. On ne doit pas perdre de vue que la superficie et la population de la Russie (sans parler des richesses !) pourraient être réduites considérablement (20 % au moins), si les populations musulmanes de l'Asie centrale et du Caucase obtenaient une forme d'autonomie, voire d'indépendance
Vu le sens et la gravité de certains des événements des années 90, la Russie n’a pas pu ne pas prendre conscience du problème. En dépit de certaines de ses réactions, le pouvoir russe  a essayé de se gagner, d'une façon ou d'une autre, la sympathie et le soutien des populations musulmanes.
Il y a là sans doute pour V. Poutine un élément du problème que lui pose, dans les Républiques musulmanes, l’annexion de la Crimée ; c’est sans doute ce qui, en dépit du contrôle quasi absolu de l’information en Russie, explique les contorsions, les mascarades voire les pitreries de l’action des troupes russes ridiculement masquées et « anonymées », sans plaques d’immatriculations sur leurs véhicules (des Martiens peut-être ?).
On voit plus clairement encore cette « captatio benevolentiae » des Musulmans par Poutine dans l’une de ses déclarations en août 2012 : « Les traditions de l’Islam sont basées sur les valeurs éternelles de bonté, de miséricorde et de justice. Des millions de gens dans notre pays pratiquent cette religion. » Et de conclure « l’Islam fait aujourd’hui partie intégrante de la société et de la culture. ». Ben voyons !
On commence même à avoir en Russie des « prières de rues », comme dans les « quartiers » de nos grandes villes françaises ; la différence, considérable voire essentielle,  tient à ce que ces prières de rue ne sont pas suscitées par les imams mais par les autorités municipales russes pour les croyants musulmans.  Moscou qui compte un ou deux millions de Musulmans (le nombre varie selon les sources !), majoritairement issus de l'Asie centrale, ne possède que quatre mosquées et on commence à voir là un des gestes clairs du gouvernement russe pour se présenter comme « multiculturel ».
On restaure des mosquées et on crée même des cliniques musulmanes, événement que le Grand Mufti de Russie a qualifié d'historique. Détail symbolique, à Moscou même,  ce dernier  a obtenu de Vladimir Poutine lui-même les crédits pour la rénovation de la Grande Mosquée, fondée en 1904 et foyer de la vie religieuse des Musulmans moscovites.
C'est par là que nous pouvons faire le lien avec les événements de Crimée où vit une population tatare « historique ». Les Tatars sont, en effet,  en Russie  le groupe musulman le plus important à la fois numériquement mais aussi économiquement. Les Tatars du Tatarstan constituent un élément social important dans la mesure où ils vivent eux-mêmes sur un territoire riche en pétrole mais aussi, et, pour partie de ce fait, fournissent de nombreux et très compétents spécialistes de ce domaine (géologues, ingénieurs et commerciaux) qui interviennent non seulement en Russie, mais également en Syrie et surtout en Iran.
En somme, pour Poutine, de la Crimée à l’Asie centrale, il n’y a qu’un pas !




1 commentaire:

Expat a dit…

Cher Usbek,

permettez-moi de vous livrer mon sentiment, en fait c'est une perception, sur les musulmans en Russie et plus particulièrement dans une grande ville.
En fait la situation me parait assez ambiguë puisque d'une part les musulmans semblent relativement bien intégrés et d'autre part faire l'objet d'une surveillance particulière.
Dans une ville comme Saint-Pétersbourg où ils représentent en gros 20% d la population, ils sont relativement invisibles dans la mesure où ils ne tentent pas, même en proportion réduite, de mettre en avant par des signes vestimentaires ou autre leur appartenance à l'islam.
Il n'y a pas non plus que "quartiers" et si les banlieues, faisant contrairement à la France partie administrativement de la ville, ce qui me parait très préférable, ressemblent aux nôtres en termes d'habitat, elles mêlent les populations russes et musulmanes dans problèmes véritablement visible. De fait elles sont animés, commerces nombreux et services ne les ayant pas désertées, et on peut y déambuler sans grande crainte pour sa sécurité. Cela pour dire qu'il n'y a pas de phénomène ghetto, résultant soit d'une "parcage", soit d'une fuite des autochtones.
Le revers de la médaille est que le contrôle au faciès est très largement poussé. résident depuis bientôt 7 ans en Russie et fréquentant ce pays depuis bien plus d'années, je n'ai jamais subi aucun contrôle d'identité, tandis que les Caucasiens n'ont pas intérêt à oublier leurs papiers tant la probabilité qu'ils soient contrôlés est forte. A titre d'anecdote, remontant un jour l'escalier du métro entouré d'un groupe d'une dizaine de Caucasiens, tous furent stoppés en haut des marches tandis que j'étais invité à poursuivre mon chemin. Et pour la petite histoire on pourrait dire que seuls sont contrôlés en Russie les Caucasiens et les jeunes hommes pour vérifier qu'ils sont en règle avec leurs obligations militaires.
On peut dire aussi qu le russe de base conçoit un sentiment de défiance vis-à-vis d'eux.
C'est donc une situation assez particulière, un équilibre peut-être fragile ou peut-être pas finalement car les règles semblent être comprises par tous.
Je dois ajouter, et ça explique peut-être aussi que ça tient : pour vivre en Russie, et donc là ça concerne tous ceux venant de ex-Républiques soviétiques, il fait en avoir les moyens et aussi le prouver.