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jeudi 11 juillet 2013

Françafrique ou AfroFrance

À lire Mediapart du 10 juillet 2013, après le jugement dans l'affaire Mediapart-Bettencourt, qui a soulevé une indignation, nationale et internationale, aussi légitime qu'unanime, on est tenté de conclure que, si la Françafrique est finie, comme on nous le répète, nous sommes désormais dans l'Afro France, car notre pays va, dans le domaine des affaires, au-delà même de ce que l'on peut observer dans les républiques bananières et les dictatures du Sud.

Deux articles en particulier m'ont amené à introduire ce concept d'Afro France qui me paraît convenable pour décrire la situation de notre pays.

C'est, d'une part, celui de Laurent Mauduit qui nous a fait un compte rendu de "Ce qu'a dit Bernard Tapie pendant sa garde à vue", à croire qu'il s'était changé en souris pour la circonstance (je parle de LM et non de BT en dépit du peu de mémoire du second). Ce qu'a dit Bernard Tapie est à lire dans cet article, toutefois ces propos sont infiniment moins importants que ce que Tapie n'a pas dit !

En effet, à toutes les questions importantes qui lui étaient posées, Nanard avait perdu jusqu'au moindre souvenir des faits sur lesquels on l'interrogeait, des rencontres qui avaient eu lieu, des réunions auxquelles il avait participé comme des déjeuners ou des dîners de travail qui l'avaient amené à rencontrer les principaux personnages de l'entourage élyséen voire même, plus étonnant encore, et à diverses reprises, l'avocat.... de la partie adverse !

Se développe désormais chez nous une culture légale du silence! Tapie n'a pas affecté, dans sa garde à vue, comme il aurait pu le faire la morgue d'un Jérôme Cahuzac qui, à chaque question ou presque, rétorquait avec arrogance qu'il ne répondrait pas à cette question. Bernard Tapie lui s'est cantonné, en quasi permanence et profil bas, dans le rôle de l'amnésique pur et simple devant toutes les questions gênantes.

Je trouve que, faute d'obtenir les réponses qu'ils souhaitaient, ses interrogateurs auraient pu, devant une si évidente et constante mauvaise volonté, certes mettre légalement fin à la garde à vue de trois jours mais boucler Nanard lui-même vu son refus obstiné de répondre à toutes les questions importantes qui lui étaient posées.
L'autre article de Mediapart qui, dans un genre différent, m'a beaucoup amusé dans le numéro du 10 juillet 2013 est celui de Michel Deléan intitulé "Quand Pierre Esnouf réclamait 18 milliards à l'État".

Cette affaire de l'arbitrage Tapie est désormais, en dépit de l'amnésie générale des intéressés, claire, dans sa conception comme dans son montage et son contenu, même si chacun se dérobe ; on se doutait depuis longtemps qu'il y avait là une embrouille politique et il fallait bien que Nicolas Sarkozy fut peu certain de sa victoire en 2007 pour s'offrir l'appui misérable de Bernard Tapie dans l'élection présidentielle ! Mais après tout il y a peut-être des choses que nous connaissons pas (Cécilia ?) et surtout finalement tout cet argent ne sortirait pas de sa poche et, par conséquent, peu lui importait le prix à payer.

En la circonstance, ce qu'il y a de plus intéressant dans l'article de Michel Deléan est un aspect annexe de la fumeuse affaire Bucioli ; elle se situe dans la période 2005 2010, donc précisément au moment du fameux arbitrage. Une des leçons de tout ça est que, dans un souci d'économies, on devrait s'abstenir de donner des retraites aux hauts magistrats qui font dans l'arbitrage, puisque, quand ils cessent leur activité, elle semble devenir alors infiniment plus rémunératrice que leur activité professionnelle passée, si l'on en juge par les émoluments de 330 000 € pour une affaire comme celle qui est en cause. Une pauvre retraite de 5000 € est véritablement inutile et même ridicule pour des gens dont les simples conseils peuvent être vendues à de tels prix et sans que l'État intervienne. Je croyais naïvement qu'une retraite de fonctionnaire ne pouvait être cumulée avec une autre activité, surtout de cette nature et de cette importance.

Coïncidence admirable : la somme que pouvait espérer Monsieur Estoup figure le texte, extrait de l'article de Michel Deléan, que je reproduis ci-dessous
"Selon la convention d’honoraires que nous publions, Pierre Estoup a reçu une provision  de 15 250 euros sur des honoraires fixes de 22 875 euros hors taxe, mais il se verrait – surtout – attribuer un « honoraire de résultats » de 10 % jusqu’à 4 milliards d’euros (soit 400 millions tout de même), et de 5 % au-delà de cette somme..."
"400 millions d'euros" ?

Ce chiffre ne vous rappelle rien ? 400 millions d'euros paraît être l'unité de compte de Monsieur Estoup, puisque c'est exactement la somme que l'arbitrage qu'il a préparé devait attribuer à Bernard Tapie. Ce magistrat en retraite se serait-il trompé dans ses écrits et aurait-il confondu les deux affaires ou réclame-t-il systématiquement 400 millions d'euros dans toutes celles dont il a à s'occuper, que ce soit pour lui ou pour un autre ?

mercredi 10 juillet 2013

Sarko et Nanard : le couple de l'été


Manque de pot ! Avant-hier, Nicolas Sarkozy, qui faisait sa rentrée et était en représentation devant tout l'UMP, avait oublié son carnet de chèques.

Il voulait pourtant faire, en public, un chèque de 10 millions d'euros pour couvrir l'ardoise qu'il a laissée, dont il est personnellement garant et que lui a rappelée le Conseil constitutionnel sous la houlette perfide de son grand ennemi Jean-Louis Debré, manipulé par Jacquou le Croquant.

En fait, cet oubli de son carnet de chèques à la maison n'était en rien le fruit du hasard, mais le résultat d'une profonde méditation de toutes les têtes pensantes de l'UMP (il faut bien tout ça!) sur le comportement qui devait être celui de Monsieur Nicolas (pas celui de Restif de la Bretonne dans Le coeur humain dévoilé mais le nôtre qui ne dévoile guère le sien et sort encore moins son morlingue) face à la souscription lancée en sa faveur au sein de son propre parti.

Choix difficile! Faire un chèque de 80 € (ce qui est, nous dit-on, la moyenne des souscripteurs) aurait paru mesquin, voire radin. En revanche, faire un gros chèque avec cinq ou six chiffres n'était certes pas hors de capacités financières de l'intéressé, mais lui faisait un peu mal quelque part, car, comme on dit en créole dans l'océan Indien, « le bougre a un peu la poche cangée" (NDLR : La cange est, dans ces créoles, l'amidon et "canger une poche" empêche d'y mettre la main!).

On a beaucoup réfléchi et, mardi 9 juillet au matin, sur Europe, chez l'inusable Elkkabach,, pour répondre à la question que tout le monde se posait, Jean-François Copé nous a livré, mais un peu tard, le fruit des réflexions "uèmepiennes" sur le sujet en fixant au maximum à 7500 € le don qu'on peut faire et qu'aurait déjà fait (a-t-on su après coup) l'ex-président lui-même qui aurait volontiers donné dix fois plus (même pas une demi conférence!) s'il en avait eu le droit. Mais en la circonstance, il s'"est montré plus soucieux du respect de la loi que face aux décisions du Conseil constitutionnel.

En tout état de cause ce don n'est guère qu'à peine plus de la moitié du cadeau que vient de faire, en fait à nos frais, Air France qui a offert 11.000 € à Carla contrainte, la pauvre, par la promo de son disque, d'aller quelques heures de séjour à New York, en première classe fort heureusement!

Laissons cela, car mon propos est plutôt ici sur le couple infernal, que forme Sarko, on le sait désormais, avec Nanard! En même temps, vu de loin, cet attelage est des plus "improbables", comme aurait dit notre ex-ministre de la culture, et la fréquence avérée de leurs rendez-vous a étonné !

Sarko et Nanard ! Le premier s'est récemment illustré par ses remarques sur les artifices capillaires de François Hollande dont, à en croire la presse, il se serait beaucoup moqué en privé. On rapporte, entre autres, le propos suivant  «Tu l'as vu, ce petit gros ridicule qui se teint les cheveux. T'en connais, toi, des hommes qui se teignent les cheveux?». J'en ai connu au moins un, en tout cas, un certain Sarkozy, qui à l'approche de l'élection présidentielle avait soudain fait noircir ses cheveux gris, ce que prouvent, à l'envi, les multiples photos produites à l'appui de cette observation.

En fait, cette remarque sur les teintures capillaires de François Hollande illustre parfaitement le point commun majeur entre Sarko et Nanard qui est une folle impudence dans le mensonge qui confine souvent même à l'absurde. Aller se moquer de la teinture de François Hollande, quand on s'est soi-même teint, au vu et au su de tous, durant la présidentielle, c'est vraiment prendre le bon peuple de France pour un ramassis d'imbéciles, ce qui risque fort d'être le cas.

Il en est de même pour Nanard ; il ne ment jamais aussi effrontément que, publiquement et dans les médias, assuré qu'il est alors de la complaisance servile de ceux qui le reçoivent ; il affectionne ainsi de se poser en père de famille respectable, qui déplore que les calomnies dont il a été victime aient conduit sa femme à "aller chialer dans les chiottes" selon ses propres termes qu'il aimait à répéter ! L'allitération quelque peu scatologique n'enlève rien à la stupéfiante et scandaleuse vulgarité du propos. Mais peut-on attendre quelque chose d'autre de la part de qui se pose en parangon de vertu familiale, en aimant en privé et entre mecs, que, somme toute, dans cette vie, rien d'autre ne compte que "les caisses et les gonzesses !".

Je crois toutefois que, sur ce terrain où il excelle pourtant, Nanard est encore battu par Sarko, quand ce dernier, qui se plait à railler les camouflages capillaires de son successeur, se  juche, depuis des décennies, sur des espèces de chaussures orthopédiques qui lui donne cette démarche grotesque et qui n'ont d'autre finalité que de lui faire gagner les sept centimètres qui lui permettent d'atteindre ce mètre soixante neuf dont il rêve depuis toujours.

J'apprends, en achevant ce billet qu'on a décidé de saisir les biens de Nanard! Je doute fort qu'on y parvienne, mais, en tout cas, Nicolas ne range pas le carnet de chèques ; dans le domaine privé, on n'est pas limité à 7.500 euros fort heureusement.

Sarko me fait penser irrésistiblement, chaque fois, à un grand classique du cinéma des Branquignols « Ah! Les belles bacchantes ! » dans lequel Colette Brosset, qui avait la même taille que notre ex-président, se mettait sur la pointe des pieds en déclarant : « Oui, mais avec des talons, je peux faire plus femme ! ».

lundi 8 juillet 2013

Arbitrage Tapie : "Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint". Beaumarchais



A la suite de la lecture de l'excellent (comme toujours) mais proprement stupéfiant article de Laurent Mauduit sur l'arbitrage Tapie et suite à la visite, hier, de Madame Christine Lagarde dans ma bonne ville d'(Aix-en-Provence, où elle n'a pas craint de venir pérorer, comment ne pas reprendre un vieux billet du 22 juin 2009 qui réunissait déjà les principaux protagonistes de cette affaire.

Cette formule du Mariage de Figaro paraît pouvoir s’appliquer à Madame Christine Lagarde, notre ministre des finances et de l’emploi, même si la canne, sur laquelle elle s’appuie parfois avec beaucoup de distinction et de grâce, ne semble pas la destiner, a priori, aux exercices chorégraphiques. Le titre de ce post relève plus du vocabulaire de Tapie que de celui de Madame Lagarde, à qui la canasta doit être plus familière que le poker!

Avocate de profession (mais avec une carrière américaine), elle règne sur Bercy et nos sous ; aussi ne l’ai-je pas entendue sans étonnement affirmer à la radio, il y a quelques jours, que la raison pour laquelle on avait jugé bon de mettre un terme à l’interminable affaire Tapie était que l’Etat avait déjà versé dix millions d’euros en frais d’avocats (merci pour eux!). Les avocats de Nanard, que j’ai entendus aussi par ailleurs, sont plus discrets, car ils entendent sans doute, au terme définitif de l’affaire, se payer sur la bête et avec un pourcentage sur les gains, à l’américaine, car Tapie, en principe n’a pas un euro en poche.

Petite curiosité fiscale. Nanard devrait, dit-on, 130 millions d’euros à l’Etat (en « dettes fiscales et sociales"), sans parler de ses créances au Consortium de Réalisation. Comment un citoyen, dans une situation financière et fiscale si désastreuse, peut-il continuer à loger Rue des Saints-Pères dans ce fameux, immense et luxueux hôtel particulier qu'il y possède et pour lequel, en son temps, le Canard enchaîné nous avait appris qu’il ne payait qu’une taxe d’habitation, minimale et forfaitaire, n’étant pas assujetti à l’impôt sur le revenu?

Quel homme ce Nanard ! Lui qui a commencé comme crooner, il pourrait reprendre le tube de Julio Iglesias « Je n’ai pas changé ! », à moins qu’il ne revienne à ses propres écrits à travers le répertoire du Bernard Tapy des années 60 ; il pourrait nous susurrer, après son succès final dans l’affaire Adidas, l’immortel couplet dont il est l’auteur:
"Et maintenant je suis content
Qu'avec elle ce soit terminé
Je vais pouvoir tout comme avant
Ha ! Recommencer à bien rigoler

Quel talent ! Tout cela est rigoureusement exact, même si la rime est moins riche que l’homme !


Mais revenons-en à Madame Lagarde, car je ne puis m’empêcher de craindre les analyses et les décisions ultérieures d’une ministre des finances et de l’emploi qui, pour ne pas risquer, fût-ce en vain, un ou deux millions d’euros de plus, accepte, le coeur manifestement léger, d’en perdre quatre cents !

Je n’entends pas être le centième à ratiociner sur cette affaire, aussi ténébreuse que compliquée et dans laquelle, de toute façon, nous-autres contribuables français serons les dindons de la farce.

La Gauche joue les vierges effarouchées, forte des connivences évidentes du pouvoir dans cette affaire. Bayrou a levé le lièvre, manipulé par Peyrelevade qui évidemment en sait long, pour plusieurs raisons, sur cette affaire. On ne doit pas oublier que c’est tout de même Mitterrand qui, pour contrer Rocard, a mis Nanard, introduit par Bérégovoy, sur orbite politique et en a fait un ministre, en continuant dans la suite à le protéger de diverses façons.

Quant au fameux tribunal arbitral, qui aurait touché un gros million d’euros d’honoraires, la droite sénile y était représentée par l’alpiniste Mazeaud et la gauche cacochyme par l’avocat Bredin (du cabinet Bredin-Badinter, ça doit vous rappeler des choses!). Bernard Iglesias a raison : rien n'a changé, mais rien n’a non plus été laissé au hasard dans tout cela !

On croyait Nanard fini après l’arrêt de la Cour de Cassation en octobre 2006, censé, dans notre système juridique, mettre un terme à toute action judiciaire. C’était compter sans la justice « privée ». Quoique fauché, Tapie, resté à la table quand on le croyait au tapis et sur les planches, en flambeur qu’il est, Tapie a fait tapis et raflé le magot !

Bravo l’artiste !

 

vendredi 5 juillet 2013

Affaire Dossier Bettencourt-Mediapart : Bridoye et le Père Ubu

Chères lectrices, chers lecteurs,

Le titre, quelque peu énigmatique de ce billet, va vous obliger à faire appel à vos souvenirs de lycée et de littérature française. Si les choses n'ont pas changé (je doute fort qu'elles l'aient fait quand je constate le rythme du renouvellement de nos programmes scolaires), on étudie Rabelais en seconde, on avait donc quelque chance d'y rencontrer le juge Bridoye que, dans le Tiers Livre, Panurge va consulter à propos de son mariage éventuel. Ce juge à la particularité de s’en remettre au sort et donc aux dés quand les cas lui semblent difficiles. Qu'on n'aille pas ici me faire un procès pour diffamation, car je ne suis pour rien dans cette critique de la justice dont toute la responsabilité incombe à Rabelais lui-même et qui ne s'en cache pas. Le Père Ubu et sa gidouille sont sans doute moins présents dans nos programmes scolaires, mais il est là, à tous les instants et en tous lieux, dans notre administration et je me suis même demandé parfois si l'être qui hante ainsi ses bureaux n'est pas plutôt un de ses parents, né de l'union incestueuse de la Mère Ubu et du Père Soupe, héros de Messieurs les ronds de cuir, l'œuvre immortelle de Georges Courteline.

La décision de la Cour d'appel de Versailles est la suivante et je rappelle les faits, tels que Mediapart les mentionne, même si vous les connaissez :
"La cour d’appel de Versailles a ordonné à Mediapart, jeudi 4 juillet, de supprimer toute citation des enregistrements de l’affaire Bettencourt. Son arrêt nous interdit, de surcroît, de les mentionner à l’avenir."

Le scandale est, en fait, non dans l'affaire elle-même, mais, au-delà, dans le fonctionnement de notre justice qui est non seulement archaïque mais largement incohérente.

L'archaïsme extravagant de notre système judiciaire se marque tant par d'incontestables signes (depuis le langage prétendument médiéval qu'on y emploie, même s'il ne satisfait en rien les historiens de la langue française jusqu'aux costumes ridicules dont on s'y affuble et auxquels on est si résolument attaché dans cette corporation). Tout cela n'est que comique ; plus grave est l'archaïsme dans les modes de fonctionnement.
La question des enregistrements qui sont au centre de cette affaire illustre parfaitement ce conservatisme forcené. En effet la validité des enregistrements réalisés et qui sont accablants pour le milieu dans lequel ils ont été réalisés, sont considérés comme nuls et non avenus par la justice, dans la mesure où ils ont été réalisés à l'insu de ceux qui s'y sont exprimés. En vertu de ce même principe, on ne devrait jamais condamner, pour quelque forfait qu'il ait commis, un individu qui persiste a déclarer qu'il n'en est pas l'auteur et qu'on aurait vu l'accomplir mais A SON INSU !

Comme je ne suis pas, et en rien, spécialiste de ces questions, j'ai consulté des auteurs plus qualifiés que moi (ce qui n'est pas trop difficile) et j'ai appris ceci sur ce point précis :
"Selon la matière, il est possible d'utiliser un enregistrement comme commencement de preuve. Ainsi, en droit pénal, un enregistrement obtenu, même de manière irrégulière, a une valeur d'"indice de preuve" selon la Cour de cassation (v. notamment cass crim 11 février 1992) ; (la Chambre criminelle a d'ailleurs estimé qu'une infraction commise pour obtenir une preuve était possible en vertu des "nécessités de la défense" (cass crim 11 mai 2004)).
En droit civil, la règle est un peu différente. Un enregistrement est également recevable (art 9 cpc), mais si il est fait à l'insu de la personne, il s'agit d'un procédé déloyal rendant la preuve irrecevable en justice (civ 2ème, 7 oct 2004). De plus, en matière civile, dans certains cas, la loi prévoit certains moyens de preuves obligatoires comme un écrit, rendant dés lors un enregistrement, même autorisé par la personne, totalement inutile."

On constate que, dans la justice américaine, des documents enregistrés dans ces conditions seraient valables, alors qu'ils ne sont pas dans le système français (voir ci-dessus) qui est à cet égard totalement arriéré. Il est en effet désormais parfaitement possible, au plan scientifique et technique, de vérifier et de prouver que des enregistrements n'ont pas été l'objet de manipulations et que le seul grief qu'on peut leur faire est qu'ils ont été obtenus, sans que les intéressés soient au courant de cet enregistrement.

Les dispositions françaises sont évidemment stupides ; dans ce domaine comme dans bien d'autres, il est certain que nous finirons par faire comme les Américains, toujours et en tout ; de la même façon, nous échouons dans notre lutte contre beaucoup d'entreprises criminelles car il est interdit à la police française d'infiltrer les réseaux criminels qu'elle poursuit en vain. A visage découvert, on ne trouve rien, comme en matière fiscale ainsi qu'on le voit chaque jour.

Cette justice, si sourcilleuse par ailleurs, ne semble pas avoir relevé que, devant le juge Gentil, Nicolas Sarkozy a déclaré, semble-t-il, n'avoir été qu'une seule fois chez Madame Liliane Bettencourt, alors qu'il y a des photographies qui le montrent en train d'entrer chez elle dans des costumes différents. Est-il un vrai Fregoli politique changeant de look en une seconde entre deux photos ou ces photographies ont-elles été truquées ? Dans ce dernier cas, il devrait être facile de faire authentifier ou récuser ces photographies par des spécialistes ; la chose est encore beaucoup plus facile que pour des enregistrements.

Et dans l'affaire Cahuzac où les enregistrements téléphoniques sont pris en compte et valides à 60%, J. Cahuzac savait-il qu'il était enregistré et qui l'écoutait et l'enregistrait ? Il faudrait un peu de logique dans tout cela !

Il est clair, en tout cas, que notre justice ultraconservatrice ne prend pas en compte les avancées scientifiques dont la police et la télé font si grand cas. On ne voit pas pourquoi des enregistrements faits à l'insu des locuteurs, ne seraient pas valables en vertu du principe qu'ils attentent à sa vie privée. Quel rapport entre ces deux plans ? Toute enquête, sur qui que ce soit, où que ce soit et pour quoi que ce soit, n'est-elle pas, par principe et au départ même, attentatoire à la vie privée de celui qui en est l'objet ; c'est même grâce à cet attentat que se réalisent en général la découverte et la preuve de la vérité.

jeudi 4 juillet 2013

Cha cha cha diplomatique

L'épisode, à certains égards ridicule, de l'avion présidentiel bolivien bloqué en Autriche sur intervention française, est à la fois grotesque et significatif ; il sera sans doute riche (si l'on peut dire comme on verra!) de conséquences que notre diplomatie n'a pas prévues.

On a appris que le président Evo Morales (le seul président amérindien d'Amérique) qui revenait de Moscou, a été bloqué 13 heures durant à Vienne, car on le soupçonnait de transporter à bord de son avion présidentiel, Edward Snowden,sur lequel s'acharne actuellement le gouvernement des États-Unis ; alors qu'il espionna pour leur compte, les USA veulent le juger..."pour espionnage".

Sans doute ne saura-t-on jamais ce qui s'est vraiment passé du côté français, car il semble y avoir eu une différence de point de vue, à les en croire l'un et l'autre, entre François Hollande et son ministre des affaires étrangères Laurent Fabius de qui est venu, semble-t-il, l'interdiction faite par la France à l'avion d' Evo Morales de survoler le territoire français. Va-t-il être viré pour ça ? J'en doute!

En effet, cette autorisation avait été d'abord accordée (au moment où l'avion est parti de Moscou) puis elle lui a été retirée, très vraisemblablement, sur intervention (pour ne pas dire sur ordre) des États-Unis auprès de l'ambassade de France et/ou du Quai d'Orsay.

Les Français ont entraîné dans cette sotte décision l'Europe du Sud (Espagne, Portugal et Italie) alors que rien n'oblige à survoler ces trois Etats pour gagner l'Amérique latine.

L'avion est reparti de Vienne au bout de 13 heures, sur injonction spécifique, semble-t-il, de François Hollande qui aurait appris à ce moment-là seulement (c'est dire combien l'information circule bien du côté français) que le président bolivien était à bord de cet aréonef ! Bref, grosse pagaille du côté français ; la seule chose qu'on peut en retenir est que la France est aux ordres des États-Unis, conclusion que n'ont pas manqué de tirer la plupart des populations des Etats d'Amérique latine avec, à la clé, des manifestations violentes devant l'ambassade de France de La Paz aux cris prévisibles de « France colonialiste » et de « L'indien est le sauveur du monde » !

Mais peut-être après tout, au Quai d'Orsay, ne savait-on pas qu'Evo Morales est indien et que l'interdiction qui lui était faite de rentrer dans son pays allait inévitablement prendre cette couleur politique.

Le cha-cha-cha, dans lequel on avance avant de reculer, n'est pas d'origine bolivienne mais cubaine ! Comment ne pas s'étonner de voir François Hollande, qui s'indignait récemment encore de l'espionnage américain à l'égard de l'Europe, a cédé si facilement à une demande américaine, alors que, somme toute, si Edward Snowden avait gagné La Paz, fût-ce, dans l'avion présidentiel, cette solution aurait bien arrangé tout le monde ...y compris les Américains eux-mêmes.

Si le Quai d'Orsay ne savait peut-être pas qu'Evo Morales est indien (et fier de l'être, du moins à en juger par les multiples rappels qu'il fait de cette ascendance autochtone), on n'y savait sans doute pas non plus, ni le but de la visite d'Evo Morales à Moscou (qui ne tenait pas simplement au plaisir d'y rencontrer Monsieur Poutine et avait des raisons purement économiques), ni la situation de la Bolivie.

La principale caractéristique de la Bolivie est qu'il est le futur Qatar de l'Amérique. En effet, ce petit pays, qui est le plus pauvre de la région, possède aussi une richesse extraordinaire qui est le lithium, élément indispensable pour la fabrication des batteries électriques, qui semblent devoir être un des outils majeurs de la révolution énergétique.
La Bolivie possède, en effet, 40 % des richesses du monde en lithium. Elles se trouvent dans le fameux désert salé, le Salar d'Uyuni, qui, pour le moment, n'est qu'une curiosité touristique mais qui va devenir une richesse quasi inépuisable, puisque son étendue est à peu près celle de l'Île-de-France et que la couche de sel qui le constitue y atteint 10 mètres d'épaisseur.

La Bolivie, avec laquelle nous nous sommes un peu brouillés dans cette affaire stupide (expulsion des ambassadeurs !), même si François Hollande a présenté de plates excuses comme notre ministre des affaires étrangères. C'est un peu tard bien sûr et nous voilà en froid avec un pays stratégiquement capital que tout le monde courtise dont les États-Unis eux-mêmes bien sûr, car une société américaine exploite actuellement le Salar que se disputent, par ailleurs, les Russes (d'où la visite à Poutine), les Japonais et les Brésiliens (qui s'intéressent bien sûr au lithium mais également aux résidus de sa fabrication qui pourraient être utiles dans la fabrication des engrais agricoles). Même les Français sont sur les rangs, en la personne de Bolloré (qui a beaucoup investi dans la voiture électrique et qui, de ce fait, a de grands besoins de lithium) et qui moins sourcilleux dans ses alliances que la France elle-même, cherche à s'allier avec les Japonais pour contrer les projets américains. Mais Big Brother sait naturellemnt tout ça en espionnant ses alliés!

Ici comme ailleurs, notre diplomatie ne voit pas plus loin que le bout de son nez ; nous avons donc toute chance d'arriver bons derniers dans cette course au lithium où l'incident de l'avion présidentiel bolivien ne favorisera pas sûrement nos affaires.

mardi 2 juillet 2013

Big Brother : grandes oreilles et petite cervelle

BB : grandes oreilles et petite cervelle. Ce n'est pas de Babar (BB) qu'il s'agit ici, mais de Big Brother (BB aussi, le hasard étant, comme toujours malicieux et clairvoyant)!

L'espionnage universel par les services secrets américains (avec comme toujours la complicité de leurs amis britanniques) n'est pas chose nouvelle et il est certain que la fin de la guerre froide (en principe du moins) n'a pas mis un terme à ces pratiques, même si leurs cibles majeures et/ou favorites ont sans doute changé de localisation comme de nature, ce qui n'est même pas tout à fait sûr, à voir leur comportement à l'égard de l'Europe. Il est tout de même pittoresque de voir les Etats-Unis accuser Snowden d'"espionnage" (au profit de qui au fait vu la diffusion mondiale des informations par le "lanceur d'alerte"), dans une version nouvelle de l'arroseur arrosé !

Il est vrai que le voyage d'Obama en Afrique du Sud au chevet de Mandela (opération de com' loupée, hélas pour lui) est apparu fort opportun en dépit de ce contretemps qu'a pu compenser un peu la méditation solitaire ( tu parles!) dans la cellule du prisonnier. Enfin, on a fait du mieux possible!

Ayant lu ce lundi matin le billet de Victorayoli dans Mediapart (il est passé désormais en première page du Club) qui touchait à ce problème, qui fait grand bruit dans tous nos médias depuis quelques jours (comme si on ne s'en était jamais douté auparavant, ne serait-ce que sur le plan industriel à défaut du plan politique), j'ai suggéré, en réaction à ce texte et en ces termes, une stratégie de défense de notre part :

"Pourquoi ne pas intoxiquer Big Brother en causant tous "terrorisme" dans nos courriels, blogs, sites, twits, etc... Big Brother crèverait alors d'indigestion d'informations".

Pourquoi ne pas prendre Big Brother à son propre jeu et le noyer sous un flot d'informations équivoques, évoquant de façon plus ou moins directe le terrorisme ou pouvant être lues comme telles, sans évidemment correspondre en rien à une réalité quelconque, mais sans qu'il ait par ailleurs moyen de le savoir puisque le principe de base de Big Brother, évidemment stupide, est de soupçonner tout le monde

A la réflexion, cette idée m'est apparue de plus en plus intéressante, surtout au fur et à mesure que se développe une tension (voire une querelle) diplomatique, entre les États-Unis et l'Europe qui n'a guère de sens. Il est évident que les Américains, et ils ont déjà commencé à le faire, minimiseront les faits et tenteront de nous endormir avec le terrorisme, tout en continuant leur cuisine d'espionnage universel qui a bien d'autres finalités, industrielles et économiques entre autres.

Faute de pouvoir réellement les empêcher de le faire, je crois que la meilleure des parades serait au contraire de leur fournir un maximum de matière, jusqu'au point où l'abondance même de l'information les conduira à ne plus pouvoir en tirer quelque information que ce soit.

Grandes oreilles mais petite cervelle disait le titre de ce billet ; ce n'est pas d'aujourd'hui ! On a pu le constater déjà dans l'affaire du World Trade Center, où ils n'ont pas su distinguer, dans la masse des informations dont ils disposaient, celles qui étaient réellement pertinentes et qui auraient dû, de toute évidence, éveiller l'attention de services secrets d'information vigilants et efficaces à la fois, ce qui ne semble pas être leur cas.

Nous pourrions tenter de le faire ; un support (comme Mediapart ou blogspot) est admirablement placé pour cela par l'abondance des participations qu'ils peuvent réunir. Chacun pourrait diffuser, ne serait-ce qu'à travers toutes les adresses électroniques dont il dispose (chaque abonné doit en avoir deux ou trois centaines sinon davantage) des messages, pas trop explicites mais assez ambigus, qui permettent de donner à penser que leur auteur est en relation, en quelque sorte et en quelque chose, avec des entreprises, sinon terroristes ou du moins suspectes de sympathie à l'endroit de tels mouvements.

La chose n'est même pas véritablement nécessaire, car on pourrait très bien adopter des formes de codage intrigants et de sens ambigu (probablement d'ailleurs en usage dans les vrais courriels qu'échangent les vrais terroristes) du style « Nous avons fait ce qu'il faut pour JFK et nous attendons le feu vert" .

Comme le traitement de ces masses énormes d'informations ne peut guère se faire autrement que par des recherches à partir de mots-clés, il doit être extrêmement facile de semer une gigantesque pagaille dans le tri, inévitablement quotidien, de la masse des messages, sans qu'il soit possible à mon sens de reprocher quoi que ce soit à qui que ce soit. Pour ne prendre que l'exemple du texte proposé "Nous avons fait ce qu'il faut pour JFK et nous attendant le feu vert", Big Brother verra sans doute dans JFK le nom du principal aéroport de New York, alors que ce texte peut évoquer, en fait, un message de félicitations et un petit cadeau destinés à Jean-François Kahn, pour son retour à Marianne ; nous attendons, pour le lui remettre, de pouvoir organiser une petite fête en son honneur. Qu'y a-t-il donc de répréhensible dans une telle formulation ?
Qu'en pensez-vous ?

lundi 1 juillet 2013

Gogos à gogo à Gorée

Savez-vous quel est le point commun entre François Hollande et Barak Obama ?
 - Ils sont l'un et l'autre les présidents de deux des principaux Etats du monde? Pas du tout, vous n'y êtes pas !
 - Ils participent au G8 ? Au G 20 et autres fariboles de la même farine ? Que nenni !
Allez, vous le donnerai-je en mille que vous ne trouveriez pas !

Ils viennent d'entrer, l'un et l'autre, dans l'innombrable kyrielle de gogos qu'on a amenés à Gorée (île minuscule au large de Dakar) pour y visiter la "Maison des esclaves" qui est l'une des fumisteries les plus réussies de l'histoire africaine. Ils n'ont pas à en rougir car les ont précédés en ces lieux Jimmy Carter, Bill Clinton (et Hillary), Georges Bush, le Pape Jean-Paul II et bien d'autres!

Pour ce qui concerne le président Obama, je serai indulgent. Chacun sait que, pour les Américains, le reste du monde n'existe à peu près pas et son histoire moins encore. En plus, il a dû profiter de l'occasion pour se dire qu'il pourrait, du même coup, aller aux obsèques de ce pauvre Mandela et que ça lui éviterait un voyage transatlantique. Bizarrement on ne lui a même pas permis d'aller le saluer sur son lit de souffrances et il est toujours vivant car la CIA n'a pas jugé bon d'épargner un nouveau voyage au président en mettant un terme opportun aux jours de ce pauvre Nelson.

A Soweto, par calcul ou ignorance (je penche plutôt pour la seconde hypothèse), les conseillers d'Obama (à moins que ce ne soit ses "gagmen") lui ont évité le choix difficile entre le xhosa et le zoulou, en lui faisant dire quelques mots en SWAHILI ! Un peu comme si Kennedy, arrivant à Berlin en 1963, avait dit "Ich bin ein Berliner!"...en russe. En effet, le swahili ne figure pas parmi les onze langues officielles (dont neuf langues africaines) de la RSA ! Il ne s'est trompé, après tout, que de quelques milliers de kilomètres!

Il en est, en revanche, tout autrement pour François Hollande dont j'avais cru comprendre qu'avant de se rendre en Afrique et en particulier au Sénégal, il avait consulté quelques savants africains et sénégalais en particulier (Je ne vise pas Ségolène !). Je pensais, en particulier, qu'il avait pu s'adresser, grâce à l'un de ses conseillers, à Mamadou Diouf, professeur à Columbia et spécialiste de l'histoire coloniale à laquelle il a consacré sa thèse. Cela lui aurait sans doute évité de se rendre à Gorée, essentiellement pour y voir la fameuse "Maison des esclaves".

Hélas pour les plus récents de tous les nobles visiteurs qui ont accompli cette visite obligée, ils n'ont pu y bénéficier du spectacle folklorique qu'y a longtemps offert Monsieur Ndiaye (mort en 2009 ) et qui fut, des décennies durant, le guide officiel de cette maison des esclaves.

J. B. (non pas Jean Baptiste mais Joseph Boubacar) Ndiaye mettait beaucoup de cœur et d'imagination dans cette fonction, offrant non seulement le récit de ce lieu de passage mais y mimant la servitude, brandissant avec émotion des chaînes qu'il rangeait soigneusement une fois la visite terminée. On l'aurait presque pris pour un fugitif échappé aux traites ou oublié sur place, mais il parlait un excellent français et son bagout lui venait, en fait comme pour nombre d'autres anciens combattants, de son passé militaire (il avait, dit-on, servi en Indochine sous Bigeard !). Mieux encore, il avait même récemment publié un livre, Il fut un jour à Gorée (2006), où il narre évidemment les mêmes histoires.

La maison des esclaves a incontestablement perdu beaucoup avec la disparition de ce personnage qui, lors de la visite de notre président eut même les honneurs de Canal + et du "Grand Journal" de M. Denisot!

Cette fameuse maison, objet de toutes les curiosités, a été, avec quelque imprudence, classée au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, qui en propose même une visite « virtuelle" sur internet (dakar.unesco.org/gore). L’UNESCO a joué un rôle très important dans la promotion de ce lieu dit "de mémoire", avec l’aide la fondation "France Libertés" de Danielle Mitterrand. Elle est en effet une étape majeure de la « Route des esclaves », entreprise idéologico-touristique lancée en 1997-1998, et visant à être comparable à la fameuse « Route de la soie ».

Le pot aux roses a toutefois été révélé dès 1996 et l'histoire mérite d'être narrée dans son détail, car il est peu connu, voire caché, et on va voir pourquoi.

Les faits sont établis désormais de façon sûre. Cette maison, contrairement à ce qu’on affirme, n’a nuent été construite au XVIIe siècle par les Hollandais, mais vers 1777-1780 par Anne Colas Pépin, une « signare » ( du portugais senhora,; le mot désigne une jeune femme métisse née de l'union d'une Portugais et d'une femme africaine).

Le pire n’est toutefois pas là. Deux chercheurs de l’IFAN (ancien Institut Français d’Afrique Noire, devenu avec une réinterprétation de sigle, dont la décolonisation offre d’autres exemples, l’Institut Fondamental d’Afrique Noire), Abdoulaye Camara et J.R. De Benoist, auteurs, dans la suite, d'une Histoire de Gorée, publient un article qui établit les faits ci-dessus évoqués et précise même que l’ancienne maison a été détruite depuis la dernière guerre.

Manque de chance, par hasard, les conclusions de ces deux chercheurs sont reprises par le journal Le Monde en décembre 1996. Scandale à Dakar ; Sud Quotidien titre « « Le Monde » renie l’historie de Gorée »! Un ministre historien affirme que « l’histoire de Gorée n’a jamais été remise en question ». Très vite, le ton monte ; on parle naturellement de « révisionnisme » et le débat, de mineur, devient une affaire d’Etat. Fort heureusement, si le Père De Benoist est français, A. Camara est sénégalais, ce qui évite la curée antiraciste et anticolonialiste !

Il est vrai que le moment est peu favorable pour rétablir les faits, puisque c’est précisément celui où, comme on l'a vu, l’UNESCO lance son projet sur « la route des esclaves », dont Gorée est une étape essentielle. Ce haut lieu du tourisme sénégalais reçoit, en moyenne dans l'année, 500 visiteurs par jour et fait marcher dans l'île un petit commerce, qui est à peu près la seule activité de l'île. En effet, Gorée ne peut guère compter sur la survie de la fantomatique « Université des mutants » que Roger Garaudy et L.S. Senghor y ont naguère installée !

Abdoulaye Camara, convoqué devant ses autorités de tutelle, se défend comme il peut et affirme « Je ne suis pas un révisionniste ». Rien n’y fait ; la réprobation est aussi violente qu’unanime, en particulier dans la presse. Le « guide », Boubacar Ndiaye n’y va pas de main morte et déclare : "A côté des négriers, les nazis étaient des enfants de choeur".

Condamnations officielles, lynchage médiatique des coupables, injures, etc., l’IFAN organise, à Saint-Louis du Sénégal, un contre-feu sous la forme d’un séminaire national qui se tient, les 7 et 8 avril 1997, sur le thème « Gorée et la traite transatlantique : mythes et réalités ». Le thème comme le moment semblent bien choisis pour ouvrir un débat scientifique, mais le véritable objet est, en réalité, de contraindre les deux chercheurs à faire publiquement amende honorable. Une phrase du rapport final rédigé par un professeur de l’Université de Dakar a le mérite de la clarté, même si elle étonne sous la plume d’un historien : « Nous sommes donc réunis pour interroger l’Histoire […], non à partir d’une position épistémologique privilégiée, non par amour de la Science et de la Connaissance, mais à partir de notre présent qui est aussi - et qui est essentiellement en l’espèce - la place de Gorée dans notre économie symbolique la plus profonde ». Voilà une formule qui aurait pu plaire, en d’autres temps et lieux, à Jdanov ou à Béria.

Jean Luc Angrand, issu lui-même d’une famille de « signares », publiera en 2006 Céleste ou le temps des signares. Il y confirme qu'il n'y a jamais eu d'esclaves dans la "Maison des esclaves". Cet ouvrage a reçu en décembre 2006 le Prix Robert Cornevin de l'Académie des sciences d'Outre-mer, mais peut-être est-ce un signe de plus de l’existence d’un complot raciste et colonialiste.

Vu la date de construction de ce petit bâtiment, il est donc peu probable qu'on y ait embarqué, comme le prétendait Joseph Boubacar Ndiaye, des millions d'esclaves ! Un autre obstacle, plus évident et moins contestable, est celui de la taille même de cette maison, somme toute modeste, car la structure des appartements et des pièces de l'étage montrent qu'elles n'étaient évidemment pas destinée aux esclaves, mais aux habitants permanents de cette demeure. Les quelques pièces du rez-de-chaussée ne pouvaient donc guère accueillir, comme on le raconte, des dizaines voire des centaines d'esclaves. Les propriétaires d'ailleurs se livraient, semble-t-il, davantage au commerce de la gomme arabique de l'ivoire et de l'or qu'à celui du bois d'ébène !

Le mieux est toutefois assurément la célèbre porte qui, sur l'arrière du bâtiment, donne sur l'océan et qui était l'objet et le théâtre des trémolos de Monsieur Ndiaye ; il y racontait aux visiteurs qu'auraient passé par là les centaines de milliers d'esclaves qu'on embarquait pour les Isles et l'Amérique. La chose est peu vraisemblable, si grande que fut la conviction du narrateur, quand on voit les dimensions très modestes de cette ouverture et surtout l'aspect peu engageant de la côte rocheuse qui ne permettait guère l'accostage des navires négriers. Il est certain que J.B. Ndiaye était la principale attraction du lieu ; comme je n'y suis pas retourné depuis sa mort, je ne puis guère dire qui l'a remplacé et si ses successeurs déploient, dans cette activité narrative, le même talent que lui.

Je crois en tout cas qu'on aurait pu épargner à ces deux derniers présidents, par ailleurs fort occupés à sauver le monde, la visite de ce lieu qui n'est, somme toute, qu'un piège à gogos.