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samedi 24 août 2013

Jacques Vergès ou l'auberge espagnole

 Les auberges espagnoles passent pour offrir à leurs hôtes ce qu'ils y apportent ; il en est de même pour Jacques Vergès qui présente de multiples visages, souvent antagoniques et auprès de qui ce pauvre Janus que les Latins disaient bifrons (à deux visages) n'est qu'un timide apprenti que la "polyfrontalité" de Jacques Vergès laisse bien loin derrière lui.

Où le voir mieux que lors de ses obsèques célébrées à Paris, à Saint-Thomas d'Aquin, où voisinait l'assistance la plus hétéroclite. Les chroniqueurs parisiens les plus avisés s'y trompent ; dans Le Monde du 21 août 2013, Raphaëlle Bacqué écrit, s'étonnant de ces obsèques chrétiennes, « certains le croyaient même musulman ». Mais, chère Raphaëlle, il l'était où le fut (on peut hésiter entre les deux temps) puisque le président Bouteflika, qui le connaissait bien, lui et son histoire, le nomme systématiquement « Jacques Mansour Vergès », puisque Mansour était son "prénom" musulman qu'il avait troqué contre Jacques lors de sa conversion en 1962. Elle se trompe un peu aussi d'ailleurs, lorsqu'elle évoque le tandem Vergès-Dumas (alliance aussi ancienne que bizarre, encore que...) qui comme elle le suggère « avaient défendu Gbagbo après son éviction du pouvoir ». En fait, Dumas et Vergès, s'ils ont bien touché les 100 000 € convenus (je n'en sais rien!), n'ont rien défendu du tout, Vergès, ayant eu l'imprudence ou la prudence de se présenter à l'aéroport d'Abidjan sans le visa requis et Gbagbo ayant viré ces deux conseils.

Belle assistance en tout cas, même si, de l'avis des experts, elle n'était pas très nombreuse. En revanche, elle offrait un échantillonnage politique et/ou idéologique rare et difficile à réaliser. On y trouvait des communistes (dont le principal était son cadet "faux jumeau" Paul Vergès, sénateur de la Réunion mais aussi et surtout des figures plus inattendues : Wallerand de Saint-Just, avocat et trésorier du Front National ; "l'humoriste" (?!?) Dieudonné; venu dans un bermuda, curieux en pareille circonstance mais avec, par prudence, son service d'ordre ; dans le même registre politique ou médiatique, Alain Soral, le polémiste bien connu de l'extrême droite. Pas de trace, semble-t-il, de Bernard Debré, ami et co-auteur de J.M. Vergès qui ne lui en voulait pas que son père (Michel) ait voulu le faire assassiner.

Le pauvre Roland Dumas semblait un peu loin de tout cela, même s'il était présent ; il se faisait remarquer surtout par l'appui que lui fournissait, serré contre lui, une jeune charmante minette en robe noire, très court-vêtue, dans le style qu'affectionnait naguère Carla Bruni. Une infirmière peut-être ? Bref, si vous voulez en voir et en savoir davantage, allez donc voir non pas Lutte ouvrière ou Jeune Afrique mais Paris-Match dont Jacques Mansour Vergès a, une fois de plus, les honneurs avec des "témoignages exclusifs" et quatre pages de photos.

Dans le genre people pittoresque, comment ne pas remarquer aussi la femme suit de plus près le cercueil ("la Marquise" comme on l'appelle) la comtesse de Solages (née, je crois, Gouin, fâcheux patronyme qui rend nécessaire, pour ne pas dire indispensable, le recours à la savonnette à vilain historique ). Sans les explications, on pourrait croire que cette brave dame s'est trompé de cérémonie,  à voir sa grande capeline blanche et la façon dont elle est "vêtue de lin blanc" (pour la "probité candide", je confesse mon ignorance). Pas du tout ! C'était la dernière conquête de Jacques Vergès et c'est chez elle qu'il s'est éteint, précise-t-on, un verre de coûteux bordeaux à la main.  C'était, nous dit-on dans la chambre où Voltaire rendit son dernier soupir, ce qui fera sans doute dire à l'un ou l'autre de ceux qui ont de Jacques Vergès une vision moins idyllique que celle que nous impose toute la presse : "Dors-tu content Mansour et ton hideux sourire voltige-t-il encore sur tes os décharnés ?"

Est-ce par symbole ou par esprit d'économie que la Comtesse de Solages a revêtu, pour les obsèques de Jacques Vergès, son "promis", la tenue qu'elle avait prévue pour son mariage ? L'abbé de la Morandais, un peu oublié des médias, s'était spécialement dépassé pour la cérémonie, ce qui est bien normal, car l'on enterre pas religieusement tous les jours un athée musulman.

À la différence des obsèques du président Mitterrand, qui avait réuni son épouse et sa maîtresse, on notait l'absence de Djamila Bouhired de laquelle Jacques Vergès avait divorcé depuis longtemps mais qui était représentée, en quelque sorte, par leurs deux enfants.

Djamila Bouhired, qui avait récemment écrit au président Bouteflika une lettre ouverte et publique pour faire état de la grande misère qui était la sienne et de son mauvais état de santé, alors que sa misère même l'empêchait de se soigner. On peut en déduire que Jacques Vergès ne jugeait pas bon d'envoyer à la mère de deux de ses enfants, chaque mois, le prix de deux ou trois de ses très chers cigares, des Partagas ou des Hoyos de Monterey à 30 € pièce. Si l'Etat algérien est resté sourd à cette demande, la France l'a entendue puisqu'on apprend que, désormais, Djamila vient se faire soigner à Paris, en étant logée à l'hôtel George V, ce qui n'est pas naturellement dans les moyens d'une misérable algéroise.

La France, qui n'est pas assez "repentante", n'en reste pas moins bonne fille !

mercredi 21 août 2013

Les vérités multiples de Jacques Vergès (2 ): Jacques Vergès et l'Algérie


Curieusement "Jacques Vergès et l'Algérie" est sans doute, de tous les chapitres de son histoire, le plus facile à traiter, du moins dans sa première phase (1943-1962), car c'est, de très loin, la période qui est la mieux connue et surtout celle pour laquelle on dispose de nombre de témoignages autres que le sien. Après 62, les choses se compliquent beaucoup.

Avant l'indépendance (1943-1962)

Son premier séjour dans ce pays date, en fait, de sa période militaire, puisqu'il est envoyé en Algérie dès 1943, après le débarquement allié en Afrique du Nord, pour y recevoir une formation militaire sans doute difficile à mettre en place en Angleterre, dans un pays dont il ne parle pas la langue. Il n'y reste qu'un mois avant d'être transféré au Maroc. Toutefois, comme il le fait remarquer lui-même, de l'Algérie, il ne connaît guère alors que les casernes.

Après la guerre, comme étudiant déjà, son activité politique et syndicale au Quartier latin (Comité des Etudiants Anticolonialistes) et la fréquentation d'étudiants algériens l'ont préparé à l'idée de la lutte d'indépendance en Algérie qui commence, dans les faits, en novembre 1954. Devenu avocat en 1955, il ne s'occupe pas spécialement encore des affaires algériennes, étant souvent commis d'office.

Pour faire court, on peut dire que c'est seulement en 1957 qu'il va s'engager totalement, avoir, sur le terrain, la connaissance de l'Algérie et y venir pour défendre les nationalistes algériens. Cette période de sa vie étant bien connue et les témoignages multiples, je serai donc bref. En fait, la formation du collectif d'avocats liés au FLN est antérieure au séjour de Jacques Vergès en Algérie et c'est à son retour seulement qu'il intègre cette structure, dont il assumera bientôt la communication, fin 1957-début 1958 ; c'est aussi à ce moment qu'il va rompre avec le Parti Communiste Français dont il était membre et qu'il juge trop tiède sur la question algérienne.

Il va être mis au premier plan par le procès de Djamila Bouhired, accusée d'être une "poseuse de bombes". Jacques Vergès raconte lui-même par le menu toute cette affaire dans son livre d'entretiens avec Philippe Karim Félissi (2005) et je juge donc inutile ici d'en reprendre ici le détail, par ailleurs bien connu. Au terme du procès Bouhired, Jacques Vergès est expulsé d'Alger. Condamnée à mort, celle-ci s'était d'emblée opposée à toute demande de grâce, mais elle sera néanmoins graciée, la France ne guillotinant pas les femmes...sauf les reines !.

Jacques Vergès revient sur le devant de la scène dans la suite, trois ans plus tard, à l'occasion du procès du réseau Jeanson ("les porteurs de valises"), à un moment où le contexte général a beaucoup changé et où le retentissement de ces questions dans l'opinion française est beaucoup plus important et de nature différente ; les adversaires les plus résolus de J. Vergès vont être désormais moins le gouvernement français que l'OAS, même si la distinction, comme on le verra, n'est pas toujours facile.

Jacques Vergès se trouve alors, dans ces procès, aux côtés de Roland Dumas qui n'a pas la même ligne de défense que la sienne ; ils se retrouveront, un demi siècle plus tard, en 2011, dans la défense de L. Gbagbo, ... jusqu'à ce que ce dernier les congédie l'un et l'autre !

Un autre aspect des rapports entre Jacques Vergès et la guerre d'Algérie est que, avec les membres du collectif d'avocats du FLN, Jacques Vergès reçoit des menaces. A. Ould Aoudia, un des fondateurs du "collectif", est le premier à être "exécuté", en 1959, par les Services spéciaux français (Felissi : 89) dans le cadre d'une opération dite "OMO" La dénomination même de cette action du SDECE est d'un humour macabre, car on y fait sans doute référence à l'OMO, la nouvelle lessive d'Unilever dont le slogan affirme qu'elle "lave plus blanc", plutôt qu'à la rivière du Sud de l'Ethiopie, où sera découverte en 1975 la fameuse Lucy, ce qui a permis à Yves Coppens, ce jeu de mots qu'il qualifie lui-même de "mauvais", "l'événement de l'(H)omo", qui marque, dans cette vallée de l'Omo, l'apparition de l'Homo sapiens.

Sept des membres du collectif sont alors désignés pour être exécutés dans des messages anonymes comportant les mots "Toi aussi" et un numéro accolé à leur nom. Jacques Vergès se flatte de s'être vu attribuer le numéro 2 ( Felissi : 89)! Sur cette affaire, des versions différentes circulent. Constantin Melnik soutient que Foccart était au courant, alors que Jacques Vergès affirme lui (Felissi : 90) que Foccart, en personne, lui aurait téléphoné ("avant de mourir" précise-t-il !) que ça ne le concernait en rien.

Ces menaces et l'internement de deux membres du collectif font que J. Vergès quitte la France le 20 février 1960 avec Maîtres Courrégé et Zavrian. Il est accueilli et hébergé un moment à Genève par Isabelle et Jean Vichniac (J. Givet, 1986 : 11. Rappelons que J. Givet est le pseudonyme littéraire de Jean Vichniac, un juif né en Russie, qui fut très ami de J. Vergès et a écrit sur lui le livre le plus pénétrant). Isabelle Vichniac, son épouse, apporte aux fugitifs un soutien précieux car, journaliste, elle est sur place la correspondante du Monde, ce qui donne un écho national et international aux articles qu’elle leur consacre. Installés à Genève à l’Hôtel de Rive, ils font parler d’eux, donnent des conférences de presse; elles attirent "desjournalistes, mais également des sympathisants".

Vu la nature des parties engagées et en cause comme en raison de la diversité des témoignages, le détail des faits importe peu ici et nous y reviendrons dans les épisodes 3 et 4 de ces "Vérités multiples de J. Vergès". Toutefois, on peut noter, à ce moment comme à d'autres, un mode de narration qu'affectionne particulièrement Jacques Vergès et qui vise toujours, d'une façon ou d'une autre, à le mettre en valeur, comme, ci-dessus, quand J. Foccart lui téléphone "avant de mourir"!

Le plus simple est de l'illustrer par un exemple entre dix autres. Le fait se situe au moment où la justice veut savoir de quoi vivaient les trois membres du collectif réfugiés en Suisse en 1960. Pour faire court, je me cite : "J. Vergès invoque le secret professionnel et se donne, comme il aime tant à le faire, le beau rôle. Comme toujours, l’affaire tourne à la confusion totale de ses adversaires  selon le processus bien connu qui reparaît dans toutes les anecdotes narrées par Vergès. Le lion qui devait dévorer Vergès, dans le rôle de Daniel, vient, pour finir, lui lécher les mains ; le bâtonnier, un « homme de droite très courageux et très bourgeois », contre toute attente, donne raison à J. Vergès. Tout cela est bel et bon, mais ne nous explique nullement comment les trois avocats payaient leurs factures de l' Hôtel de Rive et leurs notes de restaurant à Genève. Etait-ce le FLN ou, déjà, l’ami Genoud ?

Jacques Vergès et l'Algérie après 1962

Après 1962, contre toute attente, les relations entre Jacques Vergès et l'Algérie vont se détériorer très vite. Paradoxalement, sa venue en Algérie, après les accords d'Evian, aurait dû être le début d'une période glorieuse et idyllique pour lui vu son passé, son triomphe et celui des idées qu'il avait défendues, non sans mérite et non sans risques. Djamila Bouhired, finalement graciée, avait été libérée et le FLN, avec lequel il avait des liens étroits, était au pouvoir en la personne de Ben Bella.

Jacques Vergès s'installe alors à Alger, prend la nationalité algérienne et devient même le chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères. A ce titre, il est reçu par Mao-Tse-Toung en mars 1963. Conquis par cette rencontre, il est dès lors regardé comme trop proche des Chinois  Destitué de ses fonctions et désormais persona non grata, il rentre en France pour y créer Révolution, le premier journal maoïste.

En 1965, la chute de Ben Bella et l'arrivée au pouvoir de Boumediène permettent à Jacques Vergès de revenir comme avocat à Alger. Il s'y installe alors d'une façon qu'on pourrait juger définitive, puisqu'il s'inscrit au barreau d'Alger, se convertit à l'islam en prenant le prénom de Mansour ("le victorieux" qu'il avait eu, un moment, comme pseudonyme dans la clandestinité) » et épouse, en secondes noces, Djamila Bouhired dont il aura deux enfants. Il reste dès lors en Algérie où il exerce la profession d'avocat, jusqu'à sa mystérieuse disparition en 1970 au moment où il quitte Alger sans raison précise sous prétexte de se rendre à Alicante. Il n'y reviendra pas !

A Alger, après 1965, les affaires politico-financières commencent à prendre une grande importance dans la vie de Jacques Vergès et même de son couple. Djamila Vergès, arrive ainsi en Suisse, chez Jacques Vichniac-Givet, au printemps de 1967. Enceinte de son premier enfant, elle est fatiguée et sera même hospitalisée quelques jours (J. Givet, 1986 : 19). D’autres sources indiquent qu’elle essaye à ce moment d’intervenir dans un contentieux financier complexe, dans la mesure où elle est l’une des dirigeantes de l’association Djid-el-Djadid (qui recueille des fonds pour les orphelins de l’Algérie) et où la Banque Commerciale Arabe aurait détourné des dons venant du Moyen-Orient. Peut-être en la circonstance a-t-elle eu affaire, elle aussi, à F. Genoud, "l'ami" suisse de son mari.

En effet même si les séjours algériens de Jacques Vergès sont marqués par des événements importants, c'est toutefois en Algérie, et sans doute même durant la première période, dès 1962 63, qu'il va faire une rencontre décisive dans sa vie (plus importante même que en tout cas celle de son épouse, mère de deux de ses enfants, puisque leur mariage ne durera que sept ans et qu'elle vit actuellement en Algérie dans la misère la plus extrême). Il s'agit d'un financier suisse, François Genoud, dont la présence à Alger peut paraître un peu étrange si on ne connaît pas son parcours et surtout ses idées.

François Genoud apparaît dans les affaires algériennes avant Jacques Vergès lui même et bien avant l'indépendance. Le personnage est des plus singuliers et, comme ses relations avec J. Vergès feront l'objet d'un chapitre particulier, je ne l'évoque ici que pour ce qui concerne l'Algérie.
Dès 1955, F. Genoud est en relation avec Mohamed Khider. En compagnie de son vieil ami Hjalmar Schacht (ancien ministre des finances du Troisième Reich, un nazi qui croit que le national-socialisme peut conquérir le monde sans avoir à faire une autre guerre), il place les fonds algériens à l’Arab Commercial Bank de Genève sur des comptes qui seront alimentés par les « passeurs de valises » du réseau Jeanson. Des sommes énormes transitent ainsi vers la Suisse pour constituer ce que l’on nommera plus tard « le trésor du FLN ».
Après la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, Genoud se rend en Algérie et y devient, en 1963, directeur de la Banque Populaire Arabe (BPA) qui doit rapatrier au pays les fonds déposés en Suisse. Même s’il est quasi certain, comme on vient de le voir, qu’ils se sont déjà rencontrés en Suisse auparavant, dans ces années 1962-1963, F. Genoud et J. Vergès se sont forcément connus, le second étant alors bien en cour auprès du FLN et ayant même, on l'a vu, même on l'a vu des fonctions officielles.

Les choses se gâtent bientôt en raison des rivalités entre les leaders algériens. Les sommes en jeu sont énormes; selon J. Ziegler, dans Une Suisse au- dessus de tout soupçon, 1976, le "trésor du FLN" s’élèverait alors à 50 millions de francs suisses. M. Khider, écarté du pouvoir par Ben Bella, aurait eu le temps de transférer le magot sur un compte numéroté. Ben Bella engage alors contre lui des poursuites et fait accuser Genoud de fraude sur les changes pour un transfert de 15 millions de dollars vers une banque suisse. F. Genoud est arrêté, puis libéré, en février 1965, sur intervention de Nasser (ses amitiés arabes sont ici précieuses!). S’engage dès lors avec les Algériens une bataille juridique de quinze ans au terme de laquelle ces derniers récupéreront la somme en litige, à défaut de la totalité du trésor.

Nous reviendrons sur cette affaire du "Trésor du FLN" qui a fait couler beaucoup d'encre et de salive, mais reste à évoquer une autre affaire où apparaît, sous un jour étrange, Jacques Vergès "l'anticolonialiste. Il s'agit de l'affaire Tshombé, enfermé dans les prisons algériennes, entre 1967 et 1969, donc au moment même où J. Vergès est lui-même avocat à Alger. Moïse Tshombé, "Monsieur Tiroir-Caisse", avait d'abord été Président de la riche province sécessionniste du Katanga en 1960 ; c'est lui, qui, selon l'hypothèse la plus courante, a fait assassiner Patrice Lumumba, qui fut, de juin à septembre 1960, le premier Premier Ministre de la (première) République Démocratique du Congo ; ses adversaires le livrent alors aux Katangais et Tshombé le fait fusiller en janvier 1961. Toutefois, Tshombé est chassé du Katanga par les troupes de l'ONU en 1963 ; il part alors pour l'Espagne avec 92 millions de francs belges, avant de revenir au Congo en 1964 pour y devenir, contre toute attente, Premier Ministre de la RDC. Accusé de trahison par Mobutu, il reprend à nouveau le chemin de l'exil, les poches pleines. Son immense fortune (on parle de centaines de millions de $ !) attire toutes les convoitises et dans des conditions pas mieux élucidées que celles de la plupart des épisodes de cet imbroglio congolais où sont impliqués la plupart des services secrets du Nord, l'avion de Tshombé est détourné, le 30 juin 1967, des Baléares vers Alger où le fuyard est emprisonné.

Le clan et la famille Tshombé veulent surtout empêcher l'extradition du prisonnier vers le Congo car Mobutu l'y réclame ; ils vont s'adresser d'abord à Jacques Vergès, avocat inscrit au barreau d'Alger et à qui, depuis son retour, on suppose une certaine influence auprès du gouvernement. Il sera, dans la suite, remplacé dans la fonction officielle de défense, mais, selon B. Violet (2000 : 188) J. Vergès restera le "conseil local" de la famille Tshombé. A-t-il été tenté de "plumer la famille" (supposée richissime) comme le suggère J. Givet, à qui il en aurait fait la confidence (1986 : 25-26)? Nous reviendrons plus en détails sur cette affaire dans le chapitre cinquième de cette série intitulé "Petits arrangements entre amis" ou "Les liaisons dangereuses".

Moïse Tschombé a toutefois l’esprit de mourir en prison (peut-être l'y a-t-on un peu aidé ?) le 1er juillet 1969 ; il décède dans des conditions un peu suspectes, mais qui arrangent tout le monde, y compris le gouvernement algérien est fort embarrassé par cette affaire.

Pour conclure sur cette affaire que nous retrouverons plus loin sous un autre angle, un détail, qui, une fois encore, illustre à merveille le personnage et ses vérités multiples. Une photo ne manque dans aucun album (j’allais dire « press-book ») de J. Vergès. On y voit l’avocat, la mâchoire serrée, « avec un joli mouvement de menton », un filet de sang coulant du front, photographié à Paris lors d’une manifestation anticolonialiste, en février 1961. A ses côtés, un jeune Africain qui, ce que, bien entendu, on ignore en général et ce qu'on se garde de préciser, est le fils de Patrice Lumumba (J. Givet, 1986 : 25). Cette photo est à l’iconographie anticolonialiste de J. Vergès, dans la section « blessures glorieuses », ce que sont, dans le même registre, mais pour le rugby, les photos de Jean-Pierre Rives, « Casque d’or », le visage ensanglanté, lors d’un match du  Tournoi des Cinq Nations. Toutefois, les commentateurs doivent, dans le cas qui nous occupe, s’abstenir de faire remarquer que, quelques années plus tard (en 1967-8), J. Vergès, on l'a entrevu et on le verra, est tout prêt à (ou tout près de) se laisser acheter pour défendre ou faire évader Moïse Tshombé, symbole du colonialisme et commanditaire avéré de l’assassinat de Lumumba, le père de son jeune voisin sur la photo prise quinze jours après cet assassinat survenu le 17 janvier 1961 !
Il faut tout de même le faire !

 

mardi 20 août 2013

Les multiples vérités de Jacques Vergès (1) : le soldat Vergès ou le tourisme guerrier (1942-1945)

En écrivant mon billet "Jacques Vergès : l'homme des mystères", je pensais que ce serait ma seule et modeste contribution à l'hagiographie de ce grand homme dont tous les médias nationaux nous accablent depuis son décès. Elle portait sur un point très mineur : il est né en 1924 et non en 1925, et les titres de la presse qui le font mourir à 88 ans sont donc tous faux, car il avait, en fait, 89 ans et Paul, son cadet, vraiment né, lui, en 1925, n'est pas son jumeau ! L'un et l'autre se sont cantonnés, toute leur vie, dans ce mensonge, ce qui est sans importance mais néanmoins significatif.

Ce qui m'a incité à songer à donner quelques billets complémentaires est à la fois l'accumulation des sottises et des contrevérités, tant dans les nécrologies que dans les commentaires. En voici un exemple, suite à la référence, indispensable évidemment à mes yeux, que j'avais faite à mon livre de 2007 Vergès : père, fils & frères : Une saga réunionnaise. Je cite fidèlement cette élégante glose :
"Hahaha mais quel vautour ce mec, il profite de la mort de Vergès pour soutirer un billet en nous vendant son livre de merde".

Si j'avais encore quelques hésitations quant à l'opportunité et à l'intérêt de mener à son terme la série de billets que j'envisageais et que j'intitulerai finalement plutôt "les vérités multiples de Jacques Vergès", deux éléments ont achevé de me convaincre.
Le premier est le déchaînement d'une ferveur aussi intense qu'injustifiée autour du personnage, dont fort peu de gens semblent se préoccuper de découvrir la réalité. On a même écrit à sa gloire un poème, paru dans le blog de MDP mais que vous épargnerai ici !

Le second élément est la lecture d'une longue interview intitulée « Jacques Vergès dans un taxi », faite en Belgique, à une date relativement récente (référence dans internet : ds3, RTBF) par J Colin, un journaliste belge. Je n'y ai pas appris grand chose, mais constaté, une fois de plus, cette pente de Jacques Vergès se réinventer sans cesse son histoire, pour se présenter sous le meilleur jour, en omettant tout ce qui le gêne et en mentant systématiquement, y compris sur des points mineurs, pour lesquels il semble assez vain et inutile de dissimuler la vérité, à commencer par son âge réel.

J'ai donc décidé de mener à son terme cette petite entreprise de ré-examen de son parcours de vie, ce qui m'est assez facile à partir du livre que j'ai publié en 2007. Je l'utiliserai largement, en le résumant bien sûr et en le complétant par quelques informations nouvelles, assez rares d'ailleurs.

Voici les divers épisodes prévus dont on trouvera ci-dessous le premier.
1. Jacques Vergès. L'engagement dans les Forces Françaises Libres : "le tourisme guerrier" (1942-1945).
2.Jacques Vergès et l'Algérie.
3. Jacques Vergès et l'argent : le "marronnage" (1970-1978). Le FLN, Mobutu ou Tschombé ?
4. Jacques Vergès : "la cible mouvante",
5. "Jacques Vergès l'anticolonialiste" : "Petits arrangements entre amis" ou "Les liaisons dangereuses",
6. Jacques Vergès et l'ami de trente ans, François Genoud, le banquier des nazis et/ou le nazi des banquiers.

1. Jacques Vergès. L'engagement dans les Forces Françaises Libres : " Le tourisme guerrier" (1942-1945).

Un des talents de Jacques Vergès a toujours été (et il le restera) celui d'exploiter à son avantage toutes les situations dans lesquelles il peut se trouver et de donner, en tout et partout, de soi-même l'image la plus flatteuse qui soit, même et surtout au prix de quelques arrangements avec la vérité.

L'exemple le plus simple et le plus anodin est sans doute celui de son engagement dans les Forces Françaises Libres en 1942 alors qu'il n'avait, dit-il, "que 17 ans".

Double mensonge, si l'on peut dire.

D'une part, si son frère Paul (qui lui a véritablement cet âge alors que Jacques a un an de plus comme on l'a vu) décident de s'engager dans les Forces Françaises Libres, après la libération de la Réunion par le contre-torpilleur le "Léopard", le 28 novembre 1942, mais leur arrivée en Angleterre ne se fera qu'en 1943. Quand la Réunion est libérée, fin 1942, à Madagascar les troupes vichystes ont déjà capitulé devant les Anglais et le débarquement en Afrique du Nord a même eu lieu depuis le 7 novembre 1942. Donc, en ce début 1943, quand les frères Vergès, après plusieurs semaines d'attente, à la Réunion même, puis après un long voyage par mer, via Tamatave et Durban, arrivent à Liverpool, on sait déjà que le Reich a perdu la guère, et cela depuis l'entrée en guerre des Américains fin 1941 et surtout depuis la déroute allemande de Stalingrad le 2 février 1943. C'est, en France, le moment où tous ceux qui jugent ne pas s'être trop ouvertement compromis avec Pétain, se découvrent de la sympathie pour De Gaulle et la Résistance !

Par ailleurs, ce n'est pas à 17 ans mais à 19 ans que Jacques Vergès s'engage, c'est-à-dire, en gros, une année seulement avant la date légale de l'entrée "sous les drapeaux" de sa "classe" comme on disait alors. Bien entendu, s'engager à 17 ans dans l'armée de libérations de la France vous a un petit côté "Marie-Louise", "Soldat de l'an 2" et "Fleur au fusil" que Jacques Vergès ne peut pas laisser passer. Il répétera donc ce mensonge jusqu'à la fin de ses jours, y compris dans ses dernières interviews, alors que nul ne sait mieux que lui que son engagement n'est effectif qu'en 1943 et qu'il a, à ce moment-là, 19 ans. Un détail me direz-vous, certes, mais bien des détails sont traités à l'avenant dans la vie de Jacques Vergès.

C'est même ce qu'on appelle en général des mensonges !

On doit s'interroger, car le fait est d'une importance beaucoup plus grande, sur les raisons de cette décision des deux frères ; elle a sans doute été guidée par deux motivations dont on n'a généralement évoqué qu'une seule dans leurs biographies.

Leur père, Raymond Vergès, est alors, à la Réunion, un fonctionnaire important (Directeur de la santé), franc-maçon avéré, engagé dans les luttes syndicales comme dans la vie locale (maire de Salazie). Il est toutefois, entre 1940 et 1942, un soutien déclaré du régime de Vichy. De ce fait, le régime vichyste et le gouverneur Aubert le traitent avec une évidente faveur. A la différence de nombre d’autres fonctionnaires qui ont été mêlés aux mêmes luttes syndicales que lui, R. Vergès ne semble pas avoir été réellement ni surveillé ni inquiété (P. Eve, 1987 : 882). Son appartenance à la loge l’Amitié du Grand Orient de France est connue de tous, pourtant, quand la loi contre les « sociétés secrètes » est étendue à la Réunion en août 1940, R. Vergès conserve ses importantes fonctions administratives, tandis que de modestes instituteurs sont radiés. Alors que tous les maires sont démis de leurs fonctions et remplacés, R. Vergès, maire de Salazie, qui s’est fait mettre en congé dès 1940, est rétabli dans ses fonctions en février 1941.

La Légion française des combattants est créée en août 1940 et une section est mise en place à Saint-Denis. R. Vergès en fait partie (Lauvernier, 1994 : 270), certes comme simple légionnaire, mais certains anciens combattants refusent la proposition d’adhésion, à leurs risques et périls. Il a donc très clairement l’appui du Gouverneur Aubert qui juge qu’il a adopté « l’attitude d’un très net loyalisme » (C. Lauvernier, 1994 : 269); le gouverneur attendra avril 1942 pour le considérer comme « démissionnaire d’office » et le remplacer comme maire.

Pour clore ce point, au demeurant peu contestable, citons un court passage d'une des lettres de R. Vergès au gouverneur vichyste Aubert : « Je m’engage donc personnellement à suivre, avec un entier loyalisme, le gouvernement français, ainsi que son chef, le maréchal Pétain ». Ce courrier est du 5 octobre 1940 [souligné par moi !] et on ne saurait être plus clair ! Certes à l'arrivée du "Léopard", R. Vergès se déclare un soutien un partisan aussi ferme que secret du général De Gaulle, mais un tel comportement est si banal qu'il ne vaut pas la peine de s'y attarder.

Venons-en donc à la motivation des fils. Ces derniers s'engagent-ils pour faire oublier la collaboration du père? Je n'avance pas cette hypothèse qui l'a été mais qui n'est flatteuse ni pour l'un ni pour les autres.

La seconde raison, à laquelle je crois davantage, est d'ordre plus social que politique. Comme il aime à le rappeler en se définissant comme "un homme double" (Felissi : 25) pour expliquer les contradictions qu'on lui signale dans ses comportements, Jacques Vergès est un métis (français-annamite). Or, en dépit de ce qu'on peut lire ici ou là sur la société réunionnaise, le métissage (autre que celui des Créoles qui est si profond et si généralisé qu'il n'est pas regardé comme tel) n'est guère prisé parmi les catégories sociales et ethniques réunionnaises et il n'y a même pas de terme neutre pour le dénoter. Dans la classification populaire locale, les frères Vergès n'étaient donc que des "bâtards chinois" (ce qui était rare vu l'endogamie des vrais Chinois) ; on n'a pas dû manquer de le leur faire savoir, toute leur scolarité durant et surtout au lycée de Saint-Denis qui, alors n'était guère fréquenté que par l'élite blanche, puisque l'un de leurs camarades de classe était alors Raymond Barre, né en 1924 comme Jacques Vergés.

Fin 1942, les frères Vergès ont donc sans doute trouvé là des raisons de profiter de circonstances qui leur permettent de quitter leur île pour un avenir meilleur loin du pays natal, ce qui était d'ailleurs la migration normale pour les jeunes gens de la bourgeoisie réunionnaise qu'ils étaient tout de même par la situation de leur père.

Au moment de leur mobilisation effective, en 1943, à Camberley, il leur faut choisir leur "arme" (J. Vergès 1998 : 137 ; Th. Jean-Pierre : 56) ; Paul, plus aventureux et plus tenté par l'état militaire, va dans les parachutistes, Jacques, plus prudent, opte pour l'artillerie, tenté peut-être par le refrain égrillard de "l'artilleur de Metz" et par le discours de ses instructeurs qui lui vantent, sans doute, comme à l'accoutumée, les charmes de l'artillerie, « l'arme des feux profonds et puissants ».

"Le tourisme guerrier". Cette expression a dû faire bondir les thuriféraires de Jacques Vergès. Bien à tort d'ailleurs car elle est de lui et il en use pour désigner "sa guerre" (Felissi : 17); Il donne complaisamment le détail de ses excursions, trois années durant : Madagascar, l'Afrique du Sud, l'Angleterre, l'Algérie, le Maroc, l'Italie, le Sud de la France, les Vosges, Paris, Oléron et enfin l'Allemagne ! On voit par là que, si son frère Paul est tenté par l'état militaire (y compris après sa libération, après une guerre où il s'illustrera, lui, dans divers épisodes, qui lui vaudront une médaille qu'il veillera à ne jamais recevoir), les campagnes de Jacques sont infiniment moins brillantes et il ne cherche en rien à le faire croire. C'est même un des rares côtés sympathiques du personnage.

Nous sommes loin des images d'Épinal rêvées par certains commentateurs qui l'imaginent en héros de Monte Cassino ou des champs de bataille européens. Cette guerre est surtout, à l'en croire, occasions de conquêtes féminines (une aventure par garnison ! Pour le détail, cf. R. Chaudenson, 2007 : 273!), de ripailles et de beuveries (T. Jean-Pierre : 62). Pas de cigares pourtant, car il ne sera initié à leur charme que des années plus tard par Che Guevara soi-même! Quant à seule blessure de guerre, il se l'est faite lui-même, à Oléron ... en ouvrant des huîtres.

Il faut reconnaître que, sur ce point au moins, Jacques Vergès nous donne, en parlant lui-même de "tourisme guerrier", une version assez caricaturale de sa vie militaire qui traduit l'esprit profondément antimilitariste qui était sans doute le sien. De toute façon la fin de la guerre sera pour lui très heureuse et elle sera même à l'origine de sa carrière, dans la mesure où, comme "ancien combattant", il obtient une bourse d'études qui lui permettra de commencer une fréquentation universitaire assez tortueuse qui, de l'étude de l'histoire et des langues rares, le conduira finalement au barreau.

Références.
Chaudenson, Robert, 2007, Vergès père, frères & fils : une saga réunionnaise, Paris, L'Harmattan
Eve, Prosper, 1987, "Le syndicalisme à la Réunion: 1900-1958", Thèse ronéotée, Aix-en-Provence
Felissi, Philippe Karim, 2005, Jacques Vergès l’anticolonialiste, Le Félin
Jean-Pierre, Thierry, 2000, Vergès et Vergès. De l’autre côté du miroi,. Lattes
Lauvernier, Chantal, 1994, « Ban-bai » Raymond Vergès, 1882-1957
Vergès Jacques, 1998, J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, La Table ronde
Violet, Bernard, 2000, Vergès, le maître de l’ombre, Le Seuil.

dimanche 18 août 2013

Réforme des régimes spéciaux de retraite : et les anciens Présidents de la République ?


Le Parisien et le Point, par leurs articles récents sur la protection dont bénéficient les anciens Présidents  et, de ce fait, Sarkozy (en particulier au Cap Nègre), ont remis sur le tapis le statut et les conditions matérielles accordées aux anciens présidents de la République ; leur protection est toutefois le moins important et le moins illégitime des multiples et immenses privilèges, pour la plupart injustifiés, qu'on leur accorde!
Sarkozy bénéficie, pour sa seule protection personnelle, de dix policiers du SPHP ; Chirac se contente, lui, de huit et Giscard d'Estaing de six. Ces informations ont fait quelque bruit dans la presse (il est vrai que nous sommes en août et que l'information est à son étiage !), alors que Mazarine Pingeot a bénéficié, sans aucun titre, pendant plus de dix ans et sans que nul n'en parle et donc ne s'en offusque, d'un service de sécurité plus important encore, sans y avoir en outre le moindre droit.

Dans la chasse aux régimes spéciaux de retraite naguère entreprise (sans grand effet d'ailleurs) et qui prochainement va ré-ouvrir, en septembre 2013, il en est un, très "spécial", qu'on a oublié et sur lequel René Dozière, le trouble fête des sinécures d'Etat, a été presque le seul à attirer naguère l'attention. Député PS de l'Aisne et auteur sulfureux de L'argent et l'État, voilà un homme qui ne doit pas être plus populaire auprès de ses collègues du Palais Bourbon qu'il ne l'est rue de Solférino puisque lors des dernières législatives, le PS lui a refusé l'investiture !

 Comme les rapports de la Cour des Comptes, dont il doit être un lecteur assidu et vigilant, ses écrits fournissent en effet, à chaque parution, une matière abondante à la presse française, même si souvent ils contiennent des informations que les journalistes pourraient trouver par ailleurs eux-mêmes, s'ils se donnaient le mal de les chercher, ce qui suppose toutefois, préalablement, qu'ils aient déjà l'idée de le faire.

En la circonstance, on peut évidemment chercher dans les travaux de René Dozière des éléments sur les Présidents de la République en retraite ; le mandat de Nicolas Sarkozy était arrivé à son terme, un peu contre son gré, sans pour autant qu'il puisse, le pauvre, vu son âge, toucher, tout de suite, sa retraite de président, comme on va le voir, même s'il a déjà tous les avantages en nature de cet état !

Le plus drôle, dans cette affaire, est l'étrange histoire de ce régime de faveur des présidents honoraires. Les anciens Présidents de la République encore vivants (et leurs veuves éventuelles comme on le verra) devraient adresser, en signe de reconnaissance, leurs remerciements communs à Laurent Fabius qui, le 8 janvier 1985, saisi d'on ne sait quelle inspiration subite a écrit, en tant que Premier Ministre, à Valéry Giscard d'Estaing pour modifier très sensiblement, de son propres chef, le sort des Présidents de la République en retraite ou, en tout cas, leur rémunération et les avantages dont ils peuvent jouir. Toutefois, comme R. Dozière le souligne, le fondement juridique d'une telle réforme est des plus fragiles voire douteux ; il ne s'agit, en somme, que d'un « courrier personnel », resté secret et donc ignoré des années durant, ce qui fait que l'on peut s'interroger sur la valeur décisionnelle d'une telle correspondance.

On peut d'ailleurs observer, au passage, une fois de plus, à quel point Laurent Fabius est toujours avisé et prévoyant. On se souvient qu'il avait su penser à son papa et à sa famille (les Fabius sont "marchands d'art" depuis deux empires et trois républiques) quand fut défini le statut fiscal particulier des oeuvres d'art, épargnées de façon curieuse et inattendue, par l'impôt sur la fortune alors créé. Ce point devait assurément moins préoccuper le Premier Ministre "Gros Quinquin" que L. Fabius qui en 1982 était son ministre des finances! En écrivant cette lettre à Giscard trois ans plus tard, c'était en réalité à lui-même qu'il songeait d'abord et surtout. En effet, en tant que "plus jeune Premier Ministre" de notre histoire, la voie de l'Elysée lui semblait en effet, inévitablement ouverte et, en feignant de se pencher sur le sort de VGE et de Tonton, c'était surtout son propre avenir qu'il préparait en tant que probable futur ancien Président de la République.

 Comme toujours en ces lieux, je vous la fais courte et je vais au fait.  

 Un Président de la République en retraite nous coûte, à la louche (grande, je vous l'accorde) deux millions d'euros par an, à la charge du contribuable bien entendu. On peut observer qu'une vraie sagesse républicaine et un juste souci des finances publiques conduiraient à n'élire que des présidents au moins septuagénaires, éventuellement même octogénaires et si possible égrotants. La tendance actuelle paraît toute autre puisque ce sont désormais des quadragénaires pleins de santé qui en rêvent et des quinquagénaires qu'on choisit, sans se préoccuper, le moins du monde, du coût prolongé qu'ils représenteront, dans la suite, pour la République.

Il est vrai qu'il faut distinguer sur ce point d'une part les avantages en nature qui leur sont attribués dès leur sortie de charge et, d'autre part, la retraite proprement dite, somme toute modeste, qui ne leur est versée qu'à partir du moment où ils atteignent l'âge de 60 ans. Régime spécial pour ces veinards qui apparemment ne seront pas astreints aux 62 ou bientôt 65 ans qui guettent le commun des travailleurs. La retraite proprement dite, une pension en fait, est celle d'un conseiller d'Etat ; elle est donc modeste (5250 € par mois, 63 000 € par an), mais elle offre toutefois la possibilité (très fréquente) de pouvoir être cumulée avec d'autres retraites (d'où les 30.000 euros mensuels des deux autres retraités actuels) ; le cas échéant, si notre retraité décide de siéger au Conseil Constitutionnel, dont il est membre de droit, il pourra y gagner 12 000 € bruts de plus par mois.

Le plus avantageux tient, en fait, aux immenses et coûteux avantages en nature : un logement de fonction où il peut installer éventuellement des bureaux (Nicolas Sarkozy, déjà logé, avait affaire plutôt pour des bureaux à 15 000 € par mois) ; la mise à disposition d'un duo de personnel de service qui peut même être augmenté, puisque R. Dozière précise que Valéry Giscard d'Estaing avait demandé et obtenu deux personnes de plus, les deux premières étant affectées surtout à la cuisine. L'ancien Président de la République bénéficie aussi de sept collaborateurs qui vont du directeur de cabinet à la simple secrétaire. Bien entendu pour les déplacements, une voiture de fonction avec deux chauffeurs (à cause des 35 heures!) ainsi qu'une escorte de deux ou trois policiers, sans compter les gendarmes qui surveillent le domicile privé (voir plus haut pour la réalité des faits!).

Pour les déplacements, aériens ou terrestres, tous les voyages sont gratuits, dans la classe la plus haute (comme on l'a vu avec les 11.000 euros de la récente escapade de Carla à New-York) pour lui même et son conjoint, sur l'ensemble des réseaux publics « dans la meilleure classe » faut-il le rappeler? Pour l'étranger, logement chez l'ambassadeur de France du lieu à condition toutefois que les déplacements soient opérés "dans le cadre de ses fonctions" (ce qui pour un retraité, demeure « assez flou » comme le note avec malice R. Dosière). En cas de décès, la veuve bénéficie d'une pension de réversion et garde une partie des avantages évoqués plus haut, ces privilèges s'étendant à ses enfants jusqu'à leur majorité. Ces privilèges cessent hélas pour les générations suivantes!

 "Arrêtons-nous ici !" comme on chante au deuxième acte de l'Armide de Gluck

Président de la République voilà un métier dont le régime est vraiment "très spécial" ! La réforme annoncée ne devra pas l'oublier.  

 

samedi 17 août 2013

Jacques Vergès : l'homme des mystères (2)

En écrivant mon billet d'hier "Jacques Vergès : l'homme des mystères", je pensais que ce serait ma seule et modeste contribution à la biographie de ce grand homme dont tous les médias nationaux nous accablent depuis hier de versions hagiographiques.

Elle portait sur un point très mineur, mais significatif : il est né en 1924 et non en 1925, et tous les titres qui le font mourir à 88 ans sont donc faux ; Paul, son cadet, né lui en 1925, n'est donc pas son jumeau ! L'un et l'autre se sont cantonnés, toute leur vie, dans ce mensonge qui est sans importance.

Ce qui m'a toutefois incité à envisager de donner quelques billets complémentaires dont le projet figure ci-dessous ; on y trouvera à la fois l'accumulation des sottises et des contrevérités qui apparaissent tant dans les nécrologies que dans les commentaires.

En voici un exemple suite à la référence, indispensable évidemment, que j'avais faite à mon livre de 2007 Vergès : père, fils & frères : Une saga réunionnaise :
"Hahaha mais quel vautour ce mec, il profite de la mort de Vergès pour soutirer un billet en nous vendant son livre de merde".

L'élégance du propos m'a définitivement décidé à aider à la manifestation de la vérité et à l'élucidation des mystères, en allant, en bonne rhétorique, des moins importants aux plus graves, selon le plan suivant :

Jacques Vergès. L'engagement dans les Forces Françaises Libres et l'armée (1943-1945),

Jacques Vergès et l'argent : le "marronnage" (1970-1978). Le FLN, Mobutu ou Tschombé ?

Jacques Vergès : "la cible mouvante",

"Jacques Vergès l'anticolonialiste" : "Petits arrangements entre amis" ou "Les liaisons dangereuses",

Jacques Vergès et l'ami François Genoud : le banquier des nazis et/ou le nazi des banquiers.

N'y a-t-il pas là de quoi intéresser celles et ceux qui souhaitent connaître la vérité et allécher les thuriféraires de Jacques Vergès, à moins qu'ils ne préfèrent continuer dans leurs imaginations et ses mensonges ?

Ce projet vous paraît-il à poursuivre ?

vendredi 16 août 2013

Jacques Vergès, l'homme des mystères

On entend tellement de sottises, en cette période d'étiage de l'information, depuis la mort de Jacques Vergès que je me sens obligé de corriger un point de sa biographie, certes mineur mais très représentatif, des mystères dont l'homme a souvent entouré sa vie.

Pour aller vite je borne à citer ici, à propos de la prétendue gémellité de Jacques et Paul Vergès, qu'on entend évoquer sans cesse, un passage de mon livre Vergès père, frères et fils : une saga réunionnaise (l'Harmattan, 2007). Cet ouvrage se distinguant de la plupart des autres qui sont soit des hagiographies, soit des autobiographies (genres très appréciés dans la famille) Paul Vergès et le Parti Communiste Réunionnais (PCR) se sont employés à empêcher la diffusion locale de ce livre ! J'en cite donc quelques pages sur la question des "jumeaux Vergès" :

"Toujours est-il que, depuis la page 104 (où est évoquée avec émotion la mort de Jeanne Vergès) à la page 150 du livre de C. Lauvernier, on ne trouve pas un seul mot sur la vie personnelle et familiale de R. Vergès. La chose est d’autant plus stupéfiante que le lecteur apprend soudain que le 6 mars 1928, « Raymond Vergès entreprit la régularisation de sa situation familiale » (1994 : 150). Le lecteur tombe des nues! La suite du texte mérite d’être citée dans son intégralité.

« Avant sa venue au Royaume de Siam, en fonction à l’hôpital de Savannakeht, il avait rencontré Khang PHAM-THI […]. Khang le suivit à Oubône en février 1925. Le  5 mars de la même année [1925] eut lieu au consulat la naissance des jumeaux Jacques Camille Raymond et Paul Emile Marie Just. […] Le 6 mars 1928, Jules Rougni [successeur intérimaire de R. Vergès comme consul] célébrait le mariage de Raymond Vergès et de Khang Pham Thi qui légitimait les jumeaux Jacques et Paul reconnus le même jour par leur père » (ibidem, 150).

On ne saurait narrer de façon plus lapidaire quatre années de la vie familiale de Raymond Vergès dont on ignorait tout. Le raccourci est aussi invisible que saisissant. En deux lignes, on saute du 5 mars 1925 (naissance de jumeaux issus d’un couple illégitime insoupçonné) au 6 mars 1928, bond dans le temps que la proximité des dates des 5 et 6 mars, à trois ans d’intervalle, risque de masquer à un lecteur inattentif. A la réflexion, le lecteur vigilant comprend qu’en fait, d’abord durant un an au Laos, puis durant trois ans au Siam, Khang a été effectivement, dans les faits, la maîtresse du consul de France, celle que les ennemis de R. Vergès nommeront plus tard sa « concubine annamite ».  Les prétendus jumeaux ont donc été déclarés par leur père, qui les « reconnaît », en mars 1925; ils seront « légitimés » trois ans plus tard, lors du mariage, en mars 1928.

Tout cela n’est nullement dit, ni même évoqué, et Ch. Lauvernier passe aussitôt à autre chose (le départ de Saïgon pour la Réunion via Djibouti), comme si les faits qu’elle a évoqués étaient la chose du monde la plus banale et la plus naturelle. Cinquante pages durant, pas un mot sur la vie personnelle de Raymond Vergès, pourtant décrite dans tout son détail professionnel et mondain, et voilà qu’on le retrouve soudain, cinquante pages plus loin et cinq ans plus tard, « en ménage » ou « marié derrière la cuisine » (comme on dit à la Réunion) avec une Annamite qu’il a amenée avec lui du Laos et dont il a déjà deux enfants âgés de trois ou quatre ans ! Le lecteur a de quoi être étonné d’une telle démarche et cela d’autant que, dans la narration de la fin de la période laotienne, il n’a jamais été question de Khang Pham-Thi et moins encore d’enfant nouveau-né.

Le lecteur n’est toutefois pas au bout de ses surprises, les unes dramatiques, les autres quelque peu burlesques. En effet, six mois après son mariage, Khang tombe malade à la Réunion, juste avant le départ pour Djibouti, au terme du congé administratif de R. Vergès. Elle meurt (à 25 ans) le 24 novembre 1928. Deux jours plus tard, le 26 novembre (on enterre très vite les morts à la Réunion), R. Vergès s’embarque pour Djibouti avec ses enfants Jean et Simone; il doit laisser les « jumeaux » (âgés de trois et quatre ans) à la garde de Tante Marie (sa tante paternelle qui l’avait lui-même élevé), à Saint Denis.

Parti dans ces circonstances dramatiques, l’infortuné R. Vergès apprend, en arrivant à Saïgon, où on lui notifie son affectation à Houèsaï (Annam), qu’un rapport contenant de graves accusations a été déposé contre lui par son successeur J. Rougni.
Ce dernier, avec lequel il a eu pourtant, les meilleures relations, mais qui, apparemment, troquerait volontiers son détachement intérimaire contre une affectation définitive  dans le poste, accuse son prédécesseur d’avoir laissé derrière lui « de véritables écuries d’Augias ». En outre et surtout, il l’aurait obligé à le marier à « sa concubine annamite », dont il avait eu des jumeaux. Tout y passe ! Nous sommes bien loin du tableau idyllique du séjour siamois de R. Vergès dressé par Ch. Lauvernier. Selon Rougni, le consulat, rongé par les termites, est à l’abandon et le drapeau tricolore n’y a jamais flotté; le consul jouait chez lui jusqu’à des heures tardives (on omet de préciser que c’est aux échecs !) et son secrétaire Le Ky Son avait transformé son propre logement en tripot. Le Père Chatenet, qui n’a pas oublié l’affaire du vin de messe, soutient ces accusations, soulignant que l’éclairage du consulat était si défectueux que, lorsqu’il y venait dîner, il prenait soin d’apporter ses propres lampes (1994 : 164).

Ce fatras d’accusations est issu des rapports administratifs; pour la plupart d’entre elles, l’ancien consul fournira des explications, au moins partielles, qui permettront finalement de classer l’affaire sans suite, après le rapport fait par le Docteur Francière, chargé de l’enquête administrative (30 juin 1929, Archives d’Outre-Mer, Aix-en-Provence); le texte en est partiellement reproduit par B. Violet (2000 : 271-4). Le seul point qui nous intéresse ici mais qui ne reçoit nulle explication de R. Vergès est la falsification de l’acte de naissance  des deux enfants, comportement  dont les raisons, selon T. Jean-Pierre, « restent mystérieuses » (2000 : 20).

L’enregistrement a été fait le 5 mars 1925 par le secrétaire Le Ky Son « par délégation du consul, empêché » (ibidem : 166). Le consul, (par prudence sans doute, à moins que son empêchement ne fût très opportunément réel), avait délégué, par écrit le jour même, son secrétaire pour « dresser en [ses] lieu et place » les actes de naissance des jumeaux.

De multiples témoignages cités dans le rapport Francière (dépositions de Madame Troude, du Père Chatenet, de Sœur Agnès, de la veuve de Le Ky Son, d’Amboise Duoc, infirmier en chef de l’hôpital de Savannakeht) indiquent tous qu’un des deux prétendus jumeaux est, en réalité, né au Laos; le dernier témoin indique même, par écrit, comme date de naissance, le 20 avril 1924. Comme le fait par ailleurs remarquer, non sans bon sens, Sœur Agnès, on ne peut guère faire passer pour jumeaux un enfant d’un an (Jacques serait né en avril 1924) et un nouveau-né (Paul en  mars 1925). Ce détail suffit d’ailleurs à montrer quelle peut être la valeur réelle de l’acte établi ce « 5 mars 1925, à dix heures du matin ». Le problème n’est donc pas tant dans l’heure, comme le croit T. Jean-Pierre (2000 : 20), que dans l’apparence même de deux jumeaux, dont l’un a onze mois de plus que l’autre et qui sont, en principe, présentés à un « officier de l’état civil » et à deux témoins, sans qu’aucun des trois s’avise d’une disparité d’apparence des « nouveau-nés » qui doit pourtant être manifeste!

Un indice intéressant qui n’a jamais été remarqué est que, parmi les prénoms de Jacques, figure celui de son père Raymond. Or à la Réunion, il est souvent d’usage de donner au fils aîné, seul ou avec d’autres, le prénom de son père. Au Laos, le père n’avait donc pas oublié cette coutume pour les enfants de son deuxième lit !

On peut discuter l’un ou l’autre de ces témoignages; C. Lauvernier, toujours soucieuse de ménager son héros, signale que, dans un cas, « la déclaration n’est pas jointe au dossier » et que, dans un autre, la « pièce est non communiquée ». On peut même laisser entendre qu’il y a là un complot des « mandarins de Dieu » animé par le Père Chatenet qui n’a pas digéré son vin de messe. Il est cependant malaisé d’y inclure l’infirmier en chef  laotien de l’hôpital de Savanakhet qui pouvait difficilement ne pas être au courant d’une naissance survenue dans son propre établissement, surtout quand le père présumé de l’enfant en est le médecin-chef.

Il est donc à peu près établi que R. Vergès, comme le déclare le Père Chatenet, est arrivé du Laos avec trois enfants (Jean, Simone…et Jacques). Pour répondre à la question posée en titre, les deux frères Jacques et Paul Vergès ne sont donc ni siamois ni jumeaux, en dépit de leur acte de naissance officiel! Tout cela est d’ailleurs confirmé, non sans réticences, à Bernard Violet par Simone Vergès elle-même qui avait tout de même huit ans en 1924, lors de la naissance de Jacques!

Pourquoi donc toute cette affaire et pourquoi R. Vergès s’est-il comporté de si étrange façon ? Les silences et les raccourcis de C. Lauvernier sont, comme on l’a vu, intéressants. Le point le plus étonnant est que nul ne se préoccupe (ni C. Lauvernier, 1994 ni B. Violet, 2000, ni personne) de savoir la date exacte de la mort de Jeanne Vergès qui me paraît pourtant l’élément clé de l’affaire.

En effet, si l’on considère que Jacques Vergès est né à Savannakeht (au Laos) le 20 avril 1924 (ce qui paraît tout à fait établi), on peut calculer, par une simple soustraction, que sa conception remonte aux derniers jours de juillet 1923. Or curieusement, C. Lauvernier, si précise en tout et, en historienne, particulièrement scrupuleuse sur les dates, écrit laconiquement « En 1923, le décès de son épouse Jeanne à Savannakeht le plongea dans un grand désespoir. » (1994 : 104). B. Violet se contente aussi de la seule indication de l’année 1923. L’absence de mention de jour et même de mois est curieuse pour un événement d’une telle importance, surtout quand, par ailleurs, comme C. Lauvernier, on nous précise, à l’unité près le nombre des primo-vaccinations effectuées par le docteur R. Vergès[1].

On peut imaginer dès lors les vraies raisons de la dissimulation de la naissance de Jacques Vergès qui, un an plus tard, conduit à inventer l’histoire des jumeaux, au moment où, devenu consul au Siam, R. Vergès est en mesure de faire effectuer cette falsification d’état civil par son secrétaire Le Ky Son, sans engager sa propre signature.
Compte tenu des dates, Jacques Vergès, né le 24 avril 1924, est conçu fin juillet 1923. Donc, de deux choses l’une, selon la date de la mort de Jeanne Vergès. Ou bien, dans les semaines qui suivent immédiatement la mort de sa femme, en juillet 1923, R. Vergès fait un enfant à l’institutrice annamite de 18 ans, Khang Pham Thi qu’il a recrutée pour l’aider à élever ses jeunes enfants. Ou bien, avant même la mort de sa femme, malade depuis plusieurs mois, il a une liaison cachée avec cette jeune fille, l’enfant étant alors conçu avant ou après sa mort. Ce dernier point demeurera incertain, tant qu’on ne saura pas la date exacte de la mort de Jeanne Vergès.

Pour ce  qui me concerne, je ne crois guère à l’explication que donne Paul Vergès qui, après avoir nié les faits, leur donne une explication flatteuse selon laquelle son père aurait organisé tout cela car « l’habitude était alors à l’abandon dans des orphelinats religieux des enfants nés de couples mixtes » (T. Jean-Pierre, 2000 : 22). Il me semble que l’hypothèse que je suggère est plus conforme au caractère du personnage et, somme toute, plus honorable.

La date de la mort de Jeanne Vergès est donc la clé de tout. C. Lauvernier et B. Violet auraient pu la connaître puisque l’état civil français contient forcément, quelque part, cette indication. Pour C. Lauvernier, le fait de la laisser de côté me fait personnellement pencher en faveur de la seconde hypothèse. B. Violet, qui n’a pas les mêmes scrupules à l’égard de la famille Vergès, ne se pose pas la question. Sans doute n’en a-t-il pas perçu l’importance. Simone Vergès semble pourtant s’être posé, elle-même, des questions puisqu’elle dit à B. Violet : « Personnellement, je n’ai connu Thi-Khang qu’après la mort de ma mère. Mon père entretenait-il une liaison avec l’institutrice avant sa disparition ? Je n’en sais rien. Mes parents formaient un couple très uni. ». (B. Violet, 2000 : 41).

Soyons clairs; je ne porte aucun jugement moral sur tout cela. Je pense que R. Vergès a connu réellement le désespoir à la mort de Jeanne et c’est même sans doute par respect pour sa mémoire qu’il a alors  dissimulé la naissance du petit Jacques. Naturellement, cette circonstance l’a mis ensuite dans une position délicate, dont il s’est tiré avec adresse et efficacité au moment de la naissance de Paul, certes au prix d’un faux en écriture publique, mais dont il n’était pas directement responsable puisqu’il était « empêché » ce jour-là. Sa position administrative, ses fonctions médicales et la docilité de Le Ky Son font que nul n’est allé regarder de trop près les choses puisqu’il s’agissait de Monsieur le Consul. Le consul parti, les langues se délieront car tout le monde était évidemment au courant.

En conclusion de ce point, on peut revenir un instant aux propos de Jacques et Paul Vergès qui, en réponse aux questions de T. Jean-Pierre, persistent à nier l’évidence, selon le bon vieux principe « N’avouez jamais!». A lire les pages qui sont consacrées à cette question, on est tenté d’ajouter « … et dites n’importe quoi ! ». Ainsi Paul Vergès répond-il « C’est le « vieux » lui-même [son père] qui a rédigé notre acte de naissance » (2000 : 22). T. Jean-Pierre poursuivant : « Cet acte de naissance était un faux ? », Jacques intervient « « J’imagine mal le pater faire un faux » (ibidem). La ficelle est grosse. R. Vergès, effectivement, n’a pas fait un faux, puisqu’il a eu la prudence de déléguer son secrétaire pour le commettre  « en ses lieu et place ». Comme ce secrétaire a eu le bon goût de mourir rapidement dans la suite, l’action éventuelle de la justice s’est éteinte. Certes cette affaire était assurément, au plan administratif, la plus grave du contentieux, mais elle ne pouvait avoir de suite. R. Vergès qui n’a pas établi l’acte lui-même et qui sait que son secrétaire était mort peu après, a donc beau jeu de demander lui-même « la saisine de la juridiction compétente » (Lauvernier, 1994 : 170).

Un détail amusant mais significatif pour conclure. T. Jean-Pierre tenait, semble-t-il, beaucoup à faire ce livre Vergès et Vergès; il y tenait en tout cas assez pour avoir à peu près tout accepté de ceux qu’il interviewait (Jacques et Paul Vergès) et qui lui ont tenu la bride très courte. On a vu que, sur cette question, ils récusent les évidences les plus criantes. Toutefois, le livre contient quelques illustrations; distraction des intéressés et peut-être aussi perfidie discrète de l’auteur, la première est une photo dont le titre est « Jacques Vergès avec Khang sa mère ». On y voit un enfant nu, apparemment âgé d’une dizaine de mois, assis sur une console, la main droite de sa mère (assise à sa gauche) étant posée sur ses jambes, comme pour le maintenir. Aucune indication de date ni de lieu. B. Violet qui connaît cette photo (mais pas le livre de T. Jean-Pierre paru en même temps que le sien en 2000) a compris l’importance de ce document; c’est même sur un commentaire de cette image qu’il conclut son livre sur Jacques Vergès : « Le grand secret de Me Vergès est tout entier dans cette photographie.[…]  Son exigence est de se faire accepter en tant qu’être unique et légitime.» (2000 : 254).

On comprend cette lecture dans la mesure où B. Violet fait de cette affaire de faux jumeaux, dans une approche un peu psychanalytique, la clé des comportements de Jacques Vergès. Pourquoi pas ? En revanche, il ne me paraît pas possible d’admettre, comme le fait B. Violet, que l’enfant de la photo est âgé d’un ou deux ans.

Quel âge Jacques Vergès a-t-il donc sur cette photo ? Comme la « famille » Vergès arrive à Oubone en février 1925, on peut penser qu’elle a été prise à Savannakeht fin 1924 ou début 1925 ou à Oubone en 1925. La position de Khang et la mauvaise qualité de l’image ne permettent pas de savoir si  elle est enceinte ou si elle a déjà accouché. Le problème n’est d’ailleurs pas là; si Jacques et Paul étaient des jumeaux, nés à Oubone en mars 1925, imagine-t-on une mère, dont ce sont les deux premiers enfants, se faire photographier avec un seul d’entre eux (et, comme par hasard, Jacques qu’on reconnaît aisément)? Comme dans ces dessins que, dans mon enfance, on trouvait autour des papillotes et où il fallait chercher, dans le feuillage ou les nuages, le lapin qui avait échappé au chasseur, T. Jean-Pierre (par malice ?) a-t-il volontairement caché la solution de l’énigme, 120 pages plus loin, dans la galerie des portraits de famille. Au lecteur vigilant de la découvrir!

Avant de clore ce chapitre qui comporte une fin heureuse avec le deuxième mariage de Raymond Vergès, mais il est si rapide et si discret que le lecteur l’a sans doute à peine remarqué, on doit lui accorder un instant d’attention en raison de la façon dont Jacques Vergès le présente dans un ouvrage récent. Dans ses entretiens avec P.K Felissi, dans le chapitre intitulé « Le militant anticolonialiste », J. Vergès rappelle quelques souvenirs qui ont déterminé, dans la suite, son « anticolonialisme » sur lequel nous reviendrons. Il observe :
« Je suis né en Thaïlande […] Mon père était consul de France au Siam, la Thaïlande aujourd’hui, mais lorsqu’il a épousé ma mère qui était vietnamienne, sa hiérarchie lui a demandé de « dégager ». Il a donc « dégagé » pour revenir à la Réunion s’installer avec sa famille. » (2005 : 20).

La biographie sommaire de R. Vergès que j’ai esquissée suffit à montrer que cette présentation des faits est, une fois de plus, passablement inexacte, même si le mariage d’un fonctionnaire français avec une Annamite ne devait pas être du goût de tous. En fait, en quittant le Siam en 1928 pour son congé administratif légal, R. Vergès pense reprendre son service; c’est le désir du consul intérimaire J. Rougni d’être nommé sur ce poste qui va changer le cours de choses. R. Vergès, dans la suite, est d’ailleurs affecté à Vientiane, où sa nomination est suspendue alors qu’il est déjà sur place, en raison des rapports accusateurs de Rougni. Le gouvernement général ayant finalement classé l’affaire sans suite comme on l’a vu, R. Vergès est nommé médecin-chef de la province de  Quang-Tri, en Annam, au début de 1930. Il n’occupera ce poste que quelques mois en raison de problèmes de santé qui nécessitent alors son rapatriement d’urgence.

Il quitte l’Indochine avec la médaille Kim-Kham d’Annam de première classe, accordée par le roi sur conseil du gouvernement général de l’Indochine. Ce n’est pas si mal pour quelqu’un qui, comme le prétend J. Vergès, est « dégagé ». En réalité, son fils n’a peut être pas totalement inventé la version qu’il présente et qui fait de son père une victime du racisme colonial. R. Vergès ne souhaitait sans doute pas donner trop de détails sur l’affaire d’Oubone, dont l’histoire des faux-jumeaux était un élément central. La version des faits que donne J. Vergès et qu’il a sans doute entendue, pour partie, chez lui, dispensait de s’expliquer davantage et donnait une couleur flatteuse à la fin du séjour siamois. Elle ne pouvait que plaire à Jacques Vergès qui en rajoute un peu pour faire de son père un héros de l’anticolonialisme, ce qui ne paraît pas avoir été tout à fait le cas."

Felissi, Philippe Karim, 2005, Jacques Vergès l’anticolonialiste, Le Félin.
Jean-Pierre, Thierry, 2000, Vergès et Vergès. De l’autre côté du miroir. Lattes.
Lauvernier, Chantal, 1994, « Ban-bai » Raymond Vergès, 1882-1957.
Vergès Jacques, 1990, Le salaud lumineux. Conversations avec Jean-Louis Remilleux , Michel Lafon.
Violet, Bernard, 2000,  Vergès, le maître de l’ombre, Le Seuil.

jeudi 15 août 2013

Manuel Vals : reniement ou re(ma)niement ?

Au moment même où j'ai lu, dans Mediapart,  le titre de l'article d'Edwy Plenel "Ce reniement dont Vals est le nom", cette « petite blague » (comme dirait notre président) m'a aussitôt traversé l'esprit. J'ai même cru un moment, à la lecture du texte, puisque le mot "remaniement" lui-même figure dans l'article, qu'Edwy Plenel irait peut-être lui-même jusqu'à la risquer ; il est trop sérieux pour cela et c'est ce qui me conduit, en ce 15 août, à la faire moi-même.

Toutefois, elle est si évidente que je ne voulais pas perdre un quart d'heure de mon 15 août à écrire ce billet, sans avoir vérifié qu'une bonne demi-douzaine de commentateurs ne l'avaient pas déjà faite avant moi.  Ils étaient 728 hier soir, quand je les ai parcourus réservant de ce fait la rédaction de mon billet au lendemain matin.

Je dirai dans la suite quelques mots du texte d' Edwy Plenel, mais je dois avouer que la lecture, très cursive fort heureusement, de ces 728 commentaires m'a paru hautement significative. Je me demandais en effet comment on pouvait trouver 728 personnes pour commenter un même texte, dans la mesure où, si le commentaire qu'on veut apporter, a déjà été fait une douzaine de fois, il me semble un peu inutile d'en ajouter un treizième.

A défaut de vous amuser par ma "petite blague" sur le fonds de laquelle je reviendrai car elle en a un puisque mon interprétation diffère un peu de celle d'E. Plenel, je puis vous donner quelques informations sur la nature même de ces commentaires, car je pense que je suis probablement la seule personne qui ait parcouru les 728 textes qui ont été écrits à propos de cet article.

La plupart font, en réalité, peu de cas de l'article qu'ils sont censés commenter ; une bonne moitié, sinon davantage, est le reflet de luttes et d'échanges interpersonnels entre des abonnés de Mediapart qui semblent plus ou moins se connaître et s'opposent ou même s'insultent par commentaires échangés, se livrant plus rarement à des congratulations confraternelles. Une autre part importante de ces commentaires est consacrée à tout autre chose que le fond du sujet de l'article, s'y raccrochant par un ou deux détails dont l'évocation permet à l'auteur du commentaire de donner libre cours à son obsession rédactionnelle. Bref, je dois dire que la lecture de ces commentaires, qui m'a pris un certain temps, même si elle fut menée rapidement, m'a semblé globalement fort décevante, à quelques exceptions près.

Venons-en à ma "petite blague" sur le "re(ma)niement". Je pense que, comme souvent Edwy Plenel prend trop au sérieux les hommes politiques, les jugeant à l'aune de ses propres convictions. Si je me souviens bien l'article distingue quatre reniements de Manuel Vals ; depuis hier, il pourrait même en ajouter un cinquième! En effet, suite à la "fuite" (dont l'origine serait fort intéressante à connaître) de la lettre à propos de Madame Taubira adressée au Président de la République, Vals à nié, comme un beau diable (c'est le cas le dire), avoir quelque différent que ce soit avec la Garde des Sceaux. Il a même précisé qu'il travaille avec elle, et je le cite, « la main dans la main » et « même dans la bonne humeur ».

On sait que le geste que nous affectionnons tant, nous autres Français, de serrer, à tout bout de champ, la main de la personne qu'on rencontre, résulte, à l'origine, de la volonté de lui faire savoir qu'on ne porte pas d'armes dans cette même main. Après tout, Manuel Vals peut très bien travailler "main dans la main" avec Madame Taubira, mais avoir, dans l'autre main, cachée derrière son dos, une plume acérée et trempée dans le venin, voire un solide gourdin.

Mon principal point de désaccord avec l'article d'E Plenel est que lui voit dans les "reniements" de Vals la trace manifeste de convictions et d'idées "droitières" cachées, alors que je pense il s'agit bien plus de simples stratégies politiciennes du moment et que ces "reniements" visent moins à exposer sa pensée profonde qu'à le mettre en position privilégiée pour Matignon dans un "re(ma)niement" qui devra manifestement aller dans le sens du vent.