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mercredi 4 juin 2014

Sissi imperator ou le printemps des dictateurs


Ils sont forts ces dictateurs et en plus ils sont organisés ! De l'Occident à l’Orient, ils n'en ratent pas une.

À l'Ouest, nous n'avons hélas perdu les derniers représentants de cette espèce qui tinrent longtemps la péninsule Ibérique et même le roitelet fabriqué par Franco branle dans le manche. Il tente de refiler en douce sa couronne à son fiston Felipe qui pourrait monter sur le trône (s’il existe encore), sous le nom de Philippe VI. Ça ne vous rappelle pas des choses ? Le grand Philippe V, devenu, en 1700, roi de toutes les Espagnes ( et autres lieux dont la Corse) était l'un des petits-fils de Louis XIV, Philippe de France, duc d'Anjou, deuxième fils du Grand Dauphin, et frère des ducs de Bourgogne et de Berry.

Notre François, de plus en plus en panne de sondages, ne pourrait-il revendiquer le trône d’Espagne devenu vacant par l’abdication de Juan-Carlos ? Un roi socialiste ne serait-il pas un heureux compromis entre la monarchie et la république qui entrent en lice ?

Nos gouvernants sont certes bien loin d'être des dictateurs ; ils changent leurs plans (ou, en la circonstance, leur carte) au moindre froncement de sourcils de quelques élus ou amis, même quand ils s’essayent à des activités plus modestes. Tout au plus, ont-ils profité d' un week-end printanier pour changer la carte de France, en s'imaginant naïvement que les choses allaient en rester en là et que la France, qui allait autrefois « de Dunkerque à Tamanrasset » pouvait aller désormais, sans problème, des Ardennes à la mer du Nord grâce à la région picardo-ardennaise. La boite de Pandore régionaliste est désormais ouverte, mais peut-être était-ce là le vrai but de l’opération ? Pour une fois, en tout cas, mon titre est parfaitement clair et intelligible à la première lecture.

« Sissi imperator »…

Un tel titre aurait pu faire se retourner dans sa tombe Romy Schneider, immortelle « Sissi impératrice », si elle pouvait suivre les événements d’Egypte et voir la tronche sinistre du général Abdel Fatah Al Sissi, plus familièrement dit Sissi, par lequel les Egyptiens ont remplacé Moubarak, dont il est, en pire, le clone !

On ne peut en effet être que stupéfait quand, en se remémorant les événements survenus lors des printemps arabes et l'émotion comme la joie et l’espoir qui les avaient accompagnés. On ne plus guère regarder que du côté de  la Tunisie pour en retrouver quelques vagues traces et encore à condition de ne pas être trop attentif.

Le subclaquant Bouteflika tire ou se fait tirer ses ultimes ficelles ; en l'évoquant ainsi, je pense à la dernière apparition de Mao Tsé Toung dont les gestes, aussi minuscules que saccadés, donnaient à penser que le Chinois qui était derrière lui était chargé de la manipulation de la marionnette qu’il accompagnait. Notons néanmoins que Mao Tsé Toung tenait encore à peu près debout (mais avec les Chinois…peut-être était ce l’effet d’une subtile et invisible machinerie), alors que le président Bouteflika a dû venir en fauteuil roulant participer à son élection triomphale. Ne parlons pas de la Libye où la situation est telle qu'on ne peut même pas faire mine d’y élire une marionnette galonnée.

La seule compétition entre ces dictateurs est celle des pourcentages électoraux et pour le moment, nul n’a fait mieux que Sissi avec ses 96,9 % de votes positifs. Dans l'entourage de Bachar, on doit être en train déjà de réfléchir à la question, le problème majeur étant moins celui du pourcentage, manipulable à l’infini, hélas dans la limite des 100%, que celui de la participation puisqu'il est un peu difficile de placer la barre trop haut dans la mesure où cette élection-bidon ne concerne que la moitié de la Syrie !

Je ne sais pas si l'on a noté dans notre presse, toujours si vigilante, que ces élections dictatoriales (Ukraine, Egypte, Syrie, etc.) ont été discrètement placées pour la célébration du 10e anniversaire du massacre de la place Tian’anmen à Pékin. Voilà qui annonce des lendemains qui chantent.

mercredi 21 août 2013

Les vérités multiples de Jacques Vergès (2 ): Jacques Vergès et l'Algérie


Curieusement "Jacques Vergès et l'Algérie" est sans doute, de tous les chapitres de son histoire, le plus facile à traiter, du moins dans sa première phase (1943-1962), car c'est, de très loin, la période qui est la mieux connue et surtout celle pour laquelle on dispose de nombre de témoignages autres que le sien. Après 62, les choses se compliquent beaucoup.

Avant l'indépendance (1943-1962)

Son premier séjour dans ce pays date, en fait, de sa période militaire, puisqu'il est envoyé en Algérie dès 1943, après le débarquement allié en Afrique du Nord, pour y recevoir une formation militaire sans doute difficile à mettre en place en Angleterre, dans un pays dont il ne parle pas la langue. Il n'y reste qu'un mois avant d'être transféré au Maroc. Toutefois, comme il le fait remarquer lui-même, de l'Algérie, il ne connaît guère alors que les casernes.

Après la guerre, comme étudiant déjà, son activité politique et syndicale au Quartier latin (Comité des Etudiants Anticolonialistes) et la fréquentation d'étudiants algériens l'ont préparé à l'idée de la lutte d'indépendance en Algérie qui commence, dans les faits, en novembre 1954. Devenu avocat en 1955, il ne s'occupe pas spécialement encore des affaires algériennes, étant souvent commis d'office.

Pour faire court, on peut dire que c'est seulement en 1957 qu'il va s'engager totalement, avoir, sur le terrain, la connaissance de l'Algérie et y venir pour défendre les nationalistes algériens. Cette période de sa vie étant bien connue et les témoignages multiples, je serai donc bref. En fait, la formation du collectif d'avocats liés au FLN est antérieure au séjour de Jacques Vergès en Algérie et c'est à son retour seulement qu'il intègre cette structure, dont il assumera bientôt la communication, fin 1957-début 1958 ; c'est aussi à ce moment qu'il va rompre avec le Parti Communiste Français dont il était membre et qu'il juge trop tiède sur la question algérienne.

Il va être mis au premier plan par le procès de Djamila Bouhired, accusée d'être une "poseuse de bombes". Jacques Vergès raconte lui-même par le menu toute cette affaire dans son livre d'entretiens avec Philippe Karim Félissi (2005) et je juge donc inutile ici d'en reprendre ici le détail, par ailleurs bien connu. Au terme du procès Bouhired, Jacques Vergès est expulsé d'Alger. Condamnée à mort, celle-ci s'était d'emblée opposée à toute demande de grâce, mais elle sera néanmoins graciée, la France ne guillotinant pas les femmes...sauf les reines !.

Jacques Vergès revient sur le devant de la scène dans la suite, trois ans plus tard, à l'occasion du procès du réseau Jeanson ("les porteurs de valises"), à un moment où le contexte général a beaucoup changé et où le retentissement de ces questions dans l'opinion française est beaucoup plus important et de nature différente ; les adversaires les plus résolus de J. Vergès vont être désormais moins le gouvernement français que l'OAS, même si la distinction, comme on le verra, n'est pas toujours facile.

Jacques Vergès se trouve alors, dans ces procès, aux côtés de Roland Dumas qui n'a pas la même ligne de défense que la sienne ; ils se retrouveront, un demi siècle plus tard, en 2011, dans la défense de L. Gbagbo, ... jusqu'à ce que ce dernier les congédie l'un et l'autre !

Un autre aspect des rapports entre Jacques Vergès et la guerre d'Algérie est que, avec les membres du collectif d'avocats du FLN, Jacques Vergès reçoit des menaces. A. Ould Aoudia, un des fondateurs du "collectif", est le premier à être "exécuté", en 1959, par les Services spéciaux français (Felissi : 89) dans le cadre d'une opération dite "OMO" La dénomination même de cette action du SDECE est d'un humour macabre, car on y fait sans doute référence à l'OMO, la nouvelle lessive d'Unilever dont le slogan affirme qu'elle "lave plus blanc", plutôt qu'à la rivière du Sud de l'Ethiopie, où sera découverte en 1975 la fameuse Lucy, ce qui a permis à Yves Coppens, ce jeu de mots qu'il qualifie lui-même de "mauvais", "l'événement de l'(H)omo", qui marque, dans cette vallée de l'Omo, l'apparition de l'Homo sapiens.

Sept des membres du collectif sont alors désignés pour être exécutés dans des messages anonymes comportant les mots "Toi aussi" et un numéro accolé à leur nom. Jacques Vergès se flatte de s'être vu attribuer le numéro 2 ( Felissi : 89)! Sur cette affaire, des versions différentes circulent. Constantin Melnik soutient que Foccart était au courant, alors que Jacques Vergès affirme lui (Felissi : 90) que Foccart, en personne, lui aurait téléphoné ("avant de mourir" précise-t-il !) que ça ne le concernait en rien.

Ces menaces et l'internement de deux membres du collectif font que J. Vergès quitte la France le 20 février 1960 avec Maîtres Courrégé et Zavrian. Il est accueilli et hébergé un moment à Genève par Isabelle et Jean Vichniac (J. Givet, 1986 : 11. Rappelons que J. Givet est le pseudonyme littéraire de Jean Vichniac, un juif né en Russie, qui fut très ami de J. Vergès et a écrit sur lui le livre le plus pénétrant). Isabelle Vichniac, son épouse, apporte aux fugitifs un soutien précieux car, journaliste, elle est sur place la correspondante du Monde, ce qui donne un écho national et international aux articles qu’elle leur consacre. Installés à Genève à l’Hôtel de Rive, ils font parler d’eux, donnent des conférences de presse; elles attirent "desjournalistes, mais également des sympathisants".

Vu la nature des parties engagées et en cause comme en raison de la diversité des témoignages, le détail des faits importe peu ici et nous y reviendrons dans les épisodes 3 et 4 de ces "Vérités multiples de J. Vergès". Toutefois, on peut noter, à ce moment comme à d'autres, un mode de narration qu'affectionne particulièrement Jacques Vergès et qui vise toujours, d'une façon ou d'une autre, à le mettre en valeur, comme, ci-dessus, quand J. Foccart lui téléphone "avant de mourir"!

Le plus simple est de l'illustrer par un exemple entre dix autres. Le fait se situe au moment où la justice veut savoir de quoi vivaient les trois membres du collectif réfugiés en Suisse en 1960. Pour faire court, je me cite : "J. Vergès invoque le secret professionnel et se donne, comme il aime tant à le faire, le beau rôle. Comme toujours, l’affaire tourne à la confusion totale de ses adversaires  selon le processus bien connu qui reparaît dans toutes les anecdotes narrées par Vergès. Le lion qui devait dévorer Vergès, dans le rôle de Daniel, vient, pour finir, lui lécher les mains ; le bâtonnier, un « homme de droite très courageux et très bourgeois », contre toute attente, donne raison à J. Vergès. Tout cela est bel et bon, mais ne nous explique nullement comment les trois avocats payaient leurs factures de l' Hôtel de Rive et leurs notes de restaurant à Genève. Etait-ce le FLN ou, déjà, l’ami Genoud ?

Jacques Vergès et l'Algérie après 1962

Après 1962, contre toute attente, les relations entre Jacques Vergès et l'Algérie vont se détériorer très vite. Paradoxalement, sa venue en Algérie, après les accords d'Evian, aurait dû être le début d'une période glorieuse et idyllique pour lui vu son passé, son triomphe et celui des idées qu'il avait défendues, non sans mérite et non sans risques. Djamila Bouhired, finalement graciée, avait été libérée et le FLN, avec lequel il avait des liens étroits, était au pouvoir en la personne de Ben Bella.

Jacques Vergès s'installe alors à Alger, prend la nationalité algérienne et devient même le chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères. A ce titre, il est reçu par Mao-Tse-Toung en mars 1963. Conquis par cette rencontre, il est dès lors regardé comme trop proche des Chinois  Destitué de ses fonctions et désormais persona non grata, il rentre en France pour y créer Révolution, le premier journal maoïste.

En 1965, la chute de Ben Bella et l'arrivée au pouvoir de Boumediène permettent à Jacques Vergès de revenir comme avocat à Alger. Il s'y installe alors d'une façon qu'on pourrait juger définitive, puisqu'il s'inscrit au barreau d'Alger, se convertit à l'islam en prenant le prénom de Mansour ("le victorieux" qu'il avait eu, un moment, comme pseudonyme dans la clandestinité) » et épouse, en secondes noces, Djamila Bouhired dont il aura deux enfants. Il reste dès lors en Algérie où il exerce la profession d'avocat, jusqu'à sa mystérieuse disparition en 1970 au moment où il quitte Alger sans raison précise sous prétexte de se rendre à Alicante. Il n'y reviendra pas !

A Alger, après 1965, les affaires politico-financières commencent à prendre une grande importance dans la vie de Jacques Vergès et même de son couple. Djamila Vergès, arrive ainsi en Suisse, chez Jacques Vichniac-Givet, au printemps de 1967. Enceinte de son premier enfant, elle est fatiguée et sera même hospitalisée quelques jours (J. Givet, 1986 : 19). D’autres sources indiquent qu’elle essaye à ce moment d’intervenir dans un contentieux financier complexe, dans la mesure où elle est l’une des dirigeantes de l’association Djid-el-Djadid (qui recueille des fonds pour les orphelins de l’Algérie) et où la Banque Commerciale Arabe aurait détourné des dons venant du Moyen-Orient. Peut-être en la circonstance a-t-elle eu affaire, elle aussi, à F. Genoud, "l'ami" suisse de son mari.

En effet même si les séjours algériens de Jacques Vergès sont marqués par des événements importants, c'est toutefois en Algérie, et sans doute même durant la première période, dès 1962 63, qu'il va faire une rencontre décisive dans sa vie (plus importante même que en tout cas celle de son épouse, mère de deux de ses enfants, puisque leur mariage ne durera que sept ans et qu'elle vit actuellement en Algérie dans la misère la plus extrême). Il s'agit d'un financier suisse, François Genoud, dont la présence à Alger peut paraître un peu étrange si on ne connaît pas son parcours et surtout ses idées.

François Genoud apparaît dans les affaires algériennes avant Jacques Vergès lui même et bien avant l'indépendance. Le personnage est des plus singuliers et, comme ses relations avec J. Vergès feront l'objet d'un chapitre particulier, je ne l'évoque ici que pour ce qui concerne l'Algérie.
Dès 1955, F. Genoud est en relation avec Mohamed Khider. En compagnie de son vieil ami Hjalmar Schacht (ancien ministre des finances du Troisième Reich, un nazi qui croit que le national-socialisme peut conquérir le monde sans avoir à faire une autre guerre), il place les fonds algériens à l’Arab Commercial Bank de Genève sur des comptes qui seront alimentés par les « passeurs de valises » du réseau Jeanson. Des sommes énormes transitent ainsi vers la Suisse pour constituer ce que l’on nommera plus tard « le trésor du FLN ».
Après la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, Genoud se rend en Algérie et y devient, en 1963, directeur de la Banque Populaire Arabe (BPA) qui doit rapatrier au pays les fonds déposés en Suisse. Même s’il est quasi certain, comme on vient de le voir, qu’ils se sont déjà rencontrés en Suisse auparavant, dans ces années 1962-1963, F. Genoud et J. Vergès se sont forcément connus, le second étant alors bien en cour auprès du FLN et ayant même, on l'a vu, même on l'a vu des fonctions officielles.

Les choses se gâtent bientôt en raison des rivalités entre les leaders algériens. Les sommes en jeu sont énormes; selon J. Ziegler, dans Une Suisse au- dessus de tout soupçon, 1976, le "trésor du FLN" s’élèverait alors à 50 millions de francs suisses. M. Khider, écarté du pouvoir par Ben Bella, aurait eu le temps de transférer le magot sur un compte numéroté. Ben Bella engage alors contre lui des poursuites et fait accuser Genoud de fraude sur les changes pour un transfert de 15 millions de dollars vers une banque suisse. F. Genoud est arrêté, puis libéré, en février 1965, sur intervention de Nasser (ses amitiés arabes sont ici précieuses!). S’engage dès lors avec les Algériens une bataille juridique de quinze ans au terme de laquelle ces derniers récupéreront la somme en litige, à défaut de la totalité du trésor.

Nous reviendrons sur cette affaire du "Trésor du FLN" qui a fait couler beaucoup d'encre et de salive, mais reste à évoquer une autre affaire où apparaît, sous un jour étrange, Jacques Vergès "l'anticolonialiste. Il s'agit de l'affaire Tshombé, enfermé dans les prisons algériennes, entre 1967 et 1969, donc au moment même où J. Vergès est lui-même avocat à Alger. Moïse Tshombé, "Monsieur Tiroir-Caisse", avait d'abord été Président de la riche province sécessionniste du Katanga en 1960 ; c'est lui, qui, selon l'hypothèse la plus courante, a fait assassiner Patrice Lumumba, qui fut, de juin à septembre 1960, le premier Premier Ministre de la (première) République Démocratique du Congo ; ses adversaires le livrent alors aux Katangais et Tshombé le fait fusiller en janvier 1961. Toutefois, Tshombé est chassé du Katanga par les troupes de l'ONU en 1963 ; il part alors pour l'Espagne avec 92 millions de francs belges, avant de revenir au Congo en 1964 pour y devenir, contre toute attente, Premier Ministre de la RDC. Accusé de trahison par Mobutu, il reprend à nouveau le chemin de l'exil, les poches pleines. Son immense fortune (on parle de centaines de millions de $ !) attire toutes les convoitises et dans des conditions pas mieux élucidées que celles de la plupart des épisodes de cet imbroglio congolais où sont impliqués la plupart des services secrets du Nord, l'avion de Tshombé est détourné, le 30 juin 1967, des Baléares vers Alger où le fuyard est emprisonné.

Le clan et la famille Tshombé veulent surtout empêcher l'extradition du prisonnier vers le Congo car Mobutu l'y réclame ; ils vont s'adresser d'abord à Jacques Vergès, avocat inscrit au barreau d'Alger et à qui, depuis son retour, on suppose une certaine influence auprès du gouvernement. Il sera, dans la suite, remplacé dans la fonction officielle de défense, mais, selon B. Violet (2000 : 188) J. Vergès restera le "conseil local" de la famille Tshombé. A-t-il été tenté de "plumer la famille" (supposée richissime) comme le suggère J. Givet, à qui il en aurait fait la confidence (1986 : 25-26)? Nous reviendrons plus en détails sur cette affaire dans le chapitre cinquième de cette série intitulé "Petits arrangements entre amis" ou "Les liaisons dangereuses".

Moïse Tschombé a toutefois l’esprit de mourir en prison (peut-être l'y a-t-on un peu aidé ?) le 1er juillet 1969 ; il décède dans des conditions un peu suspectes, mais qui arrangent tout le monde, y compris le gouvernement algérien est fort embarrassé par cette affaire.

Pour conclure sur cette affaire que nous retrouverons plus loin sous un autre angle, un détail, qui, une fois encore, illustre à merveille le personnage et ses vérités multiples. Une photo ne manque dans aucun album (j’allais dire « press-book ») de J. Vergès. On y voit l’avocat, la mâchoire serrée, « avec un joli mouvement de menton », un filet de sang coulant du front, photographié à Paris lors d’une manifestation anticolonialiste, en février 1961. A ses côtés, un jeune Africain qui, ce que, bien entendu, on ignore en général et ce qu'on se garde de préciser, est le fils de Patrice Lumumba (J. Givet, 1986 : 25). Cette photo est à l’iconographie anticolonialiste de J. Vergès, dans la section « blessures glorieuses », ce que sont, dans le même registre, mais pour le rugby, les photos de Jean-Pierre Rives, « Casque d’or », le visage ensanglanté, lors d’un match du  Tournoi des Cinq Nations. Toutefois, les commentateurs doivent, dans le cas qui nous occupe, s’abstenir de faire remarquer que, quelques années plus tard (en 1967-8), J. Vergès, on l'a entrevu et on le verra, est tout prêt à (ou tout près de) se laisser acheter pour défendre ou faire évader Moïse Tshombé, symbole du colonialisme et commanditaire avéré de l’assassinat de Lumumba, le père de son jeune voisin sur la photo prise quinze jours après cet assassinat survenu le 17 janvier 1961 !
Il faut tout de même le faire !

 

mercredi 29 mai 2013

La France au Mali : tout baigne !


"Quand nous aurons le vote de la population malienne en direction d’une nouvelle présidence, puis des élections législatives en même temps que le dialogue, en même temps que la sécurité, en même temps que les outils du développement économique, que la réinstallation de l’administration malienne dans l’ensemble du territoire, eh bien je pense que du bon travail aura été fait."

Et les villes à la campagne alors ?
 
Et tout le monde riche et bien portant plutôt que pauvre et malade ?

Telle est la conclusion de L. Fabius, au terme de son voyage à Niamey puis à Bamako (pas à Kidal rassurez-vous) , après l'adoption par le Conseil des ministres malien du projet de loi fixant au 28 juillet 2013 le premier tour de l'élection présidentielle (le second tour éventuel étant fixé au 11 août) montre que tout baigne, sans que toutefois que le terme précis de cette si favorable évolution soit précisé davantage.

Le "terminus ad quem" est, en la circonstance, le plus important mais le plus problématique, voire le plus incertain aussi ; le "terminus a quo", lui, il est désormais arrêté puisque les élections auront lieu, quoi qu'il arrive, y compris dans le Nord-Mali et à Kidal, le 28 juillet, ce qui naguère encore semblait fort improbable à tous les observateurs, mais où, comme l'a précisé notre ministre "des dispositions seront prises", sans qu'on sache en quoi elles consisteront ni comment elles régleront une question qui est à l'origine de tous les troubles du pays depuis un demi-siècle et des dissensions entre le Nord et le Sud depuis des millénaires.

Quelques menus détails restent certes à régler, comme l'établissement de listes électorales et la fabrication, inévitablement postérieure, de quelques millions de cartes d'électeurs (offrant, s'il vous plait, la photo de leur titulaire pour éviter toute fraude !). Cette fabrication (des cartes, non des listes!), comme le précise le ministre français, "a été confiée à une société" (formule d'un vague qui se veut rassurant, mais sur lequel l'absence de listes des électeurs jette une ombre d'inquiétude...). Bof ! Tout cela, vu du Quai d'Orsay, ne pose guère de problèmes.

Deux attentats meurtriers ont été commis tout récemment au Niger ; ces attaques ont visé un camp militaire nigérien à Agades et un site d'Areva à Arlit (lieu qui a déjà défrayé la chronique terroriste) donc des intérêts français. L. Fabius, au Sahel pour la deuxième fois en deux mois, s'était auparavant rendu à Niamey cette fois-ci. Tout le monde s'accorde désormais, pour le coup, à mettre en cause la Lybie d'où seraient venus les djihadistes dont certains se réclament pourtant du MUJAO. Le Premier Ministre libyen, Ali Zeidan, lui, nie ce point, ce qui rendra sans doute délicate l'action commune avec cet Etat que L. Fabius nous laisse espérer.

Il est clair que, de proche en proche, les risques terroristes et le malaise diplomatique gagnent tous les Etats de la zone. Les Tchadiens se regardaient, non sans quelques raisons, comme la "chair à canon" des troupes françaises dans le Nord-Mali où ils ont perdu deux ou trois cents hommes ; l'Algérie s'est vue atteinte dans ses oeuvres vives avec l'attaque de son champ pétrolier ; le Niger est désormais frappé (une vingtaine de morts avouée) ; la Lybie, elle, est à nouveau accusée.

Décidément, il se passe toujours quelque chose dans l'auberge sahélienne et nous ne sommes pas près d'en sortir!

 

 

samedi 22 décembre 2012

D'Evian (1962) à Alger (2012) : amnistie et amnésie


Petits mystères du paysage audiovisuel français.

 Comment se fait-il que la première interview de François Hollande, à peine arrivé d'Alger, ait eu lieu chez Jean-Pierre Elkabbach, le vendredi 21 décembre au matin, à 8 heures 18, en vidéo et à la radio sur Europe1?

 L'affaire peut avoir de multiples détentes.

Europe1 passait plutôt pour favorable à Nicolas Sarkozy ; d'aucuns l'avaient même baptisée "Radio Sarko" et JPE en était la figure emblématique. Serait-ce l'alliance forte de RMC, le rival majeur, via BFM avec les médias du "grand capital" qui est en cause ?

Par ailleurs, l'interview a été accordée à Jean-Pierre Elkabbach et elle a eu une durée double du quart d'heure habituel des interviews matinales de ce journaliste ; ce format inattendu a conduit d'ailleurs à faire passer à la trappe la pauvre Natacha Polony qui, normalement, occupe l'espace entre l'interview d'Elkabbach et la "revue de presque" de Nicolas Canteloup. La chose est d'autant plus surprenante que, même si je ne suis pas un auditeur très fidèle de cette station, je crois que la chose n'avait pas été annoncée. Notre Président a sans doute jugé la durée "normale" insuffisante, pour le bonheur de Natacha qui a pu faire la grasse matinée !

Dernière petite curiosité (prélude discret au retard prévu de l'âge de la retraite), la reconduite d'Elkabbach au-delà de sa 75e année (son anniversaire était en septembre, sauf erreur de ma part) ; d'aucuns prétendent que son maintien s'expliquerait par le fait que, sans avoir jamais été proche de la nouvelle majorité, on pouvait compter sur lui pour ne pas trop mettre de poil à gratter dans les interviews qu'il serait amené à faire. Il a d'ailleurs donné, dans cet interview du président, un bon exemple de sa méthode comme de son ralliement.

Si j'ai pu entendre puis voir l'intégralité des déclarations du Président de la République lors de cette interview sur Europe 1, je n'ai pas réussi à trouver dans la presse l'intégralité de son discours. J'ai le sentiment que, comme toujours, il y a fait preuve de beaucoup de nuances et de prudences, soulignant l'utilité conjointe de cette intervention pour la France comme pour l'Algérie, puisqu'elle permettait enfin de sortir de cinquante années de relations compliquées et d'ouvrir une nouvelle page.

Chacun y a eu son "paquet", mais pas forcément celui qu'il attendait ni sous la forme espérée. Les uns ont été déçus de pas y trouver la « repentance » souhaitée tandis que d'autres considéraient que la reconnaissance des « souffrances » causée par la colonisation au peuple algérien était un point « positif » pour les uns mais regrettable pour les autres. François Hollande juge avoir, par là même, rétabli un « socle de vérité » car « rien ne se construit sur des dissimulations, dans l’oubli ou le déni ».

Trente ans de PS vous préparent mieux que tout à des tels exercices rhétoriques, François Hollande reste, dans la diplomatie comme ailleurs, l'homme de la synthèse et du rassemblement ; la prochaine épreuve du genre sera avec le MEDEF et les syndicats et elle sera plus rude à n'en pas douter.

Il a donc dit à peu près tout ce qu'il fallait dire pour apporter quelques satisfactions à la plupart des Algériens, sans amener de trop violentes réactions du côté français, sauf bien entendu au Front National.

Petit excursus de ma part, avant d'en venir à ce qui m'a conduit, en fait, à écrire ce post et à l'intituler " D'Evian (1962) à Alger (2012) : amnistie et amnésie".

Sur le Mali, il me semble que les positions de notre Président (cf mes posts "Honni soit qui Mali pense!") se sont, considérablement et fort heureusement, radoucies ; j'ai cru comprendre que la France, qui n'interviendrait d'ailleurs jamais seule ni directement, ne contribuerait qu'au rapprochement "politique" et, au pire, à la simple "formation" des troupes ouest-africaines, sans jamais agir de façon plus direct. Cela me paraît plus prudent qu'un certain nombre de ses propos antérieurs, même si cela n'empêchera pas les invectives anticolonialistes!

Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que, dans toute cette affaire de "mémoire" (puisque le mot revient de temps en temps), nul ne prend pas en compte, même de façon allusive, ce qui avait été pourtant, avec beaucoup de sagesse et de prudence, prévu dans le texte même des Accords d'Évian, comme on avait, avec tout autant de raison, prévu, une dizaine d'années plus tôt, à Addis-Abeba, le principe de l'intangibilité des frontières de l'Afrique des Indépendances. Il me semble que le texte d'Evian mérite d'être cité intégralement pour la partie, brève mais essentielle, qui est intitulée « des droits et libertés des personnes et leurs garanties ».

Le voici :
"Des droits et libertés des personnes et de leurs garanties. Dispositions communes

Nul ne pourra faire l'objet de mesures de police ou de justice, de sanctions disciplinaires ou d'une discrimination quelconque en raison:

- d'opinions émises à l'occasion des événements survenus en Algérie avant le jour du scrutin d'autodétermination;
- d'actes commis à l'occasion des mêmes événements avant le jour de la proclamation du cessez-le-feu.
- Aucun Algérien ne pourra être contraint de quitter le territoire algérien ni empêché d'en sortir."


 

jeudi 15 novembre 2012

Honni soit qui Mali pense (suite)


Vers la fin du mois de septembre 2012 ( à partir du 27 septembre pour être précis) j'ai publié,  une série de quatre "posts" sous le titre que  je reprends ci-dessus. Comme ces quatre textes sont beaucoup trop longs pour être reproduits intégralement ici, j'en ai réuni quelques fragments qui seront suffisants pour éclairer mon point de vue. L'essentiel en était que la France devait se tenir, dans toute la mesure du possible, éloignée de cette situation malienne, compte tenu des réalités géographiques et humaines du terrain et surtout de sa situation très périlleuse d'ancienne puissance coloniale, sur le dos de laquelle il est si facile et si tentant de se réconcilier.

Je ne pensais pas revenir si vite sur le sujet mais les événements du jour m'y poussent puisque Ansar Eddine (vous verrez de quoi il retourne dans la suite) vient de rompre avec Al Qaida et la charia!

J'ajoute que rares en France sont ceux qui ont eu le mauvais goût de faire remarquer que les événements du Nord du Mali sont en liaison des plus directe avec notre intervention en Libye et que nous n'avons sans doute pas fini d'en payer les conséquences. Même si la France s'y borne, non sans quelque raison, à des interventions aériennes que semblent préconiser nos "experts militaires" (après la Ligne Maginot, "le route du fer" et Dien-Bien-Phu). Sans doute ne sont-ils pas au courant (ils ignorent tant de choses) du fait que les troupes de mercenaires sahéliens de tous poils qui ont fui la Libye pour venir au Mali, ont emporté avec eux beaucoup de matériel militaire, dont nombre de missiles sol-air modernes dont ils n'hésiteront pas évidemment à faire usage le cas échéant contre nos aéronefs (pour causer technique) ? Il faut donc sans doute que notre président mette en chantier un discours-type pour les cérémonies aux Invalides lors des obsèques de nos pilotes d'avions ou d'hélicoptères.

Quand à ceux de nos commentateurs qui notent finement (du moins le croient-ils!) que ces combattants n'ont pas connu la colonisation française, ils ne montrent par là que leur totale ignorance des réalités coloniales, car le fait que beaucoup d'Africains n'aient pas connu cette colonisation française, n'empêche, en rien, une dénonciation systématique de ce colonialisme. Personnellement, j'ai toutefois désormais une réponse toute trouvée à ce genre de remarque en disant aux Africains, quand ils se hasardent à de tels propos, que les Chinois leur feront assurément regretter les Français.

 Nul ne mentionne que la revendication de l'indépendance ou au moins de l'autonomie du Nord du Mali par les Tamasheq est ancienne et que leur affrontement, parfois armé, avec Bamako, aussi traditionnel, n'a pratiquement jamais cessé dans les dernières décennies. Actuellement il semble que les relations entre les Tamasheq et l'ACMI ne soient pas des meilleures mais il est sûr qu'une intervention nigério-burkinabe-française contribuerait à rétablir l'unité au sein de ces factions.

Peut-être l'avez-vous noté mais, comme souvent et en de multiples lieux, du Moyen-Orient à Haïti et à la Guyane, flotte autour de toutes ces affaires comme une odeur de pétrole. Le prévoyant Qatar ne serait pas hostile à mettre quelques billes dans les affaires pétrolières de la zone, fût-ce sous des oripeaux humanitaires comme on l'a vu. Les Chinois semblent, pour le moment, à peu près absents dans le Nord-Mali (ils sont bien les seuls, puisqu'on y parle même déjà d'"instructeurs" américains et français) mais j'incline à croire qu'on ne tardera pas à les y voir. Il faut aller dans Jeune Afrique me semble-t-il pour que soit enfin abordée la question : "Le champ gazier d’In Salah est déjà en activité. Les champs de Reggane, Timimoun et Adrar vont bientôt être lancés. De nouvelles découvertes importantes sont à prévoir jusqu’aux frontières maliennes et nigériennes. Un grand pôle industriel gazier et pétrolier va se développer dans cette région." Tiens ! Tiens !

Du Sud algérien au Nord-Mali, il n'y a qu'un pas et les gisements pétroliers, eux, ne se soucient guère des limites des Etats ! La frontière algéro-malienne qu'on pourrait imaginer vide de tout mouvement est, en réalité (et elle l'était déjà avant le conflit), au contraire, et de plus en plus, un lieu de passage dont l'un des centres se situe, côté malien, à Tinzawaten, à quelques kilomètres de l'Algérie.

Cette petite ville, alors encore tenue par les forces maliennes, avait été attaquée début février, par le MNLA. Certes l'attaque avait été repoussée mais, fait symbolique, elle avait aussi marqué la désertion du seul haut gradé tamasheq de l'armée de Bamako, le colonel Hassan Ag Mehdi. Cet officier supérieur prestigieux avait gagné Ouagadougou à la tête d’un convoi de 60 véhicules.

Outre les passages de réfugiés ou d'émigrés (naguère encore ceux et celles que l'Algérie expulsait vers le Mali après les avoir capturés sur son territoire ; désormais les réfugiés du Nord Mali qui fuient les combats et la charia qu'y imposent, avec mains coupées, les groupes islamistes radicaux), les principaux trafics concernent la drogue (le plus important et surtout le plus rémunérateur), les armes et le carburant qui, dans le contexte actuel, vu le grand nombre de véhicules forts gourmands en essence et parcourant de nombreux kilomètres, est sans doute le problème logistique majeur pour les troupes engagées dans cette région. Comme le carburant ne peut guère venir de Mauritanie ni de Libye, je vous laisse le soin d'envisager quel doit être le principal fournisseur en la matière. On peut toutefois imaginer qu'une partie de ces moyens financiers ou alimentaires venant inévitablement de l'extérieur peut avoir des fins autres que strictement charitables. En outre, il est difficile de distinguer l'un de l'autre, car si les vivres sont destinés, en principe, aux populations déshéritées du Nord Mali, il faut bien que les troupes d'occupation mangent, elles aussi.

La situation est donc fort complexe car s'il ne faut pas oublier que le Nord-Mali est frontalier de l'Algérie, il ne vous a pas échappé que le Niger n'est pas loin et que la France ne peut pas se désintéresser d'un pays qui lui fournit le tiers de l'uranium dont elle a besoin pour ses centrales nucléaires comme pour celles qu'elle vend à l'étranger et dont elle garantit l'approvisionnement décennal en combustible!

Dans un contexte si trouble et si secret, on doit prendre en compte même les accidents survenus sur les routes pourtant peu encombrées et où les chauffards ivres doivent être rares ; l'Algérien Nabil Makloufi, dit Nabil Abou Alqama, qui coordonnait toutes les actions d'Al Qaïda dans le Nord-Mali est mort, le pauvre, dans un accident de voiture entre Gao et Tombouctou, comme l'a signalé l'AFP. Ces mécréants n'ont pas indiqué que, selon la formule, « il a été rappelé à Dieu". Toutefois, il n'est pas exclu que certains aient donné, en la circonstance, un petit coup de main à Dieu. Le directeur de Ennahar, Anis Rahmani, spécialiste des questions de terrorisme, a déclaré à l'AFP que cet accident était en fait une élimination volontaire de Makloufi ; il y aurait en effet une crise interne au sein de l'AQMI et l'élimination de dirigeants algériens d'Al Qaïda serait un moyen de renforcer la position du MUJAO où dominent plutôt les Maliens et les Mauritaniens.

Rien n'est simple en ce bas monde et surtout là ; il n'est pas sûr que l'entente la plus cordiale règne, au Nord-Mali entre les divers mouvements islamistes, même si l'intervention de la France est sans aucun doute le meilleur des moyens pour l'y ramener !

La conclusion de ces quatre posts, écrits il y a près de trois mois, était que la France avait tout intérêt, sans se désintéresser de ce qui se passe au Mali (elle ne le peut pas hélas) de s'en tenir le plus éloignée possible et d'attendre plutôt qu'entre les diverses factions qui se manifestaient au Nord du Mali se fissure une alliance toute provisoire ; vu la couleur politique et religieuse, les modes d'action et les alliances extérieures, patentes ou latentes, de groupes comme le MUJAO et Ansar Eddine (branche la plus radicale des Frères Musulmans, hostiles aux Saoudiens, ce qui n'est pas pour déplaire au Qatar), les conflits étaient écrits dans le ciel. Finalement, l'évolution et la rupture ont été rapides, brutales et radicales.

J'ai toujours pensé et écrit que la solution n'était nullement dans une intervention de la CEDEAO et des autres Etats de l'Afrique de l'Ouest (vu comment les choses se sont passées en Côte d'Ivoire et l'état de ces pays), mais dans l'attente paisible de la dissension, puis des conflits qui ne manqueraient pas de s'établir entre les factions du Nord-Mali. Les choses sont devenues soudain claires, plus rapidement que je ne l'avais pensé, mais, je dois l'avouer, avec l'issue que j'avais prévue.

Un élément-clé que je n'ai pas traité dans ce résumé de mes posts est la question de l'Algérie ; elle est essentielle mais des plus délicates, à la fois en raison de la position géographique de cet Etat, de sa puissance militaire (sans rapport avec celles des autres Etats), de son pouvoir économique (car aucune armée ne peut agir au Mali si se ferme le robinet algérien d'alimentation en carburant) et enfin de sa situation extérieure (conflit avec le Maroc) comme de sa situation intérieure (les Algériens ne souhaitent nullement voir les groupes extrémistes, actuellement au Mali, franchir ... ou refranchir la frontière.

Pour sa prochaine visite en Algérie et en dépit de ses précautions liminaires du mois dernier, notre président aura à faire montre de toutes ses qualités diplomatiques, car l'Algérie ne manquera pas de faire monter les enchères, comme on commence à le voir avec la remise sur le tapis des responsabilités coloniales sur lesquelles, il y a un demi-siècle, les accords d'Evian avaient explicitement passé l'éponge.

Cher Monsieur Hollande, comme disait l'un de vos prédécesseurs, lointain désormais, « Je vous souhaite, par avance, bien du plaisir » !

dimanche 30 septembre 2012

Honni soit qui Mali pense (suite et fin - toute provisoire)!

Peut-être l'avez-vous noté mais, comme souvent et en de multiples lieux, du Moyen-Orient à  Haïti et à la Guyane, flotte autour de toutes ces affaires comme une odeur de pétrole.

Le prévoyant Qatar ne serait pas hostile à mettre quelques billes dans les affaires pétrolières de la zone, fût-ce sous des oripeaux humanitaires comme on l'a vu. Les Chinois semblent, pour le moment, à peu près absents dans le Nord-Mali (ils sont bien les seuls, puisqu'on y parle même déjà d'"instructeurs" américains et français) mais j'incline à croire qu'on ne tardera pas à les voir débarquer. J'use à dessein de ce dernier verbe, qu'on peut juger quelque peu impropre au milieu du désert, mais l'expert militaire de service invité l'autre jour par Calvi nous a expliqué, savamment quoique contre toute attente, que les troupes de marine étaient les plus aptes et les plus à l'aise dans les combats dans le Sahara ! Dont acte.

Il faut aller dans Jeune Afrique me semble-t-il pour  voir enfin abordée la question : "Le champ gazier d’In Salah est déjà en activité. Les champs de Reggane, Timimoun et Adrar vont bientôt être lancés. De nouvelles découvertes importantes sont à prévoir jusqu’aux frontières maliennes et nigériennes. Un grand pôle industriel gazier et pétrolier va se développer dans cette région."

Du Sud algérien au Nord-Mali, il n'y a qu'un pas et les gisements pétroliers, eux, ne se soucient guère des limites des Etats !

La frontière algéro-malienne qu'on pourrait imaginer vide de tout  mouvement est, en réalité (et elle l'était déjà avant le conflit), au contraire, et de plus en plus, un lieu de passage dont l'un des centres se situe, côté malien, à Tinzawaten, à quelques kilomètres de l'Algérie.

Cette petite ville, alors encore tenue par les forces maliennes, avait été attaquée début février, par le MNLA. Certes l'attaque avait été repoussée mais, fait symbolique, elle avait aussi marqué la désertion du seul haut gradé tamasheq de l'armée de Bamako,  le colonel Hassan Ag Mehdi. Cet officier supérieur prestigieux avait gagné Ouagadougou à la tête d’un convoi de 60 véhicules.

Outre les passages de réfugiés ou d'émigrés (naguère encore ceux et celles que l'Algérie expulsait vers le Mali après les avoir capturés sur son territoire ; désormais les réfugiés du Nord Mali qui fuient les combats et la charia qu'y imposent, avec mains coupées, les groupes islamistes radicaux), les principaux trafics concernent la drogue (le plus important et surtout le plus rémunérateur), les armes et le carburant qui, dans le contexte actuel, vu le grand nombre de véhicules forts gourmands en essence et parcourant de nombreux kilomètres, est sans doute le problème logistique majeur pour les troupes engagées dans cette région. Comme le carburant ne peut guère venir de Mauritanie ni de Libye, je vous laisse le soin d'envisager quel doit être le principal fournisseur en la matière.

Toutefois les relations entre l'Algérie, le Nord Mali (l'Azawad) et le Mali lui-même ne se limitent pas à ces migrations humaines et à ces échanges commerciaux, pour la plupart informels voire clandestins. On a entrevu, dans le post d'hier comment ont varié et varient considérablement les relations entre ces trois entités.

Pour ce qui est de l'Algérie, assez portée aux doubles jeux (comme avec la francophonie, qui là-bas, est à usage externe et non interne!), il est clair que pour des raisons de politique intérieure (lutte contre l'intégrisme islamique qui aurait fait 200 000 morts) et extérieure (opposition à Al Qaïda soutenu par l'Arabie Saoudite, la relation avec le Qatar étant pour le moins double : "je t'aime moi non plus!"), ses faveurs vont de toute évidence au MLNA avec lequel Bouteflika a les liens historiques qu'on a vus et qui est partisan d'un Azawad laïque et non pas islamique.
Toutefois, compte tenu des relations de ce même MLNA avec des groupes islamiques qui, comme Ansar Dine ou le MUJAO rêvent de charia et république islamique indépendante, et même l'AQMI,  le MLNA doit composer avec ces alliés d'un moment, en attendant sans doute un jour de s'opposer à eux d'une façon plus forte, voire brutale.
Les relations de l'Algérie avec le Mali sont tout aussi compliquées puisque, si pendant très longtemps, Alger a soutenu Bamako pour essayer de brider les revendications des Tamasheq (de peur surtout qu'elles s'étendent à ses propres Touareg), le problème sahraoui et son conflit avec le Maroc (un gros caillou dans sa chaussure diplomatique algérienne) mettent Alger dans une position très inconfortable puisque le président Bouteflika dont les liens historiques et sentimentaux avec le Nord-Mali sont incontestables, ne peut que modérer les actions d'intégration de Bamako, dans la mesure où, par ailleurs, il encourage les revendications autonomistes ou indépendantistes de la mouvance sahraoui.
Les tensions internes entre les groupes islamiques présents au Nord Mali qui existent depuis fort longtemps et se perpétuent ont même récemment connu des formes bien plus violentes, puisque sept membres du personnel consulaire algérien à Gao (où cela fait tout de même beaucoup de monde pour un simple consulat) ont été enlevés et pris en otages, tandis que, pour la première fois, des terroristes du Nord Mali commettaient, dans le Sud algérien, à Tamanrasset, un attentat. Le plus grave, si l'on peut dire, est que ces deux actions terroristes ont été revendiquées par le MUJAO qui est un des groupes islamistes opposés au MLNA, vers lequel vont toutes les faveurs de l'Algérie.

La situation, déjà forte embrouillée, se complique encore puisque sont arrivés désormais dans le Nord Mali, d'après diverses sources, une flopée de terroristes et/ou de formateurs de terroristes qui évoluent librement dans toute cette zone ; on y trouve, dit-on, des Pakistanais venus par la Somalie mais surtout et, c'est plus remarquable et plus grave, des Nigérians de la secte nigériane Boko Haram (= "L'éducation occidentale est un péché") Ce groupe est connu par ses attaques, extrêmes, répétées et meurtrières, à l'égard du gouvernement et des chrétiens, mais aussi des populations musulmanes elles-mêmes.  Prétendant imposer par la violence un islam radical, inspiré de celui des Talibans d'Afghanistan, cette mouvance veut instaurer la charia dans tout l'Etat. Ce groupe est bien entendu combattu par les forces armées nigérianes ; cela amène à poser, en passant, le problème de l'intervention de troupes nigérianes qui, envoyées par la CEDEAO, risqueraient au Mali d'être amenées à combattre leurs propres compatriotes de la secte en cause. La Côte d'Ivoire, qui avait parlé d'y envoyer des troupes, se trouverait sans doute dans une situation un peu voisine, compte-tenu du clivage religieux qui règne dans cet Etat entre le Nord musulman, qu'on dit travaillé, en sous-main, par le Burkina Faso (qui serait aussi dans les intervenants possibles) et le Sud, animiste ou chrétien. Le Sénégal, le seul pays disposant d'une force militaire convenable, a, lui, la prudence de se tenir à l'écart de ces « bruits de bottes" ouest-africains.

Bien malin qui pourrait dire ce qui sortira de ce salmigondis politico-militaire qui rappelle un peu, à certains égards, les événements de l'ex-Yougoslavie, le pétrole en plus !

samedi 29 septembre 2012

Honni soit qui Mali pense (3) : Bouteflika ou El Mali ?

Comme je l'avais annoncé hier, je pensais en finir aujourd'hui avec l'affaire du Mali, en traitant de ses rapports avec l'Algérie. Comme ce point est bien plus complexe que les deux précédents, je serais amené à lui consacrer deux livraisons. On est en présence d'une extrême difficulté à traiter ces questions, surtout pour un ignorant comme moi, car, selon que l'on consulte des sources françaises, algériennes, maliennes ou … azawad, on obtient des points de vue extrêmement différents quant aux faits matériels eux-mêmes.

Je suis d'autant plus contraint d'être plus long que prévu que je dois régler, en introduction, deux questions mineures dont l'une tient au titre même du présent poste.

La première est celle de l'expression "fides punica" utilisée dans le premier de mes posts sur le Mali. Je disais, me semble-t-il, mais je n'ai pas le courage d'aller vérifier, que la "fides punica" avait franchi la frontière, sans préciser ni le sens de cette cuistrerie ni la frontière en cause. Il s'agit, bien entendu, de la frontière entre la Tunisie et l'Algérie puisque, selon les Romains,  cette "fides punica",  la (mauvaise) fois punique, caractérisait les Carthaginois dont les Tunisiens seraient les héritiers. Je ne sais pas vraiment si la "fides" des Romains était bien plus grande que celle de leurs adversaires carthaginois, mais il s'agissait, en tout cas, dans la tradition, d'une traitrise phénicienne dont l'idée est fort ancienne.

La seconde remarque liminaire concerne le présent titre "Bouteflika ou El Mali" qui nous rapproche du sujet. J'y reviendrai dans la suite mais je veux souligner ici et par là que les relations entre le Nord du Mali et l'Algérie sont naturellement anciennes puisque l'actuel président de l'Algérie, Abdelaziz Bouteflika, a passé dans le Nord du Mali une partie de la guerre d'Algérie ; il s'efforçait d'y trouver une aide pour les Algériens en lutte et il y était alors connu sous le nom d' Abdelkader El Mali. Ces événements remontent à un demi-siècle, mais ils ne sont peut-être pas à négliger totalement.

La nécessité d'être un peu long, sur ce point, tient à l'obligation de quelques rappels démographiques ou historiques. Les Tamasheq du Nord-Mali sont en rébellion depuis l'indépendance ; contentons-nous ici de rappeller une formule célèbre, énoncée en 1963 : « Les Français sont partis, les Arabes sont arrivés ». A intervalles réguliers (en 1990, en 1994 et enfin en 2006), les tensions ou même les hostilités ont repris, suivies par des accords, souvent favorisés par l'Algérie, mais qui n'ont été que très peu respectés par Bamako. On retrouve là le vieux problème des frontières héritées de la colonisation ; la division coloniale du territoire des Touaregs entre l'Algérie, le Mali et le Niger a engendré des problèmes qu'a réglés, en principe du moins, la règle posée par l'Union africaine qui regarde comme intangibles les frontières issues de la décolonisation, pour éviter les multiples sources de conflits territoriaux que connaissent la plupart des Etats d'Afrique.

L'importance démographique exacte de la communauté touareg, dont sont membres les Tamasheq du Nord-Mali est difficile à évaluer ; on l'estime, très vaguement, entre 1,5 et 3 millions dans l'ensemble, mais elle pourrait être beaucoup plus nombreuses (jusqu'à 3 millions en Algérie et 1,5  au Mali).

Il est clair que, pendant longtemps, l'Algérie a été résolument hostile à l'idée d'un Azawad indépendant à ses portes Sud car cela risquerait d'encourager, chez elle, les pensées d'autonomie des Kabyles. Ce fut le cas, tant en 1963, où elle a livré des leaders de cette rébellion à Bamako que, vers 1980, où elle tenta d'introduire des dimensions au sein des groupes de combattants Tamasheq ou, plus tard, en favorisant la conclusion d'accords entre le Nord et le Sud du Mali.

Il y a toutefois une contradiction majeure et fort gênante dans la politique algérienne qui a accepté la partition de l'Éthiopie en 1993, celle du Soudan en 2011 et surtout qui continue à proclamer, au grand dam de son voisin marocain, « le droit à  l'autodétermination du peuple sahraoui ». Pourquoi, avec de tels choix et une telle position, s'oppose-t-elle à celle du peuple Tamasheq  ?

Ce n'est pas là le moindre problème de la diplomatie algérienne. On retrouve ces contradictions dans l'évolution récente du point de vue d'Alger qui est un peu un Janus à deux faces. Au printemps 2012, alors que la France sarkozienne est contre une opération militaire d'Alger et hostile à l'indépendance de l'Azawad, l'Algérie rejoint, de fait, la position française.

Il n'est pas sûr que la position d'Alger soit aujourd'hui toujours la même, du moins si l'on se fonde moins sur les déclarations officielles que sur les comportements effectifs. Il est clair que l'Algérie doit prendre en compte aussi sa propre politique intérieure à l'égard de l'Islam radical et qu'au Nord-Mali ses faveurs vont plutôt vers les Tamasheq  progressistes regroupés dans le MNLA, qui ne sont pas favorables à une république islamique mais à la création d'un État laïque, en dépit de leurs relations d'opportunité avec l'AQMI et avec Ansar Eddine ("les défenseurs de la religion" en arabe »).

Il serait fort intéressant, en la circonstance, de savoir ce qui se passe effectivement à la frontière entre l'Algérie et le Mali, mais il faut reconnaître qu'il est bien difficile d'aller sur le terrain pour y faire quelques observations que ce soit.

Le MNLA dispose d'armes lourdes rapportées de Libye, mais aussi d'un arsenal qu'il peut acheter en prélevant sa dîme (ou davantage) sur les commerces frontaliers avec l'Algérie et la Libye en direction de l'Europe (il s'agit en particulier de la drogue). Toutefois, certains témoins, bien sûr anonymes, ont observé des convois de véhicules type 4x4 lourdement armés qui transitaient en Algérie en direction de Gao, sans qu'on sache trop à qui étaient destinés ces matériels adaptés au désert qui peuvent, de toute façon, avoir très vite changé de mains, vu la faible résistance que les troupes maliennes officielles ont opposée aux insurgés.

Les transits entre l'Algérie et le Mali peuvent aussi tout à fait changer de sens. Ainsi les camions, qui ramenaient au Mali des émigrants clandestins capturés en Algérie et refoulés, ont inversé récemment leur parcours pour amener en Algérie des réfugiés fuyant les combats. Il pourrait toutefois y en avoir toujours d'autres qui vont en direction du Sud et qui pourraient y apporter le combustible abondant que rend indispensable l'utilisation massive des véhicules militaires.

C'est un problème sur lequel Antoine Glaser s'était interrogé, sans toutefois suggérer de solutions, mais le sourire ambigu qu'il arborait alors en disait long.

On voit combien les choses sont complexes ; nous y reviendrons donc demain.

vendredi 28 septembre 2012

Honni soit qui Mali pense (2) : Vatican 3

Quoique ce post s'inscrive dans la ligne de celui d'hier que j'avais, de ce fait, intitulé "Honni soit qui Mali pense (1)", comme souvent, l'idée d'un post sur tel ou tel point me vient à partir d'un titre qui me paraît s'imposer soudain.

Je souhaitais hier m'intéresser à deux aspects de la question malienne qui me paraissent importants, mais dont on ne parle guère. Le premier est le rôle un peu inattendu du Qatar, le second, moins évitable, étant celui de l'Algérie.

Commençons donc par le Qatar qui est, en ce moment, est fort à la mode puisque non content d'acheter nos palaces, il veut pousser les jeunes beurs de nos banlieues (en qui Monsieur Éric Raoult voit des bilingues français-arabe) a créer des start-up pour assurer leur promotion sociale. Voilà en outre (je l'ai appris ce matin même de la bouche fort autorisée de Monsieur Moscovici) qu'il va financer notre future banque d'investissement destinée à booster les petites et moyennes entreprises françaises. Cette association inattendue ( a fortiori dans un Etat islamique) de la charité et de la finance m'a irrésistiblement fait penser au Vatican d'où le titre de ce post.

En effet la charité du Qatar ne observe s'exerce pas seulement dans nos ministères et dans nos "quartiers", mais également, même si l'on en parle moins, au Mali. Dans l'émission d'Yves Calvi, Antoine Glaser, le seul des intervenants à connaître et à comprendre quelque chose à propos de l'État dont on parlait, avait signalé en passant que la Croix-Rouge internationale n'avait pas été autorisée à intervenir au Nord-Mali ....à cause de sa croix ! Ce n'est naturellement pas le cas du Croissant-Rouge et c'est sous les oripeaux de l'humanitaire que le Qatar intervient, officiellement du moins, au Nord-Mali. Le Qatar a d'ailleurs, tout à fait officiellement, alloué 6 millions de riyals, soit 1,35 millions d'euros, pour l'aide humanitaire aux populations du Nord-Mali. La délégation humanitaire qatari est arrivée par voie terrestre en provenance du  Niger et sa sécurité est assurée dans le pays par le Mouvement pour l'Unicité et le Djihad en Afrique de l'Ouest, le MUJAO dont le nom même dispense de tout  commentaire et que, par ailleurs, le Qatar soutient financièrement et matériellement ainsi que le groupe islamique Ansar Eddine (comme il le fait pour la plupart des mouvements de cette mouvance). La charité du Qatar est donc, selon la formule, "bien ordonnée" !
Ce premier problème n'est d'ailleurs pas sans rapport avec celui de l'Algérie, dont je parlerai demain dans mon prochain post, puisque les sept "diplomates" algériens qui ont été capturés à Gao 5 avril 2010, sont aux mains du MUJAO.

L'aide du Qatar, comme cela été souligné souvent par les rares organes de la presse française qui se risquent à aborder ces problèmes (dont bien sûr l'indispensable Canard enchaîné et Jeune Afrique car on ne trouve guère d'allusion à ces questions dans le Figaro), est "officiellement" orientée vers l'humanitaire (ce qui est souvent, non sans adresse, le masque de l'action de tels mouvements) présente des caractéristiques très particulières pour ce qui concerne ses destinataires. Vu la couleur politique et religieuse et les modes d'action de groupes comme le MUJAO  et Ansar Eddine (branche la plus radicale des Frères Musulmans, hostiles aux Saoudiens, ce qui n'est pas pour déplaire au Qatar), on peut toutefois imaginer qu'une partie de ces moyens peut avoir des fins autres que strictement charitables. En outre, il est difficile de distinguer l'un de l'autre, car si les vivres sont destinés, en principe, aux populations déshéritées du Nord Mali, il faut bien que les troupes d'occupation mangent, elles aussi.

La situation est donc fort complexe et elle le sera encore plus quand nous aborderons la place et le rôle de l'Algérie dans tout cela, car il ne faut pas oublier que le Nord-Mali est frontalier de l'Algérie et il ne vous a pas échappé que se trouvent dans cette zone des réserves pétrolières qui suscitent bien des convoitises et qui expliquent sans doute un certain nombre de choses. On doit aussi songer que le Niger n'est pas loin et que la France ne peut pas se désintéresser d'un pays qui lui fournit le tiers de l'uranium dont elle a besoin pour ses centrales nucléaires et pour celles qu'elle vend à l'étranger et dont elle garantit l'approvisionnement décennal en combustible!

Dans un contexte si trouble et si secret, on doit prendre en compte même des accidents de la route ;  l'Algérien Nabil Makloufi, dit Nabil Abou Alqama, qui coordonnait toutes les actions d'Al Qaïda dans le Nord-Mali est mort dans un accident de voiture entre Gao et Tombouctou, comme l'a signalé l'AFP. Ces mécréants n'ont pas indiqué que, selon la formule, « il a été rappelé à Dieu". Toutefois, il n'est pas exclu que certains aient donné, en la circonstance, un petit coup de main à Dieu, ce qui nous maintient, si l'on peut dire, dans le registre vaticanesque. Le directeur de Ennahar, Anis Rahmani, spécialiste des questions de terrorisme, a déclaré, en effet, à l'AFP que cet accident était en fait une élimination volontaire de Makloufi ; il y aurait en effet une crise interne au sein de l'AQMI et l'élimination de dirigeants algériens d'Al Qaïda serait un moyen de renforcer la position du MUJAO où dominent plutôt les Maliens et les Mauritaniens.

Rien n'est simple en ce bas monde ; comme je le rappelais hier, il n'est pas sûr que l'entente la plus cordiale règne, au Nord-Mali entre les mouvements islamistes, même si l'intervention de la France est sans aucun doute le meilleur des moyens pour l'y ramener !

jeudi 27 septembre 2012

Honni soit qui Mali pense ! (1)

Veuillez excuser le mauvais jeu de mots de ce titre, mais comment l'éviter en pareille circonstance ?

Je ne voulais pas revenir si vite sur le sujet que j'ai abordé en passant hier, à propos du discours de François Hollande devant l'ONU et des chemins de traverse dans lesquels la France semble disposée à se fourvoyer, une fois de plus.

J'ajoute que rares sont ceux qui font remarquer que les événements du Nord du Mali sont en liaison des plus directes avec notre intervention en Libye et que nous n'avons sans doute pas fini d'en payer les conséquences. Même si la France se borne, non sans quelque raison, à des interventions aériennes que semblent préconiser nos "experts militaires" (après la Ligne Maginot et Dien-Bien-Phu). Sans doute ne sont-ils pas au courant (ils ignorent tant de choses) du fait que les troupes de mercenaires sahéliens qui ont fui la Libye pour venir au Mali, ont emporté avec eux beaucoup de matériel militaire dont nombre de missiles sol-air modernes dont ils n'hésiteront pas évidemment à faire usage le cas échéant contre nos aéronefs (pour causer technique) ? Il faut donc sans doute que notre président mette en chantier un discours-type pour les cérémonies aux Invalides lors des obsèques de nos pilotes d'avions ou d'hélicoptères.

Ce qui m'a déterminé à consacrer à nouveau un post au Mali, alors que je n'y pensais pas, est l'émission de Calvi "C ...." sur la Cinq que j'ai regardée hier et qui était consacrée à la situation maliennne. Si j'ai récemment complimenté la Cinq (et surtout la journaliste Caroline Roux que je prie ici de m'excuser de l'avoir une fois appelé Dominique !), je n'en ferai pas le même pour Calvi qui commence à nous fatiguer avec ses éternels invités et en particulier l'expert militaire Sergent (la majuscule n'est pas fautive et je vous jure que c'est vrai ! Ce n'est pas vrai en fait, il se nomme Servant avec une faute d'orthographe, mais de Sergent à Servant ou Servent il n'y a qu'un pas). Idem pour l'expert universel Christophe Barbier qui ferait mieux de se contenter de jouer les crieurs de journaux pour son Express sur les différentes ondes. Lui, en revanche, est expert en banalités genre centre droit (pauvre JJSS!), émises à tout propos et sur toutes les chaînes, uniquement préoccupé qu'il est de la publicité de son hebdomadaire que je trouve à vrai dire de plus en plus mauvais. Laissons cela car on peut le dire malheureusement de plus en plus d'émissions de Monsieur Calvi qui, trop occupé sans doute, se fatigue de moins en moins dans le choix de ses intervenants.

Un troisième invité de l'émission sur le Mali était une charmante africaine qui, semble-t-il, habite Montreuil plutôt que Tombouctou et qui préside je ne sais quelle association d'"amitié franco-malienne de deuxième génération" (sic!). Autant dire que sa connaissance du Nord-Mali est probablement minimale mais surtout que son point de vue est assurément des moins objectifs.

Je n'ai en fait regardé cette émission que pour une seule raison;  après avoir vu ces trois intervenants, j'avais songé à éteindre la télévision mais le quatrième intervenant, que Calvi, toujours rusé, avait gardé pour la bonne bouche, était Antoine Glaser. C'est là, pour le coup, un vrai spécialiste qui a publié un quart de siècle durant (jusqu'en 2010) l'excellente Lettre du continent, un fin connaisseur de l'Afrique et qui, en général, n'a tout de même pas trop sa langue dans sa poche ce qui est une de ses grandes qualités.

Vous devinez d'avance que l'essentiel pour ne pas dire la totalité de l'espace médiatique de cette émission a été rempli par les interminables et insipides propos de Christophe Barbier qui, comme toujours, a ouvert longuement le feu, sans dire grand-chose car manifestement ses connaissances sur le Nord Mali sont des plus limitées.

A suivi un long expose d'une technicité laborieuse de Monsieur Servent qui est quelque chose comme directeur de recherche ou d'études et/ou professeur dans je ne sais quelle fantomatique institution parisienne, militaire, économique ou géopolitique, du genre de celles où viennent se caser tous les retraités de quoi que ce soit. Calvi semble d'ailleurs marquer une forme de prédilection pour ce genre d'intervenant, sans doute parce que leurs apparitions sont gratuites, qu'ils sont disponibles à tout moment et soucieux de vendre quelques exemplaires de leur vagues publications (Monsieur Servent a même eu le rare culot de citer "un de ses livres" où il avait usé du mot "lacrymal", ce dont il était manifestement ravi).

Mais revenons en Mali. Les seuls propos raisonnables et manifestement informés ont été tenus évidemment par Glaser qui n'a fait, en tout et pour tout, que trois interventions, les deux premières très brèves et la troisième un peu plus longue mais qui a dit l'essentiel. Je l'ai trouvé trouve toutefois plus prudent que par le passé (pour des raisons qui m'échappent). Il a signalé, non sans bon sens, face aux rodomontades franchouillardes des deux autres, que la France ne pouvait que difficilement échapper au piège de l'intervention, mais, par ailleurs, il a été le seul à souligner tous les dangers pour l'ancienne puissance coloniale.

Cette dernière expression a suscité des réserves de la part de Monsieur Servent qui par là-même à montré son ignorance des réalités coloniales, car le fait que beaucoup d'Africains n'aient pas connu la colonisation française, n'empêche, en rien, une dénonciation systématique de ce colonialisme. J'ai toutefois désormais une réponse toute trouvée à ce genre de remarque en disant aux Africains, quand ils se hasardent à de tels propos, que les Chinois leur feront assurément regretter les Français.

Bref, Glaser a souligné à la fois les risques de cette intervention et ses difficultés immenses, ne serait-ce que pour constituer une troupe d'intervention convenable et opérationnelle à base essentiellement nigériane (donc anglophone) et burkinabé (donc francophone), avec des soldats qui sont, pour le moins, aussi mal formés que mal équipés. Naturellement la Malienne de Montreuil a fait des appels vibrants à l'intervention française, mais vous aurez peut-être observé que, dans l'intervention du délégué officiel du Mali à l'ONU, il n'a été question que de troupe africaines, du moins à ce que j'ai entendu de son propos.

Glaser a été aussi le seul à poser un problème central et capital : le ravitaillement en carburant de gros véhicules fort gourmands qui doivent parcourir des milliers de kilomètres dans des déserts où les stations-services sont rares! Cela pose évidemment la question de la frontière avec l'Algérie et du rôle de cet Etat dans toutes ces affaires, fort différent de celui de la Mauritanie, mais que personne n'évoque jamais. La "fides punica" a dû passer la frontière !

Il a fallu attendre les deux-tiers de l'émission pour que Monsieur Servent prononce, non pas le nom de Tamasheq, qu'il doit ignorer, mais le mot Touareg (ce qui, j'en conviens, reviens au même mais qui n'est pas le terme utilisé au Mali). Il s'est abstenu de mentionner que la revendication de l'indépendance ou moins de l'autonomie du Nord du Mali par les Tamasheq est ancienne et que leur affrontement, parfois armé, avec Bamako, aussi traditionnel, n'a pratiquement jamais cessé dans les dernières décennies. Actuellement il semble que les relations entre les Tamasheq et l'ACMI ne soient pas des meilleures mais il est sûr qu'une intervention nigério-burkinabe-française contribuerait à rétablir l'unité au sein de ces factions.

Et si ça se passe mal, en quoi que ce soit, car ces troupes africaines ne sont pas des plus disciplinées, soyez sûrs, comme le soulignait Glaser, que ce sera, de toute façon, la faute à la France !

Honni soit qui pense au Mali!