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lundi 3 mars 2014

Après le Mali, la RCA en attendant le Tchad…


Pour votre information sur les situations africaines, ne comptez pas trop sur les médias français qui ne semblent même pas capables de nous donner des données fiables sur les Etats. Pour ma part, sans être son agent,  je recommande depuis longtemps la consultation de "The World Factbook" qui émane de la CIA, sans que sa présence soit en rien dissimulée. Ainsi pour le Tchad, suffit-il pour accéder aux données nationales complètes de taper dans Google « Chad CIA »!). J'ai eu le plaisir d'entendre contester les données françaises et vanter celles de la CIA, comme je le fais moi-même, par Messieurs Glaser et Pons, dont la connaissance des terrains africains, est infiniment supérieure à celle de bon nombre de nos décideurs comme de nos diplomates, ces derniers étant même sanctionnés quand ils ont, rarement, le courage d’énoncer quelques vérités.

Je donne donc ici, à titre d'introduction à ce billet, quelques extraits du document de la CIA concernant les populations, les langues et les religions du Tchad sur lesquelles on entend bien des sottises, ainsi que les chiffres de la CIA sur les réserves et la production de pétrole, informations qui constituent assurément, même si l'on n’en parle guère, un élément important du problème. En effet, depuis l'affaire du Mali où les troupes tchadiennes ont joué un rôle essentiel et subi de lourdes pertes dont on n'a guère parlé, le Tchad et son président Idriss Deby sont devenus un élément fort de la politique française dans cette région, sans que le pouvoir soit accepté et soutenu par l'ensemble de la population :

 « Population : Sara 27.7%, Arab 12.3%, Mayo-Kebbi 11.5%, Kanem, Bornou 9%, Ouaddai 8.7%, Hadjarai 6.7%, Tandjile 6.5%, Gorane 6.3%,
Fitri-Batha 4.7%, other 6.4%, unknown 0.3% (1993 census)
 Languages : French (official), Arabic (official), Sara (in south), more than 120different languages and dialects
 Religions : Muslim 53.1%, Catholic 20.1%, Protestant 14.2%, animist 7.3%, other 0.5%, unknown 1.7%, atheist 3.1% (1993 census)
 Population : 11,193,452 (July 2013).
 Pétrole : réserves 1.500 milliards de barils ; production par jour 125.000 barils » The World Factbook.

Comme le montrent les chiffres de la CIA et, comme l'a rappelé l'un des deux experts que j'ai mentionnés lors de l’émission de Calvi, le Tchad n'est nullement un Etat totalement musulman voire islamique, comme on le donne souvent à croire , non sans quelque intention. On en persuade d’autant plus facilement que l'arabe est avec le français une des deux langues officielles du Tchad (sans que, pour autant, ces langues y soient réellement parlées !) et que la population tchadienne est pour moitié environ musulmane ; il n'empêche que les chrétiens constitue tout de même environ le tiers de la population totale de cet Etat.

Faire croire que tous les soldats des forces tchadiennes envoyées en RCA sont musulmans est évidemment quelque peu excessif. Comme le rappelle l'auteur tchadien d'un texte que je cite plus loin, Houle Djonga Djonkamla, « le premier militaire tchadien tombé dans le cadre de la mission de soutien en RCA, l'adjudant-chef Adoum Boksou, était de confession chrétienne catholique et il a été inhumé selon les rites catholiques. C'est la preuve qu'on doit éviter la confusion qui veut que les Tchadiens musulmans soutiennent les musulmans en RCA. ».

Il en est sans doute autrement des irréguliers et des mercenaires en rupture d’engagement de toutes sortes qui se sont réfugiés en RCA à la suite des événements de Libye, puis de la reprise en main du Mali. De toute façon ces gens-là, reîtres de sac et de corde, qui sont les plus actifs et les plus redoutables dans les massacres et les pillages, ne sont nullement en République Centrafricaine au titre du contingent officiel africain et qu’ils sont tout prêts à trouver d’autres lieux de nuisance.

Il est toutefois clair que, même hors de la communauté chrétienne de RCA, les Centrafricains ne veulent plus des Tchadiens, civils comme militaires. On peut ainsi lire dans Tchadactuel du 20 février 2014 : « le Tchad a annoncé avoir mis fin à son opération de rapatriement sous protection militaire de ses ressortissants établis en Centrafrique. Un dernier convoi à destination du Tchad a quitté Bangui mercredi matin sous escorte de soldats tchadiens et de militaires de la force africaine (MISCA) donnant lieu, comme à chaque départ, à des manifestations d'hostilité de foules en colère contre les civils militaires tchadiens. »

Il est évident que, dans les affrontements interethniques, on a du mal à faire une distinction claire entre les Tchadiens, très nombreux en Centrafrique ; ils sont parfois pour certains, des combattants et des soldats tchadiens de la MISCA et ont été accusés de complicité avec les combattants de la Seleka, majoritairement musulmans,  en dépit du fait que le Tchad lui-même  a toujours nié de telles connivences. Les confusions ont été d'autant plus faciles et grandes que, comme je l'ai précisé ci-dessus, un très grand nombre d'irréguliers tchadiens ou non, musulmans ou non, ont profité de la situation centrafricaine pour se livrer à des exactions et des pillages.

La version officielle des faits est à examiner de plus près et les responsabilités du Tchad comme de la France sont à prendre en compte. Les militaires français étaient déjà présents en 2003 quand le président Ange Patassé a été renversé, comme ils l’étaient toujours en 2013, quand le président Bozizé a été renversé à son tour par la Séléka. Même si la France, à ce moment-là, s'est refusée à intervenir, comment imaginer qu'elle n'ait pas choisi volontairement de laisser faire les choses ! 

Quant au rôle du Tchad au Mali comme en RCA, on peut le discuter, mais il est certain que, parmi les troupes africaines, les Tchadiens étaient de loin les mieux entraînés et les plus aptes à intervenir. Il est donc probable que le départ des Tchadiens de Bangui amènera la création de nouvelles milices et fera naître de nouveaux conflits, puisque les militaires français ne seront , au mieux, que 2000 cantonnés pour l'essentiel à Bangui, dont la moitié, non combattante, est planquée et dont le reste a des fonctions qui sont plutôt de celles de la gendarmerie que d'une armée de terrain efficace. Comme au Mali, les Tchadiens ont fait l'essentiel du travail, ce que montrent les pertes mêmes qu'ils ont subies.

J'en terminerai avec ce point en citant les propos de Houle Djonga Djonkamla quetj'ai déjà évoqué et qu’on peut lire dans le Blog Makaila du 6 janvier 2014 : « Le Conseil Patriotique des Forces pour le Changement (CPFC) a toujours pensé que la solution au conflit qui nous oppose au gouvernement du Tchad est politique. Il doit être résolu  à travers un dialogue politique inclusif comme nous l’avons toujours souhaité. La lutte armée est envisagée lorsqu’il n’y a aucune porte ouverte pour le dialogue. Nous sommes conscients que non seulement la situation en RCA est dangereuse pour la stabilité au Tchad, mais nous avons le Nigeria, la Lybie, le Sud Soudan et le Darfour  Soudanais qui sont des foyers en ébullition. Mais dans tous ces pays la solution passera par le dialogue. C’est pourquoi nous pensons que le gouvernement doit saisir cette accalmie pour lancer un véritable dialogue entre les différentes parties tchadiennes afin de consolider la stabilité précaire dans notre pays. ».

Curieusement, dans ce jeu de billard diplomatique multibandes qu'on observe dans cette zone de l'Afrique, on peut constater que, souvent, l'intervention dans un pays suppose chez les intervenants l'idée d'agir en même temps, voire surtout, sur le pays voisin. Une partie de l'intérêt de la France pour le Mali, tient, d’abord, à sa proximité avec le Niger, où se trouve la principale source de l’alimentation en uranium que la France garantit à tous les clients de son industrie nucléaire (français ou étrangers).

L'intérêt pour la RCA, Etat longtemps négligé au plan politique (sauf pour ses diamants !), tient désormais, à sa proximité avec ses voisins du Tchad et du Soudan qui sont devenus des enjeux pétroliers considérables, dont bien entendu la Chine ; en premier lieu, ne se désintéresse pas (Au Tchad, Les Chinois produiront 50.000 barils/jour pour l’exportation à la fin de 2014. Ils en produiront aussi 18.000 pour la raffinerie).

Tout cela suscite non seulement des convoitises extérieures, mais agit de façon très forte sur la politique intérieure des pays, en particulier dans le cas du Tchad. Le lobby pétrolier tchadien  réunit, en effet, sous la houlette et au bénéfice de la « Première Dame » du Tchad, Madame Hinda Deby. Ce lobby, mis en place depuis 2007, a promu Mahamat Kasser à la tête du secteur pétrolier. Le but recherché est simplement une main mise totale sur les recettes du secteur, piloté par le cabinet « Cameroun Audit Conseil » (CAC) . Tout se passe donc à l’étranger et aucun ministère tchadien n’est convié aux réunions et associé aux décisions. Le ministère des finances, l’organe compétent de l’Etat tchadien y est toujours absent. Le CAC encaisse les commissions et une partie du bonus qu’il les repartit entre les différents membres du lobby,  y compris , d'abord, la Première Dame » tchadienne ! 

Mieux encore, la part des profits revenant au Tchad est, elle-même, commercialisée par un bureau … à Dubaï dirigé par le frère du TPG Zen Bourma, toujours sous la supervision de la Première Dame.
La manne pétrolière ne se déverse donc pas dans le Trésor public tchadien comme on pourrait le penser, mais plutôt dans les poches de certaines et de certains "oligarques". Les cheminements décisionnels et financiers, gérés "off shore", sont des plus malaisés à saisir et s’opèrent pour l’essentiel hors du Tchad.

 Et la RCA dans tout cela ?

Les quelques centaines de milliers de francs de diamants de la RCA, qui s'évaporent désormais Dieu sait où, au lieu de constituer des cadeaux comme sous Bokassa, ne pèsent pas grand-chose au regard des ressources pétrolières en jeu au Tchad. En revanche, les affrontements religieux, nouveaux et inouïs, risquent d'avoir dans le pays des conséquences dramatiques, en particulier dans le domaine alimentaire, puisque la production agricole locale actuelle fait que la République centrafricaine, difficile à approvionner, est très loin désormais de la situation d'autosuffisance qu'elle a pu connaître dans le passé. Donc, après la guère civile et les massacres, la famine !

samedi 18 mai 2013

Gazole et essence : raffinage et enfumage.


Devrais-je préciser, une fois de plus, que je ne suis en rien spécialiste ni même vraiment informé des questions que je vais aborder et que mon propos n'est que celui du simple citoyen qui ne connaît que ce dont on veut bien l'informer et applique à cette information, qu'il s'efforce de vérifier, des raisonnements d'un simple bon sens qui ne paraît pas caractériser nos dirigeants politiques ou industriels.

En moment où notre Président de la République se voit "soldat de l'an II" et entreprend de sauver la nation des menaces qui pèsent sur elle, je me permets, en la circonstance et vu l'urgence, de lui faire une suggestion qui me paraît à la fois facile à mettre en œuvre et porteuse d'avenir.

Un des problèmes de la France tient au déficit de son commerce extérieur et une bonne partie de ce déficit est de nature énergétique. Il tient, en particulier, à ce que nous n'avons pas de pétrole (et hélas pas beaucoup plus d'idées, comme on va le voir !) et que nous refusons de réfléchir sur les énergies fossiles que pourrait nous fournir le gaz de schiste. Nous nous refusons à l'exploiter selon les techniques actuelles (ce que je comprends tout à fait), mais dont nous refusons même à laisser évaluer l'existence et les potentialités, ce qui pourrait conduire à mettre en oeuvre des recherches sur des formes d'exploitation moins nuisibles à l'environnement, puisque l'énergie fait partie, semble-t-il, des préoccupations de notre gouvernement.

Pour en revenir à notre déficit énergétique, il tient à ce que, non seulement nous devons importer du pétrole mais également et en plus une énorme quantité de gazole, sans cesse croissante, que nous ne sommes pas en mesure de produire, alors que nous produisons, de façon totalement absurde, des excédents d'essence qu'il nous faut ensuite essayer de vendre ailleurs. C'est Gribouille qui se jette à l'eau pour ne pas être mouillé par la pluie ! Dans ce domaine comme dans bien d'autres, nous marchons sur la tête en particulier grâce au génie industriel Monsieur Jacques Calvet (en son temps PDG de Peugeot et grand apôtre du diesel et du secret des feuilles d'impôts) qui à 82 ans jouit d'une fortune des plus confortables (250 millions dit-on) et parvient même à se maintenir dans la rubrique people.

Bref le diesel (ou gazole) représente plus de 80 % des carburants consommés en France c'est-à-dire une quantité que nous sommes pas en mesure de produire puisque il nous manque 27% du total consommé. Notre déficit énergétique dépasse les 13 milliards et l'importation du gazole en constitue une bonne partie même si le vague est naturellement de rigueur en la matière. Entre 2002 et 2010, l'importation de gazole a augmenté de plus de 15 % par an. Je vous laisse le soin de faire le total ! En revanche, nous exportons de l'essence ; naguère encore, les tankers chargés de gazole américain croisaient au milieu de l'Atlantique ceux qui apportaient aux États-Unis les excédents de notre essence française. Les États-Unis, qui sont réalistes eux, se sont désormais libérés de cette sujétion et nous n'en avons que plus de difficultés à vendre notre essence en Europe.

Je résume : nous produisons beaucoup trop d'essence et beaucoup trop peu de gasoil ; de ce fait, non seulement notre balance du commerce subit les conséquences ce cette inégalité mais nos raffineries sont en crise, comme l'a montré la fameuse affaire de Petroplus. Ces grands capitaines d'industrie, que le monde nous envie, et que nous sommes obligés de payer des fortunes pour les empêcher de partir à l'étranger (Quelle douce rigolade !) ont été incapables depuis 20 ans de voir venir cette évolution (à moins qu'ils n'aient de bonnes raisons qu'ils nous cachent, comme toujours drapés qu'ils sont dans le drapeau) et ils ont continué à investir dans les unités de production d'essence Thomas Porcher, économiste spécialisé dans le pétrole, résume ainsi les choses à propos des raffineries françaises : "Les raffineries se sont tirées une balle dans le pied". Des milliers d'emplois sont menacés et les raffineries Total de Dunkerque et Petroplus du Bas-Rhin ont déjà fermé ; ça ne vous rappelle rien ?

En outre, nos pétroliers viennent régulièrement pleurnicher dans les médias (leur porte-parole, est, en général, un monsieur d'apparence fort respectable, dont le nom est quelque chose comme Chianski ) ;ils soulignent régulièrement, les pauvres, que les raffineries ne gagnent pas d'argent et que leurs marges sont trop réduites. En fait, elles sont surtout gérées par des incapables puisque ils continuent selon les errements antérieurs alors que la production d'essence correspond à 113 % des besoins français ; sur la centaine de millions de tonnes de capacité de nos raffineries, le taux d'utilisation est de 85 %, alors que pour le gasoil nous ne pouvons même pas couvrir 75 % de la consommation nationale. N'importe quel petit entrepreneur provincial illettré comprendrait que ça ne peut pas durer, à moins que l'on ne souhaite justement que cela ne dure pas !

En effet, ce que nous disent moins ces pétroliers "mittaliens" et en particulier Total c'est qu'ils sont en train de construire une immense raffinerie à Jubaïl en Arabie Saoudite dont les coûts de production seront moindres du fait des salaires (rassurez-vous les travailleurs ne sont pas saoudiens) et de la proximité des puits de pétrole.

Un esprit simple comme vous et moi (mais non pas un de nos grands capitaines d'industries avec salaires mirobolant, stocks options, parachute doré et retraite chapeau), aurait tenté, depuis 20 ans, devant la généralisation folle du diesel, d'adapter les capacités de production des raffineries à cette nouvelle situation. Je n'entre pas dans le débat sur l'adaptation écologique du gazole qui a mobilisé de façon absurde l'attention puisque rien ne prouve qu'elle ait eu, sur le plan sanitaire, les effets escomptés.

Qu'on ne vienne pas me parler ici du prix de revient de ces deux carburants puisque, hors-taxes bien entendu, le prix de revient du gasoil est, en gros, équivalent à celui de l'essence. Pour prendre le cas du marché de Rotterdam, quand le gasoil coûtait 0,64 € du litre en moyenne, il était de 0,61 pour l'essence sans plomb 95. Là aussi, les chiffres varient à l'infini, mais les ordres de grandeur sont les mêmes. Donc l'argument est sans portée ; il est évident que la différence de prix est absolument sans commune mesure avec le coût imposé à la France sur le plan du commerce extérieur.

On est parfaitement en mesure de tirer plus de gazole d'un baril de pétrole en particulier grâce un outil qu'on appelle "l'hydrocraqueur" qui d'ailleurs est en usage en France à Gonfreville et à Lavera. Un hydrocraqueur, qui permet d'augmenter la part du gazole, coûte 600 millions d'euros mais l'évolution des deux raffineries citées prouve que la chose est possible.

Le problème n'est d'ailleurs, à mes yeux, même pas là. Comme le Président de la République nous l'a appris, le problème de l'énergie est en Europe et en France au centre de ses préoccupations ; par ailleurs, on envisage de lancer des programmes de recherche dans différents domaines très vastes dont celui de l'énergie. Au lieu de faire de vastes projets et immenses programmes (dans le style du mythique Grand Emprunt), pourquoi ne pas cibler une recherche précise sur une question précise : "Comment produire, en France et à moindre coût, (en réduisant bien sûr la production d'essence dont on ne sait que faire) le gasoil dont notre pays a besoin ?" Il s'agit de lancer sur cette question un programme de recherche avec un cahier des charges et un calendrier précis, avec un jury associant chercheurs et techniciens industriels et, à la clé, un prix ou quelque chose d'approchant et de financer totalement les projets sélectionnés.

Une telle opération serait de coût très réduit par rapport aux milliards que nous coûte chaque année l'importation de gasoil produit à l'étranger. Bien entendu, il faut, sur ce point, agir de façon très indépendante des pétroliers eux-mêmes dont le lobby empêchera sans doute la réussite de cette opération car il est infiniment probable que si la situation ubuesque que je viens de décrire s'est prolongée, des décennies durant, c'est que l'industrie pétrolière y trouve son compte.

Sur ce point, et comme sur bien d'autres, comme disaient les troubadors toulousains : "On nous ment !" ou, comme on dit désormais, "On nous enfume!".
 

vendredi 26 avril 2013

Qatar "bifrons" (1)


J'aime bien le titre du livre de Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget qui vient de paraître chez Fayard : Le vilain petit Qatar. Il est assurément bien trouvé, mais je lui préfère néanmoins celui que j'ai donné à ce post, même s'il est un peu pédant. L'épithète "bifrons" était celle que les Romains donnaient au dieu Janus qui, vous vous en souvenez peut-être, avait deux visages. Je crois assurément que si le Qatar est incontestablement petit, peut-être vilain, il est en tout cas, assurément, "bifrons" et en joue de façon systématique et, il faut bien le dire, assez réussie, pour l'instant du moins.

On l'a dit et écrit cent fois déjà, le Qatar est grand comme la Corse et il a, en gros, la population ; aux alentours de 200 000 habitants pour ne prendre en compte que ceux qui sont d'authentiques nationaux, les deux millions n'étant atteints que par l'adjonction 1.600.000 émigrés dont la grande majorité, les plus humbles, sont dans une condition qui est proche de celle de l'esclavage. En revanche ses richesses pétrolières et surtout gazières lui garantissent, selon les experts, le maintien de la manne financière dont il bénéficie pour cent soixante dix ans ! Le Qatar n'est dépassé, dans le classement des pays les plus riches, que par le Luxembourg qui assurément n'a pas de gaz, mais beaucoup de sociétés fort occupée à l''évasion et à la fraude fiscales.

Cela dit l'un et l'autre de ces leaders de la richesse mondiale pourraient être menacés dans leurs œuvres vives financières. Le Luxembourg par une réforme enfin sérieuse de la finance internationale qui assurément prendra beaucoup de temps et ne parviendra pas nécessairement son terme. Le Qatar par le fait que le fabuleux trésor gazier de North Dôme qu'il partage avec l'Iran, en dépit de son immensité et de sa richesse, est une ressource, sinon fragile du moins menacée, en raison de la folie belliqueuse de l'autre co-exploitant, l'Iran. En effet, si les événements liés aux ambitions nucléaires de l'Iran entraînaient des réactions violentes des États-Unis, probablement via Israël, les menaces sur le Golfe Persique et une éventuelle fermeture du détroit d'Ormuz pourraient, du jour au lendemain, interrompre les activités et les exportations gazières dans cette région, suspendant par là même la manne financière dont bénéficie le Qatar.

Contre toute attente, le Qatar a donc deux ennemis, bien différents, avec lesquels il vit pourtant en relativement bonne intelligence surtout le premier : l'Iran et l'Arabie Saoudite. Il est clair que la présence de ce puissant voisin qu'est l'Arabie saoudite est la menace la plus réelle. Une bonne partie de la politique du Qatar vise d'abord à s'assurer contre tout risque de ce côté-là. C'est probablement ce qui a conduit le Qatar accueillir deux bases américaines sur son territoire et même, semble-t-il, à assumer une bonne partie du coût de leur fonctionnement.

Il y a également une autre menace plus lointaine et d'un tout autre ordre. Elle tient à l'exploitation de nouvelles ressources pétrolières ou gazières ; on pourrait même dire que le principal ennemi, sur le plan économique, est pour le Qatar le gaz de schiste qui a déjà rendu les Américains quasi autarciques en matière d'énergie et dont l'exploitation ne peut qu'aller croissant malgré les cris des écologistes. Par ailleurs l'Australie va développer considérablement, dans les années à venir, ses infrastructures en matière de production gazière et concurrencer de plus en plus le Qatar en Asie. Dès lors, le principal client du Qatar pour son gaz ne peut être que l'Europe et il ne peut l'y acheminer facilement, comme il pourrait le faire, si l'Arabie Saoudite lui permettait d'établir des gazoducs sur son territoire, ce que refuse bien évidemment ce grand méchant voisin au gentil petit Qatar!

Il faut bien tout de même que j'en vienne à justifier cette insolite épithète latine dont j'ai affublé ce pauvre Qatar. On peut dire que les relations que le Qatar entretient avec les États-Unis illustrent parfaitement le double jeu du Qatar. En effet des relations bilatérales, comme on dit chez les diplomates, sont bonnes en apparence et les deux Etats ont même un pacte de défense. Pourtant, en même temps, le Qatar soutient, un peu partout, les Frères musulmans, ce qui est un peu étonnant vu la guerre que les États-Unis font au terrorisme. Ce double jeu est apparu nettement, comme j'ai eu l'occasion de le préciser dans l'un de mes posts intitulés "Honni soit qui Mali pense", à travers l'aide que le Qatar, sous couvert d'action humanitaire, a apporté aux djihadistes du Nord-Mali pourtant baptisés terroristes par la France et les USA.

Les choses sont toutefois rendues très compliquées par le fait que, non seulement le Qatar soutient des mouvements islamistes réputés terroristes, mais, en même temps, garde, ici ou là, des objectifs nationaux spécifiques qui l'ont conduit, par exemple, en Libye, à apporter son aide à la France et à la Grande-Bretagne dans la lutte contre le colonel Kadhafi. Il en est de même en Syrie où le Qatar soutient et arme les mouvements contre Assad, alors que naturellement l'Arabie Saoudite favorise le régime en place. La chose tient, dans le premier cas, à ce que le Qatar avait fait des investissements importants et entendait les protéger et même les faire fructifier, quelle que soit l'issue du conflit. Il n'a donc pas mis tous ses oeufs dans le même panierr, comme souvent ("bifrons"). En Syrie, les choses se présentent un peu différemment, même si le Qatar souhaite le départ d'Assad  dans l'espoir d'installer là-bas aussi les Frères musulmans.

Le double jeu qatari est illustré parfaitement aussi dans leur comportement à l'égard du football. Il est bien évident que ce sport n'est en rien enraciné dans la culture du Qatar; il y a là, sous couvert d'intérêt sportif, des ambitions à la fois financières et géopolitiques comme toujours avec le Qatar. L'affaire s'est jouée en particulier à travers les "influences" individuelles sur des personnages que ne tourmentent pas exagérément la déontologie et la question des conflits d'intérêts. C'est ainsi que, après Zidane, Michel Platini, membre du comité exécutif de la FIFA, qui a soutenu l'étrange projet du Qatar pour l'organisation de la Coupe du monde 2022, a vu son fils nommé conseiller juridique de Qatar Sports Investment ....par le plus grand et les plus heureux des hasards. De la même façon, le gendre du roi d'Espagne, accusé dans son pays de détournement de fonds publics, vient de se voir offrir la proposition d'être le coach de l'équipe de handball du Qatar. Tout cela permet naturellement de favoriser des décisions qui pourraient être discutables ou incertaines, car les traditions sportives, tant pour le football que pour le handball, ne sont pas totalement ancrées dans la culture de cet émirat.

Le vrai sport auquel devrait s'intéresser le Qatar est plutôt le billard, car il y possède manifestement des dispositions pour jouer à la fois sur plusieurs bandes.

(A suivre)

vendredi 19 avril 2013

Essence vs gazole. Et vive la Père Ubu !


 

Faut-il que je rappelle une fois de plus que je suis nullement spécialiste de certaines des questions dont je parle mais que je me borne, à la différence de la plupart de nos médias, à une simple consultation des organes et des documents spécialisés.

Commençons donc par le plus simple et le plus évident : la France consomme chaque année,10 millions de tonnes d'essence qu'elle produit en excès, et plus de 33 millions de tonnes de gazole dont elle manque ; selon d'autres sources (l'Union française des industries pétrolières, mais les ordres de grandeur sont, en gros, les mêmes), en 2012, le gazole aurait représenté 80,1% des carburants consommés en France, ce qui constitue un record. La chose est, en somme, assez normale puisqu'en 2012, 72,9 % des voitures particulières vendues en France étaient des modèles diesel contre 55,2 % en moyenne en Europe de l'Ouest, seuls le Luxembourg et l'Irlande devançant la France sur ce terrain.

Jusque-là, au fond rien d'anormal, si ce n'est que cette situation dure depuis trente ans et que la France est totalement incapable de produire de telles quantités de gazole et que, pire encore, elle doit en importer des quantités de plus en plus considérables. Y-a-t-il un pilote dans l'avion ?  Entre 2002 et 2010, ses importations françaises de gazole (en valeur) ont été multipliées par plus de trois, tandis qu'en revanche, elle persiste à  produire trop d'essence et doit en exporter. Toutefois, en valeur (ce qui est une autre dimension très importante du problème), le déficit des échanges est très inégal ! La valeur des importations de gazole, qui était de 8,9 milliards d'euros en 2010, serait proche de 13 milliards pour 2011, tandis que les exportations d'essence, pour la même année 2011, ne seraient que de 2,8 milliards. Notre déficit énergétique est là !

Nous nous trouvons ainsi en face d'une situation absurde, puisque, dans le même temps où nous importons du gazole en quantités énormes, nous fermons des raffineries avec tous les problèmes sociaux qui en découlent (cette situation étant illustrée par le cas de Petroplus), ce qui amène à une réflexion sur ce problème, réflexion que nos compagnies pétrolières ont apparemment négligé ou refusé de prendre en compte – en fonction de leurs intérêts propres bien entendu.

Commençons assez logiquement la question du prix de revient et d'achat de ces produits. Hors-taxes, le gazole n'est pas moins cher que l'essence comme on pourrait le croire. Il est même un peu plus cher puisque sur le marché de Rotterdam, il coûte 64 centimes en moyenne contre 61 pour l'essence sans plomb 95. On pourrait même dire que ce coût relativement moins élevé de l'essence est largement annulé par le fait que la consommation de diesel est moindre, puisque sur un même trajet automobile et à motorisation équivalente, on consomme 15 % de moins de gazole que d'essence.

Comme je le disais précédemment, la France est donc obligée d'acheter à l'étranger du gazole et d'y vendre, sans doute à perte, ses surplus d'essence. Jusque vers 2006, ce trafic se faisait essentiellement en direction des États-Unis ; les navires transportant, les uns notre essence vers les États-Unis, les autres le gazole américain vers la France, devaient se croiser au milieu de l'Atlantique, à moins qu'on ait eu l'idée ingénieuse de charger en gazole américain au retour, les navires une fois vidés de leur essence française. Depuis 2006, ce commerce transatlantique s'est étiolé, la consommation d'essence américaine s'étant réduite et les échanges se faisant désormais essentiellement avec la Russie et l'Asie pour le gazole que nous importons, tandis que l'Europe constitue le principal client à l'exportation notre essence qui est achetée essentiellement par les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Belgique.

Il faut évidemment mettre en évidence l'explication historique d'une situation aussi absurde qui a conduit à multiplier par trois en gros nos importations de gazole et par deux nos exportations d'essence, sans que nous ayons jamais songé à changer les productions de nos raffineries, alors que nous développions, d'une façon totalement artificielle et volontariste au départ, la production française de véhicules diesel.

Les choses remontent en fait à la décision du général De Gaulle sur le nucléaire français qui a conduit, en particulier, à promouvoir massivement le chauffage électrique en France et par là a diminué les besoins en fioul domestique. Le choix du moteur diesel dans la suite allait dans le même sens. Le grand propagandiste en fut Jacques Calvet, le patron du groupe PSA, partisan si enthousiaste du gazole et adversaire si résolu de la publication de ses propres augmentations de salaires. il joua avec assez d'adresse sur le chauvinisme français qui est une réaction qui ne fait jamais défaut chez nous, en affirmant que nous étions "les meilleurs du monde en matière de diesel". L'industrie automobile française s'est donc employée, à partir des années 80-90, à améliorer avec succès les moteurs diesel, ce qui d'ailleurs conduisait à se gagner le puissant lobby des transporteurs routiers si prompts, pour appuyer leurs revendications, à bloquer les routes. Cette victoire du lobby routier a été marquée en 2007 lorsque l'Union européenne a accepté le principe du "gazole professionnel", pratiqué par la France, qui permettait aux transporteurs de se faire rembourser une partie de la taxe sur les produits pétroliers, à raison de cinq euros par hectolitre.

Les prix très bas du gazole en France résultent donc purement et simplement de la défiscalisation, ce qui veut dire, en d'autres termes, que c'est l'Etat c'est-à-dire l'ensemble des citoyens français (y compris ceux qui roulent avec des véhicules à essence) qui finance depuis trente ans les divers abaissements du prix du diesel.

Le vrai, et pourrait-on dire, le seul problème est le suivant : pourquoi l'industrie pétrolière française, dont on a souvent l'occasion souvent de sécher les larmes tout en constatant les colossaux bénéfices, ne s'est pas adaptée à cette situation?

Un mot sur la production de l'essence et du diesel ; les données sont, sur ce point,. à la fois précises mais variables selon les experts. Suivant sa masse volumique, 1 tonne de pétrole brut représente entre 7 et 9,3 barils, puisque curieusement le pétrole n'est pas vendu au kilo mais au litre ! La moyenne mondiale se situe aux alentours de 7,6 barils par tonne de pétrole Arabian Light courant ; on en tire 22 % d'essence, 9 % de kérosène et 27 % de gazole ; selon l'Institut français du pétrole, c'est plutôt 12 % d'essence, 37 % de kérosène de diesel et de fuel léger et 47 % de fuel lourd. Bizarre m'enfin !
 
Le problème est que, à partir des années 80, quant la France a fait le choix du diesel de façon massive, les pétroliers, en bonne logique, auraient dû s'adapter et tenter d'augmenter la proportion de production du gazole par rapport à celle de l'essence. Ils n'en ont clairement rien fait pour des raisons qu'ils sont sans doute les seuls à connaître, mais qui sont probablement d'ordre financier. On peut penser que, pressentant la crise mondiale liée surtout à la montée des producteurs asiatiques qui raffinent leur essence et leur gazole à moindres coûts, ils ont préféré (comme Monsieur Mittal et pour les mêmes raisons) fermer les raffineries françaises pour en ouvrir ailleurs plutôt que d'investir en France pour modifier leurs productions.

Le plus bel exemple et la preuve évidente est la future raffinerie Total en Arabie Saoudite qui permettra non seulement des coûts bien moindres, mais surtout est un outil moderne et efficace, susceptible de faire varier le ratio de la production entre le gazole et essence. Pourquoi ne pas l'avoir fait en France puisque différents outils techniques permettent de modifier ce ratio ? L'outil le plus commode et le plus efficace est sans doute "l'hydrocraqueur" qui permet de faire plus de gazole qu'une raffinerie classique. Deux raffineries seulement en ont en France, celle de Gonfreville et celle de Lavera (qui produit deux fois moins de gazole que la première). Un hydrocraqueur qui permet d'augmenter le pourcentage de production du gazole coûte certes, dit-on, 600 millions d'euros, mais vu les profits de Total, un tel investissement n'apparaît pas considérable et l'Etat qui engloutit en vain des dizaines de milliards depuis trente ans aurait pu intervenir!

On se trouve, une fois de plus, en présence d'une absence totale de vision et de stratégie industrielles de la part de ces grands patrons, que le monde entier nous envierait, mais qui, apparemment, sont surtout attentifs à leurs propres rémunérations comme à celles de leurs actionnaires, surtout quand par ailleurs, comme toujours chez nous, c'est l'État qui crache au bassinet comme dans le présent cas, à travers la défiscalisation du gazole dont je n'ose même pas imaginer ce qu'elle a pu coûter à la France depuis 30 ans !

 

lundi 14 janvier 2013

Honni soit qui Mali pense (suite et, sans doute, pas fin)


C'est parti et Dieu seul sait où cela va nous conduire !

Il y a déjà quatre morts au moins du côté français et on en parle guère, alors que la moindre victime en Afghanistan faisait les gros titres de la presse et l'ouverture des journaux télévisés. Botus et mouche cousue !

Quant aux dommages collatéraux, il va falloir s'y préparer car il y en déjà...inévitablement. Si bombarder, pour la première fois, une colonne de 4x4 Toyota dans le désert, ne risque guère d'en provoquer, comme je le remarquais dans un post précédent, il va en être tout autrement si l'on bombarde également désormais des villes de l'importance de Gao. Il y a même là une conséquence double pour ce qui concerne les populations civiles, puisqu'elles se mettent maintenant à les fuir pour gagner le désert en espérant y être moins exposées.

Il est surtout à craindre que les Islamistes, qui ne sont pas tombés de la dernière pluie et ne sans doute pas totalement idiots, ont dû suivre les événements des guerres précédentes et ont dû entendre parler des "boucliers humains" ; ils ne vont pas tarder à mettre deux ou trois gamins du cru, ramassés au hasard ici ou là, à bord de leurs Toyotas et à en regrouper dans leurs camps ou dépôts. Voilà qui leur permettra de prendre désormais en photos avec leurs téléphones portables des victimes civiles, de préférence des enfants, et d'alimenter la presse mondiale qui pour le moment manque singulièrement d'images et s'en régalera.

Naturellement ce ne sont pas les militaires qui fanfaronnent, en béret vert, devant les caméras qui s'en soucient ! D'ailleurs la presse est plus à Bamako et que sur le terrain à sept ou huit cent kilomètres an Nord, selon l'usage actuel des "envoyés spéciaux" qui se gardent bien de s'approcher des terrains opérationnels).
 
Bien entendu, le discours de notre président, au sortir du conseil de défense de l'Elysée, a été tout à fait lénifiant et a surtout mis en évidence que la France n'a aucun intérêt direct et personnel dans toute cette affaire. Il n'a évidemment parlé ni des probables ressources pétrolières et gazières du Nord-Mali (car il est peu probable que la frontière entre l'Algérie et le Mali soit également celle des gisements de la première qui éviterait soigneusement de se faufiler jusque dans le sous-sol du second) et moins encore du Niger. Cet Etat est, somme toute, un enjeu beaucoup plus important pour la France que le Mali lui-même car non seulement nous y trouvons l'uranium nécessaire à l'essentiel de notre production électrique, mais également le minerai que nous nous sommes engagés à fournir aux Etats auxquels nous vendons des centrales, en leur garantissant la fourniture d'un combustible que nous n'avons pas ! Mais après tout, peut-être ignore-on que le Mali et le Niger ont en commun une belle et très longue frontière.

La seule chose sûre en la circonstance est que, quel que soit le résultat final des courses, c'est de toute façon la France, l'ancienne puissance coloniale, qui portera le chapeau!

jeudi 15 novembre 2012

Honni soit qui Mali pense (suite)


Vers la fin du mois de septembre 2012 ( à partir du 27 septembre pour être précis) j'ai publié,  une série de quatre "posts" sous le titre que  je reprends ci-dessus. Comme ces quatre textes sont beaucoup trop longs pour être reproduits intégralement ici, j'en ai réuni quelques fragments qui seront suffisants pour éclairer mon point de vue. L'essentiel en était que la France devait se tenir, dans toute la mesure du possible, éloignée de cette situation malienne, compte tenu des réalités géographiques et humaines du terrain et surtout de sa situation très périlleuse d'ancienne puissance coloniale, sur le dos de laquelle il est si facile et si tentant de se réconcilier.

Je ne pensais pas revenir si vite sur le sujet mais les événements du jour m'y poussent puisque Ansar Eddine (vous verrez de quoi il retourne dans la suite) vient de rompre avec Al Qaida et la charia!

J'ajoute que rares en France sont ceux qui ont eu le mauvais goût de faire remarquer que les événements du Nord du Mali sont en liaison des plus directe avec notre intervention en Libye et que nous n'avons sans doute pas fini d'en payer les conséquences. Même si la France s'y borne, non sans quelque raison, à des interventions aériennes que semblent préconiser nos "experts militaires" (après la Ligne Maginot, "le route du fer" et Dien-Bien-Phu). Sans doute ne sont-ils pas au courant (ils ignorent tant de choses) du fait que les troupes de mercenaires sahéliens de tous poils qui ont fui la Libye pour venir au Mali, ont emporté avec eux beaucoup de matériel militaire, dont nombre de missiles sol-air modernes dont ils n'hésiteront pas évidemment à faire usage le cas échéant contre nos aéronefs (pour causer technique) ? Il faut donc sans doute que notre président mette en chantier un discours-type pour les cérémonies aux Invalides lors des obsèques de nos pilotes d'avions ou d'hélicoptères.

Quand à ceux de nos commentateurs qui notent finement (du moins le croient-ils!) que ces combattants n'ont pas connu la colonisation française, ils ne montrent par là que leur totale ignorance des réalités coloniales, car le fait que beaucoup d'Africains n'aient pas connu cette colonisation française, n'empêche, en rien, une dénonciation systématique de ce colonialisme. Personnellement, j'ai toutefois désormais une réponse toute trouvée à ce genre de remarque en disant aux Africains, quand ils se hasardent à de tels propos, que les Chinois leur feront assurément regretter les Français.

 Nul ne mentionne que la revendication de l'indépendance ou au moins de l'autonomie du Nord du Mali par les Tamasheq est ancienne et que leur affrontement, parfois armé, avec Bamako, aussi traditionnel, n'a pratiquement jamais cessé dans les dernières décennies. Actuellement il semble que les relations entre les Tamasheq et l'ACMI ne soient pas des meilleures mais il est sûr qu'une intervention nigério-burkinabe-française contribuerait à rétablir l'unité au sein de ces factions.

Peut-être l'avez-vous noté mais, comme souvent et en de multiples lieux, du Moyen-Orient à Haïti et à la Guyane, flotte autour de toutes ces affaires comme une odeur de pétrole. Le prévoyant Qatar ne serait pas hostile à mettre quelques billes dans les affaires pétrolières de la zone, fût-ce sous des oripeaux humanitaires comme on l'a vu. Les Chinois semblent, pour le moment, à peu près absents dans le Nord-Mali (ils sont bien les seuls, puisqu'on y parle même déjà d'"instructeurs" américains et français) mais j'incline à croire qu'on ne tardera pas à les y voir. Il faut aller dans Jeune Afrique me semble-t-il pour que soit enfin abordée la question : "Le champ gazier d’In Salah est déjà en activité. Les champs de Reggane, Timimoun et Adrar vont bientôt être lancés. De nouvelles découvertes importantes sont à prévoir jusqu’aux frontières maliennes et nigériennes. Un grand pôle industriel gazier et pétrolier va se développer dans cette région." Tiens ! Tiens !

Du Sud algérien au Nord-Mali, il n'y a qu'un pas et les gisements pétroliers, eux, ne se soucient guère des limites des Etats ! La frontière algéro-malienne qu'on pourrait imaginer vide de tout mouvement est, en réalité (et elle l'était déjà avant le conflit), au contraire, et de plus en plus, un lieu de passage dont l'un des centres se situe, côté malien, à Tinzawaten, à quelques kilomètres de l'Algérie.

Cette petite ville, alors encore tenue par les forces maliennes, avait été attaquée début février, par le MNLA. Certes l'attaque avait été repoussée mais, fait symbolique, elle avait aussi marqué la désertion du seul haut gradé tamasheq de l'armée de Bamako, le colonel Hassan Ag Mehdi. Cet officier supérieur prestigieux avait gagné Ouagadougou à la tête d’un convoi de 60 véhicules.

Outre les passages de réfugiés ou d'émigrés (naguère encore ceux et celles que l'Algérie expulsait vers le Mali après les avoir capturés sur son territoire ; désormais les réfugiés du Nord Mali qui fuient les combats et la charia qu'y imposent, avec mains coupées, les groupes islamistes radicaux), les principaux trafics concernent la drogue (le plus important et surtout le plus rémunérateur), les armes et le carburant qui, dans le contexte actuel, vu le grand nombre de véhicules forts gourmands en essence et parcourant de nombreux kilomètres, est sans doute le problème logistique majeur pour les troupes engagées dans cette région. Comme le carburant ne peut guère venir de Mauritanie ni de Libye, je vous laisse le soin d'envisager quel doit être le principal fournisseur en la matière. On peut toutefois imaginer qu'une partie de ces moyens financiers ou alimentaires venant inévitablement de l'extérieur peut avoir des fins autres que strictement charitables. En outre, il est difficile de distinguer l'un de l'autre, car si les vivres sont destinés, en principe, aux populations déshéritées du Nord Mali, il faut bien que les troupes d'occupation mangent, elles aussi.

La situation est donc fort complexe car s'il ne faut pas oublier que le Nord-Mali est frontalier de l'Algérie, il ne vous a pas échappé que le Niger n'est pas loin et que la France ne peut pas se désintéresser d'un pays qui lui fournit le tiers de l'uranium dont elle a besoin pour ses centrales nucléaires comme pour celles qu'elle vend à l'étranger et dont elle garantit l'approvisionnement décennal en combustible!

Dans un contexte si trouble et si secret, on doit prendre en compte même les accidents survenus sur les routes pourtant peu encombrées et où les chauffards ivres doivent être rares ; l'Algérien Nabil Makloufi, dit Nabil Abou Alqama, qui coordonnait toutes les actions d'Al Qaïda dans le Nord-Mali est mort, le pauvre, dans un accident de voiture entre Gao et Tombouctou, comme l'a signalé l'AFP. Ces mécréants n'ont pas indiqué que, selon la formule, « il a été rappelé à Dieu". Toutefois, il n'est pas exclu que certains aient donné, en la circonstance, un petit coup de main à Dieu. Le directeur de Ennahar, Anis Rahmani, spécialiste des questions de terrorisme, a déclaré à l'AFP que cet accident était en fait une élimination volontaire de Makloufi ; il y aurait en effet une crise interne au sein de l'AQMI et l'élimination de dirigeants algériens d'Al Qaïda serait un moyen de renforcer la position du MUJAO où dominent plutôt les Maliens et les Mauritaniens.

Rien n'est simple en ce bas monde et surtout là ; il n'est pas sûr que l'entente la plus cordiale règne, au Nord-Mali entre les divers mouvements islamistes, même si l'intervention de la France est sans aucun doute le meilleur des moyens pour l'y ramener !

La conclusion de ces quatre posts, écrits il y a près de trois mois, était que la France avait tout intérêt, sans se désintéresser de ce qui se passe au Mali (elle ne le peut pas hélas) de s'en tenir le plus éloignée possible et d'attendre plutôt qu'entre les diverses factions qui se manifestaient au Nord du Mali se fissure une alliance toute provisoire ; vu la couleur politique et religieuse, les modes d'action et les alliances extérieures, patentes ou latentes, de groupes comme le MUJAO et Ansar Eddine (branche la plus radicale des Frères Musulmans, hostiles aux Saoudiens, ce qui n'est pas pour déplaire au Qatar), les conflits étaient écrits dans le ciel. Finalement, l'évolution et la rupture ont été rapides, brutales et radicales.

J'ai toujours pensé et écrit que la solution n'était nullement dans une intervention de la CEDEAO et des autres Etats de l'Afrique de l'Ouest (vu comment les choses se sont passées en Côte d'Ivoire et l'état de ces pays), mais dans l'attente paisible de la dissension, puis des conflits qui ne manqueraient pas de s'établir entre les factions du Nord-Mali. Les choses sont devenues soudain claires, plus rapidement que je ne l'avais pensé, mais, je dois l'avouer, avec l'issue que j'avais prévue.

Un élément-clé que je n'ai pas traité dans ce résumé de mes posts est la question de l'Algérie ; elle est essentielle mais des plus délicates, à la fois en raison de la position géographique de cet Etat, de sa puissance militaire (sans rapport avec celles des autres Etats), de son pouvoir économique (car aucune armée ne peut agir au Mali si se ferme le robinet algérien d'alimentation en carburant) et enfin de sa situation extérieure (conflit avec le Maroc) comme de sa situation intérieure (les Algériens ne souhaitent nullement voir les groupes extrémistes, actuellement au Mali, franchir ... ou refranchir la frontière.

Pour sa prochaine visite en Algérie et en dépit de ses précautions liminaires du mois dernier, notre président aura à faire montre de toutes ses qualités diplomatiques, car l'Algérie ne manquera pas de faire monter les enchères, comme on commence à le voir avec la remise sur le tapis des responsabilités coloniales sur lesquelles, il y a un demi-siècle, les accords d'Evian avaient explicitement passé l'éponge.

Cher Monsieur Hollande, comme disait l'un de vos prédécesseurs, lointain désormais, « Je vous souhaite, par avance, bien du plaisir » !

dimanche 30 septembre 2012

Honni soit qui Mali pense (suite et fin - toute provisoire)!

Peut-être l'avez-vous noté mais, comme souvent et en de multiples lieux, du Moyen-Orient à  Haïti et à la Guyane, flotte autour de toutes ces affaires comme une odeur de pétrole.

Le prévoyant Qatar ne serait pas hostile à mettre quelques billes dans les affaires pétrolières de la zone, fût-ce sous des oripeaux humanitaires comme on l'a vu. Les Chinois semblent, pour le moment, à peu près absents dans le Nord-Mali (ils sont bien les seuls, puisqu'on y parle même déjà d'"instructeurs" américains et français) mais j'incline à croire qu'on ne tardera pas à les voir débarquer. J'use à dessein de ce dernier verbe, qu'on peut juger quelque peu impropre au milieu du désert, mais l'expert militaire de service invité l'autre jour par Calvi nous a expliqué, savamment quoique contre toute attente, que les troupes de marine étaient les plus aptes et les plus à l'aise dans les combats dans le Sahara ! Dont acte.

Il faut aller dans Jeune Afrique me semble-t-il pour  voir enfin abordée la question : "Le champ gazier d’In Salah est déjà en activité. Les champs de Reggane, Timimoun et Adrar vont bientôt être lancés. De nouvelles découvertes importantes sont à prévoir jusqu’aux frontières maliennes et nigériennes. Un grand pôle industriel gazier et pétrolier va se développer dans cette région."

Du Sud algérien au Nord-Mali, il n'y a qu'un pas et les gisements pétroliers, eux, ne se soucient guère des limites des Etats !

La frontière algéro-malienne qu'on pourrait imaginer vide de tout  mouvement est, en réalité (et elle l'était déjà avant le conflit), au contraire, et de plus en plus, un lieu de passage dont l'un des centres se situe, côté malien, à Tinzawaten, à quelques kilomètres de l'Algérie.

Cette petite ville, alors encore tenue par les forces maliennes, avait été attaquée début février, par le MNLA. Certes l'attaque avait été repoussée mais, fait symbolique, elle avait aussi marqué la désertion du seul haut gradé tamasheq de l'armée de Bamako,  le colonel Hassan Ag Mehdi. Cet officier supérieur prestigieux avait gagné Ouagadougou à la tête d’un convoi de 60 véhicules.

Outre les passages de réfugiés ou d'émigrés (naguère encore ceux et celles que l'Algérie expulsait vers le Mali après les avoir capturés sur son territoire ; désormais les réfugiés du Nord Mali qui fuient les combats et la charia qu'y imposent, avec mains coupées, les groupes islamistes radicaux), les principaux trafics concernent la drogue (le plus important et surtout le plus rémunérateur), les armes et le carburant qui, dans le contexte actuel, vu le grand nombre de véhicules forts gourmands en essence et parcourant de nombreux kilomètres, est sans doute le problème logistique majeur pour les troupes engagées dans cette région. Comme le carburant ne peut guère venir de Mauritanie ni de Libye, je vous laisse le soin d'envisager quel doit être le principal fournisseur en la matière.

Toutefois les relations entre l'Algérie, le Nord Mali (l'Azawad) et le Mali lui-même ne se limitent pas à ces migrations humaines et à ces échanges commerciaux, pour la plupart informels voire clandestins. On a entrevu, dans le post d'hier comment ont varié et varient considérablement les relations entre ces trois entités.

Pour ce qui est de l'Algérie, assez portée aux doubles jeux (comme avec la francophonie, qui là-bas, est à usage externe et non interne!), il est clair que pour des raisons de politique intérieure (lutte contre l'intégrisme islamique qui aurait fait 200 000 morts) et extérieure (opposition à Al Qaïda soutenu par l'Arabie Saoudite, la relation avec le Qatar étant pour le moins double : "je t'aime moi non plus!"), ses faveurs vont de toute évidence au MLNA avec lequel Bouteflika a les liens historiques qu'on a vus et qui est partisan d'un Azawad laïque et non pas islamique.
Toutefois, compte tenu des relations de ce même MLNA avec des groupes islamiques qui, comme Ansar Dine ou le MUJAO rêvent de charia et république islamique indépendante, et même l'AQMI,  le MLNA doit composer avec ces alliés d'un moment, en attendant sans doute un jour de s'opposer à eux d'une façon plus forte, voire brutale.
Les relations de l'Algérie avec le Mali sont tout aussi compliquées puisque, si pendant très longtemps, Alger a soutenu Bamako pour essayer de brider les revendications des Tamasheq (de peur surtout qu'elles s'étendent à ses propres Touareg), le problème sahraoui et son conflit avec le Maroc (un gros caillou dans sa chaussure diplomatique algérienne) mettent Alger dans une position très inconfortable puisque le président Bouteflika dont les liens historiques et sentimentaux avec le Nord-Mali sont incontestables, ne peut que modérer les actions d'intégration de Bamako, dans la mesure où, par ailleurs, il encourage les revendications autonomistes ou indépendantistes de la mouvance sahraoui.
Les tensions internes entre les groupes islamiques présents au Nord Mali qui existent depuis fort longtemps et se perpétuent ont même récemment connu des formes bien plus violentes, puisque sept membres du personnel consulaire algérien à Gao (où cela fait tout de même beaucoup de monde pour un simple consulat) ont été enlevés et pris en otages, tandis que, pour la première fois, des terroristes du Nord Mali commettaient, dans le Sud algérien, à Tamanrasset, un attentat. Le plus grave, si l'on peut dire, est que ces deux actions terroristes ont été revendiquées par le MUJAO qui est un des groupes islamistes opposés au MLNA, vers lequel vont toutes les faveurs de l'Algérie.

La situation, déjà forte embrouillée, se complique encore puisque sont arrivés désormais dans le Nord Mali, d'après diverses sources, une flopée de terroristes et/ou de formateurs de terroristes qui évoluent librement dans toute cette zone ; on y trouve, dit-on, des Pakistanais venus par la Somalie mais surtout et, c'est plus remarquable et plus grave, des Nigérians de la secte nigériane Boko Haram (= "L'éducation occidentale est un péché") Ce groupe est connu par ses attaques, extrêmes, répétées et meurtrières, à l'égard du gouvernement et des chrétiens, mais aussi des populations musulmanes elles-mêmes.  Prétendant imposer par la violence un islam radical, inspiré de celui des Talibans d'Afghanistan, cette mouvance veut instaurer la charia dans tout l'Etat. Ce groupe est bien entendu combattu par les forces armées nigérianes ; cela amène à poser, en passant, le problème de l'intervention de troupes nigérianes qui, envoyées par la CEDEAO, risqueraient au Mali d'être amenées à combattre leurs propres compatriotes de la secte en cause. La Côte d'Ivoire, qui avait parlé d'y envoyer des troupes, se trouverait sans doute dans une situation un peu voisine, compte-tenu du clivage religieux qui règne dans cet Etat entre le Nord musulman, qu'on dit travaillé, en sous-main, par le Burkina Faso (qui serait aussi dans les intervenants possibles) et le Sud, animiste ou chrétien. Le Sénégal, le seul pays disposant d'une force militaire convenable, a, lui, la prudence de se tenir à l'écart de ces « bruits de bottes" ouest-africains.

Bien malin qui pourrait dire ce qui sortira de ce salmigondis politico-militaire qui rappelle un peu, à certains égards, les événements de l'ex-Yougoslavie, le pétrole en plus !

samedi 23 avril 2011

OSS 117 : "Opération Libye"





Je ne suis généralement pas trop enclin à entrer d’emblée dans les délires anti-étasuniens et altermondialistes à la Michel Collon. Allez donc un jour visiter le site de ce journaliste-écrivain-polémiste-cinéaste belge, père du concept de médiamensonges, terme dont il use pour dénonce les formes diverses de propagande médiatique qui servent à justifier, au sein d’un Etat et/ou devant l’opinion mondiale, les interventions, en particulier militaires, aux yeux des opinions publiques.
Même si on peut le juger à certains égards proche d’un Michel Collon, Michel Chossudovsky me paraît un auteur plus sérieux à la fois par sa formation d’économiste et par sa carrière. Il a enseigné, en effet, dans plusieurs universités canadiennes et a fait carrière aussi comme conseiller économique ou consultant pour plusieurs gouvernements de pays en voie de développement et pour des organisations internationales comme le PNUD ou l’OMS. Désormais en retraite, il anime un « Centre de recherche sur la mondialisation », site internet consacré, en particulier, aux enjeux de « la guerre au terrorisme » et aux conflits du Moyen-Orient. Il est certes, à certains égards, voisin des partisans de la « théorie » du complot, mais dans des approches qui me semblent plus sérieusement fondées que celles qu’on trouve, dans des genres différents, chez un Michel Collon ou un Jean-Marie Bigard !
Je ne reprendrai pas ici, vu sa longueur et son intérêt, l’article original en anglais de Michel Chossudovsky : « Operation Libya" and the Battle for Oil: Redrawing the Map of Africa », paru le 9 mars 2011 et que vous pouvez trouver, traduit en français par Julie Lévesque, dans Mondialisation.ca

Je ne retiendrai ici que quelques formules qui éclairent la façon dont on a forgé le « médiamensonge » autour de l’intervention en Libye, mais que je commenterai à ma façon.

1. Premier mensonge sur l’importance et l’intérêt de la Libye dans l’économie pétrolière mondiale : Pour écarter les hypothèses fâcheuses sur les causes réelles de l’intervention, on n’a pas cessé depuis un mois de nous dire que, dans l’économie pétrolière, la Libye comptait pour du beurre. C’est faux !
« . La Libye est l’une des plus grandes économies pétrolières du monde : elle détient 3,5 % des réserves mondiales de pétrole [on n’a cessé de nous dire moins de 2%!] , soit plus du double de celles des États-Unis ».

« Avec ses 46,5 milliards de barils de réserves prouvées (10 fois plus que l’Égypte) la Libye constitue la plus grande économie pétrolière du continent africain, suivie par le Nigeria et l’Algérie (Oil and Gas Journal) [...]. Les évaluations les plus récentes estiment les réserves pétrolières de la Libye à 60 milliards de barils et ses réserves de gaz à 1500 milliards de mètres cube (m3). Sa production de pétrole se chiffre entre 1,3 et 1,7 millions de barils par jour, bien en-deçà de sa capacité de production ». [...] Le BP Statistical Energy Survey (alternatif, 2008) estimait pour sa part les réserves pétrolières prouvées de la Libye à 41,464 milliards de barils à la fin de 2007, ce qui représente 3,34 % des réserves mondiales prouvées »

En outre, autre point, plus important encore et même capital : le coût d‘exploitation du pétrole libyen est extrêmement faible et donc les profits extrêmement élevés :
« Alors que la valeur marchande du pétrole brut est actuellement bien au-delà des 100 dollars le baril, le coût du pétrole libyen est extrêmement bas, aussi bas que 1 dollar le baril (selon une estimation). Un expert du marché pétrolier l’a fait remarquer de manière plutôt cryptique : « À 110 dollars [le baril] sur le marché mondial, un simple calcul mathématique donne à la Libye une marge de profit de 109 $ [le baril]. » (EnergyandCapital.com, 12 mars 2008) ».

2. Les réactions des divers Etats dans cette affaire ont été diverses mais toutes interprétables et significatives :

« Une invasion de la Libye sous mandat humanitaire servirait les mêmes intérêts privés que l’invasion et l’occupation de l’Irak en 2003. L’objectif sous-jacent est de prendre possession des réserves de pétrole de la Libye, de déstabiliser la CPN et, en dernier lieu, de privatiser l’industrie pétrolière du pays, soit transférer le contrôle et la propriété de la richesse pétrolière libyenne dans des mains étrangères ».
La chose était claire et nul besoin d’insister. En revanche; il est éclairant de voir quels sont les intérêts pétroliers étrangers en Libye :

« Les compagnies pétrolières étrangères en activité en Libye avant l’insurrection comprenaient Total de France, ENI d’Italie, China National Petroleum Corp (CNPC), British Petroleum (BP), le consortium espagnol REPSOL, ExxonMobil, Chevron, Occidental Petroleum, Hess et Conoco Phillips. [...] Le fait que la Chine joue un rôle central dans l’industrie libyenne est significatif. La CNPC avait un effectif de quelque 400 employés. Les effectifs chinois totaux en Libye étaient de l’ordre de 30 000 [...]. La campagne militaire dirigée contre la Libye est destinée à exclure la Chine de l’Afrique du Nord. »

On comprend dès lors à la fois l’attitude de la Chine à l’ONU (abstention) et son opposition ferme dans la suite à toute forme d’intervention terrestre. Il en est de même pour l’Allemagne, puisque, en novembre 2010, la compagnie pétrolière allemande R.W. DIA E a signé un important accord avec la CPN libyenne.

3. Les Etats-Unis et la France.
L’attitude d’Obama a été des plus ambiguës depuis le début de l’affaire. Pour Chossudovsky, les choses sont sans mystère ; ici comme dans toute l’Afrique les Etats-Unis veulent tout contrôler (on l’a vu en Côte d’Ivoire) et donc évincer la France de son ancien pré-carré.

« Cette opération militaire vise à établir l’hégémonie étasunienne en Afrique du Nord, une région dominée historiquement par la France et, dans une moindre mesure, par l’Italie et l’Espagne.

En ce qui concerne la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, le plan de Washington consiste à affaiblir les liens politiques de ces pays avec la France et à faire pression pour l’installation de nouveaux régimes politiques ayant des rapports étroits avec les États-Unis. Affaiblir la France fait partie des ambitions impériales étasuniennes. Il s’agit d’un processus historique remontant aux guerres d’Indochine.

L’intervention des États-Unis et de l’OTAN, qui mènera tôt ou tard à la formation d’un régime fantoche étasunien, a également pour but d’exclure la Chine de la région et d’évincer la CNPC. Les géants du pétrole anglo-américains ayant signé un contrat d’exploration en 2007 avec le gouvernement Kadhafi, dont BP, font partie des potentiels « bénéficiaires » de la proposition d’opération militaire des États-Unis et de l’OTAN
».

Tout cela me semble assez bien vu et, comme je l’ai dit depuis le début, nous serons, pour finir, comme en Côte d’Ivoire, les dindons de la farce et Obama nous mène en bateau.

4. La « transition » libyenne...

Les considérations qui précèdent montrent assez clairement les vraies motivations et les finalités réelles de la prétendue transition « démocratique » de la Libye ; elle est, sans le moindre doute, le cadet des soucis des Etats engagés, à des titres divers, dans cette affaire. On s’en doutait un peu, à dire le vrai!

Il y a là un point que Michel Chossudovsky n’évoque pas et qui me semble se dessiner, actuellement, tout en étant, depuis le début, en filigranne. La Libye, en effet, comme la plupart des Etats africains, est une création artificielle de la colonisation européenne ; il serait donc sans dout envisageable et peut-être, à certains égards, raisonnable de séparer la Tripolitaine (à l’Ouest) et la Cyrénaïque (à l’Est). Un facteur est, à cet égard, essentiel. Il suffit de regarder la carte des gisements et des installations pétrolières ci-dessus pour faire une remarque que notre auteur ne manque pas de mentionner : « Près de 80 % des réserves pétrolières de la Libye se trouvent dans le bassin du golfe de Syrte à l’Est de la Libye » donc ....en Cyrénaïque! La transition pourrait donc bien finir en partition!

vendredi 25 février 2011

L'aveugle au pistolet ou « ça pue le pétrole ! »

Je ne sais pas si vous connaissez ce roman de Chester Himes, L'aveugle au pistolet ? Son titre peut être souvent invoqué tant les modes des actions humaines sont imprévisibles ; en outre on voit souvent tomber entre des mains humaines des armes dont elles ne peuvent guère se servir que comme pourrait le faire un aveugle.

La nouvelle et nième crise du pétrole qui s'esquisse illustre une fois de plus cette vérité, car, comme toujours, si l'on arme des aveugles, c'est nous qui, au bout du bout, paierons les pots cassés, pour tomber d'une métaphore dans une autre.

Les pays producteurs de pétrole, comme les grandes compagnies pétrolières, comme les Etats (et tout particulièrement le nôtre), comme les pompistes et, surtout, les spéculateurs ont dû sabrer le champagne devant les événements de Libye. Ils avaient même dû parier l’apéro entre eux sur la question de savoir si le prochain terrain de chasse serait le Nigéria (favori un moment), la Lybie ou l’Algérie !

Il est pourtant clair qu'on nous prend, une fois de plus, pour des imbéciles puisque la production libyenne ne représente guère que 2 % de la production mondiale, que le niveau des stocks mondiaux est très élevé, que l'arrêt total des approvisionnements libyens pourrait être supporté pendant trois mois sans problème et qu'enfin l'Arabie Saoudite est très facilement en mesure de compenser la baisse voire l'arrêt de la production libyenne par une légère augmentation de sa propre production. On ne doit pas perdre de vue qu’une des fonctions de l’OPEP est surtout de LIMITER la production de chacun de ses Etats-membres

Il n'empêche que les prix à la pompe et les bénéfices fiscaux de l'État, sans parler des profits des compagnies pétrolières, ont déjà bondi, alors qu'il est certain que l'essence ou le gasoil qui sont dans les cuves de nos stations-service y ont été placés bien avant le début des événements de Libye.

On connaît la musique pour avoir déjà été obligé de danser, à de nombreuses reprises, sur de tels airs. Lors de la crise de juillet 2008, le baril de pétrole avait atteint 147 $. Le prix du litre à la raffinerie se situant alors autour de 0,22 € d'euro et l'État se gavant de ses 80 % de taxe, le pékin automobiliste avait vu alors, comme toujours, bondir le prix du carburant à la pompe. En revanche, les prix du pétrole étant retombés dans la suite, on a constaté qu’une baisse d’une dizaine de centimes au prix du litre tandis qu’explosaient les bénéfices de Total et des autres !

C'est reparti pour un tour semble-t-il, et l'Arabie Saoudite, tablant, par prudence et par avance, sur l’énorme accroissement de ses profits lié à l'augmentation du prix du baril, a déjà lâché aujourd’hui même, gentiment (c’est nous qui payons !), pour sa population, 26 milliards de dollars qui seront un efficace contre-feu à toute tentative locale de revendications sociales ou de contestations politiques.

Il est naturellement évident que les événements de Libye ne sont qu'un prétexte et que la flambée des cours est liée, d’abord et surtout, aux spéculations. Soulignerai-je, une fois de plus, la sottise ou la perversité (à moins que cela ne soit une sotte perversité) de Ben Laden (un Saoudien rappelons-le) s'en prenant aux innocentes tours jumelles du World Trade Center au lieu de lancer ses avions sur le New York Mercantile Exchange, le NYMEX, temple de la spéculation pétrolière, où il aurait pu anéantir une bonne partie des spéculateurs du domaine. En une semaine, les spéculateurs à la hausse ont déja gagné près de 20 $ par baril et on a dû fêter la chose dans tous les bars élégants de Manhattan.

Il y a tout de même un petit risque en ce que les traders malvoyants manipulent parfois imprudemment leurs pistolets. Il consiste en ce qu'une hausse des cours trop importante peut entraîner une baisse de la demande mondiale, ce qui pourrait être fâcheux pour ceux qui ont joué la hausse de façon trop forte et conduire à un ralentissement de la croissance de l'économie mondiale donc de la demande de pétrole. Je crois savoir que la technique en usage dans la spéculation consiste à jouer à la fois à la hausse, de façon forte si l'on y croit, et, plus modestement, à la baisse pour limiter la casse éventuelle. De toute façon et dans tous les cas, c’est notre argent qu’ils jouent et, de toute façon, comme on l’a déjà vu, c'est nous qui serons, à terme, les pigeons de l'affaire et les dindons de la farce. Quant aux grandes compagnies pétrolières, elles feront comme toujours exploser leurs bénéfices, quelle que soit l'issue.

Les arguments des écologistes et les hausses des carburants relativement modérées que nous avons connues n'ont pas pour le moment détourné les Français de la « bagnole », comme disait feu Pompidou, qui ne voyait de problème que quand l’essence serait à dix francs, soit un 1,5 euro, le litre ; toutefois cette désaffection pourrait bien finir par se produire si le baril atteint les 200 $ comme certains augures le prédisent.

Ne vous inquiétez pourtant pas trop pour tous ces braves gens car l’aveugle au pistolet ne se tire jamais dessus !