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samedi 19 mars 2011

Haïti : vers un tsunami électoral ?

Dans quelques heures (j’écris cette note le vendredi 18 mars 2011 à 10 heures du matin, à l’heure française, donc au moment même où, à l’heure d’Haïti (donc avec six heures de décalage) l’avion qui ramène dans son pays Jean-Bertrand Aristide (localement surnommé Titid), ancien président de la la République haïtienne est en plein vol, quelque part au-dessus de l’Atlantique. Je ne donne cette précision qu’après avoir appris que Cécile Duflot, titulaire, à ce que je lis, d’un DEA de géographie, a, dans une interview sur BFMTV, situé le Japon dans l’hémisphère sud !

"Titid est arrivé" va peut-être chanter "Tèt kale", en parodiant la rengaine de Zorro! Un mot de présentation du personnage pour celles et ceux qui ne sont pas familiers des réalités haïtiennes.

Avant d’être un « ex-président », Aristide a été un ex-prêtre, ce premier état étant à l’origine de sa carrière et la seconde mutation ayant succédé à sa montée au firmament politique local.

La carrière politique de Titid s’inscrit au départ dans la « théologie de la libération », venue d’Amérique latine et symbolisée par la figure d’Helder Camara. Titid et sa « bourrique » (il n’en était pas encore aux Cadillacs) ont été une figure marquant de la chute du duvaliérisme en 1986. Aristide échappera de justesse en 1988 à un massacre dont on attribue la responsabilité à d’anciens « macoutes » du précédent régime.

Son rôle dans le « déchoucage » des Duvalier et son charisme font qu’en 1990, il est choisi comme candidat à la présidence par le FNCD (Front National pour le Changement et la Démocratie ; ce qui ne constitue pas un programmé électoral particulièrement original !). Il est élu, avec plus de 67% des voix contre Marc Bazin, qui passe pour le candidat des Etats-Unis. Son mandat durera moins d’un an car le coup d’Etat est, avec la « borlette », une spécialité haïtienne ! Il doit alors s’exiler et est remplacé par un militaire, le général Cédras.

Il s’en suit une période de plus de trois ans de troubles politiques, de misère encore accrue par un embargo et qui suscite le départ d’une foule de boat-peoples. Aristide est revenu en faveur auprès des Etats-Unis qui, empétrés qu’ils sont dans les affaires somaliennes, veulent calmer le jeu en Haïti et faire cesser les afflux de réfugiés. Fin 1994, Cedras s’exile à son tour, tandis qu’après le débarquement d’une force américano-internationale sans trop de casse (10 morts à Cap-Haïtien) Aristide revient au pouvoir en reprenant son mandat !

Fin novembre 1995, lors de la campagne des nouvelles élections présidentielles, Aristide, qui, selon la constitution, ne peut exercer deux mandats consécutifs, annonce, deux jours avant le vote, son soutien à la candidature de René Préval qui est élu en février 1996. En janvier 1997, Titid crée un nouveau parti politique, « Fanmi lavalas » ( = famille l'avalasse ; « lavalas » est, en créole comme en français, une « avalasse », une pluie torrentielle qui emporte tout). Il entend ainsi damer le pion à l'« Organisation politique lavalas » qui soutient René Préval. En décembre 2000, Aristide qui « a remis le compteur à zéro » est donc , à nouveau, élu président de la République par 93% des voix, mais une participation de 5% !

En 2003, une rébellion débute à la suite de l'assassinat par le pouvoir en place, près de Gonaïves, d'un leader de l’opposition. Le mouvement gagne du terrain et une opposition armée se regroupe dans une nouvelle coalition, le « Front pour la Libération et la Reconstruction Nationales ». Le 29 février 2004, le président Aristide quitte Haïti à bord d'un avion américain, accompagné (ou « enlevé ») par le personnel de sécurité de l'armée américaine.

En février 2006, René Préval est candidat pour un second mandat ; il l’emporte dès le premier tour avec 51,15 % et est proclamé vainqueur après accord entre le gouvernement intérimaire et la commission électorale. Investi le 14 mai 2006, il est toujours en fonction aujourd’hui, en principe jusqu’au 14 mai 2011. Titid, lui, s’est réfugié en Afrique du Sud et il est employé depuis à l’université de Prétoria et s'est initié au zoulou.

Parti, jeudi 17 mars au soir de l’aéroport de Lanseria , près de Johannesburg, Titid est arrivé, ce vendredi 18 mars à dix heures locales ; son parti « Fanmi lavalas » a invité à un grand rassemblement à l’aéroport de Port-au-Prince. Un tract, en créole annonce : "Enfin, les carottes sont cuites, demain (vendredi) 8 heures. Dites-le à tout le monde, à l'aéroport nous allons attendre le président Titid dans la solidarité". Les choses se sont passées calmement.

Les Etats-Unis et la France ayant tenté de retarder cette arrivée (prévue pour l’avant-veille du second tout de l’élection présidentielle, le 20 mars). Titid n’est pas arrivé par un vol régulier mais « en avion privé » (celui d’un ami peut-être), comme l’avait annoncé Maryse Narcisse son porte-parole.

Même si ses partisans officiels s’emploient à tenter d’ôter à son retour des visées politiques en affirmant : « Il a clairement fait savoir que son but est de s'impliquer dans le secteur éducatif ». L’avenir éducatif des jeunes Haïtiens est donc assuré car ce point figure aussi dans le programme des deux candidats. Ces derniers, tout en se gardant de conteste la légitimité de son retour, ont néanmoins clairement fait savoir qu’ils auraient préfére que ce retour ait lieu après l’élection.

On peut en effet redouter que ce second tour, quel qu’en soit l’issue, ne donne lieu à nouveau à des violences. Le chanteur hip-hop Wyclef Jean, qui vit aux Etats-Unis et qui avait tenté d’être candidat lors du premier tour, dit craindre « des fraudes aux dépens du chanteur populaire Michel Martelly », ce qui peut aider à les susciter, à défaut de les prévenir. Il a ajouté : « Haïti est la terre des surprises et, soyons clairs, l'endroit le plus corrompu au monde. Ils sont en train de planifier le vol de l'élection de Martelly, c'est évident ».

Il y a en Haïti près de 4,7 millions d’électeurs mais le vote aura lieu, dans des conditions que les destructions et les 230.000 morts du séisme du 12 janvier 2010, rendent pour le moins incertaines. Les résultats du premier tour n’ont jamais été donnés, puisqu’on s’est borné, après le déclassement de Jude Célestin, annoncé d’abord comme second, à admettre pour le deuxième tour Mirlande Manigat (une juriste constitutionnaliste) et Michel Martelly (« Sweet Micky » dit aussi en créole « tèt kale » à cause de son crâne rasé). Un sondage publié début mars par un institut haïtien a placé Michel Martelly en tête des intentions de vote avec 50,8% contre 45,2% à sa rivale, alors qu’au premier tour elle semblait avoir, en gros, 10% d’avance sur Martelly, le pourcentage de la participation demeurant inconnu.

Dans la mesure où les résultats ne seront donnés que le 16 avril 2011, soit près d’un mois après le vote, on a tout lieu de craindre des flambées de violences voire un tsunami social!

Post scriptum ; le point le plus récent :

Extraits de l’article de Valéry Daudier dans le Nouvelliste du 18 mars 2011

"Malgré ses sept ans d'exil en Afrique du Sud, le leader de Lavalas, Jean-Bertrand Aristide, a confirmé sa popularité dans le pays. Son retour sur le sol natal, ce vendredi, l'a bien prouvé. Très tôt, plusieurs dizaines de ses partisans s'étaient déjà massés devant l'aéroport Toussaint Louverture à Port-au-Prince où allait atterrir le jet privé qui le transporte lui et sa famille. Banderoles de « Bienvenue » à l'ancien président étaient remarquées un peu partout. Annoncé pour 10H00 (heure locale), l'avion a cependant atteri avec près d'une heure d'avance, soit à 9h07 locales (14h07 GMT). Les journalistes étaient déjà sur place, mais cette avance a visiblement pris de court la majorité des partisans de « Titide » qui se préparaient à venir accueillir leur leader.

[ ...]

« Pa pale nou de Tèt kale (en référence au candidat à la présidence Michel Martely), papa nou vini kounye a », (Ne nous parlez plus de « Tèt kale », notre père est revenu », lance un jeune homme, dans la vingtaine, portant un t-shirt frappé à l'effigie de Jean-Bertrand Aristide et brandissant aussi des photos du leader en toge, prise lors de sa graduation comme docteur.

[...]

Les mini-restaurants situés dans les parages de l'aéroport se transforment en salles de cinéma pour les supporteurs de l'ancien prêtre catholique. Un public de tout âge se presse pour voir Aristide parler en direct à la télévision. Ceux qui ne peuvent rien voir se contentent d'écouter le discours de l'ancien président à la radio. Autant le discours les pénètre, autant ils lancent des propos témoignant leur divorce d'avec les deux candidats à la présidence qui s'affronteront au second tour le dimanche 20 mars. « Tèt kale pouse cheve jodi a » (Le crâne n'est plus rasé aujourd'hui), ironise un groupe de jeunes dans la foule.

« Michel Martelly a contribué au départ d'Aristide; pas question d'appuyer sa candidature à la présidence. Nous avons vécu sept ans de misère. Pas de Martelly ni de Manigat. Ban nou Titid », enchaîne un homme, portant des photos d'Aristide accrochés à ses habits.

Après une quinzaine de minutes, l'ancien président termine son discours et s'apprête à se rendre chez lui à Tabarre.

[...]

Un embouteillage monstre règne entre le boulevard Toussaint Louverture et le boulevard 15 octobre où se trouve la résidence privée de l'ancien président revenu d'exil du pays de Nelson Mandela. Une foule en liesse poursuit le cortège. Les gens dansent, crient, fument...Une fois arrivée devant la maison de l'ancien président, la police nationale a dû faire usage de gaz lacrymogène, à plusieurs reprises pour frayer un passage au cortège. Le président rentre enfin chez lui, mais la foule le suit. Des centaines de personnes arrivent à entrer avant qu'on parvienne à fermer la barrière principale. La barrière fermée, la passion ne s'estompe pas pour autant. Les gens grimpent sur les murs d'enceinte et se jettent dans la cour. Ils arrivent même à monter sur le toit de la maison. Certains d'entre eux cueillent des mangues...Le phénomène Aristide est reparti! ».

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