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mardi 24 janvier 2012

Triple A et déontologie économique (suite et fin)

J’ai rappelé hier comment, dans un article du Monde de l’été dernier, Jean-Marc Daniel avait fait un excellent et éclairant historique de la création des agences de notation, article que la presse française a depuis repris et utilisé sans vergogne. Toutefois, dans son approche, il insistait surtout sur les corrélations entre ces agences d'évaluation, traitant des entreprises puis des Etats, (les deux étant désormais liés) et les situations politiques (à propos, surtout, de la Grèce des années 30) mais sans aborder les aspects déontologiques qui paraissent pourtant aussi fort importants, quoique plus souterrains et par là moins démontrables.

Comme je le rappelais hier aussi, on a tout récemment découvert en France, surtout à propos de l'affaire du Mediator (sans même parler du scandale, plus récent, des prothèses mammaires) les relations (aussi multiples et essentielles qu’anciennes) entre les laboratoires pharmaceutiques et le milieu de la recherche, tant sur les médicaments que sur les pathologies. Il est bien évident que de tels conflits ou convergences d'intérêt ne sont pas l'apanage des seuls secteurs médicaux et pharmaceutiques.

Comme le souligne un récent et très intéressant article du Courrier international (numéro 1107 de janvier 2012, qui se fonde lui-même sur des extraits du Wall Street Journal de New York) les chercheurs en économie ne sont guère disposés à se donner l'équivalent économique du serment d'Hippocrate que d'ailleurs, comme on a pu le voir, beaucoup de médecins ne respectent guère.

L'origine des financements de la recherche dans nombre de domaines est souvent dissimulée et, quand elle est avouée, elle est parfois étonnante. Ainsi, dans beaucoup d'articles et de travaux du linguiste Noam Chomsky, aujourd'hui à la pointe du combat intellectuel révolutionnaire aux États-Unis, découvre-t-on, dans des notes infra-paginales ou finales, que les travaux en cause ont, pour la plupart, été financés par l’US Army ou l’US Navy, ce qui ne laisse pas d’étonner quand on connaît, par ailleurs, les positions politiques qui étaient déjà alors celles de Chomsky. Ignorait-il que l’Ecriture enseigne que « le pain du méchant emplit la bouche de gravier » ?

Il en est de même en matière économique et beaucoup de professeurs d'économie, aux États-Unis en tout cas, sont consultants auprès d'entreprises ou de gouvernements, ce qui conduit à penser que ces relations (le plus souvent chèrement monnayées) peuvent influencer leurs travaux quand elles ne les commandent pas. Citons un court extrait de l’article évoqué : « Ces pratiques ont pu les amener [les « experts »] d'abord à ne pas déceler les signes de la crise de 2007 2008, puis à recommander des solutions qui servaient les intérêts de leurs clients au détriment de l'économie dans son ensemble. » (Courrier international, 2012, n° 1107, page 42).

À qui fera-t-on croire qu'il n'en est pas de même en France et peut-être bien davantage, encore vu les pratiques qu’on y observe sans cesse ?

Quelques économistes américains (peut-être jaloux faute de contrats ou de consultation) réclament, depuis des années, la mise en oeuvre d'un code déontologique comme il en existe dans bien d’autres professions, pourtant moins exposées. On peut citer à cet égard, par exemple, le code d'éthique de la National Society for Professional Engineers. Certains vont plus loin et réclament même la mise au point et l'adoption d’un « serment de l'économiste », de portée plus générale encore, qui imposerait aux économistes, comme un devoir, de défendre la cause des pauvres dans le monde.

L'objectif minimal le plus proche et le plus vraisemblable serait d’obliger les auteurs d'articles dans des revues académiques à révéler les sources du financement de leurs recherches et tous les liens financiers qu’ils peuvent avoir avec des groupes qui auraient en la matière « un intérêt financier idéologique ou politique » (ibidem).

Si l'on en revient aux agences de notation et il y aurait bien d'autres exemples dans les activités financières, d’audit et d’évaluation actuelles, comment ne pas imaginer que le personnel des agences de notation et/ou de contrôle et l’ensemble de tous ceux qui gravitent autour de ces agences puissent résister à la tentation, sous des formes diverses, de tirer des profits, faciles, importants et immédiats, de la connaissance qu'ils peuvent avoir, du fait même de cette activité et avant quiconque, de l'évolution de la notation et/ou de la situation de tel ou tel État ou, plus encore, de telle ou telle entreprise. Cet aspect est si évident qu'il est inutile d'insister.

Dans ces cas, il n'y a même pas l'équivalent de la Commission des Opérations de Bourse, la COB, dont on sait que la vigilance n'est pas toujours constante et dont les observations, même quand elles sont évidentes, ne sont pas toujours suivies de l’effet qu’on serait en droit d’attendre.

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